Cruising – La Chasse, l’art du glauque et de l’ambiguïté

Avec Cruising – La Chasse, Friedkin montre, une fois de plus, qu’au-delà du scandale il reste un cinéaste qui sait nous mettre mal à l’aise en jouant sur l’ambiguïté de ses personnages.

Synopsis : Suite à deux meurtres dans la communauté gay new-yorkaise, un policier, Steve Burns, infiltre le milieu homosexuel sous une fausse identité. Son objectif est d’attirer l’assassin.

Après les grands succès que furent French Connection et L’Exorciste, Cruising a surtout fait parler de lui par le scandale qui l’entoure : la communauté homosexuelle se pense caricaturée, voire criminalisée, et l’acteur principal, Al Pacino, rejette tellement ce film qu’il demande même officiellement qu’il soit retiré de sa filmographie.

Pourtant, si on regarde Cruising de plus près, on y voit, au-delà d’un aspect esthétique qui a parfois un peu vieilli, un grand film typique de l’œuvre de Friedkin et, sous bien des aspects, proche de French Connection (ainsi que d’autres classiques du film policier des années 60-70).

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Plongée dans New-York

D’abord, il y a la géographie. Comme dans French Connection (et plus tard dans To live and die in L.A.), l’enquête se concrétise directement sur le terrain. Il s’agit avant tout de délimiter des territoires, des quartiers, des lieux précis. La ville de New-York tient une place importante : plus qu’un simple décor, ses rues, ses bars, son célèbre Central Park ont un rôle actif dans les meurtres et dans la progression de l’enquête. Friedkin matérialise la psychologie de ses personnages par les décors qu’il choisit. Tout est à la fois hyper-réaliste et symbolique d’une personnalité troublée.

Parmi ces emplois symboliques forts, nous avons, bien entendu, les plans qui ouvrent et ferment le film. Le même bateau, sur l’Hudson River. Sauf que la caméra filme une rive au début du film, et l’autre rive à la fin. Au début, c’était le Manhattan rutilant des immeubles où se reflétait le soleil. A la fin, c’est un quartier sombre que l’on devine mal famé.

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Le mot « Cruising » du titre peut être lu avec deux significations : d’un côté, dans le milieu homosexuel, c’est « draguer ». Mais, en anglais, c’est aussi la croisière. Nous sommes passés d’un côté à l’autre. Nous avons traversé la rivière glauque aux eaux sombres. C’est ce voyage que raconte le film.

Flics et criminels

Cruising raconte donc la plongée d’un flic dans le milieu homosexuel, tendance sado-masochiste. Mais attention, que le spectateur ne s’attende pas à un film policier classique. Très vite, on se rend compte que les flics de Cruising sont bel et bien les collègues de Popeye, le personnage si marquant de French Connection : mêmes méthodes brutales, même morale très fluctuante. Ainsi, le policier de la séquence d’ouverture refuse purement et simplement d’enquêter sur un meurtre, puis les deux agents qui patrouillent dans un quartier homosexuel abusent de leur pouvoir pour obtenir des faveurs en nature.

Durant tout son film, Friedkin va se faire plaisir en rendant floue la frontière entre criminels et policiers. Et cela sera particulièrement flagrant dans ce duel qui oppose Burns (Al Pacino) et l’assassin. D’ailleurs, si le réalisateur ne nous cache pas le visage du criminel, que l’on découvre dès la troisième scène du film, c’est pour mieux nous faire voir son extrême ressemblance avec le policier chargé de le retrouver. Et cette ressemblance deviendra de plus en plus ambiguë au fil du film. Le spectateur sent bien que c’est là que Friedkin veut vraiment en venir, c’est là qu’il se fait plaisir : jouer l’ambiguïté.

Une scène, située juste au milieu du film, est emblématique de cette ambiguïté : Burns est arrêté avec un autre suspect. Pour ne pas griller sa couverture, on le traite comme un suspect également. Une fois de plus, on assiste à un comportement policier exagérément violent et à une criminalisation de l’homosexualité, mais surtout cette scène-pivot montre comment Burns semble prêt à basculer de l’autre côté. Il prend la défense du suspect. Il devient plus violent. Lorsqu’il rentre chez lui, c’est comme un étranger, dans son costume de cuir, ne parlant plus à sa copine.

En cela, Cruising est pleinement un film de son époque. Friedkin avait déjà montré des policiers plus ambigus dans French Connection, et la présence d’Al Pacino dans le rôle principal ne peut que nous permettre de faire le rapprochement avec l’œuvre de Sydney Lumet en général, et Serpico en particulier.

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Seulement, réduire Cruising à un simple portrait de policier ambigu serait manquer la grande richesse de ce film. Entre autre, il faut noter le travail remarquable de Friedkin pour implanter une ambiance glauque et sombre. Filmés en pleine nuit, Central Park devient un lieu de perdition, et New York un véritable cloaque. Et le film semble s’enfoncer de plus en plus loin dans la folie criminelle, comme Burns se rapproche de plus en plus de l’assassin.

Il faut dire que, plus qu’un simple assassin, on découvre qu’il s’agit d’un véritable psychopathe habité par des hallucinations et hanté par la figure de son père. Le rapprochement avec Psychose de Hitchcock ou Pulsions de Brian de Palma devient évident, surtout lors d’une scène au cinéma.

Au final, Cruising se révèle être un grand film policier, ambigu, glauque, sombre et angoissant, une œuvre parfaitement maîtrisée et remarquablement interprétée, qui s’inscrit pleinement dans l’œuvre de William Friedkin.

Cruising – La Chasse : Bande Annonce

Cruising – La Chasse : Fiche Technique

Titre original : Cruising
Scénario et réalisation : William Friedkin, d’après le roman de Gerald Walker.
Interprètes : Al Pacino (Steve Burns), Paul Sorvino (Captiaine Edelson), Karen Allen (Nancy), Richard Cox (Stuart Richards), Don Scardino (Ted Bailey).
Photographie : James Contner
Montage : Bud Sith, M. Scott Smith
Musique : Jack Nitzsche
Producteur : Jerry Weintraub
Sociétés de production : Lorimar, CiP
Société de distribution : United Artists
Date de sortie en France : 23 septembre 1980
Genre : policier
Durée : 102 minutes

Etats-Unis – 1980

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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