Bloody Sunday #6 : Schramm de Jörg Buttgereit

Alors que Le Mag du ciné est en plein mois consacré aux tueurs en série, c’est le moment pour Bloody Sunday de mettre à l’honneur un meurtrier des plus particuliers, Lothar Schramm. Issu de l’esprit dérangé du pape du cinéma extrême allemand, Jörg Buttgereit, Schramm est une plongée tétanisante dans le quotidien et surtout l’esprit d’un tueur aux nombreuses perversions.

Nous plonger dans la tête d’un tueur en série particulièrement dérangé est monnaie courante au cinéma. On peut penser au film culte de William Lustig, Maniac, dans lequel il nous emmenait en compagnie de Joe Spinell dans les méandres de l’esprit torturé d’un serial killer adepte de victimes féminines. Si l’on pense aux Américains dans un premier temps, qui ont su populariser de grandes figures de tueurs en série dont Hannibal Lecter reste certainement la plus emblématique, l’Europe n’est pas en reste non plus. Notamment chez nos voisins d’outre-Rhin dont le cinéma est encore aujourd’hui bien trop méconnu. Pourtant le cinéma allemand regorge de pellicules étranges et malsaines, et deux films ont particulièrement chamboulé leurs spectateurs. Le premier dispose par ailleurs d’une aura culte, en partie grâce à ce cher Gaspar Noé qui s’en serait inspiré pour Irréversible. Il s’agit d’Angst, ou Schizophrenia, le tueur de l’ombre dans nos contrées. Une expérience qui malmène son spectateur le plongeant dans le cerveau d’un meurtrier libéré de prison et qui ne cherche qu’à recommencer. Du cinéma immersif dont les mouvements de caméra acrobatiques traduisent avec ampleur la folie qui règne au sein de son protagoniste.

Le deuxième film, qui est celui qui nous intéresse aujourd’hui, est un peu plus confidentiel, mais tout aussi déstabilisant. Réalisé en 1993, Schramm est le 4ème long-métrage d’un cinéaste du nom de Jörg Buttgereit. Adepte de films chocs, le réalisateur allemand s’est fait un nom dans le cinéma underground avec des œuvres toutes plus subversives les unes que les autres. Son plus grand fait d’arme et premier film répond au doux nom de Nekromantik et met en scène un couple de nécrophile. Interdit dans de nombreux pays, Nekromantik obtient un statut culte parmi les aficionados de peloches obscures. Le thème de la mort est omniprésent dans l’œuvre de Buttgereit. Son deuxième long, Der Todesking la met également sur le devant de la scène. Le film est une série de sketchs basé sur les jours de la semaine nous faisant découvrir chaque fois une nouvelle façon de mettre fin à son existence. Là encore, le cinéaste cultive une aura malsaine, en témoigne cette image du cadavre en décomposition entrecoupant les saynètes. Le film secoue et les diverses expérimentations de Buttgereit au niveau de la mise en scène rajoute une couche à l’atmosphère lugubre que dégage Der Todesking. En offrant ensuite une suite à son classique Nekromantik, Buttgereit devient au détour de trois films l’une des grandes figures du cinéma extrême allemand et même mondial.

Comme d’habitude, la mort est un des thèmes majeurs de Schramm. Schramm, c’est un chauffeur de taxi solitaire, dont la seule amie est une prostituée qui habite en face de chez lui. Schramm est aussi un tueur en série, dont les différents meurtres lui ont valu le surnom de Tueur au rouge à lèvres par les journalistes. Cependant ce n’est pas la préparation des meurtres qui intéresse ici Buttgereit. Les meurtres sont même très secondaires, Buttgereit ne montrant Lothar Schramm passer à l’action qu’une seule fois, en assassinant des démarcheurs religieux venu propager la bonne parole chez lui. Une scène certes sanglante, sauvage et violente, mais qui n’est rien comparée au reste du long-métrage. Comme dans Maniac ou Angst, c’est la psyché de son personnage qui intéresse vraiment Buttgereit. Tout au long des 1h05 du film, le cinéaste germanique nous plonge dans le monde tortueux de Lothar Schramm de la façon la plus viscérale qui soit. Perpétuant ses expérimentations formelles déjà abordées dans Der Todesking, Buttgereit donne naissance à un cauchemar empli de perversion caractérisant son protagoniste. Le montage, dans un premier temps, développe une sensation labyrinthique dans le récit, Buttgereit montrant différents moments de façon quasi-kaléidoscopique, obligeant le spectateur à assembler lui-même les pièces du puzzle et à comprendre la chronologie de son histoire, ce qui est fantasmé, ce qui est halluciné.

https://www.youtube.com/watch?v=Fo0B2X_Kh4U

La force de Schramm est justement d’osciller constamment entre un réalisme sordide, redoublant l’aspect dérangeant du film  et cet aspect cauchemardé des névroses et autres angoisses de son personnage. Derrière son côté monsieur tout le monde, Lothar Schramm est un être dévoré par de nombreuses perversions sexuelles, sadiques et masochistes. Malgré le côté choc de certaines séquences, elles ne semblent pourtant jamais gratuites et servent constamment à dresser le portrait de son sujet. La longue scène de sexe où Schramm baise de façon frontale sa poupée gonflable tout en écoutant les râles de jouissance de sa voisine témoigne de sa profonde solitude et de son inadaptation à la société. De la même façon, la séquence la plus extrême où Schramm s’enfonce des clous dans le prépuce présente le conflit intérieur du personnage et agit comme un châtiment qu’il s’inflige à lui-même pour punir ses actes criminels. Buttgereit ne laisse à aucun moment place à l’imagination et n’hésite pas à tout filmer de façon la plus brute possible, mettant le spectateur particulièrement mal à l’aise face aux images.  De l’aspect même des images suinte un réalisme renforçant le malaise de certaines séquences. Buttgereit ne cherche jamais à esthétiser à outrance ce qu’il filme, optant pour une approche quasi-documentaire. Il y dépeint un monde empli de désespoir, montrant des suicides ou la voisine de Schramm obligée d’accepter les lubies les plus glauques de vieillards pour survivre.

À côté de ce témoignage du quotidien dérangé d’un tueur, Buttgereit insuffle un aspect hallucinogène au travers d’angoisse et de fantasme dont Schramm est victime. C’est d’ailleurs au travers de ces séquences que les saillies expérimentales de Buttgereit sont les plus fréquentes. Distorsion de l’image, ralenti, montage dédaléen, il est parfois difficile de faire la part entre le réel et l’imaginé. On découvre avec stupéfaction Schramm se réveiller avec une jambe sectionnée, puis on le voit ensuite déambuler avec une prothèse à la même jambe. Il plonge même dans le Body Horror avec cette étrange créature ressemblant à un vagin-arachnide que n’aurait pas renié David Cronenberg, symbolisant la relation toute particulière de Schramm au sexe. L’horreur n’est pas toujours de mise et offre quelque moments de répits, où Schramm arrive à s’échapper de sa condition au travers de rêveries le voyant valser avec une femme. En maniant les images, Buttgereit triture le cerveau de son spectateur quitte à le retourner comme celui de Lothar Schramm. Même si le film ne dure à peine plus d’une heure, il reste une expérience poussant le public dans ses derniers retranchements, un visionnage qui se veut traumatique et qui y arrive par tous les moyens possible. Plus que de montrer des meurtres révoltants, c’est bien en disséquant avec attention la psyché complètement rongée par la mort, la pestilence et les perversions que Buttgereit déstabilise les esprits. Avec Schramm, Buttgereit atteint un certain paroxysme dans son cinéma, une sorte d’oeuvre somme où il arrive à allier à la perfection l’aspect extrême avec la consistance de son récit.

Schramm- Bande Annonce

Schramm – Fiche Technique

Réalisation : Jörg Buttgereit
Scénario : Jörg Buttgereit et Franz Rodenkirchen
Interprétation : Florian Koerner von Gustof, Monika M , Xaver Schwarzenberger, Micha Brendel, Carolina Harnisch
Photographie : Manfed O. Jelinski
Musique : Max Müller, Gundula Schmitz
Montage : Jörg Buttgereit
Société de production : Jelinski et Buttgereit
Genre : Horreur
Durée : 65 minutes
Date de sortie : 31 décembre 1993

Allemagne – 1993

Festival

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