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Grâce à dieu de François Ozon : la lumière de la parole

Grâce à dieu de François Ozon, est une oeuvre passionnante, riche, qui ne cesse de chercher la lumière dans la pénombre du mal. En pleine période MeToo et des agissements de la Ligue du Lol, le film d’Ozon sonne comme un magnifique plaidoyer à la prise de parole des victimes face au silence et à leur unité derrière l’omerta d’une société parfois aveuglée par ses moeurs et sa peur de sortir des rangs.

Grâce à dieu est un film sur la libéralisation de la parole, sur le courage de dire stop à l’injustice, celle qui est enfouie derrière les sourires ou les regards qui cachent de lourds secrets. On peut travailler dans les banques, être entrepreneur ou connaitre la galère d’emploi, le même mal peut ronger les sens. Dans cette optique de mettre en valeur ce droit à la parole, François Ozon utilise avec justesse une voix off qui nous narre les pensées des protagonistes ou leurs échanges épistolaires. Derrière ces corps qui vivent leur quotidien dans le non dit, cette mise en scène confronte cette conscience qui s’active, qui ne cesse de cogiter avec le silence des déplacements ou les séismes dans le foyer familial: le film nous montrera que les face à face sont une épreuve difficile à gérer, un instant vif et abrasif où la « vérité » s’exprime pour la première fois.

Ces multiples correspondances épistolaires entre l’institution ecclésiastique et les protagonistes ont cette qualité de révéler deux choses : l’omerta de l’Eglise et cette distance morale et de confiance qui s’érige entre les référants catholiques et les croyants. C’est impressionnant, après le tempétueux et miraculeux First Reformed de Paul Schrader, de voir la religion et leurs représentants être remis en cause pour leur déconnexion totale face aux enjeux sociaux et sociétaux du monde dans lequel ils semblent vivre. Il y a dans les deux films ce même vide moral, cette incompréhension pastorale, cette idée de privilège qui éloigne de la réalité des faits. Mais derrière la religion, Grâce à dieu est avant tout un film qui donne la parole aux victimes, qui dévoile les failles de chacun avec finesse et qui malgré la dureté de certaines dépositions ou de certains témoignages, présente une pudeur de chaque instant pour la regrouper en une collectivité solidaire et pugnace.

Pourtant, cette pudeur est la meilleure arme pour faire comprendre cette colère latente qui s’étend sur toute la durée de l’oeuvre et qui anime chacun des personnages. Cette colère, cette haine est matérialisée de façon disparate : Alexandre qui se veut avant tout être le protecteur de sa famille, François qui souhaite que chacun regarde dans les yeux ses responsabilités ou la colère d’Emmanuel joué par un sensationnel Swann Arlaud sous ses faux airs de River Phoenix, écorché vif et au bord d’une falaise existentielle. Pendant que l’on suit, dans la première partie du film le parcours initial d’Alexandre, Grâce à dieu fait communiquer les témoignages et les destins, notamment ceux d’Emmanuel ou de François. Loin de l’aspect purement documentariste d’un Spotlight, François Ozon construit un long métrage qui trouve le parfait équilibre entre reconstitution de fait et l’écoute de sensibilité qui s’évapore dans les méandres d’une lumière recherchée. La parole, celle qui doit s’élever n’est jamais utilisée par pure volonté de vengeance. Ce n’est pas jamais une question de vengeance mais de justice : celle que la victime, la société et l’Eglise doivent entendre et soutenir. La force de Grâce à dieu, au delà de son émotion inévitable, toujours bienvenue et jamais forcée, est sa richesse thématique.

Comme Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, François Ozon se sert du cinéma français pour le confronter à des sujets modernes, qui pourrissent notre société depuis trop longtemps  : après la violence faite aux femmes, c’est la pédophilie dans l’Eglise. Avec cette même puissance évocatrice du mal et cette représentation de la difficulté de la prise de parole, qui provient de la honte de la victime ou de sa culpabilité qu’elle se crée elle même, tout comme le montre ce repas de famille qui part en pugilat où le frère de l’une des victimes, François, l’invective car cette histoire de « curées » empiète sur la vie de toute la famille. Souvent le cinéma a mis en lumière la reconstruction par le temps: mais cette fois ci le temps n’efface rien. La parole elle même n’efface rien mais elle permet de donner corps à une souffrance, de dédiaboliser cette culpabilité qui s’innerve de manière inconsciente. Parfois programmatique dans sa manière d’alimenter cette reconstitution, Grâce à dieu a le mérite de faire parler ses personnages plutôt que son histoire en elle même. Comme dans Mysterious Skin, sans l’aspect charnel, bariolé et pessimiste, Ozon à l’instar de Gregg Araki, cherche la reconstruction plutôt que la reconstitution: le pardon est difficile à trouver mais la parole devient le réceptacle d’une acceptation de soi, pour que les victimes ne soient plus prisonnières. 

Bande Annonce – Grâce à dieu

Synopsis : Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d’enfants. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi.
Mais les répercussions et conséquences de ces aveux ne laisseront personne indemne.

Fiche technique – Grâce à dieu

Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon
Casting : Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud
Photographie : Manu Dacosse
Décors : Philippe Cord’homme
Montage : Laure Gardette
Sociétés de distribution: Mars Films
Durée : 137 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 20 février 2019 (FR)

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4

La chute de l’empire américain, de Denys Arcand : Pile poil dans l’air du temps

Non , l’empire américain n’a pas chu, et le dollar est plus royal que jamais. Le dernier film de Denys Arcand, la Chute de l’empire américain, le montre avec beaucoup de drôlerie sarcastique et un brin de cynisme. Retour gagnant d’un cinéaste toujours dans l’actualité.

Synopsis : À 36 ans, malgré un doctorat en philosophie, Pierre-Paul Daoust est chauffeur pour une compagnie de livraison. Un jour, il est témoin d’un hold-up qui tourne mal, faisant deux morts parmi les gangsters. Il se retrouve seul avec deux énormes sacs de sport bourrés de billets. Des millions de dollars. Le pouvoir irrésistible de l’argent va bousculer ses valeurs altruistes et mettre sur sa route une escort girl envoûtante, un ex-taulard perspicace et un avocat d’affaires roublard. Après Le déclin de l’Empire Américain et les Invasions Barbares, La Chute de l’Empire Américain clôt ainsi la trilogie du réalisateur Denys Arcand…

Million Dollar Baby 

Le dernier film de Denys Arcand est paresseusement appelé la Chute de l’empire américain, ce qui est inexplicable puisqu’on n’y parle pas de l’Amérique, ou si peu, en tout cas pas de manière exhaustive.

Le film n’est donc pas une suite du Déclin de l’empire américain, ni des Invasions barbares qui lui a valu l’Oscar, et qui, pour le coup, est une suite au précédent. C’est une histoire toute nouvelle, et une œuvre inclassable, car elle recouvre plusieurs genres en prenant les atours d’un (bon) polar, tout en restant dans la couleur de l’univers du Canadien, soit un film engagé dans la vie de la cité, un film presque militant

Pierre-Paul (Alexandre Landry) est un gentil rêveur, un homme persuadé qu’étant trop intelligent, il n’arrivera à rien dans la société d’aujourd’hui qui ne sait que faire des personnes comme lui. Docteur en Philosophie, il exerce le jour le métier plus rémunérateur de coursier-livreur, puisque le monde moderne est ainsi fait que les métiers intellectuels ne lui sont pas les plus utiles. Pour avoir aligné une diatribe dans cette veine, en ouverture d’ailleurs du métrage, devant sa petite amie consternée, une conseillère financière qui n’arrive pas pourtant à offrir un voyage à son gamin de douze ans , il est quitté par cette dernière qui hausse les épaules, et lui tourne définitivement le dos. La nuit, il parcourt les ouvrages de son immense bibliothèque, qu’il recrache par rafales drolatiques sous forme de citations, et ses moments de repos sont utilisés à du bénévolat dans une association d’aide aux « itinérants » (les SDF de Montréal).

Cet homme simple et pur, ce citoyen modèle se retrouvera à la tête d’une fortune colossale, à la suite d’une histoire échevelée qui met sur son chemin deux énormes sacs d’argent sale, fruit d’un hold-up raté, ce qui lui permettra par la suite de jouer les Robin des Bois du vingt-et-unième siècle. Mais dans l’intervalle, Pierre-Paul vivra des aventures palpitantes, d’abord  en rencontrant Sylvain, un truculent  biker ex-taulard incarné par le complice de toujours du cinéaste, Remy Girard, spécialisé dans la finance et l’évasion fiscale, toutes choses qu’il a apprises à l’Université pendant son séjour en prison. Puis le protagoniste va s’offrir les services d’une escort-girl de luxe, un premier réflexe de riche que Denys Arcand lui prête avec beaucoup de sarcasme. Le cinéaste ne lésine pas sur les clichés pour montrer les perversions qu’engendre la possession de l’argent (le film devait initialement s’appeler « le Triomphe de l’argent ») . Ces images d’Epinal (les noirs défavorisés qui font un hold-up, les grands avocats véreux, les flics compréhensifs, la belle qui tombe fatalement amoureuse et contre toute logique du héros) ne gênent cependant en rien l’appréciation du film. Denys Arcand a su mélanger une tension policière crédible et une romance improbable mais bien construite, le tout étant émaillé de réflexions incessantes sur l’état du monde, et sur les ravages du capitalisme en particulier. Le film est drôle, un brin cynique, le rythme est soutenu et on ne s’y ennuie jamais. La galerie des personnages est riche, et même les avocats fiscalistes les plus retors comme Taschereau (Pierre Curzi, un autre habitué du réalisateur) y sont peints avec beaucoup de bienveillance. Car il est clair dans le schéma du réalisateur que les êtres humains sont tous, peu ou prou, des victimes, et que c’est la société, et le capitalisme qui sont les coupables ; même Jacmel (Patrick Abellard), celui des deux malfaiteurs qui a survécu, est materné par la policière (Carla McDuff) qui profite du séjour de ce dernier à l’hôpital pour lui faire la morale et une leçon d’éducation civique niveau débutants…

Ces divers clichés sont également d’autant plus acceptables qu’ils rencontrent dangereusement la réalité par les temps qui courent. L’augmentation du nombre des SDF, la spoliation des minorités ethniques (les Noirs, les Indiens), le règne de l’argent roi, la corruption des politiciens, des policiers, les excès de la finance, tout cela fait malheureusement partie non seulement de la réalité de Montréal et du Canada, mais également du globe tout entier, et les émeutes de la ville québécoise ne sont pas sans rappeler le mouvement actuel des Gilets Jaunes en France, des manifestations d’une réaction vive par rapport à ces débordements. C’est alors véritablement en terrain connu que le cinéaste emmène le spectateur, et cette identification à une réalité brûlante augmente encore l’intérêt de la Chute de l’empire américain.

Resté un temps dans le creux de la vague, Denys Arcand prouve avec ce film qu’il est encore capable du meilleur, en réussissant à amuser son public tout en ne perdant pas de vues ses légitimes préoccupations citoyennes. S’il n’est la suite d’aucun film, La Chute de l’empire américain pourrait bien être le début du renouveau pour Denys Arcand.

La Chute de l’empire américain– Bande annonce

La Chute de l’empire américain – Fiche technique

Réalisateur : Denys Arcand
Scénario : Denys Arcand
Interprétation :  Alexandre Landry (Pierre-Paul Daoust), Maripier Morin (Aspasie), Louis Morissette (Pete La Bauve), Maxim Roy (Carla McDuff), Rémy Girard (Sylvain ‘The Brain’ Bigras), Pierre Curzi (Maître Taschereau), Éric Bruneau (Plamondon), Vincent Leclerc (Jean-Claude),  Mariev Rodrig (Escorte), Mathieu Lorain Dignard (Damien), Yan England (Jimmy), Patrick Abellard (Jacmel)
Photographie : Van Royko
Montage : Arthur Tarnowski
Producteurs : Denise Robert,  Dominique Besnehard, Martin Desroches, Victor Loewy, Patrick Roy
Maisons de production : Cinémaginaire Inc.
Distribution (France) : Jour2Fete
Récompenses : Meilleur film au Festival de Valladolid (Espagne)
Durée : 127 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie : 20 Février 2019
Canada – 2018

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3.5

Man on Fire : l’Ancien Testament selon Tony Scott

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A la question de savoir s’il était un auteur, le défunt Tony Scott aurait surement répondu par la négative.  Peut-être même aurait-il accueilli  le terme  péjorativement, surtout dans un pays où l’enternainment et l’art se tiennent d’un côté et de l’autre d’un cordon sanitaire historiquement entretenu. Pourtant, Man on Fire fait partie de ces films qui  reconfigurent les horizons du médium. Une œuvre d’art d’avant-garde réalisée par un entertainer old-school, qui continue encore aujourd’hui de subir son statut au détriment de sa reconnaissance.

Marche à l’ombre

Car Tony Scott était indéniablement un entertainer. Il régna même en tant que souverain du royaume lorsque le carton de Top Gun le consacra en prescripteur du cool made in 80’s. Une étiquette dont il ne se débarrassa jamais tout à fait, affublant son travail de cette résonance triviale que l’on attribue aux mandarins du divertissement condamnés à ne jamais dépasser le qualificatif « d’efficace » dans la bouche des critiques.

Les mêmes qui consacrèrent Ridley Scott comme l’artiste de la famille sur la base de ses premiers films, coups de maître qu’il ne parvint jamais à réitérer (et surtout pas quand il prétend déposer l’exégèse de leurs tenants et aboutissants, cf. Prometheus et Covenant, Blade Runner 2049). A l’inverse, Tony Scott n’a fait que suivre une progression ascendante depuis ses méfaits avec le duo infernal Simpson/Bruckeimer. La mise en scène pensée en gimmicks de fashionista 80’s se mit à cerner le coeur de ses récits (quand il s’agissait auparavant d’en compenser l’absence), et le style tributaire de l’esthétique clip/pub de son époque se forgea un bouclier contre les modes dont les autres se rendent tributaires.

Surtout, il s’employa progressivement à accomplir des choses interdites à son enseigne formaliste. Sans attendre que la profession ne retire ses œillères et sans rien céder à ceux qui jugent la maturité d’un artiste à sa propension à répondre aux canons du conformisme. Du Dernier Samaritain à Ennemi d’État en passant par USS Alabama, le cinéma de T.Scott s’ingénie à élargir sa zone de confort jusqu’à se libérer de la marque de fabrique qui fut la sienne avec Top Gun.  A l’orée du XXIème siècle, Tony Scott est ainsi en passe de devenir un prototype: un auteur qui fonctionne comme un artisan et affine son style de film en film.

Une oxymore qui culmina avec Spy Game, le titre charnière de sa période 90’s et monument absolu du film d’espionnage. Spy Games articule sur un dispositif pléthorique en informations, mais digéré dans une ligne claire narrative qui éclipse sa dimension roborative. Pour le réalisateur, il s’agit de garder sa mise en scène sous le radar du spectateur, afin de rendre tangible l’évolution du point de vue qui structure le rapport de force de son duo vedette et ne pas surplomber des enjeux déjà denses. Pourtant, Scott ne se prive pas de sortir toute sa boîte à outils pour raconter cette histoire d’un espion faisant le bilan de sa vie en relatant celle d’un autre. Sans dépasser son sujet, le réalisateur agence ses concentrés d’immédiateté comme autant de cadres composant la photographie globale du propos; et converti son formalisme de l’instantané au temps long du récit.

Logiquement, on se dit que la réconciliation de l’esthétique plébéienne d’un média méprisé (la télévision) avec le cinéma classique aurait du titiller les rétines les plus aguerries. Mais dans sa clairvoyance habituelle, la critique a préféré se focaliser sur la présence de ses effets de styles habituels pour ne pas avoir à questionner leur usage. Montrez-leur la lune, les idiots regarderont le doigt.

Du classique au pop art

Si on considère que l’essence du cinéma classique réside dans l’invisibilité de tout ce qui concourt à son évidence, alors Spy Game constitue le pinacle de la carrière de Tony Scott. De fait, il était important de s’y attarder pour prendre la mesure de son film suivant. Car le réalisateur aurait pu se contenter de rester celui qui, à l’ombre de la grande histoire, légitima la raison d’être de son école esthétique à l’aune du storytelling classique. Plus qu’à descendre tranquillement de la montage qu’il a patiemment gravit, éviter les glissements de terrain empruntés par son frère Ridley (pas le meilleur alpiniste du monde), et attendre que se mettent en route les mécanismes de la validation culturelle pour bénéficier d’une reconnaissance tardive. Mais le cinéaste va faire quelque chose d’inattendu, et de finalement assez peu fréquent à Hollywood : il va  remettre ses acquis en question.

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« Montre moi tes yeux » « Non, toi »

L’histoire est connue : Tony Scott a failli réaliser la première adaptation du livre Man on fire écrit par d’A.J Quinnell dans les années 80, avant de partir sur Top Gun devant l’enlisement de la production. Le film finira par sortir en 1987 avec Scott Glenn dans le rôle principal, et aujourd’hui plus personne ne s’en souvient ou presque. La porte était donc grande ouverte pour un remake, a fortiori alors que le réalisateur a atteint la pleine maîtrise de son art. En esprit pour prendre sa revanche sereinement sur le passé, Scott dit immédiatement lui quand la nouvelle version écrite par Brian Helgeland arrive sur sa table.

La frénésie d’enlèvements ayant rythmé l’Italie des années de plombs étant passée, le réalisateur décide d’un commun accord avec le producteur Lucas Foster de délocaliser l’action de Rome à Mexico, nouvelle capitale mondiale du kidnapping. Difficile d’estimer la contribution de Scott au scénario, mais une chose est sûre : sur le papier Man on Fire se pose comme l’antithèse de Spy Games. Tenants et aboutissants relativement simples, point de vue unique du personnage principal, sédentarité géographique de l’action, temporalité linéaire… Tout Man on Fire tourne finalement autour d’un fil rouge suffisamment limpide (car structuré comme tel) pour ne pas se poser la question de sa restitution à l’écran.

Autant d’arguments qui sollicitent d’eux-mêmes un polar direct et ramassé, qui vise l’efficacité avant le beau geste. C’est justement là que va résider la prise de risque de Tony Scott : s’autoriser à ne pas être efficace. Avec sa durée de 2h20 et son premier acte qui dépasse de très loin la simple exposition, le film met ainsi à rude épreuve la patience des spectateurs qui seront venus chercher leur dose de vigilante hardcore. Il faut même attendre presque une heure pour que soit assenée la sentence que Steven Seagal aurait assenée au bout de 15 minutes dans l’une de ses contributions à l’ostéopathie alternative. Le spasme sismique parcourant l’échine du spectateur en moins.

Dans ses yeux

Or, c’est là que réside la première réussite de Man on Fire : réussir ce qui aurait été considéré comme une carence narrative ailleurs (et qui est devenu malheureusement monnaie courante aujourd’hui). Loin d’être une porte ouverte à la digression et à la dilution des enjeux, le procédé permet à Scott de faire d’une pierre deux coups.

D’abord construire deux films en un : l’histoire d’amour entre ce tueur hanté par ses actes et cette petite fille qui le comprend instantanément (« Comment tu le trouves ? » « Il est triste »), et la vengeance de sa mort. Surtout, il nous laisse le temps de nous installer dans la tête de John Creasy, qui devient en quelque sorte le metteur en scène par procuration tant sa perception ordonne la représentation des événements. Voir la scène d’enlèvement, où son processus de cartographie mentale de l’espace se déploie sur l’écran, dans un maelström d’expérimentations d’un Tony Scott en mode Über-Broly.

Jeu sur le défilement, changement de pellicules, saturation de l’image, ambiance sonore agressive, multiplication des axes… Man on Fire témoigne d’une volonté d’hyperbole évidente, qui rompt avec l’effacement du classicisme (et ce dès sa scène d’introduction). Scott ne vise pas le subliminal mais le brut et sensoriel, celui qui distille son sens en inondant ceux du spectateur et pose l’expérience audiovisuelle comme prérequis à l’identification au personnage. Jusqu’aux sous-titres, dont la taille et la vitesse de défilement à l’écran varient en fonction de l’humeur de la situation (idée depuis pérennisée dans le cinéma mainstream).

Dans Man on Fire, la moindre variation de l’humeur du personnage se répercute en une vibration synesthésique immédiate dans le corps de l’image. Scott instaure ainsi un rapport quasi-charnel entre le support de représentation et le héros joué par un Denzel Washington idéalement monolithique. Le cadre exprime tout ce que le personnage ne sait plus exprimer, hurle ce qu’il ne peut communiquer aux autres, traduit son état d’esprit jusque dans ses paradoxes apparents. A l’instar d’une scène de torture gratinée, où Scott s’amuse à augmenter le volume du gimmick musical intradiégétique pour accentuer la violence de la situation, qu’il oppose à la détermination sereine de Denzel.

Zone interdite

Très clairement, la traduction « au mot près » de l’état d’esprit du héros encourage le réalisateur à expérimenter un langage qui lui est propre, parfois au mépris des conventions traditionnelles de grammaire.

Une scène pourrait synthétiser à elle-seule le jusqu’au boutisme suicidaire du réalisateur. Après avoir échappé de peu à la mort, Creasy revient sur les lieux du rapt. Là, une journaliste d’investigation vient à sa rencontre, et lui propose son aide pour identifier les kidnappeurs. Pas le plus spectaculaire, le découpage de la scène révèle néanmoins avec éloquence à quel point les libertés que Scott s’autorise constituent la condition sine qua non pour honorer sa profession de foi.

Tout l’intérêt réside dans la manière dont Scott va matérialiser les doutes de Creasy et ses hésitations à faire confiance à son interlocutrice. Sur la base d’un champ/contre-champ entre les deux personnages, Scott alterne deux valeurs de plans de son héros situé de deux côtés distincts de la ligne d’action. Ainsi, si « Creasy 1 » répond à la protagoniste jouée par Rachel Ticotin sur leur axe de conversation, « Creasy 2 » manifeste son scepticisme en transgressant cet axe. Une alternance entrecoupée à laquelle s’ajoute un travelling circulaire qui unit progressivement les deux axes en un seul pour finir sur « Creasy 1 », signe que le personnage choisit de rester sur la ligne de discussion. Creasy s’est donc trouvé une alliée dans sa quête vengeresse, et Scott vient de créer du volume scénique, là où il ne devrait pas y en avoir. Autrement dit, il matérialise les doutes du personnage en trois dimensions sur une méthode résolument « à plat »  (Tony Scott est le roi de la longue focale, rappelons-le).

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 » T’as un truc là… »

La marque des grands classiques réside dans leur propension à sublimer les outils d’expressions du médium à l’aune de leur sujet. Celle des avant-gardistes, en revanche repose sur leur capacité à braver les interdits et à réussir ce qu’on apprend à ne pas faire pour honorer leur note d’intention. Man on Fire est le film d’un classique devenu avant-gardiste. Le film ranime ainsi une utopie conceptuelle d’(ultra) expressionisme pop, au sens où la création s’effectue sur les bases d’une compréhension profonde des conventions transgressées.  Jusque dans sa propension à retenir l’une des grandes leçons du cinéma classique, à savoir ancrer son héros dans son environnement de façon organique.

L’âge de la pré-raison

En effet, Mexico n’est pas un dommage collatéral des partis-pris de mise en scène de Scott. C’est une excroissance de l’état d’esprit d’un personnage pétrie de culpabilité religieuse qui exacerbe les ondes qu’il perçoit. Il y a dans Man On fire une atmosphère d’effervescence délétère, le spectre d’une rupture permanente qui évoque un âge primitif, où le héros revient du royaume des morts avant d’y retourner en échange de l’être aimé. Car c’est là que le jusqu’au boutisme esthétique répond à l’intransigeance thématique du cinéaste : (SPOILER) en tuant, Creasy ramène Pita à la vie, avant de l’échanger contre la sienne. « Le pardon c’est entre eux et Dieu : moi je me charge de faire les présentations » : la punchline s’entend ici au sens littéral.

Si Time and Tide, le premier film de cette rubrique se présentait comme le Big Bang qui enfanta le cinéma des années 2000, alors Man on Fire se pose comme l’après-immédiat. Il pourrait même en incarner la suite directe, la vie qui balbutie  dans une résonance très « Ancien Testament », où s’exerce la loi du Talion est toujours d’airain. Sous l’enveloppe du film de vigilante, Man on fire est une expérience de point de vue qui fait feu de tout bois. Par la suite, plus aucun réalisateur « à l’ancienne », plus personne ne se projettera aussi loin dans le futur que Tony Scott.  Qu’on se le dise: ce sont les jeunes qui dressèrent un culte sur le long-terme à Man on Fire, au point d’en faire l’une des oeuvres les plus influentes et matricielles de son époque. Ce qui en dit long sur les kilomètres que mit Tony Scott entre lui et les habitudes de ses contemporains à la sortie du film. La marque des films en avance sur leur temps.

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Fiche Technique : Man on Fire

Réalisation : Tony Scott
Scénario : Brian Helgeland, d’après le roman éponyme d’A.J. Quinnell
Interprétation: Denzel Washington (John W. Creasy) ; Dakota Fanning : Lupita « Pita » Ramos; Marc Anthony  (Samuel Ramos), Radha Mitchell (Lisa Ramos), Christopher Walken ( Paul Rayburn), Giancarlo Giannini (Miguel Manzano), Rachel Ticotin ( Mariana), Mickey Rourke (Jordan Kalfus)
Photographie : Paul Cameron
Musique : Harry Gregson-Williams
Musique additionnelle : Toby Chu, Justin Caine Burnett, Mel Wesson, Lisa Gerrard et Meri Gavin
Montage : Christian Wagner
Décors : Chris Seagers et Benjamín Fernández
Costumes : Louise Frogley
Production : Lucas Foster, Arnon Milchan et Tony Scott

Pourquoi les Oscars ont perdu leur intérêt

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On essaie de ne pas en tenir compte pour éviter la désillusion… Pourtant, chaque année, le même phénomène se reproduit. On fait semblant d’y croire, progressivement l’espoir grandit… puis on est déçu. Ce lundi 25 février, la 91ème cérémonie des Oscars célébrera le meilleur de l’industrie du cinéma de 2018 mais, une fois de plus, les nominations qui ont eu lieu au mois de janvier n’augurent  rien de bon, et d’ailleurs depuis quelques années, les critiques contre l’Académie qui organise cet événement croissent à peu près à la même vitesse que le taux d’audimat de la cérémonie diminue  (-40 % en cinq ans). Essayons de comprendre.

Des lacunes criantes d’organisation

Ce sont plus de 7 900 membres qui, cette année, votent au nom de l’Académie des Oscars pour déterminer les lauréats de la prochaine cérémonie. Ces représentants appartiennent à différents collèges professionnels : comédiens, compositeurs, maquilleurs, réalisateurs… On en compte 17 à participer à un vote alternatif, élaborant ainsi un classement par préférence. Pour d’abord déterminer les nommés, les votants choisissent des candidats uniquement dans la catégorie liée à leur branche professionnelle, à l’exception de la catégorie meilleur film. Au second tour, il n’y a plus de distinctions professionnelles et les maquilleurs se retrouvent à voter pour le meilleur mixage sonore. Inutile de préciser que dans le domaine en question ils ne s’y connaissent guère forcément plus qu’un cinéphile amateur, leur choix est donc plus que sujet à caution.

Parmi les Oscars techniques, comme le mixage sonore, ce sont donc les films les plus impressionnants, ceux de guerre ou de science-fiction, qui sont fréquemment récompensés alors que Christian Dolan, mixeur son qui n’est pas membre de l’Académie, explique qu’en fait, « ce sont les dialogues qui peuvent demander le plus de travail et pas nécessairement les scènes d’action ». Les Hommes du Président avait par exemple remporté cet Oscar il y a 42 ans pour les nombreuses discussions par téléphone. Une votante anonyme (nous la nommerons Jane) qui s’était exprimée auprès du Hollywood Reporter avoue ainsi avoir voté, par manque de connaissance, pour son film préféré dans plusieurs des catégories techniques en 2014.

Autre problème : les critères de choix. De nombreux votants ont une approche très subjective. Inconsciemment, ils  élisent les héros qui leur ressemblent.  Les membres de l’Académie, dont près de 70% sont des hommes et près de 85% des blancs, ont ainsi plus eu tendance à s’intéresser, en 2015, au synopsis de l’œuvre d’Alejandro Iñárritu (un homme blanc en dépression qui tente de retrouver sa gloire d’antan) qu’à celui de Selma, un énième film sur la ségrégation raciale. Le Hollywood Reporter publie chaque année dans sa rubrique « Brutally Honest Oscars Ballots » les commentaires de certains votants, commentaires dont la logique est parfois discutable. Parmi les justifications les plus étonnantes de ces dernières années,  en 2018, un producteur déclare « Je n’ai pas aimé Call Me by Your Name. Une relation entre un quarantenaire et un adolescent, ce n’est pas normal. Ça n’aurait pas été accepté si le couple était hétérosexuel. »

La même année, une actrice explique : « Même si Les heures sombres était mon film préféré, je ne pensais pas qu’il aurait des chances de gagner donc j’ai voté pour La forme de l’eau ». Quand on lui demande de justifier son choix pour l’Oscar du meilleur acteur, elle déclare : « J’ai rencontré Timothée Chalamet et il est charmant mais il m’a semblé très proche de son personnage dans Call Me by Your Name donc je ne pense pas que ce soit un bon acteur. » En 2017, un directeur s’était abstenu de voter pour le meilleur film d’animation en expliquant : « Je ne regarde pas les dessins animés ». Le même, au sujet de l’Oscar du meilleur acteur, avouait ne pas avoir vu la performance de Viggo Mortensen dans Captain Fantastic car, s’ennuyant, il avait éteint sa télévision. La même année, pour la catégorie meilleur maquillage et coiffure, tandis qu’une productrice justifia son vote pour Mr.Ove en alléguant que c’était le seul film qu’elle avait vu, un autre producteur expliqua : « J’ai adoré Mr. Ove et je n’ai rien à dire de mal au sujet de Star Trek : Sans limites mais, en tant que mâle hétérosexuel, c’est dur de ne pas voter pour Harley Quinn [incarnée par Margot Robbie dans Suicide Squad] ».

Pire, toujours selon Jane, de nombreux membres du jury ne parviennent pas à voir tous les films nominés à temps et visionnent donc en priorité ceux dont ils ont le plus entendu parler. Cela n’est pas sans poser problème car, si certains jurys s’abstiennent alors (et n’ont donc aucune utilité à l’Académie), les autres votent tout de même. Sans surprise, les films les plus vus reçoivent alors le plus grand nombre de nominations. En 2016, par exemple, d’après des chiffres récoltés par le Hollywood Reporter, certaines œuvres comme Selma, nominée dans la catégorie « meilleur film », n’ont pas été regardées par 10% des votants.  Sans surprises l’œuvre la plus vue (même si 2% ne l’ont pas visionnée à temps), Birdman, a obtenu la récompense.

La répartition en catégories n’est pas non plus sans effets induits. S’il y en a que les membres de l’Académie semblent particulièrement négliger, ce sont celles des films en langue étrangère et d’animation. Pour bien comprendre, il faut remonter à la 19e édition des Oscars. Lors de cette édition, les studios américains furent si agacés par la présence de films étrangers parmi les sélectionnés qu’ils arrêtèrent de financer la cérémonie. La réaction ne se fit pas attendre. L’année suivante (1948) fut instaurée une nouvelle catégorie : celle du meilleur film en langue étrangère. Depuis la création de cette catégorie, les films en question sont relayés au second plan et l’on ne recense que deux œuvres au financement majoritairement non américain ayant reçu l’Oscar du Meilleur Film : Le Dernier Empereur (1988) et The Artist (2012).

D’une manière similaire, en réaction à la nomination de l’œuvre Disney La Belle et la Bête parmi les meilleurs films lors de la 64e cérémonie, il fut décidé de créer une nouvelle catégorie pour les futurs films d’animation. Considérés comme enfantins, discrédités, certains chefs d’œuvre animés ont ainsi été complètement ignorés. Autre conséquence, chaque année, sont proposés des choix ahurissants dans le seul but de remplir les nominations et donner l’impression d’une réelle compétition. Ainsi, certains films comme Jimmy Neutron : Un garçon génial, Les Croods ou Gang de Requins ont été sélectionnés au cours des cérémonies, d’ores et déjà destinés à l’élimination.

Si l’on pouvait encore douter jusque-là du mépris à l’égard de certaines catégories, l’Académie vient cette année-même, non sans un certain cynisme,  de « clarifier » la situation en annonçant l’ambition de remettre quatre statuettes pendant la pause publicitaire. En effet, la longueur de l’émission (près de 4 heures) étant considérée comme LA responsable de la folle perte d’audience enregistrée ces dernières années, il avait été décidé de la raccourcir en n’en diffusant plus l’intégralité. Ce sont ainsi les catégories du meilleur montage, de la meilleure photographie, des meilleurs maquillages et coiffures et du meilleur court-métrage de fiction qui auraient été ignorées.

Avec une telle décision, l’Académie s’est cette fois-ci mis à dos des grands noms du cinéma. Une lettre ouverte, signée par Martin Scorsese, Quentin Tarantino, Christopher Nolan, ou encore Guillermo del Toro, qualifiait cette décision de stupide et d’irrespectueuse. « Dans l’histoire du cinéma, des chefs-d’œuvre ont existé sans son, sans couleurs, sans scénario, sans acteurs et sans musique », expliquait Alfonso Cuaron sur Twitter. « Aucun film n’a jamais pu se faire sans photographie et sans montage ». A quoi bon chercher ainsi à augmenter la visibilité de l’émission s’il faut pour cela en censurer une partie ? Le nombre de téléspectateurs importe désormais plus que la promotion de ces monteurs, de ces maquilleurs ou de ces directeurs de photographie talentueux, sans qui aucun film ne serait réalisable.
Et comme face à toutes polémiques récentes, de peur de perdre en popularité, l’Académie a décidé le même semaine de faire un pas en arrière, de quoi également montrer son manque d’assurance dans ses décisions.

L’argent, au centre de tout

 Voilà qui bien sûr nous fait passer de la partie émergée de l’iceberg à sa partie moins exposée : les enjeux économiques. Remporter une statuette, en plus d’assurer popularité et prestige, génère une hausse considérable de son chiffre au box-office (+20% pour une nomination et jusqu’à + 35% pour le lauréat du meilleur film). Certains producteurs sont prêts à tout pour obtenir la distinction et parfois les stratégies frôlent, voire franchissent, la ligne de l’éthique. Tout est bon pour soudoyer les membres du jury. Comme par hasard, un peu avant la période des votes, les réceptions et rencontres avec les équipes des films et projections privées se multiplient. Ensevelis de cadeaux et de privilèges, certains membres de l’Académie, jusque-là incertains, sont soudain fortement « soutenus » dans leurs prises de décision.

Ces opérations massives de communication, popularisées par un certain… Harvey Weinstein, sont devenues des plus communes ces vingt dernières années. En proposant des concerts et interviews exclusifs dans certaines émissions et en participant à un maximum de festivals pour populariser leurs films et leurs acteurs, les studios dépensent jusqu’à 10 millions de dollars, avec comme unique objectif… les Oscars. Plusieurs cas sont devenus célèbres, comme celui de Denzel Washington qui, lors des Golden Globes 2016, expliquait comment il avait remporté la statuette pour son interprétation dans Training Day (2001) : « Mon agent m’avait dit : Ils vont voir le film, on va les nourrir, tu prendras des photos avec tout le monde pour les magazines et tu vas gagner la récompense… J’ai gagné cette année-là ».

De la même manière en 2000, quelques semaines après que ses agents ont envoyé 84 montres en or à différents votants pour les Golden Globes, Sharon Stone a été nominée dans la catégorie meilleure actrice. Harvey Weinstein était le champion de ce type de campagne. Non seulement il a été membre de l’Académie, mais les films qu’il a produits ont remporté en tout 81 Oscars, certains étant nommés à la surprise générale comme The Reader (2008) ou L’œuvre de Dieu, la part du diable (1999). Il aurait été jusqu’à  harceler certains votants pour qu’ils sélectionnent ses films.

Même si depuis son départ, l’Académie semble avoir un peu changé, il est évident qu’il n’était pas le seul à agir de la sorte. D’ailleurs, certains de ses anciens associés sont toujours actifs comme par exemple Lisa Taback qui, cette année, gère la promotion du film Roma, produit par Netflix. Si l’œuvre d’Alfonso Cuaron a hérité de 10 nominations malgré son statut de film étranger et le mépris globalement témoigné à la plateforme de streaming, c’est justement grâce sa campagne promotionnelle parfaitement menée. Avec un budget de 25 millions de dollars (soit plus que le budget du film en lui-même), c’est la campagne pré-Oscars la plus chère de l’année. Le soutien de la part de célébrités reconnues, telles qu’Angelina Jolie ou Charlize Theron, a également été décisif pour cette campagne gargantuesque qui n’a pas omis d’ensevelir les votants sous une montagne de matériaux promotionnels comme des livres, ou du chocolat artisanal. Négligé à plusieurs reprises (on se souvient de la polémique liée à Okja en 2016), Netflix assure désormais la reconnaissance de ses films par tous les moyens. Si cette stratégie vous laisse sceptiques quant à son efficacité, sachez que Lisa Taback est à l’origine des campagnes promotionnelles, et donc du succès, de Shakespeare in Love, mais plus récemment de Le discours d’un roi, Spotlight et Moonlight.

La pression économique génère un deuxième écueil. Les enjeux financiers sont devenus tels que les producteurs ont peur de perdre beaucoup, et donc bien souvent manquent d’ambition et de courage. En conséquence, ils ont tendance à rester sur leurs acquis, à reprendre telles quelles les bonnes vieilles recettes qui ont fonctionné dans le passé. Dans leurs pas, au lieu de promouvoir des films qui révolutionnent le cinéma, l’Académie des Oscars semble privilégier ceux qui répondent toujours aux mêmes critères. En 2008, des chercheurs d’Harvard en sociologie ont analysé 20.000 films pour déterminer les ingrédients d’un succès garanti. Ils ont montré qu’étaient par exemple systématiquement mises en avant par les votants les thématiques dramatiques, notamment celles qui mettent en scène des populations traditionnellement discriminées. Nicole Esparza, une des auteures de l’étude ne mâche pas ses mots : « les chances de nominations d’un acteur sont déterminées avant même que la caméra ne commence à tourner ».

Effectivement, depuis le début des années 2000, l’Académie semble choisir ses films non pour leurs qualités mais pour leurs sujets. Tim Dirks, rédacteur pour filmsite.org, a constaté de même la surreprésentation des drames historiques, biographiques ou romantiques. La prévisibilité des dits films à Oscars, par leur abus de certains critères récurrents, est parfois tellement ridicule qu’elle en devient un sujet de blague. Dans un épisode de la série Extras en 2005, Kate Winslet explique comment elle compte remporter l’Oscar de la meilleure actrice « J’ai remarqué que si tu fais un film sur l’holocauste, t’es garanti de remporter un Oscar ». Trois ans plus tard, son rôle dans The Reader, un film… sur l’holocauste lui vaut le prix de la meilleure interprétation. A l’image des thrillers politiques Vice et The Front Runner à l’honneur cette année, avec de tels thèmes suivent des kyrielles de stéréotypes et clichés qui aplatissent à chaque fois un peu plus le paysage cinématographique.

Un ultime facteur économique joue sur la nomination de certains films : les partenariats. Le plus célèbre d’entre eux concerne Disney. Depuis qu’ABC possède les droits de diffusion de la cérémonie, on observe comme par hasard un traitement d’honneur des œuvres produites par la firme aux grandes oreilles, notamment au sein de la catégorie du meilleur film d’animation où les studios américains jouissent d’une domination sans partage (dix des onze derniers lauréats sont des produits Disney-Pixar). Un grand nombre d’autres nominations semblent aussi uniquement justifiées par cette collaboration. Le Retour de Mary Poppins et Black Panther en témoignent cette année.

Une des polémiques les plus récentes au sujet de la cérémonie concerne également Disney. La firme n’a pas été loin de bénéficier de sa propre catégorie aux Oscars. En effet, en 2018, l’Académie annonce une nouvelle classification à compter de 2019 : le « Meilleur Film Populaire ». Derrière cette innovation se larvaient deux idées financièrement très bénéfiques. Tout d’abord, en nommant des films populaires qui avaient réalisé de gros chiffres au box-office, l’Académie, parfois considérée élitiste, espérait attirer de nouveaux auditeurs, pas forcément intéressés par les films proposés ces dernières années, et ainsi remédier à la chute libre de l’audience enregistrée depuis ces cinq dernières années. Deuxièmement, une telle catégorie ne pouvait qu’amener à primer les Blockbusters ; or parmi les studios qui produisent ce genre de film, on compte notamment Pixar, LucasFilm, Marvel, 20th Century Fox. Devinez quel est le point commun entre toutes ces entreprises ? Elles ont toutes été rachetées par Disney. Il en existe bien sûr d’autres, mais la domination de la firme aux grandes oreilles est herculéenne. Lors de cette décennie, seuls deux plus gros succès ne proviennent pas de cette firme : Transformers : L’Age de l’extinction, (2014) et Harry Potter 7 partie 2, (2011).

De même, s’il s’agissait de récompenser le meilleur blockbuster de cette année, qui gagnerait : Avengers : Infinity War, Black Panther ou les Indestructibles 2 ? Peu importe au final puisque tous ont été produits par… Disney. Heureusement, suite aux mille critiques qui ont suivi cette annonce, l’Académie a fait marche arrière.  Il n’en reste pas moins que l’idée de nommer des films populaires pas forcément méritants a été retenue par les membres de l’Académie (oui, on pense à toi Bohemian Rhapsody).

La lutte du ‘politiquement correct’

La présence importante de films à thèmes afro-américains depuis 2016, notamment parmi les nommés aux Oscars (on compte Fences, Les figures de l’ombre, Moonlight, I Am Not Your Negro, Mudbound, Get Out, Green Book, Blackkklansman et Black Panther en seulement trois ans), ferait enfin presque oublier l’une des accusations les plus anciennes et récurrentes au sujet de l’Académie, son racisme. Ainsi, il suffit de remonter à 2015 et 2016 pour remarquer que parmi les vingt acteurs nommés dans leurs performances, tous étaient caucasiens. Ce manque de diversité a fait une très mauvaise publicité pour la cérémonie et explique qu’elle a été boycottée par certaines célébrités, surtout lors de sa 88e édition. Depuis 1929, seuls 6,4% des acteurs nominés ne sont pas blancs. Seuls une femme et huit hommes noirs ont gagné l’Oscar de la meilleure interprétation.

La réponse à cette polémique alimentée par le hashtag #oscarssowhite sur les réseaux sociaux a été immédiate de la part de l’Académie qui, en 2017, a nommé sept acteurs noirs (soit 35% des nommés) et a promis de doubler le nombre de votants issus de minorités (ceux-ci représentent pour l’instant autour de 7% de la totalité des membres de l’Académie). Les réalisateurs ont également été affectés par ces changements. Jusqu’en 2016, seuls trois avaient été nommés et l’on en compte désormais six, Spike Lee étant à l’honneur cette année.

La question se pose alors : est-il raisonnable d’utiliser les populations discriminées pour gommer un passé de scandales racistes, au point de tomber par opposition dans le politiquement correct ? Malgré de très bonnes performances de la part de certains professionnels, tous ne méritent pas cette reconnaissance, si du moins on les compare à d’autres performances qui peuvent parfois s’avérer nettement supérieures. A vouloir éviter les critiques racistes, l’Académie ne fait-elle pas passer le talent après la couleur de la peau ? Black Panther en est l’exemple criant cette année.

Le sexisme représente également un souci que l’Académie a promis de combattre en priorité. Si les lacunes peuvent sembler moins criantes en raison de la catégorisation sexuelle des acteurs, qui est toutefois également discutable, seules cinq femmes ont été nommées en tant que meilleures directrices, et Kathryn Bigelow reste à l’heure actuelle la seule lauréate féminine.

Dans le même ordre d’idée, ne serait-ce pas le politiquement correct qui fait que les derniers lauréats de la catégorie « meilleur film » jouent une femme muette, un homosexuel et des prêtres pédophiles ?

Le temps décide toujours

A sa création, l’Académie souhaitait récompenser le meilleur de l’industrie cinématographique de manière objective et il est évident qu’elle a failli. Les défauts sont nombreux et, à la lumière de ce que nous venons de voir,  certaines améliorations pourraient être facilement proposées : rédiger une charte des jurys de manière officielle afin de s’assurer que tous respectent leurs devoirs et qu’aucune catégorie n’est négligée, obliger les jurys à déclarer les cadeaux et privilèges offerts par les producteurs, leur imposer de justifier leurs choix par de courts écrits, ne faire voter les membres que dans leurs spécialités respectives imposant ainsi moins d’œuvres à visionner par la même occasion,  etc. Il n’en reste pas moins qu’une telle cérémonie est écartelée et ne peut que rester écartelée entre deux aspirations opposées : l’argent et l’esthétique. Si l’imperfection d’un tel système semble une telle fatalité, c’est pour une raison bien simple : on ne classe pas les œuvres d’art.

Vous voilà déprimés ? Vous avez tort ! Si les Oscars font beaucoup d’erreurs, les chefs d’œuvre, eux, ne sont jamais oubliés. De nombreux films ont été complètement ignorés par l’Académie et figurent désormais parmi les œuvres culte du septième art. Ainsi du temps où ils étaient actifs, ni Stanley Kubrick, ni Orson Welles, ni Sergio Leone (pour ne citer que les exemples les plus parlants) n’ont gagné un Oscar du meilleur film ou du meilleur réalisateur (Hitchcock en a remporté un seul), et leur réputation n’en est pas pour autant diminuée.

Chacun de leurs films est aujourd’hui un classique presque inégalable. Certains acteurs cultes comme Marylin Monroe, Cary Grant, Buster Keaton ou Kirk Douglas ont également été oubliés par les votants. Certaines cérémonies spécifiques ont même le mérite de s’être pour le moins complètement trompées. Ainsi, en 1981, on compte parmi les nommés Elephant Man et Raging Bull tandis que Star Wars : L’Empire Contre-Attaque et Shining sortent la même année. L’Oscar du Meilleur Film est finalement décerné à Robert Redford pour Des Gens Comme les Autres. De même, lorsque Les Infiltrés remportait l’Oscar du meilleur film en 2007, Matt Damon était conscient que le prix avait été décerné pour récompenser la carrière de Martin Scorsese plus qu’autre chose. Il déclarait alors avec justesse « Le meilleur moyen de juger un film est de le faire 10 ans après sa sortie […] Les Oscars se trompent plus souvent qu’ils ont raison ». Allez, rassurez-vous : Crash (2006) et Shakespeare in Love (1999) ne sont déjà plus que de lointains cauchemars.

Les Drapeaux de papier : l’épreuve de la liberté

Avec Les Drapeaux de papier, Nathan Ambrosioni signe à seulement 18 ans, un film tout en sensualité sur les relations d’une sœur et d’un frère tout juste sorti de prison.

Mensonges et vérité

Vincent sort de prison après douze années d’incarcération. Charlie, sa jeune sœur est la seule personne sur laquelle il puisse compter. Il débarque chez elle alors qu’ils ne se connaissent quasiment pas. Dans la surprise de ces retrouvailles, Charlie dit à son frère qu’elle est artiste, graphiste même précise-t-elle. En réalité, il n’en est rien, la situation professionnelle de la jeune femme étant moins conforme à ses rêves qu’elle ne le laisse entendre. La question de la vérité est ainsi placée au centre du film. Charlie doit-elle révéler à son entourage que son frère est un ancien taulard ? Vincent doit-il avouer son passé carcéral à ses employeurs potentiels ? Le scénario lui-même, tout en étant très ancré dans une certaine vérité sociale, occulte sans cesse une part de la réalité. Nous ne saurons pas grand chose des raisons qui ont amené Vincent en prison, ni de la mère, laissée hors-champ bien qu’elle donne son titre au film (les petits drapeaux qu’elle lui envoyait ). Tous les personnages conservent ainsi une part d’ombre, le réalisateur choisissant d’ailleurs de masquer une partie du visage des comédiens dans plusieurs scènes comme pour accentuer cet effet d’occultation. L’équilibre entre ce qui nous est révélé des personnages et ce qui reste ignoré est un des aspects les plus réussis du film.

Sensualité et sensitivité

La façon de filmer les corps, le plus souvent en gros plans, est une autre caractéristique du cinéma de Nathan Ambrosioni. Pour Vincent, (Guillaume Bouix parfait dans ce rôle), la sortie de prison passe par un réapprentissage sensoriel : courir, improviser un match de basket avec des jeunes, jouer de ses mains avec la lumière du soleil, ou prendre plaisir à une averse orageuse. L’orage gronde d’ailleurs plusieurs fois dans ce film comme l’annonce de menaces à venir. Ainsi l’eau, à travers des scènes de pluie, de douches, joue-t-elle un rôle cathartique pour cet homme en « sortie sèche » encore hanté par ses douze années de taule. Noémie Merlant, toute en pudeur, semble de son côté réapprendre à vivre au contact de ce frère autant aimé que craint. Alors qu’elle semblait se consumer à petit feu, il apporte soudain à son quotidien vitalité et explosivité, pour le meilleur comme pour le pire. Mais au fil des jours, on comprend que cette complicité vécue à retardement, et donc avec une certaine priorité, rend leur relation exclusive. Fondamentalement différents dans leur personnalité, ils s’attirent comme les pôles opposés de deux aimants, ne laissant que peu de place à d’autres aventures amoureuses.

Authenticité et réalité

Mais le film n’est pas seulement centré sur les personnages, il s’attache aussi à la géographie des lieux, des paysages avec une certaine authenticité. Le quartier où habite Charlie, la plage, le supermarché, sont autant d’endroits familiers du réalisateur. On sent ainsi la volonté de restituer des souvenirs d’enfance et le charme sans fioritures de ces décors du quotidien : une boîte de nuit, un parking, un terrain vague. Pour autant, on a l’impression en bout de course que le film peine à embrayer et gagnerait à respirer davantage. Car à trop vouloir coller au plus près des états d’âme de ses personnages, en quelque endroit que nous nous trouvions, le réalisateur finit par nous perdre. Et si le scénario a le mérite de ne jamais tomber dans la facilité du pathos, on regrette dans la dernière partie qu’il s’enferre dans les mêmes schémas sans réussir vraiment à accéder à la puissance dramatique qu’on pouvait espérer.

Malgré tout, un film d’une grande justesse et d’une véritable maturité pour un si jeune réalisateur.

 

Bande-annonce : Les Drapeaux de papier

Synopsis : Charlie, bientôt 24 ans, mène une vie sans excès : elle se rêve artiste et peine à joindre les deux bouts.
Quand son frère vient la retrouver après douze ans d’absence, tout se bouscule. Vincent a 30 ans et sort tout juste de prison où il a purgé une longue peine. Il a tout à apprendre dans un monde qu’il ne connait plus. Charlie est prête à l’aider. C’est son frère après tout, son frère dont la colère peut devenir incontrôlable et tout détruire malgré lui.

Fiche Technique : Les Drapeaux de papier

Réalisateur : Nathan Ambrosioni
Acteurs : Alysson Paradis, Guillaume Gouix, Noémie Merlant, Sébastien Houdani…
Genre : Drame
Distributeur : Rezo Films
Date de sortie : 13 février 2019
Durée : 1h42mn
Festival : Festival la Roche sur Yon 2018
Nationalité : français

Note des lecteurs1 Note
3.5

Concours Les Étendues imaginaires : Gagnez des places de cinéma du film

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 06 Mars 2019, du troisième long-métrage de Yeo Siew Hua, Les Étendues imaginaires, qui a reçu le Léopard d’Or au dernier Festival de Locarno. gagnez votre place de cinéma pour allez voir le film.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Singapour gagne chaque année plusieurs mètres sur l’océan en important des tonnes de sable des pays voisins – ainsi que de la main d’œuvre bon marché.
Dans un chantier d’aménagement du littoral, l’inspecteur de police Lok enquête sur la disparition d’un ouvrier chinois, Wang, jusqu’alors chargé de transporter des ouvriers. Après des jours de recherches, toutes les pistes amènent Lok dans un mystérieux cybercafé nocturne.

Fiche Technique : Les Étendues imaginaires

Titre original : Huan tu, ou A Land Imagined (à l’international)
Réalisateur : Siew Hua Yeo
Acteurs : Peter Yu, Liu Xiaoyi, Luna Kwok, Jack Tan, Ishtiaque Zico, Kelvin Ho, George Low et Andie Chen
Directeur de la photographie : Hideho Urata
Chef décorateur : James Page Chef
Costumier : Meredith Lee
Monteuse : Daniel Hui
Musique : Teo Wei Yong
Genre : Policier / Polar / Film noir
Durée : 1h35mn
Distributeur France (sortie en salle) : Epicentre Films
Nationalité : Français, Néerlandais, Singapourien
Date de sortie : 6 mars 2019
Festival : Festival de Locarno 2018

Modalités du jeu concours – Dotations 2×2 places

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 04 Mars 2019. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.

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Les meilleurs films de sous-marins : le top de la rédaction

Alors que Le Chant du Loup vient d’accoster dans les salles françaises, le Mag du ciné en a profité pour pointer son périscope sur ce genre underground (ou plutôt underwater) qu’est le  film de sous-marins. Au travers de plusieurs titres emblématiques choisis avec soin par la rédaction, opérons une plongée au sein d’un univers qui côtoie autant le film de guerre que le film d’aventure.

Si les voitures, avions ou autres bateaux ont souvent été les stars de longs-métrages en tous genres, un outsider a également réussi à tirer son épingle du jeu. Le sous-marin a, par ses caractéristiques si particulières, su conquérir le 7ème art au travers d’œuvres diverses et variées. De par sa nature submersible, le sous-marin est avant tout un moyen d’explorer les profondeurs, et ce n’est pas ce cher James Cameron qui nous fera dire le contraire. Mais il s’agit aussi d’une puissante machine de guerre capable de démarrer une véritable apocalypse nucléaire. À travers cela, le sous-marin devient un objet cinématographique à part entière, qu’il soit soviétique ou allemand, qu’il ressemble à une Lotus Esprit, qu’il serve à contacter un peuple extraterrestre ou à voyager 20000 lieues sous les mers. Il est donc temps d’effectuer le grand plongeon en compagnie du capitaine Némo, de Marko Ramius ou encore de James Bond, pour découvrir notre top des meilleurs films de sous-marins.

Abyss de James Cameron (1989)

Par Ariane

A 20 000 lieues des traditionnels films de sous-marins reposant sur le suspense de combats navals ou l’atrocité réaliste de drames humains, Abyss mise sur la découverte imprévue d’un univers enfoui, aussi mystérieux que fascinant. Afin de secourir l’équipage de l’USS Montana, un sous-marin nucléaire lanceur d’engin ayant coulé dans des circonstances inexpliquées, la marine américaine décide d’utiliser comme base Deepcore, une plateforme de forage expérimentale située à plus de 500 mètres sous la surface de la mer. La mission de sauvetage, sur fond de guerre Froide, tourne rapidement à un huis-clos angoissant dans lequel s’immiscent des êtres, aux origines indéfinissables, dont la forme prend celle de lumières roses dansantes ou de masses d’eau inquiétantes. La réalisation du film constituait à l’époque un véritable défi technique qu’Abyss a largement relevé en proposant des effets spéciaux particulièrement impressionnants et innovants sur les liquides, qui lui ont d’ailleurs valu l’Oscar de cette catégorie en 1989. Grâce à eux et à une photographie sublime, James Cameron nous invite à un voyage sensoriel immersif dans les profondeurs des océans comme dans les tréfonds de l’âme humaine, aussi effrayée qu’attirée par l’inconnu et assoiffée d’une vérité ineffable.

A la poursuite d’Octobre Rouge de John McTiernan (1990)

Par Maxime

En portant pour la première fois à l’écran, le héros des romans de Tom Clancy, Jack Ryan, le cinéaste John McTiernan ne savait pas encore qu’il allait donner ses lettres de noblesse au film de sous-marin. Adepte des lieux uniques, McT troque  cette fois-ci la luxuriante jungle d’Amérique Centrale et la Nakatomi Plaza pour les couloirs exigus des sous-marins soviétiques et américains. Suivant le sous-marin Octobre Rouge dirigé par le charismatique Marko Ramius (pour lequel Sean Connery s’essaie au russe) voulant passer à l’Ouest , le film prend place en pleine Guerre Froide et retrace une lutte acharnée entre les deux parties. Cette chasse pour l’Octobre Rouge entre américains et soviétiques se transforme alors sous la caméra de John McTiernan en une véritable partie d’échecs où chaque sous-marin devient un pion, et chaque décision un coup qui s’avère crucial pour la suite des événements. La science de la mise en scène de McTiernan fait une nouvelle fois des merveilles, offrant un sommet de suspense, tout en focalisant son action sur l’intérieur des sous-marins. En misant plus sur le cérébral que sur le spectaculaire, il laisse la vedette aux différents membres d’équipages, tout en mettant l’accent sur la communication et le langage plutôt qu’à ces torpilles aux effets spéciaux repoussant. Il faut dire que le bonhomme est bien aidé par une leçon de découpage ainsi qu’une partition toujours épique de Basil Poledouris faisant de À la poursuite d’Octobre Rouge, le film traitant de la Guerre Froide le plus haletant depuis Point Limite de Sydney Lumet.

20.000 Lieues sous les mers de Richard Fleischer (1954)

Par Jules

20.000 Lieues sous les mers est la première grosse production des studios Disney en matière de film live. Avec son budget conséquent pour 1954, de 5 millions de dollars, ses techniciens et décorateurs hors-pairs (dont certains ayant travaillé sur Boulevard du crépuscule quelques années plus tôt), et ses vedettes hollywoodiennes menées par Kirk Douglas et Peter Lorre entre autres, cette adaptation du roman éponyme de Jules Verne se voulait ambitieuse. Aux commandes : Richard Fleisher, qui choisit le CinemaScope afin de donner plus de réalisme et d’amplitude au légendaire sous-marin qu’est le Nautilus. Tournées en studio, dans des bassins artificiels géants ou bien en mer au large de la Jamaïque, les séquences sous-marines sont saisissantes et révolutionnaires d’un point de vue technologique, pour l’époque. Le Nautilus lui-même est une prouesse mécanique, conçu par Harper Goff à qui l’on doit également la conception du parc Disney Land, et reconstruit à l’échelle en restant fidèle à la description qu’en fait Jules Verne dans son livre, pour une structure dépassant les soixante mètres ! Face au Nautilus, le calmar géant du mémorable affrontement, lui aussi plus vrai que nature de par la minutie et le gigantisme mis à l’œuvre, et qui mobilise à chaque instant 28 personnes pour s’animer et offrir un spectacle démesuré. Si l’esthétique rustique et très carton-pâte a inévitablement vieilli depuis plus d’un demi-siècle, 20.000 Lieues sous les mers façon Disney conserve un charme intemporel et force le respect devant les moyens employés pour élever le film à la hauteur mythologique de son matériau d’origine. Un grand moment de divertissement adressé à tous les publics.

Das Boot de Wolfgang Petersen (1984)

Par Hervé

En signant Das Boot, Wolfgang Petersen (futur réalisateur de L’Histoire sans fin et de Troie) réalise la référence en matière de film de sous-marins. Pendant les presque cinq heures de la version intégrale, il plonge son spectateur au cœur d’un équipage de sous-mariniers allemands durant la Seconde Guerre Mondiale. Deux qualités frappent avant tout : la reconstitution, particulièrement soignée, et l’humanité du film. Petersen refuse le spectaculaire pour se concentrer sur ses personnages et leur vie quotidienne dans cet endroit réduit, avec des moments de grande tension dramatique et d’autres, plus chaleureux, drôles ou tragiques. Lors des combats, le réalisateur joue énormément sur les hors-champs, augmentant ainsi de façon considérable le suspense. Chaque personnage est caractérisé avec soin et attention, et les gros plans sur leurs visages en disent plus long sur l’angoisse générée par le conflit que de nombreux discours. La musique signée Klaus Doldinger renforce encore cet aspect tragique de l’histoire. Tous les éléments sont réunis pour faire de Das Boot un chef d’œuvre.

L’espion qui m’aimait de Lewis Gilbert (1977)

Par Benjamin

Certains pourraient se demander le pourquoi de la présence de L’espion qui m’aimait dans cette sélection de grands films de sous-marins. Le choix est évident. Premièrement, le bad guy du film, Stromberg, veut faire de la planète un énorme océan. Continents noyés, la civilisation vivrait dans des cités sous-marines. Stromberg est persuadé que la clef de notre survie se trouve sous l’eau. Mégalo mais pragmatique, il a déjà posé une première pierre à son projet fou avec Atlantis, base sous-marine qu’il a créée, dont l’architecture évoque un crabe au design rétro-futuriste steampunk. Pour l’affronter, le héros James Bond a reçu de Q – l’éternel bonhomme des technologies improbables de l’univers de 007 – une magnifique Lotus qui peut passer d’une conduite route à un mode de déplacement sous-marin qui lui permettra aussi d’affronter des dangereux plongeurs dans le plus grand des conforts. Et le travail des sous-marins ne s’arrête pas là. En effet, Bond et ses alliés verront leurs submersibles « avalés » et enfermés par l’un des pétroliers super-technologiques de Stromberg – à la manière des astronefs par le spaceship de Spectre dans On ne vit que deux fois (1967) du même réalisateur Lewis Gilbert. Le réalisateur réussit à y filmer une bataille de grande ampleur (plus réussie que celle de la base volcan de son Bond précédent) notamment grâce au décor grandiose de Ken Adams où les corps s’affrontent sur des passerelles, sur le pont de sous-marins, pour chuter dans l’eau contenue par le bâtiment de Stromberg. La séquence, à la fois grandiloquente en terme d’espace et claustrophobique en terme d’expérience guerrière – sans oublier le suspense tiré des enjeux véritablement mis en images (la fuite des sous-marins alliés avant l’explosion du bâtiment ; la poursuite de Stromberg vers Atlantis et la mise à mal de son plan de destruction du monde) – constitue un des sommets de la saga. Avec son sous-marin automobile, sa base géante secrète, ses submersibles nucléaires et son plan machiavélique d’un monde sous l’eau, L’espion qui m’aimait est bel et bien un grand film du genre.

USS Alabama de Tony Scott (1995)

Par Guillaume

On aurait tort de mésestimer la contribution de Tony Scott au genre qui nous intéresse. D’abord parce renouant pour la quatrième fois avec Jerry Bruckheimer, Scott marque son territoire et revendique sa paternité sur cette esthétique 90’s associée aux productions du mogul. A titre d’exemple, la quasi-totalité des plans précédant l’immersion du sous-marin semblent avoir été repris tels quels par Michael Bay dans Rock un an plus tard. Surtout, le genre offre un terrain rêvé à Scott pour faire mentir ceux qui résumaient son style à ses élans les plus pompiers . Par essence abstrait et intellectuel, le film de sous-marin astreint à un certain ascétisme le cinéaste qui ne peut se livrer au spectaculaire démonstratif de son « film d’avions » (Top Gun) ou son « film de voitures » (Jour de Tonnerre). Coincé entre quatre murs avec ses personnages, Scott a ainsi tout loisir de se concentrer sur les rapports de force qui vont stimuler le récit. Le résultat est un modèle de construction narrative et d’élaboration formelle. De façon quasi-subliminale, le réalisateur trace progressivement la ligne de démarcation qui sépare les deux camps menés respectivement par les formidables Gene Hackman et Denzel Washington. Une changement de valeur de plans lors d’un dîner entre officiers suffit à cristalliser le conflit entre les personnages et suspendre le sort du monde à leur querelle d’ego. Plutôt que de distribuer les bons points et les mauvais points, Scott oppose les certitudes des protagonistes avec l’incertitude factuelle à laquelle ils sont confrontés, utilise son espace d’action pour cimenter leur confrontation et magnifie les seconds rôles à l’aune de leur capacité à se transcender au contact de la grande histoire.
Le résultat est non seulement un incontournable du genre, mais aussi une étape charnière dans la mue opérée par le réalisateur depuis Revenge. Avant David Fincher, Tony Scott était ainsi celui qui a donné au formalisme clip/pub ses lettres de noblesse dans le storytelling classique. USS Alabama marque ce moment chez le cinéaste où l’essentiel passe par ce que le spectateur imprime sans forcement le remarquer.

Girl : le drame à fleur de peau de Lukas Dhont en DVD/Bluray

Avec son premier film, Girl, le jeune réalisateur belge Lukas Dhont nous offre un drame sensible et touchant, abordant d’un regard aussi réaliste que personnel le thème du transgenre. Découvert dans la sélection « un certain regard » du dernier Festival de Cannes, Girl a obtenu la caméra d’Or, la Queer Palm, et sort ce 19 février en Dvd/Blu-ray. Une occasion idéale pour émouvoir un large public.

A de nombreux égards, Girl n’est pas un film ordinaire. Son histoire unique, la force rare de son héroïne et son traitement d’une grande délicatesse composent un drame sincère, sonnant toujours juste, naturellement émouvant, et ceci tout en nuances, sans forcer le trait. Il raconte une période charnière de la vie de Lara, une jeune fille de quinze ans née avec le sexe masculin, désireuse d’aller au bout de sa construction identitaire en transformant son corps par la médecine et la danse. Un récit bouleversant qui ne tombe pas dans le piège du classicisme retenu de The Danish Girl et s’intériorise davantage que le magnifique Lawrence Anyways de Xavier Dolan.

Les premières œuvres cinématographiques sont souvent révélatrices de l’univers, des thèmes de prédilection et des objectifs d’un réalisateur. Girl ne déroge pas à cette règle en dévoilant le monde sensible d’une grande délicatesse de Lukas Dhont. Ce dernier n’a qu’un seul but exprimé tel un leitmotiv « toucher les gens », « faire sentir ». Un désir provenant en partie des émouvantes scènes de film que sa mère lui racontait lorsqu’il était enfant, tirées en particulier de Titanic. C’est bien l’émotion qui donne toute sa force au cinéma. Lukas Dhont a non seulement compris cette règle, mais l’applique avec douceur et réalisme dans une approche très personnelle. Le Dvd de Girl inclut d’ailleurs dans ses bonus une interview de Lukas Dhont, apportant un intéressant éclairage sur les sources et les partis pris du réalisateur.

Les inspirations de Girl : entre arts extérieurs et vécu personnel

Girl s’est construit avant tout sur la rencontre de deux histoires individuelles : celle d’une jeune transgenre de quinze ans et d’un futur réalisateur. Lukas Dhont a tout juste dix-huit ans lorsqu’il découvre dans les journaux le parcours de cette jeune fille, née dans un corps de garçon et intégrée parmi les danseuses dans une prestigieuse école. Cette lutte le touche tellement qu’à peine ses études de cinéma achevées, en 2014, il ne peut envisager de traiter un autre sujet. La quête de la jeune fille pour apprendre à se connaître et vivre en harmonie avec elle-même fait en effet échos à son propre vécu, à ses doutes quant à son attirance pour les hommes ou les femmes. Avant le tournage de Girl, Lukas Dhont et Victor Polster, l’excellent interprète de Lara, ont longtemps discuté avec la jeune femme pour comprendre tous les enjeux et les difficultés du combat courageux qu’elle a mené.

Même s’il repose sur une réalité, Girl est loin d’être dépourvu de sources artistiques. Lukas Dhont révèle qu’il préfère s’inspirer de la danse et du théâtre pour créer son propre univers. Il cite notamment les chorégraphies de Pina Bausch, sublimées dans le film Pina, révélant « l’effet de la danse sur le corps ». Au sein du cinéma belge, il reconnaît également l’importance du cinéma de Chantal Akerman, pour son appréhension novatrice du thème de la sexualité dans La Captive, adapté du roman La Prisonnière de Marcel Proust.

Le traitement de Girl : la recherche intérieure de l’accord avec soi-même

Si le personnage de Lara devient rapidement l’héroïne du public, elle reste avant tout celle de Lukas Dhont en prenant elle-même ses décisions sans considérer le regard des autres. Le réalisateur ne voulait justement pas se focaliser sur un discours moral extérieur ou sur des conflits familiaux. Il souhaitait montrer l’intériorité d’une jeune femme dont la transformation physique entraîne inévitablement une fragilité psychologique. Car pour Lara, cette métamorphose n’est pas ressentie comme un choix. C’est une nécessité, une urgence vitale. Lara ne peut tout simplement pas continuer avec le sexe masculin qui lui a été assigné et qui ne correspond pas à ce qu’elle est. Ainsi, Girl ne traite pas de la notion d’identité mais du rapport complexe que l’on entretient avec son corps.

Dans son film, Lukas Dhont veut montrer à travers ses personnages des figures exemplaires. Lara représente le courage, la force de conviction. C’est pourquoi ses désirs sans borne se heurtent aux limites de ce que son corps est capable de subir. En essayant d’accélérer sa transformation, elle en empêche tragiquement le processus. Lukas Dhont compare d’ailleurs Lara à Icare, cet homme mythique mort en volant trop près du Soleil. Le père de Lara symbolise l’amour. Il soutient sa fille corps et âme et l’accompagne à tous ses rendez-vous médicaux, dont le contenu a fait l’objet d’une documentation précise. Le réalisateur tenait en effet à ce que le suivi médical soit traité de façon réaliste. Interrogé sur l’absence de la mère, Lukas Dhont explique que celle-ci vise à donner plus d’ampleur à la relation entre Lara et son père tout en accentuant le rôle féminin que joue Lara auprès de sa famille.

Grâce à Girl, Lukas Dhont admet avoir exploré non seulement l’intériorité de Lara, mais aussi la sienne, en particulier la part de féminité existant en lui. Construire des films en se découvrant soi-même tout en touchant le public, une vaste ambition pour un réalisateur prometteur dont on entendra encore parler.

Girl – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=apA__J_SRNQ

Caractéristiques du DVD :

Durée du film : 105 min
Durée totale : 160 min
Langues : français,
Sous-titres : français
Image : 16:9 compatible 4/3
Son : Dolby 5.1
Bonus : bande-annonce, entretien avec Lukas Dhont de Laure Adler (émission « l’heure bleue » du 21 mai 2018 sur France Inter)

Destroyer, de Karyn Kusama : Nicole Kidman assure le spectacle

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Toute la promotion de Destroyer tourne autour de la performance de son actrice principale, et ce n’est que justice : son jeu est ce qu’il y a de plus réussi dans ce film moyen et banal.

Destroyer fait partie de ces films qui, sur le moment, constituent un divertissement plutôt agréable,  mais oubliés aussi vite qu’ils sont regardés. Le film n’est pas mauvais, mais il n’est pas non plus une franche réussite, et aucune scène ne restera forcément en mémoire. Cependant on ne voit pas passer les deux heures de son visionnage, et c’est déjà mieux que rien.

Des flashbacks et une actrice

Parmi les aspects réussis du film, il faut noter la construction de son scénario. Lorsque Erin Bell (Nicole Kidman) voit le billet de banque coloré, elle sait que son passé refait surface. Le film va alors faire alterner deux récits, l’un au passé, l’autre au présent. Ainsi, le spectateur apprend que, bien des années plus tôt, Erin avait infiltré un gang de braqueurs de banques et que l’affaire avait mal tourné, ce dont elle est tenue responsable (aussi bien par sa hiérarchie que par sa conscience). Dans le présent, Erin, devenue une loque humaine mais toujours flic, comprend que le chef du gang, le dangereux Silas, est de retour à Los Angeles et elle se lance à sa poursuite, retrouvant un à un les membres de son organisation.

Chacun des deux récits est tendu vers son final, qui nous est présenté comme le point d’orgue du film (et dont nous ne dirons rien ici, bien évidemment). La construction et l’introduction des flashbacks sont plutôt bien faites, et, malgré la banalité de l’histoire, le spectateur reste accroché avec l’envie de savoir ce que sera la suite.

Le véritable aspect positif de Destroyer, c’est l’interprétation de Nicole Kidman. Méconnaissable (surtout dans les scènes qui se déroulent de nos jours), elle joue avec une certaine intensité cette policière dont la vie est devenue l’insupportable conséquence de ses fautes passées. Elle incarne parfaitement un personnage qui est en détresse aussi bien physique que morale et même sociale. Erin est rejetée par tous : ses collègues, sa hiérarchie, et même sa fille. Voir sa fille sortir avec un homme qui est visiblement membre d’un gang aurait pu donner une piste scénaristique intéressante, qui hélas n’est pas exploitée ici.

Scénario banal et réalisation plate

Car si Destroyer présente des qualités, le film a aussi son lot de défauts, à commencer par cette impression de déjà-vu. Finalement, le spectateur se retrouve devant un film qui se révèle assez banal, et le scénario débite les scènes classiques du genre comme on remplirait un cahier des charges : une course-poursuite, une fusillade, une partie de roulette russe pour tenter de nous prouver que Silas est vraiment un grand méchant, un acte héroïque de sacrifice, une scène émouvante mère-fille… Aucune prise de risque ici, Destroyer reste dans la banalité et ne parvient pas à surprendre (sauf peut-être à la fin).

Autre défaut, plus gênant celui-ci : la réalisatrice se révèle incapable de faire naître des émotions. Elle se repose énormément sur le jeu de ses interprètes (qui sont tous très bons) et surtout de son actrice principale (il est évident que c’est pour Nicole Kidman qu’il faut voir ce film), mais elle ne réussit pas à créer les moments de tensions dramatiques qui feraient décoller son film. Silas est présenté constamment comme un grand méchant, mais aucune scène ne parvient à nous ressentir sa dangerosité : on nous le dit, c’est tout. Aucune scène forte ne ressort de l’ensemble, et le souvenir du film s’évapore à peine le générique de fin entamé.

De plus, la réalisatrice semble se complaire dans le glauque et une représentation de la violence que rien ne semble vraiment justifier.

En bref, Destroyer se trouve dans un entre-deux : c’est un film ni-bon ni-mauvais, qui peut constituer un divertissement honorable pour public indulgent ou pour grands fans de Nicole Kidman.

Synopsis : Erin Bell est policière à Los Angeles. Elle est appelée pour un homicide : un homme, présentant un tatouage sur la nuque, est retrouvé abattu. A ses côtés, un billet de banque taché plonge la policière dans ses souvenirs douloureux.

Destroyer : bande annonce

Destroyer : Fiche Technique

Réalisatrice : Karyn Kusama
Scénario : Phil Hay, Matt Manfredi
Interprètes : Nicole Kidman (Erin Bell), Sebastian Stan (Chris), Toby Kebbell (Silas), James Jordan (Toby), Jade Pettyjoohn (Shelby).
Photographie : Julie Kirkwood
Montage : Plummy Tucker
Musique : Theodore Shapiro
Production : Fred Berger, Phil Hay, Matt Manfredi
Société de production : 30West, Automatik Entertainment
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Genre : polar, drame
Durée : 121 minutes
Date de sortie en France : 20 février 2019

Etats-Unis – 2018

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2.5

Vice ou le House of Cards d’Adam McKay

Sous couvert de narrer l’incroyable ascension au pouvoir de Dick Cheney, plouc arriviste qui deviendra vice-président de l’administration Bush, Vice est davantage l’occasion pour Adam McKay, après The Big Short et sa radiographie du pouvoir corrupteur de l’argent, de sonder les maux de l’Amérique et sans doute celui le plus révélateur : son gout pour l’amoralité & le vice. En résulte, un opéra tragi-comique fun, ironique & cynique paradoxalement à la gloire de l’une des figures les moins glorieuses des USA.

Vice. Nom masculin. Qui désigne un défaut de fabrication & un penchant pour l’amoralité. Voir aussi, Dick Cheney.

Si l’on se hasardait à vouloir étoffer un jour le Larousse, nul doute que mentionner le 46ème vice-président des États-Unis aux cotés des 2 définitions susvisées, serait logique, tant le bougre aura, au gré d’une appétence sans limite pour l’amoralité, détruit une certaine idée de l’Amérique, pour la faire sienne. Et son crédo à lui, fut en quelque sorte l’absence de limite. De règles. Un savant mélange d’arrivisme, d’opportunisme et d’ambition que ce natif du Wyoming aura su cultiver de par l’amour qu’il porta à sa femme – ou son roc comme il l’aime à l’appeler – Lynne Cheney. Car au début des 60’s, celui qui deviendra l’éminence grise de George W Bush était loin de la figure faustienne se mouvant sans un bruit dans les couloirs de la Maison-Blanche ; mais bien un cul-terreux sans ambitions occupé à brasser de la gnôle jusqu’à ce qu’il rencontre sa moitié : Lynne, une mini-bourgeoise aux rêves de grandeur inassouvis qui, la faute au sexisme ambiant de l’époque, placera tout son intellect et son charisme sur son mari pour qu’à deux, ils gravissent les échelons. Et Vice symbolise bien cela : au gré de flashbacks et flash-forward qui condensent presque 40 ans de politique américaine, on se prend à être captivé par l’ascension fulgurante de ce couple, qui à l’instar de la paire Underwood (la série House of Cards), a parfaitement compris qu’il faut parfois s’y mettre à 2 pour donner naissance à un salaud.

L’Homme qui voulait être roi

En ça réside peut-être le point le plus intéressant du métrage puisque à l’heure du politiquement correct, l’ex-parolier du Saturday Night Live, Adam McKay, ne cherche même pas à donner des circonstances atténuantes ou à excuser Cheney. Il le capte tel qu’il est, au gré de recherches titanesques qu’il n’hésite d’ailleurs pas à mentionner dans le carton introductif, tel un petit malin goguenard trop content de balancer avec arrogance et même suffisance, sa science. Résultat, on frôle l’euphorie à voir un cinéaste ne pas prendre de gants et célébrer le mal pour mieux le casser ensuite. Car il a beau se draper dans les atours d’un biopic versant dans la satyre, Vice n’en est pas moins que le reflet acerbe d’une immense vindicte, l’évocation d’une farce pourtant belle et bien réelle, la conséquence d’une implosion du camp républicain qui a pris de telles proportions qu’elle en a changé l’édifice politique américain. En ça le titre du métrage est une merveille tant il illustre parfaitement la dualité du personnage de Cheney : un personnage calculateur, froid et amoral en proie aux vices donc qui par sa seule existence et ses actions, va effriter l’establishment US, quitte à sérieusement l’affaiblir. Un fait d’arme pas si glorieux que le film a vite fait de caractériser en catastrophe ambulante ; révélant derechef sans doute la meilleure (et plus sujette à polémique) idée du film : le métrage se veut, et se revendique même, partial. Dick Cheney est un salaud donc autant ne pas le ménager. Autant y aller franco, non ? Résultat, McKay enfile des poings américains et il frappe. Montage effréné, flashbacks, flash-forward, second degré à la The Big Short, tout est ainsi bon pour cerner tout ce qui compose l’antipathique figure de Cheney et dresser les maux de ce camp républicain ayant sur les seuls mots de ce dernier, œuvré à mener une guerre en Irak motivée par des allégations fantoche. Du vent autrement dit.

Et Vice, c’est un peu ça en fait. C’est l’histoire d’un arriviste qui va dans le sens du vent. Qui le dompte, qui le fait sien avec une telle froideur morale qu’il en devient détestable, effrayant et abject, faisant du film une comédie satyrique oui, mais également un ride horrifique déplaisant, tant on sait que tout ce que l’on voit à l’écran est vrai. Et plutôt que de dramatiser ça, McKay en rit. Beaucoup. Peut être même trop tant l’exercice critique est appuyé qu’il en vient à s’aliéner le public qui n’adhère pas à ces frasques mais qu’importe. On sent ici que McKay ne cherche pas l’emphase, pas l’approbation mais juste une audience pour rappeler aux jeunes générations, aux ignares et à tout ceux qui s’en fichent, que la lie de l’humanité a vite fait de se cacher au sein du camp républicain dont il pointe tous les travers. Son opportunisme (ici radical), son absence d’humanité, son coté arriviste ; même la nomination de George W Bush se fait copieusement incendier, et surtout ce sentiment d’auto-satisfaction qui plane chez ces hommes de l’ombre qui excellent à faire passer leurs intérêts personnels devant les intérêts du peuple. Ainsi, chez McKay, n’importe qui peut devenir politique, que ça soit le mec le plus vulgaire ou le plus fourbe ; un peu comme si le mantra des USA (« le pays de toutes les opportunités ») s’appliquait aussi pour ses politiciens. Et de la même manière que la politique se banalise, le mal devient monnaie courante, est même encouragé comme dans une scène de restaurant tout bonnement glaciale ou au milieu de rires et de bulles de champagne, on discute de la torture, de l’invasion de l’Irak comme du match de foot de la veille. Cela a vite fait de donner au métrage une odeur de souffre qui, par la force du montage et de la sincérité du bonhomme, se mélange à du gaz hilarant et une bonne dose d’effroi.

Rire ou ne pas rire, telle est la question !

Un mélange absurde, pour ne pas dire iconoclaste, qui a le chic de faire de Vice autant un biopic anti-consensuel et surtout très anticonformiste, qu’un film inoubliable, à la lisière du documentaire et du règlement de compte Youtube. Puisque oui, si sa forme partiale demeure un atout non négligeable par les temps qui courent, difficile d’y voir plus qu’une incartade façonnée et polie par un mec trop conscient du pouvoir de son média – le cinéma – et surtout trop anti-républicain pour cerner le réel enjeu. Doit-on y voir de ce fait, la naissance d’un monstre, son évolution, la disparition progressive de son humanité sur l’autel du pouvoir ? Ou simplement la revanche caustique d’un humoriste, trop content d’avoir trouvé pendant 2h12, une cible que personne ne viendrait décrocher du mur par acquis de conscience ?

Là se cache finalement l’intérêt que défend peut-être implicitement Adam McKay, qui malgré tout le sérieux du projet semble réitérer avec malice et délice ses tics du SNL : acteurs et actrices grimés en sosies quasi parodiques, rythme emballant, absence de limites et finalement un parfum d’inconséquence. Puisque à force d’évoquer la vie de cet odieux personnage, d’y susciter le rire, d’y voir une farce, de moquer un régime voire carrément un système défaillant, ne dédramatiserait-on pas la vraie Histoire ? Peut-on rire de tout ? Là est la vraie interrogation du film, et ça sera la réflexion laissée à chacun et chacune qui s’y risquera, que celle de savoir si une audience peut sciemment rire jaune pendant 2h et y trouver du plaisir. En tout cas, si c’est pas le cas pour vous, sachez juste que le casting ne vous a pas attendu coté plaisir car entre un Christian Bale monstrueux (au sens figuré comme littéral), un Steve Carrel en technocrate vulgaire et hilarant, un Sam Rockwell qui personnifie George W Bush avec un rare degré de mimétisme et une Amy Adams en mastermind, Vice s’affirme comme un vivier de personnages dans lequel on a pris, à la rédaction, beaucoup de plaisir à s’y noyer. Bref, Vice, c’est fort. Et un peu fou même.

Satyre king-size sur la montée au pouvoir d’un arriviste amoral, cynique et manipulateur, Vice s’inscrit dans la parfaite continuité d’un The Big Short en suscitant dans un même élan rire et critique, le tout avec un montage survitaminé et une vraie passion qui a vite fait de transformer Adam McKay en Oliver Stone des années 2000. Chef d’œuvre ! 

Bande-annonce : Vice

Synopsis : Fin connaisseur des arcanes de la politique américaine, Dick Cheney a réussi, sans faire de bruit, à se faire élire vice-président aux côtés de George W. Bush. Devenu l’homme le plus puissant du pays, il a largement contribué à imposer un nouvel ordre mondial dont on sent encore les conséquences aujourd’hui…

Fiche technique – Vice

Réalisation et scénario : Adam McKay
Casting : Christian Bale (Dick Cheney), Amy Adams (Lynne Cheney), Sam Rockwell (George W.Bush), Steve Carrel (Donald Rumsfeld), Tyler Perry (Colin Powell), Jesse Plemons (Kurt), Eddie Marsan (Paul Wolfowitz), Bill Camp (Gerald Ford), Alison Pill (Marie Cheney)
Photographie : Greig Fraser
Décors : Patrice Vermette
Direction artistique : Dean Wolcott
Montage : Hank Corwin
Musique : Nicholas Britell
Production : Will Ferrell, Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Adam McKay, Kevin J. Messick et Brad Pitt
Producteurs délégués : Megan Ellison et Jeff G. Waxman
Coproducteur : Jason George
Sociétés de production : Annapurna Pictures, Plan B Entertainment et Gary Sanchez Productions
Sociétés de distribution : Annapurna Pictures, Mars Distribution
Budget : 60 millions de dollars
Durée : 132 minutes

États-Unis – 2018

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5

François Ozon, cinéaste de l’étrange intimité

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Fraîchement récompensé d’un Ours d’Argent à Berlin pour son film Grâce à Dieu qui sort le 20 février, François Ozon est depuis des années bien inscrit dans le paysage du cinéma français. Élève de Rohmer, il a construit son œuvre en accordant de l’importance aux mêmes thèmes que le réalisateur de la Nouvelle Vague à savoir les corps à travers la sexualité et l’intimité.

François Ozon est le Pedro Almodovar français qui remplace l’absurde par l’étrange. En montrant toujours le mystère et l’idéal féminin dans ses films, le cinéaste se rapproche du réalisateur espagnol mettant toujours en valeur cette même figure féminine. Figure dont Ozon se sert pour montrer toute l’étrangeté et la dangerosité mais beauté des passions, dont la femme serait à l’origine, sans jamais la placer comme coupable mais plutôt comme une muse. Cinéaste décomplexé et libre, François Ozon exploite tous les genres et surtout se plaît à les mélanger. Il mélange tout, les acteurs, les corps, les principes moraux, les mœurs, Ozon expérimente, ose et cela fonctionne à chaque fois parce qu’il est toujours rattrapé parce qu’il sait faire. Livrant un film chaque année depuis 1998, il est donc difficile de passer à côté de son œuvre aussi riche qu’imposante.

Le psychanalyste du cinéma

Les films d’Ozon sont dérangeants dans ce qu’ils montrent des mœurs, de la société et surtout de la folie, relative, dans laquelle chaque être humain peut se trouver. Le cinéaste défie sans cesse les normes morales, il pousse la psychologie de ses personnages dans leurs plus grands retranchements afin de révéler le meilleur comme le pire de l’être humain. Nourri des passions dans chacune de ses œuvres, il se place de cette manière comme l’un des cinéastes français ayant le plus réfléchi à la psyché des Hommes et à son fonctionnement. François Ozon pose les bases de son cinéma dans Sitcom où il brise directement toutes les frontières et franchit toutes les limites : inceste, orgie et suicide. Tout est là, il n’a pas froid aux yeux et son art est direct, franc, sans passer par quatre chemins. Le réalisateur se plaît à faire aller le spectateur dans ses grands refoulements et questionnements en provoquant la société de l’époque, en mettant ce qui est rarement visible sur le devant de la scène. Ozon a une certaine fascination pour tout ce qui est alors considéré comme « différent », « déviant ». Le réalisateur se place comme metteur en scène de ces différences, comme un témoignage de ce qui existe, sans jamais être ni défenseur, ni accusateur, ni moralisateur. Il expose et propose au public d’aller ailleurs, de réfléchir et surtout de s’ouvrir à tous les horizons. Le père ingénieur de Sitcom philosophe et s’interroge sur chacune d’entre elles, à la manière de son réalisateur qui nous les présente. Qu’est-ce qui est bon, qu’est-ce qui est mal ? La réponse n’est jamais évidente mais le cinéma de François Ozon ne vise pas à nous la donner. Tout est en tout cas faisable et montrable dans celui-ci.

Ozon creuse toujours la psychologie des personnages et a un gout indéniable pour celle-ci en allant jusqu’à mettre en scène directement un psychiatre dans L’Amant Double ou bien même dans Sitcom avec la thérapie de la mère. Tout part de là, ou tout finit toujours pas y arriver avec lui. Le réalisateur s’offre toujours le droit de proposer une réflexion au spectateur, comme si son cinéma était lui-même une thérapie, ou du moins une psychanalyse. Peut-être autant pour lui que pour son public, qui ne peut rester immobile face à tout ce qu’il soulève dans ses films.

Ce qu’aime surtout raconter François Ozon c’est l’ambivalence entre l’amour et la haine, la vie et la mort et à quel point tous ces thèmes se retrouvent toujours étroitement liés. Le désir peut à la fois te faire sentir totalement vivant et finir par te tuer ou te faire tuer quelqu’un si l’on en croit ses films. Avec Sous le sable, le cinéaste obtient la reconnaissance qu’il mérite et montre une nouvelle fois sa capacité à mêler intimité et angoisse. Capturant une Charlotte Rampling saisissante, il cultive une ambiguïté qui va même jusqu’à angoisser le spectateur, subissant l’intrigue. L’amour est souvent une histoire de meurtre chez Ozon, les crimes passionnels, cela connaît le cinéaste et il se plaît à les mettre en scène, que ce soit à travers l’image d’un rêve dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes ou lors d’une scène fictive bien réelle dans Les amants criminels. Pas de doute, les amants ne sont ni réguliers, ni passagers ici mais bien criminels chez Ozon.

Troubles d’identité et identité trouble

Ozon cultive sans cesse l’ambivalence, que ce soit dans les conflits internes de ses personnages ou dans les relations entre ses protagonistes. Il aime s’amuser, brouiller les pistes, troubler les spectateurs et rendre obscure toute sorte de compréhension à l’image de Huit Femmes qui va de piste en piste. Fuyant le manichéisme, le cinéaste rend compte de la complexité de l’âme humaine, et des multiplicités qu’elle contient. Quel meilleur titre pour illustrer cela que L’Amant Double ? Ozon voit apparemment en Jérémie Renier une grande capacité dans les rôles ambigus où la psychanalyse éclaire le spectateur. Après avoir joué l’amoureux prêt à tout dans Les amants criminels, il se met dans la peau d’un psychologue un peu spécial en 2017 pour ce film à la dichotomie et l’ambiguïté aussi angoissantes que génialement mise en scène.

https://www.youtube.com/watch?v=QnaHnG_X56Y

Mais l’identité chez Ozon n’est pas qu’une affaire d’angoisse et de peur dans ses frontières floues. Le réalisateur se plaît aussi beaucoup à affirmer l’identité de ses personnages et à la construire à travers l’adolescence notamment. Du coming out de Sitcom au personnage d’Isabelle dans Jeune et Jolie, François Ozon fait jouer à cette période si importante un rôle à part entière. À la manière d’une Pauline à la plage, le réalisateur offre à beaucoup de ses personnages un moment de libération de soi, un parcours de découverte, une ascension parfois douloureuse pour devenir soi-même et l’affirmer. Le chemin n’est pas sans tumulte : crise, mélancolie, déceptions, la retranscription est bien fidèle à la réalité. Cet instant de vie a probablement un rôle majeur dans son rapport à lui-même qu’il sait véhiculer à travers ses œuvres. Thème intime et véritablement propre a son cinéma, Ozon érige d’une main de maître la notion identitaire chez ses personnages, faisant d’eux des criminels, des prostituées, des pestes mais toujours des cœurs vaillants et sensibles, dans lesquels il laisse toujours une part de lui-même. Car comment faire autrement qu’y mettre de son intimité lorsque l’on aborde des thématiques aussi personnelles ?

L’homosexualité a d’ailleurs une large place dans son cinéma et c’est aussi pour cela que le cinéma d’Ozon est si agréable, parce qu’il est libre. Il fait ce qu’il est et diffuse une telle ouverture d’esprit à l’écran qu’il serait idiot de ne pas la soulever. Chaque film y fait un clin d’œil mais c’est Gouttes d’eau sur pierres brulantes qui verra son premier couple gay à l’écran. L’amour n’a ni sexe, ni âge chez Ozon, qui se plaît à créer des relations ambivalentes entre des personnages que des années peuvent séparer. Dans ce même film, il pose d’ailleurs les prémisses d’un thème qu’il abordera plus longuement dans Jeune et Jolie, la prostitution. Chaque film se suit, se complète ou est l’ébauche d’une prochaine œuvre, comme si la filmographie intégrale du réalisateur le faisait avancer dans ses propres questionnements sur l’humain, avec toujours les mêmes fils conducteurs. Il décide à chaque fois d’en tirer un nouveau et même plusieurs à la fois pour nous amener là où il souhaite. Autre illustration du goût avéré d’Ozon pour l’intime à travers l’identité que son Une nouvelle amie, sorti en 2014. Le travestissement a vu des chefs d’œuvre naître, de Talons Aiguilles à Laurence Anyways, qu’y a-t-il de plus intime et profond que le déguisement de soi ? Grâce à un Romain Duris incroyable une nouvelle fois, Ozon questionne les genres, les chamboule, les mêle pour aller sur les pas d’Almodovar et Hitchcock, qui font parfois un bon mélange.

Un cinéaste des corps

Avec l’un de ses courts-métrage les plus réussis, Une robe d’été, François Ozon avait directement annoncé son art. Il peint les femmes au cinéma comme peu de cinéastes savent le faire et sa sensibilité y fait des merveilles. Son premier court-métrage montre une vision décomplexée de l’homosexualité et des scènes de sexe brutes, où les corps dénudés se dévoilent en chanson ou sur un sol rempli d’épines de sapin. Sans artifice, sans tromperie, le réalisateur capture les plaisirs charnels avec une grande honnêteté et toujours un soin esthétique qui sublime chacun de ses acteurs. Quel meilleur endroit que la plage pour dénuder ses acteurs ? Un lit peut être. Pourtant, Ozon semble aimer utiliser les bords de mer pour montrer les corps et la vulnérabilité de ses personnages notamment dans Jeune et Jolie. Dans Une robe d’été ou encore dans Sous le sable, où Charlotte Rampling campe le rôle d’une épouse obsessionnelle, la plage est un lieu privilégié de disparition comme de rencontres. Il troque la plage pour une piscine dans Swimming Pool et dénude entièrement Ludivine Sagnier, sa petite protégée déjà apparue dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes et Huit Femmes. Nageant nue dans l’eau, l’actrice représente la sensualité et l’idéal inatteignable comme fantasmatique des femmes dans l’univers d’Ozon. La sexualité n’est pas qu’une affaire de femmes chez Ozon et la mise en valeur des corps, non plus, bien loin de là. Ni manipulation, ni sexisme dans son traitement du corps à l’écran, le réalisateur saisit la beauté naturelle et nue chez tout le monde. À travers les trois actes de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, il présente chacun de ses personnages importants finissant chacun des actes par une scène de sexe, semblable et largement suggérée puis un corps nu allongé dans un lit. L’amour est toujours universel dans ses films et la mort aussi.

Malgré les déclarations maladroites qui avaient suivies la sortie de Jeune et Jolie lors de sa projection à Cannes, le film reste, par son thème, celui qui aborde le plus directement la sexualité et donc les corps. Isabelle fait payer le sien. Mais le regard qu’Ozon porte sur la prostitution est, certes, cru, mais on n’en aurait pas reconnu son œuvre sinon, et jamais avec vulgarité ou jugement. À sa manière, pas toujours délicate mais foncièrement sensible pourtant, Ozon est un conteur social, qui au lieu de se fixer sur des objets politiques, aspire à des enjeux plus intimes pour dresser un portrait pourtant fidèle de notre société, toujours réussi.

Pourtant répétitifs, les thèmes abordés par Ozon sont toujours un grand défi et une grande expérience de cinéma dans le regard qu’il offre au public. S’en lasser est difficile quand le casting et le traitement précis du réalisateur savent toujours amener son spectateur là où il veulent. Le cinéma de François Ozon est également un beau cinéma de l’image où chaque plan est soigné esthétiquement avec un cadrage très précis et une mise en scène qui porte les dialogues et les acteurs, ce qui n’enlève rien au plaisir de découvrir ses œuvres. Avec son dernier film, il s’écarte de ses qualités esthétiques et de ses habitudes cinématographiques où les femmes ont une place centrale, pour proposer un trio d’acteurs brillants et sensibles dans Grâce à Dieu. Le cinéma français est loin d’être terminé et Ozon en est une nouvelle preuve, toujours avec audace.

High Flying Bird, le casse du siècle

Steven Soderbergh s’acoquine avec Netflix pour signer avec High Flying Bird un pamphlet violent sur la réappropriation culturelle et créative des magnats, où il y mêle la sève de son cinéma entre l’étude sociologique des rouages d’une entreprise et un militantisme éclairé au sein d’une habile variation du film de casse. Abscons mais grisant.

Synopsis : En plein blocus de la ligue professionnelle de basket, l’agent sportif Ray Burke se retrouve au centre d’une querelle opposant joueurs et officiels. Alors que sa carrière est en jeu, Ray voit grand. Avec seulement 72 heures pour trouver un plan, il parvient à défier les meilleurs joueurs grâce à une faille qui pourrait changer à tout jamais l’histoire du basket américain. Au final, qui est le vrai maître du jeu ?

En pleine renaissance artistique après la soit-disant retraite qu’il était censé prendre en 2013, Steven Soderbergh essaye film après film de pousser plus loin les limites de son cinéma mais aussi du médium en lui-même. Après un passionnant Unsane (ou Paranoïa de son titre français) où il utilisait brillamment l’Iphone 8 et son cadre restreint pour mettre en image l’enfermement et le voyeurisme symbolisant la menace constante d’un stalker. Ce qui se mariait superbement avec son sujet. Avec High Flying Bird, le réalisateur pousse cette idée plus loin en se servant du téléphone comme le moyen hyper-connecté qu’il est et l’expose en arme dans un monde aux modes de communication et de diffusion totalement bouleversés. Un objet de révolution dont les petits se servent pour terrasser les grands. Poussant donc ses expérimentations techniques encore plus loin, interrogeant le médium mais aussi la place des grandes entreprises dans une société où l’individu peut désormais s’exposer et vendre son image sans contrainte légale.

Dans son approche du milieu du basket, le film ne favorise jamais l’accessibilité. Par soucis de réalisme, il préférera toujours se montrer exigeant pour son spectateur plutôt que de tendre des perches qui pourraient l’attirer vers un manque de subtilité. Une démarche qui ne manquera pas de perdre quelques spectateurs mais qui est néanmoins rafraîchissante par son jusqu’au boutisme. Surtout que lorsque l’on comprend que le basket n’est que l’exemple d’un problème plus grand, exposant une histoire au dessus de l’histoire de la même façon que les personnages et le film parlent d’un jeu au-dessus d’un jeu (la fameuse accroche de High Flying Bird), l’ensemble devient plus limpide. Car ici, le scénario va surtout parler de réappropriation culturelle à travers l’exploitation des minorités et de leur mouvement culturel pour en faire un sport médiatisé et lucratif. Un esclavagisme moderne, que certains jugeront de plus équitable, mais qui s’avère arbitraire là où le pouvoir revient toujours aux riches blancs qui dirigent l’entreprise au sommet de leurs tours d’ivoires dans leurs costumes sur mesure. La vision peut sembler caricaturale mais est encore d’actualité et le récit part intelligemment de ça pour ensuite élaborer les rouages d’une transaction à la manière d’un film de casse. Une injustice est faite avec beaucoup d’argent en jeu, le protagoniste dispose de peu de temps pour la régler et il va réunir une équipe pour parvenir à mener à bien son coup dans les temps. La narration est inattendue dans ce contexte et fonctionne à merveille car elle dynamise les enjeux et les dialogues, tous d’une précision réjouissante, dans un jeu de chat et de la souris passionnant.

Les motivations des personnages sont exposées avec savoir-faire pour ne jamais perdre les enjeux personnels de chacun et le tout parle habilement d’ambition et du besoin de récupérer, réclamer et posséder son héritage. Le film est d’un militantisme éclairé et incisif mais n’hésite pas à dépasser cela pour parler aussi de la place de créateur et d’artiste voire même de performeur. Qui au final est légitime à posséder les droits d’un art, d’un sport ou d’un individu qui l’exerce ? Le film parle avant tout de basket mais s’étend sur toute activité sportive ou culturelle, plus précisément ici le cinéma. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Soderbergh ait choisi Netflix pour produire et distribuer son film. Surtout dans une époque où la légitimité de l’entreprise et de ses films en tant qu’œuvres de cinéma prête encore à débats. Le cinéaste cite d’ailleurs la chaîne de streaming ouvertement et en fait un moteur de son récit, pas pour en faire la pub ou l’apologie mais bien pour interroger sa place dans le décor culturel. High Flying Bird vient donc surtout parler du besoin et du droit de se révolter en ne laissant pas son travail et ses créations appartenir à d’autres. Il le fait avec beaucoup d’intelligence et de façon bien plus énervée qu’il le laisse paraître. En résulte une œuvre méta, lucide et souvent brillante qui prouve définitivement que Steven Soderbergh n’est pas juste le faiseur sans âme que certains veulent faire de lui.

Avec sa mise en scène sophistiquée, son récit intelligent et méta mais aussi son très bon casting, avec à sa tête un André Holland parfait, High Flying Bird emporte l’adhésion. Mais s’il est parfois trop obscur pour en saisir tout les rouages, il amène son propos avec audace et marie parfaitement le fond et la forme sans jamais laisser ses explorations techniques prendre le pas sur le récit. En ça, il s’avère dans la parfaite continuité de Unsane, et avec ces deux films, Steven Soderbergh vient d’aboutir à un diptyque passionnant et dense sur l’oppression. De quoi rassurer sur le fait que Netflix peut encore sortir de très bons films.

Bande annonce : High Flying Bird

Fiche technique : High Flying Bird

Réalisation : Steven Soderbergh
Scénario : Tarell Alvin McCraney
Interprétation : André Holland, Melvin Gregg, Zazie Beetz, Zachary Quinto, Sonja Sohn, Kyle MacLachlan, Bill Duke
Photographie : Steven Soderbergh (sous le pseudonyme de Peter Andrews)
Montage : Steven Soderbergh (sous le pseudonyme de Mary Ann Bernard)
Musique : David Wilder Savage
Décors : Andy Eklund
Costumes : Marci Rodgers
Producteur(s): Joseph Malloch
Société de production: Extension 765 et Harper Road Films
Distributeur : Netflix
Durée : 1h30
Genre : drame sportif
Date de sortie : 8 février 2019

ÉTATS-UNIS – 2019

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