Spectateurs ! : le cinéma et la vie

Desplechin nous convie à un hommage au cinéma avec ce film en mode mineur, dont on ressort avec l’impression, moins d’avoir exploré les arcanes de ce médium que d’avoir suivi, un peu à la manière de Proust, les métamorphoses successives d’un spectateur devenant cinéaste.

« Qu’est-ce que c’est, aller au cinéma ? Pourquoi y allons-nous depuis plus de 100 ans ? Je voulais célébrer les salles de cinéma, leurs magies. Aussi, j’ai suivi le chemin du jeune Paul Dédalus, comme le roman d’apprentissage d’un spectateur. Nous avons mêlé souvenirs, fiction, enquêtes… Un torrent d’images qui nous emporte. » (Arnaud Desplechin)

Généralement, quand un cinéaste se met à parler de cinéma, du cinéma en soi, et non de tel ou tel film, ou de tel ou tel cinéaste, la niaiserie et le poncif godardien ne sont jamais loin. Godard et ses épigones vérifient la phrase de Nerval : le premier qui compara la femme à une rose fut un poète, le second un imbécile. Toujours ce même ton sentencieux et vague, cette même façon de parler du cinéma comme s’il s’agissait d’une espèce de médium absolu : capable de convoquer les morts, de restituer la vie, de traverser les espaces-temps, de posséder le monde ! Fièvre romantique que cette dilection à faire de la caméra une sorte de prophète athée, dont le dieu serait la réalité même. Mais pourquoi pas ! Tout art, toute science, après tout, prétend s’ériger assez généralement en principe de tout le reste.
Et on pouvait difficilement s’attendre à autre chose avec Desplechin, cinéaste post-nouvelle vague, et romantique en diable. Et en effet, on n’est pas déçu. Enfin, si l’on considère que la déception était attendue.

Spectateurs ! est d’un genre hybride, alternant partie documentaire et partie fictionnelle : d’un côté, un mélange de photos et d’extraits de film montés sur une voix suave (poncif godardien !), et puis des images de spectateurs lambdas filmés face caméra et en studio, racontant leur expérience cinéphilique (premier film, film préféré, etc.). Cette partie documentaire est à la fois pleine de sophistication inutile et de banalité, ce qui souvent d’ailleurs marche ensemble. Tout y est pédanterie. Mais, soudain, surviennent ces petites saynètes, ces capsules de souvenirs de spectateurs, du spectateur qu’a été Desplechin, des différents spectateurs qu’il a été au cours de sa vie. Et alors, un vent frais pénètre ce film. On se dit que, de ces deux régimes d’images, presque étanches l’un à l’autre, son réalisateur n’aurait dû n’en garder qu’un, celui où il est, à l’évidence, le plus à l’aise : la partie fictionnelle. Mais peut-être devait-il en être ainsi : la partie documentaire fonctionnant comme une sorte d’écrin ou de prétexte à parler, à côté, d’autre chose que de cinéma. Au fond, ce n’est pas une histoire de cinéma que nous propose Desplechin, mais un récit d’apprentissage. Et c’est bien plus passionnant. Était-ce le projet de départ ou ce qui s’est imposé en cours de route ? Les œuvres d’art, mystérieusement, savent trouver leur forme.

Ce que nous confesse Desplechin, sans l’expliciter, sans peut-être le savoir clairement, et qui explique mieux le caractère autistique de la partie documentaire, c’est d’avoir trouvé dans le cinéma une façon d’être seul tout en se reliant aux autres. Dans ses souvenirs de spectateurs, il est toujours détaché du groupe ou pris dans une relation impossible. Un de ses profs de fac, d’ailleurs, dit à peu près ceci : le spectateur de cinéma est seul avec l’écran. Il n’est pas la partie d’un tout, comme au théâtre, il est l’individu démocratique, isolé dans la masse, recevant les mêmes images que tout le monde. Le spectateur de cinéma est fondamentalement un solitaire. Mais Desplechin a aussi trouvé avec le cinéma un moyen de se relier : de sentir un cœur, et de faire sentir le sien. C’est Shoah de Claude Lanzmann, qui lui a fait comprendre ce pouvoir des films. Et on comprend nous-même que c’est cette puissance de liaison presque surnaturel du cinéma qui lui fait l’idolâtrer. Oui, car il y a de cela : Desplechin, comme beaucoup de cinéastes de son type, de Truffaut à Amalric, a tendance à idolâtrer le cinéma. La salle obscure est leur messe, leur communion. De cet art, ils attendent une espèce de révélation. L’image en mouvement est l’incarnation du divin : la médiation absolue. On est parfois gêné de ce manque de mesure et de modestie, de cette hyperbolisation.
Mais quand Desplechin descend de son abstraction, qu’il nous raconte comment, par exemple, à la fin de la vingtaine, au bout d’une cinéphilie vorace et laborieuse, il connut une sorte d’épiphanie devant la simplicité de l’ouverture des 400 coups, on est conquis par sa propre simplicité à lui. Il semble toucher là à la quintessence de l’expérience cinéphilique, où, s’extrayant de la demi-habileté, on retrouve l’enfance perdue du regard, mais une nouvelle enfance, avertie, libre, créatrice.

Pourquoi avoir mis un « s » à « Spectateurs ! »? À moins que Desplechin ait voulu désigner ainsi la pluralité des spectateurs qu’il fut au cours de sa vie. Tout l’intérêt du film réside au final dans ce parcours personnel du réalisateur, entremêlant le cinéma et la vie : la vie dans ses composants essentiels : la famille, l’amour, la création, y compris le rapport à l’Histoire. Il fallait peut-être avaler ce poncif godardo-truffaldien : le cinéma, c’est la vie (dont le personnage de Paul Dédalus, adolescent, se moque), pour commencer à dire quelque chose d’authentique. Ainsi, grâce à Desplechin, comprenons-nous que le spectateur, loin d’être un rêveur retiré du monde, est quelqu’un qui cherche au contraire, en s’enfermant dans une salle obscure, à mieux le rejoindre.

Bande-annonce : Spectateurs!

Fiche Technique : Spectateurs !

Titre anglophone international : Filmlovers!
Réalisation et scénario : Arnaud Desplechin
Casting : Louis Birman, Dominique Païni, Clément Hervieu-Léger de la Comédie Française, Françoise Lebrun, Sandra Laugier, Olga Milshtein, Milo Machado-Graner, Sam Chemoul, Marilou Poujardieu, Salomé Rose Stein, Micha Lescot, Soshana Felman, Kent Jones, Salif Cissé, Mathieu Amalric
Musique : Grégoire Hetzel
Décors : Camille Bougon-Pigneul
Costumes : Judith de Luze
Photographie : Noé Bach
Montage : Laurence Briaud
Pays de production : France
Format : Couleurs
Durée : 98 minutes

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