Tueurs en séries et en images : Sombre de Philippe Grandrieux

Durant ce mois de mai, Le Magduciné a voulu se pencher sur le thème des tueurs en série au cinéma et dans les séries. Commençons par un meurtrier peu connu mais à la représentation maladive et flamboyante : Jean du film Sombre de Philippe Grandrieux. Un film à l’image de son personnage : hors des sentiers battus et qui s’engouffre dans le chaos.

Jean est un serial killer. Il prend sa voiture, circule sur les routes de France, ère seul dans une France périphérique pour trouver ses proies. Des proies qui sont des femmes qu’il malmène, dont le corps devient le symbole de son désarroi. Jean est impuissant alors sa frustration se déchaine et étrangle la vie de ces femmes sans qu’il ne comprenne réellement la portée de ses actes. Jusqu’à ce qu’il rencontre Claire, une femme désemparée, isolée, presque indifférente à sa violence et qui le suit dans sa cavalcade : comme dans une sorte de Bonnie and Clyde de l’obsession et du marasme.

Sombre de Philippe Grandrieux nous narre le récit de ces deux personnages mais ne se transforme jamais en film de serial killer au sens propre, avec son enquête policière habituelle et la fameuse signature du tueur en série. Non, ici, il n’y a rien de tout cela, nous sommes par exemple très loin d’un Seven. Sombre marque surtout par son aspect sensoriel, un regard formel grinçant sur les corps et fait de son antre une tempête sensitive assez unique : un cauchemar filmé qui ne tombe jamais dans le fantaisiste mais au contraire, s’intéresse au réel et à la douleur qui en émane. Avec sa mise en scène au plus du près de la peau, son esthétique organique qui aime caresser la chaleur des corps en éruption, son bourdonnement perpétuel, Sombre est un enclos dont il est difficile de sortir indemne : une furie visuelle, une introspection mentale, comme peuvent l’être d’autres films du cinéaste tels que Le Lac ou bien La Vie Nouvelle. Une meurtrissure se dégage, et qui se retrouve confinée dans les images du film: balbutiantes et presque volées à l’arrachée, où ce magma d’hommes et de femmes est décimé par le chaos. Jean n’a pas de but précis, ni de lieu à atteindre, il ne tue pas pour jouir : il en est incapable. Il roule le long de la province, tel un road movie, en suivant les routes du Tour de France de cyclisme, en humant l’odeur de ses proies.

C’est un vagabond, triste et vit dans un silence moribond. Il est déconnecté du monde qui l’entoure et agit tel un animal. Marc Babé est incroyable de naturel et de folie. Un animal blessé, meurtri par ses craintes et ses fantômes qui font de lui un monstre nocturne. C’est un chien errant. Et même Claire n’y pourra rien, elle non plus : son innocence, sa clairvoyance ne seront pas un atout pour extraire Jean de l’horreur ou presque : au mieux le sortir de sa déconnection émotive et faire de lui un humain. Philippe Grandrieux filme la nuit, une nuit qui se réveille dans les abysses et n’arrive pas à faire taire ses démons. Il pourrait être reproché au cinéaste de ne pas prendre position, de ne pas qualifier les actes de son personnage. Mais au lieu de parfois tomber dans la provocation voyeuriste, comme peut le faire le non moins génial Gaspar Noe, Philippe Grandrieux suit avec hypnose les geste de son protagoniste, il fait de sa caméra le témoin d’un réel difforme, presque documentariste. Il fait de Jean un être de l’ombre, pour qu’il devienne la figure du chaos où la sexualité n’est que spasmes orgasmiques en lien avec la mort. Jean n’est qu’un misérable, tempétueux mais vain, qui suit avec vigueur les traces de ses pulsions inconscientes sans pouvoir les mettre à profit.

Cette illustration du tueur en série : silencieux, sensoriel, qui sillonne les routes périphériques dans la finalité de trouver des corps à faire disparaitre l’essence, est une chose que l’on verra bien des années après Sombre de Philippe Grandrieux : à travers Under The Skin de Jonathan Glazer. Deux films qui se répondent, et qui à leur manière, prennent le pouls sensoriel de leur ravisseur, et où la caméra se met à hauteur d’hommes pour suivre leurs agissements. Un monde où la cause est floue mais les conséquences frontalement abordées. Deux films qui aiment s’incruster dans la nuit. Mais cette fois ci, Under The Skin choisit la féminité, le discours féministe, comme arme de mort. Cette jeune mante religieuse mutique, est l’alter ego de Jean : déconnectée, ne connaissant pas encore l’empathie et devenant le premier raccourci vers la mort : avec cette même idée de prédateur. Avec sa caravane, cette « chose » qui se dissimule sous la peau d’une femme use de ses charmes pour tuer et mettre à mal l’avidité de l’homme : une possibilité pour Jonathan Glazer de voir la femme se réapproprier sa sexualisation, ou en tout cas son imagerie, pour déjouer l’envie de l’homme et renverser le rapport de force. Un corps dont elle seule est donc propriétaire.

Ce qui n’empêchera pas le film d’être extrêmement pessimiste sur le chemin de croix des femmes : c’est malheureusement à partir du moment où cet extraterrestre découvrira sa symbiose avec l’humain, sa figure féminine, et son attachement pour ce monde, qu’elle sera la proie de l’homme et sa violence. Tout comme Sombre, Under The Skin est un film ovni, qui entretient chez le spectateur son pouvoir de fascination visuel et expérimental tout en se questionnant sur la représentation des corps, son identité et sur la définition même de l’humanité : à travers le découverte de l’empathie chez leurs personnages, des tueurs en série. 

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