The Wandering Earth, de Frant Gwo : du grand Chinéma ?

Encore une fois, la Terre se meurt. Enfin, cette fois-ci, ce n’est pas totalement de sa faute : c’est le soleil qui est responsable. Le vieux bougre décide de se faire un petit caprice et de mourir un peu plus tôt que prévu, ce qui en terme de vie stellaire représente un petit laps de temps aux alentours de 400 millions d’années d’avance. Le compte à rebours est lancé : 100 ans pour quitter la Terre, ou trouver une autre solution compatible avec le logique besoin de développement à long terme qu’exige l’espèce humaine. Qu’elle est naïve…

Synopsis: Alors que les Terriens cherchent une nouvelle étoile, une collision avec Jupiter menace leur planète, dont le destin repose désormais sur des héros inattendus.

Le visuel Netflix, il est au moins aussi fort que l’agence de pub qui vous vend les big macs. Vous savez, cette sensation de manger un truc plus proche de l’éponge sale quand on vous a promis un bibendum appétissant ? Avec Netflix c’est pareil. Les premières images de présentation, avant même de lancer le film, convoquent les souvenirs lumineux d’Interstellar, 2001 : l’Odyssée de l’espace et tous ces autres chefs d’œuvre de rêveurs qui parfois emportent même avec eux les hard scientistes les plus rétifs. L’introduction du film maintient le suspense efficacement. Un père et son fils, très jeune, 5 ans tout au plus, qui va partir pour un voyage spatial très prochainement. Le jeune garçon s’éloigne en regardant le ciel, probablement en train de chercher l’étoile du berger dans un coin, et le jeune père s’adresse alors à un vieux sage. Un court dialogue, et on comprend qui gardera le gosse pendant la tournée stellaire de pôpa. La séquence se clôt sur un grand plan d’ensemble enserrant la voûte céleste dans les bras d’une gigantesque structure en arrière-plan, qu’on devine comme une sorte d’étoile noire en court de construction. C’est impressionnant. Rideau, et générique.

Comme tout film chinois qui se respecte, le générique de début est plein de noms d’acteurs chinois assez peu connu du grand public occidental, dont je fais humblement partie. Cela laisse le temps de réfléchir un petit peu. Trois secondes. Oui, vous y êtes ? Interstellar, sans les champs de maïs, le 4×4 et la poussière. A ce stade, deux constatations me viennent à l’esprit.

La première, celle de m’interroger sur la propension des spationautes, taïkonautes et consorts dans les films à faire des gosses juste avant de prendre une fusée, en général pour une période de 15 à 20 ans. On rigole, mais ils le font de plus en plus, cela commence à ressembler à une tendance. Ils, parce que ce sont des hommes. En général des veufs, parce que dans un script, ils seront toujours plus romantiques auprès du spectateur que ceux qui quittent par exemple une bonne femme alcoolique, droguée ou irresponsable (chose tout à fait compatible avec une fin du monde) ou, pire, ceux qui ont tout simplement une femme. Au delà du plagiat, car comme dans Interstellar, la femme de notre père (indigne) est morte d’une maladie très grave, ce point me paraît important à relever car il permet de voir ce que ces nouveaux space opéra questionnent. En filigrane, la cellule familiale est totalement réinventée et perçue bien différemment que dans un film comme Apollo 13 (Ron Howard, 1995) par exemple. Ici, une mère et une famille attentionnée protègent les enfants, à l’image d’un pays et d’un monde tout entier qui attend le retour de ses héros. Depuis quelque temps au cinéma, l’hypothèse d’un retour n’est plus une option. L’espace est beaucoup plus mortel désormais, surtout depuis qu’Alfonso Cuaron a décidé depuis Gravity que désormais, on ne vous y entendrait vraiment plus crier.

Un autre élément de réflexion m’est venu pendant le générique, c’est vous dire si je réfléchis vite. Bon, les mauvaises langues pourront aussi dire que le générique est très long…

L’ensemble de la SF au cinéma des dernières années est américano-centrée. C’est un élément assez incontestable, depuis la chute de l’idéologie communiste et la consécration de l’âge d’or hollywoodien, l’exploration spatiale à toutes ses sauces est à très peu de choses près le pré carré des yankees. Malgré quelques chefs d’œuvre isolés, comme Aelita (Yakow Protazanov, 1924)  pour le cinéma soviétique, les autres cultures n’ont jamais autant porté leurs romans et leurs utopies à l’écran. Ce qui permet de découvrir ces univers avec un certain à priori positif, c’est donc ce besoin pour tout cinéphile de sortir d’un carcan culturel duquel les films réellement originaux ne sortent pas tous les ans, malgré les fulgurances narratives d’un Christopher Nolan.

Tiens, le film commence…

Vous êtes encore là ? Le générique vient de se terminer. Oubliez tout ce que j’ai écrit au-dessus. Les chinois viennent de tuer la SF moderne. C’est la fin du monde, pour de vrai cette fois. Pour certainement éviter de répéter l’emploi d’une solution miracle déjà utilisée pour sauver une nouvelle fois l’humanité, les scénaristes se sont certainement décidés à en créer une en consommant de la red bull coupée à l’opium. Cette fois-ci, la Terre devient littéralement un vaisseau spatial, rien de plus, rien de moins. D’où le titre international, traduisible en un joli « terre vagabonde ». Oui, sauf que là on n’écrit pas de poèmes. En 17 ans, plus de 10000 (!!!) réacteurs sont construits sur notre planète, pour la propulser hors du système solaire, histoire d’aller chercher l’étoile à côté. Le GPS annonce une arrivée dans 2500 ans, donc on pense, c’est gentil, à construire des villes juste en dessous des gros réacteurs. Malin. Pardon, juste en dessous ? Je veux bien voir les normes de sécurité.

Blague à part, le high concept de ce film, tue dans l’œuf littéralement tout le projet. Toute forme de SF repose sur une suspension d’esprit critique, à l’image de ce que rappellent Roland Lehoucq et Jean-Sébastien Steyer dans leur excellent ouvrage, La science fait son cinéma (éd. Le Bélial). Mais, et il y a un mais, il ne faut pas aller trop loin dans le délire orgiaque, les robots géants et toute autre forme de stupidité scénaristique. Le spectateur se laisse volontiers embarquer par un semblant de réalisme et de crédibilité, à la frontière avec le monde du fantastique où nombre de films s’affranchissent sans ciller de toute cohérence scientifique pour devenir de vrais produits de la pop culture. Pacific Rim (G Del Toro, 2013) a ainsi très bien porté son nom pour justement être resté sur cette brèche ténue pendant plus de deux heures, alors que la saga Transformers est très vite passée du coté obscur.

The Wandering Earth réussit à montrer sa volonté de réalisme dès la scène d’ouverture, par la référence qu’il emploie, pour très rapidement la contrecarrer sans vergogne. Quels que soient ainsi les niveaux de lecture, dès l’acquisition de médiocres bases en SVT et en physique de niveau 5ème, vous pouvez rire un bon coup dès les premières minutes, non, secondes de visionnage…

Arrêtez tout. Il reste quand même deux heures et quatre minutes. Rassurez-vous, je passerai plus vite sur ce laps de temps assez imposant, pour ne pas déflorer l’intrigue d’un film qui sera un excellent choix de soirée détente entre potes. Pour résumer, disons que The Wandering Earth veut refaire en Chine Interstellar, déjà cité, mais aussi 2001, avec le plagiat total et éhonté du mythique HAL, le robot mutin du chef d’œuvre de Stanley Kubrick. Il s’agit pour le coup littéralement du même robot, utilisant certes Google Trad, qui du haut d’un système de guidage suivant la Terre errante, décide d’envoyer la planète bleue en fugue se cracher sur… Jupiter, à la suite d’un virage raté. Du coup, les réacteurs s’éteignent. C’est indéiablement une mauvaise journée mais il existe toujours des solutions. Retourner à la surface, relancer les machines, copier cette fois-ci les styles de Michael Bay et Roland Emmerich, pour l’arc narratif se déroulant sur Terre, tandis que la partie spatiale du récit se contentera en toute simplicité de plagier Gravity (et je suis gentil, c’est bien parce que je n’ai pas envie de creuser pour trouver d’autres références).

De belles images et aucune idée

Je ne parlerai pas des personnages, des acteurs, des rebondissements et de tout ce qui fait un film normal. Les effets spéciaux ne sont pas honteux, pour un tel blockbuster mais souffrent d’un ping-pong (j’ose !) qui les dessert totalement : le montage alterne les plans truqués vides d’acteurs avec des cut scenes tournées en studios. Le tout donne la sensation assez étrange de voir un nanar digne de The Asylum boosté à grand renfort de budget. C’est parfois joli, comme l’hallucinant ciel teinté de l’œil de Jupiter, mais à peine digne de George Lucas dans son costume de ressemeleur numérique.

Ici, le probable seul intérêt du film est de comprendre avec un œil nouveau la géopolitique du cinéma. La Chine pratique encore un système de quotas pour sortir les films étrangers sur son sol. Le but avoué est de limiter l’américanisation des esprits en limitant l’influence des blockbusters américains. Je vous vois sourire. Vous pouvez, car nous ici devant nous avons un monumental remake made in China de toute la SF occidentale des 40 dernières années, tout simplement. Là où le bat blesse, c’est qu’il n’a plus grand chose de chinois, ou de communiste, ce qui serait susceptible d’éveiller l’intérêt des curieux. Le scénario intègre bien le prêchi-prêcha traditionnel sur les excès du capitalisme, mais il est pour lui aussi inoffensif qu’un acteur français sous transgène envoyé pour défier Thanos. Certes, on perçoit bien que les scénaristes chinois ont du mal avec la figure du héros solitaire, pour mieux tenter de l’encadrer par des actes héroïques d’ensemble, une vraie œuvre collective, mais cette trame est également réduite comme une peau de chagrin. On aime bien Youri Gagarine, plutôt que Neil Armstrong. Le taïkonaute chinois est très pote avec un Russe.  On célèbre le nouvel an chinois. Voilà. Autant dire que même à la surface, aucune originalité ne justifie sérieusement de voir ce film.

Au final, il y a tout un symbole à voir un film chinois quittant son orbite culturelle pour aller conquérir le monde des salles obscures en racontant celle d’une Terre quittant son système solaire. Que doit-on y voir ? Un message codé, comme dans Octobre rouge ? Les chinois veulent devenir des américains, c’est ça ? Mais c’est la fin du monde alors ! Dans ce cas-là, l’avantage est que nous n’aurons besoin d’aller se cracher sur Jupiter, ça fera toujours moins de route.

The Wandering Earth : bande-annonce

Fiche technique : The Wandering Earth

Réalisation : Frant Gwo
Scénario : Gong Ge’er, Yan Dongxu, Frant Gwo, Ye Junce, Yang Zhixue, Wu Yi, Ye Ruchang
Montage : Cheung Ka-fai (en)
Production : Gong Ge’er
Société de distribution : China Film Group Corporation (Chine), China Media Capital (en) (étranger)
Pays d’origine : Drapeau de la République populaire de Chine Chine
Langue originale : mandarin
Format : couleur
Genres : Science-fiction, action
Durée : 125 minutes
Date de sortie :
Chine : 5 février 2019
Amérique du Nord, Australie et Nouvelle-Zélande : 8 février 2019

Distribution
Wu Jing : Liu Peiqiang
Qu Chuxiao (en) : Liu Qi
Li Guangjie : Wang Lei
Ng Man-tat : Han Zi’ang
Zhao Jinmai : Han Duoduo

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1

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
Vieux briscard de la cinéphilie de province, je suis un pro de la crastination, à qui seule l'envie d'écrire résiste encore. Les critiques de films sont servies, avant des scénarii, des histoires et cette fameuse suite du seigneur des anneaux que j'ai prévu de sortir d'ici 25 ans. Alors oui, c'est long, mais je voudrais vous y voir à écrire en elfique.

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