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Bloody Sunday #6 : Schramm de Jörg Buttgereit

Alors que Le Mag du ciné est en plein mois consacré aux tueurs en série, c’est le moment pour Bloody Sunday de mettre à l’honneur un meurtrier des plus particuliers, Lothar Schramm. Issu de l’esprit dérangé du pape du cinéma extrême allemand, Jörg Buttgereit, Schramm est une plongée tétanisante dans le quotidien et surtout l’esprit d’un tueur aux nombreuses perversions.

Nous plonger dans la tête d’un tueur en série particulièrement dérangé est monnaie courante au cinéma. On peut penser au film culte de William Lustig, Maniac, dans lequel il nous emmenait en compagnie de Joe Spinell dans les méandres de l’esprit torturé d’un serial killer adepte de victimes féminines. Si l’on pense aux Américains dans un premier temps, qui ont su populariser de grandes figures de tueurs en série dont Hannibal Lecter reste certainement la plus emblématique, l’Europe n’est pas en reste non plus. Notamment chez nos voisins d’outre-Rhin dont le cinéma est encore aujourd’hui bien trop méconnu. Pourtant le cinéma allemand regorge de pellicules étranges et malsaines, et deux films ont particulièrement chamboulé leurs spectateurs. Le premier dispose par ailleurs d’une aura culte, en partie grâce à ce cher Gaspar Noé qui s’en serait inspiré pour Irréversible. Il s’agit d’Angst, ou Schizophrenia, le tueur de l’ombre dans nos contrées. Une expérience qui malmène son spectateur le plongeant dans le cerveau d’un meurtrier libéré de prison et qui ne cherche qu’à recommencer. Du cinéma immersif dont les mouvements de caméra acrobatiques traduisent avec ampleur la folie qui règne au sein de son protagoniste.

Le deuxième film, qui est celui qui nous intéresse aujourd’hui, est un peu plus confidentiel, mais tout aussi déstabilisant. Réalisé en 1993, Schramm est le 4ème long-métrage d’un cinéaste du nom de Jörg Buttgereit. Adepte de films chocs, le réalisateur allemand s’est fait un nom dans le cinéma underground avec des œuvres toutes plus subversives les unes que les autres. Son plus grand fait d’arme et premier film répond au doux nom de Nekromantik et met en scène un couple de nécrophile. Interdit dans de nombreux pays, Nekromantik obtient un statut culte parmi les aficionados de peloches obscures. Le thème de la mort est omniprésent dans l’œuvre de Buttgereit. Son deuxième long, Der Todesking la met également sur le devant de la scène. Le film est une série de sketchs basé sur les jours de la semaine nous faisant découvrir chaque fois une nouvelle façon de mettre fin à son existence. Là encore, le cinéaste cultive une aura malsaine, en témoigne cette image du cadavre en décomposition entrecoupant les saynètes. Le film secoue et les diverses expérimentations de Buttgereit au niveau de la mise en scène rajoute une couche à l’atmosphère lugubre que dégage Der Todesking. En offrant ensuite une suite à son classique Nekromantik, Buttgereit devient au détour de trois films l’une des grandes figures du cinéma extrême allemand et même mondial.

Comme d’habitude, la mort est un des thèmes majeurs de Schramm. Schramm, c’est un chauffeur de taxi solitaire, dont la seule amie est une prostituée qui habite en face de chez lui. Schramm est aussi un tueur en série, dont les différents meurtres lui ont valu le surnom de Tueur au rouge à lèvres par les journalistes. Cependant ce n’est pas la préparation des meurtres qui intéresse ici Buttgereit. Les meurtres sont même très secondaires, Buttgereit ne montrant Lothar Schramm passer à l’action qu’une seule fois, en assassinant des démarcheurs religieux venu propager la bonne parole chez lui. Une scène certes sanglante, sauvage et violente, mais qui n’est rien comparée au reste du long-métrage. Comme dans Maniac ou Angst, c’est la psyché de son personnage qui intéresse vraiment Buttgereit. Tout au long des 1h05 du film, le cinéaste germanique nous plonge dans le monde tortueux de Lothar Schramm de la façon la plus viscérale qui soit. Perpétuant ses expérimentations formelles déjà abordées dans Der Todesking, Buttgereit donne naissance à un cauchemar empli de perversion caractérisant son protagoniste. Le montage, dans un premier temps, développe une sensation labyrinthique dans le récit, Buttgereit montrant différents moments de façon quasi-kaléidoscopique, obligeant le spectateur à assembler lui-même les pièces du puzzle et à comprendre la chronologie de son histoire, ce qui est fantasmé, ce qui est halluciné.

https://www.youtube.com/watch?v=Fo0B2X_Kh4U

La force de Schramm est justement d’osciller constamment entre un réalisme sordide, redoublant l’aspect dérangeant du film  et cet aspect cauchemardé des névroses et autres angoisses de son personnage. Derrière son côté monsieur tout le monde, Lothar Schramm est un être dévoré par de nombreuses perversions sexuelles, sadiques et masochistes. Malgré le côté choc de certaines séquences, elles ne semblent pourtant jamais gratuites et servent constamment à dresser le portrait de son sujet. La longue scène de sexe où Schramm baise de façon frontale sa poupée gonflable tout en écoutant les râles de jouissance de sa voisine témoigne de sa profonde solitude et de son inadaptation à la société. De la même façon, la séquence la plus extrême où Schramm s’enfonce des clous dans le prépuce présente le conflit intérieur du personnage et agit comme un châtiment qu’il s’inflige à lui-même pour punir ses actes criminels. Buttgereit ne laisse à aucun moment place à l’imagination et n’hésite pas à tout filmer de façon la plus brute possible, mettant le spectateur particulièrement mal à l’aise face aux images.  De l’aspect même des images suinte un réalisme renforçant le malaise de certaines séquences. Buttgereit ne cherche jamais à esthétiser à outrance ce qu’il filme, optant pour une approche quasi-documentaire. Il y dépeint un monde empli de désespoir, montrant des suicides ou la voisine de Schramm obligée d’accepter les lubies les plus glauques de vieillards pour survivre.

À côté de ce témoignage du quotidien dérangé d’un tueur, Buttgereit insuffle un aspect hallucinogène au travers d’angoisse et de fantasme dont Schramm est victime. C’est d’ailleurs au travers de ces séquences que les saillies expérimentales de Buttgereit sont les plus fréquentes. Distorsion de l’image, ralenti, montage dédaléen, il est parfois difficile de faire la part entre le réel et l’imaginé. On découvre avec stupéfaction Schramm se réveiller avec une jambe sectionnée, puis on le voit ensuite déambuler avec une prothèse à la même jambe. Il plonge même dans le Body Horror avec cette étrange créature ressemblant à un vagin-arachnide que n’aurait pas renié David Cronenberg, symbolisant la relation toute particulière de Schramm au sexe. L’horreur n’est pas toujours de mise et offre quelque moments de répits, où Schramm arrive à s’échapper de sa condition au travers de rêveries le voyant valser avec une femme. En maniant les images, Buttgereit triture le cerveau de son spectateur quitte à le retourner comme celui de Lothar Schramm. Même si le film ne dure à peine plus d’une heure, il reste une expérience poussant le public dans ses derniers retranchements, un visionnage qui se veut traumatique et qui y arrive par tous les moyens possible. Plus que de montrer des meurtres révoltants, c’est bien en disséquant avec attention la psyché complètement rongée par la mort, la pestilence et les perversions que Buttgereit déstabilise les esprits. Avec Schramm, Buttgereit atteint un certain paroxysme dans son cinéma, une sorte d’oeuvre somme où il arrive à allier à la perfection l’aspect extrême avec la consistance de son récit.

Schramm- Bande Annonce

Schramm – Fiche Technique

Réalisation : Jörg Buttgereit
Scénario : Jörg Buttgereit et Franz Rodenkirchen
Interprétation : Florian Koerner von Gustof, Monika M , Xaver Schwarzenberger, Micha Brendel, Carolina Harnisch
Photographie : Manfed O. Jelinski
Musique : Max Müller, Gundula Schmitz
Montage : Jörg Buttgereit
Société de production : Jelinski et Buttgereit
Genre : Horreur
Durée : 65 minutes
Date de sortie : 31 décembre 1993

Allemagne – 1993

Les scénarios de Nolan : anatomie du suspense

Dans une récente interview, Robert Pattinson qualifiait de « massif » le nouveau projet de Christopher Nolan. L’acteur, qui a obtenu l’immense privilège de lire le script, affirmait avoir découvert « la chose la plus dingue » de ces dernières années. Si le film n’a pas encore de titre, il devrait sortir en France en juillet 2020. En attendant de le découvrir, Le Magduciné revient aujourd’hui sur les méthodes d’écriture de ce cinéaste hors normes. Les scénarios de Nolan, riches et innovants, constituent la marque de fabrique d’un réalisateur qui a su, par du cinéma d’auteur comme des blockbusters, imposer son style narratif à Hollywood. Analyse.

Impossible de décrypter les histoires de Christopher Nolan sans évoquer son frère Jonathan. Les deux hommes, qui ont collaboré à la conception des scénarios de Memento, du Prestige, de The Dark knight : le chevalier noir, de The Dark knight rises et d’Interstellar, unissent régulièrement leurs talents pour forger des films sombres et cérébraux.  Qu’il travaille seul ou avec son frère, le thriller noir et la science-fiction restent les deux genres de prédilection du réalisateur. Ils lui permettent de créer des univers, d’explorer les tréfonds de l’âme humaine tout en construisant une intrigue à tiroirs, empreinte de suspense et de rebondissements.

1. Un labyrinthe des temporalités

Plus que tout autre metteur en scène, Christopher Nolan s’est imposé comme un cinéaste du temps. Jouer sur l’accélération du rythme, lancer une course contre la montre constitue chez lui un véritable leitmotiv. Une source intarissable de suspense aussi stupéfiante qu’éprouvante pour les spectateurs. Une atmosphère pesante exacerbée par le son inéluctable du « tic-tac » de l’horloge, qui s’invite insidieusement dans les bandes-originales d’Interstellar et de Dunkerque.

Le temps reste une figure centrale dans les scénarios de Nolan. Personnage invisible, ressort dramatique,  il est pleinement exploité par une volonté affichée de déstructurer la chronologie. Si l’on excepte la trilogie Batman (Batman Begins, The Dark Knight : le chevalier noir, The Dark Knight rises), aucun film du réalisateur ne s’ouvre par le début du récit. Lancer sur la fin, imbriquer les temporalités, construire à l’envers font partie intégrante des méthodes d’écriture des frères Nolan. Un parti pris aventureux qui présente l’avantage de faire réfléchir un public actif. Découvrir une oeuvre de Christopher Nolan, c’est replacer les pièces d’un puzzle, résoudre une énigme, retrouver son chemin dans le dédale des temporalités.

Au commencement, une fin mystérieuse…

Toute la philosophie de Christopher Nolan a été exposée dès Following et Memento, deux films d’auteur à petits budgets. La première scène d’un film possède une fonction essentielle : poser une atmosphère intrigante dont les tenants et aboutissements paraissent insaisissables. En débutant par une séquence avancée dans la chronologie du récit, le réalisateur instaure d’emblée le suspense.

Inception s’ouvre sur la capture de Cobb par les hommes d’un Saito vieilli. Cobb lui rappelle leur jeunesse, le marché qu’ils ont passé ensemble pour le convaincre de « revenir ». Située dans l’histoire juste avant le réveil des deux personnages dans l’avion, cette ouverture suggère déjà que le plan prévu a mal tourné. Elle prendra tout son sens pour le spectateur un peu plus tard, lorsque la frontière poreuse entre le rêve et la réalité aura été révélée. Les premières images d’Interstellar s’intègrent également à la toute fin du film, à l’ère où l’Humanité a déjà quitté la Terre et se souvient de l’horreur des conditions de vie. Elles soulèvent directement le mystère principal du film : la façon dont l’Homme a accompli avec succès un voyage interstellaire. De même, Following commence par une discussion entre un policier et Bill, dans lequel ce dernier tente de prouver qu’il a été manipulé par un cambrioleur meurtrier. Ici encore, l’enjeu du film ne réside pas dans une issue donnée d’avance mais dans la manière dont les personnages vont inexorablement y être portés.

La déstructuration des temporalités chère à Christopher Nolan ne sert cependant pas qu’à capter l’attention du public dès les premières minutes. Tout au long des films, elle accentue la tension et la dramaturgie.

L’imbrication des temporalités

Même lorsque l’histoire conserve un déroulement relativement linéaire, Nolan décompose ses récits en entremêlant des temporalités distinctes. Dunkerque se démarque par l’utilisation de trois lieux, la terre, la mer et l’air, au sein desquels les personnages évoluent respectivement pendant une semaine, un jour et une heure. Ce cadre spatio-temporel, précisé à l’écran, exprime sans détour la volonté du réalisateur de jouer avec la chronologie. Plus frappant, Inception emboîte trois niveaux de rêve soumis chacun à leur propre temporalité, allant de quelques secondes à plusieurs heures, voire des années. Dans un montage alterné s’exécutent ainsi trois actions simultanées : la conduite périlleuse du van par Yusuf, la lutte au corps à corps d’Arthur dans les couloirs de l’hôtel et les combats dans la neige de Cobb, Saito, Eames et Fischer. Le célèbre tesseract d’Interstellar symbolise littéralement cette imbrication des temporalités. Il donne simultanément accès à Cooper à l’infinité vertigineuse de tous les instants écoulés dans la chambre de sa fille.

L’installation de cette chronologie éclatée, multipliant des présents concomitants, accentue le suspense et les effets dramatiques de l’écoulement du temps, des erreurs de timing. Dans Interstellar, le redémarrage en une heure du moteur détrempé de la navette spatiale, posée sur la planète d’eau, coûte une dizaine d’années d’attente à l’Humanité. Le passage du temps entraîne des conséquences toutes aussi tragiques dans Dunkerque. Il représente même l’ennemi le plus perceptible lorsque les soldats attendent, cachés dans un navire percé, la montée de la marée, ou espèrent, bloqués sur la plage, l’arrivée des bateaux avant le prochain raid aérien. Inception ne déroge pas à cette règle quand on sait que rater une « décharge » de réveil peut laisser un personnage coincé dans un niveau de rêve. La mission de Cobb repose elle-même sur le respect d’un timing précis, sans lequel l’idée ne pourra pas être implantée dans l’esprit de Fischer avant l’écroulement du rêve.

En allant encore plus loin sur la déconstruction du temps, Christopher Nolan fait parfois de la chronologie le miroir même du thème central de ses films.

La chronologie conceptuelle

La construction des scénarios de Memento et du Prestige reste la plus innovante, voire expérimentale, dans la filmographie de Christopher Nolan. Cette complexité ne délaisse pas pour autant la compréhension de l’histoire, puisque le réalisateur donne toujours aux spectateurs les clés de lecture pour ne pas se perdre dans l’ordre chronologique du récit.

  • Memento : le puzzle mémoriel

Le sujet principal de Memento, exprimé dans son titre, est évidemment la mémoire. Il se situe au cœur du film car le personnage principal, Léonard ou Lenny, souffre de troubles mentaux. Plus précisément, il ne possède pas de mémoire à court terme. Il ne peut donc enregistrer de nouveaux souvenirs et efface, toutes les dix minutes, ce qu’il vient de vivre. C’est en dépit de ce sérieux handicap que Lenny tente d’accomplir sa mission : retrouver et tuer le violeur et le meurtrier de sa femme. Le thème de la mémoire compose la structure même du film, la rupture de chronologie des scènes faisant constamment appel à la mémoire du spectateur. Tout comme Lenny, le public doit reconstituer un véritable puzzle mémoriel.

Derrière l’apparent désordre des scènes de Memento, au départ très déstabilisant, se cache en réalité un cadre parfaitement logique, un rythme redondant se reproduisant tel un refrain. La chronologie sépare deux lignes temporelles simplement reconnaissables. La ligne A, en couleurs, constitue l’axe de développement du récit. La ligne B, en noir et blanc, se déroulant avant la ligne A, présente Lenny seul dans sa chambre et permet d’appréhender l’ampleur de la pathologie du protagoniste. L’histoire du film se raconte donc en deux temps alternatifs : un récit qui débute par la fin et remonte le passé et des scènes en noir en blanc antérieures qui se suivent. Ce code de compréhension est donné par le réalisateur dès le début du film. La première scène s’arrête en effet sur Lenny tenant une photo d’un corps avant de remonter en arrière et de montrer le personnage tirer.

La structure de Memento se présente ainsi :

– scène A en couleurs
– scène B en noir et blanc
– scène A – en couleurs, précédant la scène A
– scène B + en noir et blanc, continuant la scène B.

Cette forme s’apparente aux rimes croisés utilisés en poésie, à savoir A B A B. Sauf qu’ici, le deuxième A précède la scène du premier A alors que le deuxième B succède à la scène du premier B. Ce schéma constitue notre propre mémento pour suivre l’histoire, une fois le premier cycle achevé. La jonction entre ces différentes scènes s’effectue par le procédé des inserts, c’est-à-dire ici, la reprise d’images déjà montrées précédemment. Au sein de la ligne A, le début de la scène A est ainsi identique à la fin de la scène A -, ce qui nous permet d’imbriquer l’ordre des événements.

Ce traitement chronologique, outre son originalité, assure l’existence d’un suspense énigmatique autour d’une histoire qui, racontée du début à la fin, aurait perdu beaucoup de son intérêt. Il crée en outre, par le travail de mémorisation, un lien permanent entre Lenny et le public en renforçant notre compassion pour le personnage.

  • Le Prestige : le tour de magie

Le Prestige relate la rivalité obsessionnelle opposant deux magiciens, Alfred Borden et Robert Angier, à la fin du XIXème siècle. Le film débute par une exposition des trois étapes d’un tour de magie. Dans « la promesse », le magicien présente au public une chose semblant ordinaire. Il la transforme ensuite pendant le « tour » en quelque chose d’extraordinaire. Mais le paroxysme du numéro reste le « prestige », durant lequel se déroulent des « coups de théâtre » ou un « événement spectaculaire ».

Cette description préalable est évidemment loin d’être anodine puisqu’elle constitue la base même de construction du scénario. Dans le film, la « promesse » correspond à l’essor de l’antagonisme entre les deux personnages. Le « tour » se rattache au spectacle de l’homme transporté accompli par Borden, dont Angier et le public recherchent désespérément l’explication. La révélation de la vérité sur le personnage de Borden et sur les méthodes de réalisation des tours, twist final du film, représente enfin le « prestige ».

La succession de ces trois étapes se déroule selon une chronologie non linéaire, alternant le présent marqué par le procès de Borden et le passé consacré à la compétition entre les deux magiciens. Ce schéma favorise la duperie du spectateur en lui cachant des éléments essentiels jusqu’à l’ultime retournement. Christopher Nolan n’a donc pas réalisé qu’un thriller à suspense ancré dans l’univers de la magie. Par une intelligente mise en abyme, il a lui-même joué un véritable tour au spectateur, manipulé comme l’audience d’un grand prestidigitateur. Ce n’était pourtant pas faute d’avoir incité le public, dès l’introduction du film, à se montrer attentif…

La fin de tous les possibles

Qui ne se souvient pas de la fameuse toupie qui tourne ? L’ultime image d’Inception aura fait couler beaucoup d’encre et torturé bien des neurones. Sans rentrer dans le jeu des théories, elle révèle le désir du cinéaste d’adopter une fin ouverte, qui laisse la part belle à l’interprétation et donne envie de revoir le film pour trouver de nouveaux indices. L’issue du Prestige présente la même particularité. La bulle qui sort discrètement de la bouche d’Angier jette un sérieux doute sur la disparition finale du personnage. Le dernier ressort d’un tour de magie parfaitement maîtrisé. Ou un ultime trucage dont le spectateur doit encore percer le secret ? Là aussi, le mystère perdure. Interstellar offre également un épilogue de tous les possibles, marqué par l’arrivée de Brand et de Cooper sur une planète potentiellement habitable. L’Humanité sera-t-elle condamnée à vivre sur une station spatiale ou pourra-t-elle coloniser ce nouveau monde ?

Même si l’intrigue principale est toujours résolue (du moins semble l’être), ces fins ouvertes nous invitent à la réflexion autour des thématiques du film tout en maintenant un certain niveau de suspense. Outre les ruptures de temporalité, les scénarios de Nolan se caractérisent par le destin de personnages affligés.

2. Une exploration de l’âme humaine 

Christopher Nolan s’attache à développer la psychologie de personnages torturés au sein d’un univers sombre. Ce traitement a été progressivement reconnu dans l’industrie américaine, si bien que l’on parle volontiers aujourd’hui de « nolanisation » de certains genres ou franchises (notamment Skyfall, Man of Steel).

Les méandres du tourment

Les personnages de Christopher Nolan ne connaissent ni la paix ni le repos. Ils sont torturés, rongés par l’obsession, le regret, la culpabilité et le deuil dans une spirale sans fin presque tragique. Les affres du remord caractérisent la majorité d’entre eux. Dans Inception, Cobb ne parvient pas à se pardonner le suicide de sa femme Mel dont il s’estime responsable. Batman se sent également coupable du décès de ses parents, puis de la mort de Rachel mise en scène par son ennemi, l’insaisissable Joker, dans The Dark Knight : le Chevalier noir. Lenny ne vit dans Memento que pour venger le viol et le meurtre de sa femme. L’inspecteur Will Dormer, incapable de dormir dans Insomnia, tue accidentellement sa coéquipière et refuse d’avouer sa bavure.

Perdus dans leurs tourments, les personnages de Nolan cloisonnent leur esprit dans des prisons émotionnelles qui les condamnent à la souffrance. Grâce aux rêves, Cobb se construit dans Inception une véritable prison de souvenirs dans l’espoir, aussi fou que vain, de faire revivre sa femme. Dans Memento, Lenny s’enferme consciemment dans une boucle infinie de déni et d’oubli. Pour lui, il vaut mieux vivre dans le mensonge, dans un labyrinthe mémoriel qu’avec la culpabilité. La vision de Lenny est très bien résumée par Teddy : « tu te mens à toi-même pour être en paix« . Ce personnage, dont le labeur éternel se rapproche d’un Sisyphe, demeure le plus tragique de Christopher Nolan, car contrairement à Cobb ou à Batman, il continuera à refuser d’accepter la réalité et à se cloîtrer dans des illusions. Les deux magiciens du Prestige, Borden et Angier, demeurent aussi prisonniers de leur rivalité et de leur quête obsessionnelle du meilleur numéro. Celle-ci justifie de perdre une part de soi, d’échanger de vie, de renoncer à l’amour et même de mourir.

De plus, les souffrances de ces personnages sont utilisées pour les manipuler. L’exemple de Lenny reste le plus frappant. Tout son entourage cherche à exploiter ses pertes de mémoire. Dans Following, le jeune écrivain en mal d’inspiration devient aussi un bouc émissaire en portant le chapeau d’un meurtre. Le Docteur Brand d’Interstellar ment encore à Cooper sur le détail de ses plans pour le convaincre de partir. Plus qu’un procédé, la manipulation devient un véritable art dans Le Prestige, monde de magiciens maîtres de la tromperie, et dans Inception, où l’objectif est d’implanter une idée dans l’esprit humain. Bien qu’éprouvés, perdus dans leur perception du monde, les personnages de Christopher Nolan ne visent qu’à s’ancrer dans un univers bien réel.

La quête du réel : le monde existe-t-il ?

Les scénarios de Christopher Nolan mettent en scène une opposition entre le réel et l’irréel, la vie vécue et la vie rêvée ou imaginaire. Si le monde fictif peut être construit, façonné de toutes pièces, comme en témoignent les architectes des rêves d’Inception, la réalité soumet les personnages à des situations inextricables, telles la Terre mourante d’Interstellar.

Pourtant les personnages, aussi rêveurs soient-ils, ont bien conscience qu’il n’est possible de vivre que dans un monde réel. La recherche d’un véritable foyer, d’un cadre existant, constitue ainsi un motif récurent dans les scénarios du réalisateur. La mission des astronautes d’Interstellar consiste à trouver une planète habitable pour l’Homme. Les soldats de Dunkerque et Cobb dans Inception n’aspirent qu’à une seule chose : rentrer à la maison. Lorsque le professeur Miles refuse de lui fournir un nouvel architecte et l’accuse de perdre pied, Cobb rappelle que l’attente de leur père reste justement la réalité de ses enfants. Même Batman souhaite retrouver une vie normale et laisser à son alter ego, le Chevalier blanc Harvey Dent, le soin de protéger Gotham dans The Dark Knight : le chevalier noir. C’est aussi le souci de conserver un lien avec le monde réel, un sens à sa vie, qui décide Lenny à continuer à vivre dans le mensonge et l’illusion : « il faut que je croie qu’il y a un monde en dehors de mon esprit. Il faut que je croie que mes actes ont encore un sens même si je les oublie. Je dois croire que lorsque je ferme les yeux, le monde est toujours là. Est-ce que je crois que le monde est toujours là ? Est-ce qu’il est toujours là ? Oui. »

Filmographie :

Following, le suiveur (1998)
Memento (2000)
Insomnia (2002)
Batman Begins (2005)
Le Prestige (2006)
The Dark Knight, le Chevalier noir (2008)
Inception (2010)
The Dark Knight Rises (2012)
Interstellar (2014)
Dunkerque (2017)

Bibliographie :

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, Timothée Gérardin, Playlist Society

Tremblements de Jayro Bustamante : le sombre récit d’une homophobie quasi institutionnelle

Après un Ixcanul très minéral et très remarqué qui mettait en avant le peuple maya de son pays, trop laissé dans l’ombre, Jayro Bustamante n’y va pas par quatre chemins avec Tremblements, cette fois-ci pour raconter l’homophobie qui imprègne la bourgeoisie guatémaltèque, sous la houlette d’une église évangélique surpuissante qui a la mainmise sur tout et sur tous. Glaçant

Synopsis Guatemala, Pablo, 40 ans, est un « homme comme il faut », religieux pratiquant, marié, père de deux enfants merveilleux. Quand il tombe amoureux de Francisco, sa famille et son Église décident de l’aider à se « soigner ». Dieu aime peut-être les pécheurs, mais il déteste le péché..

Happiness Therapy !

Tremblements, le film du Guatémaltèque Jayro Bustamante est une coproduction française, et dès le générique du film, l’instinct du spectateur lui souffle qu’un sujet qui est un mélange d’homophobie et de religiosité aveugle ne doit pas forcément trouver preneur (et financeur) dans un pays comme le Guatemala, un pays où la discrimination relative à l’orientation sexuelle n’est pas punie par la loi, et dont les dirigeants réfléchissent sérieusement à interdire explicitement le mariage du même sexe, pourtant autorisé par la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme.

De plus, voilà un film qui commence d’une manière brutale, socialement brutale : Don Pablo (Juan Pablo Olyslager), le fils de famille, rentre chez lui au volant de sa rutilante 4×4, sous une pluie battante. Tandis qu’un domestique trempé ouvre le portail, une autre s’avance avec un parapluie pour lui éviter un quelconque ruissellement. L’un est blanc, les autres des Indiens. L’image est choquante, symptomatique d’une Amérique latine de colons et d’esclaves, qu’on retrouve encore aujourd’hui au travers des multinationales productrices de palmiers africains (ou de cannes à sucre sur les côtes), qui emploient les paysans mayas sous des conditions extrêmes. Bustamante en montre d’ailleurs des facettes dans son premier et précédent long métrage Ixcanul.

Mais revenons au vif du sujet de Tremblements. Sans perdre du temps en démonstrations inutiles pour son propos, Bustamante nous projette directement au milieu du drame. Don Pablo (qui perdra son Don auprès de la domestiquerie après la disgrâce) est un quadra musclé qui porte beau avec une barbe poivre et sel, un boulot de consultant, une femme riche héritière en plus d’être très belle, et deux enfants adorables. Cet archétype du bon père de famille fait donc, au début du film,  irruption dans une pièce où tous les membres de sa famille se tiennent comme des victimes et/ou des accusateurs : il a lourdement fauté, couché avec un autre homme, mais pire encore, plutôt que de le nier (comme son père le lui a suggéré), il a tout reconnu. Puis il tourne le dos à toutes ces jérémiades …pour aller se cacher dans sa chambre comme un enfant, voire un animal, sous un drap. Le ton est donné, celui de la honte omniprésente, celle de Pablo et celle de sa famille. Une honte qui n’a qu’une seule raison, le Dieu de leur communauté évangélique puissante, un Dieu que la mère de Pablo invoque pour le détruire, ou détruire sa relation, afin qu’il renaisse virginal au sein de la paroisse. Un Dieu à qui il faut offrir sa souffrance et pour qui le bonheur est forcément égoïste et éminemment suspect. Alors que Pablo est écrasé par sa religion, son compagnon, Francisco (Mauricio Armas), vit son homosexualité d’une manière beaucoup plus légère, joyeuse, mais lucide (« tu croyais qu’être pédé ça allait être facile ? Tu te crois au Luxembourg ou quoi ? »). Pablo n’assume rien, plus exactement il est dans l’impossibilité d’assumer et sa capitulation est encore plus difficile à voir que l’hypocrisie et la monstruosité de sa famille, puis de « son » église.

Tourné dans des tons très dé-saturés, Tremblements est un film sombre, noyé de pluie, traversé de tremblements de terre, des métaphores à la hauteur de ce qui s’y passe. Le beau-frère de Pablo, sous couvert d’aider Isa (Diane Bathen), la femme éplorée de ce dernier, n’a en réalité que des envies lubriques pour elle. Isa elle-même, grâce à son argent et à la communauté évangélique, préfère priver l’homme que pourtant elle aime de ses enfants et de son travail. C’est un microcosme terrifiant, basé sur du mensonge, où seuls les deux enfants disent et ressentent encore le vrai, et les mots qu’ils se chuchotent l’un à l’autre au creux de la nuit sont une véritable trouée de douceur dans un monde crasseux.

Si bien que lorsqu’il arrive aux scènes de thérapie de conversion, le spectateur n’est plus surpris de rien. Ni de la violence physique de ces séances, ni des tortures psychologiques dignes d’un véritable camp de redressement. Que ce soit le pasteur et sa femme qui organisent ces séances ne sont plus que des faits qui se rajoutent à d’autres pour dire l’indicible , l’homophobie plus forte que tout, la déviance du milieu grand-bourgeois guatémaltèque recroquevillé sur une religion dévoyée et devenue un signe distinctif vidé de son sens. Jayro Bustamante réussit à passer son message sans grande gesticulation, mais au contraire avec une élégante sobriété. Sans rejoindre la noirceur et la radicalité du Mexicain Michel Franco (Les filles d’Avril, Chronic, etc.), il y a un peu du cinéma de ce dernier dans Tremblements, un peu de celui l’Argentin Pablo Trapero également (El Clan, Elefanto Blanco), au moins en terme de vision pessimiste de ce monde latino-américain complexe écartelé entre ses différentes vérités.

Tremblements – Bande annonce

Tremblements – Fiche technique

Titre original : Temblores
Réalisateur : Jayro Bustamante
Scénario : Jayro Bustamante
Interprétation : Juan Pablo Olyslager (Pablo), Mauricio Armas (Francisco), Diane Bathen (Isa), María Telón (Rosa), Sabrina De La Hoz (Pasteur), Rui Frati (Pasteur), Magnolia Morales         (Cristina), Sergio Luna (Salvador), Pablo Arenales (Abel), Mara Martinez (Eva)
Photographie : Luis Armando Arteaga
Montage : Cesar Diaz, Santiago Otheguy
Musique : Pascual Reyes
Producteurs : Gérard Lacroix, Jayro Bustamante, Marina Peralta, Georges Renand, Coproducteurs : Alexandre Mallet-Guy, Nicolas Steil, Olivier Père, Remi Burah
Maisons de production : Tu Vas Voir, La Casa de Production, Coproduction : Memento Films Production, Iris Productions, Arte France Cinéma
Distributeur France : Mémento Films Distribution
Récompenses : quelques festivals (photo et meilleur film), dont le festival Cinelatino de Toulouse
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 01 Mai 2019
Guatemala – France – Luxembourg – 2019

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3.5

Tueurs en série et en images : L’Inspecteur Harry, de Don Siegel

Durant ce mois de mai, Le Mag du ciné a voulu se pencher sur le thème des tueurs en série au cinéma et dans les séries. Aujourd’hui, nous nous penchons sur le cas de L’Inspecteur Harry, de Don Siegel, dans lequel Clint Eastwood interprète un policier au moins aussi dangereux que le tueur qu’il traque.

Synopsis : une jeune femme qui se baigne dans une piscine située sur le toit d’un immeuble de San Francisco. Sur un toit voisin, surplombant sa future victime, un homme la vise avec la lunette de son fusil. Il se fera appeler Scorpio. Après avoir abattu cette jeune femme, il laisse une lettre, prévenant qu’il tuera une personne par jour si on ne lui donne pas une somme d’argent conséquente.

Scorpio est l’exemple du tireur solitaire. A part l’intérêt financier, il est difficile de définir les raisons exactes de son passage à l’acte criminel. Au fil de l’enquête et des multiples rencontres entre le tueur et la police, on découvre un homme qui cherche visiblement à compenser ses misérables conditions d’existence (il vit dans une sorte de cagibi dans le stade municipal) et son anonymat (dans lequel il restera, puisque nous ne connaîtrons jamais son nom) en faisant la une des journaux et en attirant l’attention sur lui. Socialement, Scorpio est un minable, peut-être sexuellement faible (il fréquente les peep-shows, et l’insistance, dès les premiers plans du film, sur la longueur du fusil renvoie sans doute à une notion sexuelle de l’arme à feu).
Scorpio est un personnage qui aime dominer la situation, sur le plan psychologique, mais aussi plus simplement au sens premier de l’expression. Il vise en prenant de la hauteur, il s’installe sur les immeubles les plus élevés, il attaque toujours en vue plongeante. Du coup, un des objectifs du film sera de le prendre de haut. D’être au-dessus de lui. La première fois qu’il se fait apercevoir, c’est par un hélicoptère, donc quelqu’un qui est placé plus haut que lui.
Cela permet à Don Siegel de filmer une ville à la verticale. Il doit être un des rares à ne pas montrer les petites maisons de bois de San Francisco, mais à s’intéresser aux immeubles, aux stades, à tout ce qui permet de monter, de voir la ville et les citoyens (qui sont autant de victimes potentielles, Scorpio semblant choisir ses cibles au hasard des circonstances, sans dessein pré-défini) en plongée.

Mais se focaliser uniquement sur Scorpio ne doit pas occulter une vérité : le film L’Inspecteur Harry contient non pas un, mais deux serial killers. En effet, Harry Callahan est au moins aussi dangereux que l’assassin qu’il traque. D’ailleurs, au début du film, c’est lui qui gagne le match du plus grand nombre de victime : alors que Scorpio n’avait encore tué qu’une seule personne, Harry avait stoppé la fuite de bandits en tuant deux malfrats et en menaçant un troisième.
Dans un premier temps, Harry est un serial killer de la bienséance. Il massacre toute règle sociale, il assassine la diplomatie. Dans une affaire qui pourrait requérir un peu de finesse d’exécution, il choisit délibérément de ne pas se montrer plus malin que le tueur, mais juste plus dangereux.
Harry agit seul, au mépris de toute règle, qu’elle soit sociale ou figurant dans le règlement de la police. Au point qu’il est même difficile de le prendre pour un policier : lorsqu’il se fait attraper en train d’espionner une prostituée, personne ne veut croire qu’il est flic.
Autre détail significatif : lorsqu’il n’a pas le droit d’employer son arme de service, il choisit un couteau à cran d’arrêt, arme des petits malfrats de quartiers louches, qu’il sait manier avec dextérité. Un talent qui inquiète son supérieur, et qui peut fournir quelques indices éventuels sur le passé de l’inspecteur.
Pour une fois, la version française n’est pas mauvaise, puisque dans les dialogues, l’adjectif « dirty », qui qualifie Harry, est traduit par « charognard ». Ainsi, nous avons un duel d’animaux, de prétendeurs (mais Scorpio, outre l’animal, c’est aussi un signe du zodiaque, ce qui renvoie à l’influence majeure du film, l’affaire du tueur du Zodiaque).
Le rapprochement entre les deux hommes atteint son point culminant dans le parallèle entre deux scènes. Dans la première, Harry est tabassé, en pleine nuit, dans un parc public déserté et glauque, au pied d’une grande croix de béton. Dans l’autre scène, qui lui répond, c’est Scorpio qui est malmené par Harry ; il est à terre, menacé par le policier, dans un stade déserté et glauque, de nuit ; parfaitement calibré, le cadre montre que les lignes du terrain de sport forment une croix au-dessus du tueur. Les deux hommes sont renvoyés l’un comme l’autre, successivement, au statut de victime et de tortionnaire.
Cependant, il faut bien avouer que les motivations des deux hommes sont opposées : Scorpio agit de façon égocentrique, pour son bien seul et sans tenir compte des autres autour de lui. Harry agit (ou pense agir) pour le bien public (même s’il n’hésite pas, pour cela, à déclencher une fusillade en pleine rue, donc à mettre en danger la population). Il agit à sa façon toute personnelle, selon une conception toute personnelle de la justice.

Sorti en 1971, L’Inspecteur Harry s’inscrit dans toute une réflexion du cinéma américain sur la violence aux (et des) États-Unis, la fascination des armes et une représentation pour le moins nuancée de la police. Don Siegel faisait partie de cette génération de cinéastes, aux côtés d’un Robert Aldrich, d’un Arthur Penn ou d’un Sam Peckinpah, qui vont interroger l’Amérique sur sa violence, questionnement d’autant plus d’actualité que nous sommes en pleine guerre du Vietnam. Le western et le film policier vont être les genres par excellence où cette réflexion pourra s’installer, et finalement L’Inspecteur Harry est un polar qui ressemble à un western. En cela, on peut le rapprocher du très sous-estimé Un Justicier dans la ville, de Michael Winner, avec Charles Bronson, qui sortira trois ans plus tard, et qui interroge aussi cette fascination pour les armes qui se dissimule derrière un hommage aux cow-boys.
L’Inspecteur Harry se retrouve aussi dans le cadre plus large d’un portrait nuancé de la police. La même année 1971 verra la sortie de French Connection, le chef d’œuvre de William Friedkin, dans lequel le policier Popeye emploie des méthodes peu orthodoxes également (ce que Friedkin confirmera plus tard avec Police Fédérale Los Angeles et surtout Cruising). Deux ans plus tard, c’est Sydney Lumet qui précisera ce portrait ambigu de la police avec Serpico. La défiance de l’Amérique envers ses autorités peut aussi se lire dans le magnifique Conversation secrète de Francis Ford Coppola.
L’Inspecteur Harry se situe donc dans tout un contexte. Il est à la fois un film de son époque, et un film qui nous parle encore de nos jours par rapport à la fascination des armes et de la violence.

L’Inspecteur Harry : Bande annonce

L’Inspecteur Harry : fiche technique

Titre original : Dirty Harry
Réalisation et production : Don Siegel
Scénario : Harry Julian Fink, Rita M. Fink, Dean Riesner
Interprètes : Clint Eastwood (Harry Callahan), Andrew Robinson (Scorpio), Harry Guardino (lieutenant Bressler), John Vernon (maire de San Francisco)
Photographie : Bruce Surtees
Montage : Carl Pingitore
Musique : Lalo Schifrin
Sociétés de production : Malpaso, Warner Bros
Société de distribution : Warner Bros
Genre : policier
Durée : 98 minutes
Date de sortie en France : 16 février 1972

États-Unis – 1971

Alien : les 40 ans d’une saga et son avenir

Le 25 mai prochain, Alien, le célèbre film de Ridley Scott, fêtera ses 40 ans d’existence et de terreur. L’occasion pour la rédaction de revenir sur ce qui a été fait pour cet anniversaire (courts-métrages, jeux vidéo…) et l’avenir de la saga au cinéma.

ALIEN : BLACKOUT

alien-blackout-sega-xenomorphAlors que la saga s’était perdue dans des adaptations vidéoludiques lambdas (Aliens vs. Predator version 2010) pour ne pas dire exécrables (Aliens : Colonial Marines), le studio Creative Assembly avait fait très fort en 2014 avec Alien : Isolation. S’éloignant des FPS classiques, le jeu était revenu à l’horreur et l’angoisse  pures du film de Ridley Scott. Et pour cause, il n’était pas question de dézinguer du Xénomorphe à tout-va mais plutôt d’y survivre en se cachant, en évitant à tout prix de se retrouver entre les griffes de la créature sous peine de devoir recommencer depuis sa dernière sauvegarde. Un jeu qui reprenait à merveille l’esthétique et l’ambiance sous tension du premier volet de la saga, enchantant la critique et surtout les fans. Mais les faibles ventes pour un produit étiqueté AAA sur le marché du jeu vidéo (2,1 millions d’exemplaires) ont eu très vite raison des rumeurs de la mise en chantier d’une suite, et ce malgré l’attente des joueurs. Une séquelle qui n’est, à l’heure actuelle, pas du tout en développement (information confirmée en janvier par la Fox elle-même). Au lieu de cela, les joueurs ont dû se contenter d’Alien : Blackout, un jeu sur mobile reprenant l’univers d’Isolation tout en lui étant indépendant. Un désenchantement de taille qui, pourtant, a le mérite d’être une bonne adaptation téléphonique du jeu de base. Notamment via son gameplay – guider via des caméras de surveillance des PNJs à travers des couloirs sans qu’ils ne se fassent attraper par la créature – et la tension qui s’en dégage, avec l’Alien pouvant également nous attaquer à tout moment. Il est vrai qu’au vu de l’attente, la déception est bien présente. En se retrouvant avec un jeu aux limitations si caractéristiques à ce genre de support (faible durée de vie, graphismes mitigés, ensemble peu ambitieux…) au lieu d’une suite digne de ce nom, il est compréhensif que la frustration soit importante. Mais en l’état, Alien : Blackout reste un divertissement honorable qui devrait combler les fans d’Alien.

ALIEN : ISOLATION – DIGITAL SERIES

alien-isolation-digital-serie-xenomorph-foxAttention, il ne sera pas question ici du jeu vidéo sorti en 2014 sur nos consoles, mais de sa soi-disant adaptation. « Soi-disant » car vous allez voir que le projet s’est révélé être une bien belle arnaque ! À l’occasion donc des 40 ans du premier volet, 20th Century Fox était fier d’annoncer via le site IGN le lancement fin février d’une web-série d’animation de sept épisodes. Histoire d’accompagner la sortie du nouveau Blu-ray 4K du film de Ridley Scott (plus bas dans l’article). Réalisée par le français Fabien Dubois, l’idée avait de quoi séduire les fans de la première heure. Diffusée sur Youtube, cette mini-série les a très vite fait rager quant à sa piètre qualité et à son incroyable inutilité. En effet, la série digitale Alien : Isolation est un véritable doigt d’honneur à tous ceux qui espéraient y trouver une compensation suite à la stagnation actuelle de la saga. Un simple montage amateur des cinématiques du jeu mises bout à bout, qui donne l’impression d’avoir été fait par n’importe qui à partir de Movie Maker depuis son petit appartement. Un enchaînement de séquences saupoudré de quelques plans « inédits », créés pour l’occasion via une animation de moins bonne qualité que les cinématiques elles-mêmes, à savoir rigide et inexpressive (nous en revenons presque à l’époque de la PS2 !). Sans compter le format de l’ensemble, à savoir des épisodes d’une dizaine de minutes chacun, empêchant un quelconque développement de l’histoire ou bien du travail en lui-même. Un pur objet marketing sans ampleur et opportuniste comme c’est si souvent le cas lors d’un tel événement, mais qui avait rarement pris les gens pour des abrutis comme ça. La seule chose à retenir pouvant vous faire sourire, c’est de visionner cette web-série en ayant au préalable lu l’interview de Fabien Dubois accordée à Allociné (que vous trouverez ici). C’en est presque hilarant de voir à quel point le réalisateur parle de cet attrape-nigaud comme d’un projet hors-norme, alors que celui-ci ne vaut tout simplement rien. De l’argent jeté par la fenêtre sans ménagement, voilà ce qu’est Alien : Isolation – Digital Series ! Et si la curiosité vous en dit ou que la bande-annonce (ci-dessous) vous a donné envie, vous pouvez toujours trouver ces sept épisodes sur Youtube ou bien sur le site IGN.

ALIEN : ANTHOLOGY

Il y a de cela quelques mois, la Fox avait lancé un appel aux courts-métrages pour les 40 ans du premier film. En plus d’être un cadeau d’anniversaire pour les fans, ce projet avait pour but de relancer quelque peu la saga en perdition en mettant en avant de jeunes cinéastes ainsi que leur capacité à exploiter l’univers si emblématique de la créature. Sur 550 courts-métrages reçus, 6 ont été retenus par la Fox pour une diffusion via IGN et ce depuis le 29 mars dernier. L’occasion pour la rédaction du Mag du ciné de vous offrir ces petits films et l’impression qui s’en dégage. Petit détail à noter avant le visionnage : tout comme la saga principale, ces courts reprennent un élément marquant de celle-ci, à savoir mettre en avant une héroïne à l’instar de Ripley/Sigourney Weaver.

  • Alien : Containment (9 min 33), de Chris Reading ⇒ Coincés dans une capsule de sauvetage suite à la destruction de leur vaisseau, quatre survivants tentent de faire le point sur ce qui a bien pu se passer. Sans se douter que l’un d’eux est infecté… AVIS : Se sachant limité par son format (faibles moyens), ce court-métrage fait honneur à la saga. Sans toutefois lui apporter quoique ce soit en termes scénaristiques, Containment reprend ce qui faisait la force du film de Ridley Scott : la tension, la peur de l’inconnu (on ne voit quasiment pas le Chestburster malgré sa présence) et la claustrophobie. Sans oublier le décor unique, les costumes et les effets sonores, très fidèles à la franchise. Une bonne mise en mise en bouche pour cette série de courts-métrages !
  • Alien : Specimen (10 min 16), de Kelsey Taylor ⇒ Alors qu’elle poursuit son travail quotidien en examinant des échantillons de terre, une botaniste se retrouve bloquée dans son laboratoire, ce dernier s’étant mis en quarantaine à la suite de la détection d’une forme de vie inconnue… AVIS : Tout comme Containment, Specimen reprend les atouts phares du film originel en jouant sur la tension et l’obscurité pour un jeu du chat et de la souris efficace. Mais à la différence de son prédécesseur, Specimen se permet quelques effets spéciaux – de bonne qualité au vu du format titre – pour montrer le Facehugger du scénario. Offrant au court un aspect moins fan fiction.
  • Alien : Night Shift (9 min 18), d’Aidan Michael Brezonick ⇒ À la fermeture d’un bar de la colonie, un conducteur de vaisseau est retrouvé dans une ruelle, en pleine gueule de bois. Ramené dans un entrepôt, l’état du bonhomme va vite empirer, laissant une jeune recrue face à une créature assoiffée de sang… AVIS : Ayant le mérite d’explorer la vie de colons plutôt que de militaires et de scientifiques, Night Shift se révèle être toutefois le vilain petit canard de cette série de courts. Partant sur un postulat qui sent bon la comédie noire (une cuite…) et à la thématique déjà traitée par ses prédécesseurs (la naissance d’un Alien), Night Shift est mauvais en tout point. Mal joué, montage énervant (cet enchaînement de fondus au noir…), mise en scène sans impact, scénario et personnages sans intérêt… Le moment le plus intéressant est coupé par le générique de fin, c’est pour dire !
  • Alien : Ore (10 min 39), de Sam et Kailey Spear ⇒ Rêvant d’une vie meilleure pour elle et sa famille, une mineuse se retrouve confrontée à la mystérieuse mort d’un de ses collègues. Devant choisir entre la fuite et faire face à ses peurs en désobéissant à sa hiérarchie, elle devra faire ce qui est juste pour mettre sa famille en sécurité… AVIS : Après un Night Shift diablement fade, retour à la tension avec Ore, un court qui a la légitimité de présenter des personnages jamais vus dans l’univers Alien et de revenir à l’horreur pure – le Xénomorphe y apparait enfin dans sa forme « adulte ». Si l’ensemble est entaché par le mauvais jeu des acteurs, cela reste efficace, tendu voire même attachant quant aux traitement de son héroïne – toujours dans les limitations du format, cela va de soi.
  • Alien : Harvest (9 min 16), de Benjamin Howdeshell ⇒ Les survivants d’un récolteur spatial endommagé ont quelques minutes pour rejoindre le vaisseau de secours. Mais leur fuite est perturbée par la présence d’une terrible créature, qui terrorise l’équipage… AVIS : C’est sans aucun doute le court ayant le scénario le moins abouti. Mais en contrepartie, il s’agit du plus réussi en termes de mise en scène et d’efficacité. En seulement 10 minutes et avec les moyens du bord, Harvest parvient avec facilité à retrouver l’efficacité des fimls principaux en jouant à fond la carte de l’horreur et de la présence emblématique de l’Alien. Tout en usant des archétypes inhérents à la saga en seulement quelques secondes (dont la trahison de l’androïde). Sans aucun doute le plus prenant des six courts !
  • Alien : Alone (12 min 17), de Noah Miller ⇒ Le quotidien d’un androïde à la dérive dans l’espace, qui tente de revenir à la civilisation et d’exploiter pleinement le potentiel de la créature découverte à bord de son vaisseau… AVIS : Si Night Shift est le plus mauvais des courts, Alone peut facilement se présenter comme le plus frustrant. De par son parti-pris d’éviter l’horreur pour aller plus vers une sorte de thriller dramatique qui exploite pleinement le rôle des androïdes dans la saga sans toutefois se montrer efficace. Ce qui, pour les fans, risque de rappeler leur immense déception face à Prometheus et Alien : Covenant, de par son envie d’être intellectuel mais également dans sa vision de l’Alien, créature mythologique devenue simple monstre de second plan.

ALIEN : 4K ULTRA HD

alien-blu-ray-4k-ultra-hd-foxQui dit anniversaire dit forcément ressortie (DVD ou bien ciné) pour fêter cela ! Et Alien premier du nom ne déroge pas à la règle, étant donné que depuis le 24 avril dernier, le film est réapparu dans les bacs sous un format 4K Ultra HD (restauration orchestrée par Ridley Scott lui-même). Si les fans pourront pester sur le fait que cette nouvelle édition ne soit qu’une mise à niveau du Blu-ray de 2010 (également vendu dans la boîte) au niveau du son et du contenu du format, ils seront néanmoins ravis par le travail visuel apporté au film. En effet, les deux versions du film (Cinéma et Director’s Cut) ont subi un lifting non négligeable. Une restauration qui permet de découvrir le chef-d’œuvre de Scott sous un autre angle, via un étalonnage des couleurs plus subtil (le film apparait plus froid et réaliste, moins tape-à-l’œil) et un scan beaucoup plus immersif (récupération de portions d’images, bandes noires plus épaisses, cadrage quelque peu différent…). Ce qui permet au spectateur de littéralement redécouvrir le long-métrage, qui affiche pour le coup une netteté et une résolution digne de ce nom, comme peut en témoigner le comparatif fait par HD Numérique (voir vidéo ci-dessous). Pour rappel, cette remasterisation est aussi bien disponible en édition normale et que steelbook.

ALIEN3 : AUDIOBOOK

alien-3-comics-william-gibson-dark-horsesOutre les films de Ridley Scott et de James Cameron, le troisième volet de la saga réalisé par David Fincher est également devenu culte… mais pas pour les mêmes raisons que ses aînés. Ce n’est plus un secret pour personne : Alien3 fait partie de ces films ayant connu une production des plus chaotiques. Un projet qui a connu bien des déboires lors de son tournage (divergences entre le réalisateur et la production, scénario écrit au jour le jour, départ de plusieurs techniciens), de sa post-production (départ du réalisateur) et de sa pré-production. C’est d’ailleurs cette dernière qui nous intéresse ici, celle-ci ayant vu passer bon nombre de scénaristes, avec leur script respectif. Le plus connu étant celui concocté par Vincent Ward – en quelques sorte repris dans la version de Fincher sur pas mal de plans et séquences –, qui devait emmener le spectateur dans un monastère en bois en guise de station spatiale et apporter un vent de fraîcheur sur la saga (notamment via une ambiance très religieuse). Désormais, c’est la toute première version qui fait parler d’elle, celle de William Gibson (grand nom de la SF). Si l’année dernière nous apprenions que le scénario serait prochainement adapté en bande-dessinée chez l’éditeur Dark Horses (dans les bacs anglo-saxons depuis le 7 novembre dernier), nous savons qu’il sera également disponible et ce dès le 30 mai prochain en format audiobook avec la participation vocale de deux acteurs emblématiques de la franchise : Michael Biehn et Lance Henriksen. De quoi satisfaire les fans au plus haut point ! Pour rappel, ce script suivait les survivants du film de Cameron (Ripley, Newt, Hicks et Bishop) dans une station spatiale, dans laquelle ils se retrouvaient face à un groupe de résistants élevant en cachette des Xénormophes dans le but de se venger de la fameuse compagnie Weyland-Yutani. Une histoire aux relents de Guerre Froide remise au goût du jour !

ALIEN : FUTURE

Que va devenir la saga Alien par la suite ? Telle est la question que beaucoup de gens se posent aujourd’hui, aussi bien fans que cinéphiles. Car à l’heure actuelle, hormis les « gestes » énumérés tout au long de cet article, la célèbre série horrifique reste au point mort cinématographiquement parlant. C’était déjà le cas depuis que Ridley Scott avait repris les rênes en voulant imposer son Prometheus et son Alien : Covenant, mettant au placard l’Alien 5 que devait mettre en scène Neill Blomkamp (District 9, Elysium, Chappie). Une direction prétentieuse de la part du papa de Blade Runner qui n’a pas su trouver son public (critiques mitigées, score discutable de Covenant au box-office…), au point que cette nouvelle saga, dont les suites étaient prévues (dont un certain Alien : Awakening), semblent enterrées par la production – même si Scott annonça à maintes reprises y croire encore et travailler dessus. Suite à cela, des rumeurs ont vu le jour, comme quoi James Cameron reviendrait en tant que producteur pour redonner une seconde chance à Blomkamp et son projet. C’est ce qu’a laissé entendre le réalisateur de Terminator par un simple « J’y travaille, oui » au micro d’IGN pour la promotion d’Alita : Battle Angel, quant à son envie de contacter Blomkamp sur la question. Sans compter que depuis l’année dernière, il est également question d’une série, que produirait Ridley Scott et qui serait diffusée sur Hulu. Jusque-là, la seule information concrète que nous ayons provient du domaine vidéoludique avec un tout nouveau jeu vidéo actuellement en développement et pour le moment sans titre. Un retour au genre FPS mais à la manière de Destiny (selon les premiers dires), réalisé par les studios Cold Iron, qui verrait le retour du personnage d’Amanda Ripley (la fille de notre chère Sigourney).

alien-john-hurt-facehugger-foxMême si les spéculations et autres rumeurs n’ont cessé de voir le jour ces derniers mois, un facteur important vient d’entrer dans l’équation, quitte à tout remettre en question : le rachat de la Fox par Disney. Un fait médiatique qui n’est nullement passé inaperçu et dont le milieu cinématographique ne cesse de parler depuis près d’un an. Un événement pour le moins mal vu par le public, pensant voir disparaitre bon nombre des franchises phares du catalogue de la Fox. Voir ces dernières bafouées à jamais par l’image enfantine et mercantile du studio aux grandes oreilles, à l’instar de ce qu’est devenue la saga Star Wars pour beaucoup. Si l’opinion publique n’est décidément pas de leur côté ni les conséquences de ce rachat (plusieurs licenciements, des projets indépendants annulés à la pelle…), les studios Disney rassurent les fans quant au respect et à l’exploitation de ces franchises. C’est ce qu’a confirmé Emma Watts, ancienne boss de la Fox ayant gardé ses fonctions après le rachat, lors d’une convention, insistant sur le fait que cela concernait principalement quatre franchises : Avatar, Kingsman, La Planète des Singes et… Alien ! Suites ? Remakes ? Reboots ? Projet de Blomkamp remis au goût du jour ? Mise en chantier d’Alien Awakening ? Peu importe le format, la saga devrait revenir très prochainement et il nous tarde (ou pas) de découvrir ce que le tandem Disney/Fox nous aura concocté. Il ne reste plus qu’à espérer que cela soit plutôt pour le meilleur et non le pire.

Car en 40 ans d’existence, l’Alien aura su s’imposer d’entrée de jeu comme une figure emblématique du cinéma horrifique et SF. Une icône populaire et cinématographique qui traverse les âges et continue de le faire encore. Et ce même si certaines suites et produits dérivés l’auront esquintée en cours de route. Quoiqu’il en soit, profitons de cet anniversaire pour se replonger dans le film originel. Dans cet espace où personne ne nous entend crier. Bon anniversaire, cher Xénomorphe !

L’âme grecque : une trilogie Michael Cacoyannis chez Tamasa

Surtout connu pour la réalisation de Zorba le Grec en 1965, Michael Cacoyannis réalise dans les années 50 trois films passionnants : Le Réveil du dimanche (1954), La Fille en noir (1956) et Fin de crédit (1958), tous trois portés par l’emblématique comédienne Ellie Lambeti. Une trilogie somptueuse complétée par un documentaire consacré au réalisateur grec.

Une Grèce entre ombres et lumière
Avec ces longs panoramiques sur Athènes (Le Réveil du dimanche) ou ces cavalcades d’enfants dans les rues d’un petit village côtier (La Fille en noir), on perçoit que le rapport de Cacoyannis à son pays est aussi affectueux qu’il est lumineux. Comme chez Garcia Lorca les destins des personnages se jouent sous un soleil aveuglant. « Avec une telle lumière aucun mensonge ne peut avoir ici sa place » fait remarquer Pavlos un des touristes de La Fille en noir. Pourtant la suite le détrompera dans ce village d’Hydra ou rumeurs et non-dits sont de mise.
De fait, en 1950, la Grèce sort de trois années de guerre civile qui l’ont laissée socialement fracturée et économiquement exsangue. Le pays est à l’aube d’une profonde transformation du fait de la pauvreté et de l’exode rural. Quant à la bourgeoisie dépeinte dans Fin de crédit, elle est aux abois et s’enferme dans un déni de la réalité. Pour elle aussi c’est la fin d’une époque.  A un autre niveau, le tourisme de masse achèvera de transformer les paysages. Ainsi, les petits ports tranquilles, les plages désertes et les collines romantiques que Cacoyannis met sur pellicule sont-ils en sursis. Comme Jacques Tati montrant une France d’une autre époque, la trilogie de l’Âme grecque nous offre l’image d’un paradis perdu. Une carte postale charmante mais surannée.

Comédie américaine ou tragédie grecque
Dans Le Réveil du dimanche, comédie oblige, le regard se fait malicieusement ironique. Dès l’ouverture du film, une voix off vante d’abord le chant d’un coq qui n’a, pour de vrai, rien de mélodieux puis le doux bruit d’un tram en réalité affreusement grinçant. Ce procédé humoristique qui fait se contredire paroles et images pose d’emblée le ton tendrement sarcastique du réalisateur grec envers ses concitoyens. S’ensuit  un scénario à la « je t’aime, moi non plus » où les deux tourtereaux, Mina et Alexis, rivalisent d’intelligence pour ne rien concéder à l’autre – ils revendiquent tous les deux la propriété d’un même billet de loto gagnant – tout en ménageant la possibilité d’une réconciliation amoureuse. Tous les ingrédients d’une comédie à l’américaine.
A l’opposé, La Fille en noir et Fin de crédit (Dernier mensonge pour le titre original) relèvent de la tragédie grecque. On pense à l’Iphigénie d’Euripide ou d’autres héroïnes grecques comme Andromaque ou Phèdre lorsque Marina renonce à sa liberté d’aimer pour satisfaire aux exigences d’une société corsetée par la religion et les traditions locales. Ou lorsque Chloé (Fin de crédit) se force à aimer un homme richissime mais qui l’indiffère uniquement dans le but d’épargner à sa famille la honte de la dégringolade sociale.

Des personnages ciselés, des femmes de caractère
Car la grande force des films de Cacoyannis réside dans la complexité de ses personnages qu’ils soient principaux ou secondaires comme l’excellent Giorgos Papas. Mais ce sont surtout les personnages de femmes qui interpellent. Domestique ou grande bourgeoise, sœur ou confidente, les femmes chez le réalisateur grec sont les véritables moteurs de l’histoire. Et parmi elles, celle qui incarne les trois rôles principaux de la trilogie, l’extraordinaire Ellie Lambeti. Jouant la candeur juvénile aussi facilement que sensualité aguicheuse, elle irradie littéralement chacun des trois films dans des registres différents. Ne serait-ce que pour elle, cette trilogie Lambeti mérite amplement le détour.

A découvrir ou redécouvrir.

Sortie en DVD Digipack le 7 mai 2019

– En versions restaurées :
LE RÉVEIL DU DIMANCHE – Grèce – 1954 – 1h35 – N&B – VOSTF
Mina, une jolie vendeuse au caractère indépendant et déterminé, achète un billet de loterie qu’elle se fait dérober à la plage.
Alexis, jeune musicien désargenté, se retrouve en possession du billet acheté à un gamin des rues. Il décide d’aller retirer son lot…

LA FILLE EN NOIR – Grèce – 1956 – 1h41 – N&B – VOSTF
Paul, un jeune écrivain en panne d’inspiration, prend des vacances avec son ami Antoni, sur l’île d’Hydra. Ils logent chez une veuve désargentée qui vit avec sa fille Marina et son petit frère.
Paul s’amuse de la naïveté de Marina mais le jeu va évoluer…

FIN DE CRÉDIT – Grèce – 1958 – 1h41 – N&B – VOSTF
Chloé découvre que sa riche famille est endettée jusqu’au cou.
Elle décide de charmer un millionnaire pour l’épouser.
Bientôt, elle est tiraillée entre vivre un mensonge et conserver ses apparences, jusqu’à perdre lentement sa joie de vivre…

DVD 4 :
·LE RÉVEIL GREC, un film de Marion Inizan, 1h15

Ce documentaire retrace les premières années de carrière de Michael Cacoyannis et replace les films dans leur contexte mettant en évidence leur modernité. Costa Gavras, Leonidas Embirikos, Pános H. Koútras, Angeliki Papoulia, Yorgos Arvanitis, Costas Ferris et d’autres…, témoignent de l’influence de Michael Cacoyannis sur eux et combien son héritage reste présent.
· Livret 20 pages illustrées
– Film annonce

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« Qu’est-ce qu’un geste politique au cinéma ? » : entre tensions et intentions

Placé sous la direction de Véronique Campan, Marie Martin et Sylvie Rollet, toutes trois enseignantes à l’Université de Poitiers, Qu’est-ce qu’un geste politique au cinéma ?, paru aux Presses Universitaires de Rennes, allie la finesse des analyses académiques et les théories de Giorgio Agamben issues de ses « Notes sur le geste », publiées en 1992. L’objectif est louable : questionner le geste politique selon trois axes, ceux de l’émetteur (le cinéaste), du récepteur (le public) et du système interne des films (les acteurs, les situations).

Nombreux sont ici les intellectuels, les auteurs et les cinéastes. Les premiers, de Giorgio Agamben à Gilles Deleuze en passant par Michel Foucault, Aristote ou Walter Benjamin, guident la réflexion des seconds, dont les textes forment le corps de l’ouvrage. Les derniers, mis à part les Jean-Luc Godard, Fritz Lang, Claude Lanzmann ou Pier Paolo Pasolini, n’ont rien de majuscule : Abbas Kiarostami, Wang Bing, Harun Farocki ou même Želimir Žilnik ne figurent peut-être pas parmi les réalisateurs fétichisés par les cinéphiles, mais ils ont néanmoins le mérite de mettre en exergue le geste dont cet ouvrage entend faire l’examen.

Malgré une remarquable entreprise de vulgarisation, Qu’est-ce qu’un geste politique au cinéma ? demeurera inaccessible à certains. Le lecteur est transporté d’une notion à l’autre, du faire à l’agir, de poïesis à praxis, d’ethos à logos, du regard détourné à l’« être-en-commun ». La polysémie du geste, de sa confection et de sa réception ouvre la voie à une multiplicité des approches : Pierre-Damien Huyghe évoque la sensibilité des appareils de prise de vues ; Damien Marguet mentionne une « médialité pure » et un art de la suspension et de la réitération ; Véronique Campan perce l’ethos du regard et le triptyque être vu, montrer, regarder, avant de se pencher sur le corps angélique ; Marie Martin s’intéresse à la gestation et l’accouchement, au visible et à l’invisible, à la double ouverture des séquences de mise au monde ; Sylvie Rollet analyse le geste déplacé et le dissensus pendant qu’Emmanuel Siety fait de même avec l’être traversé – ses ressentis – et traversant – son environnement ; Martin Goutte sonde les fonctions du témoignage documentaire, mais aussi l’incommunicable, son appréhension et son dépassement…

Certains cinéastes – Xavier Christiaens, Sylvain George, Sothean Nhieim – se prêtent à l’exercice clinique et permettent au lecteur de se confronter à l’analyse pratique d’un geste politique, pensé et décrypté par son auteur. Sans aucune prétention d’exhaustivité, les auteurs énoncent par ailleurs les titres et leur étoffe : Shirin confère aux femmes iraniennes le statut de sujets politiques et participe de la détermination culturelle du regard ; M le Maudit se concentre sur les yeux, les mains, les empreintes, mais aussi les perspectives ; le Spiderman de Sam Raimi fait de la capture de l’espace un geste politique ; Prison Images démontre la partialité des conditions d’enregistrement des images ; La Blessure donne lieu à une parole empêchée… Chez Jean-Luc Godard, Emmanuel Siety décèlera une forme de syntaxe gestuelle. Chez Wang Bing, cette gestuelle est partagée dans une communion ascétique entre le cinéaste et son sujet, comme le démontrera Caroline Renard.

Prétendre résumer Qu’est-ce qu’un geste politique au cinéma ? en quelques paragraphes relèverait de la gageure. L’ouvrage foisonne de détails et d’analyses, le plus souvent en liaison directe avec les réflexions de Giorgio Agamben sur le cinéma. S’ils ne sont pas toujours faciles à appréhender, les textes proposés passent au peigne fin tout ce qui peut constituer la chair politique d’un film : une échelle de plan, un motif, des personnages, un décor… En ce sens, « inépuisable » serait peut-être le qualificatif le plus approprié pour définir cet ambitieux travail.

Caractéristiques

Editeur : Presses Universitaires Rennes
Date de parution : 28/03/2019
Collection : Pur
Format : 17cm x 21cm
Poids : 0,4340kg
EAN : 978-2753576377
ISBN : 2753576378
Illustration : Photos couleur
Nombre de pages : 242

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3.5

90’s de Jonah Hill : l’amour fou d’une époque

Jonah Hill, connu grâce sa carrière d’acteur assez prolifique allant de SuperGrave au Loup de Wall Street et bien d’autres, nous dévoile son premier long métrage, dénommé 90’s. L’éloge émouvante de l’époque révolue des années 90 qui suit le parcours chaotique d’une petite bande de skateurs des pauvres pavillons américains.

90’s n’est pas seulement un film sur le skate ou sur une jeunesse désœuvrée de la middle class américaine comme cela a déjà été fait auparavant. Au regard du film de Jonah Hill, il est parfois difficile de ne pas y déceler certaines influences : celle de Gus Van Sant face à cette poésie adolescente (Paranoid Park), ou celle de Larry Clark et Harmony Korine avec cette bande de skateurs (Wassup Rockers) et le naturalisme âpre et violent de la réalisation qui scrute ce récit initiatique juvénile (Kids). Cette petite bande de skateurs voit arriver le jeune Stevie : un gamin vivant avec sa mère célibataire et son grand frère violent et criblé de doutes. En suivant les yeux de ce jeune Stevie, 90’s s’émerveille à propos d’une époque chère à toute une génération.

Jonah Hill aurait pu ressusciter des poncifs inhérents au genre, s’accommoder des codes ou s’empêtrer dans un registre déjà visité et revisité. Sans être la bouffée d’air frais qu’était American Honey d’Andrea Arnold, et malgré le manque d’originalité de son récit, le cinéaste s’en sort haut la main : au delà de cette authentique chronique adolescente qui s’émeut de moments de vie qui forgent de jeunes garçons aux destins bringuebalants, Jonah Hill a surtout le mérite d’y mettre du cœur, le souffle des souvenirs, l’âme grinçante de l’adolescence et de gratifier son œuvre d’une bienveillance assez attendrissante. On sent chez le réalisateur un amour non seulement pour ses personnages en décalage avec la société mais aussi un respect inébranlable pour l’esthétique et la liberté d’une époque dans laquelle il a vécu lui même : les années 90. Avec une playlist fédératrice et populaire, une bande son signée par le duo Trent Reznor et Atticus Ross, un grain d’image vintage, son sens portraitiste du cadre, une direction artistique qui sent bon les playground des 90’s, le grincements des skates, le long métrage de Jonah Hill met les petits plats dans les grands et arrive à mettre ses personnages au coeur du récit. Un récit qui transpire la transmission entre amis, avec ses rites de passage et son envie de se construire soi même, la vie en communauté et se faire respecter, ses premières cigarettes et sa découverte du corps, dans une époque où internet et le wifi ne faisaient pas partie de notre quotidien. Une époque où les petits secrets entre filles et garçons se colportaient dans les fêtes et non sur snapchat. Ce portrait adolescent authentique ne vire pourtant jamais à l’idolâtrie : cette violence du quotidien, cette misère d’une cellule familiale absente, et cette fratrie où chacun essaye tout de même de s’y extirper.

La douceur du regard de Jonah Hill se contrebalance aisément avec les turpitudes de ces adolescents. Au contraire d’une série comme Stranger Things qui ne cesse de fétichiser les 80’s en faisant du « name dropping » à outrance et en nous balançant à la gueule toutes leurs références enfantines, 90’s s’avère plus malin dans sa retranscription d’époque : au lieu de la recréer de manière mimétique, de la fantasmer de manière pompeuse, il a fait renaitre cette époque de ses cendres. C’est tout à l’honneur de ce petit bijou de cinéma.

Synopsis : Dans le Los Angeles des années 90, Stevie, 13 ans, a du mal à trouver sa place entre sa mère souvent absente et un grand frère caractériel. Quand une bande de skateurs le prend sous son aile, il se prépare à passer l’été de sa vie…

Bande annonce – 90’s

Fiche technique – 90’s

Réalisation : Jonah Hill
Scénario :  Jonah Hill
Interprétation : Sunny Suljic, Katherine Waterston, Lucas Hedges, Na-kel Smith
Distributeur:  Diaphana Distribution
Durée : 1h24
Genre : Drame
Date de sortie : 24 avril 2019

 

 

Note des lecteurs1 Note
4

Les plus belles Palmes d’or : Le Pianiste de Roman Polanski

Les plus grands drames font très souvent les plus grands films quand ils sont réalisés par de grands réalisateurs. La seconde guerre mondiale a fait naître des chefs-d’oeuvre de cinéma comme La Liste de Schindler ou encore La Vie est belle, mais il s’agit aujourd’hui de parler du film le plus bouleversant de Roman Polanski, Le Pianiste, Palme d’or à Cannes en 2002.

2002 fût l’année de ce film, multi récompensé des Oscars aux Césars en passant par la Croisette. Le film de Polanski a souvent fait l’unanimité tant son émotion est forte et son histoire, réelle, bouleversante. Pourtant, là où le cinéaste parvient à toucher, ce n’est pas en exagérant les sentiments, ni en montrant l’horreur de manière frontale, ni en racontant de façon la plus fidèle la partie dramatique de l’Histoire mais au contraire en épousant la sobriété d’un personnage rempli de douleur. Et si certains reprochent au film son tournage trop à l’américaine, sa reconstruction parfois artificielle, Le Pianiste propose au contraire un regard juste sur cette horreur. La caméra suit Wladyslaw Szpilman pendant plus de 2h durant, comme un regard extérieur et détaché qui reste en retenue, à l’instar de son protagoniste qui ne montre rien, pour finalement respecter l’instant, calmement, comme une marche funéraire au son d’une mélodie funeste. Adrien Brody signe là l’un des rôles les plus marquants de sa carrière dans lequel il s’engouffre avec un équilibre des émotions assez épatant. L’acteur impressionne surtout dans son jeu non verbal, peu de mots ont besoin d’être dits et entendus tant les images, la musique et les expressions de son visage permettent au spectateur de ressentir.

Mais s’il y a bien une scène à retenir de ce film, il s’agit de celle où il marche en sanglot au milieu du ghetto de Varsovie et des cadavres. Elle est ce qu’il y a de meilleur au cinéma, une composition qui parle d’elle-même, un jeu suspendu dans le temps où le protagoniste libère ses émotions retenues pendant toute une partie du film. Le public est difficilement prêt à recevoir une scène de cette intensité mais va pourtant la subir et être emporté dans cette scène déchirante. Dans un tout autre registre, 2002 était aussi l’année du scandale de Gaspard Noé au Festival de Cannes où il présentait Irréversible en compétition, et il semble que les jurys de l’époque ont eu leur dose de scènes clés éprouvantes avec ce deuxième film et sa célèbre scène de viol insurmontable à l’écran. Il y en a bien d’autres qui viennent en tête quand on pense à Le Pianiste, notamment celle de la rencontre avec le soldat allemand ou encore le concert final qui résonne comme un salut où son art est pour Szpilman comme Holly dans La leçon de Piano, sa raison de vivre ou son moyen en tout cas de survivre. Dans la sobriété ou l’excès, la suggestion ou la franche démonstration, le cinéma sait user de stratagème pour provoquer différentes émotions et c’est ainsi que Polanski propose une sombre ballade au son des mélodies de piano.

Le Pianiste est un deuil, une dernière symphonie, un dernier concert.

Le Pianiste – Bande-annonce

Un film de Roman Polanski

Avec Frank Finlay, Emilia Fox, Adrien Brody, Ed Stoppard, Maureen Lipman
Genre : drame
Durée : 2H22
Date de sortie : 25 septembre 2002

Quicksand, entre minutie et lieux communs

En six épisodes, la série suédoise Quicksand, diffusée sur Netflix, s’attaque au sujet brûlant des massacres dans les lycées.

Synopsis : suite à une fusillade dans le lycée d’une banlieue huppée de Stockholm, une adolescente est placée en arrestation pour meurtre et incitation au meurtre. Ayant oublié le massacre, c’est l’enquête qui va progressivement réveiller ses souvenirs.

Connaissant le niveau généralement élevé des séries scandinaves qui arrivent jusque chez nous, nous étions en droit d’attendre quelque chose d’intéressant de Quicksand, malgré le sujet éminemment casse-figure. Dès le début, la réalisation adopte le parti-pris de ne pas montrer la tuerie, mais de nous la suggérer. La série commence juste lorsque le massacre prend fin. On évite ainsi des scènes complaisantes qui auraient pu être de mauvais goût. De plus, cela permet d’adopter le point de vue de Maja, la protagoniste de la série, qui, traumatisée, a rejeté tout souvenir de la scène.

Le dispositif est plutôt malin : il permet au spectateur de ne pas avoir de connaissance sur cet événement autour duquel tourneront les six épisodes. La tuerie agit un peu comme un trou noir : elle attire tous les regards, mais on ne peut en voir que les conséquences, il est impossible de savoir précisément ce qui s’y est passé.

Du coup, c’est toute la question de la justice qui est placée sous les feux des projecteurs. La justice parfaitement équitable, capable de connaître (et non supposer, ou pré-concevoir) les intentions réelles, les motivations profondes des personnes impliquées, est évidemment impossible. Et nous, spectateurs, sommes finalement placés dans la situation qui nous permet de mieux appréhender cette réalité : malgré les nombreux flash-backs, Maja restera toujours une inconnue, un mystère.

D’où ce choix audacieux, qui consiste à nous empêcher de sympathiser avec elle. Le jeu de l’actrice, les indécisions ou les obscurités du personnage, tout nous tient éloignés d’elle.

La série va suivre la procédure judiciaire : un épisode pour sa mise en détention, deux épisodes pour l’enquête, un épisode de reconstitution et deux épisodes pour le procès, le tout s’étalant sur neuf mois. Cela permet à Quicksand de faire une description ultra-réaliste du fonctionnement de la justice suédoise, avec une minutie rare.

« Il est presque impossible de concevoir comment des jeunes peuvent avoir assez de colère en eux pour tuer leurs camarades »

C’est là à la fois un constat d’une grande intelligence, et le moment où la série atteint sa limite. Parce qu’il faut bien les meubler, ces six épisodes. Nous allons donc nous retrouver dans un système de flashbacks qui va se concentrer sur la « liaison dangereuse » de Maja avec Sebastian. Un amour d’été qui se transforme en conte de princesse, entre la petite ado anonyme et le gosse de riches dont rêvent toutes les filles du coin. Du coup, la série va accumuler les clichés sur le genre : le pauvre garçon riche ; le père arrogant, méprisant, violent envers son fils ; les vacances de rêve sur un yacht sur la Côte d’Azur ; les fêtes où coulent à flot alcool et drogue, etc.

Finalement, lorsque l’on découvre le personnage de Sebastian, on comprend mieux pourquoi il est préférable que Maja reste aussi impénétrable : au lieu de dresser un portrait psychologique complexe, les scénaristes se contentent d’aligner les stéréotypes avec une absence d’imagination qui frise l’indécence. L’aspect caricatural des personnages est encore renforcé par l’opposition binaire et réductrice entre le gosse de pauvre violent et méprisant, et le fils d’immigré pauvre mais bosseur et charitable. La scène de la conférence-débat sur l’économie, avec le riche Sebastian défendant le néolibéralisme et Samir attaquant cette même doctrine, est un concentré d’idées reçues.

Côté construction du récit, les flashbacks, qui, dans les deux premiers épisodes, étaient justifiés par l’enquête, apparaissent ensuite de façon complètement anarchique, sans le moindre lien avec la narration principale, et ne font plus avancer la connaissance du passé. Autant le récit au présent (de l’enquête au procès) est intéressante, autant le passé (love story tourmentée et jeune femme partagée entre deux garçons radicalement opposés) est banale et dénuée d’intérêt. Au point que c’en est même gênant de ramener un sujet aussi grave à des considérations aussi triviales.

Au final, la série présente autant d’avantages que d’inconvénients. On y trouve de bonnes idées, des procédés intéressants, mais aussi de grosses lourdeurs et des facilités. Finalement, la meilleure nouvelle est dans ce que Quicksand ne dit pas : jamais la série ne prétend apporter une explication au mystère de ces massacres de lycéens. La décence, qui n’est pas toujours présente dans la série, permet au moins d’éviter ce piège.

Quicksand- Rien de plus grand : bande annonce

Quicksand – Rien de plus grand : fiche technique

Titre original : Quicksand : störst av allt
Créateurs : Pontus Edgren, Martina Håkansson
Réalisateur : Per-Olav Sørensen
Scénario : Camilla Ahlgren
Interprètes : Hanna Ardéhn (Maria / Maja), Felix Sandman (Sebastian), David Dencik (l’avocat Peter Sander), Ella Rappich (Amanda)
Photographie : Ulf Brantås
Montage : Margareta Lagerqvist
Musique : Kirstian Eidnes Andersen
Production : Frida Asp, Fatima Varhos
Société de production : FLX
Sociétés de distribution : Netflix
Genre : drame
Nombre d’épisodes : 6
Durée d’un épisode : 42 minutes
Date de diffusion en France : 5 avril 2019

Suède – 2019

Note des lecteurs1 Note
2.5

Les fous de Pilotes #6 : Vernon Subutex, Our Planet, Chambers…

Pour ce sixième numéro des Fous de Pilotes, l’éclectisme est encore au rendez-vous, puisque nos rédacteurs sont allé voir du côté de la Suède avec Quicksand, ont lorgné sur le documentaire avec la série britannique Our Planet, ont tenté une immersion dans le Paris musicos de Vernon Subutex et se sont même payé une séance frissons avec Chambers, nouvelle série horrifique Netflix. Alors, quelle destination vous conseillent-ils cette fois-ci ?

Tous les goûts sont dans la nature, et ça tombe bien, puisque chaque mois, Netflix, HBO, BBC et autres rivalisent d’inventivité et d’imagination pour nous proposer des programmes originaux (ou pas…) et nous distraire. Ce mois-ci, la Suède, l’Australie, la France ou encore la Grande-Bretagne s’invitent chez vous, pour vous faire passer des moments comme on les aime autour du monde, entre horreur, drame, rire, larme, chronique de la vie parisienne ou encore documentaire visant à éveiller les consciences. A vous de choisir !

Quicksand – Rien de plus grand

Le pilote de Quicksand commence par un texte d’avertissement, qui met en garde contre la violence crue de certaines scènes (violence qui interviendra peut-être dans les autres épisodes, mais qui n’est pas visible à l’écran dans ce pilote).
Puis, sur un écran entièrement noir, ce sont les bruits qui nous frappent. Des coups de feu, un cri. Puis plus rien.
L’image apparaît alors. Il faudra un long et lent plan-séquence d’ouverture pour que la réalisation distille des informations capitales. Des éclaboussures, des chaussures dans une mare de sang, une chaise renversée, une sonnerie qui marque la fin des cours, des voix au loin… Sans nous dire explicitement les choses, sans nous montrer quoi que ce soit, la caméra nous amène progressivement à comprendre de quoi il retourne : nous arrivons juste après une fusillade dans une école.
Le parti-pris de ne pas montrer la fusillade est doublement justifié. D’abord parce que ce que l’on ne voit pas est toujours plus terrible que ce que l’on pourrait nous montrer. Ne pas mettre en scène la fusillade, c’est échapper à l’écueil d’un voyeurisme complaisant qui serait une véritable faute de goût.
Mais surtout, ce noir qui entoure le massacre est essentiel au développement scénaristique de la série.
Une adolescente, visiblement traumatisée, est prise en charge par l’équipe de secours. Là aussi, le spectateur aura des informations petit à petit, au compte-gouttes. Nous allons apprendre qu’elle s’appelle Maja Norberg. Qu’elle est globalement en bonne santé, malgré les événements qu’elle vient de traverser.
Et qu’elle est mise en état d’arrestation, sous l’accusation de complicité de meurtres.
On devine donc que tout le récit va alors tourner autour de cette jeune fille avec laquelle, a priori, nous avions sympathisé. C’est là que la réalisation décide d’instaurer un jeu d’équilibriste d’une grande finesse : d’un côté nous partageons l’état d’esprit de Maja, qui semble planer au-dessus de ces événements sans comprendre tout ce qui se déroule, comme si elle avait lâché prise avec la réalité. D’un autre côté, Maja reste énigmatique, comme une forteresse impénétrable. Impossible de deviner ses émotions, impossible de savoir ce qui se passe réellement dans sa tête. Et le spectateur reste comme cela tout au long de l’épisode entre empathie et méfiance, entre compassion et suspicion. Cette impression est renforcée par le jeu de l’actrice, dont le visage reste souvent indéchiffrable.
Cette belle subtilité instaurée dans le début du pilote va un peu tomber dans la seconde moitié de l’épisode. Interrogée par son avocat, elle commence à raconter comment, l’été précédent, elle a rencontré son petit ami Sebastian. Et nous voici plongés, à travers une série de flashbacks, dans une sorte de conte de fées. La petite adolescente timide et réservée remarquée par le beau gosse de riche, qui va lui faire passer des vacances de rêves sur le yacht familial amarré sur la Côte d’Azur.
Là, l’épisode perd un peu de son intérêt. Il paraît devenir plus prévisible (même si nous ne sommes que dans le premier des six épisodes de la saison : nous ne sommes pas à l’abri de surprises futures, sait-on jamais), il perd de sa nuance et plonge dans les stéréotypes (le pauvre petit garçon riche, le père cynique et méprisant, etc.).
Ces scènes de flashbacks tirent en longueur pour nous préparer à des « révélations » que nous voyons venir de loin. Heureusement, les scènes au présent, à l’hôpital, à la prison ou au tribunal, nous font retrouver cette ambiance grisâtre et cette ambiguïté qui entoure Maja. De plus, le scénario mise sur le réalisme en suivant dans les moindres détails la procédure judiciaire engagée contre la protagoniste.
La scène finale relance aussi l’intérêt pour la série.
Au final, ce pilote laisse une impression contrastée, entre un certain travail d’équilibriste qui mise sur l’ambiguïté du personnage principal, et des lieux communs un peu mièvres, trop de fois vus et revus. L’épisode n’emporte pas l’adhésion pleine et entière mais, en même temps, il titille notre curiosité.

https://www.youtube.com/watch?v=mzj8u7QD7Bc

Hervé Aubert

3

Our Planet – Une expérience trop bigarrée

De tous les genres documentaires, le reportage animalier, indéniablement, se détache. Mais lorsque l’on veut s’imposer dans ce milieu, posséder beaucoup d’argent ne suffit pas. Il faut savoir se renouveler et proposer de l’inédit, ce en quoi l’épisode pilote de Our Planet ne réussit pas toujours.
La faune et la flore sont des sujets aux possibilités infinies, mais on a malheureusement l’impression, avec ce pilote, de revoir un épisode de la série Planet Earth produite par la chaîne anglaise BBC. La comparaison avec ce programme, qui fait figure de mastodonte, est inévitable et il faut avouer que certaines séquences nous paraissent un peu trop inspirées de ce modèle (à l’image des anchois pris au piège entre prédateurs marins et aériens).
La nouvelle série Netflix aura nécessité quatre années de production et l’on demeure évidemment hypnotisé devant ce genre d’émissions, aussi instructives que fascinantes, mais si l’on s’attendait à un programme du gabarit de Planet Earth, il y a de quoi être déçu par le pilote.
Parmi les défauts, une musique trop imposante et dictatrice (pourtant composée par Steven Price), un manque de repères pour le spectateur, ne serait-ce que géographiques, mais également des transitions brutales, voire inexistantes qui saccadent l’expérience. Toutefois, ces défauts sont tirés du pilote qui fait presque figure de prologue. Reste à voir si les prochains épisodes, qui semblent plus thématiques, parviennent à rendre le tout homogène.
Il y a tout de même une différence notable avec les autres reportages animaliers : Our Planet est clairement engagé pour l’environnement et dénonce, dès le pilote, la disparition d’animaux, la fonte des glaciers et le réchauffement climatique de manière générale. Le ton presque donneur de leçon amène le spectateur à réellement réfléchir sur ses moyens de consommation, mais le message retenu est finalement assez flou, voire contradictoire. L’émission était un prétexte pour accuser les agissements humains qui détruisent à petit feu l’environnement, mais est devenue contre-productive. Ce que l’on retient de ce pilote, ce sont les magnifiques images qui semblent montrer que tout va bien sur notre planète.
Bien sûr, on n’oublie pas pour autant la séquence des glaciers (bien que trop longue) mais l’enchaînement catastrophe/beauté de la nature donne au tout un aspect bipolaire.
Toujours est-il que le reportage animalier reste une valeur sûre ; et en termes de qualité d’image et de divertissement, Our Planet ne fait pas exception.

Thomas Gallon

3.5

Chambers : le cœur n’y est pas…

Sasha est une adolescente américaine banale. Elle vit avec son oncle (dans le pilote on ne saura rien de ses parents, il sera juste fait mention une fois de sa mère) dans un mobil-home en bordure du désert de l’Arizona, elle sort avec un des sportifs du lycée, elle danse seule dans sa chambre avec le casque de son mp3 vissé aux oreilles.
Certes, mais entre la Sasha de la séquence pré-générique et celle du corps même de l’épisode, trois mois plus tard, il y a une différence majeure.
Le cœur n’est plus le même.
A 17 ans, Sasha a fait une crise cardiaque, et elle ne doit la vie qu’à la greffe d’un nouveau cœur. Depuis, elle est obligée de prendre une montagne de médicaments pour simplement survivre.
Une fois cette base posée, le pilote n’a visiblement plus grand-chose à proposer. Tous les lieux communs, que l’on a déjà vus des centaines de fois, seront convoqués. Nous aurons droit aux moqueries des camarades lorsque Sasha retourne au lycée, à la copine sympa-mais-gaffeuse, à l’inévitable rencontre avec les parents de la donneuse, etc. Il n’est pas jusqu’au générique qui ne balance sa banalité, avec ce portrait composé de deux demi-visages collés l’un à l’autre. Tout est tellement balisé que l’on s’ennuie ferme au bout de vingt minutes…
D’autant plus que ni la réalisation, ni l’interprétation ne nous sont d’une grande aide. La mise en scène appuie fortement sur chacun de ses effets. En plus d’être dénuée d’originalité, l’écriture est d’une grande lourdeur. Jamais on ne laisse les spectateurs se poser des questions, aucun mystère n’est proposé, aucune énigme qui inciterait à poursuivre. Tout est exprimé sans la moindre subtilité.
Ce n’est que vers la fin de l’épisode qu’une scène intéressante intervient, lorsque Sasha se retrouve propulsée dans un lycée de quartier riche. L’épisode révèle alors une vision sarcastique réjouissante de la bourgeoisie américaine, avec son « life coach ».
Mais une scène intéressante en 50 minutes de lourdeur, ça ne vaut pas la peine…

Hervé Aubert

1.5

Gentleman Jack : Une dandy queer qui bouscule les codes de genre

Une série d’époque queer sur HBO? C’est possible, et la créatrice anglaise d’Happy Valley, Sally Wainwright, nous le prouve avec Gentleman Jack. Halifax, à l’époque de la révolution industrielle, une riche héritière, Anne Lister (Suranne Jones) se moque des conventions de genre. Costumée comme un homme, elle se moque des critiques et assume pleinement une vie d’aventure et de liberté à égale des hommes.

Pour cet épisode pilote, la trame narrative se construit donc autour de l’originalité de son personnage. Après une longue absence en ville, Anne Lister bouscule tout des habitudes de sa famille et son petit village. En plus d’adopter un look androgyne, elle s’occupe de l’affaire familiale en récoltant les loyers. Au grand dam de sa sœur, rien ne semble effrayer Anne à dominer à l’égal des hommes à une époque où les codes de genre sont très importants. Mais c’est avant tout sa position de noble qui la rend intouchable.
Un premier épisode qui met en place le contexte et les personnages pour mieux se focaliser sur une intrigue amoureuse. A l’aide de flashbacks, on comprend qu’elle a déjà souffert d’une relation avec une femme promise à un autre homme. Son entourage, au courant de son homosexualité impossible à afficher, lui conseille alors de se ranger pour préserver les apparences. Mais notre héroïne marginale se refuse à rentrer dans l’ordre établi. Au contraire, sa rencontre avec la jeune ingénue Ann Walker (Sophie Rundle), promet une suite digne des romances de Jane Austen. En somme, une affaire à suivre pour cette série d’époque au sujet original.

Céline Lacroix

2

Vernon Subutex : un pilote qui ennuie

Alors que l’adaptation du roman culte de Virginie Despentes débarque sur Canal+, la hype était palpable, et pour cause : la série semblait tout avoir pour nous séduire. Une ambiance rétro qui sent bon les 90’s, un côté arty-bohème-roots un peu décalé, une bande-son vintage, et un casting quatre étoiles, à commencer par son acteur principal, Romain Duris, évidemment. Mais force est de constater qu’à aucun moment, le pilote ne parvient à trouver son rythme.

Très vite, la curiosité laisse place à l’ennui, et on subit douloureusement. L’épisode n’avance pas, l’intrigue ne démarre pas, et les personnages sonnent creux. Vernon Subutex n’a aucune épaisseur, Céline Sallette parvient à tirer son épingle du jeu grâce à un style androgyne sympathique, mais l’histoire ne captive pas, au contraire. L’errance du personnage semble nous mener nulle part, tandis que les acteurs n’ont pas l’air très investis et jouent, pour la plupart, faux. La prise de son est désagréable : la moitié des répliques se perdent avant d’arriver à notre oreille. Enfin, le dernier quart de l’épisode bascule dans une sorte de grand n’importe quoi à coup de dialogues faussement ésotériques, pendant un face à face gênant entre Vernon et un chanteur étrange aux vocalises qui oscillent entre rap, slam et en hard-rock. A ce moment très précis, j’ai eu une envie irrépressible d’arrêter l’épisode, m’apercevant que j’avais déjà décroché depuis dix bonnes minutes… Peut-être que les amateurs de musique, les nostalgiques du vinyle et les fans de Despentes adhéreront, mais la recette paraît tout de même plus insipide que prévu.

https://www.youtube.com/watch?v=zvG0egFC0kk

Marushka Odabackian

1.5

Lunatics, Chris Lilley en folie

Bien des années après son brillant mockumentary Summer Heights High, l’australien Chris Lilley revient avec un nouveau faux documentaire tout aussi barré, Lunatics.

Pour cette création originale Netflix, le comédien endosse le rôle de six personnages, tous plus fous les uns que les autres, pour nous offrir une galerie de portraits complétement jubilatoires, entre un gérant de magasin de vêtements amoureux d’une caisse enregistreuse, un agent immobilier qui se rêve DJ, une ancienne star du porno devenu collectionneuse compulsive, un adolescent pré-pubère très obsédé par le sexe, une voyante pour animaux ou encore une étudiante anormalement géante propulsée dans le quotidien d’un campus américain… L’acteur caméléon ne manque pas d’imagination, et nous offre un spectacle tout aussi improbable que démesuré. Si l’humour tire parfois sur le grotesque et que la vulgarité est un peu trop omniprésente, difficile de résister à l’univers si particulier de cet interprète polymorphe qui laisse libre cours à sa folie avec une dinguerie communicative, à grand coup de répliques hilarantes !

https://www.youtube.com/watch?v=FapFfOZ64cE

1.5

Marushka Odabackian

 

Tueurs en séries et en images : Sombre de Philippe Grandrieux

Durant ce mois de mai, Le Magduciné a voulu se pencher sur le thème des tueurs en série au cinéma et dans les séries. Commençons par un meurtrier peu connu mais à la représentation maladive et flamboyante : Jean du film Sombre de Philippe Grandrieux. Un film à l’image de son personnage : hors des sentiers battus et qui s’engouffre dans le chaos.

Jean est un serial killer. Il prend sa voiture, circule sur les routes de France, ère seul dans une France périphérique pour trouver ses proies. Des proies qui sont des femmes qu’il malmène, dont le corps devient le symbole de son désarroi. Jean est impuissant alors sa frustration se déchaine et étrangle la vie de ces femmes sans qu’il ne comprenne réellement la portée de ses actes. Jusqu’à ce qu’il rencontre Claire, une femme désemparée, isolée, presque indifférente à sa violence et qui le suit dans sa cavalcade : comme dans une sorte de Bonnie and Clyde de l’obsession et du marasme.

Sombre de Philippe Grandrieux nous narre le récit de ces deux personnages mais ne se transforme jamais en film de serial killer au sens propre, avec son enquête policière habituelle et la fameuse signature du tueur en série. Non, ici, il n’y a rien de tout cela, nous sommes par exemple très loin d’un Seven. Sombre marque surtout par son aspect sensoriel, un regard formel grinçant sur les corps et fait de son antre une tempête sensitive assez unique : un cauchemar filmé qui ne tombe jamais dans le fantaisiste mais au contraire, s’intéresse au réel et à la douleur qui en émane. Avec sa mise en scène au plus du près de la peau, son esthétique organique qui aime caresser la chaleur des corps en éruption, son bourdonnement perpétuel, Sombre est un enclos dont il est difficile de sortir indemne : une furie visuelle, une introspection mentale, comme peuvent l’être d’autres films du cinéaste tels que Le Lac ou bien La Vie Nouvelle. Une meurtrissure se dégage, et qui se retrouve confinée dans les images du film: balbutiantes et presque volées à l’arrachée, où ce magma d’hommes et de femmes est décimé par le chaos. Jean n’a pas de but précis, ni de lieu à atteindre, il ne tue pas pour jouir : il en est incapable. Il roule le long de la province, tel un road movie, en suivant les routes du Tour de France de cyclisme, en humant l’odeur de ses proies.

C’est un vagabond, triste et vit dans un silence moribond. Il est déconnecté du monde qui l’entoure et agit tel un animal. Marc Babé est incroyable de naturel et de folie. Un animal blessé, meurtri par ses craintes et ses fantômes qui font de lui un monstre nocturne. C’est un chien errant. Et même Claire n’y pourra rien, elle non plus : son innocence, sa clairvoyance ne seront pas un atout pour extraire Jean de l’horreur ou presque : au mieux le sortir de sa déconnection émotive et faire de lui un humain. Philippe Grandrieux filme la nuit, une nuit qui se réveille dans les abysses et n’arrive pas à faire taire ses démons. Il pourrait être reproché au cinéaste de ne pas prendre position, de ne pas qualifier les actes de son personnage. Mais au lieu de parfois tomber dans la provocation voyeuriste, comme peut le faire le non moins génial Gaspar Noe, Philippe Grandrieux suit avec hypnose les geste de son protagoniste, il fait de sa caméra le témoin d’un réel difforme, presque documentariste. Il fait de Jean un être de l’ombre, pour qu’il devienne la figure du chaos où la sexualité n’est que spasmes orgasmiques en lien avec la mort. Jean n’est qu’un misérable, tempétueux mais vain, qui suit avec vigueur les traces de ses pulsions inconscientes sans pouvoir les mettre à profit.

Cette illustration du tueur en série : silencieux, sensoriel, qui sillonne les routes périphériques dans la finalité de trouver des corps à faire disparaitre l’essence, est une chose que l’on verra bien des années après Sombre de Philippe Grandrieux : à travers Under The Skin de Jonathan Glazer. Deux films qui se répondent, et qui à leur manière, prennent le pouls sensoriel de leur ravisseur, et où la caméra se met à hauteur d’hommes pour suivre leurs agissements. Un monde où la cause est floue mais les conséquences frontalement abordées. Deux films qui aiment s’incruster dans la nuit. Mais cette fois ci, Under The Skin choisit la féminité, le discours féministe, comme arme de mort. Cette jeune mante religieuse mutique, est l’alter ego de Jean : déconnectée, ne connaissant pas encore l’empathie et devenant le premier raccourci vers la mort : avec cette même idée de prédateur. Avec sa caravane, cette « chose » qui se dissimule sous la peau d’une femme use de ses charmes pour tuer et mettre à mal l’avidité de l’homme : une possibilité pour Jonathan Glazer de voir la femme se réapproprier sa sexualisation, ou en tout cas son imagerie, pour déjouer l’envie de l’homme et renverser le rapport de force. Un corps dont elle seule est donc propriétaire.

Ce qui n’empêchera pas le film d’être extrêmement pessimiste sur le chemin de croix des femmes : c’est malheureusement à partir du moment où cet extraterrestre découvrira sa symbiose avec l’humain, sa figure féminine, et son attachement pour ce monde, qu’elle sera la proie de l’homme et sa violence. Tout comme Sombre, Under The Skin est un film ovni, qui entretient chez le spectateur son pouvoir de fascination visuel et expérimental tout en se questionnant sur la représentation des corps, son identité et sur la définition même de l’humanité : à travers le découverte de l’empathie chez leurs personnages, des tueurs en série.