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Hellboy : le reboot des tréfonds de l’Enfer

Guillermo del Toro en avait fait une œuvre poétique et artistique, le personnage créé par Mike Mignola est devenu une erreur marketing. Des tréfonds de l’Enfer hollywoodien, ce Hellboy version 2019 nous apparaît comme un ratage complet. Une honte sans nom qui nous fait amèrement regretter l’annulation du troisième volet tant espéré avec Ron Perlman.

Synopsis : Après avoir perdu un collègue, Hellboy est envoyé à Londres pour rencontrer les membres d’un club secret ayant pour but d’éradiquer les monstres et autres démons de notre monde. Mais de fil en aiguille, notre héros va croiser le chemin de Vivian Nimue, une sorcière ancestrale assassinée par le roi Arthur qui tente de revenir d’entre les morts et d’éradiquer l’espèce humaine de la Terre…

Nous l’attendions, ce Hellboy 3 ! Nous voulions absolument revoir ce cher Ron Perlman rendosser le costume du diable aux cornes limées pour un ultime épisode. Celui qui mettrait fin à une trilogie qui aura permis à Guillermo del Toro de crier au monde entier son amour pour les monstres (ce qu’il confirmera avec Le Labyrinthe de Pan et bien plus tard La Forme de l’eau). Qui permettrait à son talent artistique d’exploser pour un plus large public. Mais la dure loi hollywoodienne aura eu raison de la réalité : les deux premiers opus n’ayant pas su être de francs succès au box-office mondial, les producteurs ont préféré mettre fin à l’aventure. Et ce même malgré l’insistance de l’acteur principal et surtout des fans – qui avaient répondu à l’appel aux votes de del Toro lui-même. Une tragédie que nous ne comprenons toujours pas. Oui, car alors que l’annulation de ce Hellboy 3 annonçait l’arrêt définitif du personnage au cinéma, voici que les producteurs nous servent un reboot, sorti de nulle part. Une remise à zéro inattendue que nous voulions haïr d’entrée de jeu, à l’instar de The Amazing Spider-Man à l’époque de sa sortie (ce dernier « remplaçant » un Spider-Man 4 tant espéré). Après, nous avions mis notre réticence de côté et voulu lui laisser une chance. Peine perdue en voyant le résultat final, énième preuve que les producteurs hollywoodiens ne savent pas correctement exploiter ce qu’ils ont entre les mains et qu’ils ont une bien mauvaise vision des attentes du public…

Car ce Hellboy version 2019 est l’apothéose de tout ce qui ne va pas dans le Hollywood actuel. Si nous avions eu récemment droit à des anomalies à part entière (Suicide Squad, La Momie, Justice League, Solo : A Star Wars Story, Venom, The Predator…), ce reboot est tout bonnement la quintessence d’un foutoir sans nom. D’hommes qui veulent à tout prix exploiter un filon mais s’y prennent de manière à la limite de l’insulte et du blasphème. En effet, si l’on fait un peu l’historique de la saga cinématographique, Hellboy est né dans les années 2000. Période durant laquelle les adaptations de comics prenaient leur essor via quelques titres à succès (Blade, X-Men, Spider-Man…) tout en donnant naissance à des films discutables (La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Superman Returns) voire mauvais (Daredevil, Hulk, Les 4 Fantastiques…). Les grosses productions s’étaient d’ores et déjà, bien avant la suprématie de Marvel/Disney et d’Avengers, tournées vers cette mine d’or de l’entertainment à grand spectacle. Hellboy faisait partie de ces projets à but lucratif mais qui, entre les mains d’un artiste et d’un fan, avait donné quelque chose de bon et mémorable. Si le succès commercial n’était pas forcément au rendez-vous, ce n’était pas à cause de la qualité, du casting ou bien de l’ensemble, mais surtout du fait que le personnage éponyme n’était pas spécialement connu du grand public. Mais non, les producteurs ont jugé que le large public était beaucoup trop hermétique à la créativité et au génie de del Toro, et ont préféré tout laisser tomber pour reprendre à zéro avec un réalisateur plus modelable – plutôt que de sortir le terme yes man encore une fois… Et comme les films de del Toro s’éloignaient de la vision de la production – qui avait déjà mis son grain de sel sur le 2 en ajoutant cet aspect fun et hautement spectaculaire –, ils ont trouvé là l’occasion de faire le film Hellboy qu’ils voulaient : un pur produit qui surfe sur les succès actuels. Ce qui marche le plus auprès du public en général ? Les films Marvel ! Dans ce cas, faisons un divertissement fun, décomplexé et épique ! Longtemps mise de côté par peur de la censure, la violence visuelle est bien appréciée quand elle est utilisée de manière jouissive ? Alors vendons notre film sur son classement Rated R à l’instar de Deadpool et Logan, cela marchera ! Certaines bandes-annonces attirent le regard avec la nostalgie et la pop culture ? Bâtissons la promo sur un remix de Smoke On The Water de Deep Purple, car ça fait très « hell » ! Rien qu’avec ça en tête, il faut sentir d’entrée de jeu la mise à mort de l’art créé par del Toro pour un titre bien plus industriel et passe partout. Et encore, même avec ce constat, rien n’empêchait Hellboy d’être un long-métrage efficace. Il avait même des atouts en poche pour l’être, comme la prestance de l’acteur David Harbour (Stranger Things), le savoir-faire du réalisateur Neil Marshall (The Descent) et la contribution de l’auteur lui-même, Mike Mignola. Mais non ! Il aura fallu une sempiternelle histoire de problèmes de production pour que le projet soit un désastre total. Même bien pire que ce que le cinéma hollywoodien nous a livré depuis des années !

Et il faut bien le dire, ces problèmes sont nombreux ! Entre une production visant un divertissement à la Marvel et un réalisateur préférant se tourner vers l’horreur, ce dernier se faisant écraser par les producteurs, David Harbour qui se retourne contre lui, le scénario et la direction artistique remaniés par plusieurs personnes (dont les comédiens eux-mêmes) et ce pendant le tournage… rien n’allait sur la mise en chantier de ce long-métrage ! Pour le coup, il est compréhensible de voir à quel point le blockbuster est raté de bout en bout. Le scénario ? Un ramassis de clichés, de personnages creux (Hellboy n’est même pas attachant) et d’idées recyclées ici et là (on nous ressert la « naissance » de Hellboy et l’apocalypse qu’il devrait causer à l’humanité). Et se perdant même dans un n’importe quoi sans nom, faisant intervenir les légendes arthuriennes de manière grotesque. L’humour ? Se voulant fun, celui-ci est d’une lourdeur gargantuesque que même les films American Pie n’oseraient aborder – le coup du « Parce que je suis Capricorne » visible dans la bande-annonce en est le parfait exemple. Les acteurs ? En roue libre totale, alors que certains sont pourtant habitués à ce genre de production (Milla Jovovich, Ian McShane…). Les effets spéciaux ? Que ce soit le mauvais maquillage (les cornes de Hellboy remuent souvent) ou bien le rendu lamentable par ordinateur, tout semble faux. Le montage ? Une anarchie d’envergure, ne cachant pas ses ellipses impromptues et ses effets foireux (voix-off, séquences parallèles, introduction…) les multiples réécritures et coupes du projet. Ce qui donne au film une impression d’inachevée et de précipitation. La mise en scène ? Aux fraises, nous offrant des plans sans envergures, d’une platitude exaspérante. Le combat avec les géants illustre très bien ce constat, cette séquence étant tout simplement loupée et dérangeante dans son application – une espèce de mix entre une action sortie tout droit de John Wick et un visuel de jeu vidéo, le tout sans aucune ampleur. La direction artistique ? Entre l’envie de faire du del Toro avec de « vrais » effets spéciaux sans en avoir le talent et une surdose de mauvais numériques, nous obtenons un rendu véritablement laid. Se rapprochant même par moment de la parodie de série Z style Spartatouille et Super-Héros Movie, comme en témoigne le flashback désastreux des origines de Hellboy – la même chose que ce qu’avait fait del Toro dans le premier film, mais la créativité en moins, le ringard et le mauvais goût à la place. Le fun promis par la promotion ? Noyé sous ce risible gloubi-boulga du Diable. Le gore ? Bien présent mais fade au possible. Et encore, la liste est longue…

Y-a-t-il au moins quelque chose à sauver de ce long-métrage sorti tout droit de l’Enfer ? Malheureusement non… Mais alors, vraiment rien ! Si la violence et le plaisir qu’a eu Neil Marshall à la filmer (surtout lors de l’attaque des démons durant le climax) peuvent « divertir » le temps de quelques secondes, cela ne sauve pas les meubles pour autant. Loin de là ! Son Hellboy est clairement une honte. Une insulte aux spectateurs, pris pour des abrutis par des producteurs croyant connaître les exigences du public mais faisant tout bonnement n’importe quoi. Le personnage de Mike Mignola était une réussite poétique et artistique. Il est devenu une erreur marketing. De quoi ternir son aura mais aussi la saga de del Toro, dont nous regrettons encore plus l’annulation du troisième volet. Ridicule, grotesque, fade, lourdingue, pitoyable… tous les qualificatifs péjoratifs sont de rigueur ! L’art et la liberté des réalisateurs sont-ils morts au sein des studios hollywoodiens ? Si certains cas isolés prouvent le contraire, la plupart des blockbusters sortis récemment ne parviennent toujours pas à nous sortir de ce désespoir croissant… Cela reste un cliché, mais les producteurs américains sont bien les démons qui brûlent et détruisent de grands artistes dans cet Enfer macabre que nous appelons business, ou encore Hollywood.

Hellboy – Bande-annonce

Hellboy – Fiche technique

Titre original : Hellboy
Réalisation : Neil Marshall
Scénario : Andrew Cosby, d’après l’œuvre de Mike Mignola
Interprétation : David Harbour (Hellboy), Milla Jovovivh (Nimue), Ian McShane (professeur Trevor Bruttenholm), Sasha Lane (Alice Monaghan), Daniel Dae Kim (Ben Daimio), Stephen Graham (Gruagach), Penelope Mitchell (Ganeida), Sophie Okonedo (Lady Hatton)…
Photographie : Lorenzo Senatore
Décors : Paul Kirby
Costumes : Stephanie Collie
Montage : Martin Bernfeld
Musique : Benjamin Wallfisch
Producteurs : Lawrence Gordon, Carl Hampe, Lloyd Levin, Matthew O’Toole, Mike Richardson, John Thompson, Les Weldon et Philip Westgren
Productions : Summit Entertainment, Millienium Films, CB Films, Dark Horse Entertainment et Lawrence Gordon Productions
Distribution : Metropolitan Filmexport
Budget : 50 M$
Durée : 121 minutes
Genre : Fantastique
Date de sortie : 08 mai 2019

États-Unis– 2019

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Paris au mois d’août, une comédie douce-amère en DVD et Blu-ray

Le film étant jusqu’à présent inédit en DVD, c’est avec plaisir que l’on peut redécouvrir Paris au mois d’août, comédie sentimentale doucement mélancolique que Pierre Granier-Deferre réalisa en 1966, avec un immense Charles Aznavour.

Un homme banal, petit employé sans envergure, abandonné par femme et enfants pendant les vacances d’été, rencontre une superbe jeune femme. Ce pitch de départ vous rappelle quelque chose ? Le cinéphile, dans un premier temps, pense inévitablement à Sept ans de réflexion, l’hilarante comédie de Billy Wilder. Mais voilà, nous sommes ici dans la France du général de Gaulle, notre employé modèle est incarné par Charles Aznavour et le film est réalisé par Pierre Granier-Deferre.

Paris au mois d’août est l’adaptation d’un roman, paru deux ans plus tôt, écrit par le trop oublié René Fallet. Pourtant, ce grand ami de Georges Brassens a signé des romans populaires qui connurent un certain succès en leur temps et fut souvent adapté au cinéma : Les Vieux de la vieille, Un idiot à Paris, Le triporteur, et jusqu’à la fameuse Soupe aux choux.

Dès les premières minutes, Pierre Granier-Deferre donne à son film une atmosphère douce-amère de subtile mélancolie qui sera un des points forts de Paris au mois d’août. Petit employé au rayon pêche de la Samaritaine, Henri Plantin s’ennuie ferme en attendant l’heure de fermeture. Immédiatement, il file à toute allure chez lui pour se rendre compte que sa femme et ses enfants sont déjà partis en vacances sans même lui dire au-revoir. D’emblée, le regard triste d’Aznavour et l’enchaînement d’événements sur lesquels il semble n’avoir aucune prise font merveille : le spectateur a devant lui un personnage qui n’a pas sa vie en mains, quelqu’un qui est malmené par ce qui lui arrive mais qui ne contrôle rien. Quelqu’un qui est mu, et non pas qui se meut. En bref, un petit anti-héros dénué de charisme, un Français moyen sans intérêt.

Répétons-le : Charles Aznavour est magnifique dans ce rôle ! Dans les compléments de programme, nous apprenons que, dans le roman de Fallet, Plantin était décrit comme… ressemblant à Charles Aznavour ! Et, de fait, l’acteur est magnifique de retenue, d’une exactitude rare. Plantin est un Monsieur Tout-le-monde auquel il est facile de s’identifier, pas épanoui dans son travail, pas épanoui dans sa vie de famille, subissant sa vie plus qu’il ne la savoure.

Ce constat amer est encore renforcé par une très belle exploitation du décor parisien. Tourné en décor naturel dans les rues du centre de la capitale, on y voit Plantin promener son ennui devant des immeubles dont tous les volets sont fermés, dans des avenues vides de monde, dans un Paris qui, comme lui, est plus mort que vif.

Finalement, le film prend une allure quasi-documentaire sur la France juste pré-Mai-68 (le film date de 1966). La France représentée par Plantin semble attendre une étincelle pour se mettre à vivre, elle paraît étouffer dans le carcan d’une vie traditionnelle qui n’offre plus aucun espoir d’épanouissement personnel.

L’invention d’une vie

Voilà pourquoi, dès qu’il va rencontrer cette jeune Anglaise désireuse de découvrir les merveilles touristiques de la capitale, Plantin va sembler revivre. C’est un autre homme qui arrive. D’ailleurs, Plantin s’invente une nouvelle vie : le père de famille discret (soumis ?) devient un séducteur, le petit employé de grand magasin se transforme en artiste bohème. Plus que de simples mensonges destinés à éblouir la jeune femme, on sent facilement qu’il s’agit là de vivre des rêves qui ont été enfouis sous les cendres de la vie « normale ».

Paris au mois d’août, c’est le récit d’une vie rêvée qui devient réalité le temps de quelques jours. D’ailleurs, Paris semble même prendre vie également, suivant en cela la résurrection de Plantin.

Finalement, sous ses airs de film tout simple, Paris au mois d’août est un savant mélange de scènes drôles teintées de drame, de séquences de légère mélancolie, de description d’une société finement observée, le tout porté par une réalisation aussi discrète qu’efficace et une interprétation d’une grande justesse. Du cinéma français d’une grande qualité.

Restauration et compléments

La restauration est également d’une grande qualité, d’ailleurs, aussi bien sur le plan visuel que sonore.

Côté compléments de programme, nous avons droit à quelques actualités cinématographiques Pathé, qui permettent de replacer le film dans son contexte. Puis les éditions Pathé nous propose un entretien croisé avec trois spécialistes qui décrivent la place de Paris au mois d’août dans les carrières respectives de Pierre Granier-Deferre et Charles Aznavour. Là, il faut bien avouer que c’est un peu court : on pouvait dire bien des choses en somme !

Ce complément ne rend pas un hommage suffisamment appuyé à ce grand réalisateur que fut Granier-Deferre, qui tourna quelques films majeurs du cinéma français des années 70 et 80 (Le Chat, La Veuve Couderc, Le Train, Adieu Poulet…). Il aurait été possible aussi de replacer ce film dans le contexte du conflit qui opposa le réalisateur à la Nouvelle Vague. Aucun mot non plus sur Henri Jeanson, formidable dialoguiste qui apporte tant aux films auxquels il a participé.

En bref, cette édition DVD a au moins le mérite d’exister et de nous faire redécouvrir un très beau film injustement oublié. En cela, sa mission principale est remplie.

Infos techniques :

DVD – 2.35 – N&B – 99 min
LANGUES : Français Dolby Digital mono 2.0
SOUS-TITRES : Sourds et malentendants

BLU-RAY – 2.35 – N&B – 103 min
LANGUES : Français DTS mono 2.0
SOUS-TITRES : Sourds et malentendants

Suppléments :

Paris au mois d’août : Entretiens avec Erik Berchot, Jacques Layani et Daniel Pantchenko (28 min)

Actualités Pathé d’époque : Les Aoutiens (2min), Paris se transforme (1min), Les coulisses d’Aznavour (5min), La vie du cinéma (3min)

La Vengeance aux deux visages, Marlon Brando prend sa revanche en Blu-ray

Il y a environ deux mois sortait en Blu-ray La Vengeance aux deux visages. Unique réalisation de son interprète principal, Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (One-Eyed Jacks) fait son retour avec une édition HD signée Carlotta Films. Au programme : un chef d’œuvre soutenu par un merveilleux master haute définition manquant hélas de compléments.

Synopsis : Trois truands américains braquent une banque dans un village mexicain avant d’être pourchassés par la police locale. Le premier est abattu, tandis que les deux autres, Rio, et Dad Longworth, parviennent à s’enfuir. Parti chercher de l’aide, Longworth abandonne son camarade et détale avec le magot. Cerné de toutes parts, Rio est arrêté. Lorsqu’il parvient à s’évader cinq ans après, il n’a qu’une seule idée en tête : se venger de son ancien acolyte…

La Vengeance aux deux visages : miroirs filmiques de Marlon Brando

Sorti en 1961, La Vengeance aux deux visages constitue l’unique réalisation de son interprète principal, Marlon Brando. La Vengeance aux deux visages est d’abord confié à Sam Peckinpah, alors chargé du scénario. Est ensuite envisagé Stanley Kubrick à la réalisation. Finalement le film est repris en main par deux autres scénaristes et Brando en devient le réalisateur. Justement, la fabrication du long métrage fut à l’image de la persona de l’acteur, soit brillante, audacieuse et chaotique. Comme Scorsese le rappelle dans son introduction au film, le tournage a amplement dépassé ses délais. En cause, on note la volonté de Brando de laisser son cast improviser afin d’obtenir le meilleur d’eux-mêmes. Il est aussi question d’exigences formelles, l’acteur-réalisateur désirait, concernant les séquences à la pointe du diable, capter certaines vagues maritimes en arrière-plan et pas d’autres, obtenant ainsi des fulgurances visuelles. Ces volontés rejoignent un certain manque de direction concernant certaines séquences, ainsi Brando et son chef opérateur improvisent à nouveau et utilisèrent énormément de pellicule. Le budget est alors plus qu’explosé. Sur la table de montage, le premier cut dure un peu plus de cinq heures. Le film doit être remonté.

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Marlon Brando versus Karl Malden

Le chaos et l’énergie qui portent la production du film viennent aussi caractériser le personnage incarné par Brando. Le braquage des trois pistoleros tourne mal quand ils sont rattrapés par les autorités mexicaines, après avoir à peine profité de leur nouvelle richesse. L’un d’entre eux meurt. Les deux fuient comme ils peuvent dans le désert. Mais les forces de l’ordre, comme le désert, se referme sur eux. Ainsi Dad Longworth (Karl Malden) trahit son ami, le jeune Rio (Marlon Brando), en l’abandonnant à son sort, se sauvant avec le butin restant. Rio est capturé et emprisonné pendant cinq longues années. En ressort alors un personnage dont l’aura semble porter bien des caractères des autres figures incarnées par Brando depuis les fifties jusqu’aux seventies. Rio est un voyou mais n’est pas malhonnête dans le fond, il sera même désolé d’avoir déshonoré la belle-fille de Dad afin d’insidieusement lancer sa vengeance contre son vieil ami. Rio est adroit et pragmatique, il saura mettre en oeuvre tous les moyens nécessaires pour servir son dessein. Rio peut être naïf, notamment dans son inconséquence, en effet, il n’a pas anticipé que le meurtre par légitime défense d’un odieux bonhomme dans une matinée post-fiesta permettrait à Dad de l’humilier publiquement, en le fouettant et lui brisant sa gun hand. On retrouve chez le personnage l’aspect manipulateur servant un but pervers – notamment sexuel – ainsi que la perte des repères et le romantisme bataillé. De plus, on remarque cette violence du quotidien, vivant à travers une rage silencieuse et ravalée, ou explosant dans un tumulte de douleur anti-spectaculaire et inspirant le dégout. Il y a enfin le trait social et humaniste : Rio n’est pas un homme respectable et sa vengeance est mise à mal par celle, tenue en respect, de Longworth devenu Shérif et alors soutenu par la conscience collective prête à épauler tous les coups de sang de l’autorité tant que le mot « justice » résonnera en public. Aussi Brando lutta toute sa vie pour une représentation respectueuse des minorités et des classes sociales au cinéma. Il met alors en scène une relation amoureuse puissante entre Rio et Louisa, qui devra outrepasser l’autorité malsaine de Dad pour survivre. Le même Dad qui mettra en avant à plusieurs reprises lors de discussion avec sa femme le fait qu’il l’ait sorti de la misère et offert le rêve américain. Ainsi Brando oppose un amour véritable entre deux êtres pour lesquels l’ethnie est heureusement inconsidérée face à une relation de domination entre un blanc fièrement amoureux de sa compagne mexicaine, se considérant comme le sauveur de sa demoiselle à la détresse liée à un contexte dont le caractère misérable serait une conséquence de son origine ethnique.

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Les sentiments de Rio (Marlon Brando) s’emmêlent silencieusement face à Louisa (Pina Pellicer).

Tous ces traits de caractérisation, portés par un physique modulable soutenu par les convictions en la Méthode (conçue par l’Actor’s Studio sur la base des théories de Stanislavski), peuvent ainsi être observés chez les personnages auxquels il a donné corps dans les œuvres d’Elia Kazan, Dmytryk, Penn, Lumet, ou encore Ford Coppola et Bertolucci. Scorsese note que le film constitue un entre-deux entre le classicisme hollywoodien et le Nouvel Hollywood. Concernant Brando, La Vengeance aux deux visages est bien plus qu’un intermédiaire entre deux moments de carrière. C’est un objet cosmique qui dépasse notre perception linéaire du temps pour venir capturer et proposer l’expérience de Marlon Brando, artisan et auteur aux multiples visages, dans toute son essence.

Une édition Blu-ray aux deux visages

La haute qualité du travail d’édition de Carlotta Films n’est plus à prouver. Cela, quand bien même certaines sorties étaient loin d’atteindre la perfection. On en attendait davantage concernant la remasterisation de l’édition collector dédiée à Police Fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A., 1985) de William Friedkin. Quant à La Vengeance aux deux visages, l’édition souffre d’un cruel manque de compléments.

Oui, le master d’Universal présenté par Carlotta constitue d’ores et déjà l’une des meilleures pépites haute définition pour un film pré-2000. La Vengeance aux deux visages constitue même, de façon globale, l’un des meilleurs Blu-ray existants. Le VistaVision, procédé technique permettant d’obtenir une image incroyablement plus précise et nuancée, regagne ses lettres de noblesse grâce la restauration 4K opérée par Universal et The Film Foundation, et lourdement soutenue par Martin Scorsese et Steven Spielberg. Oubliez toutes les précédentes éditions DVD, que ce soit celle, relativement correcte, de Wild Side, ou l’abomination de Bach Films vendue dans la collection « Les Stars du Western ». Le travail de restauration et remasterisation du film tient ainsi du miracle. L’image, que ce soit au niveau sonore comme du point de visuel, émeut tant on assiste à la résurrection d’un film longtemps malmené par le marché de la vidéo, précisément depuis sa chute dans le domaine public en 1988 suite à l’oubli du renouvellement du copyright par Pennebaker Productions, société de Marlon Brando.

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À gauche : une capture du master HD utilisée par Carlotta / à droite : une capture de l’édition DVD de Bach Films Note : les bandes verticales et horizontales constituant le format 4/3 de la copie de Bach Films ont été supprimées afin d’exposer un comparatif à la même échelle. Vous pouvez ainsi remarquer sans la présence du cadre noir que l’image du DVD était alors incomplète car recadrée.

Cependant, toute lumière se voit affronter quelques ténèbres. C’est le cas de l’édition de Carlotta qui ne présente, pour seuls compléments, que la bande-annonce original du film en HD et une introduction de trois minutes de Martin Scorsese. Saluons la présence de cette dernière, qui vient sauver le Blu-ray d’un néant de bonus. Scorsese, encyclopédie vivante du cinéma mondial, gardien et guide d’un temple filmique en mouvement depuis ses premières vues, nous passionne d’informations en un temps record. Ainsi évoque-t-il l’initiative de Spielberg et lui-même pour obtenir une restauration 4K du film à partir du négatif original. Le réalisateur de Raging Bull et Silence revient aussi sur les conditions de tournage du film, sur la difficulté à le caractériser, sur cet état d’entre-deux hollywoodien qui constitue le film, liant la saga romantique du classicisme hollywoodien à des personnages et acteurs préfigurant le Nouvel Hollywood. Il est malgré tout regrettable qu’un tel travail de restauration pour ce monstre de cinéma soit aussi peu accompagné de documents, surtout lorsqu’on apprend par DVDFr que l’édition du film proposée par Criterion en 2016 comprenait une heure et demi de compléments. Une rapide recherche sur la toile vous apprendra que l’édition anglaise d’Arrow contenait les documents de l’éditeur cité ci-dessus ainsi que plus de deux heures de bonus (et bien davantage si l’on prend en compte le commentaire audio du critique Stephen Price tout au long du métrage). On note tout de même que les deux éléments accompagnant le film dans l’édition française sont présentés en haute définition.

Que penser alors de l’édition signée Carlotta ? La société distributrice et éditrice a ajouté un titre de plus à son riche catalogue, proposant toutefois un travail éditorial sans la prestance rencontrée à l’accoutumée. Le sentiment est d’autant plus regrettable quand on considère le grand morceau de cinéma présenté ici dans un état surprenamment prodigieux.

Bande-annonce – La Vengeance aux deux visages, un film de Marlon Brando

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray la-vengeance-aux-deux-visages-one-eyed-jacks-de-marlon-brando-visuel-du-blu-ray-carlotta-films

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Originale / Version Française DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français – Format 1.85 respecté • Couleurs • Durée du Film : 141 mn

SUPPLÉMENT (EN HD)

. L’INTRODUCTION DE MARTIN SCORSESE
. LA BANDE-ANNONCE

Sortie le 6 mars 2019 – Prix éditeur : 20,06€

Tueurs en série et en images : la culpabilité chez le tueur en série, dans Entre ses mains d’Anne Fontaine

Durant ce mois de mai, Le Mag du ciné se penche sur le thème des tueurs en série. Aujourd’hui, la rédac vous propose un focus sur Entre ses mains d’Anne Fontaine, un thriller intimiste à la française qui revient sur les états d’âme et la culpabilité d’un tueur en série torturé, finalement victime de ses pulsions, mais plus encore, de sa propre humanité. Les serial killers seraient-ils capables d’éprouver des sentiments ?

Synopsis : À Lille, Claire, 30 ans, travaille dans les assurances. À cause d’un dégât des eaux, Laurent Kessler, vétérinaire, vient la voir pour s’occuper de son sinistre. De cette rencontre nait une relation ambiguë. Claire est mariée, mère d’une petite fille, Pauline. Laurent est un infatigable séducteur qui insiste pour revoir Claire le plus souvent possible. Parfois jovial, parfois déprimé, Laurent laisse une impression forte à Claire, pendant qu’un tueur en série rôde dans cette agglomération lilloise. Ce tueur s’attaque exclusivement aux femmes et les tue en leur tranchant la gorge avec un scalpel, et Claire est prise de doute sur la véritable identité de Laurent.

A l’époque nommé aux César dans les catégories meilleure actrice, meilleur acteur, et meilleure adaptation, Entre ses mains d’Anne Fontaine s’impose comme un film de l’intime qui parvient à transcender et à s’approprier le thème très spectaculaire des tueurs en série pour le transformer en ressort dramatique aussi puissant que tragique, au service d’une romance trouble qui finira par mettre en lumière un thème rarement abordé au cinéma : la culpabilité chez le serial killer. Portrait d’un assassin torturé.

Attention, cette critique contient des spoils.

Une ville sans histoire

Alors que l’on pourrait s’attendre à ce que les tueurs en série, souvent portés à l’écran à Hollywood et dans les fictions scandinaves, sévissent dans des grandes agglomérations ou dans des coins reculés particulièrement angoissants, ici, Anne Fontaine place son intrigue dans la métropole lilloise, au Nord de la France, pendant la période des fêtes. A plusieurs occasions, on verra les protagonistes se promener sur la Grand Place, arpenter les petites rues de la vieille ville, ou bien se laisser tenter par un tour de grande roue ou une visite au zoo. Souvent, les paysages, tranquilles, sont bercés par les lumières des décorations de fin d’année, installées un peu partout dans la ville. Et si l’existence d’un tueur en série est effectivement évoquée au détour de flash information à la radio ou de reportages télévisés, l’atmosphère du film échappe à tout spectaculaire et n’en reste pas moins ancrée dans une réalité très calme et très quotidienne, loin de tout drame et de tout fait divers.

Les personnages mènent tranquillement leur vie. D’un côté, Claire, employée d’une compagnie d’assurance sans histoire, mange au restaurant d’entreprise, fait des pilates avec sa meilleure amie et collègue, ou bien emmène sa fillette à la danse après l’école. Elle partage son existence entre son travail, des petits week-ends en famille à la plage, et des virées shopping dans les boutiques lilloises, et s’autorise parfois quelques sorties dans les bars et restaurants du centre. Son mari, photographe, travaille à son exposition, et sa meilleure amie Valérie, qui vit seule avec son chat, cherche le grand amour. De l’autre, Laurent, vétérinaire, passe ses journées en consultation, à son cabinet ou bien au zoo, et emploie son temps libre à draguer en boîte. En somme, le spectateur est immergé dans une routine aussi plate que familière : tout est calme, rien ne sort de l’ordinaire. C’est normal, à la limite de l’ennui.

Cette morosité ambiante étonne d’abord, puisque le contexte semble peu propice à poser les jalons d’une histoire de serial killer. Mais justement, le film semble prendre le parti d’introduire l’extraordinaire dans le quotidien, par petites touches, pour semer le trouble chez le spectateur, qui, comme l’héroïne, sort progressivement de sa torpeur pour vivre une rencontre hors du commun qui va venir bouleverser les carcans de son existence bien rangée et faire voler en éclat ses certitudes, toujours avec cette touche intimiste propre au cinéma français, qui évite de tomber dans l’écueil de toute démesure.

Une rencontre

Claire est une jeune mère de famille posée et sage, qui semble justement s’accommoder de son quotidien sans histoire. Lorsqu’il la rencontre, Laurent dit d’elle qu’elle semble rassurante, et qu’elle a l’air d’une bonne mère, capable de faire « oublier les malheurs et les catastrophes ». Cette femme douce et à l’écoute semble séduire le vétérinaire, qui ne cesse de provoquer les rencontres. Là où certains y verraient du harcèlement, Claire, qui semble vouloir déceler le bien chez ceux qu’elle croise, y voit plutôt un jeu de séduction intriguant, et paraît intéressée par cet homme sombre, qui s’exprime avec gravité et fatalité, allant jusqu’à affirmer sa prédisposition tragique et assenant à son interlocutrice des pensées aussi catégoriques que pessimistes, comme lorsqu’il déclare « on ne connaît jamais personne. On ne se connaît même pas soi-même ».

Rapidement, leur relation va prendre un virage intime, qui semble répondre aux désirs de Laurent,  qui explique à Claire sa volonté de rentrer dans l’intime rapidement, sans avoir de temps à perdre pour le reste. Et c’est bien là, la clef de la relation qui va les unir. Alors que Laurent, dès la scène d’introduction, exprime une vision du monde assez amère et cynique, n’y voyant que duperie, mensonge et mesquinerie, ses certitudes sont remises en question par sa rencontre avec Claire, altruiste et bienveillante, qui place l’aide envers les autres, la sincérité et le facteur humain au cœur de son travail, mais également de sa vie privée. On comprend alors que le film n’aura de cesse d’interroger les limites de cette humanité, dont il est question dès les premières minutes, et qui reste sous-jacente durant tout le récit. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le personnage de Laurent est vétérinaire : cela met à la fois en avant sa misanthropie et sa préférence pour le genre animal, tout en établissant un parallèle avec sa propre animalité, qu’il tente de soigner et d’anesthésier en vain.

Et c’est ainsi que Claire tombe progressivement sous le charme de cet homme troublant et étonnant, dont l’humeur changeante et le caractère instable ne font qu’épaissir le mystère. Tantôt affable, tantôt sombre ; tantôt bavard, tantôt mutique ; tantôt séducteur et avenant, tantôt dépressif et inquiétant, Laurent n’est pas simple à cerner, et semble montrer une certaine vulnérabilité en présence de Claire, dont il paraît chercher la compagnie comme une bouée de secours, puisqu’il ira jusqu’à l’implorer de ne pas le laisser seul, laissant supposer qu’il serait capable du pire s’il restait livré à  lui-même. Et si Claire, comme son nom l’indique, représente la lumière, elle va justement être attirée par les ténèbres en s’attachant à cet homme singulier, qui lui fait connaître des sentiments qu’elle ne pensait plus vivre : la surprise, l’inquiétude, l’effroi, la compassion, et le désir sexuel. Séduite, Claire baisse sa garde et tombe amoureuse. Mais, si on y prête attention, la naissance de tels sentiments chez Claire n’est pas surprenante, puisqu’elle déclare, au début du film, éprouver une certaine forme de fascination pour les sinistres. C’est donc consciemment que le personnage se laisse emporter par cette relation, « sans trop savoir où elle va ». En ce sens, l’héroïne devient la personnification d’un topos bien connu de films de tueurs en série, à savoir la groupie ordinaire irrépressiblement attirée par le danger que représentent ces prédateurs, dont l’horreur n’a d’égale que la fascination qu’ils exercent.

Humain, trop humain

Si le film reste loin des clichés spectaculaires du genre, il n’en ignore pas pour autant quelques passages obligés. Déjà, le personnage est vétérinaire : il sauve des vies, certes, mais il peut aussi en prendre, puisqu’il tient, entre ses mains, des outils chirurgicaux qui peuvent s’avérer fatals, mais surtout la vie des animaux qu’il opère, sur qui il a tout pouvoir. En ce sens, comme la plupart des serial killers, Laurent éprouve un besoin de contrôle, qu’il exerce sur plus faible que lui.

Par ailleurs, même si le héros nous dévoile peu de choses sur sa vie, on découvre qu’il avait un père bipolaire, et qu’il entretient des relations très conflictuelles avec sa mère. Apparemment fils unique, il n’a pas d’attaches et donne l’impression de n’avoir vécu que des drames. On le sait, l’historique familial et l’enfance des tueurs en série sont souvent des éléments cruciaux qui permettent de mieux comprendre leurs prédispositions et de les expliquer à l’aune des malheurs qu’ils ont vécus, et Laurent n’échappe pas à la règle. Torturé et souvent triste, il s’exprime le plus souvent au passé, comme si sa vie était déjà derrière lui, et évoque ses regrets face à une Claire mal à l’aise, avant de déclarer : « C’est difficile de savoir ce qu’il y a dans la tête des gens ». Plus tard, il dira « J’ai une personnalité contrastée », et affirmera « Si j’avais été pompier, je serais sans doute devenu pyromane », ce que l’on pourrait prendre pour une boutade, ce qui n’est pas le cas, lorsque l’on sait que le personnage « dit toujours ce qu’il pense, même lorsqu’il a l’air de plaisanter ».

Cette opacité et cette noirceur, mêlées au fatalisme que le personnage semble porter en lui, commencent à semer le doute chez Claire, sentiment de malaise qui n’est que renforcé par les annonces des journalistes qui évoquent les meurtres de plus en plus rapprochés du tueur de Lille, manifestement en proie à un sentiment d’urgence, « pris par le temps ».

Quelle est cette urgence ? Car plus Laurent semble tomber amoureux de Claire, plus il est perturbé. Il boit « pour se nettoyer de l’intérieur ; parce qu’il en a besoin », chasse de plus en plus de femmes en boîte et multiplie les virées nocturnes, annule ses consultations ; il perd pied, alors même qu’il annonce à Claire : « Je n’ai jamais été amoureux, je ne sais pas ce que ça fait. Peut-être que je pourrais te dire des trucs, à toi ». Quel est cet étrange besoin de confession ?

Au fur et à mesure que l’intrigue se déroule sous nos yeux, les soupçons s’immiscent avant de laisser place à la certitude : les indices s’accumulent, et Claire ne peut plus feindre d’ignorer ce qu’elle sait depuis le début. Laurent est bien le tueur de Lille ; et il a tout fait pour que Claire le sache, espérant presque qu’elle le dénonce. « Il a fait une folie ». A cet instant, on comprend que le tueur, qui déclare haut et fort « ne plus rien en avoir à foutre », a tout de suite vu en Claire l’instrument d’un salut qu’il n’attendait plus, allant jusqu’à implorer la délivrance dans une scène finale forte, où Laurent, dépassé par ses propres pulsions et acculé par l’humanité qui s’est instillée en lui, lance un ultime appel à l’aide à Claire. En ce sens, on comprend que ce n’est pas un hasard si les deux personnages ce sont rencontrés suite à un dégât des eaux : à l’image du sous-sol de son cabinet qui a été inondé à cause d’une brèche venue de l’extérieur, l’âme de Laurent est à son tour submergée par une vague d’humanité, tourment provoqué par sa rencontre avec Claire, qui semble, malgré elle, avoir ouvert une faille, elle aussi. A tel point, que Laurent finira par se suicider avec un scalpel, arme qui a servi à tous ses crimes précédents.

En conclusion, avec Entre ses mains, Anne Fontaine bouleverse les codes du genre en humanisant la figure du tueur en série, en lui attribuant des sentiments et des états d’âme ; phénomène assez rare dans la mythologie des serial killers, allant jusqu’à briser un tabou : les tueurs sont-ils capables d’éprouver de la culpabilité ? En tous les cas, cette fiction est plus transgressive qu’elle n’y paraît, puisqu’elle renverse la situation en nous faisant éprouver de l’empathie à l’égard d’un homme prisonnier de ses propres pulsions, tandis que l’héroïne, au départ pure et insoupçonnable, déjoue tout manichéisme et devient potentiellement une suspecte, puisqu’il est sous-entendu qu’elle a sciemment laissé un tueur en liberté alors qu’elle en connaissait la nature, en plus d’avoir provoqué chez cet homme une crise identitaire fatale. Et si finalement, c’était elle, le véritable instrument de mort ? Le film laisse planer des doutes sans jamais trop y répondre, et nous livre un récit de l’intime qui hante encore longtemps après le visionnage.

Entre ses mains : Bande annonce

Entre ses main : Fiche technique

Réalisation  : Anne Fontaine
Scénario : Julien Boivent et Anne Fontaine, d’après le roman Les Kangourous, de Dominique Barbéris
Production : Philippe Carcassonne, Bruno Pésery et Dominique Janne
Interprètes : Isabelle Carré (Claire Gauthier), Benoît Poelvoorde (Laurent Kessler), Jonathan Zaccaï (Fabrice Gauthier), Valérie Donzelli (Valérie)
Photographie : Denis Lenoir
Montage : Luc Barnier et Philippe Ravoet
Musique : Pascal Dusapin
Sociétés de production : Soudaine Compagnie, Ciné B,  K-Star
Société de distribution : Pathé
Genre : drame, thriller intime
Durée : 87 min
Date de sortie : 21 septembre 2005

France, Belgique – 2005

Hors Normes, la dernière séance de Cannes 2019

Alors qu’on le pensait être le successeur de Le grand bain en révélation comique française en Hors Compétition, le nouveau film du duo Toledano/Nakache s’affiche en dernière séance de la 72eme édition du Festival de Cannes.

Il ne faut plus l’appeler film de clôture, maintenant cela s’appellera « la dernière séance » et ceci dit, on veut bien avoir un peu Eddy Mitchell dans la tête quand on voit le tapis rouge se remballer comme « le rideau sur la scène est tombé », et que l’on se prend de nostalgie pour les quinze jours remplis de cinéma qu’on vient de passer. Mais pas question de déprimer avec Éric Toledano et Olivier Nakache, qui sont, depuis Nos jours heureux, les réalisateurs faisant quand même le plus rire les Français. Après le succès planétaire d’Intouchables en 2011 et leur presque 20 millions d’entrées, le duo comique ne s’arrête plus. Après Samba, et Le sens de la fête, c’est leur nouveau film Hors Normes qui achèvera cette 72ème édition, et on attend le meilleur de cette production au casting alléchant avec Vincent Cassel et Reda Kateb.

L’œuvre succède à des projections légendaires qui ont marqué l’histoire du Festival comme E.T en 1982 ou encore Thelma et Louise, dix ans plus tard. On se souvient de l’aura un peu mythique l’an dernier lors de la projection du Don Quichotte de Terry Gilliam. Mettre un film en toute fin de Festival est un geste tout sauf anodin : il ne faut pas se planter, l’événement doit finir en beauté. Donner le mot de la fin aux réalisateurs français poursuit la lancée du Festival, qui s’évertue à introduire davantage de comédies au sein de la sélection officielle. Le film de Gilles Lellouche en était la preuve absolue et avait réussi à faire souffler un vent de fraîcheur sur toute la Croisette, tant il avait plu. On compte bien sur le duo pour proposer une œuvre réussie, fidèle à leur univers que l’on chérit tant : un film au service du collectif qui met en scène de nombreux personnages où chacun y va de son intérêt et de sa personnalité. Le cinéma de Toledano / Nakache a toujours été au service de la société, et parvient à chaque fois à se renouveler en conservant la même formule : être social et drôle. Un cinéma humaniste rempli d’humour, dont on a hâte de découvrir le dernier produit.

« Comme les personnages, le spectateur se retrouve plongé dans ces associations, avec ces familles, ces médecins, ces bénévoles, ces stagiaires, ces héros de la solidarité et de l’amour des autres » déclare Pierre Lescure, Président du Festival.

Qui sera la Palme d’Or 2019 ? Réponse le 25 mai prochain durant la soirée de clôture qui précédera cette ultime séance.

Les plus belles Palmes d’Or : M.A.S.H. de Robert Altman

A l’approche de la 72ème édition du Festival de Cannes, LeMagDuCiné propose un retour sur les Palmes d’Or préférées des rédacteurs. Aujourd’hui, c’est le tour de la palme d’Or 1970, M.A.S.H., de Robert Altman, une des rares comédies récompensées lors du festival.

Synopsis : durant la Guerre de Corée, trois médecins arrivent au 4077ème M.A.S.H. (Medical Army Surgical Hospital).

Une comédie qui obtient la Palme d’Or à Cannes, c’est suffisamment rare pour être signalé. D’autant plus que ce M.A.S.H. est franchement drôle, voire même hilarant, et qu’il a conservé sa puissance comique encore de nos jours.

La Corée et le Vietnam

M.A.S.H. se déroule pendant la guerre de Corée, mais en 1970, lorsque l’on montre l’armée américaine engagée dans un conflit en Extrême-Orient, c’est évidemment au Vietnam que tout le monde pense. Ce qui donne un aspect à la fois drôle et tragique à la citation qu’Altman place au début de son film, une citation du Général MacArthur, qui dirigea les troupes américaines lors du conflit coréen. Le commandant en chef assure que ses soldats font des merveilles dans la péninsule, laissant sous-entendre que la victoire est à portée de main. Impossible, pour un Américain de 1970, de voir cela sans penser aux messages exactement identiques proférés par l’administration Nixon, alors qu’il est déjà évident que la guerre du Vietnam traumatise toute une génération.

Alors, dans cette situation, comment faire une comédie qui se déroule pendant la guerre de Corée ?

A la différence de ce qui s’est produit en France, où l’on a fait des comédies (à succès) sur la Seconde Guerre Mondiale (La Grande Vadrouille, La 7ème Compagnie), M.A.S.H. ne rit pas de la guerre elle-même ; il aurait été indécent de faire de l’humour alors que de jeunes Américains se font blesser, amputer ou tuer. L’humour ne vient pas du conflit et des situations du conflit : il provient exclusivement des personnages.

La guerre, elle, n’est pas montrée directement. Le film se déroule dans un hôpital militaire, à quelques kilomètres du front. Jamais le spectateur ne voit les combats. Mais cependant le conflit est bel et bien présent dans le film, à travers ses conséquences humaines. Les scènes « chirurgicales » sont d’un réalisme terrifiant. Nous voyons ces jeunes hommes blessés, ensanglantés, les membres coupés, les conditions rudimentaires de pratique de la médecine, la pression qui oblige à agir constamment dans l’urgence…

Ainsi, Altman ne cherche aucunement à masquer l’horreur de la guerre. Bien au contraire, en jouant sur des effets de contrastes, il met en valeur le coût humain que représente ce conflit.

Des hippies à l’armée

Mais cela n’empêche donc pas M.A.S.H. d’être extrêmement drôle, de la première à la dernière scène. Un humour qui provient donc des personnages, en tête desquels le trio de chirurgiens vedettes, Hawkeye Pierce (Donald Sutherland), John McIntyre (Elliott Gould) et Duke Forrest (Tom Skerritt). Irrévérencieux, irrespectueux de la hiérarchie, très attirés par le sexe, ils dynamitent littéralement l’ordre militaire. Leur objectif : tirer le plus de profit de la situation pour s’amuser. Pour cela, ils n’hésitent pas à convertir un jeune Coréen en barman, ils draguent ouvertement tout membre de la gent féminine, ils transforment la piste d’atterrissage des hélicoptères en practice de golf, etc. Par leur attitude aussi bien que par leur tenue, ils font penser à des hippies cherchant à dynamiter de l’intérieur l’ordre établi.

Et il semblerait que l’armée présente dans ce film n’attendait que leur venue pour se lâcher complètement. Ainsi, le colonel, que l’on retrouve vite en train de boire, au lit, en charmante compagnie (autre que sa femme) et qui, le reste du temps, est principalement occupé à préparer ses mouches pour la pêche. Mieux : lorsque McIntyre frappe cet idiot de Burns, comme sanction, il le nomme… supérieur de Burns !

Finalement, les trois protagonistes ne font que mener la danse d’une désagrégation de l’armée, mais les personnages secondaires ne sont pas en reste. Dès la scène d’ouverture, l’armée apparaît comme totalement désorganisée, on peut voler du matériel militaire (une Jeep, en l’occurrence) sans le moindre problème, les ordres donnés par l’officier supérieur sont inaudibles parce que tout le monde s’exprime en même temps…

De l’armée comme représentante de l’Amérique

Et si ce joyeux bordel n’était pas que militaire ?

Et si le 4077ème M.A.S.H., au-delà de lui-même, représentait l’Amérique de 1969 ?

L’affaire du major Burns est, en cela, très significative. Burns est un dévot, mais un dévot à la Tartuffe. Il aime bien se montrer en public en train de prier pour le salut de l’âme des autres, il affirme haut et fort son dégoût des tentations charnelles, mais qui saute sans vergogne sur le major O’Houlihan, devenue célèbre sous le surnom de « Hot-Lips » (Lèvres-en-feu) ou fait porter la culpabilité de ses fautes sur un pauvre infirmier qui va craquer nerveusement. Bref, tout le symbole d’une hypocrisie puritaine. Le rôle des la bande à Hawkeye sera alors uniquement de mettre en lumière ce que Burns veut cacher.

Cette lutte contre l’hypocrisie puritaine montre assez que M.A.S.H., derrière ses allures de comédie débridée, propose toute une vision de l’Amérique, une vision qui peut paraître très datée quand on la voit depuis l’époque de Trump, mais elle en est peut-être d’autant plus nécessaire. Une vision où l’Amérique est désacralisée, où elle ne se prendrait plus au sérieux. C’est sans doute très marqué « flower power » mais le résultat est absolument jouissif.

Par un retournement génial, Altman fait un film de guerre qui constitue un extraordinaire appel à la vie et à la jouissance. M.A.S.H. multiplie les scènes cultes, depuis le micro caché chez le major Burns jusqu’à un match de foot US dantesque. Un très grand film, qui aura un succès tel qu’il deviendra une série télé.

M.A.S.H. : bande annonce

M.A.S.H. : fiche technique

Réalisation : Robert Altman
Scénario : Ring Lardner, Jr., d’après le roman de Richard Hooker
Interprétation : Tom Skerritt (Duke Forrest), Donald Sutherland (Hawkeye Pierce), Elliott Gould (John McIntyre), Robert Duvall (Burns), Sally Kellerman (« Hot-Lips » O’Houlihan).
Photographie : Harold E. Stine
Montage : Danford B. Greene, Bernard Freericks
Musique : Johnny Mandel
Production : Ingo Preminger
Société de production : Aspen productions, Ingo Preminger Productions, 20th Century Fox
Société de distribution : 20th Century Fox
Genre : comédie, guerre
Durée : 118 minutes
Date de sortie en France : 12 mai 1970 (festival de Cannes)

Etats-Unis- 1969

The Wandering Earth, de Frant Gwo : du grand Chinéma ?

Encore une fois, la Terre se meurt. Enfin, cette fois-ci, ce n’est pas totalement de sa faute : c’est le soleil qui est responsable. Le vieux bougre décide de se faire un petit caprice et de mourir un peu plus tôt que prévu, ce qui en terme de vie stellaire représente un petit laps de temps aux alentours de 400 millions d’années d’avance. Le compte à rebours est lancé : 100 ans pour quitter la Terre, ou trouver une autre solution compatible avec le logique besoin de développement à long terme qu’exige l’espèce humaine. Qu’elle est naïve…

Synopsis: Alors que les Terriens cherchent une nouvelle étoile, une collision avec Jupiter menace leur planète, dont le destin repose désormais sur des héros inattendus.

Le visuel Netflix, il est au moins aussi fort que l’agence de pub qui vous vend les big macs. Vous savez, cette sensation de manger un truc plus proche de l’éponge sale quand on vous a promis un bibendum appétissant ? Avec Netflix c’est pareil. Les premières images de présentation, avant même de lancer le film, convoquent les souvenirs lumineux d’Interstellar, 2001 : l’Odyssée de l’espace et tous ces autres chefs d’œuvre de rêveurs qui parfois emportent même avec eux les hard scientistes les plus rétifs. L’introduction du film maintient le suspense efficacement. Un père et son fils, très jeune, 5 ans tout au plus, qui va partir pour un voyage spatial très prochainement. Le jeune garçon s’éloigne en regardant le ciel, probablement en train de chercher l’étoile du berger dans un coin, et le jeune père s’adresse alors à un vieux sage. Un court dialogue, et on comprend qui gardera le gosse pendant la tournée stellaire de pôpa. La séquence se clôt sur un grand plan d’ensemble enserrant la voûte céleste dans les bras d’une gigantesque structure en arrière-plan, qu’on devine comme une sorte d’étoile noire en court de construction. C’est impressionnant. Rideau, et générique.

Comme tout film chinois qui se respecte, le générique de début est plein de noms d’acteurs chinois assez peu connu du grand public occidental, dont je fais humblement partie. Cela laisse le temps de réfléchir un petit peu. Trois secondes. Oui, vous y êtes ? Interstellar, sans les champs de maïs, le 4×4 et la poussière. A ce stade, deux constatations me viennent à l’esprit.

La première, celle de m’interroger sur la propension des spationautes, taïkonautes et consorts dans les films à faire des gosses juste avant de prendre une fusée, en général pour une période de 15 à 20 ans. On rigole, mais ils le font de plus en plus, cela commence à ressembler à une tendance. Ils, parce que ce sont des hommes. En général des veufs, parce que dans un script, ils seront toujours plus romantiques auprès du spectateur que ceux qui quittent par exemple une bonne femme alcoolique, droguée ou irresponsable (chose tout à fait compatible avec une fin du monde) ou, pire, ceux qui ont tout simplement une femme. Au delà du plagiat, car comme dans Interstellar, la femme de notre père (indigne) est morte d’une maladie très grave, ce point me paraît important à relever car il permet de voir ce que ces nouveaux space opéra questionnent. En filigrane, la cellule familiale est totalement réinventée et perçue bien différemment que dans un film comme Apollo 13 (Ron Howard, 1995) par exemple. Ici, une mère et une famille attentionnée protègent les enfants, à l’image d’un pays et d’un monde tout entier qui attend le retour de ses héros. Depuis quelque temps au cinéma, l’hypothèse d’un retour n’est plus une option. L’espace est beaucoup plus mortel désormais, surtout depuis qu’Alfonso Cuaron a décidé depuis Gravity que désormais, on ne vous y entendrait vraiment plus crier.

Un autre élément de réflexion m’est venu pendant le générique, c’est vous dire si je réfléchis vite. Bon, les mauvaises langues pourront aussi dire que le générique est très long…

L’ensemble de la SF au cinéma des dernières années est américano-centrée. C’est un élément assez incontestable, depuis la chute de l’idéologie communiste et la consécration de l’âge d’or hollywoodien, l’exploration spatiale à toutes ses sauces est à très peu de choses près le pré carré des yankees. Malgré quelques chefs d’œuvre isolés, comme Aelita (Yakow Protazanov, 1924)  pour le cinéma soviétique, les autres cultures n’ont jamais autant porté leurs romans et leurs utopies à l’écran. Ce qui permet de découvrir ces univers avec un certain à priori positif, c’est donc ce besoin pour tout cinéphile de sortir d’un carcan culturel duquel les films réellement originaux ne sortent pas tous les ans, malgré les fulgurances narratives d’un Christopher Nolan.

Tiens, le film commence…

Vous êtes encore là ? Le générique vient de se terminer. Oubliez tout ce que j’ai écrit au-dessus. Les chinois viennent de tuer la SF moderne. C’est la fin du monde, pour de vrai cette fois. Pour certainement éviter de répéter l’emploi d’une solution miracle déjà utilisée pour sauver une nouvelle fois l’humanité, les scénaristes se sont certainement décidés à en créer une en consommant de la red bull coupée à l’opium. Cette fois-ci, la Terre devient littéralement un vaisseau spatial, rien de plus, rien de moins. D’où le titre international, traduisible en un joli « terre vagabonde ». Oui, sauf que là on n’écrit pas de poèmes. En 17 ans, plus de 10000 (!!!) réacteurs sont construits sur notre planète, pour la propulser hors du système solaire, histoire d’aller chercher l’étoile à côté. Le GPS annonce une arrivée dans 2500 ans, donc on pense, c’est gentil, à construire des villes juste en dessous des gros réacteurs. Malin. Pardon, juste en dessous ? Je veux bien voir les normes de sécurité.

Blague à part, le high concept de ce film, tue dans l’œuf littéralement tout le projet. Toute forme de SF repose sur une suspension d’esprit critique, à l’image de ce que rappellent Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer dans leur excellent ouvrage, La science fait son cinéma (éd. Le Bélial). Mais, et il y a un mais, il ne faut pas aller trop loin dans le délire orgiaque, les robots géants et toute autre forme de stupidité scénaristique. Le spectateur se laisse volontiers embarquer par un semblant de réalisme et de crédibilité, à la frontière avec le monde du fantastique où nombre de films s’affranchissent sans ciller de toute cohérence scientifique pour devenir de vrais produits de la pop culture. Pacific Rim (G Del Toro, 2013) a ainsi très bien porté son nom pour justement être resté sur cette brèche ténue pendant plus de deux heures, alors que la saga Transformers est très vite passée du coté obscur.

The Wandering Earth réussit à montrer sa volonté de réalisme dès la scène d’ouverture, par la référence qu’il emploie, pour très rapidement la contrecarrer sans vergogne. Quels que soient ainsi les niveaux de lecture, dès l’acquisition de médiocres bases en SVT et en physique de niveau 5ème, vous pouvez rire un bon coup dès les premières minutes, non, secondes de visionnage…

Arrêtez tout. Il reste quand même deux heures et quatre minutes. Rassurez-vous, je passerai plus vite sur ce laps de temps assez imposant, pour ne pas déflorer l’intrigue d’un film qui sera un excellent choix de soirée détente entre potes. Pour résumer, disons que The Wandering Earth veut refaire en Chine Interstellar, déjà cité, mais aussi 2001, avec le plagiat total et éhonté du mythique HAL, le robot mutin du chef d’œuvre de Stanley Kubrick. Il s’agit pour le coup littéralement du même robot, utilisant certes Google Trad, qui du haut d’un système de guidage suivant la Terre errante, décide d’envoyer la planète bleue en fugue se cracher sur… Jupiter, à la suite d’un virage raté. Du coup, les réacteurs s’éteignent. C’est indéiablement une mauvaise journée mais il existe toujours des solutions. Retourner à la surface, relancer les machines, copier cette fois-ci les styles de Michael Bay et Roland Emmerich, pour l’arc narratif se déroulant sur Terre, tandis que la partie spatiale du récit se contentera en toute simplicité de plagier Gravity (et je suis gentil, c’est bien parce que je n’ai pas envie de creuser pour trouver d’autres références).

De belles images et aucune idée

Je ne parlerai pas des personnages, des acteurs, des rebondissements et de tout ce qui fait un film normal. Les effets spéciaux ne sont pas honteux, pour un tel blockbuster mais souffrent d’un ping-pong (j’ose !) qui les dessert totalement : le montage alterne les plans truqués vides d’acteurs avec des cut scenes tournées en studios. Le tout donne la sensation assez étrange de voir un nanar digne de The Asylum boosté à grand renfort de budget. C’est parfois joli, comme l’hallucinant ciel teinté de l’œil de Jupiter, mais à peine digne de George Lucas dans son costume de ressemeleur numérique.

Ici, le probable seul intérêt du film est de comprendre avec un œil nouveau la géopolitique du cinéma. La Chine pratique encore un système de quotas pour sortir les films étrangers sur son sol. Le but avoué est de limiter l’américanisation des esprits en limitant l’influence des blockbusters américains. Je vous vois sourire. Vous pouvez, car nous ici devant nous avons un monumental remake made in China de toute la SF occidentale des 40 dernières années, tout simplement. Là où le bat blesse, c’est qu’il n’a plus grand chose de chinois, ou de communiste, ce qui serait susceptible d’éveiller l’intérêt des curieux. Le scénario intègre bien le prêchi-prêcha traditionnel sur les excès du capitalisme, mais il est pour lui aussi inoffensif qu’un acteur français sous transgène envoyé pour défier Thanos. Certes, on perçoit bien que les scénaristes chinois ont du mal avec la figure du héros solitaire, pour mieux tenter de l’encadrer par des actes héroïques d’ensemble, une vraie œuvre collective, mais cette trame est également réduite comme une peau de chagrin. On aime bien Youri Gagarine, plutôt que Neil Armstrong. Le taïkonaute chinois est très pote avec un Russe.  On célèbre le nouvel an chinois. Voilà. Autant dire que même à la surface, aucune originalité ne justifie sérieusement de voir ce film.

Au final, il y a tout un symbole à voir un film chinois quittant son orbite culturelle pour aller conquérir le monde des salles obscures en racontant celle d’une Terre quittant son système solaire. Que doit-on y voir ? Un message codé, comme dans Octobre rouge ? Les chinois veulent devenir des américains, c’est ça ? Mais c’est la fin du monde alors ! Dans ce cas-là, l’avantage est que nous n’aurons besoin d’aller se cracher sur Jupiter, ça fera toujours moins de route.

The Wandering Earth : bande-annonce

Fiche technique : The Wandering Earth

Réalisation : Frant Gwo
Scénario : Gong Ge’er, Yan Dongxu, Frant Gwo, Ye Junce, Yang Zhixue, Wu Yi, Ye Ruchang
Montage : Cheung Ka-fai (en)
Production : Gong Ge’er
Société de distribution : China Film Group Corporation (Chine), China Media Capital (en) (étranger)
Pays d’origine : Drapeau de la République populaire de Chine Chine
Langue originale : mandarin
Format : couleur
Genres : Science-fiction, action
Durée : 125 minutes
Date de sortie :
Chine : 5 février 2019
Amérique du Nord, Australie et Nouvelle-Zélande : 8 février 2019

Distribution
Wu Jing : Liu Peiqiang
Qu Chuxiao (en) : Liu Qi
Li Guangjie : Wang Lei
Ng Man-tat : Han Zi’ang
Zhao Jinmai : Han Duoduo

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1

Game of Thrones, saison 8 : critique de l’épisode 4

Même si Cersei s’affiche comme de plus en plus impitoyable, la série Game of Thrones ne sombre pas pour autant dans le manichéisme primaire. Face à elle, les forces commencent à se déchirer et leur implosion s’annonce aussi explosive que la charge contre la capitale.

Les morts sont tombés. Les reproches faits depuis une semaine à l’épisode 3, aussi bien à ses partis-pris esthétiques audacieux, quoique trop sombres pour certains, ou scénaristiques surprenants, mais décevants pour d’autres, sont déjà loin, et beaucoup d’enjeux restent à régler en à peine trois épisodes. Les survivants de la bataille de la Longue Nuit ne se donnent, pour cela, que très peu de temps pour fêter leur victoire. Suffisamment toutefois pour abuser de l’alcool, avec toutes les conséquences que de tels excès peuvent entrainer. On pourra à ce propos s’interroger sur le fait que Tyrion, que l’on sait grand consommateur de boissons éthyliques, ait vexé Brienne par maladresse ou s’il s’agissait d’une ruse de sa part pour aider son frère à aller conclure avec la première chevalière du royaume des Sept Couronnes. La scène de la chambre entre Jaime et elle, après plusieurs années à se chercher sur le schéma « je t’aime, moi non plus », restera d’ailleurs comme la plus mémorable de ce quatrième épisode. Parmi les autres passages marquants de la première moitié de l’épisode, on pourra également retenir les adieux que Tormund (très certainement frustré d’avoir vu la belle blonde de Torth passer sa nuit avec ce freluquet du sud) fait à Jon qui précèdent ceux que le roi du Nord doit faire à Sam qui a décidé de suivre Vère (Gilly, si vous préférez la VO), que l’on découvre enceinte, au-delà du mur, et donc d’enterrer ses ambitions de devenir mestre.

Mais cet épisode n’est pas, comme certains le diront très probablement, qu’une simple transition entre les deux batailles de la saison. Elle est surtout l’amorce de l’intrigue qui sera assurément la tragédie finale de la série, à savoir l’ultime trahison que subira Daenerys de la part de ses plus proches conseillers au profit de son neveu et héritier légitime au trône. Pour cela, Sansa n’a pas hésité à partager le secret des origines de Jon à Tyrion, qui s’est lui-même empressé de le répéter à Varys. La Dame de Winterfell fait ainsi preuve d’une perfidie qui n’est pas sans rappeler celle de Littlefinger. Et on peut se douter que l’avoir vue se mettre Clégane dans la poche ne restera sans conséquence. Ainsi, dire que, malgré la preuve d’autorité et de clémence dont a fait preuve au début de l’épisode en légitimant l’héritage de Gendry, la Mère des Dragons est dans une situation houleuse n’est pas peu dire car sa guerre contre Cersei est très mal partie. D’abord, l’arbalète géante dont dispose Euron Greyjoy lui a permis de tuer, entre autres, Rhaegal que l’on s’était pourtant, à peine quelques minutes plus tôt, réjoui de voir s’envoler malgré son aile abîmée. La capture puis l’assassinat de Missandei est l’élément final de cet épisode mais aussi et surtout celui qui risque de justifier l’attaque que Daenerys, que l’on sait de plus plus impulsive, pourrait lancer contre Port-Réal. Une attaque condamnée à virer au massacre puisque la seule centaine d’Immaculés dont elle dispose pour l’instant ne survivrait pas aux défenses assurées par la Compagnie Dorée, mais surtout que les flammes de Drogon brûleraient vifs les centaines de civils entassés dans le Donjon Rouge. Un génocide qui donnerait raison à tous ceux qui souhaitent la destituer. Le seul espoir serait-il à nouveau de voir Arya surgir de nulle part pour sauver le monde ? Réponse dans une semaine.

En attendant, la bande-annonce de l’épisode 5 de Game of Thrones

Portraits de serial-killeuses : de Kill Bill à Killing Eve

La vie des sérials killer a été une source prolifique d’adaptations sur le petit et le grand écran. De M for Murder à American Psycho, en passant par des séries comme Hannibal et Dexter, toujours sont mis en scène des hommes. Mais qu’en est-il des femmes tueuses en série à l’écran ? Quels sont les figures les plus connues ainsi que les moins connues ? Et comment sont-elles représentées ? Les réponses sont ici et ça va être sanglant.

Attention, les femmes tueuses sont légion et crèvent l’écran. Mais sont elles toutes considérées comme des serial killeuses ? Les Diaboliques d’Henri Georges Clouzot présente nos deux légendes, Christine (Noël Roquevert) et Nicole (Simone Signoret), dans l’un des plus célèbres thriller sur des femmes meurtrières. Des films d’horreur comme Misery, Carrie ou Esther, mettent en avant la folie et la monstruosité de certaines femmes à l’image d’Annie Wilke (Kathy Bates). Puis, d’autres figures, comme Amy Dunne (Rosamud Pyke) dans Gone Girl, ou Catherine Tramell (Sharon Stone), sont plus connues pour leur charme manipulateur qui les rend encore plus perverses…

Pourtant ce palmarès de meurtrières n’a rien de comparable à celui des confrères masculins. Tout simplement, car elles ne font pas autant de victimes et ne sont pas considérées comme des mass murderer. Dans les fictions, les femmes sont généralement présentées comme des tueuses émotionnelles, dont seule la vengeance peut justifier un acte aussi monstrueux et répétitif.

La plus célèbre héroïne est bien sur Beatrix (Uma Thurman) dans Kill Bill (volume 1 & 2), pour laquelle Quentin Tarantino se serait fortement inspiré du personnage de La Mariée était en noir de François Truffaut. Les deux femmes sont témoins sans défense du meurtre de leur mari, le jour de leur mariage. Chacune, par colère et tristesse, décide de se venger en éliminant, un à un, les principaux responsables du meurtre. La justification de leur douleur rend leur geste plus compréhensible et justifiable aux yeux des spectateurs. Elles sont alors des tueuses de sang-froid, calculatrices mais pas forcément sadiques.Les tueuses en série sont-elles toujours des victimes ?

Dans de nombreuses fictions, les tueuses sont en effet avant tout des victimes et principalement de viols. Cela donne même lieu à un sous-genre nommé Rape and revenge movie. C’est-à-dire, un film dont la storyline est focalisée sur la vengeance du personnage principal – masculin ou féminin – d’un viol subit. L’une de ces célèbres héroïnes du genre est Lisbeth Salander (Noomi Rapace) dans la trilogie Millenium. A ces côtés, on retrouve Geum-ja Lee (Lee Young-ae) dans Lady Vengeance, Hayley (Ellen Page) dans Hard Candy, Zoë Lund dans L’ange de la vengeance ou même Nadine dans Baise moi, de Virginie Despentes. Ces femmes passent alors de victimes à tueuses mais ne cessent pas forcément leur acte après que justice est faite. Le sang appelle le sang, et ces tueuses d’un soir se découvrent parfois une nouvelle passion.

Le film Monster de Patty Jenkins (réalisatrice du dernier Wonder Woman) relate l’histoire vraie d’Aileen Carol Wuornos, une tueuse en série américaine, surnommée « La Demoiselle de la Mort ». Dans le rôle principal Charlize Theron, méconnaissable, en SDF lesbienne butch prête à tout pour protéger celle dont elle vient de tomber amoureuse. Un film très cru et réaliste qui dépeint la spirale infernale d’une femme qui a goûté au sang et ne sait plus s’arrêter. A croire qu’il faut attendre qu’une femme réalise le film pour traiter des serial killeuses sans qu’elles ne soient enfermées dans un rôle de victime ou de sorcière.

Mais qu’en est-il des femmes à l’image d’Hannibal ou Norman Bates. Des figures de tueuses en série psychopathes, qui ne seraient pas motivées par une revanche salvatrice ?

Sans minimiser les derniers cas de tueuses cités, les femmes dans les fictions sont rarement dépeintes comme profondément psychopathes. A croire, que les femmes ne peuvent pas être intrinsèquement mauvaises ou psychologiquement perturbées. Pourtant, si l’on se penche vers des fictions ou les femmes usent d’une violence moins physique pour tuer, on se rend compte qu’elles sont tout aussi machiavéliques qu’un Hannibal Lecter.

Les femmes ne poignardent pas, elles empoisonnent.Serait-ce la méchante belle mère de Blanche-Neige qui aurait lancé le mouvement de la pomme empoisonnée ? En tout cas il n’est pas rare de voir mis en scène des cas de tueuses en série qui usent du poison comme arme. D’après l’histoire vraie d’Hélène Jegado (Deborah François), le film Fleur de Tonnerre raconte l’histoire de cette jeune bretonne qui s’imagine être l’ange de la mort et empoisonne quiconque lui fait du tort. A la fin de sa vie, son palmarès s’élève à plus de 60 victimes.

Dans la même veine, on retrouve les jeunes filles du pensionnat dans Les Proies, qui torturent, séquestrent et empoisonnent un charmant soldat par plaisir pervers. La première version avec Clint Eastwood date de 1971 puis fait l’objet d’un remake de Sofia Coppola en 2017, avec une vision plus tournée vers le point de vue des femmes. Enfin, le personnage dérangeant d’Alma (Vicky Krieps), amante et muse du célèbre couturier Reynold Woodcock (Daniel Day Lewis) dans Phantom Thread, s’amusera à l’empoisonner par amour obsessionnel et psychotique.

Killing Eve : La nouvelle figure d’une tueuse en série

Du coté des séries, force est de constater qu’elles ne sont pas aussi nombreuses qu’au cinéma. Cependant, leur rôle est d’autant plus mis en avant et rarement dépeint dans l’optique d’être sympathique.

Récemment, la tueuse en série la plus intéressante reste Villanelle dans la série Killing Eve, adaptée du roman Codename Villanelle de Luke Jennings. Cette série britannique lancée en 2017 par Phoebe Waller Bridge – créatrice aussi de la série comique Fleabag – , parvient à modifier les aprioris sur les femmes tueuses.

Le sujet classique de l’obsession d’un tueur pour le ou la flic qui le recherche est mis à jour d’un point de vue essentiellement féminin. Nadia Villanelle (Jodie Comer), d’origine russe, est une meurtrière psychopathe profondément immature. Eve Polastri (Sandra Oh), l’agent du MI6 en charge de la traquer, se trouve obsédée d’admiration par l’intelligence et les compétences de sa rivale. Un jeu du chat et de la souris qui perdure avec l’arrivée de la saison 2 en avril 2018.

La série se joue des codes à la fois du thriller et de la série d’espionnage, avec un certain comique de situation corrosif. Par exemple, Nadia provoque et s’amuse à chaque nouveau meurtre commis. La série est drôle aussi dans la manière de dépeindre son quotidien tout à fait banal derrière le macabre de ses actes.

C’est également une série appréciable pour son coté progressiste ou les stéréotypes de genres sont inversés. Lors de la première saison, le collègue masculin doit s’occuper de son nourrisson au travail. En parallèle, l’histoire met en première ligne un combat sanglant entre ces deux femmes. Les personnages masculins sont alors mis plus en retrait mais sans être inintéressants ou tournés en ridicule pour autant. Dans Killing Eve, pas d’histoire de vengeance, de femme possédée ou rendue cruelle mais simplement d’une génie du crime. Nadia tue car elle en est capable et surtout qu’elle est bonne dans ce qu’elle fait. C’est aussi ce qui fascine Eve et accroit son obsession pour elle. Une série donc qui dépoussière le genre du thriller au féminin et crée un nouveau portrait de femme tueuse en série.

« Batman » : sous le masque, l’ambivalence

Batman nous est familier. Parce qu’il appartient à la culture populaire. Parce qu’on a suivi ses péripéties burtoniennes ou nolaniennes. Parce qu’on a exploré, par curiosité ou avec avidité, les comics le mettant en scène. Dick Tomasovic éventre l’icône pour sonder, à travers quatre-vingt années d’œuvres, les tréfonds du personnage. Un travail d’orfèvre découpé en chapitres thématiques passionnants.

On l’aperçoit en vedette dans des comics, dans les films de Christopher Nolan ou de Tim Burton, dans des séries télévisées, animées ou non. Il se fond dans la peau d’Adam West, Michael Keaton ou Christian Bale et à travers une nuée d’objets dérivés. Il hante l’imaginaire collectif depuis la fin des années 1930 et continue, aujourd’hui encore, de fasciner des millions d’aficionados dispersés aux quatre coins du monde. Dans la plupart de ses configurations, Batman apparaît sombre, dénué d’humour, mû par un traumatisme d’enfance, sans super-pouvoirs ni visions solennelles. C’est une icône visuelle minimaliste, immensément plastique, créée en un tournemain par Bob Kane, puis narrée et mise en scène dans les histoires de Bill Finger. Modelé et remodelé au fil des années par une tripotée de dessinateurs, d’auteurs et de scénaristes de toutes obédiences, Batman porte l’ambivalence en bandoulière : hors-la-loi secondant la police, impitoyable justicier malgré son absence de pouvoirs, individu solitaire aux pourtant nombreux cercles intimes… Dick Tomasovic dessine avec à-propos la figure du Batman : il s’agit d’un mythe urbain s’épanouissant à Gotham City, de quelqu’un pouvant supporter toutes les apparences, faire l’objet de tous les fantasmes et le lit de toutes les dérivations métafictionnelles ou métadiscursives.

L’illustrateur Bruce Timm rend hommage, dans ses œuvres, à toutes les facettes de Batman, y compris celles qui n’appartiennent qu’à l’imagination féconde des adolescents. Au même titre que les auteurs Frank Miller ou Dennis O’Neil, il a contribué à forger le personnage et écrire la fable qui l’accompagne – enfantine, sociétale, judiciaire. C’est pourtant Batman lui-même qui demeure son meilleur conteur : ses apparitions spectaculaires, ses déguisements effrayants, ses gadgets sophistiqués participent tous d’un art de la mise en scène dans lequel le Chevalier noir agit en clerc. Le cadre dans lequel le justicier masqué s’exprime ne se réduit pas à Gotham City, puisque c’est tout le folklore et les légendes urbaines qui se voient conviés à travers les personnages de Robin, du Joker, de Double-Face ou de Killer-Croc. En ce sens, le sous-titre de l’ouvrage en dit long sur l’étoffe, mais aussi la plasticité du personnage. Dick Tomasovic, professeur en Études cinématographiques à l’Université de Liège, évoque par ailleurs la manière dont les scénaristes reformatent continuellement les faits d’armes de Batman, s’emparent d’un détail insignifiant pour le transformer en matrice insigne, s’adonnent en enquêteurs à « la dilatation d’un événement mineur ». La vitalité de l’homme chauve-souris semble découler de la pluralité des regards qui se portent sur lui. Bruce Wayne et son alter ego sont continuellement en cours de redéfinition, sujets aux explorations intimes, iconiques ou narratives de créateurs aux sensibilités et tropismes variés.

Sur un malentendu, Batman aurait pu s’appeler Bird Man et ressembler, peut-être, au personnage incarné par Michael Keaton dans le film d’Alejandro González Iñárritu. Inspiré d’une machine volante dessinée par Léonard de Vinci, le Chevalier noir connut différentes caractérisations, avant que Bill Finger n’en fasse une sorte d’anti-Superman et n’en affine le costume. Cette opposition à Superman, on la retrouve dans la conception de l’espace : Metropolis est une ville lumineuse, moderne, confrontée à des menaces extérieures, tandis que Gotham City se veut sombre et gothique, en butte à une pègre grouillant à même ses bas-fonds. Dick Tomasovic raconte en quoi la métropole et Batman se réinjectent sans cesse l’un dans l’autre, jusqu’à se confondre. Dans son ouvrage, tout se trouve exemplifié par les planches des comics, les épisodes des séries télévisées ou les séquences des films : la détermination du justicier masqué, les moqueries dont il fait l’objet, les échecs qu’il essuie, le côté « grand frère » dont on l’affuble volontiers, ses techniques de combat mises au diapason de sa conformation graphique, l’homosexualité dont on le suspecte… Ce dernier point mérite d’être explicité : le célèbre psychiatre Fredric Wertham analysa en son temps les médias de masse et la manière dont ils affectent les esprits. Si ses études sont aujourd’hui controversées, cela aboutit jadis à un Comics Code Authority inspiré du Code Hays cinématographique. Au départ, l’univers de Batman était essentiellement masculin, avec Alfred et Robin pour indéfectibles compagnons de route et des femmes retorses comme seul horizon féminin. Le récit a cependant peu à peu été « hétérosexualisé », à coups de relations amoureuses, de mariages avortés et d’une virilisation des rapports masculins. La main de Fredric Wertham n’y est certainement pas étrangère.

Les comparaisons, légion dans cet ouvrage, aident à mieux cerner le personnage. Ce dernier a beau s’avérer plastique et évolutif, il campe néanmoins sur des fondamentaux immuables. Batman est un détective hard-boiled, comme ceux de Dashiell Hammett ou Raymond Chandler. Il se conçoit comme le miroir inversé de Spiderman : nocturne contre diurne, sombre contre coloré, sentiment de supériorité contre complexe d’infériorité, gravité contre (relative) insouciance. Batman et Robin forment un binôme rappelant Sherlock Holmes et le docteur Watson. Robin offre par ailleurs une fenêtre d’identification aux jeunes lecteurs, tandis que le détective d’Arthur Conan Doyle, préfigurant le Chevalier noir, permet d’ouvrir la voie des non-dits : Bruce Wayne et sa double vie sont-ils envisageables sans le recours aux drogues, les mêmes auxquelles s’adonne Sherlock Holmes ? Cette double identité donne corps à l’un des chapitres de l’ouvrage. Le postulat défendu par Dick Tomasovic en étonnera sans doute plus d’un : c’est le milliardaire noceur, le civil affable, qui constituerait le vrai masque, l’identité falsifiée, le soi le plus difficile à assumer. Jamais à court d’arguments puisés dans les œuvres mettant en scène le justicier masqué, l’auteur décrit tour à tour Batman comme un clown, Big Brother ou un workaholic… Il n’oublie pas d’épingler l’une des mutations majeures du personnage, esquissée notamment chez Frank Miller : Batman est devenu au fil du temps militariste et réactionnaire. Chez Christopher Nolan, dans un contexte post-11 septembre, le voilà, lui le Chevalier noir refusant habituellement les armes à feu, à la tête d’un arsenal militaire et espionnant tout Gotham grâce aux technologies de pointe manipulées par Lucius Fox. Ainsi, au-delà de la double identité, c’est l’ambivalence de Batman, indissociable du personnage, que Dick Tomasovic met en lumière avec maestria.

Caractéristiques techniques :

Auteur : Dick Tomasovic
Editeur : Impressions Nouvelles
Date de parution : 02/05/2019
Collection : La Fabrique Des Héros
Format : 13cm x 19cm
Poids : 0,0010kg
EAN : 978-2874496875
ISBN : 2874496871
Illustration : Photos couleur
Nombre de pages : 144

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4

Game of Thrones, saison 8 : Le jeu des femmes de fer

Seconde partie d’un dossier consacré aux femmes de Game of Thrones et leur évolution durant ces 8 saisons. Après s’être intéressé aux personnages de Cersei et Daenerys, dans l’évolution de leurs stéréotypes au fil des saisons, nous allons désormais nous pencher sur la caractérisation des personnages féminins du type Amazone avec Arya Stark, Brienne of Torth et Yara Greyjoy. Qui sont ces figures de femmes combattantes, guerrières que l’on assimile plus aux hommes par leur force et leur intelligence ? Sont-elles vraiment des personnages de femmes fortes ?

Les figures de femmes combattantes dans les séries

Les femmes combattantes de Game of Thrones sont bien loin des figures du passé comme Xena, la guerrière ou Wonder Woman. Dans les années 70, ces héroïnes en armure du petit écran étaient hyper-sexualisées, court vêtues et toujours bien coiffées. Elles se rapprochaient plus d’une figure de fantasme masculin que d’un véritable empowerment pour les femmes. C’est à partir des années 90, avec des séries comme Alias et Buffy contre les vampires, que les femmes combattantes adoptent plutôt des figures androgynes. Sans pour autant effacer toute féminité, les héroïnes des années 2000 mettront en avant leur force physique et leur intelligence plutôt que leur sex-appeal. La figure même de la femme combattante a donc évoluée avant d’être à l’image de celle qu’on connait désormais sur nos écrans, dans toute sa violence et sa force.

Les princesses combattantes dans Game of Thrones

Depuis 8 saisons, c’est dans un univers totalement misogyne que les femmes de Game of Thrones s’affirment comme personnages de femmes fortes. Qu’elles soient au pouvoir ou au combat, les femmes que l’on imaginait faibles et stéréotypées en saison 1 ont prouvé une véritable agency (capacité d’agir).

Parmi ces figures, trois d’entre elles sont des femmes combattantes qui ont retenu l’attention des spectateurs tant par leur pugnacité face aux hommes que par leur bravoure au combat. Retour sur l’évolution de Yara Greyjoy, Arya Stark et Brienne of Torth.

Yara Greyjoy

Yara Greyjoy est l’héritière du Trône de Sel. Fille de Balan Greyjoy, elle a été élevée comme un garçon après la mort/disparition de ses frères. Sa première apparition dans la saison 2 biaise l’idée que l’on aura d’une femme combattante. Loin d’être une princesse stéréotypée, c’est une capitaine de navire expérimentée qui adopte plutôt une tenue de combat qu’une robe en dentelle. Elle est surtout caractérisée par son courage, sa loyauté et sa détermination.

A la saison 4, en apprenant la situation d’otage de son petit frère, elle réunit ses meilleurs hommes pour partir attaquer Fort Terreur et délivrer Theon des griffes de Ramsay Bolton (voir la scène en dessous). A la mort de son père, en tant qu’unique héritière directe, elle revendique légitimement le Trône de Sel. Mais son oncle Euron, au prétexte que Yara n’est qu’une femme, s’accapare le pouvoir injustement. Pendant ce temps, face aux troubles qui animent Westeros, Yara décide de prêter allégeance à la Reine Daenerys en échange de son soutien pour détrôner Euron. Elle sait donc à la fois se battre et faire preuve de stratégie politique en choisissant bien ses alliés.

Alors que le Nord de Westeros n’est pas vraiment gay-friendly, son personnage affiche clairement son homosexualité. Comme les hommes de son équipage, elle passe du bon temps dans les bordels en compagnie de jeunes femmes. En saison 7, elle drague même ouvertement Ellaria Sand, connue pour être bisexuelle. C’est un véritable personnage de femme forte qui transgresse les codes car elle adopte les caractéristiques du genre masculin pour les rendre tout aussi légitimes en tant que personnage féminin (qui plus est, dans l’univers très sexué de Game of Thrones).

Brienne of Torth

Apparaissant pour la première fois sous son armure lors d’un joug, Brienne est LA femme chevalière de Westeros. Physique massif, cheveux blonds à la garçonne, elle rejette toute caractéristique féminine pour être considérée comme l’égale des hommes. Même si c’est une lady, elle est loin d’être à l’aise lorsqu’on l’accoutre d’une robe rose en dentelle (saison 3). Souvent sous-estimée à cause de son apparence, elle n’en reste pas moins susceptible quand on la rabaisse à son sexe. Seul Jaime Lannister, après avoir croisé l’épée avec elle, la considère avec respect et admiration au titre de chevalière.

Son personnage est plutôt le stéréotype du chevalier servant, mais au féminin. Elle fait preuve de loyauté et de dévouement à l’instar de Ned Stark, ce qui peut paraître naïf dans l’univers sans pitié de Game of Thrones. Par exemple, après avoir prêté le serment à Catelyn Stark de veiller sur ses filles, elle part à la recherche de Arya et Sansa et s’obstine à les aider malgré leur refus catégorique (jusqu’à la saison 6). Elle a un caractère plutôt solitaire et très coincé. Cependant, elle deviendra plus sociale aux cotés de Jaime Lannister.

C’est une femme capable de violence et de vengeance comme n’importe qu’elle combattante. En saison 4, elle défait le Limier -réputé invincible- pour récupérer vainement Arya (voir la scène de combat en dessous). Elle tue également Stannis Barathéon, fin saison 6, pour se venger de la mort de Renly Barathéon, dont elle était secrètement amoureuse. Enfin, en saison 8, elle survit à la bataille contre le Roi de la nuit aux cotés de Jaime. Sa force physique n’est donc pas à prouver. C’est un personnage de femme forte qui sait se battre, mais surtout protéger les siens.

Meilleure scène de combat de Brienne

Arya Stark

Si son personnage n’est pas tout de suite considéré comme celui d’une femme combattante c’est d’abord à cause de son jeune âge. En saison 1, Arya est une princesse Stark, mais différente de sa sœur Sansa. Elle évolue plutôt de figure de tomboy à celui de tueuse bad-ass en saison 8. Tout débute à la fin de la saison 1, lorsqu’elle assiste impuissante à la décapitation de son père, Ned Stark. Déjà pleine de rancœur envers Cersei Lannister, sa détermination à se venger va s’accroître après le meurtre de sa mère, Catelyn, et son frère Robb aux fameuses Red Wedding. A l’image d’une mini Kill Bill, elle établit sa liste de personnes à abattre.

Forcée de cacher sa véritable identité pour éviter de se faire tuer ou kidnapper, elle se déguise en garçon et se fait nommer Harry. Sa facilité à se déguiser facilement permet aussi de mieux transgresser les codes du genre. A défaut d’avoir une force physique, elle apprend à manier l’épée grâce à un maître d’arme réputé dès la saison 1. Mais c’est surtout l’art de la dissimulation qu’elle acquiert en devenant la disciple de Jaqer H’Ghar (sorte de Hitman mystique). Elle deviendra une Sans-visage, c’est-à-dire, une tueuse capable de changer complètement d’apparence physique. A la saison 6, elle prouve son potentiel de Sans-visage en assassinant incognito Meryn Trant et Walder Frey (voir la scène ci-dessous). A l’image de Mathilda dans Léon, la vengeance devient un seconde nature chez elle.

C’est dans la dernière saison qu’elle évolue vraiment aux yeux des fans. Enfin de retour à Winterfell, elle veut se battre aux cotés de son frère John, pour vaincre les Lannister. Elle n’est plus une petite fille et le prouve en affirmant ses désirs dans les bras de Gendry, son flirt de la saison 2. Depuis les premières saisons, elle s’est bâtie un moral et une détermination de fer, qui font d’elle une figure de femme combattante, doublée d’une lady vengeance.

Meilleure scène de vengeance d’Arya

Et les autres ?

Outre Arya, Brienne et Yara, la série dépeint aussi d’autres personnages secondaires de femmes combattantes.

La saison 5 nous dévoile les femmes de Dornes, dont la sulfureuse Ellaria Sand et ses filles, les Aspics des Sables. Des princesses du sud éduquées comme des guerrières, qu’importe leur genre. Mais aussi les sauvageonnes du Nord, qui sont loin d’être des femmes fragiles. On se rappelle d’Osha, mais surtout d’Ygritte et son franc parler. Malheureusement, la majorité de ces femmes sont mortes ou ne sont plus au casting de la dernière saison. Car au jeu du trône « on gagne ou on meurt » qu’importe qu’on soit homme ou femme.

Séduis-moi si tu peux ! : Remportez des places de cinéma du film

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 15 Mai 2019, gagnez des places de cinéma du film, Séduis- moi si tu peux !, une rom-com avec un scénario à thème politique et un casting irréprochable. La chimie à l’écran entre Charlize Theron et Seth Rogen se fait sentir dès l’instant où l’ancien gardien et la babysitter se retrouvent après des années…

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Synopsis : Fred, un journaliste au chômage, a été embauché pour écrire les discours de campagne de Charlotte Field, en course pour devenir la prochaine présidente des Etats-Unis et qui n’est autre… que son ancienne baby-sitter ! Avec son allure débraillée, son humour et son franc-parler, Fred fait tâche dans l’entourage ultra codifié de Charlotte. Tout les sépare et pourtant leur complicité est évidente. Mais une femme promise à un si grand avenir peut-elle se laisser séduire par un homme maladroit et touchant ?

Après The Night Before et Warm Bodies, Jonathan Levine est de retour avec Séduis-moi si tu peux ! (Longshot en VO), une comédie sexy, intelligente et vraiment drôle.

Titre original : Long Shot
Réalisateur : Jonathan Levine
Scénaristes : Dan Sterling, Liz Hannah
Acteurs : Seth Rogen, Charlize Theron, O’Shea Jackson Jr. (Straight Outta Compton), Andy Serkis, June Diane Raphael, Ravi Patel, Bob Odenkirk, Alexander Skarsgard, Kurt Braunohler, Claudia O’Doherty Paul Scheer
Producteurs : Charlize Theron, AJ Dix, Beth Kono, Evan Goldberg, Seth Rogen, James Weaver
Producteurs exécutifs : Jonathan Levine, Nathan Kahane, Kelly Konop, Barbara A. Hall
Réalisatrice de la photographie : Yves Be
langer
Chef décorateur : Kalina Ivanov Chef
Costumière : Mary Vogt
Monteurs : Melissa Bretherton, Evan Henke
Compositeurs : Marco Beltrami, Miles Hankins
Directeurs de casting : Francine Maisler, Kathy Driscoll-Mohler
Distributeur : SND
Genre : Comédie
Date de sortie : 15 mai 2019 (1h 56min)

Modalités du jeu concours – Dotations 5×2 places

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