Gisèle et moi : interview de la réalisatrice Hélène Froc

Gisèle et moi était présenté au Fifam 2024, dans la catégorie « Filmer seul.e » où il a gagné le Grand Prix du moyen métrage. Hélène Froc y mêle son histoire personnelle et la rencontre avec Gisèle, d’abord une voisine, avant de devenir une amie, presque une grand-mère de substitution. En effet, soixante quatre années séparent Gisèle et Hélène. Pourtant, elles se rencontrent et se racontent, avec un naturel désarmant. Entre images d’archives et petits goûters partagés, Hélène Froc parvient à tisser un récit aussi intime, bouleversant, qu’universel. Cela peut paraître un peu « bateau » dit ainsi, mais son regard résonne avec nos propres histoires de familles, de rencontres et d’amitiés choisies. Cette histoire de sororité féminine fait écho au très bel ouvrage Un désir démesuré d’amitié (Hélène Giannecchini, Seuil, 2024). Gisèle et moi est habité par la pudeur du regard d’Hélène, la pureté fantaisiste de cette rencontre. La réalisatrice a recours à l’animation pour raconter, pour déambuler avec Gisèle, comme en rêve,  hors de son appartement. Nous avons posé quelques questions à Hélène Froc à propos de son travail, de la mise en scène de soi, du travail documentaire et de ses projets !

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Hélène Froc, réalisatrice de « Gisèle et moi »

Comment as-tu réussi à dépasser tes doutes concernant ton projet de documentaire ? Plus précisément, comment fait-on d’une personne si proche un personnage-sujet d’un documentaire ?

Je dirais avoir dépassé mes doutes après avoir revisionné les rushes suite au décès de Gisèle. En nous revoyant bricoler un film ensemble, assises dans ses fauteuil à déguster nos gâteaux, je me suis dit que je devais aller jusqu’au bout de ce que l’on avait commencé. Et, les images ont changé de statut. Du jour au lendemain, elles sont passées d’images en prise de vue directe à images d’archive. J’ai voulu prendre en charge ce passage en me questionnant sur le sens intime qu’elles entretenaient avec moi. Pour ce faire, je me suis aussi interrogée sur celles qui restent de mon enfance.

Dans ma pratique documentaire je réalise que j’ai besoin d’être proche des personnes que je filme. Amener une caméra chez quelqu’un, filmer des heures durant n’est pas anodin. Le rapport de confiance entre Gisèle et moi m’a donné l’envie d’engager un film avec elle. J’étais fière de l’avoir comme amie, heureuse que l’on passe un bout de vie ensemble, c’est cela qui m’a conduite à écrire le film. J’ajouterai que les films de famille existent depuis toujours, il apparaît “normal” de filmer ses enfants, parents, grands-parents, frères et/ou sœurs. En filmant Gisèle, c’est aussi ce que j’ai voulu questionner. N’ayant plus de contact avec ma famille, il m’est apparu évident de faire un film d’amitié.

L’idée de mêler ta propre biographie à ton portrait de Gisèle était-elle naturelle dès le début du projet ?

Non pas du tout. Au départ je ne pensais pas y raconter mon histoire. En revanche, j’ai depuis le début envisagé d’entrer et de sortir du cadre car c’était une façon d’illustrer notre manière à nous de faire le film ensemble. Je pensais rester à la périphérie du récit qu’elle me contait. C’est à sa mort que j’ai repensé ma place. Perdre Gisèle, c’était regarder d’une autre façon notre histoire amicale, questionner le deuil, faire revivre nos images et celles de mon enfance.

Pour compléter, comment as tu trouvé ta place en tant que protagoniste et réalisatrice au sein de ton travail ? Quel a été ton positionnement tout au long de ce travail documentaire ?

Je dirais avoir trouvé ma place en tant que protagoniste et réalisatrice au fur et à mesure des tournages et de l’écriture du film. Il n’a pas tout de suite été évident pour moi de gérer le statut de filmeuse, amie et protagoniste. C’est en affirmant plus pleinement que je pouvais incarner les trois à la fois que j’ai laissé les choses se faire. Oser poser la caméra, la laisser tourner, entrer dans le cadre, la reprendre, la reposer.

Mon positionnement a évolué au cours du projet de film. Je pensais au départ faire un portrait uniquement sur Gisèle, puis on s’est dit que l’on voulait documenter notre amitié et à sa mort j’ai envisagé d’écrire un double portrait en entrelaçant de nos histoires personnelles.

Quelles ont été tes références pour ce travail documentaire ? Quelles sont tes influences cinématographiques et/ou artistiques plus largement ?

Mes références pour ce travail documentaire sont diverses. Il y a le film de Pierre Creton La vie après la mort, celui de Lina Soualem Leur Algérie.  Papa s’en va de Pauline Horovitz ou encore Andromedas de Clara Sanchez. En ce qui concerne les dessins j’avais en tête la bande dessinée Blast de Manu Larcenet et le film d’animation Journal de Sébastien Laudenbach.

Je regarde beaucoup de films documentaires sur à peu près tous les sujets. Je lis aussi pas mal de romans (aussi bien de fiction qu’autobiographiques). J’ai une colocataire qui adore la BD, donc grâce à elle je m’y suis mise.

Peux-tu nous parler du choix de mêler images en prises de vue réelles et animation/illustrations ?

Par les dessins j’ai voulu créer des moments de pause dans le récit. Je m’en sers pour raconter mon histoire ou parler de ma relation à Gisèle. C’était aussi une façon de mettre en image des moments que l’on n’a pas pu vivre toutes les deux (je pense à la balade dans le parc par exemple).

Les dessins par leurs couleurs, leurs traits, rappellent l’univers de l’enfance. Une enfance amputée que j’ai eu besoin de me rapproprier dans le film pour évoquer des choses et des pensées plus douces.

Peux-tu nous parler de ta formation universitaire ?

Après le lycée je suis partie vivre un an à Londres. J’y ai travaillé comme jeune fille au pair. A mon retour en France, j’ai débuté une licence en Histoire. Après ma première année j’ai changé de cursus. Je suis partie en IUT pour me former au métier d’animatrice socio-culturelle. Après mes deux années d’études et quelques petits boulots, je suis partie en voyage un an et demi. A mon retour, j’ai fait une validation d’acquis pour entrer en licence 3 d’Anthropologie et de Sociologie. C’est au cours du cursus d’Anthropologie visuelle que je découvre le cinéma documentaire. J’ai commencé un master en Cinéma à Amiens. J’ai débuté par un Master 1 en recherche cinématographique puis je suis passée en Master 2 pro.

Au cours du master, j’ai fait un stage en réalisation auprès de Raphaële Benisty et un premier court-métrage étudiant (Le bruit du vide). Je me familiarise avec la caméra, le son, le montage. A la sortie du master, je débute un atelier mené par l’ACAP (Association Cinéma Audiovisuel) avec une réalisatrice (Erika Haglund) et un producteur (Benjamin Serero). C’est au cours de cet atelier que je commence à écrire le film Gisèle et moi.

Quels sont tes projets futurs ? Est-ce que la sélection et surtout le prix au FIFAM font déjà un peu bouger tes perspectives ?

Je réalise actuellement mon prochain film documentaire. Je suis accompagnée par Emmanuelle Jacq de la société de production Mille et Une films.
La sélection et le prix au FIFAM me donnent surtout la force de continuer à faire des films !

Synopsis : Gisèle, 92 ans, vivait dans un petit appartement à Amiens où j’avais l’habitude de la retrouver plusieurs fois par mois. Malgré nos 64 ans d’écart nous pouvions parler de tout. À l’hiver de sa vie, je l’ai interrogée sur l’indépendance, l’amour, la mort et la maternité. Nos personnalités ont résonné, et avant que tout ne soit plus que souvenir, je l’ai filmée.

Réalisation et images : Hélène Froc
Montage : Suzanne Van Boxsom
Illustrations : Cyril Dikilu
Design graphique : Andeol Aubert-Moulin

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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