En Roue Libre : (Re)faire Harold et Maud en 2022

Pour son premier long-métrage, En Roue libre, Didier Barcelo choisit le genre périlleux du road movie, en réunissant un tandem de choc formé par Marina Foïs et Benjamin Voisin. Résultat mitigé pour une œuvre qui opte pour la simplicité au détriment de la nouveauté

Synopsis : Bloquée dans sa voiture à cause d’une crise de panique, Louise voit son quotidien bouleversé par l’arrivée soudaine de Paul qui la kidnappe malgré elle.  

 Métaphore, publicité et cinéma

« Partir en roue libre » renvoie généralement au fait de perdre le contrôle de quelque chose, en l’occurrence, souvent, de soi-même. Cette expression, plutôt utilisée dans le langage courant, et qui, dans la bouche d’un critique cinéphile n’augure généralement rien de (très) bon, (d)étonne dans le cas présent.

N’allez point vous tromper : cette introduction est bien plus cinéphilique que linguistique. Car, si nous jouons sur les mots, l’œuvre, sobrement intitulée En Roue libre, assume quant à elle d’emblée une certaine ironie vis-à-vis d’elle-même. Ou pas, c’est selon. Après tout, cela reste notre avis (personnel). Avant d’aller plus loin, faisons d’abord les choses dans l’ordre : revenons-en au début.

En Roue libre est le premier long-métrage de Didier Barcelo. Ce nom ne vous dit (sûrement) rien. Le cinéaste est, pourtant, loin d’être un débutant. Ce dernier est un habitué du maniement et de l’invention d’images fortes. Didier Barcelo est un réalisateur à la double casquette, à la fois derrière le petit et le grand écran. Ce dernier a, en effet, réalisé de nombreuses publicités pour des groupes tels que Canalsat ou encore Leclerc.

Ce roi de la réclame télévisuelle s’est également illustré sur des scènes médiatiques plus prestigieuses. On lui doit notamment le court-métrage multi-primé The End (2011) où Charlotte Rampling joue cyniquement avec sa propre image. Si cette œuvre avait déjà installé le réalisateur dans le cercle très fermé des cinéastes à suivre, lui offrant, au passage, une sélection dans une cinquantaine de festivals, dont celui de Berlin, En Roue Libre entérine son entrée définitive dans le septième art.

Alors que Louise vient d’écoper d’une énième amende de stationnement, elle se retrouve coincée dans sa voiture. L’histoire aurait pu s’arrêter là sans l’arrivée brusque de Paul (Benjamin Voisin), un jeune homme en quête de justice. S’ensuit un road movie qui nous emmène jusqu’au Cap-Ferret où les héros seront amenés à vaincre leurs peurs autant qu’à communiquer. Didier Barcelo fait appel à une équipe de comédien.ne.s confirmé.e.s. On pense évidemment à la talentueuse Marina Foïs, au facétieux Jean-Charles Clichey (David), que l’on a pu voir, en sosie de Claude François, dans la série OVNI(s) (2020), ou encore au tout juste césarisé Benjamin Voisin, qui continue son irrésistible ascension. Le film doit beaucoup à ce trio de choc. Ces derniers parviennent à insuffler fraicheur et humour à une intrigue relativement – voire par trop – convenue malgré un dehors qui se veut (d)étonnant.

Une œuvre en roue libre ?

 La maîtrise des comédien.ne.s – à commencer par Marina Foïs et Benjamin Voisin – est placée en équilibre sur le dangereux fil qui sépare le jeu du sur-jeu – voire du sous-jeu. Marina Foïs est une actrice habituée à incarner des rôles de femmes dites « instables », mal-aimées, malmenées et en rupture de ban vis-à-vis d’une société qui les rejettent le plus souvent avec violence. Le personnage de Louise qu’elle incarne dans En Roue libre semble être une sorte de mix entre la Fanny Fontana de J’me sens pas belle (2004), l’Iris de Polisse (2011) et la Constance d’Irréprochable (2016).

Au-delà de la flatterie qu’une telle comparaison inspire, elle possède également une part critique. Il y a quelque chose de « facile », voire de trop ouvertement stéréotypé, que l’on peut reprocher au film de Didier Barcelo. Louise est une femme acculée par la fatigue, qui paraît avoir été abandonnée de tous, son ex-mari comme son fils. Personne ne semble se soucier d’elle jusqu’à ce qu’un voyou à la petite semaine ne surgisse de nulle part. Cette description est suffisamment téléphonée pour ne pas susciter une certaine réserve. Le mal-être que ressent le personnage est réglé à coup de références psychanalytiques (très) vite expédiées, fruits d’une vision masculine clichée qui prête à sourire. L’angoisse et la panique initiales du personnage qui constituaient – à la base – le début de l’intrigue laissent la place à une histoire de règlements de compte tirée par les cheveux, et qui peine à convaincre.

Acteur hétéroclite, alternant les rôles aussi divers que variés, Benjamin Voisin incarne, cependant, dans le film, un personnage familier du grand comme du petit écran : celui du jeune homme énervé prêt à en découdre. Paul hérite des traits de nombreux héros mythiques du cinéma – du Petit criminel (1990) de Jacques Doillon à La Tête haute (2016) d’Emmanuelle Bercot. Malgré toute la verve comique et l’énergie qu’il insuffle à son personnage, l’acteur patine, comme si l’aspect volontairement stéréotypé du protagoniste qu’il incarne empêchait le public d’entrer pleinement dans l’intrigue.

Louise et Paul s’en vont en voiture  

Le tandem formé par Louise et Paul s’inscrit, en somme, dans une topique télévisuelle et surtout cinématographique, initiée par la contre-culture : celui du duo (faussement) mal-assorti entre deux êtres que tout semble a priori opposer. D’une certaine façon, contrairement à ce que nos mots laissent présager, le stéréotype est chez Didier Barcelo une arme de retournement, une sorte de publicité qui mène tout droit vers la case CINEMA.

Louise et Paul sont un peu nos Harold et Maud 2.0. Si tout paraît, au départ, les séparer, ils parviennent, néanmoins, au fil du temps, à s’apprivoiser. Le huis-clos originel de Hal Hashby est transposé dans une Volvo 70’s qui sillonne les routes d’une France post-covidée et désillusionnée. Le réalisateur ne reprend rien de moins qu’un socle narratif largement épuisé par le road movie à l’américaine.

Qu’il parle de cow-boys en mal d’amour (Macadam cowboy, John Schlesinger, 1969), de paternité déchue (Paris Texas, Wim Wenders, 1984) ou des liens entre un pianiste noir et son chauffeur italo-américain (Green Book : Sur les routes du sud, Peter Farrelly, 2018), le road movie met très souvent en scène des personnages que tout oppose, obligés de cohabiter ensemble le temps d’un voyage. En Roue libre surfe sciemment sur le thème. La noirceur de la situation initiale – sur fond de burn-out et de dépression – est bien vite remplacée par des situations cocasses qui évitent la mièvrerie attendue. Si En Roue libre ne renouvelle pas le genre, il parvient, néanmoins, à apporter sa petite musique à lui, qui prône la simplicité plutôt que la révolution (cinématographique). Et parfois, c’est aussi (très bien) ce qui fait (le) cinéma.

Bande annonce : En Roue libre

Fiche technique – En Roue libre

Réalisation : Didier Barcelo
Scénario : Marie Deshaires et Didier Barcelo
Interprétation : Marina Foïs (Louise), Benjamin Voisin (Paul), Jean-Charles Clichet (David)
Montage : Juliette Welfling et Camille Delprat
Musique : Peter Von  Poehl
Production : The Film, Anomalie Films, Memento Production
Distribution : Memento France
Genre : Road Movie, Comédie
Pays : France
Durée : 1h29 min

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