La Liste de Schindler de Steven Spielberg : le noir et blanc, comme rarement, au service de l’émotion

Tout comme cette année 2018, Spielberg était sur tous les fronts en 1993 où il assurait à la fois deux projets : Jurassik Park et La Liste de Schindler. Deux œuvres ambitieuses au ton radicalement différent, à l’image de Pentagon Papers et Ready Player One dont les sorties sont respectivement en janvier et mars 2018. La Liste de Schindler dure trois heures, mais regarder ce chef d’œuvre ne sera pas une perte de temps. En revanche, il faut avoir le cœur accroché parce que la partie de l’histoire que Spielberg choisit de raconter n’est pas la plus facile à supporter.

Synopsis : Évocation des années de guerre d’Oskar Schindler, fils d’industriel d’origine autrichienne rentré à Cracovie en 1939 avec les troupes allemandes. Il va, tout au long de la guerre, protéger des Juifs en les faisant travailler dans sa fabrique et en 1944 sauver huit cents hommes et trois cents femmes du camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.

Dans La liste de Schindler, Spielberg prend son temps pour préparer le spectateur à ce qu’il va voir. Avec une première partie qui peut sembler un peu longue, le réalisateur ne néglige jamais les victimes de ce drame humain et nous présente d’ailleurs à l’ensemble de cette population pendant une bonne durée du film. L’œuvre est un hommage aux personnes disparues dans ces atrocités, un hommage froid rempli pourtant de délicatesse et de sobriété. Le metteur en scène plonge les spectateurs dans un noir et blanc dans lequel on lit tous les détails qui rendent aussi bien compte de la monstruosité de la guerre que de l’humanité persistante des Juifs. La sincérité avec laquelle Spielberg tourne ce film donne des images franches, brutes, souvent dures à regarder qui livrent un  violent aperçu de la réalité. Quelque chose d’assez spécial émane de ce film, on imagine une équipe de tournage silencieuse presque en deuil durant les prises à l’inverse de ce qui se déroule sous leurs yeux et  de la violence des actions. On ressent à la fois une impression que beaucoup de bruits sont étouffés alors que ceux que l’on entend sont forts et atroces, comme le contraste entre la douceur de la neige et la cruauté des scènes qui s’y déroulent. la-liste-de-schindler-liam-neeson

Mais si les émotions sont si grandes dans La liste de Schindler, ce n’est pas seulement dû à ce qui est montré, c’est aussi grâce à la charge émotionnelle que les acteurs provoquent. Liam Neeson prouve l’immensité de son talent dans ce rôle d’Oskar Schindler avec des expressions faciales grandioses. Spielberg a d’ailleurs ici l’intelligence de ne pas lisser son personnage en ne faisant pas uniquement de cet homme, un héros, mais aussi quelqu’un qui sert ses propres intérêts en aidant les Juifs. Neeson est accompagné de deux acteurs qui ne passent pas inaperçus dans des rôles littéralement opposés. L’humanité de Ben Kingsley est aussi brillante à l’écran que la barbarie de Ralph Fiennes qui n’est autre que le célèbre acteur jouant Voldemort.

Les mélodies de John Williams sont dramatiques et ne peuvent qu’appuyer le ton tragique du film. Plusieurs scènes relèvent du génie de Spielberg : l’erreur d’aiguillage renverse littéralement les émotions du spectateur qui comprend vite le problème. La scène de la douche est avec celle des corps exhumés l’une des plus fortes du film de par son intensité émotionnelle. On ne peut s’empêcher d’avoir des frissons sur toute la scène finale où l’on saisit toute l’émotion de Schindler, de qui la guerre a fait ressortir toute l’humanité. Pour en venir au titre, la liste est à la fois celles des noms des Juifs que Schindler sauve mais aussi celle que les Allemands font au début du film pour emmener les Juifs. Si dans cette dernière, elle les entraîne vers la mort, on essaiera de se concentrer sur celle qui les fait survivre.

La Liste de Schindler : Bande-Annonce

La Liste de Schindler : Fiche Technique

Titre original : Schindler’s List
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Steven Zaillan
Interprétation : Liam Neeson, Ben Kingsley,  Ralph Fiennes
Image: Janusz Kaminski
Montage: Michael Kahn
Musique: John Williams
Décors : Allan Starski, Ewa Braun
Costumes : Anna B. Sheppard
Producteur(s): Branko Lustig, Gerald R.Molen, Steven Spielberg
Société de production : Universal Pictures, Amblin Entertainment
Distributeur : United International Pictures (UIP)
Budget : 25 000 000 $
Récompenses : Oscars du meilleur film, réalisateur, scénario adapaté, photographie, décors, montage, musique / BAFTA meilleur, réalisateur, meilleur acteur dans un second rôle, scénario adapté, musique, photographie, meilleur film, montage / 3 prix aux Golden Globes 1994
Durée : 195 minutes
Genre : historique, drame, guerre, biopic
Date de sortie : 2 mars 1994

États-Unis – 1994

 

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Gwennaëlle Masle
Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
Le septième art est un rêve et une passion depuis quelques années déjà. Amoureuse des mots et du cinéma, lier les deux fait partie de mes petits plaisirs. Je rêve souvent d'être derrière la caméra pour raconter des histoires et toucher les gens mais en attendant, je l'écris et je me plais à le faire. Je suis particulièrement sensible au cinéma français ou au cinéma contemplatif dans sa généralité, ce qui compte c'est de ressentir. Les émotions guident mes passions et le cinéma ne déroge pas à la règle, bien au contraire.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.