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SWIMMING POOL, Director Francois Ozon on the set, 2003, (c) Focus Features

François Ozon, cinéaste de l’étrange intimité

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Fraîchement récompensé d’un Ours d’Argent à Berlin pour son film Grâce à Dieu qui sort le 20 février, François Ozon est depuis des années bien inscrit dans le paysage du cinéma français. Élève de Rohmer, il a construit son œuvre en accordant de l’importance aux mêmes thèmes que le réalisateur de la Nouvelle Vague à savoir les corps à travers la sexualité et l’intimité.

François Ozon est le Pedro Almodovar français qui remplace l’absurde par l’étrange. En montrant toujours le mystère et l’idéal féminin dans ses films, le cinéaste se rapproche du réalisateur espagnol mettant toujours en valeur cette même figure féminine. Figure dont Ozon se sert pour montrer toute l’étrangeté et la dangerosité mais beauté des passions, dont la femme serait à l’origine, sans jamais la placer comme coupable mais plutôt comme une muse. Cinéaste décomplexé et libre, François Ozon exploite tous les genres et surtout se plaît à les mélanger. Il mélange tout, les acteurs, les corps, les principes moraux, les mœurs, Ozon expérimente, ose et cela fonctionne à chaque fois parce qu’il est toujours rattrapé parce qu’il sait faire. Livrant un film chaque année depuis 1998, il est donc difficile de passer à côté de son œuvre aussi riche qu’imposante.

Le psychanalyste du cinéma

Les films d’Ozon sont dérangeants dans ce qu’ils montrent des mœurs, de la société et surtout de la folie, relative, dans laquelle chaque être humain peut se trouver. Le cinéaste défie sans cesse les normes morales, il pousse la psychologie de ses personnages dans leurs plus grands retranchements afin de révéler le meilleur comme le pire de l’être humain. Nourri des passions dans chacune de ses œuvres, il se place de cette manière comme l’un des cinéastes français ayant le plus réfléchi à la psyché des Hommes et à son fonctionnement. François Ozon pose les bases de son cinéma dans Sitcom où il brise directement toutes les frontières et franchit toutes les limites : inceste, orgie et suicide. Tout est là, il n’a pas froid aux yeux et son art est direct, franc, sans passer par quatre chemins. Le réalisateur se plaît à faire aller le spectateur dans ses grands refoulements et questionnements en provoquant la société de l’époque, en mettant ce qui est rarement visible sur le devant de la scène. Ozon a une certaine fascination pour tout ce qui est alors considéré comme « différent », « déviant ». Le réalisateur se place comme metteur en scène de ces différences, comme un témoignage de ce qui existe, sans jamais être ni défenseur, ni accusateur, ni moralisateur. Il expose et propose au public d’aller ailleurs, de réfléchir et surtout de s’ouvrir à tous les horizons. Le père ingénieur de Sitcom philosophe et s’interroge sur chacune d’entre elles, à la manière de son réalisateur qui nous les présente. Qu’est-ce qui est bon, qu’est-ce qui est mal ? La réponse n’est jamais évidente mais le cinéma de François Ozon ne vise pas à nous la donner. Tout est en tout cas faisable et montrable dans celui-ci.

Ozon creuse toujours la psychologie des personnages et a un gout indéniable pour celle-ci en allant jusqu’à mettre en scène directement un psychiatre dans L’Amant Double ou bien même dans Sitcom avec la thérapie de la mère. Tout part de là, ou tout finit toujours pas y arriver avec lui. Le réalisateur s’offre toujours le droit de proposer une réflexion au spectateur, comme si son cinéma était lui-même une thérapie, ou du moins une psychanalyse. Peut-être autant pour lui que pour son public, qui ne peut rester immobile face à tout ce qu’il soulève dans ses films.

Ce qu’aime surtout raconter François Ozon c’est l’ambivalence entre l’amour et la haine, la vie et la mort et à quel point tous ces thèmes se retrouvent toujours étroitement liés. Le désir peut à la fois te faire sentir totalement vivant et finir par te tuer ou te faire tuer quelqu’un si l’on en croit ses films. Avec Sous le sable, le cinéaste obtient la reconnaissance qu’il mérite et montre une nouvelle fois sa capacité à mêler intimité et angoisse. Capturant une Charlotte Rampling saisissante, il cultive une ambiguïté qui va même jusqu’à angoisser le spectateur, subissant l’intrigue. L’amour est souvent une histoire de meurtre chez Ozon, les crimes passionnels, cela connaît le cinéaste et il se plaît à les mettre en scène, que ce soit à travers l’image d’un rêve dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes ou lors d’une scène fictive bien réelle dans Les amants criminels. Pas de doute, les amants ne sont ni réguliers, ni passagers ici mais bien criminels chez Ozon.

Troubles d’identité et identité trouble

Ozon cultive sans cesse l’ambivalence, que ce soit dans les conflits internes de ses personnages ou dans les relations entre ses protagonistes. Il aime s’amuser, brouiller les pistes, troubler les spectateurs et rendre obscure toute sorte de compréhension à l’image de Huit Femmes qui va de piste en piste. Fuyant le manichéisme, le cinéaste rend compte de la complexité de l’âme humaine, et des multiplicités qu’elle contient. Quel meilleur titre pour illustrer cela que L’Amant Double ? Ozon voit apparemment en Jérémie Renier une grande capacité dans les rôles ambigus où la psychanalyse éclaire le spectateur. Après avoir joué l’amoureux prêt à tout dans Les amants criminels, il se met dans la peau d’un psychologue un peu spécial en 2017 pour ce film à la dichotomie et l’ambiguïté aussi angoissantes que génialement mise en scène.

Mais l’identité chez Ozon n’est pas qu’une affaire d’angoisse et de peur dans ses frontières floues. Le réalisateur se plaît aussi beaucoup à affirmer l’identité de ses personnages et à la construire à travers l’adolescence notamment. Du coming out de Sitcom au personnage d’Isabelle dans Jeune et Jolie, François Ozon fait jouer à cette période si importante un rôle à part entière. À la manière d’une Pauline à la plage, le réalisateur offre à beaucoup de ses personnages un moment de libération de soi, un parcours de découverte, une ascension parfois douloureuse pour devenir soi-même et l’affirmer. Le chemin n’est pas sans tumulte : crise, mélancolie, déceptions, la retranscription est bien fidèle à la réalité. Cet instant de vie a probablement un rôle majeur dans son rapport à lui-même qu’il sait véhiculer à travers ses œuvres. Thème intime et véritablement propre a son cinéma, Ozon érige d’une main de maître la notion identitaire chez ses personnages, faisant d’eux des criminels, des prostituées, des pestes mais toujours des cœurs vaillants et sensibles, dans lesquels il laisse toujours une part de lui-même. Car comment faire autrement qu’y mettre de son intimité lorsque l’on aborde des thématiques aussi personnelles ?

L’homosexualité a d’ailleurs une large place dans son cinéma et c’est aussi pour cela que le cinéma d’Ozon est si agréable, parce qu’il est libre. Il fait ce qu’il est et diffuse une telle ouverture d’esprit à l’écran qu’il serait idiot de ne pas la soulever. Chaque film y fait un clin d’œil mais c’est Gouttes d’eau sur pierres brulantes qui verra son premier couple gay à l’écran. L’amour n’a ni sexe, ni âge chez Ozon, qui se plaît à créer des relations ambivalentes entre des personnages que des années peuvent séparer. Dans ce même film, il pose d’ailleurs les prémisses d’un thème qu’il abordera plus longuement dans Jeune et Jolie, la prostitution. Chaque film se suit, se complète ou est l’ébauche d’une prochaine œuvre, comme si la filmographie intégrale du réalisateur le faisait avancer dans ses propres questionnements sur l’humain, avec toujours les mêmes fils conducteurs. Il décide à chaque fois d’en tirer un nouveau et même plusieurs à la fois pour nous amener là où il souhaite. Autre illustration du goût avéré d’Ozon pour l’intime à travers l’identité que son Une nouvelle amie, sorti en 2014. Le travestissement a vu des chefs d’œuvre naître, de Talons Aiguilles à Laurence Anyways, qu’y a-t-il de plus intime et profond que le déguisement de soi ? Grâce à un Romain Duris incroyable une nouvelle fois, Ozon questionne les genres, les chamboule, les mêle pour aller sur les pas d’Almodovar et Hitchcock, qui font parfois un bon mélange.

Un cinéaste des corps

Avec l’un de ses courts-métrage les plus réussis, Une robe d’été, François Ozon avait directement annoncé son art. Il peint les femmes au cinéma comme peu de cinéastes savent le faire et sa sensibilité y fait des merveilles. Son premier court-métrage montre une vision décomplexée de l’homosexualité et des scènes de sexe brutes, où les corps dénudés se dévoilent en chanson ou sur un sol rempli d’épines de sapin. Sans artifice, sans tromperie, le réalisateur capture les plaisirs charnels avec une grande honnêteté et toujours un soin esthétique qui sublime chacun de ses acteurs. Quel meilleur endroit que la plage pour dénuder ses acteurs ? Un lit peut être. Pourtant, Ozon semble aimer utiliser les bords de mer pour montrer les corps et la vulnérabilité de ses personnages notamment dans Jeune et Jolie. Dans Une robe d’été ou encore dans Sous le sable, où Charlotte Rampling campe le rôle d’une épouse obsessionnelle, la plage est un lieu privilégié de disparition comme de rencontres. Il troque la plage pour une piscine dans Swimming Pool et dénude entièrement Ludivine Sagnier, sa petite protégée déjà apparue dans Gouttes d’eau sur pierres brûlantes et Huit Femmes. Nageant nue dans l’eau, l’actrice représente la sensualité et l’idéal inatteignable comme fantasmatique des femmes dans l’univers d’Ozon. La sexualité n’est pas qu’une affaire de femmes chez Ozon et la mise en valeur des corps, non plus, bien loin de là. Ni manipulation, ni sexisme dans son traitement du corps à l’écran, le réalisateur saisit la beauté naturelle et nue chez tout le monde. À travers les trois actes de Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, il présente chacun de ses personnages importants finissant chacun des actes par une scène de sexe, semblable et largement suggérée puis un corps nu allongé dans un lit. L’amour est toujours universel dans ses films et la mort aussi.

Malgré les déclarations maladroites qui avaient suivies la sortie de Jeune et Jolie lors de sa projection à Cannes, le film reste, par son thème, celui qui aborde le plus directement la sexualité et donc les corps. Isabelle fait payer le sien. Mais le regard qu’Ozon porte sur la prostitution est, certes, cru, mais on n’en aurait pas reconnu son œuvre sinon, et jamais avec vulgarité ou jugement. À sa manière, pas toujours délicate mais foncièrement sensible pourtant, Ozon est un conteur social, qui au lieu de se fixer sur des objets politiques, aspire à des enjeux plus intimes pour dresser un portrait pourtant fidèle de notre société, toujours réussi.

Pourtant répétitifs, les thèmes abordés par Ozon sont toujours un grand défi et une grande expérience de cinéma dans le regard qu’il offre au public. S’en lasser est difficile quand le casting et le traitement précis du réalisateur savent toujours amener son spectateur là où il veulent. Le cinéma de François Ozon est également un beau cinéma de l’image où chaque plan est soigné esthétiquement avec un cadrage très précis et une mise en scène qui porte les dialogues et les acteurs, ce qui n’enlève rien au plaisir de découvrir ses œuvres. Avec son dernier film, il s’écarte de ses qualités esthétiques et de ses habitudes cinématographiques où les femmes ont une place centrale, pour proposer un trio d’acteurs brillants et sensibles dans Grâce à Dieu. Le cinéma français est loin d’être terminé et Ozon en est une nouvelle preuve, toujours avec audace.

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