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Bridgerton, Your Honor, Selena : que valent ces séries ?

Si vous hésitiez à regarder Bridgerton et Selena, la série sur Netflix, ou Your Honor sur Showtime, c’est l’occasion de vous faire une idée. Pour clôturer l’année 2020, nous vous proposons trois critiques courtes des pilotes de nouvelles séries.
Le premier épisode de Bridgerton donne-t-il envie de voir la suite ? Faut-il se préparer à binge-watcher la nouvelle série éponyme qui retrace la vie de la chanteuse Selena ? Et qu’en est-il de la série dramatique Your Honor dont l’acteur principal est l’inégalable Bryan Cranston ?
Le Mag du Ciné vous dit tout ci-dessous !

Bridgerton : un Jane Austen à l’américaine

Bridgerton, la nouvelle série tant attendue de Shonda Rhimes est sortie ce 25 décembre sur Netflix. De quoi passer un bon réveillon pour les fans de Grey’s Anatomy, si notre talentueuse Shonda n’avait pas été trop ambitieuse avec cette romance d’époque très américanisée.

L’histoire se passe dans un Londres victorien où notre jeune et jolie héroïne, Daphne Bridgerton (Phoebe Dynevor), cherche à se faire bien voir de la société pour obtenir un bon mariage. Seulement, son frère aîné Anthony (Jonathan Bailey), très autoritaire, tente de lui imposer un mariage d’argent qui ne lui plait guère. Pour sauver sa situation, elle parvient à passer un accord avec le jeune Duke Simon Basset (Regé-Jean Page), aucunement intéressé par le mariage. Les deux jeunes gens doivent faire croire devant toute la société qu’ils tombent amoureux afin d’échapper aux obligations de leurs familles respectives.

Une romance d’époque qui s’inspire d’Orgueil et Préjugés, mais avec plus d’audace. En effet, le casting, bien que inconnu, est aussi très diversifié. Une tendance empruntée sûrement à la comédie musicale Hamilton, dont la plupart des personnages historiques étaient interprétés par des acteurs non blancs. Cet anachronisme est malheureusement la chose la plus réussie de la série. Le drame romantique tourne très rapidement en romance arrangée.

En un seul épisode, les personnages sont peu développés, car trop nombreux. Même si la série respecte parfaitement les critères du genre, elle est totalement insipide. Facile à binge watcher pour les adeptes de romances en costumes d’époque, mais sans la qualité des adaptations BBC des romans de Jane Austen. La créatrice de Scandal nous déçoit fortement pour cette série très attendue, qui ne sera pas la successeuse de Grey’s Anatomy pour les années à venir.

2.5

Céline Lacroix   

Selena, la série : un biopic détaillé qui promet des paillettes 

Disponible sur Netflix, Selena, la série, retrace, comme son nom l’indique, la vie de la chanteuse américaine d’origine mexicaine, Selena, qui connut un succès fulgurant dans les années 80 et 90.
Le pilot annonce une facture typique des biopics, certains diront sans la moindre imagination, quand pour d’autres, l’adjectif classique suffira. Rien ne détonne ni de la photographie, du montage ou de la mise en scène, mais l’ensemble est pourtant convaincant : ce premier épisode installe cette ambiance habituelle des films biographiques enracinés dans le formica des seventies, où le passé sert de divertissement. Les acteurs sont crédibles, de même que leurs relations mutuelles.

On regrette une chronologie qui s’annonce linéaire, alors que des va-et-vient entre différents moments de la carrière de la chanteuse auraient pu pimenter un peu ce résultat qui se déroule tranquillement, avec un pilot un peu longuet par moments. Ces quarante premières minutes sont, en effet, dédiées à l’exploration de la triste période de l’enfance de Selena, ses débuts alors que sa famille est pauvre et vit chez son oncle Hector. Les efforts de son père sont touchants et en même temps exaspérants, tant on a envie de passer à la suite, aux premiers succès, au glamour et aux paillettes que les années 80 nous réservent assurément et qui constitueront, on s’en doute, une partie importante de l’aspect visuel de la série.
Notons que seule la première partie est pour l’instant disponible sur Netflix, les neuf épisodes ne couvrant pas l’ensemble de la vie de Selena Quintanilla (interprétée adulte par Christian Serratos), dont la carrière solo devrait être explorée dans une saison 2. Si une telle durée garantit la possibilité de s’attarder sur des détails, on peut également craindre une forme de remplissage. Une carrière d’environ dix ans nécessite-t-elle réellement plus de 9 épisodes de 40 minutes, voire 18 épisodes ?
Une seule manière de le savoir : continuer à regarder !

3.5

Sarah Anthony

Your Honor : canevas éprouvé, charme opérant

Adaptée d’une série israélienne, la nouvelle mini-série de CBS Your Honor s’étendra sur neuf épisodes, jusqu’à fin janvier 2021. Le point de départ est simple : un homme censé être un représentant de la justice – littéralement, puisqu’il s’agit d’un juge, et la première scène où on le voit présider une cour nous le dévoile particulièrement épris de justice, puisque son jusqu’au-boutisme lui permet de confondre un policier ayant livré un témoignage mensonger – est amené à trahir tous ses principes le jour où son fils, en état de choc, lui déclare avoir commis un délit de fuite après avoir accidentellement tué un motard avec sa voiture. Le point de bascule éthique provoquant la décision fatidique du paternel de dissimuler le crime de son fiston ! Pour complexifier cette intrigue, on découvre en même temps que les personnages que la victime est le fils d’un célèbre parrain du crime organisé de la ville…

Le point de départ et les thèmes narratifs et moraux du récit n’ont rien d’original, convenons-en. En outre, la mise en place du pilote adopte le rythme languissant habituellement associé à la ville de La Nouvelle-Orléans, dans laquelle se déploie l’intrigue. Pourtant, l’instant déclencheur du scénario coïncide avec le moment où le spectateur rentre pleinement (et brusquement) dans le sujet. La longue scène de l’accident fatidique ne transige pas sur la dureté et le réalisme du moment, formant ainsi une séquence marquante qui nous absorbe instantanément. Le casting, comme souvent dans les productions américaines, finit de nous convaincre. Dans une variation un peu plus convenue de son rôle de Walter White/Heisenberg dans l’indispensable Breaking Bad, Bryan Cranston campe à merveille un individu dont l’existence bascule alors qu’il fait face à des choix impossibles. Le jeune Hunter Doohan est très convaincant, lui aussi, dans son interprétation du fils asthmatique, bon petit gars miné par un drame personnel dont il n’est pas encore dévoilé grand-chose, lui aussi pris dans un engrenage qu’on devine sinistre. Face à ce duo, on se réjouit de découvrir Michael Stuhlbarg (A serious man, Blue Jasmine, La forme de l’eau, Boardwalk Empire) dans le rôle du boss de mafia, un choix original.

Le spectateur recherchant en priorité des fictions novatrices ne s’attardera probablement pas longtemps sur Your Honor, qui renvoie immanquablement à beaucoup d’autres films et séries, et cela d’autant plus que l’actualité des séries est fort chargée et qu’on ne peut s’intéresser à toutes les nouvelles sorties. A condition de faire fi de cette faiblesse créative, on se laisse néanmoins volontiers happer par l’intrigue… et on a hâte de découvrir l’étendue du pétrin dans lequel Michael et Adam Desiato vont devoir se débattre.

https://www.youtube.com/watch?v=ZJPOla_1Px0

4

Thierry Dossogne

 

Les meilleurs films de 2020 : le top 10 de la rédaction

L’année 2020 s’achève bientôt et c’est l’heure pour la rédaction de donner sa liste des meilleurs films de cette année cinématographique ; une année 2020, compliquée pour les salles et ses spectateurs, mais qui aura eu son lot de surprises, d’inattendus, de chocs visuels et d’éblouissements narratifs. Alors qui sera le meilleur film de 2020 selon notre rédaction? Bonne lecture à vous.

10 – Never Rarely Sometimes Always de Eliza Hittman

« Never Rarely Sometimes Always est un excellent film qui montre la vie pas si facile des femmes dans un pays où le MeToo reste encore finalement une manifestation très marginale. Dans le cœur de l’Amérique, dans les villes de province,  les femmes subissent encore un machisme pour ne pas dire plus, protégé par la société elle-même. Dans ce pays, la première puissance du monde, un rôle d’exemple pour tant d’autres, le droit à l’avortement est réduit à sa portion congrue, les centres ferment les uns après les autres, sous les yeux goguenards de son président, et même si des voix comme celles d’Eliza Hittman continuent à faire de la résistance à leur manière, la souffrance des Autumn et des Skylar, victimes de toutes les concupiscences, reste vive. In fine, le côté mumblecore du film est celui qui prend le dessus, la belle amitié des deux cousines est finalement ce qu’on retiendra le plus du métrage. Il suffit de deux doigts qui se croisent pour s’en convaincre… »

9 – Les Choses qu’on dit, les Choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret

« Les Choses qu’on dit… est un film incroyablement rythmé malgré une pléthore de dialogues très sobres, très théâtraux. Le scénario est solide, regorgeant de ramifications, la musique classique, très présente, soulignant délicatement les situations mises en scène. Mouret s’appuie sur des cadres enchanteurs en guise d’écrins aux nombreux tête à tête entre les différents personnages. En effet, n’apparaissent ensemble à l’écran que des paires amoureuses ou amicales ;  les moments de trahison, de doutes, de douleurs ne sortant que très rarement du cadre du récit oral que chacun des deux protagonistes en fait à l’autre.

Le  film d’Emmanuel Mouret, à l’image de tous ceux qui l’ont précédé, parle de l’amour, de la complexité du désir, de l’inconstance des amoureux. Empruntant des chemins différents, de la comédie au film en costumes, il arrive ici à une sorte de quintessence, à ce genre de films où il ne reste plus aucun gras, aucun superflu, un film paradoxalement minimaliste malgré le marivaudage ambiant. Un film qui vise juste et qui peut parler à tous. Un petit bijou en somme, son meilleur à ce jour assurément. »

8 – Madre de Rodrigo Sorogoyen

« Contrairement au court-métrage du même nom, Madre, le film, est plus une affaire de femme que de mère. Même si l’origine de son mal-être est  la disparition de son fils, Elena a surtout besoin de se reconstruire en tant que femme, et sa renaissance au monde est mise en scène par le cinéaste comme un vrai coming of age adolescent, que la protagoniste vit d’ailleurs avec des adolescents. Tout se passe comme si, de nouveau, Elena apprenait à marcher, à vivre, au contact de Jean. Les « adultes » (son compagnon, les parents de Jean) sont dans un premier temps les chaperons bienveillants et plus ou moins conscients de cette renaissance, pour retourner après dans leur rôle classique.

Madre est un film finalement très différent du court métrage éponyme. Un film beau et délicat qui n’offre pas les réponses sur un plateau. Au spectateur de se forger une idée par rapport à ce qu’il vient de voir. D’autant que, comme à son habitude, il offre une fin très ouverte qui invite à la réflexion et à l’imagination, tout ce qu’on attend d’un bon film, au fond. »

7 – Uncut Gems des frères Safdie

« Le film des frères Safdie est en quelque sorte un diamant mal taillé, une opale mal dégrossie à l’intérieur de laquelle profitant d’un rayon lumineux, l’œil pénètre. De fait, les tribulations de leur héros dans la 47ème rue sont autant d’invitations à réfléchir en termes de lumière et de regard. Ainsi cette scène où Howard caché dans l’ombre, observe sa maîtresse qui le croit ailleurs, ou de ce cabinet de joaillerie très théâtral, dont les cloisons sont en verre, stoppant la mobilité des personnes mais laissant passer leurs regards. Mais c’est surtout du point de vue de la photographie que le film épate. On le doit au remarquable travail du chef opérateur Darius Khondji sur les scènes d’intérieur d’abord, telle cette boite de nuit en lumière noire ou plus globalement sur la photographie de cette vie nocturne qu’apprécient tant de mettre en scène les frères Safdie.

Brillant de mille éclats comme l’opale tant convoitée, Uncut Gems s’apparente à une sorte de labyrinthe, un organisme vivant que notre œil inspecte, une œuvre non sans défauts mais complexe où la noirceur côtoie le sublime. »

6 – Dark Waters de Todd Haynes 

« Au même rang que ses récents et illustres prédécesseurs comme Spotlight ou Pentagon Papers, Todd Haynes livre un film tenu, abouti et extrêmement bien dosé dans lequel on retrouve l’exigence esthétique et formelle d’un cinéaste passionnant. L’enjeu est toujours de taille lorsque l’on aborde un genre très codifié, qui laisse peu de marge à l’innovation. Et rendre captivant une histoire s’étalant sur plusieurs décennies constituait une autre paire de manches.

Le cinéaste semble plus en retenue dans l’investissement artistique du film. On retrouve cependant cette obsession pour le cadre, toujours d’une grande justesse, ainsi que le travail méticuleux de la reconstitution. Le style Haynesiense trouve dans la minutie des détails : des coiffures aux tapisseries. Pour Dark Waters, le cinéaste américain a poursuivi sa collaboration avec le chef-opérateur Edward Lachman, qu’il retrouve après Loin du Paradis et Carol. La lumière, autre force du cinéma de Haynes, contribue à l’atmosphère froide et âpre d’un hiver américain. Elles mettent en valeur la nuance sur les couleurs grisâtres qui donnent du relief à ce récit classique, au sens noble du terme. Le résultat est saisissant. Une nouvelle histoire de David contre Goliath mais avec les temps qui courent, l’espoir est toujours le bienvenu. »

5 – Les filles du Dr March de Greta Gerwig 

« La cinéaste a donc réuni les meilleurs atouts pour son beau film, le casting n’étant pas le dernier de ces atouts. On appréciera en particulier la jeune Florence Pugh qui a étonné autant dans le récent Midsommar de Ari Aster que dans The Young Lady de William Oldroyd, des choix qui montrent un instinct sûr de la part de la jeune actrice. Jouant peut-être le rôle le plus difficile de la partition des Filles du Docteur March, elle incarne la transformation la plus complexe des adolescentes en « little women » (titre original du film) avec beaucoup de crédibilité, depuis ses caprices d’enfant jusqu’à sa maturité et son réalisme de jeune adulte.

Les Filles du Docteur March est une réussite qui justifie entièrement cette énième reprise. Avec ce film, Greta Gerwig montre qu’elle est une des grandes du moment. N’est-elle pas avec Lady Bird une des rares femmes, seulement cinq, nominées aux Oscars dans la catégorie Meilleur Réalisateur, et qui plus est, pourrait bien redoubler bientôt l’exploit avec ce nouveau film ? »

4 – Séjour dans les Monts Fuchun de Gu Xiaogang

S’il marche clairement sur les pas de Jia Zhangke, dont les films reflètent les différentes transformations de la société chinoise (Still Life, Au-delà des Montagnes, Les Eternels), Gu Xiaogang n’hésite pas à affirmer ses propres considérations artistiques. On s’en rend compte notamment dans sa manière d’entrelacer les différentes intrigues, délaissant certaines avant d’y revenir au mouvement suivant, jouant astucieusement avec le montage parallèle et les ellipses pour donner une vraie profondeur à son histoire, suggérant la présence de béances qu’il a la décence de ne pas surligner. La mise en scène, le travail sonore, ou encore le soin apporté à la narration, tout est là pour faire de ce “séjour” un moment inoubliable. Comme le carton final nous le rappelle, Séjour dans les monts Fuchun se présente comme étant la première partie d’une trilogie : espérons que les épisodes à venir sauront pérenniser sa fraîcheur revigorante.

3 – Mank de David Fincher 

« « Mank », c’est un morceau d’histoire. Un scénario écrit par Jack Fincher que son fils David réalise presque trente années plus tard, à la marge d’une industrie cinématographique trop frileuse et avec l’appui intéressé de Netflix. C’est aussi la genèse d’un film mythique, « Citizen Kane », et la narration elliptique de tout ce qui présidera à l’absence d’Orson Welles et Herman Mankiewicz à la cérémonie des Oscars de 1942, où ils seront pourtant primés. C’est la réhabilitation achevée du scénariste et de son pouvoir de mystification, à travers les fausses actualités conçues par la MGM pour l’élection du Gouverneur de Californie en 1934, où Upton Sinclair s’inclinera devant Frank Merriam sur fond de désinformation anticommuniste. C’est Pauline Kael, célèbre critique du New Yorker, voyant sa thèse accréditée : selon elle, et nonobstant les nombreux et convaincants démentis qui s’ensuivirent, Herman Mankiewicz serait l’instigateur des principales trouvailles de « Citizen Kane ».

On a en effet envie d’y croire : ce script doctor plus souvent éméché que crédité, lucide et parfois pathétique, engagé dans une série de relations ambivalentes, est une sorte de personnage coenien qui s’ignore. Un loser magnifique. Ou plutôt un génie incompris. Vis-à-vis de son prestigieux modèle, « Mank » multiplie les références appuyées et les révérences discrètes : des intérieurs majestueux, une bouteille brisée, des bonds temporels ne cessent de renvoyer, en seconde intention, à « Citizen Kane ». Et sur la forme, c’est une réussite totale, bien que soustractive : une mise en scène élégante, un walk and talk cinéphilique et sorkinien, des jeux de lumière en pagaille, une galerie de personnages s’enluminant les uns au contact des autres, le tout sans ligne directrice claire ni élément perturbateur unique ou conclusion définitive. C’est en cela que « Mank » relève à la fois d’une densité folle et d’un cinéma par soustraction : on y portraiture avec soin un milieu et une époque, mais en se jouant de certains canons cinématographiques. »

2 – La Communion de Jan Komasa

« Jan Komasa opte pour une mise en scène précise et sans effets inutiles. Le charisme de Daniel  est un atout essentiel du film, et se suffit presque à lui-même pour faire passer le message de l’ambiguïté de la foi telle que le cinéaste le ressent : Daniel est embarqué dans des actes très violents, mais est également capable de la plus grande empathie, la plus grande compassion envers « ses » paroissiens. Il est le moins ascétique de tous (voir la nuit de débauche qu’il s’offre lors de sa sortie du centre), mais il est également celui qui semble être le plus touché par la grâce divine. Sa dimension quasi-christique, puisque c’est de Corpus Christi qu’il s’agit, est également portée par son rôle dans le trauma collectif du village ayant perdu six jeunes dans un accident de voiture. Daniel fait office de guide spirituel face à des villageois consumés par la haine de la veuve du chauffeur, tout en se prévalant de la piété la plus pure.  Il est question de faute, de punition, de pardon, mais également de rédemption en ce qui concerne ce délinquant qu’on a vu dans la violence.

Le cinéaste questionne ainsi avec  intelligence la pratique de la religion catholique dans son pays, où il y aurait une appétence pour la forme, et non pour le fond. Comme dit le curé de la paroisse lui-même , « beaucoup viennent à la messe, mais peu prient ». Il questionne aussi le politique, les pratiques de corruption qui semblent encore gangrener la Pologne.

La Communion est un beau film qui ne dépare pas de ceux de ses immenses compatriotes, Pawel Pawlikowski (Ida, Cold War), et Jerzy Skolimovski (11 minutes, Deep End, Essential Killing) pour ne citer qu’eux. Les  choix de cadrage sont justes, avec des plans souvent serrés sur les protagonistes, et l’image de Piotr Sobocinski Jr. arrive à sublimer des intérieurs et des extérieurs tous simples avec une lumière toujours judicieuse. Sélectionné pour représenter la Pologne aux Oscars pour le prix du meilleur film étranger, La Communion n’a pas résisté à la tornade Parasite, sans pour autant démériter. »

1 – 1917 de Sam Mendes 

« Magnifiée par la photographie de Roger Deakins oscarisé en 2018 pour Blade Runner 2049, la nature assiste impuissante au cruel spectacle de la guerre. Les mouvements de caméra ne sont jamais nerveux, ni brusques mais élégants : ils resserrent ou élargissent le cadre, repoussent toujours plus loin la ligne d’horizon et accompagnent Schofield et Blake — qui traversent ensemble une grande variété de paysages : les tranchées anglaises et allemandes, les tunnels, la ferme, la canal… — dans une chorégraphie virtuose. Le spectateur devient le compagnon des soldats ; ce dernier fait abstraction du caractère factice du plan-séquence pour prendre part à une expérience cinématographique immersive. Outil narratif total, la caméra subjective capture sans filtre l’horreur et la désolation qui encerclent les protagonistes. Elle s’attarde sur leurs blessures et leurs uniformes couverts de boue, témoins tragiques d’épouvantables mares de sang et du calvaire quotidien vécu au front. Schofield, au contraire, ne doit pas s’appesantir sur sa souffrance. Le cinéaste sublime ce chaos en s’appuyant sur la puissance évocatrice et émotionnelle des images venue transcender les notions de territoire, de devoir et de sacrifice jalonnant le scénario signé Krysty Wilson-Cairns (Last Night in Soho, Penny Dreadful). La partition de Thomas Newman, quant à elle, va crescendo ; elle renforce l’atmosphère étrange et onirique qui se dégage continuellement du décor. 

Les deux acteurs qui incarnent à la perfection cette chair à canon jetée dans le brasier de la Grande Guerre sont prodigieux. Tout au long de leur parcours semé d’embûches, ils croisent leurs supérieurs hiérarchiques, des « points de repères » campés par Colin Firth (Genius), Andrew Scott (Sherlock), Mark Strong (Kingsman : Le Cercle d’or, Shazam!), Richard Madden (Cendrillon, Bastille Day, Rocketman) et Benedict Cumberbatch (Imitation Game), chacun symbolisant une étape décisive de cette funeste aventure.

En somme, Sam Mendes réinvente le film de guerre et signe un drame à la fois grandiose et intime sur la condition humaine. Reconstitution historique ou tragédie contemporaine loin de l’héroïsme belliqueux du cinéma de guerre patriotique et sanglant, 1917 rend un vibrant hommage aux combattants ainsi qu’aux héros méconnus de la Grande Guerre. Bouleversant. Intense. Éblouissant. Magistral. »

 

« Mirages et folies augmentées » : pavé de bonnes inventions

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Philippe Druillet n’est pas étranger à la réinvention de la bande dessinée française dans les années 1970-1980. Ce touche-à-tout (peinture, photographie, opéra-rock) prend rang aux côtés de Mœbius ou Gotlib pour son inventivité et ses partis pris radicaux. Mirages et folies augmentées, réédité chez Glénat, renferme quelques histoires courtes qui, déjà, témoignent de la patte singulière du scénariste-dessinateur.

Philippe Druillet fait étalage d’une maîtrise graphique telle qu’on peine à lui trouver des équivalents dans la bande dessinée francophone. Ses cités futuristes, ses personnages aux typographies changeantes, ses traits précis et abondants, vifs et ardents, font de chaque planche un spectacle qui se suffit à lui-même. Mirages et folies augmentées comporte des récits en couleurs et en noir et blanc, placés sous le sceau de la science-fiction ou du récit social sordide, en continu (relatif) ou en bulle autarcique (quelques planches seulement). Ce volume est aussi l’occasion de retrouver des figures devenues emblématiques, telles que Lone Sloane, et des expérimentations dont l’artiste est familier, certaines explorant, et ce n’est pas une surprise, l’univers lovecraftien.

À la fin de Mirages et folies augmentées, Gotlib fait dire à Philippe Druillet qu’il carbure à « l’énergie pure ». Il est probablement impossible de définir plus justement, en si peu de mots, ce qui fait la force du scénariste et dessinateur français. Capable de rebuter avec un viol collectif suivi d’un règlement de compte sanglant, mais aussi de transporter ses lecteurs dans des récits érotico-fantaisistes à triple fond, l’homme dessine comme un chirurgien sectionne des tissus organiques : avec science et sans ambages. La structure de ses planches est d’une liberté contagieuse. Les personnages qui y transitent vivent d’épiques ou absurdes aventures, mais toujours avec cette imagination débridée qui surplombe l’histoire autant qu’elle la guide.

La ville fait l’objet de toutes les attentions dans cet album, au point que les premières planches lui sont entièrement dévolues. Mais celui qui se distinguera dans la revue culte Métal hurlant s’en empare aussi à travers des conceptions rétro-futuristes, parfois verticales, toujours très inventives. Les ruptures dans ses représentations, entre la science-fiction et le récit anthropologique franco-français (« Le Garage à vélos »), agissent comme un écho. Car de ruptures, il sera également question dans les tonalités, enjouées, graves ou spectaculaires, ou dans l’élaboration des planches (très chargées/bavardes ou davantage épurées/contemplatives), voire les genres explorés (de la genèse de Sloane à « Firaz et la ville fleur » en passant par le terre-à-terre le plus absolu).

Sous toutes ses formes, Mirages et folies augmentées mérite le coup d’œil. Il porte les germes d’un artiste fécond et génial, dont les fautes de goûts (il y en a) sont instantanément reléguées à l’arrière-fond d’une créativité sans bornes ni rivages. Et c’est finalement en cela que Philippe Druillet demeure le plus marquant.

Mirages et folies augmentées, Philippe Druillet
Glénat, décembre 2020, 368 pages

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3.5

La vague gelée, le nouveau défi signé emg

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Après In waves (AJ Dungo – 2019), voici une nouvelle BD dont l’intrigue se situe dans le milieu du surf de haut niveau. Et si cet album peut laisser perplexe par certains aspects, force est de constater que l’auteur cherche tout sauf la facilité.

Nous sommes au bord d’une plage (San Telmo qui pourrait se situer en Espagne, Andalousie) où se tient une compétition de surf professionnel. Nicolas Marlin (vu son nom, on s’attend à ce qu’il y soit comme un poisson dans l’eau), Nick pour ses intimes, y arrive en compagnie de son team (une femme qui doit être son manager et un homme qui doit être son préparateur physique et psychologique). Un prologue nous a montré quelques éléments de l’enfance de Nick (natif d’Haïti) qui joueront un rôle déterminant dans l’intrigue.

À la recherche des bonnes sensations

L’intrigue paraît assez simple au premier abord, avec une compétition de surf mise en scène pour faire vibrer le public. Un commentateur annonce les concurrents, l’un d’eux porte un masque un peu comme un catcheur. Le look du représentant soviétique donne également à penser. Arrive le tour de Nick qui réalise une prestation décevante. L’endroit ne l’a jamais inspiré (la faute à un souvenir personnel à caractère dramatique) et il ne s’attend pas à mieux cette année. Mais il aura d’autres passages pour tenter d’améliorer son classement. C’est alors que la compétition est perturbée par l’irruption de trois navires de guerre au large (une base navale non loin semblait désertée). Il se passe quelque chose de ce côté, comme si les hostilités étaient déclenchées. Officiellement, la compétition est suspendue.

Où Nick pourrait dire « La vague, je l’ai »

Suite à une explosion, Nick sent la formation d’une immense vague. Lui qui venait d’annoncer (dégoûté) son abandon du surf de compétition, voit l’inspiration lui revenir de façon irrésistible. Il fait ni une ni deux, s’empare d’une planche et se retrouve sur cette vague comme il n’en avait jamais espéré. Les sensations sont telles qu’il se retrouve bientôt à réaliser une figure rarissime qui pourrait lui permettre de gagner la compétition. Alors, tout bascule et le dessinateur se lâche complètement. Sur cette vague hors normes, Nick observe un phénomène totalement inattendu. En effet, la vague (ainsi que les alentours) se met littéralement à geler, conséquence plus que probable de ce qui s’est passé avec les navires de guerre. À partir de ce moment-là, emg nous propose des péripéties assez délirantes.

Le phénomène emg

Auteur complet (scénario, dessin, couleurs), emg continue de surprendre. Mon souvenir remonte au festival BD de Colomiers 2018 où, intrigué, j’avais acquis son premier album Tremblez enfance Z46 qui date de 2012. L’ayant lu et cherchant à en savoir plus, j’avais profité de sa présence à Colomiers en 2019 pour discuter un peu avec lui. Il faut savoir qu’en 2018, le programme du festival présentait emg comme un ordinateur (voir la présentation éditeur), alors qu’en réalité derrière la signature emg (discrète référence à Hergé), se cache un original qui fignole des BD à son rythme en se fixant des défis. Passionné d’informatique (et probablement de jeux vidéo), il utilise ses possibilités pour donner un aspect particulier à ses œuvres. Ici, toutes les vignettes de l’album sont à l’image de l’illustration de couverture, avec un effet qui ressemble beaucoup à la pixellisation (emg utilise aussi un peu de lignage). Bien que je ne l’aie pas vu au travail, j’imagine qu’emg dessine d’abord et qu’ensuite il retravaille ses images pour produire cet effet. Le rendu est particulier et s’il donne à la BD un effet plus ou moins inimitable, je reste un peu perplexe : est-ce ou non judicieux ? À mon avis, il y a du pour et du contre. La pixellisation accentue l’effet mystérieux (qu’emg cultive : s’il accepte la discussion, il ne livre pas les clés de son œuvre), voire fantastique. Par contre, le rapport à la nature (les éléments) est faussé (idem pour les couleurs, légèrement plus chaudes que dans la réalité), ce qui me gêne même si c’est sans doute voulu : critique de notre tendance à observer le monde et donc la nature au travers du prisme des écrans et donc à accepter cette mise en scène perpétuelle visant à faire du spectaculaire pour capter et conserver l’attention du public confortablement installé face à son écran. Toujours est-il que je le tiens de la bouche de l’auteur : il cherche à proposer des albums qui incitent les lecteurs (lectrices) à s’interroger et il aime se fixer des défis (ce qui correspond à son rythme de publication).

Surf et BD

Le scénario est intéressant, puisqu’il mêle des éléments du passé de Nick (son histoire familiale), son rapport au surf ainsi que son caractère et sa façon de se livrer à de petits rituels personnels et à l’interprétation de symboles. J’ai apprécié l’approche suggérée par son grand-père qui lui permet de sentir arriver un moment hors du commun. Le dessinateur donne à percevoir l’atmosphère d’une compétition de surf, en particulier avec le vocabulaire utilisé, les comportements et mentalités. De plus, il se montre très à l’aise avec le medium BD, organisant ses cases et ses planches (qui, elles, ne sont pas de surf) avec autant de diversité que de besoins.

Petits défauts et immense potentiel

On peut quand même remarquer que tout tourne autour du personnage de Nick, le seul dont les faits et gestes méritent l’attention. Enfin, ma déception se situe en fin d’album, quand emg enchaîne trop vite à mon goût certains événements qui permettent à Nick (rejoint par son grand-père) de retrouver la terre ferme et une réalité plus conventionnelle. L’auteur sait bien que le fantastique se passe d’explication, mais il laisse trop l’incertitude à mon goût entre rêve, fantasme et réalité. Ou bien, il va tout simplement trop loin en ouvrant une fenêtre sur une possibilité faramineuse pour la refermer aussitôt. Toujours est-il que ce dessinateur qui cultive le goût du mystère et préserve farouchement son originalité, fait partie des artistes à suivre. Le jour où il s’attellera à un projet pour lequel ses goûts et obsessions entreront en adéquation avec sa façon d’appréhender un sujet, il peut très bien créer un chef-d’œuvre.

La vague gelée, emg

Éditions Tanibis, mars 2020, 115 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
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3

Les Raisins de la Colère, de John Ford

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Réalisé en 1940 par John Ford, The Grapes of Wrath est l’adaptation du roman de John Steinbeck. L’histoire d’une famille de métayers qui espèrent trouver du travail en Californie alors que la crise bat son plein. Un road movie, parmi les premiers du genre, et un grand film politique.

Oklahoma, années 30 :

Ce sont sans doute les photographies de Dorothea Lange qui montrent le mieux la misère des années trente aux Etats-Unis. Autant de portraits de pauvres gens accablés par la misère absolue et l’angoisse d’un avenir incertain. L’état d’Oklahoma, fragilisé par deux années de sécheresse, en a payé le prix fort. Le roman de Steinbeck se focalise justement sur les « Okies », ces migrants devenus indésirables dans leur propre pays. Boutés hors de leurs terres par des acquéreurs sans scrupules et exploités ensuite comme des bêtes de somme, ils se retrouvent par milliers à parcourir les routes de l’Ouest en quête d’un illusoire Eldorado. Mais le rêve de Californie se transforme pour nombre de ces familles en véritable cauchemar.

Du roman au film

On retrouve dans le film la plupart des péripéties du roman. Les étapes dans les campements insalubres, l’hostilité des Californiens à l’encontre des « envahisseurs » et surtout la collusion entre exploiteurs et forces de l’ordre. De même, la plupart des personnages sont repris dans le scénario. Tom Joad le rebelle (Henry Fonda, magnifique), Ma la matriarche (Jane Darwell), Granpa et son fichu caractère ou encore Jim Casy interprété par un John Carradine particulièrement inspiré. On peut regretter que la relation entre Tom et son jeune frère ne soit pas aussi développée que dans le roman ou que le personnage de Rosasharn ne prenne pas la dimension que lui confère Steinbeck, il n’en reste pas moins qu’en à peine plus de deux heures le réalisateur réussit une transposition aussi juste dans l’esprit que globalement fidèle dans le déroulé.

La vision de John Ford

Si John Ford s’écarte à de rares occasions du roman, il enrichit le scénario de quelques scènes inédites. Comme celle, poignante, du bistrot des routiers. La photographie somptueuse du chef op. Gregg Toland apporte par ailleurs à cette histoire de larmes et de poussière une interprétation visuelle fantastique, au sens expressionniste du terme. En filmant au plus près les visages, les regards, les attitudes, précisément à la manière de Dorothea Lange. Ou en recréant cette atmosphère de fin du monde si magnifiquement dépeinte par Steinbeck. Mais c’est aussi le John Ford politisé, engagé que l’on perçoit. John Ford, que D. Zanuk avait choisi pour cette adaptation, est ici dans son élément et déploie quelques grandes thématiques qui marqueront sa filmographie : la mythologie, le rêve de l’Ouest et la préoccupation pour la justice sociale héritée de ses origines irlandaises.

Un beau film qui n’a rien perdu de sa force ni de son actualité.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre français : Les Raisins de la colère
  • Titre original : The Grapes of Wrath
  • Réalisation : John Ford
  • Scénario : Nunnally Johnson, d’après le roman de John Steinbeck
  • Production : Darryl F. Zanuck
  • Décors : Thomas Little
  • Photographie : Gregg Toland
  • Son : Roger Heman Sr.n George Leverett et Edmund H. Hansen
  • Montage : Robert Simpson
  • Direction musicale : Alferd Newman
  • Société de production : Twentieth Century Fox
  • Société de distribution :Twentieth Century Fox
  • Budget : 750 000 $
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Format : noir et blanc Ratio : 1.37:1 – 35 mm – son : mono (Western Electric Mirrophonic Recording)
  • Genre : drame
  • Langue : anglais
  • Durée : 129 minutes
  • Dates de sortie : 24 janvier 1940 (E-U) et 31 décembre 1947 (France)

 

 

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4.5

Le Sel de la terre (1954) : Miroir d’une Amérique ignorée.

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Grand classique du cinéma engagé, longtemps blacklisté ou réduit à de la simple propagande communiste, Le sel de la terre est une œuvre forte et sans concession qui emprunte la voie du néoréalisme pour mieux évoquer la lutte des mineurs, et surtout celle de leurs femmes. Un film dont la rareté est d’autant plus précieuse qu’il fut tourné durant les années cinquante, en pleine hystérie maccarthyste.

Moment d’Histoire à lui tout seul, Le sel de la terre gagne à être connu car il est le reflet d’une Amérique bien souvent ignorée, voire méprisée, celle qui appartient aux ouvriers, aux émigrés mexicains ou aux femmes, celle qui n’est jamais mise à l’honneur par Hollywood et son usine à rêves préfabriqués. Il faut dire qu’en ce début des années 50, à l’ère de la chasse aux sorcières et du star system triomphant, le cinéma à vocation sociale est généralement repoussé à la marge, subissant vivement la censure et vivant dans un état de quasi-clandestinité (le film sera boycotté par la majorité des salles et ne connaîtra une distribution véritable que douze ans plus tard aux Etats-Unis). C’est d’ailleurs ce qui arrive aux principaux artisans du film (le réalisateur Herbert Biberman, le scénariste Michael Wilson, et le producteur Paul Jarrico), qui seront consignés à la liste noire, sous prétexte d’être potentiellement Rouges, et contraints à un tournage pour le moins compliqué (surveillance du FBI, tracasseries administratives, etc.). Le film devient, dès lors, un manifeste de la résistance à lui tout seul, répondant courageusement au maccarthysme tout en symbolisant l’entente solidaire entre des professionnels du cinéma US et des travailleurs de leurs pays.

Bien évidemment, du fait de ses conditions aléatoires de réalisation, le film peut sembler techniquement défaillant (jeu des acteurs non professionnels, coupes inexactes, fondus enchaînés maladroits…), voire classiquement militant. Il faut dire que Le sel de la terre ne se cache pas d’être démonstratif, adoptant pleinement le montage dialectique des Soviétiques tout en épousant la structure d’un véritable tract : se suivent ici, d’une manière foncièrement linéaire, le quotidien, l’injustice, la grève, la répression et la résolution du conflit. Sans autre motivation que celle de faire valoir la cause de ces Mexicains à la recherche d’une prospérité illusoire en Amérique, Biberman fait l’éloge de la lutte contre le racisme et, de manière fort inattendue, pour l’égalité des sexes. Et c’est bien là la grande réussite du Sel de la terre : donner à la lutte sociale la valeur d’une lutte follement humaniste, sortant la revendication du simple carcan propagandiste pour la porter sur un terrain bien plus universel et fondamental : pour l’égalité entre les ethnies, les sexes, les citoyens, pour l’espérance ultime de voir enfin s’arrêter l’exploitation de l’homme par l’homme. La posture virile et révolutionnaire de l’habituel film contestataire se transforme alors en quelque chose de bien plus sensible, œuvrant moins contre autrui que pour une solidarité entre les individus, pleine et entière.

Le Sel de la terre conserve une place particulière dans l’histoire du cinéma parce qu’il fut courageusement hors normes, non porté par un grand nom du cinéma mais qui répond bien à l’urgence d’une époque, au besoin de questionner les consciences et d’ouvrir un débat citoyen. C’est ce que le recours au néoréalisme permet habilement, illustrant par la forme le cheminement des idées : en arrêtant le travail, en se soustrayant à la vision d’un monde imposé par les patrons, les ouvriers ouvrent les yeux sur leur propre condition : pourquoi la précarité serait une fatalité (absence d’eau potable, de logement décent) ? Pour quelles raisons le travailleur devrait se résoudre à un destin de Sisyphe moderne ? À travers cette lutte contée par une femme, la bien nommée Esperanza, Biberman rappelle aux hommes leurs droits et les espoirs qu’ils ont pu avoir de l’Amérique. Des espoirs jusqu’alors déçus, comme l’évoque très bien cette mise en scène mélancolique où résonne un hymne national US joué en accords (désespérément) mineurs.

Cependant, la grande force du Sel de la terre est d’adjoindre à ce questionnement social un autre exclusivement adressé au cinéma américain dans son ensemble : pourquoi Hollywood s’empêtre-t-il dans ses archétypes de genre, dans son obstination à faire du mâle blanc le seul héros possible de l’histoire ? C’est peu dire si la révolution souhaitée par Biberman a irrité l’ordre établi, car trop en avance sur son époque.

Synopsis : Basé sur des faits réels, le film suit des travailleurs mexicano-américains luttant pour la parité salariale avec les travailleurs anglophones et pour un meilleur traitement. Lorsqu’une injonction est imposée, les femmes prennent la main pour lutter et laissent leurs maris et enfants à la maison.

Le Sel de la terre : Bande-Annonce

Le Sel de la terre : Fiche technique

Réalisation : Herbert J. Biberman
Scénario : Michael Wilson
Photographie : Leonard Stark et Stanley Meredith
Production : Paul Jarrico
Genre : drame historique
Durée : 94 min
Date de sortie : 18 mars 1955 (France)

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3.5

« Un fils » : en pleins bouleversements

Pour son premier long métrage, distribué par Arcadès, Mehdi Barsaoui nous emmène au cœur de sa Tunisie natale. Il fixe son intrigue, stratifiée, en 2011, en pleines révolutions arabes, au moment même où le général Kadhafi vit ses derniers instants au sommet de l’État libyen.

La révolution du jasmin, qui s’est déroulée du 17 décembre 2010 au 27 février 2011, a été perçue en Occident de manière ambivalente : les uns ont salué le soulèvement d’un peuple opprimé en quête de démocratie, les autres ont regretté l’avènement corollaire du parti islamiste Ennahdha, ainsi que l’absence de solutions apportées aux griefs des Tunisiens. Mehdi Barsaoui fait sans cesse basculer son film entre ces deux visages contradictoires : le pays qu’il portraiture est à la fois celui d’adultes consommant de l’alcool, blasphémant et couchant en dehors du mariage et celui qui érige Aziz, un jeune garçon de onze ans, en victime collatérale d’un attentat djihadiste. Les paysages arides d’une Tunisie de carte postale, aperçus durant le voyage d’une famille vers un hôtel de Tataouine, apparaissent d’une quiétude trompeuse, en ce sens qu’ils ne disent rien des fractures à l’œuvre dans la société nationale. En Tunisie, sous des dehors modernistes, l’adultère peut vous mener derrière les barreaux et les procédures administratives ploient sous le poids des conservatismes, y compris lorsque la vie d’un enfant est en jeu.

Là est précisément le nœud d’Un fils. Fares, Meriem et leur fils Aziz sont au mauvais endroit au mauvais moment. Ils assistent, médusés, à l’embuscade tendue par des djihadistes à des fonctionnaires de police tunisiens. Leur week-end à Tataouine prend alors un tour dramatique : Aziz est grièvement blessé par balle. Le diagnostic des médecins est sans appel : sans une greffe de foie, il ne reste à l’enfant que deux ou trois semaines à vivre. Partant, avec beaucoup d’à-propos, Mehdi Barsaoui va filmer le calvaire permanent de ses parents. En Tunisie, les dons d’organes sont rares et les procédures administratives très lourdes dès lors que le donneur n’appartient pas au cercle familial rapproché. Najla Ben Abdallah et Sami Bouajila, campant respectivement la mère et le père d’Aziz, sont confondants de justesse et de vulnérabilité dans l’épreuve que leur personnage traverse. Toute leur impuissance est matérialisée en quelques regards, ou lorsque Faris se tape machinalement, de dépit, la tête contre un mur.

À cette première couche narrative viennent s’en ajouter deux autres. La première est une intrigue intra-familiale portant sur la paternité et l’adultère dans la société tunisienne. Elle illustre parfaitement le combat entre traditions (notamment religieuses) et modernités (notamment l’émancipation des individus, et a fortiori des femmes) en cours dans ce petit pays musulman d’Afrique septentrionale. La seconde nous emmène dans une Libye voisine insurrectionnelle et au bord de l’implosion. Conformément aux photographies retrouvées dans les téléphones portables des migrants arrivés en Italie ces dernières années ou au travail du photojournaliste mexicain Narciso Contreras réalisé dans les centres de rétention de migrants du nord-ouest de la Libye, Mehdi Barsaoui nous plonge dans ces établissements où des enfants sont numérotés et destinés au trafic d’organes. Au regard du travail de documentation – médical et politique – effectué par le néo-cinéaste tunisien, il n’est guère étonnant d’apprendre que l’écriture de ce long métrage a duré pas moins de quatre années – avec, en tout, vingt-trois versions différentes du scénario !

De bout en bout, Mehdi Barsaoui parvient à poser sa caméra à bonne distance des personnages et des enjeux. Un fils est touchant sans se montrer lacrymal, dense sans être pesant. Il montre par quelle absurdité dogmatique une vie peut basculer arbitrairement. Il se pare en outre de moments particulièrement forts : des instants douloureux filmés à travers un miroir fendus, des regards lourds de sens, un achat d’organe qui se solde par l’échange d’un enfant… Pour un premier essai, le réalisateur Mehdi Barsaoui fait preuve d’une maturité appréciable, plutôt engageante quant à la suite de sa carrière de réalisateur.

BONUS

En supplément de cette édition se trouve une longue interview de Mehdi Barsaoui, qui revient sur le processus d’écriture du film, l’intervention salutaire d’une consultante extérieure (notamment pour la caractérisation des personnages féminins), mais aussi le choix des acteurs ou la question du pathos. Le réalisateur explique par ailleurs que c’est l’image d’enfants boucliers utilisés par le régime kadhafiste qui est à l’origine du versant libyen de l’intrigue. Il s’épanche aussi sur la musique, ce mélange de charango et de saxophone destiné selon lui à renforcer l’universalité du propos (ce qui aurait été plus difficile avec des sonorités typiquement orientales).

Fiche Technique

Rapport de forme : 2.35:1
Classé : Tous publics
Format : Couleur, Cinémascope, PAL
Durée : 1 heure et 36 minutes
Sous-titres : : Français, Anglais
Langue : Arabe (Dolby Digital 5.1), Français (Dolby Digital 5.1), Arabe (Dolby Digital 2.0), Français (Dolby Digital 2.0)
Studio : Jour2Fête
ASIN : B089D34P4F

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3.5

Police d’Anne Fontaine : un pas de côté qui tombe à plat

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Police d’Anne Fontaine en voulant faire un pas de côté, passe complètement à côté de son sujet. Il ne se passe pas grand chose en termes d’action, mais ce qui se joue dans les sentiments et l’enjeu politique n’est pas traité non plus. Dommage, car l’idée était bonne de mêler costumes civils et costumes de flics dans un mouvement contestataire. Le film est sorti en salles en 2020 et a été vu pendant le confinement grâce à l’excellent travail de La 25e heure.

Une police sans force

La première partie de Police, le dernier film d’Anne Fontaine, laisse penser à un regard ultra réaliste et usé sur la profession. On y croise en effet trois personnages, tantôt en habits de flic, tantôt en civil, dont les vies privée et professionnelle ont cessé de faire battre leurs cœurs. Déjà quelque chose cloche, sonne faux, on peine à croire au personnage de Virginie Efira notamment. Elle est livide, presque grise, sans saveur. Pour jouer la désillusion, on a vu mieux. En effet, Maïwenn avec Polisse s’attaquait elle aussi (non sans maladresse) aux vies cabossées des policiers mais les acteurs avaient du panache.

Ici, tout est empâté notamment dans une mise en scène répétitive qui ne marche pas vraiment. En effet, on ne comprend pas trop ce que l’alternance des points de vue apporte à cette première partie qui n’a pas de fin.  On voit des gars contents d’aller castagner des plus jeunes sans que rien ne soit contextualisé. Rajoutez à cela la grossesse « surprise » de Virginie et vous avez le tableau. Ainsi tout s’enchaîne, dialogues comme situations, sans que rien n’accroche. Déjà dans Blanche comme neige, son précédent film, on peinait à voir où Anne Fontaine voulait en venir, là c’est carrément le vide abyssal.

Contre champ

Soudainement, la réalisatrice décide de faire un pas de côté. Il ne s’agit plus de parler du quotidien un peu morne des policiers (sauf quand ils peuvent frapper des gens, oui oui, ce n’est pas nous qui le disons mais eux !), mais de les filmer dans une mission qui n’est pas la leur habituellement (à la faveur d’un incendie, seule vraie belle séquence du film). Il leur faut en effet conduite un débouté du droit d’asile vers la mort. Cette info, ils la découvrent plus tard alors que nous, on avait compris depuis quinze minutes. Tout aussi soudainement que le pas de côté, les trois policiers (pour l’un ce sera plus long) se découvrent une conscience politique.

C’est le temps du « suspense » où on ne sait pas si l’homme muet, aux côté des trois autres giga bavards, va profiter de l’accalmie des policiers pour s’échapper. S’en suit un jeu de regards plutôt vaseux et des longueurs interminables. Il y a même une séance de repas au Quick franchement insupportable d’inutilité. Comme ils sont incapables de communiquer et ne font que s’engueuler, celui qui ne comprend rien à ce qui se dit prend peur. On ne sait rien de lui, cela est assez beau puisque c’est aussi le cas de nos policiers. Cependant, la réalisatrice ne fait pas grand chose de cela. On oscille entre la gentillesse ou la dangerosité du personnage, qui devient un faire valoir. Ne pas chercher à le comprendre prouve à quel point l’enjeu moralisateur est vain. Au final, on ne sait pas s’il survivra ou non, si Virginie avorte ou pas. En fait, on ne sait rien, on ne va nulle part. Peut-être est-ce une métaphore de ce que vivent les personnages, mais là rien n’est vraiment construit. Et même les trois acteurs qu’on adore finissent par être agaçants.

Quand les enjeux ne sont pas définis, la couleur du film ne se dessine pas, rien n’est intéressant. On surfe sur des sujets sans prendre jamais le creux de la vague. Le film n’a véritablement de police que le titre, pas l’uniforme ni la sueur. Un grand raté qui aurait pourtant pu être une passionnante réflexion. Dommage.

Bande annonce : Police

Fiche technique : Police

Synopsis : Virginie, Erik et Aristide, trois flics parisiens, se voient obligés d’accepter une mission inhabituelle : reconduire un étranger à la frontière. Sur le chemin de l’aéroport, Virginie comprend que leur prisonnier risque la mort s’il rentre dans son pays. Face à cet insoutenable cas de conscience, elle cherche à convaincre ses collègues de le laisser s’échapper.

Réalisation : Anne Fontaine
Scénario : Anne Fontaine, Claire Barre, d’après l’oeuvre de Hugo Boris
Producteurs :  Philippe Carcassonne, Jean-Louis Livi
Interprètes : Virginie Efira, Gregory Gadebois, Omar Sy, Payman Maadi
Photographie : Yves Angelo
Montage : Fabrice Rouaud
Sociétés de production :  F comme Film,  Ciné-@, StudioCanal, France 3 Cinéma, France 2 Cinéma, Korokoro, Scope Pictures
Distributeur : Studio Canal
Genre : drame
Durée : 169 minutes
Date de sortie : 2 septembre 2020

France – 2020

Le festival du Film kazakhstanais nous propose de voir 14 classiques en ligne

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14 films du Kazakhstan, 14 classiques du cinéma kazakhstanais sortis entre 1938 et 1994, sont disponibles gratuitement pendant deux semaines. Voilà le cadeau que la 2ème édition du Festival du Film kazakhstanais propose aux cinéphiles. Petit retour sur cinq de ces films rares, donc précieux.

Le 16 décembre 2020, la 2ème édition du festival du Film kazakhstanais a ouvert ses portes. Des portes virtuelles, en l’occurrence puisque, pour des raisons évidentes, le festival ne peut pas se dérouler “physiquement”. Les organisateurs, c’est-à-dire l’Organisation Française du Cinéma Kazakhstanais, en partenariat avec le studio de production et de distribution KazakhFilm et le Ministère de la Culture et des Sports de la République du Kazakhstan, ont donc décidé de diffuser les films sélectionnés en ligne. Les films sont donc accessibles gratuitement pour tous sur le site du festival.

Cette année, la sélection se concentre sur les classiques du cinéma kazakhstanais. De 1938 à 1994 (c’est-à-dire de l’époque stalinienne jusqu’à l’ère du Kazakhstan indépendant post-URSS), le festival nous propose un aperçu vaste et varié de la production de cette république, ce qui ravira aussi bien les cinéphiles curieux de ces films que l’on a trop peu d’occasions de voir, que ceux qui veulent se renseigner plus avant au sujet de la culture du Kazakhstan.

Bien entendu, le Kazakhstan faisant partie de l’URSS jusqu’en 91, certains des moyens mis en œuvre pour des films sont ceux de l’ensemble du pays ; ainsi, certains scénarios sont écrits, entre autres, par Nikita Mikhalkov ou son frère Andreï Kontchalovski.

Nous avons pu voir cinq films qui donnent une idée de la diversité de la sélection, cinq films dans lesquels le combat pour la liberté du peuple kazakh prend une place primordiale. Ces cinq films datant de l’époque soviétique, ils se déroulent dans un monde nettement divisés en deux camps, généralement les Rouges et les Blancs.

Amangueldy, de Moisej Levin (1938, 83 minutes, noir et blanc)

Le film est présenté comme l’œuvre fondatrice du cinéma kazakhstanais. De fait, il se présente comme l’épopée d’Amangueldy Imanov, qui, en 1916, va se rebeller contre l’ancien système traditionnel qui plaçait les Kazakhs sous l’autorité du Tsar. Arrêté pour s’être révolté contre l’envoi de Kazakhs sur le front de la Première Guerre Mondiale, Amangueldy fait la connaissance d’Egor, un militant bolchévique qui lui enseignera la doctrine de Lénine.

A priori, le film pourrait paraître être une simple œuvre de propagande, mais elle est plus profonde que cela. Certes, il y a bel et bien des messages de propagande (mais était-il possible, dans l’URSS de 1938, de faire autrement ?), mais le film se distingue aussi par ses questionnements sur l’identité et la place des différentes “nationalités” dans le cadre de la Russie impériale, puis de la Russie bolchévique (l’action du film s’étendant jusqu’en 1919, on ne peut pas encore parler d’URSS).

Amangueldy se présente comme une suite d’épisodes entrecoupés d’ellipses, ce qui permet de maintenir un rythme sans temps mort. Le film se distingue aussi par un aspect ethnographique qui l’on retrouvera dans d’autres films de la sélection.

Les Chants d’Abaï, de Grigori Rochal et Efim Aron (1945, 93 minutes, noir et blanc)

Les Chants d’Abaï est incontestablement une des grandes découvertes de ce festival jusqu’à présent. Un film à l’image de son protagoniste, humain, sensible, émouvant et intelligent.

Le film se déroule dans la seconde moitié du XIXème siècle. Abaï est un poète, philosophe, musicien, fondateur d’écoles, etc. Bref, tout ce qui peut permettre d’élever l’esprit de ses semblables l’intéresse. A ses côtés, un exilé russe, Nifont Ivanovitch, l’aide et le soutient. Tous les deux représentent des personnalités marginalisées dans la Russie impériale.

Un des élèves d’Abaï, Aidar, décide d’épouser une jeune veuve, au mépris des traditions ancestrales qui “réservent” la jeune femme au frère de son défunt époux. Abaï va donc s’élever contre ces préceptes inhumains, au risque d’attirer la haine contre lui.

Certes, le film reprend un schéma assez typique du cinéma historique soviétique : le conflit entre les traditions qui enferment les individus dans des carcans ancestraux, et la modernité qui permet aux individus de se développer en toute liberté. Mais Les Chants d’Abaï est un film dénué de propagande (il faut dire que toute allusion au bolchévisme aurait été anachronique ici), ce qui, dans l’URSS de 1945, est déjà suffisamment rare pour être signalé. Loin des films de guerre qui étaient alors la norme, Les Chants d’Abaï mise sur l’humain. Les personnages se divisent nettement en deux catégories irréconciliables, mais cela n’empêche pas de développer leur psychologie. Abaï est un homme de culture et d’humanisme.

Là aussi, il faut signaler un aspect ethnographique intéressant, en particulier dans la scène du mariage.

L’ensemble constitue un film beau et émouvant.

Matin anxieux, d’Abdoulla Karsakbaev (1966, 88 minutes, couleurs)

Matin anxieux nous ramène à la même époque qu’Amangueldy, mais avec une ambiance très différente. Nous sommes en 1918, à la frontière entre le Kazakhstan et la Chine. Le commissaire Tokhtar dirige une troupe de tchékistes qui surveillent la frontière pour empêcher les opposants politiques de la traverser. Son ennemi personnel, celui dont la traque est devenue presque obsessionnelle, s’appelle Junis.

Et lorsque Tokhtar parvient enfin à arrêter Junis, il est lui-même arrêté par son propre supérieur hiérarchique. Tokhtar a fait l’objet de dénonciations mensongères et se retrouve enfermé avec son ennemi juré.

C’est dans sa seconde moitié que le film prend tout son sens. Ce qui avait toutes les allures d’un film de guerre se change alors en un drame plein d’amertume lorsque Tokhtar se met à douter de sa position. Lui qui était jusque là un inébranlable et irréprochable bolchévique se pose des questions sur son engagement. En filigrane, il est possible de sentir là, dans ce film se déroulant en 1918, une prémonition du pouvoir policier qui s’abattra sur l’URSS.

La fin de l’Ataman, de Chaken Aïmanov (1970, 140 minutes, couleurs)

Nous continuons notre parcours dans le Kazakhstan ravagé par la guerre civile, en 1920 cette fois.

L’Ataman est le titre donné au chef élu d’une armée cosaque. Dans ce film, scénarisé par Andreï Kontchalovski, l’Ataman s’appelle Doutov et c’est un fervent opposant aux communistes. Il s’est réfugié en Chine, où il prépare des incursions contre les bolcheviques.

Côté Kazakh, Kassymkhan Tchadiarov, un chef des tchékistes, se fait arrêter pour trahison. Il parvient à s’évader et passer la frontière : il cherche à se rallier à Doutov.

La Fin de l’Ataman est un long film d’espionnage. Peu d’action ici, mais on va suivre le trajet du protagoniste qui va remonter un à un les échelons de l’organisation de Doutov. Ici, comme il se doit, il y a des agents doubles, voire triples, et il est impossible de savoir à qui on peut se fier. Le rythme est lent, mais le suspense parvient à s’installer et l’intrigue est prenante.

Transsibérien Express, d’Eldor Ourazbaev (1977, 90 minutes, couleurs)

Coécrit par Nikita Mikhalkov, ce film est une deuxième aventure du protagoniste de La fin de l’Ataman sans être, à proprement parler, une suite, dans le sens où les films peuvent se voir dans n’importe quel ordre.

1927. M. Saito, un homme d’affaires japonais, veut se rendre à Moscou pour renouer des relations commerciales avec l’URSS. Sa fille est alors abattue par un homme que l’on fait passer pour un tchékiste, afin que Saito renonce à son projet. Mais rien n’y fait et l’homme prend le Transsibérien pour se rendre dans la capitale soviétique.

Fan, un émigré russe vivant en Mandchourie, se fait contacter par un réseau d’émigrés “blancs” qui lui propose d’assassiner Saito. Or, il se trouve que Fan est en réalité l’agent tchékiste Tchadiarov. Il aura tout le trajet pour déjouer le complot et en remonter les ramifications.

De ces cinq films, Transsibérien Express a paru l’un des plus maîtrisés, aussi bien par l’écriture que par la réalisation et l’interprétation. Le rythme permet au suspense de s’installer pleinement tout en développant la psychologie des personnages. Le résultat est passionnant.

Festival du Film kazakhstanais : Bande-annonce

Salles de cinéma : étreintes brisées

Les salles de cinéma n’ont pas été citées dans un premier temps dans les discours officiels (et plus largement la culture) puis sont finalement restées fermées le 15 décembre dernier. La lumière n’a pas éclairé le bout du tunnel des salles obscures. Au-delà de la question sanitaire et politique qui laisse place ou non à la culture, c’est quoi la salle de cinéma ? Si pour Mathieu Kassovitz,  les salles  se sont « pas essentielles » en temps de crise, d’autres comme Nicolas Maury crient dans la nuit pour leur réouverture. Dans 44 lettres adressées aux spectateurs et spectatrices par les gens du métier, le cinéma redevient essentiel. Pour les cinéphiles que nous sommes, elle est un lieu où être à sa place, où le rêve se déploie. A travers différentes expériences de cinéma en salle, j’ai décidé, moi aussi, d’adresser une lettre d’amour au 7e art et aux découvertes lumineuses dans l’obscurité.

« Rendez-nous la lumière »…

Mon premier souvenir de la salle de cinéma s’est construit par l’intermédiaire de deux autres regards. Je n’étais pas la spectatrice originelle, mais celle du spectacle de mes parents qui rentrent du cinéma et parlent du film. Ainsi, longtemps j’ai cru que Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain était l’histoire d’un nain de jardin qui part en vacances et fait parvenir des photos à son père. J’ai donc imaginé pendant des années qu’un nain de jardin faisait le tour du monde, tout seul avec ses petites jambes. Je voyais encore le cinéma comme un méli mélo de couleurs, de joie et d’enchantement permanent. J’aurais ainsi pu faire mienne la phrase du personnage de Du temps qu’on existait (de Marien Defalvard): « J’avais passé tout ce temps dans le noir d’une salle de cinéma, devant un film rieur, qui commençait et finissait bien. La projection terminée, j’étais sorti sourire aux lèvres, de la vie comme de cette salle de cinéma, et par les couloirs, j’étais arrivé dehors. Je me retrouvais dans un grand boulevard surpeuplé où passaient en trombe des voitures; il faisait gris et très froid. Les gens se bousculaient, parlaient fort: je croyais comprendre qu’ils n’avaient pas aimé le film… ». Comme s’il existait une franche rupture entre la salle et l’extérieur. Un truc qui permet de regarder Mommy assise à côté de Michel Piccoli et de ne pas trouver cela incongru. De partager avec ce grand acteur, le temps d’un film, une émotion commune, quelque chose qui nous a rapprochés bien plus que si je lui avais demandé un simple autographe. Bien sûr, pour lui, la séance a du paraître banale, mais pour moi, elle est devenue un symbole.

… « rendez-nous la beauté »

Aller au cinéma, ce n’est pas seulement voir un film, c’est sentir qu’il existe une communauté de sentiments, de sensations. Ce n’est plus la solitude d’un Bashung qui chante « un jour je sourirai moins, jusqu’au jour où je ne sourirai plus », mais plutôt : je suis sensible aux mêmes histoires, il existe donc une communication possible même entre les inconnus. Il s’agit soudainement de « partager des solitudes ». Quel souvenir glaçant et poignant que celui de cet homme assis à mes côtés qui n’a cessé de sangloter pendant toute la séance du film Amour et m’a raconté ensuite pendant une heure quel écho sa vie avait avec le film. Le festival d’Angoulême, pas celui de la BD mais du ciné (fin août), en est également une fabuleuse illustration. Les acteurs et réalisateurs se promènent dans la ville sans tapis rouge comme dans un vaste plateau de cinéma à ciel ouvert. Les spectateurs présents, échangent et rêvent, leur ville ressemble enfin à un terrain de jeu géant. Des moments puissants se dessinent alors, comme lorsque que je pleure doucement à la fin de Bonhomme et que la réalisatrice, assise non loin de moi, s’en émeut à voix basse. Même les séances les plus douloureuses restent des moments d’une vie : je me souviendrais longtemps de la colère de mon père à la sortie de Paranoïd Park que nous avions tous les trois détesté. Il y avait quelque chose, là encore, d’un immense partage. Une communication qui ne s’est jamais rompue puisque la somme de nos désaccords s’est ensuite bien souvent réglée devant des films de cinéma. De la toute première séance avec ma mère pour Le Petit vampire d’Ulrich Edel – dont je garde en mémoire l’attente avant la séance, tout le fantasme qui montait en moi – à notre dernière séance pour Miss, où nous nous sommes regardées quand la voix de Clara Luciani a envahi la salle, toute mon enfance s’est construite à coup de séances de cinéma. La salle est devenue un mode de communication à part entière, sa disparition même temporaire m’a comme rendue muette.

Regarder 

La salle devient souvent un enjeu supérieur à elle-même comme me le rappelaient récemment les bénévoles d’un cinéma de campagne. L’un deux voyait tous les films, déterminait à l’avance ceux qui allaient marcher ou non. Devant les grandes affiches, il montrait que ce n’était plus tant le film qui était en jeu que la vie d’un village. Ce n’est pas pour rien certainement que devant une séance de Mes nuits avec Théodore, une spectatrice s’est levée en colère pour dire à quel point c’était scandaleux de vide. On se regarde au cinéma autant qu’on regarde. Chaque film a pour moi une odeur, je n’oublierai jamais l’odeur de chien mouillé qui a précédé la séance de Portrait de la jeune fille en feu et qui a fait écho à ce saut dans la mer qui ouvre quasiment le film. Les rebonds sont nombreux entre la toile et les spectateurs. Dans ce même film, dans la scène finale, le personnage de nouveau est autant regardé qu’il regarde et les larmes d’émotion sont en partie créées par le souvenir mais aussi par l’éclat de la musique dans une salle. Un visage plein de larmes n’a jamais autant de force quand il pleure seul dans son canapé. J’ai beau avoir détesté La Rafle, je garde en mémoire les chaudes larmes de mon voisin de huit ans qui n’était pas du tout préparé à observer un génocide qui implique la mort d’enfants. C’est aussi son émotion à lui qui a été révélatrice des failles du film. Sur le moment, elle comptait pourtant pour elle seule. Un peu comme lorsque j’ai découvert pour la tout première fois L’Aurore de Murnau, projection accompagnée au piano par mon professeur de cinéma au lycée. Tout était comme suspendu, hors du temps. Les yeux de mes camarades étaient eux aussi rivés sur l’écran. Bien sûr, cette magie n’existe pas à chaque fois, mais elle opère quand même bien souvent: nos corps ne se regardent plus, ne se jugent plus, nos yeux sont levés vers l’écran et chacun a la sensation qu’il est au bon moment, au bon endroit. C’est la rareté de ce sentiment si simple qui rend la réouverture des salles de cinéma si prégnante, si nécessaire. Partager nos solitudes est essentiel et encore plus en temps de crise car une série Netflix, aussi bonne soit-elle, ne remplacera jamais les frissons du voisin, les commentaires quelques sièges plus haut. Et surtout cette impression rassurante, galvanisante, qu’il existe un endroit au monde où la vie se déroule sans nous comme un long fleuve intranquille.

Lettre-film de Nicolas Maury pour la réouverture des salles

 

Ruines, Monarques et migrations

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Ce roman graphique signé Peter Kuper met en parallèle le cheminement d’un couple d’Américains et celui de papillons, avec en toile de fond les relations entre les États-Unis et le Mexique.

George et Samantha sont de jeunes trentenaires, ensemble depuis un certain temps, qui partent vivre une année au Mexique. George a perdu son boulot, alors que Samantha a décidé de prendre une année sabbatique pour enfin écrire le bouquin qu’elle a en tête. Le séjour au Mexique devrait lui permettre de rafraîchir certains souvenirs qui l’aideront dans son entreprise. Sur place, ils séjournent dans une maison prêtée où la bonne, Angelina, pourra leur rendre quelques services bien qu’elle ne parle pas du tout l’anglais.

Les Monarques

Ce sont des papillons très élégants avec leurs ailes colorées dans des tons orangés et aux motifs qui font penser à des vitraux. Ils ont la particularité de migrer du Québec vers le Mexique au moment de la reproduction (à l’automne), alors qu’ils remontent vers le nord en juin. Dans chaque sens, le trajet représente 3 000 à 5 000 kilomètres. Un trajet tellement épuisant que les mâles, une fois leur mission reproductrice accomplie, meurent épuisés au Mexique. Dans sa postface, Peter Kuper précise que, pour des raisons narratives évidentes, dans la BD il a « simplifié » le trajet des Monarques en les faisant voyager entre les États-Unis et le Mexique. Il ajoute que la disparition progressive de leurs habitats favoris les menace d’extinction.

George et Samantha

Spécialiste et amoureux des insectes, George va les dessiner pendant son séjour. George est un râleur barbu (coupe de cheveux dessinée tout en angles) qui m’a pas mal fait penser à Gilbert, un des personnages récurrents dans la série Luc Leroi par Jean-Claude Denis. Souvent maladroit dans ses attitudes, il a peur de la paternité (entre autres), alors que Samantha ne rêve que de devenir mère. Le bouquin qu’elle porte en gestation dans sa tête raconterait probablement sa vie, alors que ce roman graphique s’inspire fortement d’un séjour familial au Mexique vécu par l’auteur.

Migrants

Chaque chapitre des voyages et du séjour de Samantha et George au Mexique est ponctué de quelques planches évoquant le trajet semé d’embûches des papillons Monarques. Un trajet judicieusement mis en parallèle avec celui de Samantha et George, mais surtout avec celui, tout aussi périlleux, des immigrés mexicains qui cherchent une vie meilleure aux États-Unis. Ces quelques planches ne comportent pas de dialogue et sont dans des tons où le bleu domine. Ainsi les jolies couleurs des ailes du papillon ressortent très bien.

Les couleurs locales

Au Mexique, le dessin tire souvent vers une esthétique assez naïve, avec des couleurs franchement bariolées. Dans l’ensemble, l’organisation des planches est très libre, l’auteur faisant preuve à la fois d’une grande spontanéité et d’une belle inventivité, aussi bien dans la forme de ses cases que dans la façon dont il faut les parcourir. Il fait bien sentir la différence d’ambiance qu’on devine entre une grande ville comme New York aux États-Unis et celle d’Oaxaca au Mexique. Au Mexique, la vie est moins tournée vers le pragmatisme qu’aux États-Unis. La différence se sent évidemment du côté du niveau de vie, raison évidente pour laquelle de nombreux mexicains cherchent à émigrer vers le nord. Mais, pour ce couple d’américains relativement aisés, ce séjour au Mexique présente le charme du dépaysement. En ville, la librairie « Amor Books » devient leur lieu de rendez-vous favori. Sur l’année qu’ils y passent, ils découvrent des sites et des habitudes locales, font du tourisme et se font quelques amis. Et puis, la ville d’Oaxaca est régulièrement marquée par des manifestations : des enseignants protestent contre la politique du gouverneur local.

Une civilisation et une histoire

Le titre se justifie par les vestiges de la civilisation aztèque, l’origine de la capitale Mexico remontant à Tenochtitlan. Le choc des civilisations date de l’expédition d’Hernan Cortes, le siège de Tenochtitlan se terminant le 13 août 1521, mais entrainant des conséquences à long terme. Pour Samantha et George, la question est de savoir s’ils s’aiment vraiment. En d’autres termes, Oaxaca verra-t-elle autre chose que les ruines de leur histoire ?

Séduisant, à l’image de l’illustration de couverture

Ce roman graphique peut rebuter par son épaisseur (330 pages dont 2 qui se déplient), mais il comporte de nombreuses planches sans dialogue et se lit bien. Le scénario réserve pas mal de surprises, ainsi que des références (les tableaux de Frida Kahlo, une réplique d’Humphrey Bogart dans Casablanca, etc.), et l’auteur fait preuve d’un réel sens de l’humour. Le tout peut se lire en 1h30 environ. Si l’histoire du couple ne dépasse guère l’anecdotique, l’Américain Peter Kuper réussit à greffer de nombreux thèmes qui font de Ruines une œuvre qui mérite largement la découverte.

Ruines, Peter Kuper
Editions çà et là, novembre 2015, 330 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
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3.5

NCIS diffuse son 400ème épisode

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18 saisons (pour le moment). Plus de 400 épisodes. Avec au minimum un marin mort par épisode, on peut se dire que NCIS a fait beaucoup de dégâts dans l’armée américaine. La célèbre série créée par Donald Bellisario et Don McGill continue à battre des records d’audience, malgré les nombreux changements survenus dans l’équipe. Comment la série cherche-t-elle à se renouveler depuis quelques saisons ?

Aux Etats-Unis, la série NCIS Enquête spéciale vient de diffuser son 400ème épisode. Un épisode ponctué de flashbacks qui nous racontent la rencontre entre Leroy Jethro Gibbs et Donald “Ducky” Mallard. Les deux figures historiques de la série. Les deux seuls survivants de la configuration originelle.
Alors qu’elle aborde sa 18ème saison, il est impossible d’occulter cette série dans le paysage télévisuel états-unien actuel. Certes, NCIS n’a jamais révolutionné le genre. Bien au contraire, son format est plutôt classique, au point de paraître presque désuet de nos jours, alors qu’on lui oppose des séries policières comme Bosch ou True Detective. Des saisons de 24 épisodes, une enquête par épisode (en règle générale). Très peu de fil conducteur d’un épisode à l’autre (et encore moins d’une saison à l’autre ; mais cela changera au fil du temps). NCIS, c’est un peu du divertissement à l’ancienne, un dinosaure qui renvoie plus aux séries des années 80 qu’à celles des années 2020.
On peut toutefois se demander si ce caractère désuet n’est pas volontaire. Après tout, le personnage principal de la série est lui-même un dinosaure, un bonhomme d’un autre siècle (ce qui est la cause d’un nombre quasi illimité de blagues sur son désormais légendaire téléphone à clapet, sa télévision noir et blanc à tube cathodique et sa complète méconnaissance de l’informatique).
Et, en règle générale, la série promeut des “valeurs traditionnelles”, surtout en ce qui concerne la défense de la patrie.
En bref, tous ceux qui cherchent quelque chose de novateur, ou une vision critique des Etats-Unis, ou même un portrait social tout en nuances, en auront pour leurs frais. Même si, de temps à autre, une revendication sociale se glisse dans un scénario (le plus souvent, c’est le portrait d’un pays qui abandonne ses vétérans et en fait des SDF), il ne faut pas que cela entrave le but principal de la série : le divertissement.

De ce côté-là, la série fait preuve d’une sérieuse efficacité, même si on peut noter une évolution au fil du temps. Beaucoup voient un tournant dans le départ de Ziva David, à la fin de la saison 10. Même si Ellie Bishop a su se faire une place, elle ne dépasse pas le stade du personnage relativement banal là où l’agent d’origine israélienne était une “ninja”, une guerrière implacable et imprévisible (dans ses premières apparitions, Bishop avait quelques originalités qui en faisaient un personnage potentiellement intéressant, de par sa façon de réfléchir si particulière, mais ce sera abandonné très vite, hélas). De plus, Ziva a permis de relancer l’action à plusieurs reprises grâce à ses “liens familiaux” avec des personnes peu fréquentables (et cela se vérifie encore au début de la 17ème saison, lors de son bref retour). Ziva reste attachée à des épisodes emblématiques de la série, comme le combat contre son demi-frère Ari Haswari.
Le même sentiment de manque se ressent après le départ d’Abby Sciutto (l’actrice étant partie à la fin de la saison 15 en lançant des accusations contre Mark Hamon). Le personnage de gothique turbinant aux boissons caféinées et dormant dans un cercueil apportait une touche de folie dans une série qui, sans cela, ne sort pas vraiment du cadre. Avec son départ, c’est une part de folie douce qui disparaît, et sa remplaçante paraît, jusqu’à présent, trop fade pour assumer une digne succession.
Si l’on ajoute à cela le départ d’Anthony DiNozzo Jr (même si son remplaçant est un personnage intéressant), les fans de la première heure peuvent se demander pourquoi encore regarder NCIS (d’autant plus qu’avec DiNozzo disparaissent les innombrables allusions aux films cultes, ainsi que les entrées inopinées de son inénarrable père).

Et pourtant, il est possible de définir un chemin suivi depuis la saison 15 (peut-être même un peu auparavant). Ce chemin tourne autour du pilier central de la série, Leroy Jethro Gibbs. Celui qui, depuis le début de la série, est présenté comme un personnage infaillible, aussi bien dans ses attachements ou ses convictions que dans ses haines), apparaît de plus en plus en position de faiblesse. Depuis quelques années, les événements se succèdent pour Gibbs : détention dans les cabanes d’un groupe de trafiquants sud-américains, assassinat d’une ex-fiancée dans lequel il pourrait faire figure de suspect, résurgence des crimes qu’il a pu commettre de sang froid au nom d’une vision de l’auto-justice, retour momentané de Ziva qui l’accuse de l’avoir abandonnée, et même cette amitié avec le garçon qui vient d’emménager en face de chez lui. Autant d’événements qui ont ébranlé la figure de l’enquêteur marmoréen et impassible, qui ne se trompait jamais et sur lequel on pouvait toujours compter.
L’une des principales éraflures dans son armure est à chercher dans ce procès où il apparaissait comme témoin, mais où il a été forcé d’accuser son ami Fornell. Procès des suites duquel Fornell sera exclu du FBI. Un Fornell qui apparaît, lui aussi, dans une position de faiblesse, en particulier dans ses relations compliquées avec sa fille.
Tout cela construit un nouveau Gibbs, plus humain, plus sombre aussi. Deux éléments montrent l’ampleur de la transformation. D’abord Gibbs n’hésite pas à brûler certaines de ses sacro-saintes règles. Ensuite, le nouveau personnage qui accompagne Gibbs de plus en plus fréquemment n’est autre que… sa psy, Grace Confalone (Laura San Giacomo).

Outre les enquêtes, qui sont globalement assez prenantes, et le dosage entre humour et action, c’est bel et bien cette transformation de Gibbs qui redonne une seconde vie à la série. NCIS mise désormais sur la profondeur de certains personnages. Les plongées dans le passé des personnages principaux sont de plus en plus fréquentes. Au fil des épisodes, le passé mouvementé de Donald Mallard se dévoile également. Nous en apprenons aussi plus sur Jimmy Palmer. Et même le patron Vance apparaît parfois en position de faiblesse.
En bref, les saisons qui avancent mettent en péril les personnages. Et, sur le plan scénaristique, c’est idéal pour raviver l’intérêt de spectateurs qui auraient pu être effrayés par les disparitions successives de personnages.

NCIS saison 18 : bande annonce