High Flying Bird, le casse du siècle

Steven Soderbergh s’acoquine avec Netflix pour signer avec High Flying Bird un pamphlet violent sur la réappropriation culturelle et créative des magnats, où il y mêle la sève de son cinéma entre l’étude sociologique des rouages d’une entreprise et un militantisme éclairé au sein d’une habile variation du film de casse. Abscons mais grisant.

Synopsis : En plein blocus de la ligue professionnelle de basket, l’agent sportif Ray Burke se retrouve au centre d’une querelle opposant joueurs et officiels. Alors que sa carrière est en jeu, Ray voit grand. Avec seulement 72 heures pour trouver un plan, il parvient à défier les meilleurs joueurs grâce à une faille qui pourrait changer à tout jamais l’histoire du basket américain. Au final, qui est le vrai maître du jeu ?

En pleine renaissance artistique après la soit-disant retraite qu’il était censé prendre en 2013, Steven Soderbergh essaye film après film de pousser plus loin les limites de son cinéma mais aussi du médium en lui-même. Après un passionnant Unsane (ou Paranoïa de son titre français) où il utilisait brillamment l’Iphone 8 et son cadre restreint pour mettre en image l’enfermement et le voyeurisme symbolisant la menace constante d’un stalker. Ce qui se mariait superbement avec son sujet. Avec High Flying Bird, le réalisateur pousse cette idée plus loin en se servant du téléphone comme le moyen hyper-connecté qu’il est et l’expose en arme dans un monde aux modes de communication et de diffusion totalement bouleversés. Un objet de révolution dont les petits se servent pour terrasser les grands. Poussant donc ses expérimentations techniques encore plus loin, interrogeant le médium mais aussi la place des grandes entreprises dans une société où l’individu peut désormais s’exposer et vendre son image sans contrainte légale.

Dans son approche du milieu du basket, le film ne favorise jamais l’accessibilité. Par soucis de réalisme, il préférera toujours se montrer exigeant pour son spectateur plutôt que de tendre des perches qui pourraient l’attirer vers un manque de subtilité. Une démarche qui ne manquera pas de perdre quelques spectateurs mais qui est néanmoins rafraîchissante par son jusqu’au boutisme. Surtout que lorsque l’on comprend que le basket n’est que l’exemple d’un problème plus grand, exposant une histoire au dessus de l’histoire de la même façon que les personnages et le film parlent d’un jeu au-dessus d’un jeu (la fameuse accroche de High Flying Bird), l’ensemble devient plus limpide. Car ici, le scénario va surtout parler de réappropriation culturelle à travers l’exploitation des minorités et de leur mouvement culturel pour en faire un sport médiatisé et lucratif. Un esclavagisme moderne, que certains jugeront de plus équitable, mais qui s’avère arbitraire là où le pouvoir revient toujours aux riches blancs qui dirigent l’entreprise au sommet de leurs tours d’ivoires dans leurs costumes sur mesure. La vision peut sembler caricaturale mais est encore d’actualité et le récit part intelligemment de ça pour ensuite élaborer les rouages d’une transaction à la manière d’un film de casse. Une injustice est faite avec beaucoup d’argent en jeu, le protagoniste dispose de peu de temps pour la régler et il va réunir une équipe pour parvenir à mener à bien son coup dans les temps. La narration est inattendue dans ce contexte et fonctionne à merveille car elle dynamise les enjeux et les dialogues, tous d’une précision réjouissante, dans un jeu de chat et de la souris passionnant.

Les motivations des personnages sont exposées avec savoir-faire pour ne jamais perdre les enjeux personnels de chacun et le tout parle habilement d’ambition et du besoin de récupérer, réclamer et posséder son héritage. Le film est d’un militantisme éclairé et incisif mais n’hésite pas à dépasser cela pour parler aussi de la place de créateur et d’artiste voire même de performeur. Qui au final est légitime à posséder les droits d’un art, d’un sport ou d’un individu qui l’exerce ? Le film parle avant tout de basket mais s’étend sur toute activité sportive ou culturelle, plus précisément ici le cinéma. Il n’est d’ailleurs pas anodin que Soderbergh ait choisi Netflix pour produire et distribuer son film. Surtout dans une époque où la légitimité de l’entreprise et de ses films en tant qu’œuvres de cinéma prête encore à débats. Le cinéaste cite d’ailleurs la chaîne de streaming ouvertement et en fait un moteur de son récit, pas pour en faire la pub ou l’apologie mais bien pour interroger sa place dans le décor culturel. High Flying Bird vient donc surtout parler du besoin et du droit de se révolter en ne laissant pas son travail et ses créations appartenir à d’autres. Il le fait avec beaucoup d’intelligence et de façon bien plus énervée qu’il le laisse paraître. En résulte une œuvre méta, lucide et souvent brillante qui prouve définitivement que Steven Soderbergh n’est pas juste le faiseur sans âme que certains veulent faire de lui.

Avec sa mise en scène sophistiquée, son récit intelligent et méta mais aussi son très bon casting, avec à sa tête un André Holland parfait, High Flying Bird emporte l’adhésion. Mais s’il est parfois trop obscur pour en saisir tout les rouages, il amène son propos avec audace et marie parfaitement le fond et la forme sans jamais laisser ses explorations techniques prendre le pas sur le récit. En ça, il s’avère dans la parfaite continuité de Unsane, et avec ces deux films, Steven Soderbergh vient d’aboutir à un diptyque passionnant et dense sur l’oppression. De quoi rassurer sur le fait que Netflix peut encore sortir de très bons films.

Bande annonce : High Flying Bird

Fiche technique : High Flying Bird

Réalisation : Steven Soderbergh
Scénario : Tarell Alvin McCraney
Interprétation : André Holland, Melvin Gregg, Zazie Beetz, Zachary Quinto, Sonja Sohn, Kyle MacLachlan, Bill Duke
Photographie : Steven Soderbergh (sous le pseudonyme de Peter Andrews)
Montage : Steven Soderbergh (sous le pseudonyme de Mary Ann Bernard)
Musique : David Wilder Savage
Décors : Andy Eklund
Costumes : Marci Rodgers
Producteur(s): Joseph Malloch
Société de production: Extension 765 et Harper Road Films
Distributeur : Netflix
Durée : 1h30
Genre : drame sportif
Date de sortie : 8 février 2019

ÉTATS-UNIS – 2019

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Festival

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Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

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