La Vengeance aux deux visages, Marlon Brando prend sa revanche en Blu-ray

Il y a environ deux mois sortait en Blu-ray La Vengeance aux deux visages. Unique réalisation de son interprète principal, Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (One-Eyed Jacks) fait son retour avec une édition HD signée Carlotta Films. Au programme : un chef d’œuvre soutenu par un merveilleux master haute définition manquant hélas de compléments.

Synopsis : Trois truands américains braquent une banque dans un village mexicain avant d’être pourchassés par la police locale. Le premier est abattu, tandis que les deux autres, Rio, et Dad Longworth, parviennent à s’enfuir. Parti chercher de l’aide, Longworth abandonne son camarade et détale avec le magot. Cerné de toutes parts, Rio est arrêté. Lorsqu’il parvient à s’évader cinq ans après, il n’a qu’une seule idée en tête : se venger de son ancien acolyte…

La Vengeance aux deux visages : miroirs filmiques de Marlon Brando

Sorti en 1961, La Vengeance aux deux visages constitue l’unique réalisation de son interprète principal, Marlon Brando. La Vengeance aux deux visages est d’abord confié à Sam Peckinpah, alors chargé du scénario. Est ensuite envisagé Stanley Kubrick à la réalisation. Finalement le film est repris en main par deux autres scénaristes et Brando en devient le réalisateur. Justement, la fabrication du long métrage fut à l’image de la persona de l’acteur, soit brillante, audacieuse et chaotique. Comme Scorsese le rappelle dans son introduction au film, le tournage a amplement dépassé ses délais. En cause, on note la volonté de Brando de laisser son cast improviser afin d’obtenir le meilleur d’eux-mêmes. Il est aussi question d’exigences formelles, l’acteur-réalisateur désirait, concernant les séquences à la pointe du diable, capter certaines vagues maritimes en arrière-plan et pas d’autres, obtenant ainsi des fulgurances visuelles. Ces volontés rejoignent un certain manque de direction concernant certaines séquences, ainsi Brando et son chef opérateur improvisent à nouveau et utilisèrent énormément de pellicule. Le budget est alors plus qu’explosé. Sur la table de montage, le premier cut dure un peu plus de cinq heures. Le film doit être remonté.

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Marlon Brando versus Karl Malden

Le chaos et l’énergie qui portent la production du film viennent aussi caractériser le personnage incarné par Brando. Le braquage des trois pistoleros tourne mal quand ils sont rattrapés par les autorités mexicaines, après avoir à peine profité de leur nouvelle richesse. L’un d’entre eux meurt. Les deux fuient comme ils peuvent dans le désert. Mais les forces de l’ordre, comme le désert, se referme sur eux. Ainsi Dad Longworth (Karl Malden) trahit son ami, le jeune Rio (Marlon Brando), en l’abandonnant à son sort, se sauvant avec le butin restant. Rio est capturé et emprisonné pendant cinq longues années. En ressort alors un personnage dont l’aura semble porter bien des caractères des autres figures incarnées par Brando depuis les fifties jusqu’aux seventies. Rio est un voyou mais n’est pas malhonnête dans le fond, il sera même désolé d’avoir déshonoré la belle-fille de Dad afin d’insidieusement lancer sa vengeance contre son vieil ami. Rio est adroit et pragmatique, il saura mettre en oeuvre tous les moyens nécessaires pour servir son dessein. Rio peut être naïf, notamment dans son inconséquence, en effet, il n’a pas anticipé que le meurtre par légitime défense d’un odieux bonhomme dans une matinée post-fiesta permettrait à Dad de l’humilier publiquement, en le fouettant et lui brisant sa gun hand. On retrouve chez le personnage l’aspect manipulateur servant un but pervers – notamment sexuel – ainsi que la perte des repères et le romantisme bataillé. De plus, on remarque cette violence du quotidien, vivant à travers une rage silencieuse et ravalée, ou explosant dans un tumulte de douleur anti-spectaculaire et inspirant le dégout. Il y a enfin le trait social et humaniste : Rio n’est pas un homme respectable et sa vengeance est mise à mal par celle, tenue en respect, de Longworth devenu Shérif et alors soutenu par la conscience collective prête à épauler tous les coups de sang de l’autorité tant que le mot « justice » résonnera en public. Aussi Brando lutta toute sa vie pour une représentation respectueuse des minorités et des classes sociales au cinéma. Il met alors en scène une relation amoureuse puissante entre Rio et Louisa, qui devra outrepasser l’autorité malsaine de Dad pour survivre. Le même Dad qui mettra en avant à plusieurs reprises lors de discussion avec sa femme le fait qu’il l’ait sorti de la misère et offert le rêve américain. Ainsi Brando oppose un amour véritable entre deux êtres pour lesquels l’ethnie est heureusement inconsidérée face à une relation de domination entre un blanc fièrement amoureux de sa compagne mexicaine, se considérant comme le sauveur de sa demoiselle à la détresse liée à un contexte dont le caractère misérable serait une conséquence de son origine ethnique.

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Les sentiments de Rio (Marlon Brando) s’emmêlent silencieusement face à Louisa (Pina Pellicer).

Tous ces traits de caractérisation, portés par un physique modulable soutenu par les convictions en la Méthode (conçue par l’Actor’s Studio sur la base des théories de Stanislavski), peuvent ainsi être observés chez les personnages auxquels il a donné corps dans les œuvres d’Elia Kazan, Dmytryk, Penn, Lumet, ou encore Ford Coppola et Bertolucci. Scorsese note que le film constitue un entre-deux entre le classicisme hollywoodien et le Nouvel Hollywood. Concernant Brando, La Vengeance aux deux visages est bien plus qu’un intermédiaire entre deux moments de carrière. C’est un objet cosmique qui dépasse notre perception linéaire du temps pour venir capturer et proposer l’expérience de Marlon Brando, artisan et auteur aux multiples visages, dans toute son essence.

Une édition Blu-ray aux deux visages

La haute qualité du travail d’édition de Carlotta Films n’est plus à prouver. Cela, quand bien même certaines sorties étaient loin d’atteindre la perfection. On en attendait davantage concernant la remasterisation de l’édition collector dédiée à Police Fédérale Los Angeles (To Live and Die in L.A., 1985) de William Friedkin. Quant à La Vengeance aux deux visages, l’édition souffre d’un cruel manque de compléments.

Oui, le master d’Universal présenté par Carlotta constitue d’ores et déjà l’une des meilleures pépites haute définition pour un film pré-2000. La Vengeance aux deux visages constitue même, de façon globale, l’un des meilleurs Blu-ray existants. Le VistaVision, procédé technique permettant d’obtenir une image incroyablement plus précise et nuancée, regagne ses lettres de noblesse grâce la restauration 4K opérée par Universal et The Film Foundation, et lourdement soutenue par Martin Scorsese et Steven Spielberg. Oubliez toutes les précédentes éditions DVD, que ce soit celle, relativement correcte, de Wild Side, ou l’abomination de Bach Films vendue dans la collection « Les Stars du Western ». Le travail de restauration et remasterisation du film tient ainsi du miracle. L’image, que ce soit au niveau sonore comme du point de visuel, émeut tant on assiste à la résurrection d’un film longtemps malmené par le marché de la vidéo, précisément depuis sa chute dans le domaine public en 1988 suite à l’oubli du renouvellement du copyright par Pennebaker Productions, société de Marlon Brando.

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À gauche : une capture du master HD utilisée par Carlotta / à droite : une capture de l’édition DVD de Bach Films Note : les bandes verticales et horizontales constituant le format 4/3 de la copie de Bach Films ont été supprimées afin d’exposer un comparatif à la même échelle. Vous pouvez ainsi remarquer sans la présence du cadre noir que l’image du DVD était alors incomplète car recadrée.

Cependant, toute lumière se voit affronter quelques ténèbres. C’est le cas de l’édition de Carlotta qui ne présente, pour seuls compléments, que la bande-annonce original du film en HD et une introduction de trois minutes de Martin Scorsese. Saluons la présence de cette dernière, qui vient sauver le Blu-ray d’un néant de bonus. Scorsese, encyclopédie vivante du cinéma mondial, gardien et guide d’un temple filmique en mouvement depuis ses premières vues, nous passionne d’informations en un temps record. Ainsi évoque-t-il l’initiative de Spielberg et lui-même pour obtenir une restauration 4K du film à partir du négatif original. Le réalisateur de Raging Bull et Silence revient aussi sur les conditions de tournage du film, sur la difficulté à le caractériser, sur cet état d’entre-deux hollywoodien qui constitue le film, liant la saga romantique du classicisme hollywoodien à des personnages et acteurs préfigurant le Nouvel Hollywood. Il est malgré tout regrettable qu’un tel travail de restauration pour ce monstre de cinéma soit aussi peu accompagné de documents, surtout lorsqu’on apprend par DVDFr que l’édition du film proposée par Criterion en 2016 comprenait une heure et demi de compléments. Une rapide recherche sur la toile vous apprendra que l’édition anglaise d’Arrow contenait les documents de l’éditeur cité ci-dessus ainsi que plus de deux heures de bonus (et bien davantage si l’on prend en compte le commentaire audio du critique Stephen Price tout au long du métrage). On note tout de même que les deux éléments accompagnant le film dans l’édition française sont présentés en haute définition.

Que penser alors de l’édition signée Carlotta ? La société distributrice et éditrice a ajouté un titre de plus à son riche catalogue, proposant toutefois un travail éditorial sans la prestance rencontrée à l’accoutumée. Le sentiment est d’autant plus regrettable quand on considère le grand morceau de cinéma présenté ici dans un état surprenamment prodigieux.

Bande-annonce – La Vengeance aux deux visages, un film de Marlon Brando

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray la-vengeance-aux-deux-visages-one-eyed-jacks-de-marlon-brando-visuel-du-blu-ray-carlotta-films

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Originale / Version Française DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français – Format 1.85 respecté • Couleurs • Durée du Film : 141 mn

SUPPLÉMENT (EN HD)

. L’INTRODUCTION DE MARTIN SCORSESE
. LA BANDE-ANNONCE

Sortie le 6 mars 2019 – Prix éditeur : 20,06€

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