De Dreyer à la Hammer : l’héritage cinématographique de « Carmilla »

Bien que précédant Dracula de vingt-quatre ans, Carmilla ne jouit pas de la même notoriété que le roman de Bram Stoker. La nouvelle de l’auteur irlandais Sheridan Le Fanu, œuvre fondatrice du vampirisme lesbien, n’en a pas moins été adaptée à de nombreuses reprises au cinéma, avec une fidélité, une réussite et un sens du bon goût aléatoires selon les cas.

Le Vampyr (1932) de Carl Th. Dreyer est un chef-d’œuvre cauchemardesque où il faut se creuser la tête pour trouver les restes de l’œuvre de Le Fanu, Et mourir de plaisir… (1960) de Roger Vadim est un film à la fois joliment mélancolique et vaguement indolent et The Vampire Lovers (1970), produit par la Hammer, cache mal son manque d’âme derrière une trame narrative plus proche de l’originale et les poitrines généreuses de ses actrices. Retour sur Carmilla et son héritage.

En littérature comme au cinéma, le conte Dracula est sans aucun doute le vampire le plus emblématique de son espèce. Sans le roman de Bram Stoker, Murnau n’aurait jamais réalisé Nosferatu et Bela Lugosi serait resté un inconnu. Plus largement, en matière de vampires, le cinéma a souvent dû aller chercher son inspiration du côté de la littérature. C’est toujours le cas de nos jours : Entretien avec un vampire, Twilight, et même l’inénarrable Abraham Lincoln, chasseur de vampires ont d’abord eu une existence sur papier avant de coloniser les écrans.

C’est également le cas de Carmilla, une longue nouvelle de l’écrivain irlandais Sheridan Le Fanu (1814-1873), parue en 1872, vingt-quatre ans avant Dracula. S’il ne s’agit pas de la première représentation du vampire en littérature, elle provoque toutefois un retentissement alors sans égal. Le cadre de l’histoire n’y est pas pour rien : l’action se passe dans un château perdu au fin fond de la Styrie, en Autriche, dans une région isolée de tout, à proximité d’un château en ruines et d’un cimetière. Romantique en diable, pourrait-on dire. Le Fanu remet au goût du jour de nombreuses légendes concernant le mode de vie du vampire et la manière de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes, mais aussi les étranges symptômes qui s’abattent sur les victimes de la créature…

Carmilla doit aussi beaucoup sa réputation à sa représentation, très osée pour l’époque bien que formulée en termes d’une irréprochable chasteté, de l’homosexualité féminine. Œuvre fondatrice du vampirisme lesbien, le roman de Le Fanu est narré par une jeune femme, Laura, qui témoigne d’une troublante histoire qui lui est arrivée quelques années plus tôt. Vivant seule avec son père, deux gouvernantes et quelques serviteurs, sans voisin ni amie, Laura sort de sa solitude en sympathisant avec une jeune fille prénommée Carmilla, arrivée au château dans des conditions particulièrement étranges : à la suite d’un surprenant accident de voiture à chevaux, une mystérieuse comtesse demanda au père de Laura de bien vouloir héberger sa nièce pendant quelques mois… Bien que différentes à certains égards (Laura est blonde et ingénue, Carmilla brune et dominante), elles descendent toutes deux de la vieille famille Karnstein et sont donc lointainement cousines. D’autre part, elles sont persuadées d’avoir déjà rêvé l’une de l’autre, alors petites filles : la description effrayante et troublante de ce rêve, effectuée par Laura dans le premier chapitre, est un des plus beaux passages du texte.

Laura, consciente que sa nouvelle amie la dévore longuement du regard, est une jeune fille naïve, souffrant de la solitude, trop heureuse d’avoir enfin une compagne avec qui partager ses journées. Carmilla, se montrant rapidement de plus en plus tactile avec Laura, enchaîne les déclarations enflammées. Laura est surprise, gênée, agacée, ne comprenant pas pourquoi son amie se comporte avec elle comme le ferait un jeune homme amoureux. Laura, avec le recul, reconnaît cependant que l’attirance l’emportait sur la répulsion, tout ceci lui semblant « haïssable et pourtant irrésistible ». Si le style d’écriture faussement maladroit adopté par Le Fanu pour sa narratrice n’a pas eu que des admirateurs, on peut a contrario estimer qu’il est parfaitement en adéquation avec son personnage, et que le roman perd de son charme, dans le dernier tiers, lorsqu’il prend la forme d’un long récit raconté par le général Spielsdorf, ami de la famille et oncle d’une jeune fille ayant succombé à une attaque de vampire.

Pour le lecteur contemporain, spécialiste en vampires, les indices sur la véritable nature de Carmilla se multiplient au fil des pages : une dentition acérée, un teint livide, une tendance à se lever très tard et à se promener en pleine nuit, une allergie à la chrétienté, la mémoire de choses semblant largement excéder son jeune âge… De tout cela, Laura se rend bien compte mais n’est pas en mesure d’en tirer une conclusion immédiate.

Le Fanu s’applique du mieux qu’il peut à rendre le trouble éprouvé par sa jeune narratrice. Bien que Carmilla soit un vampire animé d’intentions peu chrétiennes, son amour pour Laura est sincère, et la tendresse de Laura à son égard est celle d’un premier amour, puissant et hésitant à la fois, quasiment irrationnel. On est encore loin des films érotisants des années 1970, d’autant plus que la dimension lesbienne de Carmilla est rendue tolérable, pour le lectorat du XIXème siècle, par deux détails qui ont leur importance : l’attirance entre les deux jeunes femmes se déroule dans un univers où ont cours des événements surnaturels (donc hors de « notre » société), et celle des deux jeunes filles qui tente de charmer l’autre est de nature, littéralement, diabolique. De quoi atténuer la transgression sexuelle d’une bonne dose de conservatisme religieux.

Carmilla a été adapté au cinéma plus d’une dizaine de fois, des années 1930 jusqu’à nos jours (un film éponyme sortira d’ailleurs au Royaume-Uni au printemps). Le texte n’est pas particulièrement inadaptable dans les faits (peu de lieux, peu de personnages), mais est rarement suivi à la lettre. Le roman est suffisamment riche pour que chaque cinéaste en incorpore des éléments dans des scénarios partant dans des directions très diverses. Carmilla a peut-être moins été adapté qu’il a surtout inspiré des auteurs porteurs de visions qui leur sont propres : ainsi n’a-t-on pas eu l’impression de voir plusieurs fois le même film.

Vampyr (1932), Carl Th. Dreyer

La première adaptation de Carmilla remonte à 1932. Réalisé en France par le cinéaste danois Carl Theodor Dreyer, après sa Passion de Jeanne d’Arc, Vampyr n’emprunte que très peu d’éléments du texte de Le Fanu, mais s’inspire également d’une autre de ses nouvelles, L’Auberge du Dragon Vert, tirée du même recueil, In a glass darkly.

S’il est bien question d’un château, de deux jeunes filles et d’une femme vampire, le premier se situe dans le Loiret, les deuxièmes sont sœurs (exit, donc, toute référence à l’homosexualité), et le troisième a les traits d’une très vieille comtesse, ce qu’est à sa façon Mircalla Karnstein dans le roman, et renommée ici Marguerite Chopin.

Le personnage principal du film de Dreyer est un jeune homme, Allan Gray, animé d’un goût prononcé pour les études surnaturelles. Les vingt premières minutes du film le voient évoluer dans une auberge à la population assez inquiétante, puis dans des ruines peuplées d’ombres non moins angoissantes, une des scènes les plus impressionnantes d’un film qui en compte beaucoup. Mentionnons notamment celle où Gray, inconscient, rêve qu’il se fait enterrer vivant : les gros plans sur son visage à l’intérieur du cercueil, de même que les travellings filmés en caméra subjective, rendent à merveille l’angoisse cauchemardesque de cette séquence qui interrompt brutalement, presque incompréhensiblement, le récit principal.

La réussite de Vampyr ne doit que peu au roman de Le Fanu, qui lui fournit à peine une toile de fond. Le film de Dreyer impressionne beaucoup plus par la manière dont la technique cinématographique est mise au service de l’étrangeté de l’histoire que par le contenu même de cette dernière. Vampyr est le premier film parlant de Dreyer, mais il conserve de nombreux traits du cinéma muet (cartons et inserts sur un livre consacré aux vampires, donnant toutes les informations nécessaires à Gray comme aux spectateurs) et ne propose que peu de scènes dialoguées, limitées à quelques phrases. L’étrangeté n’y est que plus grande, comme dans un rêve décousu où le langage parlé ne serait plus d’une grande aide. A l’image, un problème de tirage a occasionné une espèce de flou que Dreyer, en voyant les rushs, a décidé de conserver. Le flottement qui en résulte accentue la désorientation du spectateur, condamné à rêver les yeux ouverts.

Le vampire en lui-même est assez peu présent à l’écran. La vieille Marguerite Chopin relève presque plus de la sorcière que du vampire : quand elles sont de sexe féminin, les deux créatures renvoient d’ailleurs aux mêmes préjugés négatifs sur les femmes. Le docteur qui lui sert de bras droit occupe ici une place plus prépondérante. L’acteur amateur qui lui prête ses traits, Jan Hieronimko, a été trouvé dans le métro parisien : il faut reconnaître que sa tête convient parfaitement au rôle. Mais le personnage le plus effrayant du film, c’est peut-être, le temps d’une scène, celui de Leone, celle des deux sœurs qui est attaquée par le vampire. Le long regard, halluciné et assoiffé, qu’elle lance à sa sœur venue à son chevet, est encore plus impressionnant que l’image qu’on peut se faire de ceux, amoureux mais tout aussi intéressés, que Carmilla lance à Laura et que cette dernière, qui ne s’en est jamais vraiment remise, relate dans son témoignage.

Et mourir de plaisir… (1960), Roger Vadim

Roger Vadim livra en 1960 une adaptation plus fidèle, quoique encore très libre, de Carmilla. Dans cette co-production franco-italienne, dont on préférera le titre transalpin plus poétique, Il Sangue e la Rosa, Carmilla est la cousine de Leopold von Karnstein, noble d’origine autrichienne et fiancé à une jeune femme prénommée Georgia. L’action a été délocalisée en Italie, à la fin des années 1950 : la famille Karnstein est rentrée dans les rangs, mais tout atteste que ses membres ont été des vampires jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. Selon Carmilla, l’une de leurs ancêtres serait toujours en vie : Mircalla von Karnstein. Cette dernière, amoureuse de son cousin Ludwig, avait la fâcheuse tendance de tuer les fiancées de celui-ci les unes après les autres. Condamnée par les villageois, elle fut sauvée de la vindicte populaire par Ludwig, qui aurait caché le cercueil dans lequel elle doit se reposer quotidiennement. Ladite Mircalla est représentée dans un portrait accroché dans le salon des Karnstein et, bien entendu, Carmilla lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

La singularité du film de Vadim, par rapport à la nouvelle de Le Fanu, se trouve dans sa focalisation sur le personnage du vampire, et non sur sa victime. Les deux personnages ont d’ailleurs partiellement été inversés : c’est Carmilla qui est blonde, et Georgia qui est brune. C’est également Georgia qui semble être la plus vive des deux, là où Carmilla semble plus fragile, ayant du mal à s’intégrer pleinement. Aussi, c’est à un triangle amoureux qu’on a affaire, tant Carmilla semble attirée autant par son cousin que par sa fiancée. Mais une croyance populaire, racontée par Giuseppe, l’homme à tout faire un peu benêt de la maison, veut qu’un vampire ne mord que des humains de son propre genre : une justification absente du roman, mais qui atténue la dimension monstrueuse du vampire, finalement rien de plus qu’un animal qui fait ce qu’il peut, conformément à sa nature, pour se maintenir en vie.

Vadim conserve néanmoins de nombreux éléments de la nouvelle, à commencer par la relation d’amitié amoureuse qui se noue entre Carmilla et Georgia. Surtout, il adapte brillamment l’atmosphère du récit au monde contemporain. Le personnage du docteur, narrateur au début du film, explique que le château des Karnstein se trouve dans la campagne romaine, dans un lieu évoquant rêverie et mélancolie. Le train de vie de la famille Karnstein évoque de fait les mœurs d’un autre temps, un temps ancien victime de la modernité, laquelle n’épargne ni les vampires ni la croyance populaire en leur existence. C’est un feu d’artifice organisé dans les ruines de l’ancien château, déclenchant par accident des explosifs laissés là par les nazis, qui change le cours du récit, ainsi que le comportement de Carmilla, qui semble alors ne plus du tout être en phase avec son époque.

De même, Carmilla ne sera pas tuée ici par un individu qui aura lu les bons livres ou écouté les bonnes légendes mais, métaphoriquement, par cette modernité même. Mais on sait que les victimes mordues, si elles étaient aimées par le vampire, deviennent vampire à leur tour. L’amour porté par Carmilla pour Georgia n’aboutit ici qu’à un seul baiser, d’autant plus troublant qu’il est unique, et qu’évoque directement le titre italien du film. Le dernier plan, qui y fait également écho, confirmera joliment que Georgia, née au vingtième siècle et adaptée aux mœurs de son temps, est devenue la dernière des Karnstein. Période matérialiste oblige, le docteur trouve des termes cliniques tout à fait cartésiens pour décrire le comportement de Carmilla. Mais le spectateur, qui a vu des choses que le docteur ignore, sait qu’il n’en est rien. Si le film a ses défauts et ses longueurs, sa fin est assurément plus romantique que celle du roman.

The Vampire Lovers (1970), Roy Ward Baker

Sorti en 1970, The Vampire Lovers est le premier film de la trilogie Karnstein produite par la Hammer. L’époque est plus propice au dévoilement des corps et permet d’aller plus franchement dans un érotisme transgressif que Sheridan Le Fanu, un siècle plus tôt, n’avait sans doute pas en tête en écrivant Carmilla… ou peut-être bien que si, comme pourrait l’indiquer un passage du chapitre 7, où Laura raconte les rêves qui accompagnent son étrange maladie :

« Parfois, je sentais une main glisser lentement sur ma joue et sur mon cou. Parfois encore, des lèvres brûlantes couvraient mon visage de baisers qui se faisaient plus appuyés et plus amoureux à mesure qu’ils atteignaient ma gorge où se fixait leur caresse. Les battements de mon cœur s’accéléraient ; je respirais plus vite et plus profondément. Puis survenait une crise de sanglots qui me donnait une sensation d’étranglement et se transformait enfin en une convulsion effroyable au cours de laquelle je perdais l’usage de mes sens. »

Si l’innocente Laura est trop naïve et trop pure pour se rendre compte qu’elle décrit là un violent orgasme, ce n’est évidemment pas le cas des producteurs de la Hammer. Si le film de Roy Ward Baker paraît bien sage cinquante ans plus tard, la nudité et la sexualité y sont représentées de manière beaucoup plus explicite que dix ans plus tôt, lorsque Vadim cachait audacieusement derrière un barreau de lit le sein dévoilé de son actrice. Les scènes lesbiennes du film se réduisent quant à elles à quelques baisers un peu appuyés et à une scène, au demeurant assez ridicule, où Carmilla folâtre avec sa jeune victime sur le lit de cette dernière. On en voit parfois plus aujourd’hui dans des films parfaitement tous publics, mais voilà qui était nouveau en 1970.

La liberté sexuelle qui s’exprime dans The Vampire Lovers n’empêche pas que, des trois films dont il est question ici, il soit celui qui colle le plus au roman de Le Fanu. La première demi-heure du film reprend le dernier tiers du livre (le général Spielsdorf racontant la mort de sa nièce), tandis que le reste reprend dans les grandes lignes l’histoire racontée par Laura. Plusieurs personnages importants sont repris tels quels ou légèrement modifiés (il y a bien une Laura ici… mais celle du roman est renommée Emma), tandis que la gouvernante française joue un rôle différent (elle est également séduite par Carmilla) et que plusieurs personnages masculins sont ajoutés, dont Renton (l’homme à tout faire de la maison, et l’autorité masculine en l’absence du père) et Carl (un jeune prétendant d’Emma). Ces modifications viennent en complément du matériau d’origine, dont de nombreuses scènes phares sont portées à l’écran.

Cette fidélité dans les faits ne s’accompagne cependant pas tout à fait d’une fidélité dans l’esprit. En racontant la disparition de la nièce Spielsdorf avant l’arrivée de Carmilla auprès de Laura/Emma, le film cherche à établir un certain suspense (comment le vampire va-t-il séduire sa victime ?) plutôt qu’à décrire le trouble de ses personnages, comme c’était encore le cas chez Vadim. Si Dreyer se concentrait sur un jeune homme extérieur au foyer (et racontait de fait une histoire différente), et Vadim sur le personnage du vampire, Roy Ward Baker ne se focalise sur aucun personnage en particulier. Le spectateur dispose ainsi de toute l’histoire, mais celle-ci, trop explicative, semble totalement désincarnée.

Certaines scènes du film ne rendent ainsi pas tout à fait hommage à celles du roman. L’arrivée mouvementée de Carmilla chez Laura, racontée par cette dernière, contenait quelque chose de littéralement fantastique, mais qui n’était pas encore identifié comme tel par la narratrice. Dans le film, la même scène est filmée assez platement, et Emma n’y est guère plus qu’une figurante, privant le spectateur du trouble qui devrait être le sien : ce qui semblait mystérieux et presque effrayant sur le papier semble surtout très maladroit à l’écran.

Dans cette scène comme dans d’autres, le film pâtit d’un casting hasardeux. Si Pippa Steel (Laura) puis Madeleine Smith (Emma), avec leurs allures de femme-enfant, collent plutôt bien à l’image qu’on peut se faire du personnage créé par Le Fanu, on ne peut pas en dire autant d’Ingrid Pitt, pas tout à fait à sa place en Carmilla. Au-delà de son accent prononcé qui rappelle vaguement Arnold Schwarzenegger (pas particulièrement séduisant, donc), l’actrice anglo-polonaise avait déjà 33 ans, soit une petite quinzaine de plus que son personnage. L’écart d’âge entre la prédatrice et sa proie empêche de vraiment croire à l’amitié amoureuse qui se noue entre elles. Faute d’alchimie entre les deux actrices, à l’inverse d’Annette Vadim et Elsa Martinelli dans Il Sangue e la Rosa, tout ce que l’on voit nous paraît un peu forcé par un scénario qui ne se suffit malheureusement pas à lui-même.

Ceci d’autant plus que chez Le Fanu comme chez Vadim, il ne fait aucun doute que Carmilla est véritablement amoureuse de sa victime. Si le vampire représente le Mal, il y a alors quelque chose de troublant à constater qu’il peut être sincère, et animé de sentiments humains. Ce n’est pas le cas ici : Carmilla est une femme froide et manipulatrice, dont on peine à concevoir qu’elle s’attache à Emma plus qu’à une autre, et pourquoi celle-ci s’attache à elle en retour.

Cela s’explique par un paradoxe qui n’en est pas tout à fait un : le film se veut à la fois érotique… et conservateur. Le lesbianisme n’est ici qu’une espèce de perversion satanique que toute une ribambelle de personnages masculins s’applique à combattre. Ce sont donc trois vieux messieurs qui se chargent de se débarrasser du vampire (ou, de manière plus terre-à-terre, de la femme sexuellement active en dehors de tout sacrement chrétien), et un jeune homme bien sous tout rapport, et pas sans arrières-pensées, qui console Emma à la fin du film. Cette condamnation implicite de la sexualité (et de l’homosexualité) n’était pas absente chez Le Fanu, ce qui n’est pas tout à fait anormal chez un Irlandais protestant du XIXème siècle. C’est beaucoup plus discutable dans un film de 1970 dont l’affiche nous invite à goûter, si l’on ose, à la passion mortelle des blood-nymphs… L’absence de tout second degré dans ce film ne nous invite pas vraiment à relativiser notre jugement sévère à son égard.

Mais cette tendance, pornographique en l’esprit, à aguicher le spectateur masculin avec des comédiennes peu vêtues tout en jugeant défavorablement la moralité des personnages qu’elles incarnent, dépasse de loin le cadre de ce film. On se contentera d’affirmer qu’à la lumière de ces trois films, Carmilla gagne plus à être adapté librement que fidèlement. La plupart des nombreuses adaptations non répertoriées dans cet article semblent à réserver exclusivement aux amateurs de cinéma bis, mais le roman de Sheridan Le Fanu a déployé son influence bien au-delà : toute œuvre donnant dans le vampirisme lesbien a une dette envers Carmilla (et, autre sujet à creuser, envers la comtesse Bathory). Compte tenu de la richesse du roman, de l’évolution de la figure du vampire dans la culture populaire et des débats de société autour du regard que les hommes portent sur les femmes, on ne pourrait donc qu’être enthousiaste à l’idée de voir, un jour, une réappropriation de Carmilla par une réalisatrice féministe.

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