Mystic River de Clint Eastwood convoque les fantômes du passé et regarde les reflets d’une Amérique qui s’est créée sous les traits de la violence. Un film où la simplicité du cadre mythologique se marie à la perfection avec la fluidité de la mise en scène et la complexité des êtres qu’il convoque. Un grand polar, pessimiste et ténébreux.
A l’aube d’une histoire de meurtre, tout un quartier est ébranlé et voit une famille sous le joug de la décrépitude. Mais cet acte meurtrier, qui voit la mort d’une adolescente de 19 ans, va réunir trois anciens amis d’enfance, ravivant les souvenirs douloureux d’une innocence disparue aux abords d’une partie de hockey dans les ruelles d’un quartier qui a vu rugir « les loups ». Clint Eastwood, dans sa meilleur forme, donne naissance à un film magistral. Une leçon de cinéma, autant par la structure progressive de son drame dont le champ d’application ne cessera de s’élargir au fil des minutes, que par le biais de la puissance fondatrice de son environnement. Un grand film sur l’Amérique, une Amérique de la classe moyenne et son avenir en pointillé, qui voit les destins s’effriter au fur à mesure.
Alors qu’il dissèque le bien du mal, le faux du vrai, le cinéaste fait de Mystic River une interrogation perpétuelle et dramatique sur les choix de l’Homme et leur rôle dans la construction du parcours de chacun. Chaque personnage est comblé de remords,de douleurs, avec l’unique et même question : « et si c’était moi qui était monté dans la voiture ce jour là ? », interrogation qui fait de Mystic River une oeuvre passionnante sur la culpabilité et l’inévitabilité du destin qui se répercute tôt ou tard. Eastwood évite une nouvelle fois toute forme de moralité, même s’il s’avère parfois cinglant et symbolique sur l’origine et le traumatisme fait aux enfants. La justice est une nouvelle fois une institution, qui éclaire sur la véracité des faits mais n’est en aucun cas un outil pour sauver des traumas. Et c’est là tout l’enjeu du film: nos stigmates, nos secrets, nos peurs.
C’est très impressionnant de voir comment le film arrive à retrancher les personnages dans leur propre solitude, où le pessimisme devient roi et le suspense dévastateur. Malgré ce climat de portrait familial, les protagonistes se retrouvent chacun face à leur propre miroir et leur propre doute. Mystic River décrit parfaitement cette notion de mauvais choix, qui n’est jamais sans aucune réponse, mais au contraire, entraîne lui-même d’autres choix encore plus néfastes. L’accalmie n’existe jamais, ni dans la justesse personnelle, ni dans la vengeance sanguinolente, c’est un inépuisable trou sans fond, qui voit les ténèbres s’approcher. C’est alors que l’on retrouve également toute la noblesse du cinéma d’Eastwood: cette mise en scène élégante, invisible dont la principale volonté est de décrire l’humanité ou ce qu’il en reste tout du moins. La violence ne résout jamais rien et pourtant, l’Amérique continue à écrire son Histoire sur ce sol jonché de sang.
Dans cette Amérique des bas quartiers,où la loi du silence est de mise, habitée par d’innombrables âmes en peine qui tentent désespérément de partir vers un avenir meilleur, Clint Eastwood construit ses grandes figures du monde contemporain, incarné incroyablement par ce trio d’acteur, des personnages à l’ampleur autant intime qu’universelle où le mal ne se dessine pas seulement au travers des actes, aussi violents qu’ils soient, mais plus par la lecture des cicatrices qui circulent dans le passé et l’inconscient de chacun.
Bande Annonce – Mystic River
Synopsis: Jimmy Markum, Dave Boyle et Sean Devine ont grandi ensemble dans les rues de Boston. Rien ne semblait devoir altérer le cours de leur amitié jusqu’au jour où Dave se fit enlever par un inconnu sous les yeux de ses amis. Leur complicité juvénile ne résista pas à un tel événement et leurs chemins se séparèrent inéluctablement. Jimmy sombra pendant quelque temps dans la délinquance, Sean s’engagea dans la police, Dave se replia sur lui-même, se contenta de petits boulots et vécut durant plusieurs années avec sa mère avant d’épouser Celeste. Une nouvelle tragédie rapproche soudain les trois hommes : Katie, la fille de Jimmy, est retrouvée morte au fond d’un fossé. Le père endeuillé ne rêve plus que d’une chose : se venger. Et Sean, affecté à l’enquête, croit connaître le coupable : Dave Boyle…
Fiche Technique – Mystic River
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Brian Helgeland
Musique : Clint Eastwood
Photographie : Tom Stern
Décors : Henry Bumstead
Montage : Joel Cox
Sociétés de production : Warner Bros. et Malpaso Productions
Durée : 137 minutes
Genre : Drame Polar
Dates de sortie : 15 octobre 2003 (FR)
S’il y a bien une chose dont Clint Eastwood n’a jamais rien eu à faire, c’est bien d’aménager son cinéma pour ses détracteurs. Un état d’esprit que le réalisateur n’a jamais sacrifié au statut qui est le sien aujourd’hui de légende culturellement anoblie. Mais il faut bien admettre qu’à l’exception d’American Sniper, Clint ne pousse plus les potins comme à la grande époque. L’âge peut-être, mais aussi sans doute le sentiment d’avoir tiré le rideau avec Le Maître de guerre, paroxysme de mythologie eastwoodienne injustement dévalué dans sa filmographie.
Synopsis : Tom Highway, un brillant sergent qui ne supporte pas le temps de paix, rejoint un régiment de reconnaissance des Marines pour y former les jeunes recrues. Il se trouve confronté à une garnison qui se laisse aller, encadrée par des officiers ambitieux ou inefficaces
Qui m’aime me suive
Il serait presque trop facile d’inventorier les raisons pour lesquelles un film comme Le Maître de guerre serait difficile à concevoir de nos jours. Difficile pourtant de résister à la tentation de se laisser aller à songer aux dramas que provoqueraient les saillies verbales du sergent Thomas Highway sur la petite susceptibilité des croisés modernes du moralisme progressiste. Peut-être arrive t-il lui à Eastwood lui-même d’y penser, avec ce sourire du coin des lèvres qui caractérise l’homme de Malpaso depuis maintenant 50 ans.
Pourtant, le monsieur avait déjà de quoi s’occuper à la sortie du film. Pas encore intronisé grand cinéaste, Eastwood continuait d’être perçu comme le chantre d’un cinéma de droite emballant son idéologie crypto-fasciste dans la vulgarité populaire de son imagerie. Bref, un homme « bon à marier » dans un Hollywood qui n’aime rien tant que promouvoir sa bienpensance satisfaite. Si les relations du milieu avec Eastwood ont d’ailleurs longtemps été celles d’un mariage de raison (on dédaigne ses opinions, mais on regarde ailleurs comme il rapporte du pognon), on se doute que le Maitre de guerre n’a pas dû arranger la vie mondaine du réalisateur.
Dans ce superbe hommage au cinéma de Samuel Fuller et Robert Aldrich (sans oublier Sergent la Terreur de Richard Brooks, dont il reprend une partie de l’intrigue), Eastwood semble prendre un malin plaisir à titiller les tétons de ses détracteurs. Comme s’il voulait éliminer les allergiques à la nuance et réserver la richesse de son propos aux autres. Éloge de la camaraderie virile forgée au front, punchlines en rafale qui mitraillent le politiquement correct à vue, personnage de mâle alpha teigneux mais craint et admiré par tous les autres personnages… C’est peu dire que Le Maitre de guerre ne fait pas de prisonnier. Encore aujourd’hui, il est probable que ceux qui ont appris à aimer son travail avec Sur la route de Madison restent sur le bas-côté de la route. Les autres continuent de jouir de bonheur en se ressassant quelques-uns des instants devenus mythiques dans le « motherfucking Eastwood » patrimoine (même en VF).
Nous étions soldats
Bien évidemment, Le Maître de guerre ne saurait se résumer à sa façade viriliste, aussi jubilatoire soit-elle. C’est justement parce que ce n’est que le sommet de l’iceberg d’un film constamment animé d’un traumatisme sourd que les scènes « Clint friendly » se révèlent aussi salvatrices. Ainsi, Le maître de guerre célèbre avec emphase son archétype triomphant pour mieux en faire peser le poids sur les épaules de l’individu l’ayant endossé. Une dimension qui s’inscrit d’abord dans l’écriture du personnage. Loin d’avoir le militarisme triomphant, Tom Highway est présenté comme un paria de l’armée, légende embarrassante qui ne veut pas raccrocher les gants quand on le presse de le faire avec insistance (ses supérieurs, son ex-femme, ses élèves). Dans un premier temps, le film ainsi raccroche les wagons avec les habitudes eastwoodiennes du maverick en guerre contre le monde, qui prend plaisir à sa propre irascibilité. Mais surtout, cela permet à Eastwood d’entamer la confrontation d’un personnage avec une époque dans laquelle il n’a plus sa place.
Finalement, personne ne veut d’Highway, anachronisme vivant qui revient sur sa base pour reprendre le cours d’une vie qui lui a filé entre les doigts depuis bien longtemps. Son ex a refait sa vie, le monde n’est plus le même et l’armée a évolué sans lui demander l’autorisation. Seuls son ancien compagnon d’armes et la tenancière du bar dans lequel il loge lui ménagent un semblant d’accueil. Derrière l’ambiance de vestiaire revendiquée, Le maître de guerre est empli d’une tristesse qui ne fait que croître à mesure que le héros ressent l’écart se creuser entre lui et ses contemporains, qui voit l’horizon d’une retraite solitaire se profiler. C’est l’histoire d’un retour dont personne ne veut et d’un départ imminent. Tom Highway est un revenant non désiré.
Ghost Story
Un constat d’autant plus fort que le terme de revenant est, comme de coutume chez le réalisateur, à prendre dans les deux sens. Bien qu’il se soit attelé à tous les genres dans sa riche carrière, Eastwood n’a jamais fait que mettre en scène des films fantastiques. Allons plus loin : toute sa carrière peut se voir comme une exploration de la figure du fantôme, dont l’une des plus belles itérations reste sans doute le magnifique personnage de Tim Robbins dans Mystic River, un autre (très très) grand film sur un retour impossible.
« Toi, tu vas pas continuer à me chier sur les bottes encore longtemps »
Dans Le maître de guerre, ça commence dès une introduction où après un générique composé d’images d’archives, la voix d’Eastwood résonne en voix-off sur des plans en noirs et blancs. A mesure que l’on découvre le personnage qui tient ce monologue la couleur fait son entrée. Le propos est limpide : Highway est bien le fantôme d’un autre temps à qui le monde moderne reproche de ne pas y être resté. Par la suite, Eastwood n’aura de cesse de dessiner cette mélancolie par nuances, culminant dans cette scène bouleversante où son ex-femme vide son sac devant Highway en le soignant après une bagarre de bistrot. Le marivaudage de l’homme bourru et de la femme farouche auquel se livraient les personnages, comme pour dissimuler leur blessure derrière les apparences d’une comédie sociale, prend fin. Les masques tombent alors qu’Eastwood tourne le dos à la caméra, pendant que sa femme le confronte aux années noires de leur mariage. Rarement un acteur a su aussi bien jouer de dos que Clint Eastwood, et rarement réalisateur a su aussi bien le filmer que lui-même. Chez lui, on ne se livre jamais au grand jour et on se détourne pour pleurer : la pudeur des classiques n’est jamais aussi belle que lorsque le héros révèle sa vérité dos à l’objectif.
Sacerdoce du mythe
Comme le soulignait Benjamin Deneuféglise, le cinéma d’Eastwood peut se lire à l’aune des opinions politiques libertaire, doctrine impliquant notamment qu’aucune restriction ne doit-être posé à la liberté dont doit disposer l’individu quant à son devenir. Or, les individus ne sont pas libres chez Eastwood, ils sont enchaînés à leur archétypes et esclaves des attentes mythologiques et sociales qui pèsent sur eux. Soit l’inverse d’un Sylvester Stallone, qui possède une sensibilité classique similaire mais pour qui l’homme rachète sa condition en se transcendant dans la légende. Le Maitre de guerre, comme American Sniper 30 ans plus tard, met en scène la légende pour éclairer le traumatisme induit sur l’homme, et sa place dans une Amérique dépendante de sa tragédie, et condamnée à répéter sans fin le cycle de la violence.
Après l’opération sur l’île de Grenade, Tom Highway se détourne de la parade organisée pour fêter le retour des marines victorieux, laissant les jeunes prendre leur place dans un rituel auquel il a trop donné. Le Chris Kyle d’American Sniper pourrait-être l’un d’eux : le film s’achevait sur les images de la procession donnée en son honneur, comme une rémanence funèbre de la fin du Maître de guerre. Le cycle, encore et encore.
Bande-annonce : Le maître de guerre
Fiche Technique : Le maître de guerre
Titre original : Heartbreak Ridge
Réalisation : Clint Eastwood
Interprétation: Clint Eastwood (Sergent artilleur Tom Highway), Mario Van Peebles (Caporal « Stitch » Jones), Everett McGill (Major Malcolm A. Powers), Moses Gunn (Sergent d’état-major Webster), Eileen Heckart (Little Mary), Bo Svenson (Roy Jennings, le propriétaire du Palace)
Scénario : James Carabastsos, avec la participation non créditée de Dennis Hackin et Joseph Stinson
Musique : Lennie Niehaus
Photographie : Jack Green
Montage : Joel Cox
Casting : Phyllis Huffman
Concepteurs des décors : Edward C. Carfagno
Décors : Robert R. Benton
Producteur : Clint Eastwood
Producteur délégué : Fritz Manes
Sociétés de production : Jay Weston Productions
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Le film de Peter Hedges, Ben is back, part des meilleures intentions pour décrire les difficiles relations entre un toxico et ses proches, mais s’embourbe dans un faux rythme de thriller peu convaincant.
Synopsis : La veille de Noël, Ben, 19 ans, revient dans sa famille après plusieurs mois d’absence. Sa mère, Holly, l’accueille à bras ouverts tout en redoutant qu’il ne cède une fois de plus à ses addictions. Commence alors une nuit qui va mettre à rude épreuve l’amour inconditionnel de cette mère prête à tout pour protéger son fils.
Another (Un)Happy Day
L’addiction aux opioïdes est le nouveau , pour ne pas dire de nouveau, le fléau américain. Basée de manière ahurissante sur une débauche de médicaments anti-douleur tels que l’Oxycodin ou le Fentanyl, elle atteint surtout les petites villes, finit souvent par la phase ultime du shoot d’héroïne, et pas un jour ne passe sans qu’un nouveau drame d’overdose d’ados et d’adultes jeunes et moins jeunes n’apparaisse. C’est pourquoi n’est-on pas étonné que le sujet intéresse le cinéma, plus précisément le sujet des jeunes toxicomanes qui vivent encore sous la houlette de leurs parents, et des relations très difficiles que cela engendre dans les familles. Ce sont deux films qui ont simultanément été présentés au dernier Festival de Toronto, Le film du Belge Félix van Groeningen, My Beautiful Boy, pas encore vu par l’auteur de ces lignes, et celui de Peter Hedges, Ben is Back, sur nos écrans cette semaine.
Ben ( Lucas Hedges, fils du réalisateur, mais également un acteur très prometteur remarqué dans Manchester By The Sea) est le fils aîné de Holly Burns (Julia Roberts). La veille de Noël, alors que la famille de Holly revient des répétitions de la Nativité, elle est accueillie sur son perron par un Ben enjoué et volubile, dont on apprend très vite qu’il a eu une sorte de permission de Noël de son « parrain », cette forme de mentor qu’on trouve classiquement dans les programmes de désintoxication américains. Accueilli diversement par ses frères et sœurs, sa mère , son chien, Ben est en effet un toxico dont on se doute à la mine renfrognée de sa sœur que dans le passé, il n’a pas fait que le bonheur de sa famille.
Ben is back est un film qui ne chôme pas. Se déroulant sur pas plus de 24 heures, il est foisonnant. Dans sa première partie, la plus intéressante, il aborde la perte de la confiance et le chaos émotionnel qu’un toxico installe dans sa famille. Le cinéaste s’emploie, d’une manière efficace si pas complètement bluffante, à décrire les relations compliquées avec sa jeune sœur Ivy (Kathryn Newton), traumatisée visiblement par de précédents épisodes, et celles innocentes et joyeuses avec ses jeunes demi-frère et sœur, les enfants que sa mère a eus avec Neal (Courtney B. Vance), un beau-père tolérant tout juste sa présence. Des petites phrases par-ci, par-là, les médicaments et les bijoux vite rangés à peine le dos tourné traduisent bien la tension engendrée par la présence de Ben. Peter Hedges arrive même dans cette première partie à situer un contexte social ( « si Ben avait été un Noir, il aurait été en prison depuis longtemps » dit le beau-père exaspéré) et sociétal (le scandale de la prescription hallucinante d’opioïdes, la responsabilité des médecins, le silence du gouvernement). Les acteurs font le job et donnent un portrait de famille assez juste, même s’il faut bien dire que malgré ses implications personnelles, Lucas Hedges n’est pas très convaincant en junkie, trop clean pour une abstinence de même pas 3 mois…Julia Roberts délivre une partition fantastique, servie par un rôle riche où le personnage peut exprimer de multiples facettes de lui-même (la femme drôle et dynamique, la mère aimante, la wasp bourgeoise mais libre, mari noir, fréquentation sporadique de l’église, etc).
Malheureusement, comme si le réalisateur n’avait pas su comment maintenir ce rythme et cette tension, le film bascule dans une sorte de thriller improbable dont le point de départ est assez cousu de fil blanc. Tout ce qui suit n’est pas plus crédible, et ne ressemble plus qu’à un concentré de vilains clichés liés au monde des drogués (le méchant dealer, l’affreux pédophile, et on en passe) . Et Julia Roberts est cette fois en roue libre et fait ce qu’elle sait faire, une sorte de mère courage à la limite du cabotinage, lacrymale à souhait. Les intentions du réalisateur deviennent alors opaques, et les personnages, notamment ceux de Neal et d’Ivy , qu’il a méticuleusement mis en place dans la première partie disparaissent pratiquement de l’histoire pour ne plus laisser place qu’à la star, et d’une manière plus réduite, à Lucas Hedges qui se défend comme il peut.
Frappé par la toxicomanie au travers de proches, il est clair que Peter Hedges souhaitait apporter un témoignage, voire un hommage aux hommes et femmes piégés dans cet enfer, et peut-être surtout aux familles qui les soutiennent inconditionnellement tout en se méfiant d’eux comme de la peste. Mais son point de vue n’était pas suffisamment étayé, son scénario pas suffisamment robuste, et son film qui commençait d’une façon très prometteuse s’embourbe hélas dans une mélasse mélo et dénuée d’émotion vraie. Une telle émotion était autrement plus intense dans Keep the Lights On d’Ira Sachs qui traitait du même sujet. Il ne reste plus qu’à attendre et voir comment Félix van Groeningen, lui, s’en sortira avec MyBeautiful Boy.
Ben is back – Bande annonce
Ben is back – Fiche technique
Titre original : Ben is back
Réalisateur : Peter Hedges
Scénario : Peter Hedges
Interprétation : Julia Roberts (Holly Burns), Lucas Hedges (Ben Burns), Courtney B. Vance (Neal Beeby), Kathryn Newton (Ivy Burns), David Zaldivar (Spencer ‘Spider’ Webbs), Mia Fowler (Lacey Burns-Beeby), Jakari Fraser (Liam Burns-Bee)
Photographie : Stuart Dryburgh
Montage : Ian Blume
Musique : Dickon Hinchliffe
Producteurs : Nina Jacobson, Teddy Schwarzman, Brad Simpson, Peter Hedges Coproducteurs : Dianne Dreyer, Joseph P. Reidy, Margaret Chernin, Gabrielle Mahon
Maisons de production : Color Force, Black Bear Pictures, 30WEST
Distribution (France) : Paramount Pictures France
Durée : 103 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 16 Janvier 2019
USA – 2018
Sur la route de Madison appartient à ces films inoubliables, aux thèmes intemporels, aux émotions aussi fortes qu’intarissables, qui restent ancrés en nous en marquant durablement notre existence. Clint Eastwood s’empare d’une histoire d’amour, impromptue et passionnée, entre Francesca Johnson, une ménagère soumise, rêvant d’abandonner sa dure vie de fermière, et Robert Kincaid, un photographe solitaire, sans attache, parcourant le monde au gré de son travail. Un drame sublime, débordant de sentiments et de sincérité.
En 1995, après s’être consacré au genre policier et au western dans de nombreux films devenus mythiques, tels Le Retour de l’inspecteur Harry, Josey Wales Hors la loi, L’Homme des hautes plaines etImpitoyable, Clint Eastwood renoue avec la romance. Une de ses toutes premières œuvres, Breezy, abordait en 1973 la naissance d’une relation amoureuse improbable, désapprouvée par leur entourage, entre un architecte quinquagénaire et une jeune hippie.
Sur la route de Madison traite aussi la question du regard des autres, non plus vis-à-vis des préjugés familiaux mais du jugement, plus moralisateur, du comportement convenable que se doit d’adopter une femme mariée dans la société. Dans ces villes isolées où tout se sait, où les commérages de liaisons adultères occupent les conversations des cafés, une réputation se joue aux prises de risques calculées et aux rencontres hasardeuses. Clint Eastwood dénonce incidemment, par l’ostracisme de Lucy Redfield, le destin brisé de ces épouses amantes, dont le sort social a été définitivement scellé par de simples imprudences. Michael, le fils de Francesca, adopte initialement un point de vue similaire. Sans chercher à comprendre pourquoi sa mère s’est révélée infidèle, il se sent trahi et couvre le photographe d’injures et de reproches. Sa sœur, Carolyn, se montre plus curieuse et compatissante. Contrairement à ses personnages, le réalisateur ne se fait jamais juge. Il ne cherche pas à blâmer mais à raconter, à émouvoir, en dramatisant le dilemme cornélien d’une femme déchirée, contrainte à choisir entre aventure et routine, passion et raison, liberté et famille.
Chez Clint Eastwood, l’amour devient source de bouleversements existentiels. L’éternelle quête de l’âme sœur se mêle ainsi au désir irrépressible de changer de vie, de tout laisser derrière soi pour voguer vers d’autres horizons plus attrayants, aptes à ouvrir des perspectives insoupçonnées, à réaliser des rêves inespérés. Francesca Johnson, mère au foyer, ayant quitté, sur ordre de son époux, ses fonctions d’institutrice pour se consacrer aux tâches du ménage, n’aspire qu’à quitter sa difficile condition. Nostalgique de son Italie natale, elle se lasse de cette campagne trop tranquille, de son travail répétitif quotidien, voire de ses deux enfants qui lui adressent à peine la parole malgré tout son amour. L’arrivée inattendue de Robert Kincaid, un homme aussi charmant que serviable et attentionné, lui fait entrevoir la possibilité d’un amour inconditionnel, entre deux êtres égaux et complémentaires, grâce auquel elle pourrait s’épanouir et s’évader.
L’exploitation dramatique de tels conflits intérieurs inspirera d’autres œuvres cinématographiques. A peine trois ans plus tard, en 1998, dans L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, Robert Redford dessine le portrait d’une épouse confrontée par l’amour à un choix entre deux existences : celle, connue et sécurisante, dans la ville auprès de sa fille et de son mari, pour lequel elle éprouve des sentiments contradictoires, et celle, novatrice et éprouvante, dans un ranch du Montana, en compagnie du séduisant Tom Booker, un dresseur de chevaux franc et passionné. Plus récemment, Puzzle, Prix du Public au Festival de Deauville et attendu courant 2019, met en scène le personnage d’Agnès, une mère de famille obéissante et effacée dont la vie se trouve soudain ébranlée par sa découverte du puzzle, qui la conduira à entretenir une aventure amoureuse.
Quelle que soit la décision finale du protagoniste, suivant en général la raison, elle ne peut que toucher le public. Le spectateur ne peut manquer de s’identifier à Francesca, ou du moins, de compatir avec cette femme tendre et dévouée, dont les rêves d’évasion se heurtent irrévocablement à la réalité quotidienne. Ses pensées comme ses sentiments, tantôt affirmés tantôt hésitants, en deviennent d’autant plus marquants. La lutte menée par Robert Kincaid est toute aussi émouvante. S’il se présente en homme libertaire, non désireux de fonder une famille après son divorce, son amour pour Francesca ne s’éteindra jamais. Soutenant qu’une telle fusion entre deux personnes ne surgit qu’une fois, il désespère de persuader son amante de partir avec lui. Quatre jours. C’est tout ce que durera cette romance aussi éphémère qu’enflammée. Alors que le désir s’affirme, que les sentiments jaillissent, le temps s’étiole. Mais c’est là que réside toute la puissance de cet amour. Illimité, il aurait perdu de sa splendeur et de sa fulgurance.
Clint Eastwood filme ce récit tel un observateur objectif de l’intimité de ses personnages. Nul besoin d’effet marqué de mise en scène. Dans chaque plan, il laisse transpirer la joie, la tristesse, la passion, les souvenirs, crevant l’écran avec un naturel déconcertant. Emprunte de délicatesse et de sensibilité, la réalisation sublime la beauté de ce drame romanesque et envoûtant.
Au-delà de l’ivresse et de la douleur, Sur la route de Madison trace la voie de l’épanouissement d’un couple et du bonheur. Savoir s’accorder un temps d’arrêt et de réflexion, ce que décidera Carolyn. S’interroger sur la pérennité d’une relation imparfaite, comme le fera Michael, après avoir tiré une leçon de vie des mémoires de sa mère. Reconnaître la valeur du dévouement, condamnant la réalisation des rêves de l’autre, comme l’admettra Richard Johnson sur son lit de mort. Apprendre enfin à accepter le véritable amour, même infidèle, en respectant les dernières volontés d’une mère qui a tout sacrifié pour sa famille.
Les ponts couverts, le romantisme, la fièvre et les larmes de Sur la route de Madison resteront gravés dans nos mémoires comme l’une des plus poignantes et magnifiques romances du septième art. Meryl Streep et Clint Eastwood, immortalisés à jamais, feront encore longtemps battre nos cœurs.
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Richard LaGravenese
Interprétation : Meryl Streep (Francesca Johnson), Clint Eastwood (Robert Kincaid), Annie Corley (Caroline Johnson), Jim Haynie (Richard Johnson), Victor Slezak (Michael Johnson)
Photographie : Jack Green
Montage : Joel Cox
Musique : Clint Eastwood, Lennie Niehaus, Buddy Kaye
Producteurs : Clint Eastwood, Kathleen Kennedy
Sociétés de production : Malpaso Productions, Amblin Entertainment, Warner Bros. Pictures
Distributeur France : Warner Bros. France
Durée : 2 h 15
Genre : drame, romance
Date de sortie : 6 septembre 1995
Oubliez les surhommes à grandes capes et collants, les véritables super-héros sont des êtres broyés enfermés dans un asile psychiatrique. Avec Glass, M. Night Shyamalan décortique notre imaginaire et notre fascination pour ces demi-dieux, omniprésents dans le paysage cinématographique. Il conclue la trilogie initiée par Split et Incassable en embrassant pleinement des thèmes humanistes et universels.
Avant chaque visionnage d’un film de Shyamalan, on signe un contrat. Celui d’accepter le pire et le meilleur. Celui de voir de sublimes idées fourmiller à côté d’une maladresse équivoque mais d’une passion indéniable. A la naissance de Glass, il y a la construction inédite d’un univers cinématographique singulier par M.Night Shyamalan. La trilogie, désormais conclue avec Glass, débute en 2000 avec Incassable où Bruce Willis, homme ordinaire, se découvrait capable de l’impossible guidé par un mentor mystérieux en la personne d’Elijah incarné Samuel L.Jackson. Seize ans plus tard sort Split, long-métrage doucement horrifique du même réalisateur qui présentait Kevin, un être aux multiples personnalités dont une créature surnaturelle nommée la Bête. En apparence, les deux métrages n’ont rien à voir. Pourtant une scène de quelques secondes arrive à la fin de Split et apprend qu’Incassable fait partie du même univers. Trois ans après débarque donc Glass, dont la seule existence fait de ces films une trilogie reliant deux œuvres totalement distinctes.
Une trilogie inédite
Glass est donc un drôle de crossover. D’un côté, il s’habille d’une dimension horrifique et de suspens présente dans Split. De l’autre, Glass emprunte les thèmes humanistes et philosophiques qui faisaient la sève d’Incassable. Décidant de mélanger deux mondes bien distincts sur la forme, Shyamalan tente le diable. Il réussit d’ailleurs bien plus à allier les deux œuvres sur le fond qu’à proposer une identité inédite à son film. A l’image des personnalités qui habitent le corps de Kevin, les identités de deux films se disputent la première place en étant à la fois un thriller, un film de super-héros et un film d’horreur. On ne peut qu’admirer le talent de Shyamalan pour arriver à rendre le tout homogène quitte à perdre le spectateur. Plongeons quelques instants dans une anecdote très significative. A la base, le personnage de Kevin devait être l’ennemi d’Incassable. Mais le réalisateur a jugé que cela alourdirait l’intrigue et ferait perdre du temps pour développer les personnages. On comprend donc qu’avec Glass, Shyamalan décide d’aller au bout de la psychologie de son trio quitte à faire vraiment défaut à l’intrigue et à la trame générale. Après un prologue parfaitement réussi, Glass entame son segment central à l’asile psychiatrique. Et c’est à ce moment là que la cape de super-héros reste coincée et que le film arrête de s’envoler. Pendant plus d’une heure, le récit ne quitte jamais ce lieu et offre les mêmes scènes qui se répètent indéfiniment. L’ennui est inévitable alors que les discours bien trop bavards des personnages veulent nous faire croire que les super-héros n’existent pas. On peut tout de même compter sur la performance époustouflante et extra-terrestre de James McAvoy, véritable caméléon, pour s’accrocher. La présence de Samuel L.Jackson est tout aussi savoureuse et l’acteur semble toujours habité par le démoniaque Mr.Glass. Par contre, constat assez triste du côté de Bruce Willis, qui ne se contentera que de quelques lignes de dialogues et se dote d’une curieuse absence dans son propre film.
Tout comme avec Incassable, Shyamalan va jusqu’à atteindre quelque chose qui touche au profondément intime. C’est là que la démarche humaniste, au cœur de cette trilogie, prend toute son ampleur. Dans Split, la Bête a pour objectif de protéger les broyés, à comprendre les individus qui ont souffert. Il voit dans les êtres de souffrance la prochaine forme d’évolution. Les plus affaiblis seront les plus forts. C’est un point fondamental dans Glass. Lors de la scène d’interrogation entre la psy (Sarah Paulson) et nos trois super-héros et vilains, cette psychiatre va essayer de chercher un traumatisme dans chacun des personnages pour essayer de comprendre pourquoi ils sont des héros. Pour être un super-héros, il faut avoir été broyé. Dernière pierre d’une longue réflexion, Glass vient réunir les deux thématiques au cœur de Split et Incassable. Devenir et se croire super-héros devient un moyen de se dépasser et de trouver une place dans un monde auquel on ne semble pas appartenir. Dotés de capacités exceptionnelles, ces êtres n’ont aucun autre choix que de s’accepter dans leur grandeur. Contrairement à tous les films de super-héros, dans celui-là, les comics et l’imaginaire super-héroïque existent. Cela va même plus loin, selon Elijah, tous ces comics seraient inspirés de véritables êtres surnaturels. L’un des axes principaux du film va se concentrer sur le fait de démontrer que ces personnages sont en fait des fous persuadés d’être des héros après une trop grande exposition aux comics. Ainsi, Shyamalan interroge aussi notre fascination de ces personnages hauts en couleur omniprésents dans le cinéma contemporain et à grand spectacle. Pourquoi ces personnages nous fascinent-ils ? Sommes-nous des êtres broyés qui trouvent en ces figures quasi-divines quelque chose qui nous transcende ? Tout au long du métrage, le réalisateur va explorer la culture des comics et essayer d’en identifier l’essence. On retrouve la dualité existentialiste entre les vilains et les héros. Lorsque Kevin et ses personnalités découvrent qu’un sur-homme est capable de leur faire face, ils en deviennent obsédés. Dans les capacités de David Dunn résident la légitimité surnaturelle de La Bête. Si David est un super-héros, alors la Bête est bien un vilain.
Le poil de La Bête
L’important dans Glass n’est donc finalement pas de savoir si ces personnages sont véritables de super-héros mais s’ils croient l’être. Baser le suspens sur la réalité de leur nature n’est qu’un leurre. Il importe peu de savoir ce qu’ils sont réellement, ce qui est fondamental c’est de savoir s’ils vont s’accepter ou renoncer. C’était d’ailleurs tout le propos d‘Incassable. Toute la trajectoire de David Dunn constituait à savoir si ce surhomme allait accepter sa destinée de super-héros. Dans le trio, chacun possède un personnage extérieur, qui croit bien que leur ami, fils ou père est un héros. Il s’agit tout avant d’une perception. Qu’est-ce qui fait l’essence du super-héros ? Les super-pouvoirs ? Les capacités de David Dunn ou de La Bête sont bien réelles. Suffisent-elles à en faire des personnages de comics ? C’est une nouvelle fois la question de la perception qui rentre en compte. C’est au bon vouloir des personnages dans la diégèse de les considérer ou non comme des héros, mais aussi au spectateur d’accepter la nature super-héroïque du film. Dans Incassable, Elijah tenait un discours faisant l’éloge des comics comme une véritable source d’art, marginalisée et infantilisée par les détracteurs. A travers le personnage de Sarah Paulson, psychiatre qui tente de rationaliser le trio, ce message se poursuit. Elle tient à tout prix à faire comprendre que l’univers des comics n’a pas lieu d’être, empêchant alors à ces personnages de dépasser leur condition humaine pour atteindre un statut divin. « On n’a pas besoin de dieux parmi les hommes » souffle t-elle à Elijah. Dans les films de comics, toute l’intrigue se polarise autour des interactions entre les héros et les vilains. Ici, les personnages de comics font finalement bloc face aux sceptiques. Il s’agit d’une bataille de croyances et d’imaginaires pour occuper l’espace du film et donc en définir la nature. D’ailleurs, les couleurs des personnages (violet, vert et jaune) deviennent de plus en plus vives quand les personnages croient être dans un monde de comic book. Plus, les personnages rationalisent leurs comportements, plus les couleurs deviennent neutres et fades.
Depuis Incassable et l’avènement de films de super-héros, Shyamalan a précisé sa vision et veut plus que tout la partager. Quitte à alourdir considérablement ses dialogues avec des sur-explications meta pour relier tous les ressorts de l’intrigue à la mythologie des comics. C’est un pas en arrière face à Incassable qui arrivait à intégrer cette mythologie avec une grande sensibilité et subtilité. Comme paniqué à l’idée que son spectateur ne comprenne pas, le film assène maladroitement les codes des comics, utilisant la personnage d’Elijah pour les ré-affirmer de manière claire et explicite. Avec son twist final (attendu), Glass dépasse l’histoire de ces trois personnages et dresse un récit universel et existentialiste. Désormais conclue, la trilogie de Shyamalan apparaît comme un contre-champ essentiel aux multiples blockbusters super-héroïques.
Bande-annonce – Glass
Glass : Fiche Technique
Réalisation : M.Night Shyamalan
Scénario: M.Night Shyamalan
Interprétation ou doublage : James McAvoy, Bruce Willis, Samuel L. Jackson
Société de production: Buena Vista Pictures, Blinding Edge Pictures, Blumhouse Productions
Distributeur (France) : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 132 minutes
Genre : thriller, fantastique
Date de sortie : 16 janvier 2019 États-Unis
Clint Eastwood fait partie de l’histoire du western au cinéma. Après avoir imprégné la rétine de sa trogne impénétrable durant les années 60, sous les ordres de Sergio Leone notamment, l’Américain est rapidement passé derrière la caméra pour offrir sa propre vision d’un genre particulièrement codifié. En 1992, avec Impitoyable, le western atteignait un nouveau sommet, et Eastwood accouchait peut-être de l’un de ses films les plus accomplis.
L’histoire est, de prime abord, d’une simplicité déconcertante : les prostituées d’un saloon, qui ont vu l’une d’entre elles se faire défigurer par un cow-boy de la pire espèce, décident d’envoyer « le Kid » à la recherche de mercenaires qui puissent enfin les venger. William Munny (Clint Eastwood) et Ned Logan (Morgan Freeman) sont ainsi chargés de faire route pour Big Whiskey, afin de délivrer la ville de ses vermines et laver l’honneur des filles de joie.
« Hell, Will. We ain’t bad men no more. Shit, we’re farmers. »
Sombre et violent, Impitoyable se veut sans pitié avec ses personnages comme avec les codes ancestraux du genre qu’il explore. Prostitution, viol, vengeance, meurtres, corruption : tout y passe. D’un héritage parfaitement assimilé, le film entreprend sa propre déconstruction mythique.
Car Impitoyable n’est pas purement iconoclaste : il y a d’abord un retour à l’essence même du cow-boy (un homme qui s’occupe de son bétail), et une continuation certaine des codes classiques (les feux de camp, la quête de rédemption, l’aspect « buddy movie », ou encore une arrivée en train). L’arrivée en ville des trois protagonistes, dans la nuit et sous une pluie battante ruisselant sur les chapeaux, rappelle le début de La Poursuite infernale de John Ford. L’ancrage classique est là, tout le décorum est familier. Aussi les personnages, par la mise à l’épreuve de leur corps comme de leur esprit, seront les seuls artisans de cette déconstruction.
Celle-ci commence avec le regard tendrement résigné qu’Eastwood pose sur son propre personnage : il est vieux, trébuche sans cesse, grelote par temps pluvieux. L’immortel Homme sans nom d’autrefois n’est plus qu’un vieux briscard fragile. Ce n’est plus un héros qui, comme dans la trilogie du Dollar, est anonyme, presque éthéré, et d’une efficacité redoutable ; William est un fameux tueur ayant raccroché le ceinturon, célèbre autrefois, mais totalement rouillé par l’âge (il en vient même à réapprendre à tirer au six coup, à monter à cheval), bien ancré dans la terre et la boue. Avec son compère Ned, il se rappelle, nostalgique, le temps où l’ouest était à ses pieds – et où le genre du western faisait, dans un parallèle évident avec la carrière de Clint, la loi dans le paysage cinématographique).
Si la déconstruction du mythe est constante et visible tout au long du film, la scène centrale de la prison est sans doute la plus représentative. Le shérif lit le récit grand-guignolesque des aventures de English Bob, digne des meilleurs Lucky Luke ou Blueberry, mais dont les triomphes sont évidemment romancés et mensongers. « J’y étais », dit le shérif, tout en rétablissant la vérité sur ces soi-disant exploits. Sa présence casse directement la légende, puisqu’elle ramène le récit héroïque à un événement historique, à une contingence. Personne n’a été témoin des exploits d’Ulysse, mais même le shérif de quelque village perdu de l’ouest le fut pour English Bob. Ainsi choit-il de son piédestal de héros de fiction pour être ramené à une humanité plus terre-à-terre, qui fait moins rêver.
Et Clint Eastwood de faire de même, en désenchantant l’Ouest américain de ses héros dignes de romans et légendes qui ont proliféré à Hollywood, pour rétablir une froide et morne humanité sans gloire ni prestige.
« It’s just that we both got scars. »
Impitoyable est avant tout une histoire de gueules cassées, d’êtres meurtris, d’âmes et de corps infirmes. La cicatrice est d’abord physique, avec Delilah « la balafrée », avec le corps vieilli de William, les yeux myopes du Kid. Mais elle s’avère d’autant plus mentale : William est toujours hanté par la mort de sa femme, et il en rajoute en acceptant cette quête vengeresse qui trahit les promesses de retraite qu’il lui avait faites, succombant au chant des sirènes de l’héroïsme tel un alcoolique attiré par l’odeur de la gnôle.
Évidemment, toute cette entreprise n’est selon lui « que pour l’argent », et il est hors de question de retourner à la vie d’avant ; mais le spectateur n’est pas dupe, et sait tout comme lui que ce n’est qu’un prétexte pour poursuivre les chimères d’un passé révolu. « I’m just a fellow now. I ain’t no different than anyone else… No more. » Vraiment ? La vengeance de la prostituée torturée n’est-elle pas qu’un prétexte à la rédemption personnelle du héros ? En partie, oui, mais la charité et l’empathie du personnage ne sont pour autant jamais feintes.
Dès l’ouverture, nous sommes prévenus : un crépuscule (d’un homme, d’un genre cinématographique), un personnage creusant une tombe (celle de sa femme, mais par là de tout son passé, et avec lui le mythe même du cow-boy), et un arbre, dont la signification métaphorique est là aussi on ne peut plus claire (la vieillesse, le pourrissement ; mais aussi l’immense vitalité, la persévérance en son être, la sagesse). En un seul plan, tout le personnage de Clint Eastwood est construit et peut déjà être appréhendé.
À ses côtés, par contraste, le personnage de Morgan Freeman représente l’ancien temps : il n’a presque pas vieilli, toujours robuste, est encore fin tireur, n’a ni peur ni froid. Il incarne le cow-boy d’autrefois, sans faille, avec une morale elle aussi de l’époque, mais qui va se casser les dents sur le réalisme « impitoyable » de cette ère nouvelle (il ne voit pas le problème de faire une passe improvisée au saloon alors même qu’il est marié ; William, pourtant veuf, refuse, par un respect mêlé de désintérêt).
Aussi le film prend-il le parti des femmes, qui représentent le premier point de vue offert au spectateur (donc la première source d’identification), et qui sont trop souvent reléguées au rang de décor dans les westerns, voire d’objets à la disposition des hommes. Ici, à l’image du respect dont Clint fait preuve envers elles, les femmes acquièrent un statut nouveau et digne.
« I won’t kill nobody no more. I ain’t like you, Will. »
Cette déconstruction ne souhaite pas seulement détruire pour détruire : elle vise encore à une transmission, illustrée par la relation entre William et le Kid ; mais une transmission qui vise à ne pas reproduire les mêmes erreurs. La nouvelle génération sera moins héroïque, peut-être, mais sera ainsi plus humaine.
Et cela passe par la difficulté maintes fois mise en scène de tuer, chose simple comme bonjour dans le western, où l’on dégaine et tire sans faire cas des vies que l’on dérobe. Ici le shérif met à l’épreuve le timide biographe, qui n’ose évidemment pas lui tirer dessus parce qu’il prend tout à coup conscience de la gravité d’un tel acte. De même pour le Kid, qui tout du long se vante d’avoir tué cinq personnes, pour finalement, lorsque la caméra le montre achevant quelqu’un, le voir psychologiquement détruit. De même encore du côté des victimes, où l’agonie est filmée avec une particulière authenticité (on en vient à avoir de l’empathie en voyant la souffrance des pires salauds).
Eastwood met donc la figure du cow-boy face à son humanité et ses valeurs morales : tuer n’est plus aussi simple, la peur de la mort est partout, les failles sont visibles, le courage se raréfie, l’honneur n’est plus si primordial, et on ne se sort plus aussi facilement – voire plus du tout – des situations périlleuses, on meurt sans fioritures (voire sur le trône), on pleure… — l’héroïsme viril en prend un sacré coup.
Finalement, le passage de flambeau s’accomplit lors de cette magnifique séquence où William et le Kid reprennent leurs esprits, assis à côté d’un arbre (renvoyant au plan d’ouverture, illustration parfaite de la filiation), et où les deux personnages se confessent l’un à l’autre au cours d’une discussion émouvante sur la valeur de la vie. Une belle parenthèse préludant pourtant à un dénouement littéralement infernal.
« – It don’t seem real. How he ain’t gonna never breath again, ever. How he’s dead. And the other one too. On account of pulling a trigger. – It’s a hell of a thing, killing a man. You take away all he’s got… and all he’s ever gonna have. »
Avec Impitoyable, Clint Eastwood réalise le western le plus important de sa carrière de metteur en scène, et peut-être même de son époque. À l’héroïsme fantasmé des vieux maîtres, Clint répond par une froide et violente réalité, où les héros n’ont plus leur place et seuls les êtres humains, dans toutes leurs contradictions et leur fragilité, sont encore porteurs d’espoir.
Bande-annonce – Impitoyable
Synopsis : En 1880, à Big Whiskey, une petite ville du Wyoming. Delilah, une prostituée, est défigurée au couteau par un client ivre pour avoir ri de la taille de son pénis. Le shérif de la ville, « Little Bill » Daggett, un ancien tueur qui fait régner l’ordre dans la ville, impose au coupable une amende de sept chevaux à verser au proxénète. Les prostituées de la maison close, indignées par la clémence du shérif, réunissent mille dollars et les promettent à quiconque tuera le coupable et son complice.
Fiche technique – Impitoyable
Titre original : Unforgiven
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : David Webb Peoples
Musique : Lennie Niehaus, Clint Eastwood
Photographie : Jack N. Green
Décors : Henry Bumstead
Montage : Joel Cox
Sociétés de production : Warner Bros. et Malpaso Productions
Durée : 131 minutes
Genre : Western
Dates de sortie : 7 août 1992 (US), 9 septembre 1992 (FR)
Première année, dernier film de la trilogie médicale de Thomas Lilti, débarque enfin en DVD & BLU-RAY et VOD le 16 janvier. Avec ce long métrage, Lilti dépeint l’univers terrible que semble constituer la PACES, la première année de formation en médecine que seulement 20% d’étudiants auront la chance de réussir.
Avec Première année, Thomas Lilti conclut sa trilogie de médecine initiée par Hippocrate et prolongée par Médecin de Campagne. Pour mettre un terme à sa fresque médicale et hospitalière, le réalisateur décide de revenir là où tout commence : la PACES, à comprendre la première année de médecine où moins de 20% d’étudiants auront la chance de réussir le concours final et de pouvoir poursuivre leurs études. Pour établir ce récit, Lilti nous présente deux protagonistes-clés qui vont symboliser à la fois les travers et les mécanismes de cette fameuse année. D’un côté, Antoine, incarné par Vincent Lacoste qui occupait le poste d’un interne dans Hippocrate, qui passe sa première année pour la troisième fois. De l’autre, Benjamin, joué par William Lebghil, qui débarque pour la première fois dans ce monde parallèle qu’est celui des étudiants en médecine.
Car ce qui est fabuleux dans Première année, c’est la manière dont Thomas Lilti décrit un univers qui semble si familier (celui de l’université) mais qui paraît tellement loin tant les codes et les règles en sont définis. De ces grandes salles où les étudiants remplissent des QCM à un rythme quasi-industriel aux journées de révision où l’étude des mathématiques représentent des temps de pause, Première année raconte avec soin et précision cette formation entre enfer et paradis. De cet enfer surgissent la jalousie, la colère et la frustration. Au-delà d’un long-métrage sur la médecine, Première année aborde avant tout le caractère destructeur de l’ultra-compétitivité. A travers le lien entre Antoine et Benjamin, Lilti traite les sentiments de ses personnages avec pudeur, peignant une relation qui va progressivement se détériorer à mesure que l’écart scolaire se forme entre les deux étudiants. Comme Hippocrate dénonçait le manque de fonds dans les hôpitaux publics, Première année pointe un système éducatif qui forme certains talentueux médecins, tout en prenant le temps de broyer quelques étudiants au passage. Cette édition DVD reste assez classique et pauvre en suppléments. Elle ne dispose en bonus que d’un entretien avec le réalisateur et quelques scènes coupées.
Cold War, Les Frères Sisters, Leto, Une pluie sans fin…, ne manquez pas Le Festival cinéma Télérama du 16 au 22 janvier 2019, pour voir et revoir les meilleurs films de l’année 2018 ainsi que 4 films en avant-première dans 370 salles art et essai partout en France, au prix 3,50 € chaque séance avec le Pass à récupérer dans le magazine Télérama ou sur telerama.fr
Pour cette édition 2019, voici les 16 films qui reviennent dans les salles :
Quatre avant-premières sont également au programme :
La Chute de l’empire américain par Denys Arcand La Dernière folie de Claire Darling par Julie Bertuccelli Nos vies formidables par Fabienne Godet Tout ce qu’il me reste de la révolution par Judith Davis
Concours Festival cinéma Télérama : remportez des pass Télérama
DOTATIONS : 10 Pass Télérama (1 Pass Télérama permettant d’accéder à une séance du Festival cinéma Télérama à 3,50 €)
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Un beau cru cinéma attend les salles de projection en 2019. Avec le retour de Tarantino, M. Night Shyamalan avec Glass ou encore l’épisode IX de Star Wars, les cinéphiles auront de quoi faire. Après avoir forgé leurs attentes de l’an dernier sur The Shape of Water, les rédacteurs du Mag du Ciné ont cette année eu plus de mal à se décider. Si l’on espère que l’année 2019 sera aussi riche en jolies surprises et découvertes que 2018, plusieurs films sortent déjà du lot. Voici les attentes de la rédaction pour 2019 !
Once Upon a Time in Hollywood– 14 août 2019
Al Pacino, Margot Robbie, Brad Pitt, Leonardo DiCaprio… Comment peut-on mieux raconter Hollywood qu’en engageant tout Hollywood ? Avec son prochain film, l’enfant terrible Tarantino s’attaquera à la fin des années 60, qui marque à la fois l’avènement du Nouvel Hollywood et la montée du mouvement hippie protestataire. Le timing de ces deux événements n’est pas anodin du tout dans le projet de Tarantino. A travers le récit de Rick Dalton, star de western en perte de vitesse, le réalisateur veut s’attaquer au sanglant meurtre de l’actrice Sharon Tate, alors épouse de Roman Polanski, par la secte de Charles Manson. Autant dire qu’on a hâte de voir comment le metteur en scène de Pulp Fiction va pouvoir relier la fiction et la réalité pour servir son histoire. Once Upon a Time in Hollywood marque aussi une nouvelle étape pour le réalisateur, dont les deux derniers films étaient des Western. Qu’on admire sa créativité ou qu’on réprime sa violence, tous les Tarantino sont des événements. 2019 s’annonce sanglant.
Après un épisode VII assez classique, reprenant la structure narrative de La Guerre des étoiles, et un épisode VIII bien plus ambitieux mais qui aura – c’est peu dire – divisé les fans, la saga Star Wars doit arriver à une nouvelle conclusion en donnant un point final à cette « postlogie ». L’épisode IX est attendu en ce qu’il doit encore apporter réponse à bien des questions, et sceller le destin de personnages que l’on avait laissés un peu en plan après l’épique final des Derniers Jedi. Les craintes portent sans doute sur le réalisateur, J.J. Abrams, père du Réveil de la force à qui on avait reproché le manque de prises de risque et d’originalité. Car comment, après un dernier film aussi destructeur en matière de mythologie et d’attentes, envisager une suite qui aurait la même prudence que l’épisode VII ? On est en droit d’attendre, peut-être, un entre-deux : conserver la dynamique déconstructrice de Rian Johnson tout en trouvant une stabilité qui permette une conclusion… conclusive. L’épisode introductif s’était chargé de déployer un univers familier, l’épisode central l’avait dynamité pour faire table rase, l’épisode final aura la lourde tâche d’à la fois refonder une mythologie nouvelle à peine mise en chantier tout en lui donnant une forme suffisamment cohérente pour ne pas laisser un goût d’inachevé. L’enjeu est de taille, mais le résultat s’annonce aussi risqué que passionnant.
Après avoir monté une seconde fois le film et fait parler de lui en supprimant le personnage interprété par Jessica Chastain, Xavier Dolan a su faire monter l’impatience des aficionados, malgré lui. Passant d’un film au casting français cinq étoiles dans Juste la fin du monde, à un film au casting américain avec autant de stars, le prodige québécois espère frapper fort une nouvelle fois. Quand on connaît le talent du cinéaste dans ses précédents films, un nouveau projet de sa part ne peut que réjouir et créer une certaine attente. Quelle chanson va t-il réussir à mettre dans la tête de tout un public après avoir utilisé comme personne O-Zone et Céline Dion ? On espère que les images de Dolan sublimeront, comme à leur habitude, les acteurs. Mais s’il y a bien au moins une certitude sur ce projet, c’est celle-ci. En espérant que The Death and Life of John F.Donovan sera à la hauteur de ses premières productions et non du dernier en date.
Kit Harrington devant la caméra de Shayne Laverdière dans le film de Xavier Dolan, The Death and Life of John F. Donovan.
Ad Astra– 22 mai 2019
Dire qu’Ad Astra est l’un des films les plus attendus de cette année 2019, est un doux euphémisme. C’est la rencontre entre l’un des genres les plus aventureux et foisonnants par ses potentielles thématiques, la SF, avec l’un des plus grands cinéastes américains de son époque, James Gray. Pour l’instant, on ne sait pas grand chose sur le projet, au delà du fait que Brad Pitt y incarne le rôle principal, celui d’un ingénieur autiste qui part à la recherche de son père, perdu dans l’espace vingt ans après son départ pour Neptune. Il y a quelques jours, James Gray a fait monter la pression en disant que son film serait un mélange entre Apocalypse Now et 2001. Rien que cela. Mais nous faisons confiance à James Gray, pour de nouveau, nous éblouir de son élégance filmique et de sa noblesse d’écriture. L’obsession chez James Gray n’est jamais exacerbée ni exubérante : loin du dolorisme qui immerge dans le cinéma hollywoodien moderne, l’américain, lui, garde le cap d’un cinéma dont le classicisme enchante à chaque instant à l’image de son dernier film et chef d’œuvre The Lost City of Z.
Après Split et son joli succès critique et public qui a permis à M. Night Shyamalan de redorer son blason, on ne peut qu’espérer qu’il continue sur sa lancée avec Glass. Suite, 20 ans après, d’Incassable, et 2 ans après, de Split, on y verra le casting des deux films se rencontrer. Soit Bruce Willis, Samuel L. Jackson, James McAvoy et Anya Taylor-Joy tous réunis ensemble devant la caméra. Si on connait le talent du réalisateur pour mêler les histoires les plus réalistes avec un soupçon de fantastique, comme on connait son talent pour travailler la tension, on ne peut qu’être excité à l’idée du projet qu’est Glass. On a envie de se laisser surprendre par la conclusion de cette histoire de super-héros singulière où M. Night Shyamalan prend le temps de développer chacun de ses personnages. En clair on espère se faire retourner le cerveau par l’un des meilleurs conteurs du cinéma actuel.
Toy Story 4, l’inattendue histoire de jouets signée Pixar– 26 juin 2019
Il y a quelques temps déjà, deux teasers venaient confirmer les craintes de certains spectateurs et exacerber les attentes d’autres gusses. Oui, Toy Story 4 existait bel et bien, en images et sons. Le film n’allait pas sombrer dans la liste des projets officiellement en production dont le développement aurait lieu dans l’obscurité la plus totale.
Dans un monde envahi par la nostalgie et ses itérations que sont les sequels, remakes et reboots, les craintes et les attentes des spectateurs se rencontrent sur un seul et même objet de discussion : pourquoi faire une suite à une saga qui avait trouvé brillamment sa conclusion en 2010 ? Précisément : qu’est-ce que la société d’animation Pixar peut raconter de plus ? Les studios Pixar sont-ils vraiment capables de produire un nouveau volet digne de Toy Story, seule saga du studio à avoir connu des suites à la hauteur du premier volet ? Enfin, ne serait-ce pas Disney, propriétaire de la société d’animation, qui chercherait à raviver ces histoires de jouets afin d’en vendre toujours plus et donc d’engranger un important pactole de billets verts ? Cela, comme elle procède depuis quelques années avec les adaptations live de ses grands films animés ou encore avec son remake – déguisé en reboot – de Star Wars au sous-titre symboliquement fort, Le Réveil de la Force, lancé après le rachat de Lucasfilm à Lucas en 2012.
Le projet de Toy Story 4 ne semble toutefois pas dépourvu d’intérêt artistique. Pixar a décidé de concevoir, avec ce projet, une comédie romantique, de la même manière que le studio avait pensé la suite de Monstres & Cie, nommée Academy, comme un college movie. Le film serait d’ailleurs indépendant des trois premiers volets, dont le dernier venait conclure « parfaitement l’histoire de Woody et Buzz avec Andy », dixit le papa de la saga et l’un des anciens grands esprits fondateurs de Pixar, John Lasseter, qui a aussi déclaré que le projet était propulsé par une « idée passionnante ». Autre chose, le casting vocal est de retour, aux U.S. comme en France. Tom Hanks, le seul, l’unique, l’authentique (du moins semble-t-il l’être), le Woody américain, a récemment parlé d’un final historique pour la saga. Quant à Tim Allen alias Buzz L’Éclair, l’acteur a déclaré avoir été beaucoup ému par l’aventure imaginée par Pixar. Entre ces informations et les deux amusants et beaux teasers distillés en novembre, les spectateurs ont de quoi, si ce n’est pour enterrer pleinement leurs craintes, faire vibrer une certaine attente vis-à-vis de ce projet de plus en plus intriguant.
Après son pays natal et Hollywood, Paul Verhoeven semble bien décidé à installer son cinéma choc sur le territoire français. Si son coup d’essai avec Elle a été retentissant et annonçait en fanfare son grand retour sur le devant de la scène, 10 ans après l’excellent Black Book, son prochain projet intitulé Benedetta semble tout aussi prometteur. Il n’y a qu’à voir le pitch pour comprendre qu’on va assister à du Verhoeven pur jus. Tiré d’une histoire vraie, le film dresse le portrait d’une nonne lesbienne dans la Toscane du XVIIème siècle. Un sujet qui ravira la soif de subversion de ce cher Hollandais Violent, tout en offrant à Virginie Efira un rôle de femme forte comme ils sont légion dans l’œuvre du cinéaste. Le film marquera également le grand retour de Verhoeven au film d’époque, plus de 30 ans après le chef d’œuvre La Chair et le Sang. Tous les compteurs sont donc au maximum et promettent un nouveau tour de force qui se verra très certainement présenté à l’occasion du prochain festival de Cannes, histoire de secouer à nouveau la Croisette.
Psychomagie : un art qui guérit – date de sortie inconnue
Alejandro Jodorowsky n’est pas un réalisateur comme les autres. Il fait des films « pour perdre de l’argent », selon ses propres mots. La passion n’a pas de prix, aucune limite, et c’est pourquoi il ne peut jamais entreprendre des projets comme le feraient les autres. Psychomagie : un art qui guérit, est né grâce à la contribution financière des fans via un crowdfunding qui aura porté ses fruits. Ce documentaire énigmatique a de quoi laisser circonspect, surtout après avoir découvert la vidéo d’extrait envoyée en privé aux contributeurs, qui donne à voir un délire plus cryptique et farfelu que jamais, où un homme en souffrance s’adonne à une séance de quasi-vaudouisme en extérieur. En tout cas, s’il est impossible d’anticiper sur le résultat qui s’offrira à nos yeux ébahis, voir Jodorowsky disserter sur cet art inédit, entre le mentalisme thérapeutique et la méditation, ne peut être qu’une expérience encore une fois unique. On espère que le vieux singe aura encore l’énergie de conclure sa trilogie autobiographique, après La Danza de la Realidadet l’excellent Poesia sin Fin, sorti il y a deux ans déjà. Un conteur d’histoires passionné et passionnant sur à peu près tous les sujets, que l’on est bien en droit d’attendre sur un projet aussi mystérieux et alléchant que la « psychomagie ».
Portrait de la jeune fille en feu– date de sortie inconnue
Douze ans après Naissance des pieuvres, Céline Sciamma retrouve l’actrice qu’elle a fait naître au cinéma : Adèle Haenel. De quoi rendre l’attente pour ce 4e film plus qu’exquise. Le synopsis semble également éloigner quelque peu la réalisatrice de ses préoccupations premières, à savoir l’adolescence et ses multiples transformations. Cependant le féminin sera encore au centre de cet opus avec toujours une attention sur le regard, la manière de « peindre » un être, de le comprendre sans pour autant le figer tout entier. Depuis 5 ans et Bande de filles, Céline Sciamma n’a pas cessé de se mettre au service de l’enfance, des bouleversements qui s’engagent dans le corps, le cœur et la tête des êtres qu’elle décrit. On l’a ainsi retrouvée à l’écriture de Quand on a 17 ans, Ma vie de Courgette ou encore Bébé Tigre. Il ne manquait plus qu’un grand retour derrière la caméra pour un projet entièrement personnel. Céline Sciamma, qui disait rêver d’un projet plus ambitieux, plus inattendu (comme un film d’horreur disait-elle sur le mode du « pourquoi pas »), va se plonger dans un autre siècle, le 17e, et filmer la Bretagne. On imagine la force qu’elle a pu y puiser et l’on rêve de voir ce qu’elle filmera d’Adèle Haenel qu’elle avait construite tantôt farouche, tantôt destructrice et surtout fragile, tout ça en un seul film seulement. Reste à voir comment les deux carrières bien affirmées de ces deux femmes vont enfin pouvoir de nouveau faire des étincelles.
La dernière fois qu’on avait vu le duo Scorsese/De Niro c’était en 1995 avec Casino. Presque vingt-cinq ans plus tard, les deux confrères se retrouvent avec une des sorties les plus excitantes de cette année, celle de The Irishman. Le film s’offre un casting en or, avec entre autres Joe Pesci, Harvey Keitel, Anna Paquin et Bobby Cannavale. Si le film signe le retour de la collaboration entre Scorsese et son acteur fétiche, il nous donnera aussi à voir la réunification entre deux légendes du cinéma, De Niro et Al Pacino. Ils avaient déjà partagé l’écran dans le deuxième volet du Parrain, qu’on ne présente plus (sans, toutefois, partager de scène ensemble), dans le très bon Heatde Mann et enfin dans le très oubliable La Loi et l’Ordre. Le film, sous le signe des retrouvailles, est attendu au tournant, non seulement parce que les attentes des spectateurs sont immenses, mais aussi parce qu’il est produit par Netflix. Il semblerait que le film soit projeté dans quelques salles de cinéma, mais à l’heure qu’il est les informations sur les sujet se font discrètes. Il sera ensuite de toute évidence diffusé sur la plateforme de streaming, engendrant à nouveau un débat sur le sujet. Netflix accumule les grosses productions cinématographiques en ce moment, on pense à Roma de Cuarón, et The Irishman sera à nouveau une occasion de relancer cette polémique qui se place déjà au cœur des réflexions cinématographiques de l’année à venir.
On ne présente plus le personnage de John Wick. Depuis 2014, la franchise a marqué le retour à l’écran de l’iconique Keanu Reeves et la naissance d’un anti-héros repenti, contraint malgré lui à replonger dans l’univers sordide et violent de la mafia et des tueurs à gages dont il est issu. Le succès de John Wick tient autant dans ses dialogues acérés flirtant avec le tarantinesque que dans ses impressionnantes séquences de combat. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que le réalisateur, Chad Stahelski, a travaillé comme coordinateur des cascades sur la saga Matrix. La fin du deuxième film laissait John Wick dans une situation plus critique que jamais. Celui-ci a beau enfin avoir récupéré son chien, il est désormais excommunié par Winston du milieu criminel, de tous ses privilèges et protections, pour avoir tué Santino dans l’hôtel Continental, où tout réglage de comptes est rigoureusement interdit. Seul contre tous, il devra désormais fuir New-York et affronter tous les chasseurs de prime du monde cherchant à l’évincer, avec une prime de 14 millions de dollars inscrite sur sa tête. Le simple plaisir de retrouver Keanu Reeves dans son rôle de tueur à gages pourrait suffire à justifier notre attente, mais on brûle également de connaître la suite des aventures tumultueuses de ce héros aussi violent qu’attachant. Quelle que soit la suite que John Wick 3 nous réserve, il y a fort à parier que le divertissement, entre humour noir et scènes d’action, sera encore au rendez-vous.
The Favourite est l’une des attentes de cette année 2019. Le film de Yorgos Lanthimos, avec sa mise en scène qui semble toujours aussi maitrisée et son humour décapant semble être un rendez-vous incontournable, surtout pour les aficionados du cinéma du réalisateur grec. Dans le paysage cinématographique, Lanthimos, longtemps comparé à Haneke pour sa froideur et son cynisme rêches, occupe une place toute particulière: un cinéaste de l’absurde, de l’humour noir et du malaise, qui aime mélanger les genres et le réel pour s’en approprier la sève et y faire ressurgir toute l’étrangeté. Que cela soit le huis clos initiatique de Canine, la satire du couple moderne dans The Lobster ou l’horrifique et kubrickien La Mise à mort du cerf sacré, Yorgos Lanthimos attise toutes les curiosités. Et avec ce film de costumes où des courtisanes vont se battre les faveurs d’une Reine, The Favourite a tout d’un jeu de massacre jouissif où drôlerie féroce et animosité de l’humanité vont s’entrecroiser pour notre plus grand plaisir.
Depuis toujours associé au western, Clint Eastwood ne s’est pourtant frotter au genre que quatre fois au long de sa gigantesque carrière. En inscrivant ses films dans un héritage leonien, il leur donne une teinte des plus crépusculaires où la vengeance est le moteur principal. Avec L’Homme des Hautes Plaines et Pale Rider, il convoque même le fantastique. L’occasion de revenir sur ces deux chefs-d’œuvre au travers de leur approche très symbolique du mythe de l’homme sans nom.
Si l’on demande à quelqu’un ce que lui évoque le nom de Clint Eastwood, il y a fort à parier qu’on nous réponde « Western ». Malgré sa très grande carrière en tant que cinéaste, l’image du cowboy charismatique reste scotchée à ce cher Clint. Une aura qu’il s’est forgé surtout en participant à la fameuse trilogie du dollar de Sergio Leone. Trois chefs-d’œuvre du genre dans lesquels il aura joué ce rôle de l’homme sans nom, un pistolero mystérieux. Bien que Clint Eastwood ait navigué au grès des styles au cours de sa carrière en tant que réalisateur, allant du film policier au drame, le western ne l’a jamais vraiment quitté. Il en réalisera même quatre au long de sa fructueuse carrière dont un qui lui vaudra l’oscar, Impitoyable. Parmi ces quatre films, deux sont particulièrement marquants et s’inscrivent à la perfection dans un héritage leonien de la part d’Eastwood.
Le premier est L’Homme des Hautes Plaines, deuxième réalisation de l’américain sortie au début des années 70. Pour sa première incursion en tant que metteur en scène dans le western, Eastwood ne s’inspire pas des grands classiques de John Ford ou Howard Hawks. Il préfère le côté crépusculaire des westerns de la fin des années 60, exprimant le déclin d’un genre fétiche de l’industrie hollywoodienne. Il trace sa route dans le sillon de ses mentors Sergio Leone et Don Siegel, donnant naissance à une œuvre très sombre ou le thème de la vengeance prédomine. Une thématique qu’il n’aura pas fini d’exploiter au cours de sa carrière. L’Homme des Hautes Plaines reprend également ce mythe de l’homme sans nom auquel Eastwood donne à nouveau ses traits. Le film situe l’action dans la ville de Lago, qui se trouve sous le joug d’une bande de malfrats. Un étranger tout de noir vêtu va débarquer un matin et prendre les choses en main.
Une dizaine d’année après, au milieu des années 80, période sombre pour le western, Eastwood marque à nouveau un grand coup avec Pale Rider, le cavalier solitaire. Dans ce nouvel essai, Eastwood reprend un schéma d’intrigue semblable à L’Homme des Hautes Plaines. L’acteur/réalisateur s’offre à nouveau le premier rôle, celui d’un pasteur énigmatique dont le nom ne sera à aucun moment évoqué. Ce pasteur fait la rencontre d’une bande de chercheurs d’or à Carbon Canyon, se faisant harceler à répétition par les hommes de main d’un riche propriétaire minier. Encore une fois l’arrivée du pasteur semble providentielle, motivant les troupes à se dresser face à la menace. Comme pour son personnage d’Étranger, Eastwood enrobe le personnage du pasteur d’une aura mystérieuse et d’un passé aux allures troubles.
Les similitudes entre les deux protagonistes sont nombreuses, bien que leur motivation ne soient pas les mêmes. L’Étranger fait preuve d’une volonté plus vengeresse et surtout plus personnelle. Apparaissant dans un premier temps comme un sauveur, il va se jouer des habitants de la ville de Lago, quitte à les humilier. Il nomme même le nain et bouc émissaire du village, shérif. De son côté le pasteur cherche plutôt à rétablir une justice, tout en se vengeant d’un shérif accompagné de ses sbires. Dans Pale Rider, Eastwood délivre également un message écologique, le pasteur cherchant à éliminer l’exploitation minière causant des ravages à la nature. D’un côté nous retrouvons alors un homme tout de noir vêtu aux allures vindicatives et de l’autre un homme chevauchant un cheval pâle cherchant à restaurer un certain équilibre, quitte à faire justice lui-même.
Ce qui relie grandement les deux œuvres, c’est la symbolique et le mysticisme que déploie Clint Eastwood. Loin d’être des westerns classiques comme Josey Wales, L’Hommes des Hautes Plaines et Pale Rider peuvent à certains moments être assimilés au genre fantastique. La personnification du surnaturel se fait au travers de l’Étranger et du pasteur. Si elle reste assez subtile en ce qui concerne l’Étranger, celle du pasteur est évoquée dès sa première apparition à Carbon Canyon. La jeune Megan est en effet en train de lire le passage de la Bible évoquant les quatre chevaliers de l’Apocalypse, et notamment le dernier chevauchant un cheval blanc et répondant au nom de La Mort accompagné de l’Enfer. Un message prémonitoire qui annonce dès les premières minutes du film son issue dans le feu et le sang. Tout au long du film, Eastwood va alors jouer avec cette dimension religieuse du personnage. Comme un être fantomatique, ses apparitions vont se faire de façon abrupte, tout comme ses disparitions. En témoigne cet affrontement final face au shérif et ses 6 sbires, le nombre 7 ayant également une forte connotation biblique. Un duel pour le moins iconoclaste où tel un esprit frappeur, le pasteur va se débarrasser un à un de ses ennemis. Quelques paroles prononcées par les autres personnages, et notamment le shérif Stockburn faisant référence à la personne morte, suffisent à définitivement lever le doute quant à la nature sépulcrale du pasteur.
Si la mort personnifiée par le pasteur offre une justice pour la troupe des chercheurs d’or, celle que répand l’Étranger est bien plus ténébreuse. Contrebalançant avec le blanc, l’homme en noir va semer le chaos pur et simple dans la bourgade de Lago. Au fur et à mesure, on découvre que sa motivation est de venger l’ancien marshal de la ville qui a été fouetté à mort par les brigands sous les yeux du village tout entier, sans que quiconque ne soit intervenu. Ce n’est donc pas seulement les brigands qui vont subir le châtiment de l’Étranger mais la population tout entière qui va être jugée pour sa lâcheté. L’image marquante de ce film est bien évidemment celle de Lago repeinte entièrement en rouge avec « Hell » inscrit de manière funeste sur le panneau de la ville. C’est bien en enfer que va nous plonger Clint Eastwood lors d’un affrontement final au milieu des flammes où la silhouette sombre de l’Étranger apparaît et disparaît sous une musique des plus sinistres. Là encore la dimension biblique est forte, le duel final ayant des allures de jugement dernier. Alors que comme dans Pale Rider, les « qui êtes vous ? » ne trouvent aucune réponse, la sublime séquence de fin répond à cette question de la manière la plus parfaite qui soit. L’esprit vengeur y trouve ici son incarnation la plus marquante. À la manière de ces deux protagonistes, Clint Eastwood offre au western une aura fantomatique, comme un étranger dans un paysage qui n’est plus le sien, alors que le genre est en perdition. Tel un revenant, il vient asséner deux coups marquants pour y laisser finalement une trace indélébile.
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Michael Butler et Dennis Shryack
Interprétation : Clint Eastwood, Michael Moriarty, Carrie Snodgress, Chris Penn, Sydney Penny, John Russell
Image: Bruce Surtees
Production : Clint Eastwood
Société de production: The Malpaso Company
Distributeur: Warner Bros Pictures
Durée : 1H51
Genre : western
Date de sortie : 14 août 1985
L’Homme des Hautes Plaines
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Ernest Tidyman et Dean Riesner
Interprétation : Clint Eastwood, Billy Curtis,Mitchell Ryan, Ted Hartley, Verna Bloom
Image: Bruce Surtees
Production : Robert Daley
Société de production: The Malpaso Company
Distributeur: Universal Pictures
Durée : 1H45
Genre : western
Date de sortie : 23 août 1973
Retraçant la vie de l’une des plus célèbres femmes de lettres, Colette raconte l’émancipation d’une femme et d’une artiste. Pour son premier film, Wash Westmoreland a encore bien des choses à apprendre, notamment sur le rythme très inégal de son récit.
Après la reconstruction du Paris du siècle dernier dans L’Empereur de Paris, Wash Westmoreland propose une nouvelle version de la ville lumière, tout aussi réussie. Concernant les thèmes dont le film traite, deux écoles s’opposent. Au vu des défauts de rythme, on peut facilement mettre ceux-ci sur le dos de la sous exploitation des sujets secondaires que soulèvent le film et la vie de cette femme. Pourtant, il est agréable de voir que la place de la femme à cette époque, la transidentité ne sont pas les sujets principaux comme cela se voit beaucoup dans le cinéma actuel mais au contraire, en parsemant des touches légères à ce propos, le réalisateur réussit à être plus efficace. Grâce à des dialogues, des regards, ou des scènes entières consacrées à cela, les messages sont puissants bien qu’éphémères. Le film retombe très vite dans ses travers et sa lenteur. Les dialogues frappants par moments ne suffisent malheureusement pas à dynamiser et relever l’ensemble trop inégal.
Comme ce fut souvent le cas au cinéma et même ailleurs, les relations dans la création artistique fascinent. Que ce soit à travers des biopics, des films historiques ou même à coups de documentaire retraçant la vie d’un artiste, à l’image de Rodin et Claudel par exemple, cet échange entre deux êtres est souvent une valeur sûre pour intéresser un public, déjà sensibilisé au processus de création. Ici, la relation entre deux artistes s’efface au profit de celle d’une écrivain et d’un commercial profiteur et escroc misogyne, son mari. Joué par Dominique West, ce personnage est l’un des plus complexes à saisir dans son ambivalence permanente. D’un côté frappé par l’amour qu’il porte à sa femme, de l’autre écœuré par ses actes irrespectueux et souvent incohérents, le public ne sait pas quoi faire de ses ressentis envers lui. La scène qui mettra tout le monde d’accord est celle de la réussite de la première représentation de Claudine au théâtre où Willy se met à danser sur la table en chantant. Visuellement, musicalement et joyeusement réalisée, elle fait apparaître un Dominic West éclatant de joie qui contamine tout le monde autour de lui, même si son personnage peut être détestable.
Là où Stéphanie di Giusto niait la bisexualité de Loïe Fuller dans La Danseuse, Wash Westmoreland ne reproduit pas cette erreur ici et garde une certaine vérité pour montrer justement toute la liberté gagnée par Colette, au fil du film. D’une femme qui écrit dans l’ombre de son mari et sous le nom de ce dernier, à celle qui choisit librement d’aimer une autre femme et de publier en son nom, Colette est le symbole d’une époque, où les femmes ont acquis le droit de porter de simples pantalons. Elle est le genre de figure que l’on devrait enseigner en cours d’Histoire pour apprendre autre chose que celle écrite par les hommes. Dommage qu’elle soit ici interprétée par une Keira Knightley aussi peu convaincante, bien loin de son rôle dans Orgueil et Préjugés en 2005.
Colette : Bande Annonce
Colette : Fiche Technique
Réalisation : Wash Westmoreland
Scénario: Richard Glatzer, Wash Westmoreland, Rebecca Lenkiewicz
Interprétation ou doublage : Keira Knightley, Dominique West, Eleanor Tomlinson
Société de production: Bold Films, Killer Films, Number 9 films Ltd, Stillking Films
Distributeur (France) : Mars Films
Durée : 1h52
Genre : drame, biopic
Date de sortie : 16 janvier 2019 États-Unis / Royaume-Uni
À l’occasion de notre rétrospective dédiée à Clint Eastwood, retour sur celui de l’expéditif inspecteur Harry Callahan ici orchestré par son interprète : un film important dans la saga et conséquent dans l’œuvre du cinéaste.
Synopsis : Violée dans sa jeunesse par une bande de brutes de la petite ville de San Paulo, l’artiste peintre Jennifer Spencer décide de retrouver chacun de ses agresseurs et de les tuer. Entretemps, excédée par ses méthodes et soucieuse d’éviter les foudres de la presse, l’administration policière décide d’envoyer l’inspecteur Harry Callahan loin de San Francisco. Chargé d’enquêter sur un meurtre lié à San Paulo, il va faire la connaissance de Jennifer…
Vérité, justice, société, mythe et individus : a Clint Eastwood film
Dixième film de son réalisateur, quatrième volet de la saga culte, Le Retour de l’inspecteur Harry marque un tournant dans la carrière de Clint Eastwood comme dans celle du personnage Harry Callahan. Le cinéaste apporte ici son lot de nuances au personnage en le confrontant non pas à un tueur fou ou à un gang de vigilantes expéditifs, ni même à un groupe terroriste dirigé par un vétéran du Vietnam, mais à une tueuse en série. Pas à une simple serial killer qui assassine pour le plaisir, mais à une victime qui se venge d’un crime impuni. Elle se nomme Jennifer. Elle et sa jeune sœur (lycéenne au moment des faits) ont été violées et passées à tabac par un groupe de jeunes de la petite ville de San Paulo. Le crime resta impuni, l’un des jeunes étant l’enfant unique du chef de la police. Les deux victimes souffrent d’un syndrome post-traumatique, la plus jeune subsistant toutefois dans un état végétatif depuis l’événement. La plus vieille, Jennifer, est une jeune artiste dont les peintures sont imprégnées par la violence et la souffrance vécues auparavant. Ses tableaux semblent même être peints pour lui rappeler le drame vécu et consolider sa détermination à se venger. Le récit en rape & revenge du personnage de Jennifer croise l’aventure policière de Callahan. Ce qui permet au cinéaste de réfléchir son personnage de flic aux méthodes musclées, et de poser, comme pour chacun de ses films, des questions de société.
Jennifer Spencer : « Vous êtes un flic ou l’ennemi numéro 1. »
Harry Callahan : « Les deux, selon certains. »
« Vraiment ? Qui ? » – « Oh les guignols qui me donnent des ordres. Et qui ont le cul vissé sur leur chaise. » – « Pourquoi ? »
« Question de méthodes. Tout le monde veut des résultats, mais personne ne veut faire ce qui doit être fait pour les obtenir. » – « Tandis que vous ? » – « Je fais ce qu’il faut. »
« J’en suis contente, Callahan. Mais votre espèce est en voie d’extinction. Notre époque ne connaît qu’une caricature de justice. Aujourd’hui, tout est admis. Et si vous vous faites prendre, il y a toujours des renvois, des non-lieux et des magouilles. Est-ce que j’ai l’air profonde ou ennuyeuse ? Vous devez l’entendre souvent, ce discours. » – « Non, pas assez souvent. »
Le premier véritable dialogue entre Jennifer Spencer et l’inspecteur peut paraître cocasse et surtout brutal. Néanmoins, il y a bien une rencontre ici, qui n’est pas simplement un échange de charmes, mais un croisement d’idées. Harry est une espèce en voie de disparition dans un monde corrompu dans lequel la loi peut protéger les criminels et oublier les victimes. C’est le cas de Jennifer et de sa sœur, comme de la jeune prostituée assassinée par un vieux mafieux pervers dont le cœur lâchera face à une fausse preuve (un coup de bluff de Callahan) de sa culpabilité. La fille assassinée avait été massacrée, le corps était alors méconnaissable, et tout lien direct avec son assassin, malgré une culpabilité évidente, avait été diablement effacé par le salaud. Plus tard dans le film, Eastwood élargit son propos avec la découverte d’un fait important : les crimes sur les personnes de Jennifer et sa sœur ont été cachés par le chef de la police en personne. La question est posée : qu’advient-il de la femme dans un monde régi par les hommes ? Une nouvelle nuance est apportée à la réflexion avec le procès d’un jeune salaud qui s’en tire à bon compte. Cela parce que la juge a préféré prendre en compte le vice de procédure dans l’enquête de l’inspecteur plutôt que la culpabilité factuelle du saligot mise en lumière par les recherches de Callahan. La loi n’aurait-elle donc pas de limites ? Idem pour son exercice majoritairement géré par la gente masculine à l’époque (et peut-être encore aujourd’hui) ? La réponse de l’inspecteur Harry est humaine. Alors que l’un des derniers agresseurs vivants de Jennifer Spencer – un passionné de violence raciste et récidiviste – est emmené par la morgue, l’inspecteur avance vers elle, dont la colère monte à chacun de ses pas. « Et maintenant ? » dit-elle. « Maintenant, je vais… », elle le coupe : « Me lire mes droits ? Quels sont mes droits exactement ? Qui se souciait de mes droits quand on me battait ? Et des droits de ma sœur quand on la brutalisait. Il y a une chose nommée justice. Était-ce juste qu’ils soient libres ? Vous ne comprendrez jamais, Callahan.» L’inspecteur reste silencieux.
Il prend la décision de ne pas l’arrêter, et mieux que ça, fait passer le cinglé pour le responsable de la série de meurtres. La barrière de la loi est alors franchie par l’inspecteur qui jusqu’ici flirtait avec ses frontières. Mais doit-on traiter de criminel cette victime d’un crime impuni et lourd de conséquences qui a décidé de juger, condamner et exécuter ces éléments toxiques ? Entre les exécutions conséquentes et l’énième agression du fou dangereux, n’a-t-elle pas assez souffert ? On pourrait toutefois retourner la question : certains des agresseurs méritaient-ils tous leur sort ?
Changement important de point de vue pour la saga qui devient ici féminin.
Le film de Clint Eastwood se révèle encore une fois tout en nuances. Tous les coupables de cet ancien événement criminel n’en sont pas restés fiers et pervers, animés par une sorte de gêne du mal. En effet, l’un d’entre eux, le fils du chef de la police, ne s’en est jamais remis et est devenu, comme la sœur de Jennifer, végétatif. Ne pouvant s’excuser d’un tel acte et de son impunité, ne pouvant plus attendre de revoir les victimes et d’affronter sa culpabilité, le jeune homme s’est tiré une balle dans le crâne. Il a survécu et reste dans une sorte de stase sur sa chaise roulante. La rencontre entre Jennifer et l’homme est bouleversante, notamment grâce à l’arrivée et l’explication du père, formidable Pat Hingle, qui regrette sa corruption tout en la justifiant par son amour inconditionnel pour son fils unique. La loi a donc été tordue et bâillonnée par le poids des sentiments d’un homme de justice. Mais le sentiment d’injustice vécu par le fils a fini par une sorte d’auto-justice douloureuse et tragique. Il y a ainsi des victimes là où on n’en attend pas. Et il est de même pour le besoin de rendre justice soi-même.
Il y a un deuxième agresseur qui tente d’oublier le drame et d’éviter tout lien avec le groupe afin de vivre de façon « respectable ». Il essaiera de se justifier face à Jennifer, et l’explication l’entrainera à sa perte. Il était jeune, saoul, il n’était pas conscient du mal qu’il faisait. Mais aujourd’hui il est devenu « respectable », il est un entrepreneur avec une certaine notoriété publique, et surtout, il a de l’argent. Le discours de l’homme est révélateur : il ne désire pas tant s’excuser et assumer sa culpabilité que l’occulter afin de protéger sa situation qui lui permet d’acheter le silence de la victime et de chiffrer sa souffrance. Sa corruption le perdra. Toutefois, méritait-il la peine de la mort mise à exécution par Jennifer Spencer ?
Beaucoup ont pu penser que la peine mortelle réservée aux salauds relaxés par la juge ou non mis en péril par le travail inefficace de police était le fruit réflexif d’Eastwood. Mais il suffit juste de regarder le film pour remarquer que les morts ne s’amoncellent pas autour d’un Callahan qui chercherait nécessairement le combat. Ici les saligots meurent après avoir cherché la mort d’innocents et de l’inspecteur qui ne fait qu’employer le principe de légitime défense. Droit qui tient surtout du bon sens pour le héros et cinéaste qu’on sait libertaire : « Vous devez croire en une égalité totale. Les gens devraient pouvoir être qui ils veulent et devraient pouvoir faire ce qu’ils veulent, tant que cela ne nuit à personne ». Une approche du monde qui traversera la suite de sa carrière de cinéaste, d’Impitoyable à American Sniper, en n’oubliant pas Mystic River qui viendra remettre en question le self-justice, geste malheureux qui peut devenir pleinement tragique s’il est fondé sur des préjugés et mensonges, et non pas sur la vérité.
La vérité, comment la révéler en tant que cinéaste ? Eastwood filme le visage de Sondra Locke, se concentre sur son regard qui nous projette, en un fondu enchainé, au moment de l’événement criminel vécu par elle et sa jeune sœur. Lorsqu’elle se tient devant l’agresseur devenu entrepreneur, le montage confronte des images subjectives tirées de l’expérience de Jennifer face à son agresseur et le même homme aujourd’hui se tenant devant elle avec ses propos plus ou moins subtils de bonhomme « respectable » profondément corrompu.
Une imagerie qui n’est pas sans rappeler les deux mentors du cinéaste Clint Eastwood, soit Don Siegel et Sergio Leone.
Cette manière de révéler les souvenirs de Jennifer Spencer n’est pas sans rappeler celle de Don Siegel, réalisateur du premier Dirty Harry et cinéaste avec lequel Eastwood tourna cinq fois, aussi considéré comme l’un de ses mentors en tant que cinéaste. On peut notamment retrouver ce geste cinématographique dans Les Proies où souvenirs et fantasmes sont projetés via ces visages. Le fait d’employer des outils chers à son mentor comme de reprendre une colorimétrie proche du premier film dans son Retour de l’inspecteur Harry ne tient pas du simple acte nostalgique. La vérité et la justice sont intimement associés chez Eastwood, et il s’agit pour son mentor comme pour ses personnages, de les considérer avec la plus grand justesse possible. Par l’hommage pour Siegel, et aussi pour la vérité de l’importante influence sur lui. Quant aux personnages, Eastwood remodule ses grandes figures archétypales américaines en les nuançant, soit en leur rendant leur complexité d’individu, que ce soit pour le justicier solitaire de Dirty Harry et de la trilogie du Dollar ou pour le groupe pour lequel tout semble sourire dans Jersey Boyssans oublier le vieux con raciste dans Gran Torino. C’est dans ces tentatives de capter la vérité des personnages qu’Eastwood construit les représentations les plus justes du monde qui l’entoure. Et comme souvent chez le cinéaste, la reconstruction cinématographique des différents quotidiens des protagonistes les confronte aux attentes et aux règles sociétales. Soit un ensemble de lois auquel les individus eastwoodiens vont devoir faire face : Harry va franchir certaines limites ; le vieillard de Gran Torino tente un coup de bluff afin de réveiller l’esprit de la loi ; l’un des trois soldats ; l’un des trois soldats du trio principal de Mémoires de nos Pères, outil de propagande peu à peu oublié, va chercher à rétablir la vérité chez de vieux parents. Enfin, lors de la bataille d’Iwo-Jima dans Lettres d’Iwo-Jima, des soldats japonais ne vont pas s’en tenir au code impérial qu’on pourrait résumer vulgairement ainsi : « la mort honorable au combat ou hara-kiri contre la honte de la reddition ».
L’humain en tant qu’individu complexe est au centre du cinéma d’Eastwood. S’il est véritablement démystificateur, le cinéaste peut cependant être perçu comme un reconstructeur de la mythologie américaine. Dans le cinéma de Clint Eastwood, le mythe meurt pour en ressortir ravivé par la vérité, la justesse et les nuances apportées par le cinéaste. Et il en est de même pour ce grand mythe de la protection du peuple par la loi et les institutions à son service. Le cinéma d’Eastwood n’appelle toutefois pas à la révolution. Il tend à (r)éveiller, chez ses personnages comme ses spectateurs, une émancipation citoyenne de tous les diktats sociaux, qu’ils soient institutionnels, religieux, ou moraux.
Méconnu ou mésestimé, Le Retour de l’inspecteur Harry se doit d’être redécouvert. Film important dans la saga Callahan, long métrage conséquent dans l’œuvre du cinéaste, Sudden Impact (titre original du film) est enfin un thriller d’une efficacité redoutable grâce à l’orchestration formelle liée à la rigueur narrative de ce grand monsieur nommé Clint Eastwood qui allait, dans les années qui suivirent, enfin être reconnu à sa juste valeur. Une reconnaissance récemment nuancée par un sombre nuage de méconnaissance et d’ignorance (1) vis-à-vis d’un riche cinéma âgé de 48 ans et de son énergique et humaniste cinéaste jeune de 88 ans.
Bande-annonce – Le Retour de l’inspecteur Harry
Fiche technique – Le Retour de l’inspecteur Harry
Titre original : Sudden Impact Réalisateur : Clint Eastwood
Scénario : Charles B. Pierce, Earl E. Smith, Joseph Stinson, d’après les personnages créés par Harry Julian Fink & Rita M. Fink
Interprétation : Clint Eastwood, Sondra Locke, Pat Hingle, Bradford Dillman, Jack Thibeau, Albert Popwell
Production : The Malpaso Company
Distribution : Warner Bros Pictures
États-Unis – 1983
(1) Lire les retours politisant American Sniper ; jeter un œil à la tourmente de bêtises (notamment constituées par une droitisation bête et méchante du personnage par certains commentateurs plus qu’ignares sur la carrière et la vie du bonhomme) qui a suivi son maladroit sketch de la chaise vide ; entre autres. N’hésitez pas à lire l’intéressant retour de Hasthable sur la réception du film précité et du sketch par la presse française nationale.