« Congé pat’ » : réconcilier égalité et paternité

Avec Congé pat’ (Marabulles), Tristan Champion, Stéphane Tamaillon et Jack Chadwick offrent une adaptation inspirée du récit autobiographique La Barbe et le Biberon. À travers l’histoire de Tristan, jeune papa français projeté dans une aventure inattendue de congé paternité de longue durée en Norvège, l’album aborde avec humour et émotion un sujet probablement trop peu valorisé en France : l’implication active des pères dans la parentalité.

Au départ, Tristan incarne un stéréotype bien connu : l’homme un brin carriériste pour qui le congé paternité semble synonyme de mise en parenthèses de sa carrière. Pourtant, sous l’impulsion de Louise, sa femme norvégienne, il se lance dans cette expérience un peu malgré lui. Ce qui aurait pu être une simple pause devient rapidement une véritable révélation.

Les auteurs mettent en scène, avec un regard tendre et sincère, l’évolution de Tristan, qui découvre les joies et les défis de la vie à plein temps avec un bébé. Le récit ne se contente pas de décrire des anecdotes amusantes – les langes à changer, les bobos à gérer, le regard d’autrui –, il questionne aussi les stéréotypes de genre profondément ancrés et montre comment ce modèle scandinave contribue à déconstruire l’idée selon laquelle la charge des enfants incombe principalement aux mères.

L’un des points forts de l’album est sa capacité à démontrer les bienfaits d’un système égalitaire. En Norvège, le congé parental est pensé pour impliquer les deux parents à parts égales : une organisation qui favorise un partage des tâches domestiques et parentales et une meilleure connexion entre les pères et leurs enfants. Pour Tristan, cette immersion devient un apprentissage qui va bien au-delà des soins quotidiens – il apprend à gérer les imprévus, à communiquer avec son bébé et à comprendre l’importance de la patience et de l’écoute. Les auteurs illustrent parfaitement comment cette parentalité partagée renforce le lien affectif père-enfant dès les premiers mois. Cela ouvre la voie à une relation plus équilibrée, où les hommes ne sont pas de simples « secondaires » dans l’éducation des enfants, mais de véritables figures parentales présentes et engagées.

À travers le personnage de Tristan, qui tient un blog pour défendre le modèle scandinave, Congé pat’ s’interroge sur la place du congé paternité en France. La comparaison avec la Norvège met en lumière les retards du système français, pourtant désireux de promouvoir une véritable égalité des sexes. Elle interpelle sur les bénéfices, non seulement pour les familles, mais pour toute la société. Les scènes qui décrivent les activités parent-enfant en Norvège sont ainsi particulièrement édifiantes. Les auteurs insistent sur la diversité et l’inclusion : ces activités valorisent des modèles familiaux variés et cultivent la tolérance dès le plus jeune âge.

Congé pat’ constitue un plaidoyer pour une parentalité plus égalitaire, où le père et l’enfant partagent un véritable lien affectif dès les premiers mois. En mettant en avant les bénéfices d’un congé paternité plus long, Tristan Champion et ses co-auteurs appellent à une prise de conscience collective. Aussi drôle que pertinente, cette BD soulève une question essentielle ; et si la clef d’une société plus juste et mieux ordonnée passait par l’éducation dès le plus jeune âge et un partage équitable des responsabilités familiales ?

Congé pat’, Tristan Champion, Stéphane Tamaillon et Jack Chadwick
Marabulles, janvier 2025, 128 pages

Note des lecteurs7 Notes
3.5

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.