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Interview : Céline Sciamma « Ils ne savent pas voler, elles, elles savent. »

À l’occasion du Festival du Film Francophone d’Angoulême, Le MagduCiné a rencontré la cinéaste française Céline Sciamma, l’occasion de parler d’amour, de souvenirs, de femmes, de cinéma et donc de son dernier chef d’oeuvre qui sort le 18 septembre, Portrait de la jeune fille en feu.

Jardins du Mercure, 22 août 2019.

On sent l’évolution de votre cinéma, Naissance des pieuvres, Bande de filles, Tomboy c’étaient des films sur l’adolescence, l’enfance, la construction de soi dans une époque vraiment contemporaine, là vous passez à l’âge adulte dans une époque différente, ancienne. Qu’est-ce que ça dit de vous et de votre évolution en tant que réalisatrice ?

Il y avait vraiment le désir de faire un film avec justement des personnages qui auraient 30 ans et donc des actrices professionnelles, parce que c’est ça la vraie différence, et de parler d’un amour vécu, de dédier un film même à la question d’une histoire d’amour. Une histoire d’amour adulte, vécue, dialoguée, et c’est vraiment ça pour moi qui démarque le film des précédents plus que le fait qu’il soit situé dans une autre époque ou du film dit en costume parce que sinon je n’ai pas trouvé que ce soit un travail si différent que ça. Les enjeux de nouveauté c’est vraiment, mise à part des nouvelles collaborations, des enjeux d’écriture qui étaient plutôt nouveaux avec un film plus dialogué, une double temporalité dans le film et puis l’intimité de personnages adultes, oui ça c’était le quai sur lequel le bateau du film naviguait.

C’est un choix qu’on trouve magnifique mais pourquoi avoir remplacé le carton titre traditionnel par la prononciation du titre de la part du personnage de Marianne ?

De toute façon, l’idée n’a jamais été un carton titre traditionnel. Normalement, il était écrit qu’elle s’avançait vers le tableau, qu’elle disait « Retournez le », qu’elle retournait le tableau, et derrière il y avait une petite étiquette qui était le titre du film. Donc dès le départ j’avais envie d’intégrer le titre à l’histoire et puis il y avait cette idée de retour qui parcourt le film même si je ne veux pas divulgâcher. Et puis en fait, une semaine avant le tournage de cette séquence qui est intervenue vraiment à la fin du tournage, quasiment dans les derniers jours, j’ai eu cette envie qu’elle le dise. J’essaie de faire confiance à mes excitations, c’est d’ailleurs plutôt le conseil que j’essaie de donner à des jeunes scénaristes ou réalisateurs.rices, c’est de faire confiance aussi à ça, à ce qui vous emballe un peu. Cette idée je la trouvais nouvelle et déjà ça, c’est une bonne sensation. Je l’ai même mis dans la bande annonce.

Il y a la notion d’éternité qui traverse le film. Comment on dirige les actrices pour leur faire comprendre que chaque geste, chaque phrase doit sonner éternellement ? Qu’est ce qu’on dit à ses actrices pour qu’elles arrivent à sortir ça, bien qu’on doute pas de leur talent mais la direction d’actrices est aussi essentielle.

C’est vrai que dans le cinéma, quand on fait des films, il y a ce sentiment de pur présent, d’être soumis beaucoup à la météo au sens large, effectivement la vraie météo mais aussi l’humeur, l’atmosphère, la fatigue, c’est très très matériel le cinéma. C’est du collectif donc c’est soumis à beaucoup d’aléas et en même temps, il y a ce rapport à l’éternité, c’est à dire à quelque chose qui a un moment, qui va rester. C’est une tension dont on a conscience, c’est pas une tension que j’agite dans la collaboration avec les actrices, c’est pas une pression que je mets, celle de ce qui va rester. Le film parle de ce qu’il reste mais c’est plus d’une éternité vivante c’est à dire qu’est-ce qu’on va en faire. Et ça, ça peut avoir plusieurs visages dans le temps et je crois que les films peuvent avoir ces plusieurs visages, on compte beaucoup là-dessus parce qu’on n’est pas toujours entendues ou comprises sur le moment. En tout cas, c’est pas une tension du jeu pour moi, c’est plus une tension de l’écriture, de la cohérence du projet. On cherche et donc même si on a des idées très précises de ce que l’on cherche, ça reste très vivant sur le moment.

On est dans des architectures de pensées, comment deux architectures de pensées se rencontrent et finissent par créer une langue et c’est la langue du film.

Rien qu’après le premier visionnage, il y a des phrases qu’on connaissait déjà par cœur, c’est quand même très rare surtout que c’est un langage assez soutenu…

C’était le plaisir d’écrire des dialogues et pour ça, le vouvoiement, qu’on soit dans une langue du passé même si finalement elle est assez peu ornementale, assez peu littéraire, elle ne surjoue pas ça, c’est quand même une langue qui reste assez droite. Il y a peu de séduction dans la langue c’est plus de la séduction dans l’échange et j’avais vraiment à cœur de les mettre au centre d’un échange intellectuel où il n’y aurait pas de domination de l’une par l’autre et donc une forme de surprise possible permanente. Je crois que c’est ce qu’il va se passer pour le spectateur et ce sont ces conditions-là aussi qui font qu’il y a une empreinte du dialogue parce que c’est un vrai dialogue, ça se répond, on n’est pas dans de la punchline. On est dans des architectures de pensées, comment deux architectures de pensées se rencontrent et finissent par créer une langue et c’est la langue du film ; finalement le spectateur se met de plus en plus à parler la langue du film. Quand je dis la langue du film ce sont les dialogues, mais c’est aussi le montage, le rythme, les échos, les rituels parce que c’est un film qui se passe quasiment dans une seule pièce, on revisite des situations et une montée en puissance du rapport entre les deux personnages qui, j’espère, est impactant. Le film est vraiment conçu comme une expérience et il a la volonté de regarder ses personnages comme des sujets, toujours, jamais comme des objets et aussi de créer un spectateur actif. Puis on partage l’expérience de femmes, c’est extrêmement rare aussi et c’est la rareté de ça qui peut être bouleversante parce qu’à la fois on est comblées et puis on réalise aussi ce qui nous manque, ce qui nous a manqué. Le film est vraiment conçu aussi pour combler des images manquantes, des sensations manquantes qui sont nôtres.

Par rapport au mythe d’Eurydice, le film a été construit pour l’illustrer ou c’est l’inverse et vous avez ajouté le mythe au film ensuite ?  Le passage qu’Adèle lit, ce n’est pas vous qui l’avez écrit, c’est le mythe original ? 

C’est l’une des traductions d’Ovide, c’est le mythe d’Orphée, j’aime que vous disiez le mythe d’Eurydice parce que de fait, c’est son point de vue mais non non c’est vraiment le texte d’Ovide. Le mythe est venu très tardivement dans l’écriture, c’est même la dernière chose que j’ai conçue et qui, d’un coup, est devenue un peu transversale mais c’était ma dernière passe d’écriture sur le film et c’est sans doute d’ailleurs pour ça que j’ai pensé qu’il était achevé dans sa forme scénaristique. Parce que le mythe permettait de créer la fusion, la contagion entre les deux temporalités du film : la chronique d’un amour au présent qui naît, et puis le souvenir d’un amour. La contagion, le fantôme, tout ça s’est appuyé sur le mythe, ça permettait de boucler, de trouver la fin du film.

Un autre motif très important dans le film, c’est celui du regard. Qu’est-ce que ça représente pour vous parce que c’est à la fois partie intégrante du film et partie intégrante de la façon dont le spectateur voit le film ? C’est aussi la base du récit et de cette relation.

C’est un film sur le regard au sens où l’enjeu dramaturgique c’est de regarder quelqu’un d’autre, l’enjeu scénaristique c’est le regard. La tension du pitch c’est même « vous allez devoir regarder et peindre quelqu’un en secret » ensuite ça devient officiel et donc ça devient un enjeu amoureux. Aimer c’est regarder et être regardé et puis c’est l’enjeu d’une politique du regard. Le film est un manifeste du female gaze et il interroge notre regard à nous spectateurs et aussi notre culture du regard. Tous mes films sont un peu l’histoire de quelqu’un qui regarde, mes personnages principaux sont toujours des observatrices et en plus il y a le regard de Noémie Merlant qui est une qualité, un talent. Il y a mon regard bien sûr aussi et celui de ma cheffe opératrice Claire Mathon. Quand à Cannes, j’ai été distinguée, c’est surtout ça dont j’avais envie de parler, cette ronde de regards, ce relais très joueur, très méta par moments où on ne savait plus qui regardait qui. Noémie regardait Adèle, Noémie me regardait la regardant, elle pouvait s’appuyer sur mes regards comme des indications de ce que c’est que de regarder une actrice, un modèle. On s’est beaucoup amusées avec ça aussi et fait confiance.

Nos amours perdus sont la condition de nos futurs amours, de nos futures curiosités

L’autre motif, on en parlait tout à l’heure, c’est les souvenirs, la sensation d’éternité parce que le film dure même après sa fin. La page 28 c’est purement du souvenir et quel rapport vous avez avec le fait même de se souvenir ? Des amours passés, de ce qu’on a vécu.

De mettre le souvenir dans une question de dynamique et c’est vrai que la fiction s’autorise ça. Le film raconte une ambition, une politique de l’amour, du souvenir, de l’empreinte. En disant que les amours achevés sont des amours vécus donc des amours reçus donc dans la place que ça fait, dans l’empreinte qu’il y a. Dans l’absence il y a de l’empreinte et cette absence, elle va se remplir d’autres choses, nos amours perdus sont la condition de nos futurs amours, de nos futures curiosités. C’est l’idée que dans le cœur qui se brise, il y a un cœur qui s’ouvre. C’est un poème de de Mary Oliver que je vous conseille vivement de lire et qui dit ça et je trouve que ça parle bien du film. Un cœur qui s’ouvre pour le reste du monde.

Ce qui est très intéressant aussi et très fort c’est que dès le départ, on sait qu’elles ne finiront pas ensemble mais ça demeure une rencontre éternelle qui est délimitée dans le temps. Même si elle n’est pas délimitée dans le souvenir que ça représente. 

Exactement. C’est l’idée d’un amour qui émancipe, c’est l’idée de Titanic en fait. Je le dis pas comme une anecdote mais c’est le film d’amour qui a fait le plus d’entrées dans l’histoire du cinéma, et donc c’est cette philosophie là aussi qui touchait les gens. L’idée que cet amour positionné dans le temps, dans un huis clos, un bateau comme une île, il va émanciper cette femme. C’était je crois le truc très très singulier du film déjà à l’époque. Même si évidemment il y a la tragédie et qu’on est tous à discuter s’il y avait suffisamment de place sur cette porte, l’émancipation elle est individuelle. En tout cas pour moi c’était quelque chose qui comptait.

Quand vous avez reçu votre Prix du scénario à Cannes, bon c’était quand même un scandale que vous n’ayez pas eu plus (rires), vous avez dit que vous ne vouliez plus écrire mais enfin pourquoi ? (rires)

J’ai dit que je mettais fin à ma carrière de scénariste plutôt comme une boutade, en fait c’est plutôt à ma carrière de co-scénariste. J’ai évidemment envie d’écrire toute ma vie mais c’est vrai que ça fait un certain temps que je n’ai pas écrit pour les autres et je ne compte pas le refaire. J’ai mis 5 ans entre mes deux films, c’était 5 ans où j’ai aussi travaillé pour les autres et c’était passionnant. Mais j’ai toujours très envie d’écrire oui oui, attendez en plus là on m’a donné confiance (rires), je vais pas m’arrêter là.

Ce qui est fou aussi c’est l’unité qui se dégage du film. Quand on a vu le film à Cannes, c’était clairement la Palme d’or partagée entre vous 3. On voyait pas la chose autrement, même s’il n’y avait eu que l’interprétation, on se serait dit mais et Céline Sciamma, et réciproquement. C’est fou d’avoir créé une unité pareille. 

Tant mieux, c’est en tout cas totalement comme ça qu’on l’a vécu. Je crois que de toute façon les films transmettent aussi la façon dont ils ont été pensés, faits, vécus. Le plaisir qu’on a pris à les faire, l’épanouissement qu’il y a dans les collaborations, c’est l’avantage de vieillir, on est toujours plus au cœur des autres, prêts à accueillir, recevoir, collaborer toujours plus fort. Et le film est assez exemplaire de ça.

Il y a une question qu’on n’a pas pu poser à Noémie et Adèle mais la scène du baiser est un moment clé du film, presque charnière de deux tons assez différents. Est-ce que quand vous avez pensé l’histoire du film, le noyau central était cette scène ? On sent clairement un avant /après dans le film, y-a-t-il eu ces deux phases aussi dans votre écriture ?

En tout cas, c’est une scène de baiser qui intervient très tardivement, on est à 1h20 du film. C’est complètement pensé comme une tension et puis finalement c’est vrai qu’après le film cavale. C’est un point de bascule ensuite dans le rythme où il y a quelque chose d’implacable et puis aussi un vide qui se fait. Même au son, on est dans une espèce de silence d’un coup. Il y avait la volonté de créer une écoute, qu’il y ait une très grande tension. Donc oui je pense que c’est un point de bascule dans le film, aussi parce que c’est un point de bascule spectaculaire, il y a cette scène avec le feu, les chants, le chœur des femmes qui les accompagne dans ce mouvement. Rien ne sera plus jamais comme avant ensuite. Le film bascule dans une radicalité du temps.

Et puis ce n’est pas que ce moment central, c’est l’enchaînement de ces scènes là. Les bras, le feu… 

C’est vrai que c’était conçu, pensé, dès le départ. Ça a toujours été à l’écriture ce point là, c’est pas une chose qui s’écrivait au montage, il y a vraiment l’envie sur cette scène de faire cet effet. En plus c’était étrange parce que globalement le film s’est vraiment conçu comme une chose qui en devient une autre et la scène de baiser c’est la seule qui n’est pas comme ça, qui existe dans la tension d’une colure, qui est dédiée à ça. C’est vrai qu’elle est très différente. En plus il y a un travail au son, quand elle entre dans la caverne, on est dans les souffles, on a fait battre un cœur dans cette caverne qu’il y ait quelque chose de l’ordre d’un engloutissement.

Il y a aussi un autre thème dont on parle pas beaucoup, c’est le destin parce qu’il me semble que les paroles du cœur de femmes ça signifie « Je ne peux pas fuir », c’est ça ? 

Alors oui mais c’est un pluriel, c’est ils normalement. C’est pas « je ne peux pas fuir » c’est « ils ne savent pas voler ». Ça parle des ils, c’est elles qui chantent. Elles, elles savent voler. S’envoler. Donc oui le lien avec la scène de drogue ensuite, l’évocation des sorcières, c’est une forme d’élévation et puis cette idée d’un envol symbolique ou même sensuel. Je ne donne pas toutes les clés sur ces paroles mais je vois que tout le monde traduit ça, tous les soirs en débat il y a la ou le latiniste dans la salle qui dit c’est « je ne peux pas m’enfuir », c’est comme ça que les gens l’entendent.

Entretien réalisé par Gwennaëlle Masle et Chris Valette.

Portrait de la jeune fille en feu : sortie le 18 septembre.

 

L’Étrange Festival 2019 : au programme Shadow, un film somptueux, et l’horreur avec Monos et Vivarium

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L’Étrange Festival 2019 s’impose toujours plus par sa diversité des genres et des points de vue avec au programme un film d’art martiaux historique avec Shadow, un drame intense sur les enfants terroristes en Amérique du Sud pour Monos et un film d’horreur en pleine banlieue américaine avec Vivarium.

Shadow, Zhang Yimou, 2018 : en compétition internationale

Réalisateur des cultes Hero et Le secret des poignards volants, Zhang Yimou reste dans la continuité de son cinéma avec cette fresque historique aux allures shakespeariennes qui s’impose par son récit trouble et complexe. Par moments peut-être même trop tant le film a tendance à se disperser et multiplier les rebondissements à une vitesse presque ridicule. Notamment dans un dernier tiers un peu trop envahissant dans son exubérance.

Shadow est souvent caractérisé par un too much propre au cinéma asiatique mais dans ses élans de tragédie il a tendance à aller trop loin sans vraiment avoir le temps de s’intéresser aux enjeux dramatiques de tous ses personnages. Sa tension finit donc par tomber un peu à l’eau car on voit toujours où celui-ci veut en venir. Néanmoins de par son intensité et son refus du manichéisme, il arrive à brosser quelques beaux portraits de personnages et s’impose par sa dextérité esthétique. Shadow est sublime, sa photographie monochrome capte à merveille les mouvements lors d’impressionnantes chorégraphies de combats tout comme elle donne des allures fantasmagoriques aux environnements à travers ses sublimes jeux d’ombres et de lumières. Zhang Yimou à tendance à imposer des scènes d’actions invraisemblables mais toujours divertissantes même s’il berce son film dans un faux rythme déstabilisant. Soit il en fait trop, soit pas assez ce qui fait que Shadow ne semble jamais trouver le bon dosage ce qui en fait une œuvre particulièrement imparfaite mais par moments assez grandiose.

Monos, Alejandro Landes, 2019 : en compétition internationale

Avec son sujet compliqué et sensible, Alejandro Landes aurait très facilement pu tomber dans un récit moralisateur ou bien trop embourbé dans le pathos. Heureusement, en misant sur l’abstraction, il signe un récit initiatique troublant avec Monos qui nous place habilement au même niveau que ses protagonistes.

Comme eux, on est perdu dans ce conflit qui reste en toile de fond manipulé par ce que l’on voit et ce qu’on nous dit jusqu’à l’aliénation. Lorsque le film montre l’impact de cette violence sur une jeunesse insouciante, il touche du doigt une saisissante tragédie. On s’attache à ces jeunes tout comme on réprime la violence qui les entoure et les pousse à la folie dans un scénario par moments trop éclaté qui finit par tourner en rond. En jouant la carte de l’abstraction jusqu’au bout, Monos en devient aussi courageux que bien trop froid, empêchant le récit de dépasser le simple exercice de style. Le casting est parfait tout comme la somptueuse réalisation d’Alejandro Landes mais Monos s’embourbe dans ses longueurs et finit par se perdre dans la jungle dans sa deuxième partie stérile et bien trop longue. Monos aurait fait un audacieux et brillant court métrage, mais à force de s’étirer il perd de son impact et nous laisse avec un sentiment plutôt mitigé.

Vivarium, Lorcan Finnegan, 2019 : en compétition internationale

Tenu par deux acteurs talentueux, Imogen Poots et Jesse Eisenberg à l’alchimie évidente, Vivarium est un film d’horreur étonnant et déstabilisant qui hante tel un cauchemar inévitable. Partant d’un concept astucieux, Lorcan Finnegan use habilement de stéréotypes attendus pour raconter une histoire insidieuse sur l’Amérique et l’institution familiale.

Véritable métaphore sur la place de la famille dans une Amérique avilissante et érigée sur des préceptes archaïques, Vivarium est le genre de film à vous soigner de l’envie d’être parent tant la tâche est présentée comme une prison dont on ne s’échappe pas et qui auto-alimente une société carnassière. On travaille, on mange, on dort, on se reproduit dans un cycle infini qui ne mène qu’à la mort et qui enchaîne les générations. De ce constat simple mais terrifiant, Lorcan Finnegan signe un film intelligent et sans concession qui impose un univers factice et oppressant avec une dextérité impressionnante. Son utilisation des parallélismes et des lignes de fuite montre un sens aigu de la mise en scène qui évite les effets trop tapageurs pour une efficacité constante. Vivarium arrive pourtant à imposer un microcosme dont on ne saisit jamais vraiment les rouages mais qui arrive à donner une imagerie assez forte qui marque la rétine. Finnegan éloigne consciencieusement toute explication pour conserver le glauque de son mystère même si parfois il n’évite pas une narration prévisible. Néanmoins, il parvient de partir de stéréotypes et de codes datés pour au final raconter une histoire originale et inventive qui souffle un joli vent de fraîcheur. Surtout que Lorcan Finnegan offre enfin un rôle à la mesure du talent d’Imogen Poots tant elle tient le film sur ses épaules et livre une performance bluffante. Un très beau tour de force.

Et voilà c’est terminé pour le deuxième jour de l’Étrange Festival, Shadow repassera au Forum des Images le 8 septembre à 16h30 tandis que Monos sera de retour le 9 septembre à 17h et Vivarium le 12 septembre à 16h30. 

L’Étrange Festival 2019 : Une ouverture prestigieuse pour ce 25e anniversaire

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Pour son 25e anniversaire l’Étrange Festival, qui se déroule du 4 au 15 septembre au Forum des Images, s’entoure d’une de ses programmations les plus riches et ambitieuses offrant moult premières françaises ainsi que pas moins de 25 cartes blanches laissées à des invités de renom. Ici le focus sera mis sur une compétition internationale alléchante qui démarre avec Nekrotonic, une invasion démoniaque totalement barrée et Bliss, une œuvre sur l’errance psycho-trash d’une artiste en quête d’inspiration.

Cette année L’Étrange Festival s’ouvre de la plus belle des manières en rendant un touchant hommage à Rosto, un artiste visionnaire qui nous a malheureusement quittés en mars dernier, et en s’offrant même la présence d’une Monica Bellucci radieuse qui vient présenter son nouveau film en ouverture. Elle qui sera encore là le vendredi 6 septembre pour présenter avec Gaspar Noé un nouveau montage du culte Irréversible. De quoi se lancer dans la programmation du festival de la meilleure manière qui soit.

Reruns, Rosto, 2018 :

Tout commence avec Reruns, le dernier film de Rosto. Un saisissant court métrage qui conclut la Thee Wreckers Tetralogy, une série de court métrages basés sur le groupe musical de l’artiste, et prend l’allure d’un rêve aussi fascinant que morbide où se mêle une étonnante réflexion sur la mort. Rosto ne se sachant pas malade lors de sa création, l’ensemble prend étrangement la forme d’une œuvre testamentaire où l’artiste confronte ses peurs dans un ensemble où s’entremêlent ses souvenirs comme un témoin impuissant de sa vie qui se déroule devant ses yeux. Le tout est surtout mis en scène de manière formidable par des explorations techniques proches de ce que l’on voit habituellement dans les clips, qui imposent une forme éclatée et virtuose qui transpire d’idées plus originales les unes que les autres. Un voyage de l’esprit poétique, somptueux et sombre.

Nekrotonic, Kiah Roache-Turner, 2019 :

Premier film de la compétition internationale, Nekrotonic est un délire XXL à base de démons et d’applications de téléphones qui servent de moyens de possessions. Se retrouve mêlé à tout ça un chasseur de démons amateur et un peu crétin qui pourrait bien être l’Élu capable d’empêcher les démons d’anéantir le monde. Tout un programme pour film qui jongle entre la dérision volontaire et la stupidité imprévue, ce qui en fait un spectacle étonnamment divertissant.

Avec son ton volontairement décalé, Nekrotonic arrive à offrir quelques jolies tranches d’humour, surtout quand cela est emmené par une Monica Bellucci en roue libre et qui régale de par sa dérision. On ne peut finalement rien prendre au sérieux avec ce scénario qui n’arrive jamais à expliquer ou poser correctement son univers et aligne les séquences les plus invraisemblables les unes que les autres. Aucune règle ne semble animer le film de Kiah Roache-Turner qui part donc un peu trop dans un chaos excessif et vite éreintant. Certaines longueurs s’accumulent et on se retrouve face à un récit très classique qui ne surprendra guère les amateurs du cinéma bis et plus précisément des séries Z qui tâchent. C’est ce qu’est totalement Nekrotonic, qui ne dépassera jamais cela surtout avec sa production plutôt cheap et une réalisation tout ce qu’il y a de plus sommaire. De quoi rire un bon coup entre potes devant ce gentil nanar mais ce ne sera pas non plus le ténor en son genre.

Bliss, Joe Begos, 2019 :

Alors qu’elle est en pleine impasse créative, Dezzy va s’enfoncer dans les méandres de la nuit et du Bliss, une nouvelle drogue, pour retrouver son inspiration, et elle se précipitera dans une descente aux enfers destructrice. Très inspiré des films psychédéliques des années 70, Bliss est une expérience sensorielle audacieuse mais aussi un film qui ne parvient pas à s’extirper de ses codes.

Combien de films ont utilisé l’acte de création comme moyen de destruction de l’artiste ? Beaucoup trop, et ici Bliss ne parvient jamais à sortir des sentiers battus même s’il tente désespérément un virage plus fantastique dans sa deuxième partie. Le film perd finalement peu à peu en intérêt alors qu’il plonge dans la virée sanguinolente à la lisière du film de vampires, là où sa première demi-heure plus épurée et onirique offraient pourtant des explorations visuelles plus intéressantes notamment dans ses atours d’un érotisme électrisant. Malheureusement Joe Begos ne tient pas vraiment sa barque et son film glisse doucement vers l’inconséquence avant de s’y engouffrer totalement dans un final attendu. Reste que Bliss est superbement shooté avec sa photographie granuleuse permise par le sublime 16mm transporté par une mise en scène ingénieuse dans ses trouvailles esthétiques. Une somptueuse coquille qui sonne malheureusement un peu vide.

Nekrotonic et Bliss seront respectivement rediffusés le 11 septembre à 22h et le 14 septembre à 22h15 au Forum des Images et tandis que ce premier article touche à sa fin, l’Étrange Festival ne fait que commencer et nous continuerons à vous fournir nos avis sur le plus de films possibles présents dans cette sélection.

Corée, mon amour : les chefs-d’œuvre du cinéma coréen contemporain

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Retour sur un cinéma qui a entamé sa nouvelle vague depuis la fin des années quatre-vingt-dix et coup de projecteur sur les meilleurs films coréens de cette période.

Il aura fallu une palme d’or à Cannes cette année avec Parasite de Bong Joon-Ho pour que le cinéma coréen parvienne enfin à percer, pour notre plus grand plaisir, sur les écrans français.

Si Parasite n’est pas le meilleur film de Bong Joon-Ho, ni même le meilleur film présenté à Cannes au vu du génial Once upon a time in Hollywood de Tarantino (reparti bredouille alors qu’il aurait dû rafler tous les prix), il reste l’un des cinq meilleurs films de l’année et surtout l’opus qui aura permis au cinéma coréen de réussir au niveau mondial.

Depuis, le sympathique mélange de polar et de thriller Le Gangster, le Flic et l’Assassin démontre maintenant l’intérêt de nos distributeurs pour ce cinéma coréen qui, s’il est bien connu par les cinéphiles pour être l’un des meilleurs du moment, ne faisait que très rarement l’objet de sorties en salles jusqu’ici.

Un nouveau souffle

La nouvelle vague coréenne a commencé avec les premiers films de Park Chan-Wook, Kim Jee-Woon et Bong Joon-Ho pour ne citer qu’eux. Ayant ingéré et digéré ce qui c’était fait de mieux aux États-Unis et dans le reste du monde en matière de cinéma, ces auteurs ont su se démarquer de leurs influences en ayant un style propre et une approche inventive du médium.

J’ai rencontré le Diable (Kim Jee-woon 2010) :

Synopsis : Un agent secret coréen se lance aux trousses d’un tueur en série détraqué et va le filer pour se venger du meurtre de sa fiancé et l’empêcher de commettre de nouveaux méfaits en allant de plus en plus loin dans la torture.

Rare film coréen de ces dernières années à avoir eu les honneurs d’une sortie mondiale, le thriller de Kim Jee-Woon va au bout de son concept avec une énergie et une violence rarement vues sur un écran.

Dans l’étude de personnage, le moins qu’on puisse dire est que Kim ne fait pas dans la demi-mesure, si son tueur est complètement barré et ultra violent, le jeu auquel va se livrer l’agent à ses trousses va rapprocher le chasseur de sa proie jusqu’à brouiller les pistes à la façon d’un William Friedkin. Un film sous haute tension qui prend tous les codes du thriller pour les pousser encore plus loin.

Le film impressionne au niveau mondial et Arnold Schwarzenneger décide de confier les rênes de son grand retour au septième art, après sa période politique, au réalisateur coréen, le temps d’une évasion américaine de ce dernier (The last stand).

Mademoiselle (Park Chan-Wook 2016) :

Synopsis : Corée du Sud, sous la domination japonaise des années 30. Sook-Hee est engagée comme servante d’une riche japonaise, dame Hideko, laquelle vit recluse dans un immense manoir sous la coupe d’un oncle tyrannique. Sook-Hee obéit aux ordres du comte Fujiwara, lequel en a après la fortune de dame Hideko.

Si Park Chan Wook a déjà quelques péloches bien timbrées au compteur (Old Boy, Thirst…), le réalisateur joue avec son spectateur lui faisant croire un temps à un drame en costume proche de l’univers littéraire des Liaisons dangereuses de Laclos, pour verser sur la fin dans une noirceur et un parfum d’interdit que Le marquis de Sade lui-même n’aurait pas renié. Des influences romanesques fiévreuses pour l’un des plus grands films de ces dernières années et le meilleur de son auteur.

https://www.youtube.com/watch?v=40E5pL73yvM

Memories of murder (Bong Joon-Ho 2003) :

Synopsis : En 1986, dans la province de Gyunggi, le corps d’une jeune femme violée puis assassinée est retrouvé dans la campagne. Deux mois plus tard, d’autres crimes similaires ont lieu. Dans un pays qui n’a jamais connu de telles atrocités, la rumeur d’actes commis par un serial killer grandit de jour en jour. Une unité spéciale de la police est ainsi créée dans la région afin de trouver rapidement le coupable. Elle est placée sous les ordres d’un policier local et d’un détective spécialement envoyé de Séoul à sa demande. Devant l’absence de preuves concrètes, les deux hommes sombrent peu à peu dans le doute…

Comme ses frères d’armes, Bong aime prendre un genre rabattu pour le mélanger aux autres. Son polar n’est donc pas qu’un simple polar, mais fait comme Kurosawa avant lui dans Entre le ciel et l’enfer et mêle drame et humour noir avec brio. Le meilleur thriller depuis Seven de David Fincher.

A taxi driver (Jang Hun 2017) :

Synopsis : En 1980, un journaliste allemand travaille au Japon pour une chaîne de télévision allemande. Au mois de mai de la même année a lieu, en Corée du Sud, le soulèvement de Gwangju. Ce mouvement, principalement étudiant et syndical, s’oppose à la dictature de Chun Doo-hwan, mise en place après l’assassinat de Park Chung-hee. Il décide alors de se rendre dans le pays. Il prend un taxi de Séoul à Gwangju et filme tout ce qu’il voit. Son retour jusqu’à Séoul sera éminemment compliqué puisqu’il leur faut échapper à la surveillance aérienne. De retour au Japon, il envoie son film en Allemagne.

Les œuvres qui tentent de raconter l’histoire d’une répression militaire sont souvent glaçantes mais, en privilégiant l’axe historique et militaire, s’avèrent aussi très distantes.

En choisissant l’histoire d’un reporter et surtout du chauffeur de taxi qui va le conduire sur les lieux, le réalisateur Jang Hun fait mouche sur tous les plans. L’histoire nous saute au yeux et nous prend aux tripes après une longue, mais très sympathique introduction, où l’on découvre ledit chauffeur, veuf élevant sa fille en faisant le taxi dans les rues de Séoul, loin du conflit naissant entre les universitaires réclamant la démocratisation du pays et les militaires prêts à contrer le mouvement et à l’étouffer pour que le feu ne prenne pas dans tout le pays.

Song Kang-Ho nous fait pressentir un bon mélange de comédie et de drame avec sa gouaille habituelle mais quand l’horreur éclate, l’acteur (qui refait des merveilles dans Parasite) parvient à toucher les glandes lacrymales sans tomber pour autant dans le mélo. La mise en scène est splendide comme souvent dans les bandes coréennes de ces dernières années et l’histoire passionnante. Comment un tel film peut être passé aussi discrètement dans le PAM (Paysage Audivisuel Mondial – si ça existe pas, maintenant c’est fait :-)), est un mystère !

https://www.youtube.com/watch?v=WZsT9QOh2HU

A bittersweet life (Kim Jee-Woon 2005) :

Synopsis : Un chef de gang suspecte sa petite amie d’avoir une liaison avec un homme. Il la fait suivre et ordonne de la tuer si elle est surprise accompagnée.

Kim Jee-Woon étant l’un des pionniers de la nouvelle vague coréenne, on pourrait citer la quasi totalité de son œuvre, mais avec son génial thriller J’ai rencontré le diable, A bittersweet life est certainement l’opus à voir si l’on veut se familiariser avec l’univers du Monsieur.

Kim mélange avec brio et maestria les influences passant de Scorsese à De Palma et Tarantino mais arrive à garder un style bien à lui.

Il nous embarque dans ce qui semble être une romance dramatique pour bifurquer sur un thriller d’action sur fond de vengeance. Les scènes sont incroyablement maîtrisées et déconstruisent habilement toute tentative d’anticipation. Kim nous surprend de scène en scène et fait monter violence et tension jusqu’à un final épique.

Une nouvelle vague qui continue de monter

A l’heure où le cinéma américain ne fait que se recycler et où le cinéma français continue de creuser sa tombe, le cinéma coréen, lui, brille de mille feux.

On aurait pu citer aussi The Age of shadows de Kim Jee-woon racontant l’histoire de l’occupation japonaise à la façon d’une fresque scorsesienne et qui n’aura pas connu de sortie française ; ou The Host de Bong Joon-Ho, mélange barré de film de monstre et de chronique familiale entre humour et drame ou Thirst le film de vampire de Park Chan-Wook…

La liste serait trop longue tant ce cinéma est riche et ressemble à un coureur à l’ouverture des jeux olympiques qui refuserait de poser la flamme. Vingt ans maintenant que les Sud-Coréens sont les meilleurs représentants de l’originalité, de l’efficacité et du jusqu’au-boutisme de films souvent passionnants. Espérons que nous aurons droit à de plus en plus de sorties coréennes en France et que leur originalité et leur efficacité dureront longtemps.

Fête de famille, ensemble et pourtant si loin

Fête de famille est un film aussi tendre que problématique, constamment en mouvement, il montre la famille comme on a peu l’habitude de la voir dans le cinéma français. Emmanuelle Bercot y est immense.

Quand la scène d’ouverture nous fait entrer dans ce jardin et cette propriété familiale, il faut dire qu’on ne s’attend pas tout de suite à ça, convaincu d’assister à une nouvelle comédie familiale quelque peu classique où la diversité des personnalités crée le comique de situation. Le film de Cédric Kahn va très vite changer son fusil d’épaule, érigeant pourtant chacun de ses personnages en archétype avec le frère un peu à l’ouest, l’autre qui a bien réussi et a de l’argent et la soeur totalement en décalage avec toute cette vie. La surprise semble loin. Pourtant, lorsque l’on rentre dans ces névroses familiales, c’est justement à partir de cela que tout l’intérêt du film va se libérer. Constamment en mouvement pour mieux capter les allées et venues des personnages, des rancœurs, des sentiments, la caméra ne s’arrête jamais, et le spectateur non plus, comme pour mieux saisir l’urgence avec laquelle les caractères se croisent et le feu qui irradie chacun.

Dans la manière dont il creuse l’intérieur des personnages, Kahn passionne davantage qu’il propose quelque chose d’original. Déjà parce que ce n’est pas foncièrement comique malgré les rires des spectateurs qui semblent passer à côté de la moitié du propos, mais aussi parce que c’est rare de parvenir à toucher la vérité d’aussi près avec un personnage aussi complexe que celui joué par Emmanuelle Bercot. Pourtant, cette réalité semble autant lui échapper par moments qu’il réussit à la saisir à d’autres, le film donne à penser que la psychologie de ses personnages le dépasse presque. Maladroit parfois, bancal, la première impression laissée par le film est celle d’une indécision.

La démarche est foncièrement intéressante car au delà du film de famille, le propos est très vite tourné vers ailleurs. C’est dans le personnage de la sœur qu’il aura très vite tout l’intérêt. La manière dont le réalisateur exploite la passion émotionnelle débordante de Claire est au début très convaincante car on y sent la sincérité, l’envie de rendre hommage à ces différences jamais comprises et puis très vite, le film s’y emmêle un peu. À l’image de la société finalement où bien trop souvent, c’est avec des mots comme « folle », « hystérique », « dérangée » qu’on définiera les personnes qui ressentent trop. Cédrick Kahn offre deux récits, deux visions de cette instabilité provoquée par les autres membres de la famille. Si par moments, on sent que les passages sont obligés car ils donnent à voir clairement une réalité sociétale dans la manière dont les gens voient et vivent ces états là sans les connaître, parfois, c’est à se demander si ce n’est pas seulement que le sujet n’est pas maîtrisé par son auteur. Une chose est sûre, Emmanuelle Bercot y trouve un rôle taillé pour elle avec lequel elle grandit le film durant toute sa durée. Il faut dire que le trio de femmes épate, Catherine Deneuve et Luàna Bajrami, dont le début de carrière est assez incroyable, y sont également d’une grande justesse. La tendresse de cette relation mère/fille entre Deneuve et Bercot transpire autant la sincérité que la relation réelle qui lie les deux femmes.

Fête de famille regorge de choses intéressantes en matière de cinéma et de psychologie mais restera ce film duquel on sort plein de doutes sur l’intention, le propos.

Fête de famille : Bande Annonce

Fête de famille : Fiche Technique

Réalisation : Cédric Kahn
Scénario : Cédric Kahn, Fanny Burdino et Samuel Doux
Interpètes : Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot, Vincent Macaigne, Cédric Kahn, Laetitia Colombani, Luàna Bajrami
Photographie : Yves Cape
Montage : Yann Dedet
Décors : Guillaume Deviercy
Producteurs : Sylvie Pialat, Benoît Quainon et Aude Cathelin
Sociétés de production : Les Films du Worso, co-produit avec France 2 Cinéma et Tropdebonheur Productions
Société de distribution : Le Pacte
Genre : comédie dramatique
Durée : 101 minutes
Date de sortie : 4 septembre 2019

Enfance Au Cinéma : Morse, le miroir du fantastique

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L’enfance au cinéma est souvent un catalyseur de thèmes universels allant de l’innocence jusqu’à la violence du monde. Avec leur petite tête blonde, les enfants lèvent les yeux au ciel et observent avec candeur le monde dans lequel ils essayent de s’intégrer. Un monde créé, modelé, articulé ou détruit par un univers adulte qui n’échappe jamais à ses travers.

Le cinéma est une porte ouverte à toutes les imaginations et à toutes les permissions : l’enfance est un sujet qui a toujours fasciné ou façonné l’art cinématographique car cette période de la vie parle de l’essence même de ce qui nous construit et révèle par son angélisme cabossé, les répercussions des dérives humaines. Parfois réceptacles et premières victimes de l’âme humaine (Mysterious Skin ou A Beautiful Day pour les questions de pédophilie ; L’enfance d’Ivan, Le Tombeau des Lucioles ou Requiem pour un massacre pour les conséquences de la guerre ; Faute d’Amour ou Jusqu’à la garde pour l’absence et les violences parentales…), l’enfance a toujours su éveiller la conscience collective par le biais du 7ème art et toujours eu la possibilité de gratter une surface parfois bien sombre.

A défaut d’être naturaliste et de représenter la jeunesse dans ce qu’elle a de plus véridique et de plus documentariste – si l’on peut dire -, le cinéma de genre a souvent été un échappatoire et un miroir métaphorique aux marasmes de l’âge tendre, allant des phobies enfantines dans It ou dessinant le visage de la jeunesse comme deuil de l’apocalypse dans Akira. Outre la science-fiction ou le cinéma d’horreur, il y a également le genre vampirique qui s’inscrit dans cette thématique. Et c’est là que Morse place ses pions et se réapproprie à la fois le mythe du vampire et le thème difficile du harcèlement à l’école. Alors qu’Oskar est un jeune garçon timide, rêveur et presque torturé par certains de ses camarades de classe, il va faire la rencontre de la jeune Eli, petit être aux yeux délicats mais à la force sanguinaire surhumaine.

De là, une amitié – une fusion – va voir le jour. Avec un sens certain de la mise en scène et la froideur du décorum – la neige, la nuit, la banlieue périphérique, les classes d’école -, Morse est un petit bijou ténébreux, un conte sur la solitude et la violence du monde, sur la haine qui suinte en chacun de nous et cette injustice qui transpire par tous les pores ; un long métrage qui ne cesse de se questionner sur l’image de l’enfant et sa capacité à garder ou non son innocence. Au-delà d’être victime d’un système (les professeurs qui ne savent rien du harcèlement), l’enfant est également vu comme un coupable (les harceleurs d’Oskar), un tortionnaire sans une once de culpabilité. Victime, coupable, monstre : la jeunesse est disloquée avant même d’avoir grandi, elle est déjà jetée dans l’antre du monde et tuméfiée sans pouvoir se saisir de toutes les définitions du mode d’emploi de l’âge adulte.

Mais pendant que ce dernier se détériore par le biais de l’alcool et une misère abondante, Oskar et les autres sont voués à eux-mêmes. Dans une mélancolie stoïque mais non sans émotion, Tomas Alfredson arrive parfaitement à dévisager les rouages de l’enfance et sa traduction sensorielle. Qu’elle soit humaine ou surhumaine, la jeunesse prend des coups et reste toujours la proie d’un autre. A l’instar de Quelques minutes après minuit, l’enfance trouve son chemin de croix et fait son deuil grâce au fantastique. Pourtant au fond d’une piscine et d’un souffle d’air qui peine à venir, une main est toujours tendue. La fragilité s’éteint petit à petit pour faire naître le sourire de la vengeance mortifère. D’un regard ensanglanté, deux âmes savent au fond d’elles qu’elles ne seront plus jamais seules. Et pour la vie. 

Coffret Brisseau : Trois films majeurs du cinéaste en DVD/Blu-ray

Bénéficiant d’une nouvelle restauration 2K, trois films emblématiques de Jean-Jacques Brisseau sortent pour la première fois en éditions Blu-ray, chez Carlotta. C’est l’occasion rêvée de nous replonger dans l’œuvre de l’un des cinéastes les plus singuliers du cinéma français.

Un Jeu Brutal (1982) : ce film annonce avec éclat ce que sera l’œuvre de Jean-Claude Brisseau. On retrouve son univers cinématographique pour le moins atypique, faisant la part belle à l’émotion, à la souffrance et au mysticisme, ainsi que la singularité de ce style associant l’âpreté à la délicatesse, le minimalisme à une attention exacerbée pour les lumières et les corps. 

Synopsis : Près d’un grand ensemble, pendant l’été, une jeune fille est assassinée. Le professeur Tessier, biologiste connu pour ses recherches, abandonne celles-ci pour se retirer en province. Au chevet de sa mère, il se voit arracher la promesse de s’occuper de sa fille Isabelle, paralysée des membres inférieurs. Mais les retrouvailles entre le père et la fille sont rudes, Isabelle refusant de se réfugier derrière sa condition d’infirme…

Sans morale, on ne peut distinguer le bien du mal, la beauté de la laideur, on ne peut déchiffrer le monde et mener à bien son existence. Si le propos, tel qu’il est, peut faire craindre un film affreusement moraliste, Brisseau a au moins le mérite de ne pas s’enfermer dans la posture du donneur de leçons : il donne de la variété à ses effets de mise en scène, à son approche cinématographique, afin de tendre vers une finesse bienvenue.    

On s’en rend compte notamment lorsqu’il potentialise les possibilités du médium cinématographique, en jouant notamment sur les ruptures de ton et les codes cinématographiques (passage du thriller au mélodrame, de la violence des meurtres à une poésie contemplative). Il travaille astucieusement la notion du regard (regard que l’on porte sur soi, sur l’autre ou sur la nature environnante) pour charger ses images d’une véritable dimension symbolique : on perçoit les corps et leur langage de vérité, on entraperçoit la nature et la force qui l’anime. À travers l’œil de la caméra, notre regard gagne soudainement en lucidité. C’est ce que nous dit l’apparition fantomatique qui vient clore le film : en troublant notre représentation du réel par du fantastique, il nous fait accéder aux vérités et aux beautés cachées. Le déchiffrage du monde est en cours…    

Bande annonce :

Suppléments : LEÇONS DE CRUAUTÉ (20 mn) : Le cinéaste Jean-Claude Brisseau se remémore le tournage de Un jeu brutal, sur l’itinéraire croisé d’un père et de sa fille, et évoque le travail d’observation et de simplification qu’impliquent l’écriture et la mise en scène d’un film

Caractéristiques : BD 50 – MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p ENCODAGE AVC • Version Française DTS-HD MA 1.0 / Audiodescription Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Sourds et Malentendants • Format 1.37 respecté • 4/3 – Couleurs • Durée du Film : 91 mn

De Bruit et de Fureur (1987) : avec ce film, Jean-Claude Brisseau est le premier à s’intéresser au malaise des banlieues, et son approche est purement cinématographique !

Synopsis : Bruno a 14 ans. À la mort de sa grand-mère, il revient vivre à Bagnolet chez une mère totalement absente. Dans une classe où tous ont les mêmes difficultés scolaires, il fait la rencontre de Jean-Roger, terreur du C.E.S. C’est par lui que le jeune garçon va être mis en contact avec les membres pervers et violents de la bande de Mina…

Brisseau préfère, en effet, interpeller son spectateur en détournant son film du sérail dans lequel on l’attendait : il ne s’agit pas de reproduire fidèlement le réel, et de s’inscrire dans un registre purement documentaire, mais bien d’utiliser les possibilités du médium cinématographique pour développer une réflexion plus existentielle. Il se réapproprie ainsi les codes du western et de la tragédie (la citation de Shakespeare, mise en exergue, suggère même une dimension mythique) pour aborder différemment le rapport à la loi et à la morale : la cité, à l’instar d’une ville du far west, est un endroit dépourvu d’autorité (parent absent, Etat impuissant…) où l’enfant est libre de ses choix moraux. Il n’y a pas de déterminisme social ou de fatalité, il peut tout aussi bien suivre le chemin de la voyoucratie que de l’honnêteté. Mais pour goûter au bonheur, il lui faudra sans doute partir : la cité étant, comme l’affirme le père de Jean-Roger, un lieu perpétuellement en “guerre”.

Car le cinéaste demeure très pessimiste sur le sujet : il faudrait un véritable miracle pour que les choses changent. C’est d’ailleurs ce “miracle” que l’enfant demande constamment au fantôme qu’il aperçoit, un miracle qui n’arrivera jamais car la violence du réel finit toujours par rattraper les doux rêveurs. Le recours au fantastique permet, en tout cas, d’aborder finement la question du sens que l’on veut donner à son existence. L’apparition spectrale de cette femme évoque évidemment cette mère qui manque cruellement dans la vie de Bruno, dont la présence se limite à des post-it collés sur le mur. Et sans repères, nous dit Brisseau, il faut presque un “miracle” pour voir où se trouve la porte qui mène au fameux “ascenseur social”. Un miracle qui devient sans doute réalité, à la fin, puisque Jean-Roger semble prendre conscience des efforts à fournir pour pouvoir s’en sortir. Un miracle toutefois au goût bien amer, puisqu’il survient seulement après les larmes et le sang. La souffrance était peut-être le tribut à payer pour gagner en clairvoyance…

Bande Annonce :

https://www.dailymotion.com/video/xwl0rf

Suppléments :  . LA CHUTE ET L’ENVOL (25 mn) : Ancien professeur dans un C.E.S à Bagnolet, le cinéaste Jean-Claude Brisseau revient sur son expérience passée et sur la représentation de la violence à l’écran, et justifie son refus de traiter un tel sujet sous le seul angle naturaliste.

. MORCEAUX CHOISIS (27 mn) : Télécommande à la main, Jean-Claude Brisseau commente les scènes d’ouverture de son film De bruit et de fureur.

Caractéristiques : BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Française DTS-HD MA 1.0 / Audiodescription Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Sourds et Malentendants • Format 1.37 respecté • Couleurs • Durée du Film : 95 mn

Noce Blanche (1989) : Il s’agit, en quelque sorte, du film « grand public » de Brisseau, celui qui fit de Vanessa Paradis une vedette du grand écran.  Mais c’est surtout un film qui reste fidèle au style de son auteur, en confrontant la réalité avec les idéaux, l’identité sociale (vie en province, milieu scolaire…) avec celle que l’on mûrit à l’intérieur de soi (fantasme, intérêt mystique, quête existentielle).  

Synopsis : François, 49 ans, marié, est professeur de philosophie dans un lycée de Saint-Étienne. Mathilde, 17 ans, est l’une de ses élèves, un personnage solitaire et énigmatique. Ses absences répétées ont conduit les enseignants à ne plus l’accepter en cours. François s’intéresse à la jeune fille et accepte de lui donner des cours particuliers. Le professeur et son élève vont bientôt tomber follement amoureux l’un de l’autre…

Comme à son habitude, Brisseau va opposer la vérité mystique à la vacuité du réel, afin de nous interroger sur le sens que l’on veut donner à l’existence. Mais contrairement à ce qu’il a pu faire précédemment (Un Jeu Brutal, De bruit et de fureur), il ne se laisse pas aller à l’onirisme ou au fantastique, donnant à Noce Blanche l’allure d’un film un peu plus “classique”. Tout réside en fait dans la manière de filmer Mathilde ou les moments amoureux : alors que l’essentiel du film se déroule dans un réalisme social des plus désenchantés, l’image va soudainement s’illuminer à l’approche de l’amour. Ainsi, la nature va devenir idyllique lorsqu’une balade se fera romantique, les corps vont échapper à la pesanteur du milieu lorsque les sentiments vont apparaître.  

Même si, parfois, Brisseau se montre trop didactique, il parvient à délivrer subtilement son propos en laissant parler ses images (isolement des corps dans l’espace ou dans le cadre, pour exprimer la scission avec le reste du monde…) ou en multipliant les bonnes idées scénaristiques (le parallèle fait entre la philosophe Simone Weil et le personnage interprétée par Vanessa Paradis). La seule défaillance notable sera le changement de registre qui s’opère à mi-parcours, quand la romance va s’effacer au profit d’un thriller aussi impromptu que peu convaincant. Fort heureusement le final va de nouveau privilégier le pouvoir évocateur de l’image, en conjuguant superbement la passion à la mélancolie. 

Bande annonce

Suppléments : . ENTRETIEN AVEC LUDMILA MIKAËL (23 mn) : L’actrice Ludmila Mikaël revient sur sa rencontre avec Jean-Claude Brisseau et sur l’importance de ce film dans sa carrière.

. ENTRETIEN AVEC JEAN-CLAUDE BRISSEAU (54 mn) : Le cinéaste parle de la genèse et du tournage de Noce blanche, et revient sur sa méthode de travail.

. SCÈNES COMMENTÉES PAR BRUNO CREMER (39 mn) : L’acteur Bruno Cremer commente le début du film Noce blanche.

. SCÈNES INÉDITES (15 mn)

Caractéristiques : BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC • Version Française DTS-HD MA 1.0 / Audiodescription Dolby Digital 2.0 • Sous-Titres Sourds et Malentendants • Format 1.37 respecté • Couleurs • Durée du Film : 92 mn

Date de sortie en version restaurée 2K : 04 septembre 2019 chez Carlotta 

 

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Enfance Au Cinéma : « Paper Moon », Tatum O’Neal dans sa plus tendre engeance

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En ce mois de septembre, Le Mag du Ciné se penche sur la représentation de l’enfance au cinéma. Comment ne pas rendre hommage, en cette occasion, à Tatum O’Neal, plus jeune actrice jamais oscarisée pour un second rôle (second, vraiment ?), ainsi qu’à Paper Moon, le chef-d’œuvre intemporel façonné par Peter Bogdanovich ? L’enfance y est portraiturée avec tendresse et à-propos, sans paternalisme ni fausses évidences.

D’abord, la crainte. « Elle ne voudra pas de moi. »
Quand Moses Pray quitte l’enterrement de son ancienne maîtresse, il est chargé d’accompagner Addie, neuf ans, chez une tante depuis longtemps perdue de vue. Les liens du sang induisent-ils par nature des rapports d’affection et d’entraide ? La fillette en doute et semble tout sauf ravie à l’idée d’échouer dans un foyer inconnu du Missouri.
Ensuite, l’espoir, fragile. « Tu es mon père ? »
Addie voit en chaque homme, ou presque, un père putatif. Il faut dire que ces messieurs se montrent particulièrement avenants vis-à-vis d’elle. Ils lui décochent leur plus beau sourire et font œuvre de complicité, probablement dans l’espoir inavoué de charmer sa mère, hautement désirée. Mais Moses a quelque chose que les autres ne peuvent feindre : une mâchoire semblable à la sienne. Parce qu’elle a envie d’y croire, Addie va s’accrocher à ce détail physionomique pour se convaincre d’hypothétiques liens filiaux l’unissant à cet escroc à la petite semaine.

Les liens filiaux, justement, caractérisent de manière évidente l’enfance. Au même titre d’ailleurs que la dépendance, avec laquelle ils vont souvent de pair. Dans Paper Moon, ces deux sujets significatifs sont abordés frontalement, mais dérivent toutefois vers des voies quelque peu inattendues.
On l’a vu, Addie est une orpheline entourée de pères putatifs. Moses, qui se décrit lui-même comme un « représentant en Bibles », n’est que le dernier nom d’une longue liste de mâles envisagés sous l’angle de la paternité. Mais le road-movie proposé par Peter Bogdanovich finit par opérer une distinction nette entre les liens d’affection et de sang : tandis que sa tante ne reconnaît même pas Addie quand cette dernière se présente à sa porte, Moses la prend sous son aile, s’ouvre à elle et l’initie à toutes sortes d’escroqueries censées les rendre riches. Sur le plan de la dépendance, tôt exprimée en plongée/contreplongée, il ne fait aucun doute que les deux personnages rivalisent de constance. Addie est esseulée, désormais sans attache, soumise au bon vouloir de Moses. Et ça tombe plutôt bien : cet escroc sans envergure n’a ni famille ni attributs apparents de sédentarité. Il réalise ses meilleurs coups avec la fillette et, comme on pouvait s’y attendre, ne consent pas vraiment à s’en séparer.

L’enfance est facétieuse, forcément. Au moins depuis Mark Twain. Tatum O’Neal, qui glana en son temps l’Oscar du meilleur second rôle féminin, n’a que dix ans au moment de tourner Paper Moon. On la voit pourtant fumer une cigarette, la première d’une longue série, au bout de quinze minutes de péloche. À d’autres moments, elle prendra un air boudeur, courroucé ou éploré, manipulera les victimes de ses multiples escroqueries, ou grimacera sur la banquette arrière quand une « danseuse » assise à l’avant de sa voiture s’attirera les faveurs de Moses.
Toute cette arche narrative traduit d’ailleurs à merveille l’insubordination d’Addie, mais aussi sa capacité de résilience – voire de nuisance. Pour se débarrasser d’une « rivale » jugée encombrante, elle va la pousser dans les bras d’un réceptionniste d’hôtel, à coups de lettre trafiquée, de mensonges concertés et d’une marchandisation du sexe menée clandestinement – c’est-à-dire à l’insu du client !
Cela peut surprendre, mais Addie est profondément duale.
Elle contraint Moses à offrir une bible à une famille désargentée, mais n’hésite pas à arnaquer éhontément une veuve présentant des signes extérieurs de richesse ou à faire passer pour malhonnête une vendeuse mystifiée par une combine à quatre mains.
Elle arbore encore un physique de garçonne – une commerçante, puis un coiffeur ne parviennent pas à se prononcer sur son genre –, mais tient, avec une autre gamine, une conversation hallucinante sur la prostitution.
– Elle se fait sauter beaucoup ?
– Elle, c’est comme une machine : quand tu mets une pièce dedans, ça se met en marche.
– Combien c’est, son tarif ?
– Beaucoup… si on lui donne. Mais elle demande généralement cinq dollars.
Facétieuses, les jeunes années. Et vite déniaisées.

Paper Moon comporte peut-être le portrait d’enfance le plus juste jamais filmé. Du premier plan immortalisant Addie de près dans un décor désertique du Kansas à l’arnaque au bootlegger consistant à lui voler des caisses de whisky pour ensuite les lui revendre, du plan sublime où Moses et Addie se regardent en chiens de faïence dans un café-restaurant à un chapelet de tirades cruelles (« Je ne cède pas ma place à un veau », « Elle a une vessie de la taille d’un pruneau »), la manière dont Peter Bogdanovich figure l’enfance se leste d’ambiguïtés et d’à-propos.
Addie est un être pensant, attachant, actif, doué de raison, pourvu d’attentes. Elle possède une intelligence supérieure – elle améliore sans cesse les combines de Moses, elle planque très opportunément l’argent de la contrebande dans son couvre-chef. Elle affiche quelques vices – la cigarette, la jalousie. Et elle brille de valeurs qui filtrent çà et là – elle veille sur les intérêts de son ami/père potentiel, elle donne aux nécessiteux et cite même Franklin Roosevelt pour justifier ses gestes de compassion.
Mais Addie reste une enfant. Comment le nier en la voyant prendre la pose devant un miroir, ou se parfumer abondamment ? Comment expliquer autrement ses moues contrariées ou sa volonté, une fois sans le sou, de se refaire en vendant des bibles ou en arnaquant des commerçants, comme s’il était possible de vivoter éternellement d’escroqueries mineures ?
Finalement, l’enfance, c’est une évasion improvisée dans un commissariat de police. C’est la spontanéité, l’opportunisme, l’insouciance face à des lendemains parfois douloureux. C’est le bonheur à portée de main, avec juste ce qu’il faut de tendresse et de compréhension mutuelle.
Et c’est ce qui rend Paper Moon universel, et peut-être éternel.

Bande-annonce : Paper Moon (La Barbe à papa)

https://www.youtube.com/watch?v=A67HXDbMs0A

Dora ! Dora ! Dora !

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Le 14 août dernier une petite latino sortait de sa jungle et de son dessin animé pour débarquer sur les écrans français en version vivante. Longtemps ignoré, Dora et la Cité d’or perdue, faisait pourtant depuis de longs mois l’objet de railleries des cinéphiles décomplexés de la planète entière. C’est vrai que nous étions tous heureux de nous venger de nos dernières déceptions en salle en exécutant de temps à autre un projet aussi dingue. Mais là, on ne joue plus, la bête est sortie de sa tanière. Alors, que nous dévoile l’adaptation d’une œuvre éducative pour les moins de 6 ans à l’intention des plus de 6 ?

Enfant de la télé

Dora, enfant de la télé est née à l’été 2000 sur la chaîne Nickelodeon. Depuis 1979 le petit network new-yorkais propose depuis ses premiers pas des programmes éducatifs pour les tranches d’enfants de 2 à 8 ans et de 8 à 16. De Bob l’éponge aux lapins crétins, c’est en devenant un vrai Netflix pour les petits que « Nick » est un grand maintenant, créant ses propres chaînes locales et s’ouvrant à de nouveaux marchés. En 1996, l’Amérique latine et le Brésil sont conquises par l’autre N, bien avant que ses troupes ne débarquent en 2005 sur les plages françaises. Avec près de 100 millions de foyers connectés rien qu’aux États-Unis ce qui devait arriver arriva : les enfants ont grandi et sont devenus ados. Et les ados, ils n’ont pas oublié Dora. Ou alors, on n’a pas voulu qu’ils l’oublient. Bon, dans tous les cas, un film est né et nous, les adultes non-consentants, les cinéphiles, les critiques, les fans, les autres, nous devons vivre désormais dans un monde où ce film Dora a pu voir le jour. On n’avait rien demandé pourtant, et ce n’était pas notre guerre. Mais on va quand même affronter la bête, pour nos gosses, pour nos familles. Pourquoi le regarder, nous demande-t-on seulement… « Parce qu’il est là », répondrons-nous, comme Sir Edmund Hillary. Bon, ok, il parlait de l’Everest. Rendez-vous dans la jungle.

Dora et sa fiche de poste

17 ans et toutes ses dents, c’est l’âge retenu pour cette version 2.0 de la jeune exploratrice. Sur la fiche de poste de sa version jeunesse, Dora doit « s’adresser au très jeune public en lui faisant apprendre l’anglais, le français et l’espagnol, tout en amusant et en faisant rire ». Après une première introduction en mode rétro dans une jungle numérique aux couleurs d’un marais poitevin sous acides, l’ado Dora se dévoile sous ses nouveaux traits et rit de toutes ses dents, court partout et ne se fatigue pas. L’effort de transition est là pour les non-initiés, et on remercie chaudement les scénaristes d’avoir imaginé un tel procédé digne d’une cellule de crise. Mettre en scène une très jeune Dora, de l’âge du personnage animé, jouant mal, pour ensuite mettre en scène une Dora plus âgée, jouant mal aussi, a de quoi nous ménager. SPOILER: En fait non.

Une actrice en détresse

Dora est dans la place. Son sac à dos parlant est toujours là, le singe, parlant aussi, et le renard chapardeur. En fait, environ tout ce qui ne doit pas parler parle dans ce film. Et en plus, elle chante à des moments impromptus, parfois quand quelqu’un se trouve en plein désarroi : c’est assez déroutant. Isabela Moner incarne l’aventurière à frange, après quelques rôles de jeunesse sur les chaînes Disney, une courte apparition dans la suite du Sicario de Denis Villeneuve et surtout un rôle d’ado difficile dans le film Apprentis parents. Ajoutez à cela un film Transformers et vous avez de quoi rester pantois. La critique facile est d’exécuter ce film en se demandant ce que font toutes ces personnes dans cette galère ; pêle-mêle Michael Pena, Eva Longoria,D Trejo, tous les figurants latinos sur les listes des studios. Dès les premières minutes en effet, au-delà des vannes, il est perceptible pour tous, enfants et adultes, que toutes les cibles sont manquées. Trop enfantin pour les parents soupirant de s’être laissés traîner, en regrettant presque d’être parents l’espace d’une seconde, trop adulte pour les plus jeunes regrettant eux d’avoir craqué sur cette affiche devant le ciné.

Un personnage gênant

L’ado hyperactive est si naïve, enthousiaste, pleine d’énergie qu’elle en perd quasi-instantanément toute humanité. Qu’elle apprenne sa mise à l’écart par ses parents d’une expédition rêvée depuis toujours, qu’elle sorte de sa jungle ou entre au lycée sans palier de décompression sa joie à outrance devient tout de suite terriblement crispante. Le visage d’Isabela Moner se transforme en usine à émoticônes « joie » prompt à rendre jaloux tout mème de Nicholas Cage, et le film monte très rapidement tout en haut de toutes les échelles internationales mesurant ce sentiment puissant qui s’appelle la gêne.

Alors à qui pense t-on ? A son actrice principale, tout d’abord, qui pourrait avoir un jeu tout aussi semblable dans une production dystopique comme Blade Runner, si elle jouait un cyborg. Ce serait sincèrement excellent. Mais le manque total d’ego de son personnage ne cache pas un Forrest Gump, non, juste un pauvre film d’aventures stéréotypé faisant passer un petit Benjamin Gates pour un très bon Indiana Jones. Des décors aux musiques, nous passerons sur les costumes, l’ensemble du projet interpelle sur notre propre contexte de production. Les enfants peuvent-ils regarder des mauvais films, puisqu’ils ne s’en souviendront pas plus qu’ils ne se souviennent de leurs pots de confiture Banane/Cassoulet de chez Bledina dont on nourrit les bébés innocents ?

Une production qui interpelle

A l’heure où une héroïne sort de ses films éducatifs pour entrer dans une œuvre revendiquée pop en ayant l’air d’en avoir consommé, c’est toute notre époque qui peut être passée au crible avec le ton du « c’était mieux avant ». Du producteur aux scénaristes, aucune levée de boucliers n’est venu donc réorienter ce projet. A l’heure de l’hyper rationalisme des productions américaines où même Disney compte ses sous comme Harpagon, chaque projection test évite de plus en plus les prises de risques, limite l’inventivité, mais évite aussi les accidents industriels. Avec un nombre de copies assez conséquent, Dora et la cité perdue traîne la patte, avec moins de 500 000 entrées en deux semaines d’exploitation. Pourtant Dora n’a rien de cela : trop pauvre pour sortir des ornières des films d’aventures orientalistes des années 50, si peu inventif que sa seule séquence surprenante consiste à singer temporairement ses personnages en créatures de dessins animés, pas assez boudé pour être l’immense échec retentissant qui lui ramènerait de la lumière.

En route pour l’aventure

A vue de nez, tout est pourtant présent pour que cette œuvre mérite un gadin monumental critique et public. Mais il mérite pourtant d’être rajouté sur la liste de ces productions qui, un jour j’espère, intéresseront les historiens et les universitaires du 7ème art pour choisir les films icônes d’une époque où on ne raconte plus grand chose. Au delà de la nostalgie des années 60, 70, 80 hyper stylisées, Dora et la cité perdue est aussi le film d’années 2010 très fades pour le cinéma d’aventure grand public. L’Amazonie brûle, bientôt faute de singes parlants nous n’aurons même plus de singes à filmer, même pour le national geographic, et pour ce film-là les nouvelles terres à explorer se résument aux chiffres sans âmes des études de marchés.

Cette Dora est un symbole de ce monde-là, souriant mais un peu sinistre. Bon, au moins le film n’est pas sorti la veille de la rentrée des classes…

Dora et la cité perdue: bande-annonce

Fiche technique : Dora et la Cité perdue

Titre original : Dora and the Lost City of Gold
Titre québécois : Dora et la Cité d’or perdue
Réalisation : James Bobin
Scénario : Matthew Robinson et Nicholas Stoller, d’après la série d’animation Dora l’exploratrice créée par Valerie Walsh, Eric Weiner et Chris Gifford
Direction artistique : Dan Hennah
Décors : Richard Hobbs
Costumes : Rahel Afiley
Photographie : Javier Aguirresarobe
Montage : Mark Everson
Musique : John Debney et Germaine Franco
Production : Kristin Burr
Producteurs délégués : Eugenio Derbez, Julia Pistor et John G. Scotti
Productrice associée : Tamazin Simmonds
Sociétés de production : Burr! Productions ; Paramount Players, Walden Media et Nickelodeon Movies (coproductions), avec la participation de Screen Queensland
Société de distribution : Paramount Pictures (États-Unis, France, Québec1)
Budget :49 Millions $
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur – 1,85:1 – Dolby Atmos
Genre : aventure
Durée : 102 minutes
Dates de sortie4 :
Brésil : 1er août 2019 (avant-première mondiale)
États-Unis, Québec : 9 août 20191
France : 14 août 2019

Distribution

Isabela Moner (VF : Cerise Calixte) : Dora
Jeffrey Wahlberg (VF : Oscar Douieb) : Diego, le cousin de Dora
Eugenio Derbez (VF : Mark Lesser) : Alejandro Gutierrez
Madeline Madden (VF : Camille Timmerman) : Sammy
Nicholas Coombe (VF : Gabriel Bismuth-Bienaimé) : Randy
Michael Peña (VF : Thierry Wermuth) : Cole, le père de Dora
Eva Longoria (VF : Odile Schmitt ; VQ : Pascale Montreuil) : Elena, la mère de Dora

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Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, de Haruki Murakami : Impressions

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Il y a des œuvres qui marquent, d’autres qui touchent et enfin certaines qui font réfléchir. Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, de Haruki Murakami, réunit tout cela à la fois.

C’est une histoire pourtant très simple en apparence : celle d’Hajime, qui, pendant son enfance, entretient une relation très proche avec sa voisine Shimamoto-san. Avec elle, il découvre aussi bien la musique que ses premiers émois amoureux… jusqu’à ce qu’il déménage et finalement la perde de vue. Il s’agit donc de suivre la vie et les errances de ce personnage tourmenté, au travers de sa première copine, jusqu’à son mariage avec sa femme bien -aimée. Cependant, voilà, la passion qui l’animait quand il était petit ne s’étant jamais vraiment éteinte, elle renaîtra suite aux retrouvailles avec son amie d’enfance.

L’amour et la confusion des sentiments est un thème universellement utilisé en littérature, mais il atteint son paroxysme ici. Murakami arrive, grâce à un style d’une beauté simple mais précise à relater les réflexions et la passion qui animent son personnage principal. L’histoire d’Hajime est touchante, car elle reflète des faits que nous pouvons tous vivre : ceux de la folie amoureuse qui peut toucher n’importe qui. D’autant plus qu’Hajime semble humain (trop humain ?). En effet, comme d’habitude, Haruki Murakami n’essaie pas de créer un personnage qui soit un héros au sens premier du terme. Non, il cherche, à la manière d’un artiste, à le peindre avec le plus de banalité possible. Hajime n’est pas particulièrement brave, ni gentil, il se laisse guider par son désir, ce qui le pousse à heurter profondément Izumi, sa première copine. Ses actes ont des conséquences, et au nom de ses sentiments il serait prêt à abandonner femme et enfants afin de se consacrer à son amour d’enfance retrouvé. C’est un tourbillon qui bouleverse le monde autour de lui, sans le vouloir.

– Oui, je les aime. Je les aime énormément. Et ils comptent beaucoup pour moi. Tu as raison. Mais je sais que ça ne me suffit pas. J’ai une famille, un travail intéressant, je n’ai aucune insatisfaction dans ma vie. Tout a fonctionné parfaitement jusqu’à présent. Je pense même pouvoir dire dire que j’étais heureux. Mais ça ne me suffit pas. Ça, je le sais. Depuis que je t’ai retrouvée voilà près d’un an, je m’en suis bien rendu compte. Tu vois, Shimamoto-san, le principal problème, c’est qu’il me manque quelque chose. Il y a un grand vide dans ma vie. Et je suis toujours assoiffé, affamé, de cette part que j’ai perdue. Ni ma femme ni mes enfants ne peuvent combler ce manque. Tu es la seule personne au monde qui puisse le faire. Quand tu es près de moi, je sens ce vide se remplir. Et c’est comme ça que j’ai réalisé à quel point j’avais été assoiffé et affamé pendant des années. Je ne peux plus retourner dans ce monde d’avant.

Les personnages sont fouillés et excellemment écrits, bien que l’auteur leur laisse des zones d’ombre (surtout à propos de Shimamoto-san), incitant ainsi le lecteur à chercher ses propres réponses. Ceci permet de le garder attentif jusqu’à la déchirure finale. Encore une fois, Murakami arrive à créer un mystère autour des personnages féminins, et bien que la fin reste en suspens, on ne peut que s’imaginer le parcours qu’elles ont eu et auront dans la continuité de l’histoire. Ce mystère accentue la profondeur de leurs caractères et de ce qui leur arrive. Les thèmes centraux et cruciaux de cette œuvre et points sur lesquels insiste beaucoup l’auteur sont les sentiments ressentis, l’amour en point d’orgue bien entendu, mais aussi les conséquences de la perte de cet amour, surtout lorsqu’il est empreint de passion. Chacun pourra s’identifier au vécu d’Hajime qui n’arrive plus à vivre normalement après que son âme sœur ait disparu de sa vie. Sans plus d’explications et de la plus cruelle des façons : sans crier gare.

Pour conclure, citons des vers du poète Paul Eluard qui correspondent parfaitement à ce que ressent Hajime pour Shimamoto-san:

Je te cherche par-delà l’attente
Par delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t’aime
Lequel de nous deux est absent.

Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, Haruki Murakami
10 X 18, août 2011, 264 pages

« Les Yeux rouges » : l’engrenage du cyber-harcèlement

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Dans un récit partiellement autobiographique, la journaliste et auteure belge Myriam Leroy expose la mise en place progressive des mécanismes de cyber-harcèlement. Et fait graviter autour de cette question toute une série de sujets connexes, dont la fachosphère, les postures victimaires mouvantes ou les réponses judiciaires lacunaires apportées aux « raids » en ligne.

Les Yeux rouges se distingue d’abord par son récit et les formes y étant associées. La narratrice du roman est une journaliste radiophonique à la popularité croissante, bientôt victime d’une rencontre virtuelle des plus fâcheuses. Son histoire est narrée de manière singulière, par le truchement de correspondances avec des avocats, de publications et commentaires en ligne, de smileys ou de la restitution indirecte des propos de proches. L’intrigue prend corps à mesure que les faits s’amoncellent (éveil, insistance, déception, rancœur, harcèlement) et ces derniers ne se trouvent éventés que par des conversations rapportées, les réactions suscitées par l’une ou l’autre rencontre, etc. Cela donne l’impression d’une mise à nu sans filtre et renforce la dimension horrifiante du cyber-harcèlement.

Les agissements du harceleur permettent à Myriam Leroy plusieurs descriptions impitoyables : sur les internautes vampirisés par l’orgueil, sur les raids en ligne, sur la fachosphère, sur le discrédit frappant les journalistes, sur un monde virtuel qui en vient, sans prévenir, à phagocyter la vie réelle. Denis est un modeste employé administratif dans l’industrie pharmaceutique. S’il lui arrive de faire une sieste au bureau et s’il regrette le manque de cérébralité de son travail, cela ne l’empêche pas d’avoir son heure de gloire quand il décroche une interview du cinéaste Robert Rodriguez. Car l’homme est passionné de cinéma, écrit régulièrement sur un blog, mêlant (pense-t-il) pertinence et impertinence, ce qui lui vaut l’estime d’une cour virtuelle fidèle et manipulable.

Jusque-là, rien de bien méchant. Comme beaucoup, Denis a des capacités sous-employées, ressent une certaine lassitude vis-à-vis de sa vie professionnelle, mais relativise au regard d’une confortable rémunération. C’est plutôt dans le champ des idées que le bât blesse. Il méprise la « Pravda », c’est-à-dire un journalisme qu’il imagine corporatiste, aux ordres et outrageusement subventionné. Il n’a pas de mots assez durs contre les médias, les droits de l’homme, l’écologie, les minorités, la gauche, mais voue en revanche un culte à Vladimir Poutine, à la realpolitik et à la droite décomplexée de type illibérale. Le refus du « vivre-ensemble », la croyance en un « grand remplacement » contribuent à caractériser un personnage, ainsi que son public, tout droit sortis des cercles renaud-camusiens. C’est lui qui, après avoir été poliment éconduit par l’héroïne du roman, va s’employer à rendre son existence insupportable.

Sur France Inter, alors qu’elle participait à « L’invité de 7h50 », Myriam Leroy évoquait le 14 août dernier les « comportements de prédation » décrits dans son roman, mais aussi l’autosatisfaction du harceleur, se gargarisant d’échapper à la pensée unique, ou le caractère partiellement autobiographique de l’histoire qu’elle conte. La journaliste et romancière belge a effectivement quitté elle-même (dans la douleur, confesse-t-elle) Twitter et Facebook. Elle fut la victime de raids en ligne, recevant des milliers de messages d’insultes et de menaces, et a même un temps vécu sous protection policière. Pourtant, et cela transparaît clairement dans Les Yeux rouges, l’attitude des proches et les réponses apportées par les institutions dans les cas de cyber-harcèlement sont à déplorer et certainement pas de nature à apaiser les victimes : les premiers cherchent à minorer le harcèlement, quand il n’en viennent pas à susurrer qu’« il n’y a pas de fumée sans feu » ; les secondes semblent démunies quand il s’agit de faire face à des situations de ce type, au point d’ignorer ce qu’il faut juridiquement plaider !

Les Yeux rouges comporte donc une mise en abîme assez glaçante. Cette dernière est même décuplée par la nouvelle autobiographique que rédige l’héroïne du roman. En racontant ses mésaventures, elle semble « boucler la boucle » qui la relie à Myriam Leroy. Echevelé, le roman se veut en outre relativement dense : il interroge la prétendue responsabilité des femmes dans le processus de harcèlement (s’il y en a une, elle consiste à avoir intériorisé un état d’infériorité qui pousse la victime à répondre poliment à son agresseur) ; il raille certaines pratiques médicales, dont la kinésiologie ou l’homéopathie (l’extrait de Mur de Berlin pour les individus se sentant divisés) ; il soupèse les affects induits par le cyber-harcèlement et les verbalise à travers une vie de couple empoisonnée, un manque d’empathie vis-à-vis des autres, voire une impression de nombrilisme n’ayant pourtant rien de commun avec de l’égocentrisme…

L’actualité du propos, l’urgence avec laquelle il est narré, les sujets secondaires qui s’y greffent rendent cette lecture – ce témoignage ? – très appréciable.

Les Yeux rouges, Myriam Leroy
Seuil, août 2019, 192 pages

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Que retenir de « Spike Lee, un cinéaste controversé » ?

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Régis Dubois est un spécialiste du cinéma afro-américain. Il lui a consacré plusieurs ouvrages, dont l’un des plus récents portait sur les films dits « noirs » durant les années Obama. Cette fois, il publie chez LettMotif une monographie consacrée à Spike Lee.

« C’était un peu comme le coup de fouet que donnait le maître à un esclave… mais avec lui c’était le contraire, c’était l’esclave qui donnait le coup de fouet au maître. » Dans sa préface, Jean-Claude Barny décrit en quelques lignes l’étoffe dont se pare le cinéma de Spike Lee. Ce dernier a été l’un des premiers à se mettre au niveau de la communauté afro-américaine et des banlieusards, sans condescendance ni paternalisme. C’est par ses films que des générations de Blancs ont pu enfin s’identifier aux Noirs. Surtout, le cinéaste le plus indigné d’Hollywood apparaît comme « un leader contre l’hégémonie du Blanc dans le cinéma ». Les livres en langue française consacrés à Spike Lee étant plutôt rares, l’ouvrage de Régis Dubois est d’autant plus précieux quand il s’agit de soupeser chacune de ces assertions.

Disons-le d’emblée : Spike Lee n’a pas que des amis à Hollywood. S’il a permis à nombre de techniciens et de comédiens issus des minorités de se faire un nom dans l’industrie cinématographique, il a aussi été la victime de multiples polémiques, quand il ne s’est pas frontalement opposé à certains de ses pairs. « Le Noir le plus en colère d’Amérique » (son surnom à l’époque de Malcolm X) reproche ainsi à Quentin Tarantino d’abuser du mot nègre, s’en prend à Wim Wenders qu’il suspecte de l’avoir privé de la Palme d’or à Cannes en 1989 ou envoie dans les cordes le conservateur Clint Eastwood, dont l’évocation d’Iwo Jima manquerait un peu de couleurs – c’est-à-dire de soldats noirs. Spike Lee compare Hollywood à une « plantation » et l’accuse de promouvoir une image négative des Afro-américains – des doléances semblables s’appliquant par ailleurs aux humoristes noirs. À ses yeux, on ne peut plus dessillés, Naissance d’une nation ou Autant en emporte le vent sont les coupables tout désignés, non exclusifs, du discrédit tenace dont souffrent les Noirs. L’homme a quelque chose de Martin Scorsese et Woody Allen dans sa manière d’aborder sa communauté et la ville de New York dans ses films, mais aussi beaucoup d’Oliver Stone si l’on considère la prévalence des sujets fiévreux dans son œuvre.

Programmé pour s’indigner ?

D’où peuvent lui venir ses obsessions et cette propension, désormais notoire, à défendre la cause des Noirs au cinéma ? Son père, musicien de jazz, l’initia tôt à la musique et lui apprit l’intégrité artistique. Sa mère enseignante lui fit lire les auteurs noirs, l’emmena au théâtre, au musée et au cinéma. Sa grand-mère maternelle le sensibilisa à l’histoire et la culture de ses ancêtres. En 1965, il a huit ans quand Malcolm X est assassiné à Harlem. En 1968, il en a onze lorsqu’un tueur raciste abat Martin Luther King à Memphis. Son éducation dans un foyer cultivé de la classe moyenne new-yorkaise et les événements marquants de la destinée politique des Noirs aux États-Unis ne sont pas étrangers à la formation de sa personnalité de cinéaste, même si cette dernière s’est affirmée sur le tard, puisque Spike Lee a longtemps privilégié une carrière dans le sport. Au départ, il n’imagine même pas qu’il puisse y avoir des gens derrière les films tant la magie du cinéma reste pour lui à démythifier. Ce n’est qu’après avoir vu Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino que germe en lui l’idée de devenir réalisateur.

Une carrière controversée et en dents de scie

La patte de Spike Lee est singulière : travellings embarqués, mouvements de caméra fous, angles de prise de vue insolites, images anamorphosées, photographie très contrastée ou surexposée, musique pop pensée comme un élément à part entière du métrage… Son style, il l’a façonné touche par touche, à travers une filmographie peu commune que Régis Dubois passe en revue. Un premier film financé grâce à des bourses, des dons de proches et des fonds personnels, avec – déjà – la volonté de renouveler la représentation des Noirs au cinéma et une première polémique avec les féministes. School Daze ensuite, qui dresse un état des lieux désemparé du racisme et de la vie sur les campus noirs (nouvelle polémique avec les féministes). Do The Right Thing, premier grand film « hip-hop », qui relate les tensions entre les différentes communautés, mais aussi le racisme et les bavures policières, et qui manque de peu la Palme d’Or à Cannes (polémique cette fois parce que certains n’y voient qu’un appel à la haine raciale et à l’émeute). Mo’ Better Blues, qui semble répondre au Bird déprimant de Clint Eastwood (polémique au sujet de la représentation des Juifs). C’est alors que Spike Lee devient peu à peu l’invité vindicatif des émissions télévisées. Un ambassadeur de sa communauté, un peu à son corps défendant, même s’il en jouera quelquefois. Ses relations avec Nation of Islam, qui assure la sécurité lors de ses tournages dans les ghettos noirs, et avec Public Enemy (l’affaire Professor Griff) apportent toutefois (de manière spécieuse) de l’eau au moulin de ceux qui l’accusent d’antisémitisme.

Régis Dubois continue de survoler la filmographie de Spike Lee : Jungle Fever et les relations interraciales ; l’ambitieux Malcolm X, financé par Michael Jordan, Bill Cosby, Prince ou Oprah Winfrey et attaqué par l’aile gauche des Afro-centristes, au sujet duquel il déclarera : « Je suis né pour faire ce film » ; Summer of Sam qui met en scène des Blancs et raconte l’épopée d’un tueur en série, ainsi que le black-out de 1977 ; La 25e heure et un nouveau recours aux comédiens blancs ; She Hate Me qui horripile certaines organisations homosexuelles ; un Inside Man mainstream, avec Denzel Washington, Jodie Foster et Clive Owen, plus impersonnel que ses précédents films, mais qui récolte pas moins de 184 millions de dollars de recettes dans le monde ; ensuite une seconde traversée du désert, marquée notamment par un remake totalement vain d’Old Boy et un relatif désamour public au moment où d’autres cinéastes noirs émergent, avant un retour en grâce avec BlacKkKlansman, un film-somme représentatif de toute la filmographie de Spike Lee (racisme, années 1970, culture afro-américaine, institutions…).

Au bout d’une redécouverte de ce réalisateur si emblématique, une chose semble certaine : Spike Lee a toujours offert un point de vue original sur l’Amérique. Il n’a jamais tu ses fractures, il a toujours été au bout de ses idées, quitte à s’attirer les foudres de détracteurs hystérisés, et il s’est dressé contre le système hollywoodien quand il le jugeait nécessaire. Une démarche courageuse, entière, intègre, que Régis Dubois raconte avec passion.

Spike Lee, un cinéaste controversé, Régis Dubois
LettMotif, août 2019, 180 pages

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