Macadam Cowboy : de l’american dream à la marginalité

Notre cycle de février parle des couples marginaux au cinéma. Si l’amitié prend ici le pas sur l’amour, Macadam Cowboy n’a cependant pas son pareil dans la représentation d’un binôme en rupture avec son environnement. John Schlesinger y confronte Jon Voight et Dustin Hoffman à toute une série d’espoirs déchus. Unis dans l’adversité, Joe et « Ratso », les personnages qu’ils campent, vont en effet aller de désillusion en désillusion…

Joe Buck en est convaincu, l’Amérique est une terre d’opportunités. Il suffit de les saisir à bras-le-corps pour s’affranchir de tout déterminisme social. Quand il arrive en retard pour son service et refuse d’enfiler son tablier de plongeur, il a déjà un plan bien précis en tête : quitter son Texas natal, rejoindre New York et y faire fortune en charmant des femmes seules et généreuses. Pour lui, cela ne fait pas un pli : les hommes de l’Est ne sont que des « demi-portions » et son accoutrement de cowboy à la John Wayne fera forcément tourner la tête des bourgeoises new-yorkaises. Jusque-là, les éléments diégétiques et extra-diégétiques lui donnent raison : la musique de John Barry est engageante, Joe rejoint la Grosse Pomme sans entrave et il investit une chambre d’hôtel qui en surplombe une avenue fréquentée.

Bottes, chapeau, veste à franges, Joe Buck sillonne la ville en cherchant à s’attirer les faveurs d’une femme qui le rémunérerait pour ses égards. Il est encouragé, à travers le temps et l’espace, par des voix fantasmagoriques, dont celle sa grand-mère, qui lui répète qu’il est « le plus joli cowboy de tout le défilé ». Ses manœuvres sont toutefois condamnées à l’échec : il suscite la méfiance, la discourtoisie et les récriminations. « Vous devriez avoir honte de vous conduire ainsi », lui assène une femme scandalisée par ses tentatives d’approche. New York n’est pas l’eldorado escompté. Joe Buck n’est qu’un énième cowboy ayant succombé aux « légendes imprimées » telles que verbalisées par John Ford. D’ailleurs, on n’y échappera pas : lors de pérégrinations nocturnes, le Texan va croiser un nombre incalculable de jeunes hommes qu’on croirait tout droit sortis d’un western d’Henry Hathaway. Son désarroi se matérialise plus concrètement quand il parvient à charmer une femme adultère, mais que cette dernière refuse de le rétribuer pour ses services et lui arrache même quelques billets pour payer son taxi…

« Ce qu’il te faut, c’est un manager. » Voilà Rico « Ratso » Rizzo qui entre en scène. C’est le deuxième élément du binôme marginal imaginé par John Schlesinger et son scénariste Waldo Salt. Si Jon Voight campe un individu ingénu et solaire, Dustin Hoffman va en personnifier l’antithèse : le « Rital » est toussoteux, probablement vierge, il claudique, vivote au jour le jour et squatte un immeuble délabré privé de chauffage. Les deux hommes vont bientôt partager la même piaule : Joe n’a pas réglé sa note à l’hôtel, faute de moyens, et il investit à son tour l’appartement exigu et dépenaillé de « Ratso ». Pour se nourrir, les deux comparses volent fruits et légumes sur les étals. Ils commettent volontiers quelques larcins quand l’occasion se présente. Leur quotidien est rude, ils vivent d’expédients. Le froid commence d’ailleurs à s’installer, bientôt le robinet se leste de stalactites et l’état de santé de Rico ne cesse de se dégrader. Ce dernier rêve de la Floride exactement comme Joe aspirait à rejoindre New York. Il voit le « Sunshine State » comme un nouveau départ. L’expérience récente de son nouvel ami, lui aussi bercé par l’american dream, ne lui a donc rien appris.

Joe se laisse convaincre. Après tout, que lui a apporté New York sinon des déceptions et des épreuves inattendues ? Il a dû vendre son sang pour gagner un peu d’argent. Il a même consenti à des relations homosexuelles… avant de se rendre compte que son amant du jour n’avait même pas de quoi le payer. Pis, il connaît des troubles de l’érection et est désormais assailli par les visions cauchemardesques d’une agression passée. Et tant qu’à constituer un couple de losers en marge de la société, autant l’être sous le soleil écrasant de Miami. En prenant un bus pour la Floride, Joe abandonne définitivement sa naïveté et John Schlesinger le représente à l’écran par une transformation vestimentaire. Exit les tenues excentriques de cowboy, le Texan s’habillera désormais comme le quidam. Malheureusement, à peine deux années après son départ en bus vivifiant dans le film Le Lauréat, Dustin Hoffman va ici voir son personnage connaître une fin tragique. Les dernières images de Macadam Cowboy se caractérisent en effet par une superposition cruelle : pendant que des palmiers se reflètent sur les vitres du bus, le spectateur peut apercevoir à travers elles le corps sans vie de « Ratso ». Le natif du Bronx est mort avant d’accomplir le « reset » espéré. Et John Schlesinger solde son long métrage, remarquable, par un double échec accablant, d’insertion sociale et d’épanouissement personnel.

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Top Films 2025 : les meilleurs films selon la rédaction

En 2025, le cinéma a révélé une vitalité rare : entre gestes d’auteurs affirmés, récits intimes, propositions radicales et nouvelles voix, l’année compose un paysage foisonnant où mémoire, doute et réinvention se croisent sans cesse. À travers ce top, la rédaction du Mag du Ciné dresse un état des lieux du cinéma contemporain, entre œuvres marquantes, visions singulières et explorations formelles qui témoignent d’un art toujours en mouvement.

Ces scènes de l’imaginaire, du rêve, qui nous fascinent, nous subjuguent

Entre rêve et réalité, le cinéma nous offre des scènes suspendues qui fascinent et subjuguent. De Huit et demi à Edward aux mains d’argent, de Life of Chuck à Le Vent se lève, ce dossier explore l’imaginaire et l’onirisme des grands auteurs, où la magie des images nous émerveille et nous surprend.

Les références et clins d’œil dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton

Découvrez les nombreux clins d'œil et références cachées dans Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton, un hommage à ses films iconiques. Un décryptage détaillé des allusions et hommages qui ravira les fans de longue date et les nouveaux venus