L’âme grecque : une trilogie Michael Cacoyannis chez Tamasa

Surtout connu pour la réalisation de Zorba le Grec en 1965, Michael Cacoyannis réalise dans les années 50 trois films passionnants : Le Réveil du dimanche (1954), La Fille en noir (1956) et Fin de crédit (1958), tous trois portés par l’emblématique comédienne Ellie Lambeti. Une trilogie somptueuse complétée par un documentaire consacré au réalisateur grec.

Une Grèce entre ombres et lumière
Avec ces longs panoramiques sur Athènes (Le Réveil du dimanche) ou ces cavalcades d’enfants dans les rues d’un petit village côtier (La Fille en noir), on perçoit que le rapport de Cacoyannis à son pays est aussi affectueux qu’il est lumineux. Comme chez Garcia Lorca les destins des personnages se jouent sous un soleil aveuglant. « Avec une telle lumière aucun mensonge ne peut avoir ici sa place » fait remarquer Pavlos un des touristes de La Fille en noir. Pourtant la suite le détrompera dans ce village d’Hydra ou rumeurs et non-dits sont de mise.
De fait, en 1950, la Grèce sort de trois années de guerre civile qui l’ont laissée socialement fracturée et économiquement exsangue. Le pays est à l’aube d’une profonde transformation du fait de la pauvreté et de l’exode rural. Quant à la bourgeoisie dépeinte dans Fin de crédit, elle est aux abois et s’enferme dans un déni de la réalité. Pour elle aussi c’est la fin d’une époque.  A un autre niveau, le tourisme de masse achèvera de transformer les paysages. Ainsi, les petits ports tranquilles, les plages désertes et les collines romantiques que Cacoyannis met sur pellicule sont-ils en sursis. Comme Jacques Tati montrant une France d’une autre époque, la trilogie de l’Âme grecque nous offre l’image d’un paradis perdu. Une carte postale charmante mais surannée.

Comédie américaine ou tragédie grecque
Dans Le Réveil du dimanche, comédie oblige, le regard se fait malicieusement ironique. Dès l’ouverture du film, une voix off vante d’abord le chant d’un coq qui n’a, pour de vrai, rien de mélodieux puis le doux bruit d’un tram en réalité affreusement grinçant. Ce procédé humoristique qui fait se contredire paroles et images pose d’emblée le ton tendrement sarcastique du réalisateur grec envers ses concitoyens. S’ensuit  un scénario à la « je t’aime, moi non plus » où les deux tourtereaux, Mina et Alexis, rivalisent d’intelligence pour ne rien concéder à l’autre – ils revendiquent tous les deux la propriété d’un même billet de loto gagnant – tout en ménageant la possibilité d’une réconciliation amoureuse. Tous les ingrédients d’une comédie à l’américaine.
A l’opposé, La Fille en noir et Fin de crédit (Dernier mensonge pour le titre original) relèvent de la tragédie grecque. On pense à l’Iphigénie d’Euripide ou d’autres héroïnes grecques comme Andromaque ou Phèdre lorsque Marina renonce à sa liberté d’aimer pour satisfaire aux exigences d’une société corsetée par la religion et les traditions locales. Ou lorsque Chloé (Fin de crédit) se force à aimer un homme richissime mais qui l’indiffère uniquement dans le but d’épargner à sa famille la honte de la dégringolade sociale.

Des personnages ciselés, des femmes de caractère
Car la grande force des films de Cacoyannis réside dans la complexité de ses personnages qu’ils soient principaux ou secondaires comme l’excellent Giorgos Papas. Mais ce sont surtout les personnages de femmes qui interpellent. Domestique ou grande bourgeoise, sœur ou confidente, les femmes chez le réalisateur grec sont les véritables moteurs de l’histoire. Et parmi elles, celle qui incarne les trois rôles principaux de la trilogie, l’extraordinaire Ellie Lambeti. Jouant la candeur juvénile aussi facilement que sensualité aguicheuse, elle irradie littéralement chacun des trois films dans des registres différents. Ne serait-ce que pour elle, cette trilogie Lambeti mérite amplement le détour.

A découvrir ou redécouvrir.

Sortie en DVD Digipack le 7 mai 2019

– En versions restaurées :
LE RÉVEIL DU DIMANCHE – Grèce – 1954 – 1h35 – N&B – VOSTF
Mina, une jolie vendeuse au caractère indépendant et déterminé, achète un billet de loterie qu’elle se fait dérober à la plage.
Alexis, jeune musicien désargenté, se retrouve en possession du billet acheté à un gamin des rues. Il décide d’aller retirer son lot…

LA FILLE EN NOIR – Grèce – 1956 – 1h41 – N&B – VOSTF
Paul, un jeune écrivain en panne d’inspiration, prend des vacances avec son ami Antoni, sur l’île d’Hydra. Ils logent chez une veuve désargentée qui vit avec sa fille Marina et son petit frère.
Paul s’amuse de la naïveté de Marina mais le jeu va évoluer…

FIN DE CRÉDIT – Grèce – 1958 – 1h41 – N&B – VOSTF
Chloé découvre que sa riche famille est endettée jusqu’au cou.
Elle décide de charmer un millionnaire pour l’épouser.
Bientôt, elle est tiraillée entre vivre un mensonge et conserver ses apparences, jusqu’à perdre lentement sa joie de vivre…

DVD 4 :
·LE RÉVEIL GREC, un film de Marion Inizan, 1h15

Ce documentaire retrace les premières années de carrière de Michael Cacoyannis et replace les films dans leur contexte mettant en évidence leur modernité. Costa Gavras, Leonidas Embirikos, Pános H. Koútras, Angeliki Papoulia, Yorgos Arvanitis, Costas Ferris et d’autres…, témoignent de l’influence de Michael Cacoyannis sur eux et combien son héritage reste présent.
· Livret 20 pages illustrées
– Film annonce

Note des lecteurs1 Note
4

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Le Cuirassé Potemkine (1925), de Sergueï Eisenstein : de la propagande au firmament du septième art

Le talent d’Eisenstein fut initialement mis au service de la machine propagandiste soviétique. Un siècle plus tard, le temps a débarrassé ce film de toute la dimension polémique attachée au régime criminel. Ne reste aujourd’hui plus que la substantifique moelle du génie de son metteur en scène.

Le Grand Duel (1972), de Giancarlo Santi : pour quelques plans de Leone

Non dépourvu de plans géniaux – notamment son duel final – et illuminé par le magnétisme de Lee Van Cleef, le film est néanmoins écrasé par le modèle leonien, dont tous les codes sont scrupuleusement respectés. Les suppléments sont généreux et sympathiques… mais eux aussi très imparfaits.

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.