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Liste de 15 grands personnages féminins au cinéma selon la rédaction

Les célèbres personnages féminins sont nombreux, variés, hauts en couleur et ils font briller le septième art de tout leur pouvoir. Sans que cela soit exhaustif ni classifié, certains membres de la rédaction du Magduciné ont voulu rendre hommage à une quinzaine de rôles qui ont marqué leur cinéphilie. Bonne lecture à toutes et à tous.

Ellen Ripley (Alien)

Alien est sans doute l’une des franchises les plus analysées dans l’histoire des franchises, et le film inaugural, celui de Ridley Scott (1979) est considéré, encore 40 ans après, comme un chef d’œuvre qui n’a pas pris une ride. De toutes les discussions, celles qui portent sur le Lieutenant Ellen Ripley, alors interprétée par Sigourney Weaver sont les plus animées. A l’heure où les films les plus virils étaient portés à l’écran, dans ces années 70, le choix d’une héroïne était une vraie déclaration féministe de la part de Ridley Scott, d’autant plus que le lieutenant Ripley était écrit par le scénariste comme étant un personnage masculin. C’est peut-être justement à cause de cela que Sigourney Weaver impressionne tant dans le film. Sa part de féminité est intimement mélangée avec un côté badass qui vient entre autres de la caractérisation initiale du personnage. Elle est paradoxalement maternelle et protectrice d’un côté, et totalement virile dans sa manière de diriger l’équipage dont elle a hérité après la mort de tous les officiers. En un mot, ces subtils mélanges font d’elle une héroïne terriblement humaine face aux Xénomorphes et autres Facehuggers. Ce superbe film mixant dans un bel équilibre science-fiction et film d’horreur est imprimé de son aura de bout en bout. Si on ne devait retenir qu’une scène témoignant de son excellente interprétation, ce serait celle où elle affronte la dernière fois son ennemi Alien , lance-flammes surpuissant à la main et terreur indicible dans les yeux. Un personnage qui sauve aussi bien une planète entière de néfastes extra-terrestres qu’un innocent petit chat d’une mort certaine ne peut être qu’inoubliable, un des plus beaux personnages féminins du cinéma.

Béatrice Delesalle

Diane (Mulholland Drive)

Et si vivre n’était finalement qu’un jeu de rôles, “just like the movies”, comme le dit Diane Selwyn, personnage énigmatique du tout aussi énigmatique Mulholland Drive ? Diane, interprétée par Naomi Watts, est ce personnage sans cesse perdu entre réalité et fiction, dont l’imagination provoque sans cesse la réalité dans ce monde vertigineux de l’illusion, au coeur d’un Hollywood impitoyable qui ne devient réalité que pour une maigre poignée d’élus dont Diane rêve de faire partie. Diane, Betty. Betty, Diane. Autant d’identités superposables, confondues, fantasmées. Tout comme la trame du film de David Lynch, les identités sont fragmentées, et chacun de ces fragments est porteur de sa propre vérité. Car où placer la frontière entre réalité et fiction ? réalité et rêve ? rêve et fantasme ? Pourquoi ne pas accepter la dangereuse porosité permettant à ces champs apparemment cloisonnés de communiquer entre eux afin de former un monde délicieusement riche mais trouble ? Finalement, Diane détient la clé de sa vie : elle décide de qui elle est selon ce qu’elle veut être, ce qu’elle rêve, ce qu’elle imagine, écrivaine de son propre scénario de vie dont elle seule a la connaissance. Son personnage est ambigu, assemblage complexe de facettes parfois contraires, pouvant être aussi heureuse – ce bonheur est-il véritable ? – que triste, cristallisation de ces tristesses qui habitent ceux qui ont la sensation de ne pas exister. Elle restera une sombre inconnue qui porte sur elle un regard qui n’est que le reflet de ses propres fantasmes. Même si elle sera laissée dans l’ombre par un Hollywood auquel elle n’accèdera jamais, nous, spectateurs, la retenons comme l’un des plus beaux rôles féminins au cinéma.

Audrey Dltr

Louise Banks (Premier Contact)

Avec à son actif plus de 50 films et séries, la force d’Amy Adams réside dans le fait de toujours être à la recherche de rôles très différents les uns des autres. Elle est à l’aise dans une variété de personnages différents, de la candeur de Man of Steel (Lois Lane) à la noirceur du thriller Nocturnal Animals, en passant par la poésie mélancolique de Premier Contact. Dans ce dernier, elle interprète le Dr. Louise Banks, une linguiste qui dirige une équipe d’experts dans le but de décrypter les mystérieux messages d’extraterrestres. Petit à petit, le film distille la psychologie du personnage à travers un traitement graphique d’une finesse remarquable, permettant à l’émotion de crever l’écran. Un film bouleversant, où l’intelligence et la sensibilité de cette femme permettra peut-être de sauver l’humanité d’une guerre déclenchée par la folie des hommes.

Fred Jadeau

Ada (La leçon de piano)

Ada est un personnage féminin roi, une sorte de modèle, d’espérance. Elle a rapporté un prix magnifique à sa réalisatrice, seule femme à ce jour palmée d’or à Cannes. C’est un personnage d’une grande beauté non pas seulement physique mais par sa richesse émotionnelle, mutique, au caractère fort et surtout, libre. Elle refuse le rôle qu’on souhaiterait lui assigner pour laisser parler le langage du corps. Et quel langage ! Associé à la musique, il ne dit pas du féminin ce qu’on a l’habitude d’en voir au cinéma. Il laisse parler la liberté, l’élégance, la sensualité aussi. Ce n’est pas un corps qu’on désire particulièrement, qu’on dévore des yeux, c’est un corps qu’on apprend à apprivoiser, à regarder, à découvrir. On veut connaître l’âme qu’il enveloppe. Nous voilà devenus non pas les voyeurs de ce grand personnage de femme, mais presque son égal, l’oreille pour l’entendre, les yeux pour la voir, la caméra pour la mettre en lumière. A-t-on retrouvé une telle force depuis ? Rien n’est moins sûr.

Chloé Margueritte

Marge Gunderson (Fargo)

Marge Gunderson se lève tôt et nous sommes à Fargo, Dakota du Nord. L’hiver n’est pas très doux, plus proche de la Sibérie orientale que des douceurs des îles, auxquelles rêve peut-être secrètement Jerry Lundegaard, petit concessionnaire raté, quand il décide d’organiser l’enlèvement de sa propre femme pour arnaquer son très riche et très autoritaire beau-père. Seulement, dans tous les bons films noirs, un bon plan se déroule toujours avec un accroc. Appelons ça la fatalité, le destin qui ici posent sur la route d’une jeune policière enceinte jusqu’aux dents des cadavres, du sang et une infinie tristesse. Sourire aux dents, pétillante, positive et incroyablement séduisante au travail comme dans ces scènes de couple, si banales et essentielles pour magnifier ce personnage du quotidien réenchantant l’ordinaire. Les héroïnes ne vivent pas dans les contes de fées, Roméo et Juliette ne se font pas kidnapper : elles mènent la danse, contre vents et marées et crèvent l’écran avec une grâce entêtante, longtemps après le visionnage. Un oscar essentiel, en 1997, qui a fait énormément pour les personnages féminins d’Hollywood, qui ressembleront de plus en plus, par petites touches, aux femmes qu’on aime en sortant des salles de cinéma.

Romaric Jouan

Mathilde (L’armée des ombres)

L’Armée des Ombres (1969), long-métrage de Jean-Pierre Melville, est consacré à la résistance française. Simone Signoret y joue le rôle de Mathilde, qui va gagner en importance, tout au long du scénario de ce drame historique. Mathilde apparaît, pour la première fois, à Paris : François (Jean-Pierre Cassel) lui remet deux radios. Son personnage devient central, quand elle rejoint Philippe Gerbier (Lino Ventura), dans la capitale de la résistance intérieure, à savoir Lyon. Mathilde devient le bras droit de Gerbier. C’est une femme acceptant de recevoir des ordres mais avec un caractère affirmé. Elle est le chef d’orchestre de deux évasions dans l’impénétrable siège de la Gestapo. Si la première échoue, la seconde -celle de Gerbier- est une réussite : c’est une preuve de son ingéniosité et de son humanité. Mais Mathilde commet une erreur fondamentale. Elle conserve une photo de sa fille sur elle. Lorsqu’elle est arrêtée, elle doit choisir entre éviter que cette dernière ne soit envoyée dans un bordel sur le front ou sa fidélité envers tous ses frères d’armes. Par mesure de précaution, Gerbier ordonne de la liquider. Elle meurt sous les balles des siens.

Eric Françonnet

Beatrix Kiddo (Kill Bill)

Revenue d’outre-tombe et ancienne tueuse à gages, The Bride, a qu’une seule ambition : tuer ses anciens complices, qui ont tenté de la tuer durant son mariage. Kill Bill, éblouit et iconise ses incantations avec cette réappropriation du Jour de la mort, du fantôme de Bruce Lee vêtu de son légendaire jogging jaune et noir. Il crée une héroïne, une Uma Thurman prenant le visage d’un super héros qui manie les arts martiaux comme personne. Par l’évacuation esthétique de sa protagoniste, Quentin Tarantino passe le flambeau et inscrit la sacralisation de son imagerie de la violence qui met la femme au centre de son architecture, face à David Carradine, protagoniste de la série Kung Fu. Avec comme étendard, ce nihilisme toujours gravé comme fortune d’une époque, Kill Bill est une cure de régime, sans gras et tout en protéine, qui en oublie de dessiner la société américaine, pour mieux se concentrer sur son schéma pictural : créer un patchwork de genres (western, série B, revenge movie, manga…).

Sébastien Guilhermet

Jill McBain (Il était une fois dans l’ouest)

Claudia Cardinale était à l’Italie ce que Brigitte Bardot était au cinéma français : une actrice d’abord réputée pour sa beauté infinie, mais dont les rôles n’étaient pas forcément ceux d’une femme moderne et affirmée. Le cinéma italien a toujours eu quelques problèmes de misogynie. Sergio Leone le premier. Et pourtant, le rôle de Claudia Cardinale dans Il était une fois dans l’ouest est l’un des plus modernes qu’une femme ait eu dans un western, surtout à l’époque, et surtout dans les westerns spaghettis. Si Leone ne voulait d’abord pas s’embarrasser d’un personnage féminin trop important, ce sont ses scénaristes, les très célèbres réalisateurs italiens Dario Argento et Bernardo Bertolucci, qui le convainquirent de faire du personnage de Jill McBain, interprété par Claudia Cardinale, le rôle central de toute l’intrigue. Ancienne prostituée, épouse puis mère de famille, mais finalement veuve malmenée par Frank et sa bande, elle restera digne et travaillera d’arrache-pied pour mener à bien son projet de chemin de fer. C’est elle qui arrive en train, sur les notes bouleversantes d’Ennio Morricone, alors que sa famille vient d’être décimée ; c’est elle qui clôturera le film, meneuse d’hommes au milieu des rails, des pioches et de la poussière. Témoin impuissante de la tragédie originelle, elle deviendra petit à petit une femme d’action, laissant son deuil se faire sans ne jamais baisser la tête. Toute l’action tournera autour de sa grande maison (du crime introductif au duel final), dont elle restera la seule maîtresse malgré les impolitesses et la rudesse de nombreux messieurs. Un rôle d’une modernité certaine, pour un film sorti en 1968, qui fit de Claudia Cardinale une héroïne aussi touchante, car brisée, qu’inspirante, car courageuse.

Jules Chambry

La femme (L’Aurore)

Janet Gaynor joue le rôle de la Femme (l’absence de prénom confère au récit une dimension universelle) dans cette merveilleuse histoire d’amour qu’est L’Aurore de Murnau. L’Homme, joué par George O’Brien, s’est épris d’une autre femme, venue de la ville, et envisage de se débarrasser de son épouse (Janet Gaynor). Celle-ci est parfaite dans le rôle de la jeune mère délaissée au regard innocent et à la chevelure bien sage. Walt Disney s’est d’ailleurs inspiré de Janeth Gaynor pour créer son personnage de Blanche-Neige et il est vrai qu’il y a cette juvénilité et cette bienveillance dans le jeu de l’actrice. Pour autant, dans la deuxième partie du film, alors que le couple se rabiboche, le personnage féminin évolue. Subtilement, la jeune femme bien sage s’autorise audaces et désirs. A l’image du passage chez le photographe où elle est la première à s’encanailler, entrainant son compagnon avec elle, ou lorsqu’elle le pousse à aller danser. La virée en ville, ces moments de complicité retrouvés modifient le regard de l’Homme sur sa femme : il retombe amoureux d’elle (et le spectateur à la suite). La sympathie qu’elle suscite rend le drame final d’autant plus éprouvant. A noter que l’actrice jouera un rôle exactement inverse dans le magnifique Lucky Star, de Borzage, deux ans plus tard où elle incarnera une petite souillon mal polie – aux cheveux hirsutes – se transformant en une magnifique jeune femme. Deux chefs-d’oeuvre absolus qui rendent compte de son immense talent. Une actrice formidable pour un rôle inoubliable.

Serge Théloma

Catherine (Jules et Jim)

Tourbillon de la vie. En voilà une expression qui permet de rendre compte de la complexité et de l’exaltation qu’incarne le personnage de Catherine incarnée par la sublime Jeanne Moreau. Elle vient rompre l’équilibre qui tenait entre les élégants Jules et Jim. Audacieuse, charmante, elle symbolise d’abord l’amour libre dénuée de toutes contraintes. Avec la création de ce personnage en 1962, François Truffaut raconte le polyamour avant l’heure et expose les liens intangibles qui peuvent se dessiner entre les cases qu’on s’impose. Amour, amitié, sexfriend.. le personnage de Catherine explose les carcans et donne d’abord à rêver. Son attitude plaide pour une sexualité sans frontière et une passion sans limite. Mais comme dans tout long-métrage sur l’amour, la passion revient à son sens originel : la souffrance. Et soudain, le personnage de Catherine devient quelque chose d’autre. Le coup de foudre laisse place à l’orage. La relation qui était alors rêvée devient toxique. L’évolution de Catherine transpose la comédie romantique en un drame. On s’est connu, on s’est reconnu..

Roberto Garçon

Anna (Possession)

Marc, marié à Anna, rentre chez lui après un long voyage. Malheureusement, elle semble aliénée, changée et ne souhaite plus vivre au domicile familial, préférant dès lors passer son temps chez son amant. Un amant qui lui a fait découvrir les joies d’une sexualité ivre et débridée. Le dialogue paraît impossible entre les deux anciens amoureux, se finissant à chaque fois dans une cascade de décibels. Les disputes sont nombreuses, abrasives et hystériques, mais mettent un visage sur les maux de la dislocation sentimentale du couple. Andrzej Zulawski n’impose aucune barrière à son film. Sa mise en scène virevolte autour de ses protagonistes, alliant des plans larges et circulaires avec des plans resserrés sur des visages graves alimentant les regards troubles et possédés d’Isabelle Adjani et Sam Neill. Devant nos yeux se compose une danse épileptique macabre et horrifique où rien n’est intériorisé, où toute la dimension émotionnelle passe par l’émulsion des corps, des regards et des cris primitifs. Parfois enlevées, animales et outrageuses, les prestations des acteurs terrifient. Leur acmé sera cette fameuse et tumultueuse scène centrale du métro où Isabelle Adjani vociférera les yeux révulsés, s’esclaffant comme une « folle », rejetant alors son démon par tous les pores de son corps. L’horreur du film ne s’intègre donc pas uniquement par son penchant pour les codes du cinéma de genre, mais aussi par son délitement du réalisme.

Sébastien Guilhermet

Margo Channing (Eve)

Reine d’Hollywood, monstre sacré, les superlatifs tombent dès qu’on évoque le nom de Bette Davis. L’actrice n’a pas peur d’embrasser les rôles les plus « subversifs », n’hésite pas à se disputer avec les majors ou avec les réalisateurs, se marie et divorce à son aise, bref, elle a tout de la femme moderne qui impressionnera Hollywood pour longtemps. Mais surtout et avant tout, Bette Davis a un immense talent, gratifiée 11 fois d’une nomination aux Oscars, avec la régularité d’un métronome, raflant par deux fois la statuette. Mais ayant eu peur de se retrouver enfermée dans des rôles de plus en plus médiocres que la Warner lui propose, ses producteurs de près de 16 ans, c’est en free lance qu’elle aborde les années 50, et qu’elle accepte le rôle de Margo Channing dans All about Eve de Joseph Mankiewicz. Elle est cette actrice d’une quarantaine d’années que la jeune Eve (Anne Baxter) manipule. Le récit, qui est un long flashback à propos d’Eve, commence par une séquence où cette dernière, bien des années après sa rencontre avec Margo, reçoit le prix le plus prestigieux pour une actrice de théâtre, preuve qu’elle a réussi tous les plans qu’elle a ourdis sur le dos de Margo. Tout au long du métrage, qui brille essentiellement par son scénario et ses dialogues acérés qui font mouche, Bette Davis se montrera au maximum de ce qui peut être fait. Haïssable dans son égoïsme démesuré, attirant la compassion quand on perçoit ses vulnérabilités, le personnage est fortement caractérisé, et le jeu de la grande Bette tient de bout en bout, avec une liberté qu’elle n’a pas eue lorsqu’elle était encore sous contrat avec la Warner. Même si Anne Baxter, nommée comme Bette Davis aux Oscars pour le film, est elle-même époustouflante dans ce chef-d’œuvre de Mankiewicz, Bette Davis la surpasse véritablement et y est juste parfaite (le mot du réalisateur lui-même). Margo Channing est sans doute le meilleur rôle et la meilleure prestation de sa carrière. Même si elle est inoubliable dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, c’est dans All about Eve que Bette Davis, servie par un scénario et des dialogues particulièrement incisifs, sera royale. Traîtresse d’Hollywood en rompant avec une major, elle n’aura pas l’Oscar qu’elle aurait pourtant amplement mérité avec ce film.

Béatrice Delesalle

Mme Chan (In The Mood For Love)

Maggie Cheung est Mme Chan dans In The Mood For Love, de Wong Kar-wai, l’un des personnages féminins les plus envoûtants et mémorables du cinéma. Le cinéaste hongkongais filme son actrice à merveille et épouse de ses cadres sa silhouette longiligne, légèrement cambrée. De profil dans les nombreux plans fixes des couloirs de l’immeuble, de dos dans les lentes descentes d’escalier, de face, adossée au mur en regardant la pluie, allongée sur un lit, assise au restaurant… Mais toujours silencieuse ou presque. Maggie Cheung devient une sorte d’idéal féminin chimérique pour le personnage de Tony Leung : une voisine si proche, mais si inaccessible ; une maîtresse impossible, un amour fantasmé. Se croyant maître de ses sentiments, lui-même avouera être tombé sous son charme sans le vouloir. Mais comment résister ? Si élégante, si belle dans ses robes aux couleurs éclatantes, toujours en accord (ou, au contraire, en désaccord) avec la tonalité des environnements, si délicate à travers ses mains filmées telles des plumes venant caresser les encadrures de portes, sa coiffure, son rouge à lèvres, ses yeux, son col. Tout participe de l’iconisation de ce personnage d’une féminité rare, cachant derrière ses fards un esprit impénétrable dont on aimerait connaître chaque pensée et émotion. Elle semble pourtant inébranlable, froide, sûre d’elle… Jusqu’à ces brefs moment d’hésitation, de larmes inavouables, de complicité discrète. Si Tony Leung est reparti de Cannes avec une palme d’interprétation méritée, difficile de se dire que Maggie Cheung ne méritait pas, plus que quiconque, de voir son talent récompensé pour ce film. Mais quelle joie de penser que d’ici quelques mois, à l’occasion de la restauration du film pour célébrer son vingtième anniversaire, nous pourrons à nouveau contempler, sur grand écran, avec les notes éternelles de Shigeru Umebayashi, quelques descentes d’escalier et franchissements de portes, au ralenti, d’une Maggie Cheung tout aussi éternelle.

Jules Chambry

Beith, Gina, Laura et Jamie (Certaines femmes)

Le féminin et la poésie sont sœurs dans ce film consacré aux femmes, à quelques femmes qui rayonnent. Elles ne sont pas particulièrement épanouies ou heureuses mais elles tracent un chemin, sont en mouvement. Elles sont des êtres dont les troubles intérieurs sont enfin représentés à l’écran avec pour toile de fond d’immenses espaces qui appellent la liberté. Il ne fallait pas moins de trois récits plus ou moins distincts pour laisser s’écrire et se dévoiler : Beith, Gina, Laura et Jamie. Elles sont les quatre femmes du récit choral. Un récit qui laisse entrer la douceur, la frustration, la colère, mais aussi la séduction. Car ces quatre femmes-là ne font pas complètement sans les hommes et c’est tant mieux. Derrière ces quatre femmes incarnées à l’écran par Kristen Stewart, Michelle Williams, Laura Dern et Lily Gladstone, il y en a une cinquième, la chef d’orchestre au féminin, Kelly Reichardt. La réalisatrice construit une filmographie loin des sentiers battus, lente et exigeante, portée par des rôles féminins forts, jamais pour entrer dans une mode ou faire le buzz, juste dessiner une œuvre cinématographique à part et essentielle.

Chloé Margueritte

L’extraterrestre (Under the Skin)

Cette jeune mante religieuse mutique est l’alter ego de Jean, personnage du fantastique Sombre de Philippe Grandrieux, homme impuissant qui sillonnait les routes à la recherche de proie, de chair qu’il pouvait s’accaparer pour mieux la triturer dans un malaise incandescent. Elle est indifférente au sort de l’espèce qu’elle en train de côtoyer, touchant le sang d’un inconnu, ou tuant un homme sous les yeux d’un bébé venant de perdre son père et son frère noyés, dans une scène à la tension dramatique perturbante face à un déluge de vagues fracassantes. Jonathan Glazer ne pense qu’à une seule chose : son actrice est le miroir d’elle-même. Under the skin a une nature différente, moins déviante, plus féministe que Sombre. Derrière la richesse des thématiques qui sont effleurées, Jonathan Glazer fait un film pour (ou de) Scarlett Johansson. Le plus fascinant reste l’exposition même de cette actrice, de ce personnage à la beauté naturelle délicieuse. Jonathan Glazer écrit et réalise une œuvre de pure fascination plastique, parfois d’un réalisme qui frise la forme documentaire mais à l’esthétique qui ne laisse pas de marbre, avec notamment le talent indéniable de Daniel Landin à la photographie. Tout comme le réalisateur, tout comme les petites frappes écossaises qui jalonnent les rues de cette contrée isolée et brumeuse, le spectateur est happé, hypnotisé par cette actrice. Son allure, sa présence se suffit à elle-même. La première partie, particulièrement, s’attache à démontrer, à rendre palpable ce pouvoir, de séduction mais surtout d’attraction presque chimique provoquée par cette femme. Scarlett Johansson est le personnage, le personnage est Scarlett Johansson. Difficile de ne pas voir le film comme une déclaration d’amour d’un cinéaste pour une actrice, d’une réflexion sur le pouvoir hypnotique qu’elle dégage depuis le début de sa carrière.

Sébastien Guilhermet

 

 

L’intégrale noir et blanc de « L’Incal » à découvrir chez Les Humanoïdes associés

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S’il est une œuvre emblématique d’Alejandro Jodorowsky et Mœbius, c’est bien L’Incal. Chorale, d’une inventivité folle, jamais loin des considérations métaphysiques, porteuse d’un propos universel et multidimensionnel, cette série culte place le détective John Difool face à des péripéties haletantes et des menaces d’ampleur biblique.

On ne sait pas très bien sous quelle angle aborder L’Incal. Faut-il mettre en exergue les dessins raffinés de Mœbius ? La structure élaborée des planches ? La galerie de personnages tous plus mémorables les uns que les autres ? Le rythme échevelé ? Les questions morales et existentielles ? La vérité, c’est que toutes ces caractéristiques de l’œuvre d’Alejandro Jodorowsky et Mœbius concourent à parts égales à l’identité d’une bande dessinée aussi étonnante que sensationnelle.

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Extrait de « L’Incal », visible sur le site de l’éditeur.

Expurgée de ses couleurs originelles, cette intégrale est l’occasion de redécouvrir un univers quasi inépuisable. Modeste détective, John Difool croise par hasard la route de l’Incal, « une petite boîte sans rien de particulier », mais surtout un objet convoité de tous et « un engrenage à emmerdements d’une taille réellement cosmique ». C’est le début d’un long chemin de croix qui va mener notre antihéros, friand de ouiski, d’homéoputes et de cigares, face aux personnalités les plus illustres de son temps : les gardiennes de l’Incal, un tueur légendaire, le président, le chef androgyne de la galaxie…

En ce sens, l’Incal va agir à la fois en tant que catalyseur et révélateur. Il donne ses impulsions au récit et contribue à révéler les différentes strates d’un monde débordant d’imagination. On trouve ainsi dans le scénario d’Alejandro Jodorowsky une société hyper-hiérarchisée, verticale au sens propre comme au figuré. Des robfliks y côtoient des gardes présidentiels bossus, des aristos du cône de surface, des Bergs extraterrestres, un oiseau doté de la parole, une techno-cité sectaire, une planète-prison hostile, une Impéroratriz androgyne, des téléaddicts suspendus à leur poste… La diversité des lieux et des protagonistes constitue sans nul doute la principale richesse de L’Incal.

Il est cependant tout aussi passionnant d’analyser la manière dont Jodorowsky et Mœbius perçoivent leur environnement. Les Techno-Technos forment une secte de scientifiques, la télévision se fait omnisciente et transforme les individus en bovins amorphes avec des émissions telles que « Pipi Caca Popo » ou « Exécutons un rebelle », des bioséparateurs sont employés afin d’extraire des thyroïdes ou des tympans sur des cadavres, des city-émeutes font l’actualité, des tempêtes de déchets ont cours, le président se fait cloner indéfiniment, etc. Difficile de ne pas y déceler une critique en règle de la société d’alors. Et comme toute dystopie, L’Incal finit malheureusement par être d’une actualité brûlante : « Les hommes ont pourri le coeur de la planète. […] Dans un lointain passé, cet endroit fut un véritable paradis ! »

Le rythme est échevelé, les rebondissements s’amoncellent et, finalement, John Difool devient malgré lui le protopère de 78 billions d’enfants arborant tous son visage et le haïssant profondément. C’est aussi cela L’Incal : la mutation d’un jouisseur adepte du crédit sexuel en père accidentel et honni. Une trajectoire quelque peu saugrenue, certes, mais en adéquation parfaite avec l’œuvre d’Alejandro Jodorowsky et Mœbius.

L’Incal, Alejandro Jodorowsky et Mœbius
Les Humanoïdes associés, février 2020, 320 pages

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Christian Chavagneux nous conte « Une brève histoire des crises financières »

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C’est un ouvrage didactique qui revoit le jour aux éditions La Découverte : Une brève histoire des crises financières met à profit les talents de conteur de Christian Chavagneux, éditorialiste à Alternatives économiques, pour expliquer les grands épisodes de krach économique et leur enchaînement.

Charles Kindleberger est depuis longtemps passé à la postérité. Ses travaux figurent souvent en bonne place quand il s’agit de commenter les crises financières. Christian Chavagneux ne s’y trompe d’ailleurs pas en citant cet intellectuel, historien de l’économie, dès l’introduction de son ouvrage. Mais l’auteur pointe d’emblée les angles morts de sa réflexion : la mauvaise gouvernance, la fraude, les déréglementations, l’idéologie ou encore les inégalités. Ces « sujets auxquels Kindleberger n’a pas porté d’attention particulière » se trouvent, à raison, abondamment commentés dans Une brève histoire des crises financières.

L’économiste Hyman Minsky en appelait quant à lui à une régulation démocratique, non cantonnée aux technocrates, mais au contraire sujette à un effort de pédagogie. Ce didactisme, on le retrouve, et certainement pas sous forme lyophilisée, dans les écrits de Christian Chavagneux. L’éditorialiste à Alternatives économiques retrace en quelques dizaines de pages les principales crises financières – des tulipes hollandaises aux subprimes en passant par le krach de 1929 – et leurs articulations fines. Il met à mal l’idée selon laquelle les marchés sont capables de s’autoréguler, en rappelant notamment que les établissements bancaires ne retiennent pas de leurs erreurs même les plus récentes et que la dette des sociétés financières tient aujourd’hui lieu de principale menace sur l’économie mondiale.

Crédits faciles, opacité, spéculation, actifs toxiques, titrisation, ventes à découvert, bulles : si la terminologie des désastres financiers est bien connue, leur caractère itératif et/ou causal méritait sans conteste que l’on s’y attarde. C’est précisément ce qu’entreprend Christian Chavagneux, dans un double mouvement : tirer les leçons de krachs passés pour le moins édifiants et montrer en quoi la régulation se heurte aux résistances politiques ou économiques. Ce dernier point ne date pas d’hier, puisque dans les années 1930, le président Roosevelt avait déjà dû longuement batailler et s’y reprendre à plusieurs reprises pour faire adopter des réglementations face auxquelles les banquiers demeuraient sur le pied de guerre.

Une brève histoire des crises financières, Christian Chavagneux
La Découverte, février 2020, 300 pages

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Velue, ou les surprises de la maternité

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Signé Tanx, voici une BD qui ne recherche pas la séduction par l’esthétique, mais qui pose malgré tout la question de la séduction. Comment vit-on lorsqu’on n’entre pas dans une case acceptable aux yeux de la société ?

En pré-introduction, sur une planche juste après la page de garde, une main tient une poupée du type Barbie, symbole de la féminité pour beaucoup. Cet album joue de cette représentation symbolique en lui opposant son contraire (visible dès l’illustration de couverture montrant en très gros plan un visage où les traits manquent de finesse, la dentition se révélant presque menaçante). L’introduction, sur trois planches montre deux alpinistes en 2015 (date de l’album) à la recherche d’un ours et très surpris de ce qu’ils trouvent dans une caverne.

Isabelle

L’album détaille l’histoire d’Isabelle, dont le prénom souligne un vœu familial malheureusement contrarié. La fillette affiche un physique assez ingrat : tête un peu grosse aux traits assez épais et un manque de finesse général qui la rend franchement boudeuse. Isabelle vit seule avec son père qui se montre maladroit avec ses décisions radicales. Les grands-parents d’Isabelle ne se gênent pas pour rappeler à leur fils ce qu’ils lui avaient conseillé avant qu’il ne soit trop tard. Partie (pourquoi ?), que devient la mère d’Isabelle ?

Apprentissage de la différence

Le physique d’Isabelle commence à poser de vrais problèmes et son père la retire de l’école. Le titre de l’album ne laissant aucun doute sur la nature du souci, on peut dire qu’Isabelle voit son système pileux se développer de manière envahissante, symbole de tout ce qui peut bouleverser la norme et donc attirer l’opprobre sur elle. On sait combien la nature humaine peut rejeter (violemment) tout ce qui s’écarte de ce qui est communément admis et pratiqué. L’enfance est particulièrement révélatrice et difficile, une période où tout se forge mais où le regard des autres compte énormément. Avec l’adolescence, Isabelle tente de masquer sa différence en se rasant intégralement plusieurs fois par jour. Elle fait ce qu’elle peut, mais la pression exercée par la société à laquelle elle « appartient » se révèle très forte. Très révélateur : ce dessin qui circule avec comme légende « Max saute le maximonstre », jeu de mots qui fait référence à un livre jeunesse marquant.

Trouver sa place

Isabelle va devoir faire preuve de beaucoup d’ingéniosité et de discrétion pour trouver sa place dans cette société impitoyable pour celles et ceux qui s’écartent de la norme. Le scénario montre que la personnalité d’Isabelle va se construire en fonction de ce qu’elle est au plus profond de sa chair, mais aussi selon ce qu’elle vit, les réactions qu’elle observe au jour le jour et aussi en fonction de son héritage familial (génétique).

L’abominable homme des neiges

L’album fait clairement référence au Yéti tel que tous les amateurs de BD se le rappellent grâce à Tintin au Tibet, ainsi qu’à toutes les légendes qui tournent autour. Animal ou bien sorte d’ancêtre de l’homme ? Pourquoi personne ne le voit jamais ? Qu’en penser d’après les traces que certains disent avoir observées ? Pourquoi cette discrétion alors que tout indique que sa taille le rend suffisamment impressionnant pour n’avoir pas grand-chose à redouter et surtout pas un humain isolé ? Ceci dit, il semblerait qu’il se comporte comme un animal sauvage, donc très vulnérable face à un chasseur armé. Ses seules armes seraient donc son physique impressionnant, sa capacité à effrayer et sa connaissance du terrain difficile qu’il a choisi pour mener son existence en solitaire.

Réflexion sur la séduction

Avec cet album de type BD indépendante (noir et blanc avec une nuance de gris, 22,5 x 16,7 cm pour 86 pages non numérotées), Tanx (qui un temps signait Tanxxx) ose la (séduction par la) provocation, avec une BD qui ne cherche pas à caresser dans le sens du poil (Isabelle ne correspondra jamais aux critères esthétiques de ses « semblables »). L’artiste cherche ici à faire réagir lectrices et lecteurs par rapport aux normes en vigueur dans notre société. Elle le fait à sa manière, déterminée et intelligente, sans chercher à faire dans la finesse. Son message aura surtout de l’effet auprès d’un public relativement jeune (mais pas que), plutôt adolescent et particulièrement sensible à tout ce qui fait les différences et la difficulté de s’accepter tel qu’on est. Le trait est à l’avenant, très expressif. Le scénario fait monter la tension avec une maîtrise narrative de bon aloi. Pour l’essentiel, l’album présente des planches comportant trois bandes, divisées généralement en deux-trois vignettes chacune. Mais pour la respiration et pour mettre en valeur certains moments, Tanx se permet des vignettes plus grosses et des zones blanches. On sent bien comment et pourquoi Isabelle va devenir une sorte de monstre. Et le dernier chapitre intitulé « La sagesse » montre avec sensibilité et pudeur, la place qu’Isabelle finit par trouver dans ce monde cruel.

Velue, Tanx
Six Pieds sous Terre, septembre 2015, 88 pages

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3.5

« Anthologie des dystopies » : comment le pessimisme prend forme en littérature et sur écran

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Après les récents dictionnaires du péplum et du cinéma italien, les éditions Vendémiaire renouent avec le septième art – mais pas que. Dans une indispensable Anthologie des dystopies, le journaliste et romancier Jean-Pierre Andrevon évoque « les mondes indésirables de la littérature et du cinéma ».

Avant de passer en revue les motifs récurrents de la dystopie, Jean-Pierre Andrevon nous octroie une entrée en matière d’une cinquantaine de pages portant sur les utopies et les dystopies les plus célèbres de la littérature et du cinéma. Parmi elles, quatre romans occupent une place de choix : les incontournables 1984 de George Orwell et Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, le précurseur et non moins passionnant Talon de fer de Jack London, mais aussi le plus confidentiel Nous de l’écrivain russe Ievgueni Zamiatine. Au programme : eugénisme, surveillance de masse, capitalisme exacerbé, déterminisme social, totalitarisme, planification absolue, refonte et exploitation du langage à des fins d’endoctrinement, etc. Tout est déjà là, conté en clerc, et le Metropolis de Fritz Lang, avec sa cité verticale et sa caste de travailleurs-esclaves, vient en outre s’immiscer en bonne place parmi ces chefs-d’œuvre intemporels.

L’ouvrage de Jean-Pierre Andrevon est ensuite découpé en chapitres thématiques. Ces derniers portent sur l’hyper-connexion, la censure, la société du spectacle, les robots, la dictature, les classes sociales, la manipulation des corps… Le lecteur se voit ainsi confronté à un panorama encyclopédique liant les œuvres, littéraires ou filmiques, les unes aux autres en fonction de parentés thétiques. Jean-Gaston Vandel, pseudonyme derrière lequel se cachent deux romanciers belges auteurs de dizaines de dystopies sur le totalitarisme, côtoie George Orwell, Chantal Montellier (la bande dessinée Shelter market) ou Stanley Kubrick (Orange mécanique). Don Chaffey (Jason et les Argonautes) fraie avec Isaac Asimov (les lois de la robotique) ou Alex Proyas (I, Robot). Dans un chapitre intitulé « On est trop nombreux » figurent un classique comme Soleil Vert, un titre mémorable comme Le Congrès, mais aussi un essai bien plus fragile comme Seven Sisters.

Sans prétendre à une exhaustivité qui ne saurait être qu’illusoire, Jean-Pierre Andrevon évide peu à peu le concept de la dystopie. Il en extrait les caractéristiques communes, les met en exergue et en parallèle, passe d’un médium à l’autre et montre comment les créations artistiques inscrivent à leur frontispice des préoccupations politiques et sociétales majeures. C’est ainsi que Blade Runner, en littérature comme sur écran, s’est intéressé aux intelligences artificielles. Ou que Mad Max s’est penché sur le problème des ressources naturelles. Et que dire de Black Mirror, Her, Alain Damasio, Andrew Niccol ou Harry Harrison ? La dystopie est un avertissement contre l’indésirable, une démonstration des mécaniques complexes qui régissent les sociétés, soit deux points que l’auteur de cette anthologie restitue avec talent.

Anthologie des dystopies, Jean-Pierre Andrevon
Vendémiaire, février 2020, 348 pages

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4

Gentleman Jim : la stratégie du météore

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Figure de proue des films sur la boxe, Gentleman Jim est avant tout un formidable festival de mouvements, de comportements, et d’idées de mise en scène, qui permettent de donner sa pleine mesure au personnage « bigger than life » tenu par Errol Flynn. Sous la houlette de Raoul Walsh le cinéma hollywoodien se fait vivifiant et euphorique.

Synopsis : En 1887 à San Francisco, James J. Corbett n’est pas exactement ce que l’on pourrait appeler un « gentleman ». Modeste employé de banque, il n’a pas sa langue dans sa poche et n’est pas familier des bonnes manières. Celui qu’on surnomme Jim a une passion pour un sport longtemps réservé au milieu huppé : la boxe. A force de persévérance, Jim parvient à intégrer le club Olympique. Il y fait la rencontre de Victoria, aussi belle que hautaine. Celle-ci, décidée à mettre un terme à l’attitude prétentieuse du jeune homme, lui organise un combat sur le ring avec un ex-champion. Contre toute attente, Jim remporte la victoire. C’est le début d’une ascension autant sportive que sociale.

Œuvre de référence d’un sous-genre à part entière, le film de boxe, Gentleman Jim est l’illustration parfaite qu’un biopic, pour être bon, doit davantage relever d’une démarche artistique que d’une volonté d’être réaliste. En effet, de l’existence de James J. Corbett nous n’en connaîtrons que les grandes lignes (ses origines modestes, son ascension sociale par la force des poings, etc.), le reste est romancé à souhait, que ce soit l’histoire d’amour (filmée à la façon d’une screwball comedy) ou l’univers de la boxe (perçu comme étant le petit théâtre de la vie), afin de n’en retenir que son universalité, cet art de vivre qui a fait d’un sport violent un noble art de la même façon qu’il a transformé un rustre irlandais en véritable gentleman. En creux se pose alors, en toute simplicité et sans naïveté aucune, une question pour le moins essentielle : comment juge-t-on la réussite d’une vie, ou d’un homme ?

Pour tenter d’y répondre, Walsh embrasse son sujet comme il l’a toujours fait, sans détour ni fioriture, en appliquant une méthode dont l’efficacité n’est plus à prouver et qu’il résume lui-même ainsi : « Action, action, action, que l’écran soit sans cesse rempli d’événements. Des choses logiques dans une séquence logique ». Avec lui, tout est dans le rythme et le mouvement, comme l’indique cette séquence introductive qui nous annonce la teneur des réjouissances à venir : le mouvement est omniprésent, s’exprimant aussi bien par le cadre que par les personnages, faisant s’entrechoquer le drame et l’humour, l’action et l’amour, afin de se confondre avec le destin météore de Corbett, dont la folle énergie met en branle l’édifice de certitudes d’une époque où l’on juge l’autre à l’aune de sa classe sociale : un boxeur ne sera pas un gentleman, tandis qu’un gentleman peut devenir un boxeur, dixit le juge Geary…

Un peu à la manière des grands films populaires de l’époque, ceux des Ford, Hawks, Capra et consorts, Gentleman Jim se propose d’illustrer le rêve américain, le mythe du self-made-man, sur un ton certes léger mais qui n’occulte jamais une certaine gravité ou profondeur dans le propos. Ici, on évoque une société sclérosée et arc-boutée sur ses principes, dans laquelle le mépris social est dissimulé par les convenances et les bonnes manières. Le grand mérite de Walsh sera d’exploiter pleinement le scénario signé par Horace McCoy afin d’établir un portrait aussi caustique que réaliste de cette société américaine. Son sens de la rythmique lui permettra d’ailleurs de confronter avec pertinence les différentes représentations sociales, que ce soit en jouant sur l’imagerie véhiculée par la boxe (on passe des quartiers populaires, où la boxe est synonyme de brutalité et de combats clandestins, aux clubs mondains dans lesquels elle devient subitement autorisée et distinguée), ou sur les subtilités du langage (les échanges avec Victoria laissent transparaître son mépris pour le franc-parler de Corbett ; le titre de gentleman, qui lui est attribué, est avant tout ironique…).

Un mouvement walshien qui va surtout faire émerger deux façons totalement antagonistes d’aborder l’existence : celle du repli sur soi et celle de l’ouverture au monde, celle des nantis avec celle de Corbett. Bien sûr cette opposition est un peu facile et archétypale, mais Walsh va éviter bons nombres de lourdeurs en jouant simplement sur le pouvoir évocateur du mouvement. Ainsi, l’élite sera perçue comme un monde presque atone dans lequel on tourne en rond comme on cultive l’entre-soi (les mêmes visages se croisent inlassablement dans les mêmes clubs ou réceptions) et où les corps sont las et fatigués (la séance d’entraînement entre ces vieux messieurs ventripotents est, en ce sens, tout à fait délicieuse). Tandis que Corbett, au contraire, va exprimer son goût de vivre à travers sa fougue débordante. Une impression superbement véhiculée par Errol Flynn lui-même, dont la silhouette élancée et l’énergie sied à merveille au personnage. Mais également grâce à la mise en scène de Walsh et surtout sa manière très « vivante » de filmer les matchs de boxe : plutôt que de miser sur le réalisme (la difficulté des combats, les coups encaissés…), il exalte la vivacité de Corbett (en montrant son jeu de pieds ou son sens de l’esquive), faisant ainsi triompher l’élégance sur la brutalité.

Élégant, fougueux et éternellement victorieux, le personnage incarné par Flynn agace les nantis et pourrait également nous irriter si son portrait n’était pas agréablement saupoudré d’un humour bon enfant. Notre sympathie à son égard grandit tout au long du film car Walsh n’hésite pas à se moquer gentiment de ce héros plus que parfait : on rit de son narcissisme « cristiano ronaldolesque » avant l’heure, de sa façon de se recoiffer entre deux rounds ou de se pavaner en tenue chic lors des repas de famille ; tout comme on rit de cette classe populaire qui joue du bourre-pif en toute convivialité… Mais si on rit de cet homme trop poseur, c’est pour mieux applaudir le gentleman lorsque celui-ci se révèle : au fil des matchs, Corbett fait preuve d’humilité (l’hommage au champion déchu) et gagne ainsi les faveurs de l’être aimée. Un dénouement cousu de fil blanc, diront les esprits chagrins, mais qui fait mouche grâce notamment à cette caméra qui a su concilier les élans du cœur avec ceux de la pudeur.

Gentleman Jim : Bande-Annonce

Gentleman Jim : Fiche Technique

Réalisation : Raoul Walsh
Scénario : VincVincent Lawrence, Horace McCoy d’après l’autobiographie The Roar of the Crowd de James J. Corbett
Photographie : Sid Hickox
Musique : Heinz Roemheld
Production : Warner Bros. Pictures
Genre : film biographique
Durée : 104 minutes
Date de sortie : 09 juin 1948 (France)

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4.3

Pinocchio de Matteo Garrone : l’art de la féerie baroque

Au pays des merveilles. Après la fresque baroque Tales of Tale, Matteo Garrone poursuit le travail dans cet univers si particulier avec l’adaptation du conte Pinocchio de Carlo Collodi. Un pari osé du fait des nombreuses adaptations depuis le Disney de 1940. Avec le cinéaste italien, ce Pinocchio livre peut-être son visage le plus singulier, mais peut-être aussi le plus beau. Une prise de risque salutaire récompensée par un immense succès en Italie.

Depuis 80 ans, c’est dire si le mythe de Pinocchio a été usé à toutes les sauces par le septième art. De la version de Disney en 1940 à l’adaptation par Roberto Begnini en 2003 en passant par diverses adaptations américaines médiocres. Relever ce défi était de taille, surtout pour ce qui est d’arpenter un imaginaire inscrit dans la conscience collective comme une œuvre culte.

Féerie baroque fascinante

Fini les mafieux en slip sur la plage (Gomorra) et les toiletteurs pour chien en galère (Dogman). Cette nouvelle adaptation du conte Pinocchio renvoie directement au chemin entrepris par Matteo Garrone dans Tales of Tale. Notamment dans tout ce qui touche le travail vers le surnaturel et le fantastique. Il explore ainsi la noirceur des contes pour enfants dans un univers formellement très riche. Le film sait surprendre alors le spectateur et ses attentes. Avec un ton initial attendu qui lorgne vers un réalisme magique – renvoyant notamment à ce qu’a pu faire un Steven Spielberg sur son E.T – l’œuvre de Garrone a la bonne idée de l’abandonner progressivement. Au meilleur des moments, le film bascule alors dans une féerie baroque visuellement inspirée et profondément déroutante. Pinocchio prend alors les airs d’une ballade étrange et inquiétante, n’ayant plus aucune frontière, et qui fourmille d’idées.

Dans cette œuvre qui a du style et de l’audace, se trouve un rapport à son territoire et son patrimoine cinématographique. En fuyant le principe de la féerie classique et mondiale, le film retrouve une italianité touchante. La beauté des campagnes italiennes se mêlant à un héritage bercé par les films de Fellini, Comencini, Risi, Monicelli. Mais pas seulement : « La préparation du film fut l’occasion d’un voyage dans l’Italie paysanne de la fin du XIXe siècle, à travers les photos d’Alinari, la peinture, les peintres Macchiaioli, les grands illustrateurs, comme Enrico Mazzanti. » souligne Matteo Garrone, dans un entretien effectué pour la presse.

Begnini magnifique

Un sens de la comédie et de la fantaisie illustré dès son introduction par la douceur comique et burlesque générée par le génie Roberto Begnini. Un retour aux sources pour l’acteur italien, sous forme de joli clin d’œil, huit ans après son dernier film (To Rome With Love de Woody Allen) mais aussi et surtout 18 ans après sa propre adaptation du conte de Pinocchio. Sous les traits de Gepetto, il est bouleversant d’humanité et de simplicité. Il est accompagné par une distribution très bien sentie et incarnée, passant de la française Marine Vatch (Jeune et jolie) à Maurizio Lombardi, Davide Marotta ou encore Marcello Fonte (Dogman).

À l’heure où Disney vient d’annoncer la mise en chantier de son remake-live Pinocchio par Robert Zemeckis, et que Guillermo del Toro peaufine sa version en stop-motion pour Netflix, celle de Matteo Garrone sonne comme une parenthèse heureuse et enchantée dans l’univers aujourd’hui grandement aseptisé de l’Entertainment mondial. Profitons-en.

Synopsis : Adaptation du conte de Carlo Collodi par Matteo Garrone.

Fiche technique – Pinocchio

Réalisateur : Matteo Garrone
Scénario : Matteo Garrone
Casting : Roberto Begnini, Federico Ielapi, Gigi Proietti, Marine Vacth
Distributeur : Amazon Prime Video
Durée : 2h 05 minutes
Genre: Famille, Fantastique
Date de sortie :  4 mai 2020

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3.5

Rétrospective Studio Ghibli : Princesse Mononoké, ou la reconquête de l’équilibre

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Génie du dessin et de la poésie, avant-gardiste du féminisme et de l’écologie, Hayao Miyazaki a révolutionné l’animation japonaise en lui insufflant un souffle nouveau. Princesse Mononoké, par bien des aspects, représente le couronnement de son travail effectué depuis tant d’années au sein du studio Ghibli.

Synopsis : Ashitaka, un jeune guerrier japonais, affronte un sanglier géant et furieux qui attaque son village. Il tue la bête, mais se retrouve atteint par un mal mystérieux. Sur le conseil des sages, il part vers l’Ouest, à la recherche de ce qui a transformé l’animal en démon. Au cours de son périple, il rencontre San, la Princesse Mononoké, qui vit avec les loups. Ashitaka apprend que les humains sont à l’origine de tous ces maux, car ils détruisent la forêt, qu’ils exploitent pour alimenter leurs forges.

Face au chaos, aux maux profonds et sournois qui pourrissent notre quotidien, que peut faire le cinéma si ce n’est éveiller un tant soit peu les consciences. Une noble intention dont la réalisation se heurte, hélas, à un problème majeur : comment mettre en images un hymne à la vie et à la tolérance sans verser dans la pure naïveté ou la mièvrerie, dans la simple fable enfantine ? En faisant preuve d’intelligence et de subtilité, sans doute, à l’instar de Hayao Miyazaki dont les films d’animation s’adressent à tous les individus, quelle que soit leur génération ou leur culture. Une détermination que Princesse Mononoké concrétise à merveille, conciliant la complexification du propos avec la nécessité de donner chair à un univers sensible.

Que ce soit d’un point de vue esthétique ou conceptuel, Princesse Mononoké a tout du film somme. Dès le début des années 80, en effet, Miyazaki avait ce film en tête mais ne put le réaliser faute de moyens. Il dut passer par la confection de Nausicaä de la vallée du vent, en manga puis en film d’animation, pour poser les bases de son futur chef-d’œuvre : équivocation des personnages, du propos, etc. Ainsi, il s’extirpe de tout manichéisme, et invite son spectateur à poser un regard lucide aussi bien sur le monde que sur lui-même. Une approche que le personnage éponyme résume fort bien : la Princesse Mononoké, San, en faisant la jonction entre le monde de l’Homme et de l’animal, entre “l’esprit de la vengeance” et le désir de vie, est la preuve que nous sommes autant la cause que le remède à nos problèmes.

C’est d’ailleurs ce que les premières minutes du film suggèrent subtilement, à travers le personnage d’Ashitaka et la quête qui lui est dévolue : en considérant l’autre comme son simple antagoniste (le “démon” Nago), il est gagné par une haine (auto)destructrice (symbolisée par une tache grandissant le long de son bras). Son salut, dès lors, ne peut passer que par la découverte de “l’autre” et de sa complexité, du monde et de son ambivalence… C’est le principe du Yin et du Yang que Princesse Mononoké se propose d’illustrer, en rappelant que seul l’équilibre entre les contraires permet la paix avec les autres ou avec soi-même.

Le grand mérite de Miyazaki, ainsi, sera de sonder la question de l’altérité à travers un récit délicieusement aventureux, nous donnant à chaque fois autant à voir qu’à penser. Quelles que soient les épreuves endurées, les confrontations éprouvées (les Hommes contre les animaux, la modernité contre la nature, etc.), la rencontre avec “l’autre” sera toujours source d’ouverture d’esprit : si les animaux représentent un danger pour l’homme, ils ne font que réagir à la déforestation commise par ces derniers ; si les forges menacent le milieu naturel, elles sont également synonymes de refuge ou de seconde chance pour les exclus (les anciennes prostituées, les lépreux) …

De même, les différents personnages rencontrés seront autant d’illustrations de la notion d’ambivalence (les animaux ont des inclinaisons humaines, Dame Eboshi est aussi bien une guerrière qu’une protectrice, etc.). On le comprend bien, c’est l’équilibre entre les contraires qui permet l’harmonie, offrant au monde sa survie et à l’individu sa potentielle sérénité (l’apaisement des souffrances, la découverte de l’amour…).

Une recherche d’équilibre, un désir d’harmonie, qui s’affirme également et avant tout par un univers graphique fortement évocateur. L’image, en effet, dès les premiers instants, sera chargée d’exprimer le lien tacite qui relie entre eux les différents éléments constitutifs du monde : la haine prend la forme d’une substance visqueuse qui suinte du corps de Nago, entache les êtres et la nature environnante, avant d’envahir totalement l’écran ; l’empathie, au contraire, se matérialise par un bain de lumière protecteur, par des ondes de surface qui unissent l’homme et l’élément aqueux…

Miyazaki, en revendiquant clairement ses références philosophiques et culturelles (le shintoïsme, l’animisme), nous expose ainsi sa vision du monde : “Moi, et les biotopistes que je fréquente, considérons que si cet arbre ou ce poisson se trouve à cet endroit, il faut le laisser vivre où il est. Il n’y a pas d’ordre à imposer aux êtres vivants. Nous respectons la nature telle qu’elle est, et pas telle qu’elle devrait être. Nous nous rapprochons de la doctrine de Gaïa, “ la Terre nourricière “, selon laquelle il n’existe pas de différence entre le vivant et le non-vivant, la Terre et les animaux”. Une vision que le cinéaste concrétise esthétiquement, poétisant la fragile symbiose (la magnificence de la forêt, véhiculée par l’alternance des plans et le jeu sur les luminosités, l’harmonie naturelle qu’expriment les Kodamas…), figurant l’instabilité ou l’harmonie par la présence d’un fluide commun à toutes choses.

Rompre ce lien, c’est se couper de la nature, c’est prendre le risque de basculer dans le chaos. Une idée suggérée une nouvelle fois par la finesse graphique de l’auteur, lorsqu’il évoque la “folie” de l’Homme enferré dans sa modernité (les pics entourant la forge sont synonymes de ruptures, les paysages arides environnants vont renforcer le sentiment de perdition). Mais rompre ce lien, c’est également se couper de sa nature, c’est prendre le risque de perdre ses propres racines.

Les préoccupations écologiques se doublent alors d’une vraie réflexion identitaire, comme l’indique clairement Miyazaki : “Si l’on détruisait la nature, on perdrait la dernière fondation de l’esprit japonais”. Même si la question de l’identité sera plus amplement explorée par Le Voyage de Chihiro, Princesse Mononoké l’aborde également avec tact et poésie, comme lors de cette dernière partie qui voit le Dieu Cerf perdre sa tête : l’équilibre naturel s’effondre, le chaos submerge aussi bien la forêt que les villes. C’est seulement en retrouvant son intégrité, identitaire et culturelle, que le Japon pourra reconquérir son équilibre.

Face à la condition moderne japonaise, à la difficulté d’entamer un dialogue avec le passé, le cinéma apparaît comme un révélateur utopique, un moyen par lequel on peut concevoir un équilibre. En ce sens, la réussite de Princesse Mononoké est flagrante, en imaginant la réconciliation de l’Homme avec son milieu, avec lui-même, avec ces liens qu’il croyait définitivement perdus.

Princesse Mononoké : Bande-Annonce

Princesse Mononoké : Fiche Technique

Réalisation : Hayao Miyazaki
Scénario : Hayao Miyazaki
Photographie : Atsushi Okui
Musique : Joe Hisaishi
Production : Studio Ghibli, Tokuma Shoten, Nippon Television, Dentsu Music and Entertainment, Nibariki
Genre : animation, aventure, drame, fantasy
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 12 janvier 2000 (France)

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4.5

Le Temps du Châtiment s’impose chez Rimini Editions

Les Editions Rimini nous proposent de voir un film rare, Le Temps du Châtiment. Deuxième réalisation de John Frankenheimer pour le cinéma (après une carrière déjà importante à la télévision), le film s’inscrit avec intelligence et émotion dans le cadre des drames sur la délinquance juvénile.

Nous voilà dans un quartier pauvre et délabré de New York (on apprendra par la suite qu’il s’agit de Harlem). Tout semble calme jusqu’à ce que trois jeunes personnages entrent dans le champ. Par leur démarche, par la musique qui les accompagne, par les cadrages et le montage, on comprend tout de suite qu’il s’agit de personnages dangereux. Ce qui sera très vite confirmé : ils renversent tout sur leur passage, bousculent femmes et enfants, et sortent des couteaux à cran d’arrêt, dont ils se serviront pour assassiner un jeune homme.
Le début du film est fulgurant. Il cloue littéralement le spectateur sur son siège. Et si le rythme se calme par la suite, Le Temps du Châtiment restera suffisamment dense pour nous passionner tout du long.
Car le film va se plaire à approfondir tous les aspects de l’affaire, sans céder à la facilité, au pathos ni à un manichéisme primaire. Hank Bell, l’assistant du procureur (joué par un Burt lancaster absolument impeccable) va mener une enquête à charge dont le but initial est clairement affiché : obtenir une condamnation à mort. La tentation de la justice comme vengeance restera présente tout au long du film. Cette scène d’ouverture, avec la marche des tueurs qui aboutit à ce déchaînement de violence, n’est pas sans rappeler des scènes typiques des westerns. La mère de la victime résume toute cette ambiguïté : elle dénonce les Etats-Unis comme un pays violent et inhumain, tout en réclamant elle-même plus de violence (elle propose de faire aux tueurs la même chose que ce qu’ils ont fait à son fils).
Le fait que le film se déroule à Harlem est très significatif. Les premiers plans nous montrent des rues délabrées, encombrées de détritus et de gravas, symboles forts d’une société dont la morale est en ruines. Car le film pose clairement la question : cette jeunesse délinquante n’est-elle pas à l’image de la société américaine dans son ensemble ? Ou, comme on l’entend lors d’une conversation entre Hank Bell et son épouse, est-ce que Harlem est dangereux parce qu’il y a ces jeunes criminels, ou alors sont-ils devenus de jeunes criminels parce qu’ils ont grandi dans un Harlem dangereux ?

Le Temps du Châtiment reprend certains procédés du film noir. Ici, l’enquête ne sert pas à savoir qui est le coupable, puisque nous les connaissons dès le début. Mais plus l’enquête avance, plus nous en apprenons sur la société occupant les rues de Harlem, et plus la question de la morale prend une place prépondérante dans le débat. Morale des criminels, mais aussi morale de la victime et même celle de Hank Bell.
Le film va devenir très déstabilisant puisqu’il montre à quel point la justice, étant pratiquée par des êtres humains, reste forcément soumise aux émotions, aux passions, au vécu de ceux qui la font. Ainsi, tout au long du film, on comprend que l’enquête, si elle avait été menée par quelqu’un d’autre que Hank Bell, aurait été différente. Bell est profondément impliqué dans une histoire qui le replonge dans son passé, un passé trouble où l’on devine qu’il n’a pas été loin de faire lui aussi partie d’une de ces bandes qui s’approprient la rue. Sa connaissance intime de la mère d’un des délinquants joue aussi forcément un rôle dans cette histoire et influe le cours de l’enquête.
Ainsi, en plus du polar et de l’aspect social, Le Temps du Châtiment découvre un côté psychologique dans la description de son personnage principal. Hank Bell est rattrapé par son passé, ses anciens réflexes affleurent encore sous le vernis du respectable homme de loi.
Avec intelligence, le déroulement du film prend le contre-pied du fonctionnement habituel du polar. Au début, nous savons avec certitude qui sont les criminels, mais plus le film avance, plus le doute s’installe. A travers Le Temps du Châtiment, John Frankenheimer interroge notre conception de la justice et dresse le portrait d’une société qui laisse sa jeunesse dériver. Le film ne prend aucun parti, mais sa mise en scène proche du documentaire fait souvent froid dans le dos dans sa manière de mettre à nu les défaillances de la société.

Le film est présenté dans une très belle copie qui rend un juste hommage aussi bien à l’image qu’au son. Côté compléments de programme, les Editions Rimini nous proposent un entretien avec un professeur de cinéma, qui présente la carrière de John Frankenheimer. C’est ici l’occasion de se pencher à nouveau sur un cinéaste très sous-estimé qui pourtant a signé quelques très grands films, du Prisonnier d’Alcatraz au Train, en passant par Sept jours en mai (tous les trois avec Burt Lancaster) ou le très bon et mal-aimé French Connection II. Christian Viviani rappelle très justement le rôle qu’a joué la télévision dans la carrière de Frankenheimer.
En plus de cet entretien fort instructif, l’édition nous propose aussi un livret de 28 pages, Graine(s) de violence, dans lequel Christophe Chavdia revient sur la naissance du film lui-même.
Tout un écrin très intéressant qui accompagne ce fort beau film, que l’on a ici l’occasion de découvrir.

Caractéristiques du Blu-ray :
Durée : 102 minutes (Blu-ray).
Images : noir et blanc, 1920 X 1080 HD, 1.75, 16/9
Son : anglais mono DTS HD, français mono DTS HD
Sous-titres français
Compléments de programme :
Le Nouvel Hollywood de John Frankenheimer, entretien avec Christian Viviani (16 minutes)
Graine(s) de violence, livre de 28 pages rédigé par Christophe Chavdia

Le Temps du Châtiment : bande annonce

Interview : Lefkes ou le spleen en musique

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Prenez Alain Bashung, Black Mirror, Virginie Despentes et un peu de Sophie Hunger, mélangez tout. Ajoutez-y une pincée de spleen à la Baudelaire. Vous obtenez l’étonnant groupe pop franco-allemand Lefkes. Un nom inspiré par un village de l’île de Paros et une rencontre avec Fabrice Lucchini. Il n’en fallait pas moins pour interviewer Anne-Claire Bondon et parler féminisme, musique, cinéma…

A travers l’interview d’Anne-Claire Bondon, nous partons en terres musicales, féministes, mais aussi de cinéma. Elle est secondée dans son œuvre musicale, après la séparation du groupe Ex Nihilo Vox en 2016, par Philipp Leu, « ancien guitariste chanteur du groupe de pop allemand Fertig, Los! » comme on peut le lire dans la description faite par le groupe lui-même sur sa page Facebook.

Leur musique est loin des sentiers battus. Lefkes à travers la voix d’Anne-Claire nous fait voyager. Les textes sont autant de récits d’un être humain déroutant, perdu, habité qui refuse les cases assignées. Au hasard des cinq titres, nous rencontrons un Voyageur solitaire, un Astre invisible, la Lumière du soir, des Nomades et surtout Le Monde infini. Cet endroit où il n’y a « pas de haine et pas de combat ». Un monde parallèle, qui fait appel volontiers à tout un imaginaire de littérature utopique ou dystopique, mais aussi cinématographique, qui nous enchante. Un monde entier qui s’ouvre à nous, les portes d’un monde fermé et perdu où l’on ne peut plus rêver. Heureusement qu’il y a la musique.

En résumé, Baudelaire a inventé le spleen dans sa poésie, Lefkes l’a déployé dans sa musique. Les textes de ce duo franco-allemand de pop française sont comme mus par une voix qui va droit au cœur, à l’intellect aussi. Tout y est sauvage, déconstruit, dystopique. On y découvre une Femme approximative (c’est le titre de leur premier EP) à la voix envoûtante, loin des canons habituels. Une voix portée par Anne-Claire Bondon donc à laquelle nous avons posé quelques questions. Imprégnée par cette musique qui parle à l’âme avant tout, et qui vient de s’offrir des remix qui en plus parlent au corps, l’interview a été menée par une fan de la première heure.

La Femme approximative, Le Monde infini …. Autant de titres qui dessinent un être humain en mouvement, jamais figé et surtout pas bloqué dans des cases. C’est une idée défendue par Lefkes ? Qu’est-ce que les textes cherchent à nous dire du monde qui nous entoure ?

Anne-Claire : Je crois que la musique de Lefkes, c’est une musique du spleen, du vague à l’âme, d’une rêverie mélancolique et nomade mais c’est aussi une musique qui traduit l’envie d’échapper à un monde de moins en moins onirique. Le texte exprime souvent le mal-être d’une femme piégée dans un monde trop étroit où se joue une lutte constante entre ses aspirations, ses rêves de liberté, de justice, et la rudesse du monde extérieur qui la ramène sans cesse à ce qu’elle est, une femme perdue dans le flot et la multitude. La musique de Lefkes c’est l’histoire de cette lutte entre une intériorité fragile et un monde écrasant de contrainte et de violence. Et c’est une ode au mouvement, au changement bien sûr il n’y a rien de pire que d’être figée. Le texte essaie toujours de communiquer quelque chose de très sincère en tout cas, je n’ai jamais écrit un seul texte avec une idée en tête en me disant « tiens je vais écrire sur ça, c’est original », je pars toujours d’un sentiment furtif et banal qui m’a traversé et j’essaie de mettre un mot ou deux dessus pour commencer.

Au temps d’Ex Nihilo Vox (votre premier groupe), on entendait derrière des titres comme 1984 une influence littéraire voire dystopique. Quelles sont les influences de Lefkes pour La Femme approximative ?

Oui ma passion pour l’utopie et la contre-utopie ne m’a jamais quittée ! Je crois que Le Monde infini fait vraiment écho à 1984 d’Ex Nihilo Vox. Il y a quelque chose qui m’a toujours fascinée dans la possibilité d’imaginer des mondes qui ne sont pas régis par les mêmes principes, ou les mêmes lois que le nôtre. Je me souviens qu’après avoir fini Le Meilleur des mondes d’Huxley, je ne savais plus très bien ce qui était dystopique ou non. J’aime bien cette remise en question permanente que permettent les contre-utopies, cette fine limite entre les notions de bien et de mal, d’intérêt général et d’intérêt particulier qui est tout à coup bousculée. Après je me suis beaucoup nourrie de poésie surréaliste, de lecture et de musique ces dernières années, et je pense que tout ça a contribué à enrichir ma façon d’écrire et de composer.

Beaucoup d’images mentales, mais aussi très cinématographiques sont créées à l’écoute de vos titres, notamment Le Monde infini (un vrai court métrage en chanson !), Lefkes a-t-il des influences ciné ?

Oui totalement ! Philipp et moi on est tous les deux fans de science-fiction, donc on commence régulièrement nos répétitions ou nos sessions de composition par une petite update séries, Game of Thrones, Black Mirror, Stranger Things, Dark, et autres…On est vraiment inspirés par l’esthétique visuelle des années 80/90, il y a quelque chose de très mystérieux, de très brumeux dans ces atmosphères à la Spielberg qui nous parlent à tous les deux.

Côté long métrage, dernièrement j’ai été assez bouleversée par Portrait de la jeune fille en feu. J’étais mutique en sortant du cinéma, ça faisait longtemps qu’un film ne m’avait pas autant émue. Parasite aussi m’a totalement conquise, l’aspect social et le scénario rocambolesque, l’atmosphère pluvieuse tout y était ! On est déjà sur beaucoup de projets avec Lefkes en ce moment mais j’aimerais beaucoup voir Le Monde Infini en version animée… à suivre !

La femme approximative, peut-être est-ce une héroïne, une actrice de cinéma en particulier ?

La Femme approximative, ça pourrait être Lisbeth Salander, c’est Daria, c’est Phoebe Waller Brigde. Je pense que l’héroïne de Fleabag est une femme approximative merveilleuse, elle va où son instinct l’emmène, elle traîne son lot de casseroles, de ratés, de déboires amoureux mais elle assume. Elle s’empare sans sourciller de traits de caractère historiquement associés au masculin : l’humour, l’hyperactivité sexuelle, le cynisme parfois aussi. Elle souffre de solitude mais elle n’est pas prête à se caser avec le premier venu, à compromettre sa liberté, puis parfois au détour d’une rencontre elle vit quelque chose de terriblement singulier qui justifie son cheminement cabossé, son errance sentimentale. La Femme approximative je la vois un peu comme ça, elle ne cherche pas à reproduire un schéma de vie qu’on lui vend comme parfait et normal, elle ère ici et là, elle oscille entre de grands mouvements de désespoir et des moments d’émerveillement inattendus, elle cherche à trouver son propre équilibre dans un monde parfaitement givré.

Plus largement, allez-vous réaliser des clips ?

Nous devons tourner le clip de Chanson pour un voyageur solitaire d’ici une semaine ou deux. On est en train de finir la préparation avec le réalisateur Julien Nisse, qui avait notamment fait quelques captations pour François and the Atlas Mountain. On aime les mêmes univers visuels donc on a tout de suite bien accroché.

Cette femme approximative et le plus souvent libre, nomade, est-elle un peu féministe ? Comment vivez-vous les petites révolutions qui se jouent dans le monde de l’art actuellement pour les femmes ? On pense notamment au podcast Les couilles sur la table (diffusé sur Binge Audio) et à son émission consacrée au machisme dans le monde de la musique…

Cette femme approximative elle est 200% féministe je dirais. Quand j’ai commencé la musique avec Ex Nihilo Vox on était l’un des rares groupes de rock en France qui était majoritairement composé de femmes et on a eu le droit à mille commentaires misogynes « c’est vous le groupe de gonzesses ? », « faudrait que vous soyez un peu plus sexy si vous voulez réussir », « le rock c’est plutôt un truc de mecs non ? » et j’en passe. Aujourd’hui les choses ont quand même bien changé, il y a beaucoup plus d’artistes féminines dans le rock et dans la pop. Mais les groupes restent majoritairement masculins, il n’y a qu’à voir les studios de répétitions à Paris, je suis souvent l’une des rares femmes perdues dans une marée de musiciens barbus (au moins il n’y a pas la queue aux toilettes.…). Il faut offrir des batteries aux petites filles, des guitares électriques, des basses je ne sais pas ! Mais je pense que cette culture musicale, ce rapport à l’instrument il doit être beaucoup plus précoce s’il on veut que les femmes s’imposent davantage dans une industrie majoritairement masculine.

Il y a des artistes qui m’inspirent énormément comme Mademoiselle K, St Vincent qui est une guitariste incroyable et une compositrice géniale, Sophie Hunger que je vénère, les groupe Warpaint, Savages qui font une musique remarquable, toutes ces artistes qui maîtrisent leur composition, qui sont des musiciennes hors pair capables de passer du piano à la guitare, ce sont de vraies role-model, et elle doivent inspirer des générations entières de jeunes femmes et de petites filles à former des groupes de rock, de pop, de reggae, de jazz, et autres.
J’ai écouté plusieurs podcast des couilles sur la table, j’ai été marquée par l’intervention de Virginie Despentes que j’ai trouvée criante de vérité. A chaque phrase je me disais « mais oui ! elle a raison ! ». C’est libérateur cette parole féministe/féminine qui s’installe dans l’espace publique, il faut que l’énergie générée par #metoo continue de faire son chemin, car malheureusement la route est encore longue en matière d’égalité homme/femme.

D’ailleurs, comment se passe la production d’un EP, est-ce facile de produire de la musique à une échelle moindre que celle de l’industrie musicale aujourd’hui ?

Cet EP il a été assez simple à produire parce que Philipp maîtrise très bien la production, il s’est formé pendant plusieurs années dans des workshops aux 4 coins de la planète donc même si ça peut toujours être mieux évidemment, on était quand même très heureux du résultat de ce premier opus. Produire n’a jamais été aussi facile qu’en 2020, ce qui est difficile c’est de trouver de la visibilité au milieu de milliers de groupes qui eux aussi veulent gagner en popularité, en écoute. C’est la guerre du clic qui est rude !

Et l’avenir de Lefkes … Des concerts ? Un remix de certains titres apparemment … ?

Nous venons de sortir deux titres remixés par le DJ allemand Fernheim. J’aime beaucoup ces remix, c’est l’occasion de redécouvrir un titre sous un autre angle tout en gardant l’esprit minimaliste de Lefkes. Sinon dans les mois à venir, vous pourrez découvrir le clip de Chanson pour un Voyageur Solitaire, de nouveaux titres, de nouvelles collaborations, de nouvelles dates, ça bouge beaucoup en ce moment, mais on vous en dit plus très vite !

Lefkes : Le Monde infini, extrait de l’EP La Femme approximative

Les origines du vampire en littérature

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Figure mythique connue de tous, le vampire est devenu un symbole dans les arts. Revenons ici à ses origines en littérature.

Définitions et historique

Si aujourd’hui on connaît tous le vampire comme une créature maléfique qui suce le sang de ses victimes jusqu’à ce que mort s’ensuive, cette vision de la bête n’a pas toujours été la même. Revenons sur ses différentes définitions et sur ses différentes apparitions dans les journaux.

La première apparition du mot « vampire » en France remonterait vraisemblablement à l’année 1732, dans le journal Le Glaneur, historique, moral, littéraire et calotin. Cependant, ce n’est pas la première apparition du mot dans un texte puisque en l’année 1725, comme le relève l’historien Antoine Faivre, on le retrouve dans un journal allemand sous le nom de « Vanpir ».

La première définition du mot vampire, en tout cas en France, se trouvant dans un dictionnaire date de 1752, dans le Dictionnaire de Trévoux (écrit par des jésuites). Il renvoie à la définition du mot « stryge » car, comme il est écrit, « c’est la même chose ».

Stryges s.m.: « nom donné à ces corps morts qu’on trouve en Russie, qui, dit-on, ne pourrissent point, et que l’on voit dans leurs cercueils, rubiconds et flexibles, quoiqu’il y ait longtemps qu’ils soient morts. [On rapporte que] le Démon suce et tire des corps des personnes vivantes, ou des bestiaux, du sang, et le va verser dans ces cadavres : ce qu’il fait quelquefois en telle quantité, qu’ils nagent dans leurs cercueils, et qu’on leur voit sortir le sang par la bouche, le nez et les oreilles. On dit que c’est ordinairement la nuit que le Démon fait ce personnage, et que c’est toujours aux parents ou amis du mort qu’il s’adresse ; qu’il les embrasse, les serre, et leur représente l’image du mort, et qu’à force de les sucer et de leur tirer du sang, il les affaiblit si fort, qu’ils sèchent, maigrissent, et meurent à la fin. Cette persécution durerait jusqu’à la dernière personne de la famille, si l’on n’y donnait ordre. Cela se fait en coupant la tête et ouvrant le cœur des Stryges, dont on a vu l’image pendant la vexation. On ramasse le sang qui en sort par abondance ; on en fait du pain avec de la farine : on en mange, et l’esprit ne revient plus. »

Elle est traitée comme un fait historique, car à l’époque le mythe vampirique était très présent dans les légendes urbaines. Ce n’est pas étonnant car quelques années avant, en 1725, le premier cas de « vampire classique » était relaté dans la presse viennoise ! En effet, le journal Das Wienerische Diarium écrit qu’un homme décédé, Peter Plogojowitz, du village de Kisilova, en Serbie, serait revenu d’entre les morts pour attaquer neuf personnes. Celles-ci auraient déclaré qu’il leur aurait serré le cou en apparaissant dans leur sommeil, et elles seraient toutes mortes des suites d’une maladie. La définition donnée par le Dictionnaire de Trévoux correspond donc bel et bien aux cas de vampirisme qui se seraient déroulés à plusieurs moments de l’histoire. Il y en a eu plusieurs, dont la plupart en Serbie. Il semblerait donc que les légendes autour de cette créature maléfique soient d’origines slaves. Pas étonnant donc que l’un des plus fameux livre autour du mythe vampirique, Dracula, se déroule en Transylvanie !

Il apparaît, lorsque l’on regarde cette définition, qu’il y a une confusion entre les « stryges » et les « vampires ». Ce n’est plus le cas dans le Dictionnaire historique du Moreri de 1759. D’ailleurs elle colle à celle donnée par le Dictionnaire de Trévoux de 1771. Dans ces deux cas, le vampire est un mort qui suce le sang des vivants alors que les « stryges » sont des corps morts dans lesquels le Démon verse le sang qu’il a sucé aux vivants. Cette définition servira de référence dans les récits de fiction.

Aux origines du vampire dans la fiction littéraire

L’un des premiers textes de fiction autour du thème du vampirisme est un poème de l’auteur allemand Heinrich August Ossenfelder, intitulé « Der Vampir » et datant du 25 Mai 1748. N’existant pas de traduction française, nous vous mettons le texte originel en langue allemande et sa traduction anglaise.

Mein liebes Mägdchen glaubet
Beständig steif und feste,
An die gegebnen Lehren
Der immer frommen Mutter;
Als Völker an der Theyse
An tödtliche Vampiere
Heyduckisch feste glauben.
Nun warte nur Christianchen,
Du willst mich gar nicht lieben;
Ich will mich an dir rächen,
Und heute in Tockayer
Zu einem Vampir trinken.
Und wenn du sanfte schlummerst,
Von deinen schönen Wangen
Den frischen Purpur saugen.
Alsdenn wirst du erschrecken,
Wenn ich dich werde küssen
Und als ein Vampir küssen:
Wenn du dann recht erzitterst
Und matt in meine Arme,
Gleich einer Todten sinkest
Alsdenn will ich dich fragen,
Sind meine Lehren besser,
Als deiner guten Mutter?

My dear young maiden clingeth
Unbending fast and firm
To all the long-held teaching
Of a mother ever true;
As in vampires unmortal
Folk on the Theyse’s portal
Heyduck-like do believe.
But my Christine thou dost dally,
And wilt my loving parry
Till I myself avenging
To a vampire’s health a-drinking
Him toast in pale tockay.
And as softly thou art sleeping
To thee shall I come creeping
And thy life’s blood drain away.
And so shalt thou be trembling
For thus shall I be kissing
And death’s threshold thou’ it be crossing
With fear, in my cold arms.
And last shall I thee question
Compared to such instruction
What are a mother’s charms?

En 1797, toujours dans la poésie allemande, Goethe traite d’une fiancée revenant de la tombe pour visiter son amant, dans La Fiancée de Corinthe. En voici un extrait (traduit par M. Henri Blaze):

L’amour les enlace en des nœuds plus étroits, des larmes se mêlent à leur ivresse ; elle dévore avec fureur les flammes de sa bouche ; l’un dans l’autre seulement se sent vivre. Sa rage amoureuse embrase son sang figé, mais il ne bat point de cœur dans sa poitrine.

Les premiers textes de fiction concernant les vampires semblent être d’origine allemande, mais ce genre de récits ne tarde pas à se diffuser dans toute l’Europe, et plus précisément au Royaume-Uni, berceau des textes fondateurs du mythe vampirique. Pour cause, l’un des textes les plus connus à ce sujet est une nouvelle de John William Polidori, « The Vampyre« , parue en 1819 dans The New Monthly Magazine. Il s’inspire d’un brouillon du poète Lord Byron que celui-ci a écrit lors de son séjour avec le couple Shelley (Percy et Mary, lui auteur de poèmes et elle autrice entre autres de Frankenstein) à la Villa Diodati. Le poète avait déjà abordé le sujet du vampirisme dans son poème Le Giaour, écrit en 1813. La nouvelle fut publiée sous le nom de Lord Byron, dans le but d’attirer l’attention des lecteurs en utilisant sa renommée, mais celui-ci démentira en être l’auteur, ce que fera également Polidori. Le magazine lui en attribue tout de même la paternité.
Son texte s’inspire de la figure du héros byronien, un héros désabusé et malheureux ainsi que sulfureux. Il raconte l’histoire d’Aubrey, riche orphelin anglais qui rencontre un personnage énigmatique, Lord Ruthven, décrit comme un « dépravé » et « dangereux pour la société ». Le narrateur insiste sur « la pâleur mortelle de son visage que ne coloraient jamais ni l’aimable incarnat de la pudeur, ni la rougeur d’une vive émotion. » Pas difficile de deviner que Lord Ruthven n’est autre qu’un vampire ! Cette nouvelle a beaucoup de succès et popularise le mythe vampirique, qui sera repris dans beaucoup d’autres œuvres par la suite.

Comme nous l’avons dit, la popularité des récits vampiriques ne tarde pas à gagner le reste de l’Europe, et surtout la France, où l’on retrouve plusieurs textes, bien avant le Dracula de Stoker qui, encore aujourd’hui, reste l’oeuvre classique par excellence à ce sujet. Parmi les textes français, citons La Morte amoureuse de Théophile Gautier, nouvelle au style magnifique, parue en 1836 dans La Chronique de Paris. Elle ne révolutionne pas le genre mais continue d’instaurer les codes des récits vampiriques, en traitant d’une histoire d’amour entre un prêtre et une courtisane, Clarimonde. On y retrouve la thématique du rêve et des cauchemars, ce qui sera repris par la suite dans d’autres œuvres sur le même sujet.

Toujours en France, en 1851, l’écrivain Jules Barbey d’Aurevilly, dans son roman Une vieille maîtresse, ajoute encore au charme du vampire en lui conférant une identité trouble. En effet, il narre l’histoire d’un homme, un dandy dévoyé, qui tombe amoureux d’une jeune fille chaste, et qui décide donc de quitter son ancienne amante, Vellini, qui est évidemment un vampire.
Elle est décrite comme androgyne, avec « une bouche trop grande, estompée d’un duvet noir bleu, qui, avec [une] poitrine extrêmement plate […], lui donnait fort un air de jeune garçon déguisé. » Elle a donc une identité à la fois féminine et masculine, ce qui sera renforcé par le fait que, dans le roman, elle se déguisera en homme pour servir de témoin à son ex-mari.
Il est intéressant de noter que la figure vampirique ici semble nous échapper, qu’elle est difficile à distinguer. Elle incarne à la fois le « surnaturel du masculin et la séduction du féminin » (selon Maya Hadeh, dans son étude sur la « Mythologie De La Chauve-Souris : Le Vampire Et Ses Avatars Chez Baudelaire Et Barbey D’Aurevilly« ).

Ce jeu de séduction se retrouvera par la suite dans d’autres textes, comme Carmilla de Sheridan Le Fanu, datant de 1872. C’est l’un des plus célèbres romans sur les vampires, qui instaurera ce qu’on appelle d’ailleurs le « vampirisme lesbien ». Cette appellation fait référence à la romance des deux personnages principaux, à savoir la jeune fille vierge, Laura, incarnation de l’héroïne gothique par excellence (toujours très présente dans ce genre de récits) et la mystérieuse Carmilla. L’on peut parler de romance, pourtant dans ce livre leur relation n’est pas franchement établie, elle est surtout décrite de façon sensuelle mais délicate. Par exemple, Laura, la narratrice, parle toujours de son amie en des termes élogieux, notamment de son physique et de son visage « gracieux », et bien-sûr de son teint très pâle.
Leur relation est décrite comme dangereuse car elle est mortifère pour Laura et les autres victimes de Carmilla.

Enfin, comme nous l’avons évoqué, LE livre sur la figure du vampire, celui qui est resté culte, le classique par excellence n’est autre que Dracula de Bram Stoker, qui s’est largement inspiré de son compatriote irlandais, en publiant son récit 17 ans plus tard. Pour parler de son statut, citons ce qu’en a dit Jacques Finné, spécialiste de la littérature fantastique :

Dracula marque un point de départ. Largement exploité par la scène et par le cinéma, il est responsable de la connaissance définitive du vampire par le grand public. Tous les détails concernant sa vie, ses mœurs, sa mort, c’est Dracula qui les a rassemblés, véritable Bible du vampirisme. […] Stoker reprit, bien entendu, les fonds de croyance populaire centrés sur les vampires – bien qu’il eût accentué l’aspect symbolique du mythe, soit la recherche de la vie éternelle et l’obsession de la vieillesse.

Notons que pour écrire son personnage le plus populaire, celui qui a donné au texte son titre, Bram Stoker s’est inspiré d’une personne ayant vraiment existé : Vlad Tepes. C’était un prince roumain du XVème siècle, célèbre pour ses actes de tortures, il était aussi surnommé « Drăculea » et « l’Empaleur ». C’est donc pour cela que l’action du roman se passe en partie en Transylvanie, et c’est ce roman en particulier qui a défini la croyance populaire des vampires habitant dans cette région.

Nous avons évoqué les origines et ce qui a fait le succès des mythes vampiriques, pour conclure nous dirons qu’au XXème et XXIème siècles, ce thème reste largement présent en littérature, et aussi au cinéma. Citons par exemple la saga de films Twilight, et en série de romans, Les Chroniques des Vampires d’Anne Rice, tous largement populaires et qui ont adopté leur propre vision du vampire. Il semble que cette « mode » ne soit pas prête de s’arrêter.

Sources: -Jarrot, Sabine. Le vampire dans la littérature du XIXème au XXème siècle. Editions L’Harmattan, 1999.
-Hadeh, Maya. “Mythologie De La Chauve-Souris: Le Vampire Et Ses Avatars Chez Baudelaire Et Barbey D’Aurevilly ». French Forum, vol.33, no. 1/2, 2008, pp. 37-52

Rétrospective studio Ghibli : le château dans le ciel, enchanté pour toujours

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Dans le ciel flotte un château, vestige d’un royaume légendaire : Laputa. Deux jeunes enfants, Sheeta, poursuivie par des pirates de l’air et Pazu, jeune mineur sont attirés dans une aventure qui, deux ans après Nausicaä de la vallée du vent et sept après Le Château de Cagliostro, réussit une première synthèse venue et à venir de ce qui fera les grandes heures du Studio Ghibli, tout au long de son existence : de l’action, de la féerie et une infinie tendresse qui transpire à chaque plan.

Résumé : Des pirates du ciel, la « bande de Dora », attaquent une forteresse volante ; ils recherchent une « pierre volante » appartenant à une jeune fille, Sheeta, retenue prisonnière. Cette dernière arrive à s’enfuir pour atterrir chez Pazu, un garçon de son âge. Tous deux découvrent qu’ils ont un point commun : Laputa, une île légendaire flottant dans le ciel. Le père de Pazu l’avait vue de ses propres yeux mais personne ne l’avait cru, le laissant mourir de chagrin ; mais Sheeta a cette « pierre volante » qui conduit jusqu’à l’île. Poursuivis par les pirates et le clan de Muska, l’homme voulant se servir de la jeune fille pour parvenir à régner sur ces terres, les deux enfants devront s’entraider pour y arriver avant eux…

On trouvera un résumé détaillé sur l’excellent site spécialisé buta-connection

Bienvenue chez Ghibli

Qui n’a pas rêvé de vivre dans un film d’Hayao Miyazaki ? De tendre la main vers l’écran, de jeter un œil et puis de plonger ? Le charme opère très vite, le trait des personnages s’imprègne dans les esprits, ceux-là même tendant la main vers nos enfances. Nos enfances, oui, pas seulement celles des enfants des années 80, qui avaient déjà eu la chance de croiser sur leurs petits écrans les aventures de Sherlock Holmes que le maître co-réalise avec  Kyousuke Mikuriya de 1984 à 1985, car ses œuvres regardent dans les yeux des enfants intérieurs, de génération en génération. Rare sont les œuvres ayant autant touché à celui-ci, avec autant de talent et de perspicacité.

Un château, des gosses et des méchants

Dans les années 80, tous les cinémas rêvent d’au-delà et de voler dans l’espace. On peut tisser rapidement un parallèle avec Explorers, de Joe Dante, qui avait marqué les esprits par sa folle histoire d’enfance, à la chute trop cynique pour une production d’été. Le Château dans le ciel met en scène les enfants mêmes qui prenaient le pouvoir dans Nausicaä de la vallée du vent, clairvoyants avant tout, où ces enfances qui tiraillaient les esprits de tous les protagonistes du rafraîchissant de Cagliostro. Un château, de l’écologie et des gosses : dès 1986, tous les ingrédients étaient là, et finalement Le Château dans le ciel réussit à rassembler tout ce qui, à droite et à gauche a séduit un jour ou l’autre tout spectateur d’une production Ghibli. Un premier plan iconique, Sheeta flottant dans les airs, portée par une petite amulette. Un jeune héros dépassé mais volontaire, sans rancune, pur dans ses intentions. Des personnages que nos codes occidentaux qualifieraient de Mary Sue, mais épousant à la perfection chaque plan du film. On y croit parce que c’est incroyable, terriblement désuet et en conséquence tout aussi indispensable.

On rit, on vole, on pleure

Depuis les premières années des studios au gros Totoro emblématique, on parle volontiers de fraîcheur et de poésie à tout bout de champ au sujet de cette filmographie si singulière, quand on ne sait pas toujours verbaliser ce qui ramène autant les regards vers ces madeleines de Proust animées. L’enfance, confrontée à des antagonistes plus bouffons que cruels, embarquée dans une aventure dépassant toute imagination, dans la surenchère perpétuelle de merveilleux et de surprises à tout pour décliner en des tonnes de Haïkus cette tendresse matérialisée à chaque plan à l’écran. Qu’on découvre pour la première fois ces cascades farfelues, où les personnages flottent, volent et ne tombent jamais vraiment pour de vrai, qu’un train décolle dans les airs comme un avion avant de dérailler, que nos héros soient menés dans un château flottant, tout semble parfaitement orchestré dans un cheminement hypnotique vers le merveilleux. Et cette ambition folle dès le premier film de la riche histoire de Ghibli nous permet de comprendre plus qu’un film, une philosophie dont Le Château dans le ciel restera la matrice : en route, droit vers le quatrième mur, celui qu’on rêve tous de franchir.

La potion magique

Voir et revoir les productions du studio Ghibli aujourd’hui, en particulier les premières œuvres d’Hayao Miyazaki, qu’on range de manière assez commode du côté de l’oniriste de service, en face du réaliste et regretté Takahata, a de quoi interpeller sur le dosage et la construction de ces histoires et de leur narration. Difficile d’imaginer que ces œuvres puissent découler d’un travail normé, usant et fastidieux, et pourtant les documentaires tournés au sein du très discret studio tendaient à prouver le contraire. Pourtant, dans Le Château dans le ciel comme dans les œuvres à venir, les scenarii opèrent en nourrissant avec une formidable intelligence le besoin d’enchantement. Miyazaki réemploie des dessins et des figures présentes dans Nausicaä, que nous reverrons de nouveau jusqu’au Voyage de Chihiro, à l’image de sa sorcière maléfique. Des motifs qui tournent de film en film, pas en rond, mais dans une trajectoire elliptique qui rappelle que l’enchantement de film en film, dès les premiers pas au sein du studio, tisse une véritable œuvre chorale, une Iliade et l’Odyssée onirique qui semblait connaître dès 1986 son début, son milieu et sa fin.

Hayao au pays des merveilles

Le Château dans le ciel avait ainsi tout de l’œuvre de fin de carrière d’un artiste qui la commençait tout juste pourtant, et il a réussi à porter son auteur en recherche de nouveaux territoires à enchanter, avec un souffle épique qui n’est jamais vraiment retombé. Les films d’Hayao Miyazaki ont en commun les éléments qui en font des œuvres aussi envoûtantes, et ils les ont employés en questionnant toutes les générations et les époques sur leur rapport à la technologie, à l’avenir et aux traces que nous laisseront. Ce film de 1986 a récemment obtenu un fantastique hommage numérique, avec la sortie du dernier opus de Nintendo, Zelda, Breath of the Wild, qui en est le parfait avatar, et reprend le flambeau en prolongeant l’expérience du voyage initiatique dans un univers où les codes narratifs et dramatiques échappent à toute notre usante cohérence.

Encore un écran à traverser ?

Bande-annonce : Le Château dans le ciel

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