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Wednesday de Tim Burton: Un bon reboot pour les Addams?

Mercredi 23 Novembre sortait sur Netflix la série Wednesday. Forte de son succès dans les films de Sonnenfeld et les plus récents (qui sont en 3D), le personnage de Wednesday Addams représente un infini de possibilités. Tim Burton aux manettes, découvrons cette nouvelle série coming of age, qui promet beaucoup au spectateur néophyte et aux fans de la première heure des Addams.

Lors de l’annonce d’une série sur la famille Addams, Internet s’emballe en imaginant déjà les acteurs dans les rôles titres. Puis, il apparaissait plus spécifiquement que la série serait centrée sur Mercredi Addams (ou Wednesday en langue originale). Bébé de Charles Addams, la petite famille étrange a déjà connu des adaptations télévisuelles, parfois très bonnes. Mais d’autres ne peuvent clairement pas s’enorgueillir. Mais ce sont les films de Barry Sonnenfeld qui ont créé l’image moderne et intemporelle des Addams. Image qui servira de terreau dans cette nouvelle adaptation, sans nécessité d’aller regarder les œuvres précédentes pour comprendre le sel de la petite famille.

Synopsis: Wednesday est l’ainée de Gomez et de Morticia. Elle va dans un lycée où elle n’hésite pas à semer le trouble quand on la cherche. Après une énième éjection et un procès pour tentative de meurtre, ses parents l’inscrivent à l’académie où ils se sont rencontrés : Nevermore. Là, elle fait la rencontre de Ms Weems, la directrice, d’Enid, sa colocataire loup-garou et des groupes non-humains constituants l’école. Mais si les « Outcasts » n’ont rien de menaçant, une créature sème le trouble dans le coin et tue des habitants du voisinage. Wednesday essaye donc de résoudre le mystère de ce monstre, dès lors qu’il commence à s’attaquer aux internes de Nevermore.

Un casting de qualité

Nous trouvons la Scream Queen du moment en tête de l’affiche : Jenna Ortega (X, Scream) dans le rôle de Wednesday. Catherine Zeta-Jones tient le rôle de Morticia Addams et Luis Guzman (Narcos) celui de Gomez. Mais ils n’apparaitront pas de manière régulière, ils sont les « guests » de la série. Gwendoline Christie (Brienne de Tarth dans Game of Thrones) tient le rôle de Larissa Weems. C’est un plaisir de la trouver dans un registre plus comique. Enid Sinclair est tenue par Emma Myers.

La plupart de ces têtes d’affiche sont déjà reconnues pour leurs interprétations diverses et variées. Christina Ricci, interprète de Wednesday dans les films de Sonnenfeld, est la petite surprise du reboot dans le rôle de Marilyn Thornhill, ainsi que Riki Lindhom (Another Period) dans le rôle de la psychologue de Wednesday. Si nous détaillons tout le casting,  nous risquerions de vous gâcher le plaisir et le suspens. Sachez néanmoins que les autres interprètes sont très bons dans leur rôle.

Un rendu cinématographique sublime

Tim Burton a réalisé les quatre premiers épisodes de la série, comme s’il fallait qu’il donne un feu de départ pour l’ambiance, créateur d’un tout. L’ambiance posée, les autres réalisateurs deviennent des dieux qui perpétuent son œuvre et ses règles.

Deux ou trois belles scènes sont à retenir dans cette série, notamment deux scènes où Mercredi joue Paint it black des Rolling Stones et l’Hiver de Vivaldi au violoncelle. La beauté réside dans les enchainements de plan caméras dynamiques et rapides, qui donnent une intensité presque inquiétante, augure d’événements à venir.

https://www.youtube.com/watch?v=lUd9eggsKM8

Bien sûr, l’une des scènes les plus populaires est celle du Bal où le personnage danse sur la chanson Goo Goo Muck du groupe punk The Cramps. Cette scène est belle et drôle. Mais elle reprend aussi les pas de danse de Mercredi de la série de 1963. Même si Wednesday a toujours l’air cadavérique, elle n’est pas aussi statique qu’on pourrait le penser. Mais si nous devions choisir, la scène du violoncelle reste notre favorite.

https://www.youtube.com/watch?v=tg3m1N6V_fk

Là où le personnage marque des points

Cette Mercredi Addams est directement inspirée de celle de Sonnenfeld et des films en 3D de cette décennie. Elle est tout aussi froide et inexpressive.  Nous tendons à apprécier cette façon d’être. Parallèlement, sa personnalité, son intelligence, sa perspicacité, le fait qu’elle soit active dans les recherches, la rendent tellement forte et intéressante qu’elle est un véritable atout de la série.

Problématique ?

Cependant, là où on riait grâce à elle, maintenant, on rit d’elle. Cette Mercredi-là a grand potentiel qui est remis en question par ce choix, qui la rend moins libre. Nous sommes très habitués aux bêtises qu’elle fait (désir de torturer, tentatives de meurtre en tout genre, sabotage), mais donner au public le pouvoir de percevoir et de créer le sens des blagues, c’est aussi nous choquer plus.

Sans vouloir prendre ce personnage au premier degré, ce qui se dégage d’elle est une vraie psychopathie à la Patrick Bateman, au vrai sens du terme, comme un Jeffrey Dahmer. Le fait que ses parents ne pourraient pas faire de mal à une mouche change tout. Morticia est une vraie douceur et Gomez, bien que repoussant, est tout aussi doux.

C’est malheureux parce qu’on sent la volonté de second degré, mais elle est gâchée en permanence par le choix initial de point de vue qui a été adopté. Il faut en permanence justifier que c’est une « blague ». Cela ressort énormément durant les sessions chez la psychologue où on questionne ses motivations.

Il faut s’y résoudre, dans un monde comme le nôtre, Wednesday ne serait jamais acceptée pour ses tendances au meurtre, même si c’est « drôle ». C’est d’ailleurs pour cela qu’en dehors de Nevermore et de sa famille, elle n’a pas sa place.

Agréables partis-pris

Whitewashing

La défense des autochtones, la mise en relief de l’identité latino de Wednesday, la critique des thérapies de conversion, sont vraiment de très belles initiatives. Entendre les chansons ranchero de l’icône costaricio- mexicaine Chavela Vargas, durant les séances d’écriture de Wednesday, est un régal !

Wednesday est un personnage qui a quand même été victime de Whitewashing durant toute son existence. Choisir Jenna Ortega comme interprète et mettre en avant par des références culturelles importantes l’identité latino des Addams est vraiment un des meilleurs traits de la série.

Défense des autochtones

Mais cela ne s’arrête pas là, car comme dans le film de 1993, Wednesday a des choses à dire sur la colonisation des Amériques par les « pères-fondateurs » de Jericho.

Dans le film de 1993, Wednesday a mis le feu à une pièce de théâtre représentant Thanksgiving. Une vraie propagande où les puritains se donnaient le beau rôle en invitant les autochtones au repas tout en les dénigrant de ne pas avoir de chaussures, de nom de famille ou de même de shampoing. Wednesday remet les pendules à l’heure en rappelant l’exil des autochtones, leur placement dans les réserves, leur pauvreté. Puis, elle dit qu’elle va scalper la figure de Sarah Miller (sensée avoir invité les autochtones à table) et le village est mis à sac.

Dans la série, ce trait n’est pas aussi mis en scène, mais elle explique en allemand à des touristes l’origine du cacao du Fudge vendu à Pilgrim World. C’est du cacao issu du travail d’Amérindiens sous payés, ce qui révolte les touristes.

La dénonciation des thérapies de conversion

Enfin, Enid, qui est la coloc de chambre de Wednesday est mise constamment sous pression par sa mère sur sa transformation complète en loup-garou. Celle-ci lui propose d’aller dans un camp qui vise à déclencher la conversion en loup-garou.

Alors, Enid étant toujours en couleur arc-en-ciel et ayant des relations avec des individus qui ne sont pas des loups-garou, il y a à parier que le vrai sujet est une actualité aux Etats-Unis : les camps de thérapie de conversion. Les familles très croyantes qui n’acceptent pas l’identité non-hétéro de leurs enfants les y envoient.

Avec des activités et des lectures bibliques, on les incite parfois par la violence à se conformer à leur stéréotypes de genre. Ce sont des thérapies qui ne fonctionnent pas, où des abus sont commis et qui mettent en avant des arguments qui mettent mal l’individu au lieu de réellement les aider. Pour ne pas diverger de notre sujet, nous vous invitons à consulter nos références sur le sujet en conclusion et en source.

Un problème de scénario et de genre

Contrairement à ce que nous avions cru, la série est pour les adolescents. De ce fait, elle n’est pas aussi violente qu’on pourrait le croire. Cependant, elle est plutôt effrayante dans un esprit « Timburtonien » qui passe mieux qu’avec Dark Shadows. Elle ne s’inscrit pas non-plus dans la suite artistique de Sonnenfeld et s’en détache agréablement. La production a une identité propre, ne revendique pas d’ascendance « légitime ». Nous retrouvons des thèmes récurrents du genre « Coming of Age » comme :

  • vouloir trouver sa place: Wednesday sauve Nevermore parce qu’elle a un sens d’appartenance dans l’académie.
  • l’amour: Tyler propose un date
  • le bal de promo: Wednesday porte une magnifique robe de bal
  • la copine/ sidekick bizarre de l’héroïne: Enid, écoute de la K-pop, a une couleur de cheveux un peu licorne.

Mais les qualités s’arrêtent là, parce qu’au scénario, nous avons Miles Millar et Alfred Gough. Ces deux scénaristes et producteurs de Spider-man 2 et Smallville, n’auraient pas été mieux désignés pour une série coming of age. Dans l’équipe, nous retrouvons aussi Kayla Alpert qui a écrit le scénario de Confessions d’une accro au shopping, Emily in Pariset Ally McBeal. April Blair, elle, a scénarisé quelques épisodes de Reign, You, Gossip Girl, All American et… Lemonade Mouth.

Si certaines de ces séries son devenues cultes, ces quatre scénaristes ne maîtrisent pas parfaitement les codes de l’humour noir pour travailler sur une série comme Wednesday. La plupart de ces supports sont des séries adolescentes très mièvres.

La question est : pourquoi ne pas avoir aussi de scénariste ayant travaillé sur le genre de l’horreur ou au moins de l’étrange, afin de compenser ce semblant de lourde « légèreté » de Wednesday ? Clairement, les quelques problèmes de la série viennent de ce curriculum vu et revu.

La « dark » attitude qui tombe dans le cliché

Nous ne trouvons pas les idées concernant l’académie Nevermore mauvaises. Cependant le fait de vouloir beaucoup trop faire de Wednesday une jeune fille « normale » (Disney-normale) comme une Hannah Montana « Dark », nous sidère.

La présence de Tim Burton aurait logiquement aider à contrebalancer ce genre de défaut. Pourtant, nous avons le thème N°1 dédié aux adolescentes : l’Amour. La présence de plusieurs love interests dans l’histoire est une déception. Non pas qu’Amour et Addams ne collent pas (Tish et Sauvage ne se lâchent jamais), mais elle n’apporte rien à l’histoire.

Mis à part un mal de tête autour d’une crise de jalousie dans un pseudo-couple ayant déjà rompu, ce n’est absolument pas utile à l’histoire. Et même, ce que cela dit des gens autour de Wednesday est plus inquiétant que pour elle-même.

Conclusion

Les Addams seront toujours populaires pour un come-back. Celui de Wednesday sous la direction de Tim Burton semble réussi sous bien des aspects. Même si nous aurions voulu une série plus adulte, nous pensons que pour une série coming of age, elle est divertissante. Nous cherchons peut-être la petite bête en voulant lui trouver des défauts « impardonnables ».

Mais il faut s’y résoudre, mis à part un ton un petit peu naïf dans la façon de concevoir les choses, c’est une série adolescente réussie. Elle a même réussi à attirer un public adulte, alors qu’il ne lui était pas destiné. Nous admirons les efforts de Jenna Ortega pour se mettre dans la peau du personnage. C’est bien normal qu’elle soit devenue iconique !

https://www.youtube.com/watch?v=LV24pVT1v2o

Fiche technique

Réalisateur: Tim Burton, James Marshall, Gandja Monteiro
Scénaristes: Milles Millar, Alfred Gough, April Blair, Kayla Alpert
Musique: Chris Bacon, Danny Elfman
Casting: Jenna Ortega, Catherine Zeta-Jones, Percy Hynes White, Gwendoline Christie, Riki Lindhom, Luis Guzman, Joy Sunday, Christina Ricci, Victor Dorobantu
Langue: Anglais
Saison: 1
Episodes: 8 x 45 minutes

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

La série Netflix Mercredi –imdb– ; Les valeurs de la Famille Addams, Barry Sonenfeld, 1993

Pour approfondir le sujet des thérapies de conversion, nous vous conseillons de regarder :

Le documentaire Pray Away de Ryan Murphy, disponible sur la plateforme Netflix.

Le film satirique But I am just a Cheerleader, de Jamie Babbit, sorti en 1999 avec Natasha Lyone

L’article de Terra Femina, « Ryan Murphy sort un documentaire choc sur les « thérapies de conversion », 27.07.2021

Chienne et louve : un roman aussi noir que lumineux

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À l’instar de Virginie Despentes, qui, dans King Kong Théorie écrit pour les « moches, les vieilles, les camionneuses, les mal baisées », Joffrine Donadieu dépeint le quotidien des moins chanceux. Elle met en avant la hargne qu’il faut manifester pour s’extraire de son milieu social et réaliser ses rêves, lorsqu’ils sont trop grands, trop lointains et qu’ils semblent impossibles à empoigner.

La grande force de l’autrice est de traiter sans tabou des sujets sensibles, habituellement absents de la littérature française ou édulcorés, tels que l’anorexie mentale, les addictions, le suicide, les comportements névrotiques.

Dans Chienne et Louve, récompensé par le Prix de Flore, l’autrice permet à Romy, le personnage de son premier roman remarqué, Une histoire de France, de reprendre son envol. La crudité de certains passages pourra évidemment choquer le lecteur, qu’il s’agisse des nombreuses scènes de sexe, dénuées de pudeur ou de poésie, qui s’empilent au fil des pages, ou encore des comportements borderlines de Romy (qui boit dès qu’elle en a l’occasion ou ingère des somnifères ou des anxiolytiques pour planer), décrits sans fard.

À vingt ans, l’héroïne quitte le désert de sa région natale pour la capitale, oasis dans lequel fleurissent les rêves, avec l’espoir de devenir comédienne et de percer. Pour payer ses cours de théâtre, elle danse dans un club de strip-tease situé à Pigalle.

Désargentée, elle déniche une colocation modeste chez Odette, une femme de 89 ans qui n’a plus toute sa tête. S’ensuit une drôle de relation d’emprise entre Romy et sa logeuse. Peu à peu, les deux femmes que tout sépare, l’une est bigote, l’autre se prostitue, vont s’apprivoiser au quotidien, jusqu’à développer une relation qui mélange l’amour et la haine, la possessivité et l’indifférence. Une relation faite de coups bas et de réconciliations, de tendresse et de violence.

Les personnages sont bien campés, fouillés, avec suffisamment de cynisme pour paraître réalistes. Les deux femmes font parfois preuve de tant d’immoralité qu’elles pourraient agacer ou éveiller l’aversion du lecteur. C’est le parti pris de Joffrine Donadieu, décrire les humains tels qu’ils sont, avec leurs vertus et leurs vices.

L’écriture est nerveuse, saccadée, moderne et constitue un drôle d’assemblage entre termes argotiques ou familiers et phrases au style plus soutenu.

La structure narrative de Chienne et louve est pensée en trois actes, comme la pièce de théâtre dans laquelle Romy rêve de décrocher le premier rôle. Le roman suit un véritable fil directeur et une histoire s’en dégage, ainsi qu’une évolution notable des personnages, ce qui est suffisamment rare dans la littérature actuelle, très orientée auto-fiction et quelque peu paresseuse en termes d’imaginaire, pour être souligné. La fin est un peu attendue et aurait pu réserver plus de surprises au lecteur, mais finalement, la dose d’espoir injectée à Romy apparaît comme salutaire pour cette femme malmenée par les aléas de l’existence et les caprices du destin.

Bien que structuré, le roman souffre de quelques longueurs et de passages assez répétitifs qui obéissent à la même chronologie : Romy est à la recherche d’argent pour payer les cours de théâtre, regagne le domicile d’Odette, se dispute avec elle, et ce, inlassablement. Certains personnages secondaires auraient aussi pu être davantage creusés comme Nora ou Jean, dont on sait finalement très peu et qui apparaissent et disparaissent au gré des mouvements de Romy.

Toutefois, il s’agit d’un bon roman, moderne, frais, criblé d’humour noir, dans lequel on sent un véritable travail de la part de l’autrice, qu’il s’agisse de l’immersion totale dans ses personnages et de leurs habitudes ou de la création du petit monde au sein duquel ils évoluent.

Chienne et louve, Joffrine Donadieu
Éditions Gallimard, août 2022, 352 pages

 

Maestro(s): Johnny Got his Gun

La vieillesse est un naufrage, De Gaulle l’a dit en connaissance de cause. A son crédit, le général a su prendre son képi et ses claques quand Mai 68 lui a indiqué la porte de sortie. Mais tout le monde n’a pas la même faculté de discernement. Il y a ceux qui coulent avec le navire, ceux qui sautent pour ne pas le couler, et ceux qui le font couler avec eux. Maestro(s) vient d’ajouter une nouvelle catégorie : ceux qui font semblant de respirer au fond de l’eau.

Et comme Yvan Attal et Pierre Arditi ne se sont pas fait greffer des branchies, on est bien obligé de se rabattre sur l’hypothèse de la thanatopraxie. Au moins à chaque fois que le premier s’acquitte de ses gros plans avec l’entrain d’un Serge Gainsbourg devant un examen de la prostate. Ce qui ne l’empêche nullement au demeurant de rendre 20 piges à son love interest de magazine, persuadé que le soleil se lève et se couche toujours dans le caleçon du old white dude sous péridurale comme à l’époque de l’ORTF. Un peu vieux jeu tout ça, mais comme le dirait Jacques Séguéla : se déconstruire à plus de 50 ans, c’est bon pour ceux qui n’ont pas de Rolex.

On ne parle même pas de respect du spectateur ici (on n’en est plus là), mais du minimum syndical de dignité personnelle. Ce à quoi l’acteur a manifestement décidé de renoncer en jouant les chefs d’orchestres en conflit avec son papa comme un Will Ferrell en burnout. On exagère ? Pauvres fous, vous n’êtes pas prêts.

Quelques minutes, c’est tout ce qu’il faut à Maestros pour faire reculer le langage cinématographique de plusieurs centaines d’années avant J.C.Prologue done, générique : plans mal/pas étalonnés et éclairés avec les rideaux ouverts,  Pierre Arditi père ingrat regarde les photos de famille encadrées sur son mur. Il fait le bilan, calmement, en se remémorant chaque instant ? NON : il regarde les photos de famille encadrées sur son mur. Au sens propre, assis sur une chaise et les yeux (mal)tournés vers des plans d’inserts.

Une régression sénile ne s’articule pas, elle se bégaye. Alors certes, le cinéma français a survécu à plus d’un coma artificiel. On en a vu d’autres et de toutes façons, on n’espérait pas de Bruno Chiche la prose des Neg’Marrons derrière la caméra. Ni la maestria d’un Robert Zemeckis, ni même le souffle rockn’roll de scénographies similaires. Mais qu’il filme une indication de script comme s’il écoutait un GPS lui donner la direction d’une route de campagne, celle-là faut la retenir pour son prochain Kamoulox.

On vous dirait bien que le pire est passé, mais le meilleur reste à venir. Scènes après scènes et une pièce à conviction après l’autre, Maestros écrit le réquisitoire pour son euthanasie en Do ultra-majeur. Pas un plan, pas un instant qui ne se gratte ouvertement les couilles sur le front de la décence cinématographique élémentaire. Bruno Chiche ose tout comme un major texan en rodéo sur une bombe nucléaire, où Yvan Attal agitant sa baguette pour choper des Pokemon Go.

C’est au moins une qualité qu’on ne pourra pas lui enlever. Le climax du film, par exemple. Un cinéaste normal en pleine possession de ses moyens y réfléchirait à deux fois avant d’y aller. Cap’ pas cap’, mais Bruno est Chiche (ouais, ÇA VA HEIN), et y met plusieurs caméras pour filmer l’atelier théâtre d’un asile de jour en train d’enfoncer une par une les portes de la génance cosmique sous les applaudissements des suiveurs de l’antimatière. Il FAUT le voir pour le croire : à 12% d’inflation et 10 dollars la place, ça fait un peu cher le freak-show en période de fêtes. Mais sur un malentendu, ça pourrait presque passer.

Bande-annonce : Maestro(s)

Fiche technique : Maestro(s)

Réalisateur : Bruno Chiche
Scénariste : Bruno Chiche, Joseph Cedar
Avec Yvan Attal, Pierre Arditi, Miou-Miou, Caroline Anglade, Pascale Arbillot, Nils Othenin-Girard, André Marcon, Caterina Murino, Benoît Moret, Valentina Vandelli…
Distribution : Apollo Films / Orange Studio
En salle le 7 décembre 2022

An Amorous Woman of Tang Dynasty transcende son héroïne médiévale en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur le troisième film estampillé Cat. III à être édité par Spectrum Films, An Amorous Woman of Tang Dynasty, un récit d’émancipation féminine dans la Chine médiévale.

Synopsis : Les derniers mois de la vie de Yu Hsuan Chi, prêtresse et poétesse taoïste, engagée dans un combat féministe qui parfois va la dépasser.

1984 : l’odyssée érotique

L’appartenance du film d’Eddie Fong, An Amorous Woman of Tang Dynasty, à la Cat. III (Catégorie III de la classification filmique hongkongaise) lui permet non pas de plonger de façon vaine ou joyeusement cringe dans le stupre ou l’excès, mais de suivre, dans une ambiance poétiquement érotique et sensuellement spirituelle, l’émancipation du personnage de Yu Hsuan Chi dans une chine impériale aux mœurs masculinistes.

En effet, Yu Hsuan Chi va chercher à se libérer de sa condition de femme(-objet) dans la Chine médiévale : « Je ne veux dépendre de personne. » Le personnage va réussir par elle-même en devenant une prêtresse et poétesse taoïste réputée. Elle sera aussi l’objet de rumeurs concernant ses pratiques sexuelles. Car Yu Hsuan n’est pas la femme que d’un homme, ni la femme de quelqu’un/e tout court. Elle s’est ouverte à tous les plaisirs sexuels dont ceux lesbiens, non pas par débauche mais par volonté de transcender son expérience physique qu’elle expérimente comme intimement liée à sa voie spirituelle.  Il s’agit ainsi pour Yu Hsuan Chi de balayer le cadre sociétal qui lie (voire qui broie) les corps féminins, mais aussi de se transcender en tant qu’être humain individuel.

Le film, hélas présenté dans sa version coupée par la production, possède de très douces séquences combinant érotisme, poésie (parfois guerrière) et spiritualité dans la recherche du dépassement de soi. Si le projet du film est bel et bien clair et régulièrement incarné, les spectateurs pourront parfois peiner à suivre le parcours du personnage tant des coupes franches ont été opérées dans son montage. Certes, nous sommes tous formés à l’art de l’ellipse par un simple cut. Mais ici, cela n’a pas de sens et comme l’explique Arnaud Lanuque dans la présentation du film, on ne comprend pas toujours le cheminement du personnage d’une séquence à une autre.

Ce qui est d’autant plus regrettable avec le retournement de situation ainsi trop vite mis en images. Aveuglement fière, Yu Hsuan Chi est devenue tout ce qu’elle a juré de combattre, la gardienne d’un nouveau cadre social pour sa servante. Servante qu’elle considère comme sa sœur, mais qui n’a pas le droit de la quitter, servante qui est tombée enceinte, mais qui doit rester, notamment pour assouvir le désir sexuel de Yu Hsuan Chi. Pire, Yu Hsuan ira jusqu’à rompre la première loi du taoïsme : « tu ne dois pas tuer ». La fin tragique libérera notre personnage et l’un de ses comparses. Et ironiquement, malgré leur sort, Yu Hsuan Chi disparaitra de la main qu’elle aura elle-même armée, et non de celle d’un énième bourreau.

An Amorous Woman of Tang Dynasty en Blu-ray

Le film d’Eddie Fong est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray française signée Spectrum Films. En l’état, la version présentée est l’une des plus soignées des longs métrages de la Shaw Brothers édités par Spectrum. Toutefois, il y a beaucoup à redire. Certains plans laissent apparaître un grain épais (souvent synonyme d’un master assez daté), on note de façon heureusement irrégulière un étalonnage assez terne ainsi que des images fortement traitées avec des outils de filtrage numériques. En effet, quelques plans ont subi un emploi trop intensif du réducteur de grain ainsi que du DNR (Digital Noise Reducer). Malgré tout, l’image, propre et stable, semble assez équilibrée sur sa colorimétrie et correctement précise sur la majorité du long métrage, réussissant à valoriser, sinon respecter les intentions filmiques du cinéaste et de son équipe. On note toutefois que le film est présenté avec la mauvaise cadence de 25 images par seconde au format entrelacé (1080i, et non en 1080p).

Du côté du son, nous trouvons deux pistes en surround 5.1 mandarin et cantonais qui n’ont de « surround 5.1 » que l’intitulé, hormis quelques effets. Ces deux mix relèvent davantage du mono. Par ailleurs, la piste dual mono cantonaise aussi présente n’est pas si différente en termes d’efficacité.

Pour compléter la séance, nous retrouvons le formidable Arnaud Lanuque, qui revient notamment sur le contexte de conception du projet – de son fond historique au bouleversement de la Shaw Brothers à l’aune de la Nouvelle Vague Hongkongaise –, sur la carrière d’Eddie Fong, justement scénariste de la Nouvelle Vague Hongkongaise, sur les parcours des acteurs ainsi que sur la beauté poétique du long métrage qui dépasse la simple commande d’un film érotique en costume. En plus de la présence habituelle de la bande-annonce d’An Amorous Woman of Tang Dynasty, Spectrum Films a aussi donné l’accès à une nouvelle interview d’Alex Man par Frédéric Ambroisine, un autre grand habitué des éditions Spectrum. L’interprète de Tsui Pok-hau, l’une des grandes flammes de notre protagoniste, revient sur ses premières années à la Shaw Brothers et se remémore, avec un plaisir communicatif, du tournage du métrage.

Même si toutes les conditions ne sont pas au rendez-vous, Spectrum Films a le mérite de mettre à l’honneur ce beau film malade avec une édition assez solide pour mériter le déplacement.

Bande-annonce – An Amorous Woman of Tang Dynasty (Eddie Fong, 1984)

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – 1080i – Mpeg-4 AVC – 16/9 – Format 1.85 – Langues : Cantonais et Mandarin 5.1 ; Cantonais Dual Mono – Sous-titres français optionnels – Hong-Kong – Drame érotique historique – Durée : 97 mn

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Interview d’Alex Man par Frédéric Ambroisine

Bande-annonce du film

Sortie le 06 Octobre 2022 – prix indicatif public conseillé : 25,00€

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Fumer fait tousser (et beaucoup rigoler)

La cigarette est au cinéma ce que le cendrier est au fumeur. Si le système hollywoodien a fortement fait profiter l’industrie du tabac, il doit également à ce dernier une partie de sa légende. On s’est tous retrouvé un jour devant une photographie de Rita Hayworth, Humphrey Bogart ou James Dean la clope au bec, pâmé d’admiration face à cet enfumage de charisme en mode sépia. Avec Hollywood, fumer devenait synonyme de « sexy ». Avec Quentin Dupieux, fumer devient drôle(ment intéressant pour le cinéma). Fumer fait tousser (re)met la cigarette à l’avant-garde de la fiction cinématographique, en faisant sauter les digues du cinéma d’auteur à la française.

Fumer fait tousser le cinéma français

Comment résumer Fumer fait tousser ? Tâche ardue s’il en est. Le dernier né de Quentin Dupieux s’érige en pièce maîtresse de l’humour noir. Un homme broyé par une machine qui se transforme en seau. Une femme qui s’improvise tueuse en série après avoir essayé un casque de 1930. Un barracuda qui parle et un robot suicidaire. Un groupe de super-héros aux allures de power rangers qui combattent de super méchants en dénonçant les méfaits de la cigarette. Vous n’y comprenez rien ? Rassurez-vous : nous non plus. Et c’est tant mieux. Inutile d’essayer de vous raconter l’histoire du film. Vous n’en seriez pas plus avancé. Fumer fait tousser se moque des codes du « cinéma d’auteur ». Cette expression désigne un certain cinéma dont la naissance concorde avec la montée en puissance des réalisateurs de la Nouvelle Vague. A mille lieux du « cinéma de papa » qu’ils exècrent, les François Truffaut, Claude Chabrol et autre Jean-Luc Godard vont imposer leur marque, faisant naître le « cinéma d’auteur », dénommé comme tel en vertu de la prédominance du réalisateur sur le producteur.

Considéré comme un démiurge, le réalisateur a la toute-puissance sur son film – y compris sur le très convoité final cut. Pas question de sacrifier le sacro-saint scénario sur l’autel de la rentabilité économique. Le scénario est un Graal qui appartient à l’auteur-cinéaste. Le cinéma d’auteur doit sa mauvaise réputation à ses histoires réputées lancinantes, conceptuelles (et, il faut le dire, quelque peu autocentrées). Si ces critiques peuvent paraître fortement injustes, elles révèlent, cependant, une certaine vérité – celle de spectateurs déconnectés d’un cinéma qu’ils jugent trop sérieux, sinon narcissique. A jouer la carte de la rupture – chère aux tenants de la Nouvelle Vague – on finit par verser dans le classicisme formel un peu plan-plan, voire au mieux générer une totale incompréhension. On pense à certains Chabrol et aux derniers Godard.

Smoking no smoking

Fumer fait tousser dynamite les codes esthétiques et narratifs d’un cinéma d’auteur pompier (et par trop pompeux). La clé du succès du cinéma de Quentin Dupieux repose sur la sollicitation de nos émotions les plus enfantines. Fini les concepts triturés jusqu’à la moelle. Place à l’humour gras et aux histoires absurdes. Il est vrai que l’humour et l’absurde constituent de vieux outils cinématographiques. Ils sont, en effet, nés avec le cinéma de Méliès avant d’être définitivement imposés par Charlie Chaplin. Ce dernier incarne le porte-drapeau d’un genre à part entière, devenu dans le cinéma anglo-saxon une véritable manne économique et esthétique. Pensons aux parodies de Mel Brooks, à celles des Monty Python ou encore aux comédies romantiques des frères Farrelly.

En France, le terrain de l’humour et de l’absurde semble avoir été peu investi ces dernières années au cinéma. Il y a bien eu le personnage de François Pignon développé par Francis Véber à partir des années 70, les films du Splendid dans les années 80 ou encore ceux de Michel Gondry dans les années 2000. Ces œuvres restent pourtant marquées par une ligne narrative claire. Quant à l’absurde en lui-même, il se discute. Certaines disposent d’un humour qu’on qualifierait de « bête et méchant » à l’instar du Père noël est une ordure (1982). D’autres se caractérisent par la présence d’un humour poétique à l’image de Soyez sympa, rembobinez (2008).

Thank you for smoking

L’humour et l’absurde bousculent chez Quentin Dupieux la plupart des codes classiques du cinéma d’auteur imposés à l’orée des années 60. Fumer fait tousser utilise le récit choral – une histoire qui en raconte plusieurs – dans un kaléidoscope narratif qui en fait exploser les marges. La simplicité, qui caractérisait la base du scénario, s’allie alors à une complexité. Tout est haché, fou et incompréhensible. Même constat pour la psychologie des personnages qui, si elle n’est qu’esquissée, n’en demeure pas moins confuse.

Le cinéma de Quentin Dupieux impose une temporalité de l’instant. Il se passe quelque chose à un instant T auquel les héros sont évidemment sommés de répondre. L’essentiel est l’action que les personnages entreprennent à un moment donné. « N’allons pas si vite, pourriez-vous me rétorquez. Car, si la rupture narrative autant que l’absence de psychologie constituent, entre autres, des caractéristiques de la Nouvelle Vague et, dans la foulée, du cinéma d’auteur qui en a découlées, en quoi Fumer fait tousser apparaît-il, de ce fait, comme une révolution du genre ? » Il est des changements qu’on remarque et d’autres qu’on ne voit pas. C’est d’ailleurs peut-être à cela qu’on les reconnaît.

Fumer fait tousser a le fin de posséder l’ubiquité d’une révolution cinématographique à la fois explicite et implicite. Quentin Dupieux opère un détournement des codes du cinéma d’auteur à la manière de Godard. Il va, cependant, plus loin que le père de la Nouvelle Vague. Fumer fait tousser radicalise les ruptures de ton et autres coupes franches dans la narration. L’histoire déjoue toutes nos attentes. Son absence de direction claire et, a priori, de sens incite le spectateur à se débrouiller par lui-même. C’est à un cinéma de la réception sensible qu’en appelle le cinéaste. Le rire offre un truchement par-delà duquel il est possible d’inscrire une réflexion et une nouvelle esthétique cinématographique qui mélange comédie et sérieux, cinéma d’auteur et parodie pure.

Fumer fait tousser s’impose ainsi comme le renouveau d’un cinéma d’auteur qui renoue avec la dimension politique de l’humour absurde. Un barracuda qui parle, une troupe de power rangers qui sauve le monde en militant contre le tabac, un lapin baveux érigé chef du contre-espionnage, sont autant de leviers narratifs qui offrent une réflexion ironique sur l’état d’une société (et d’une industrie cinématographique) qui ont, disons-le, bien besoin d’œuvres d’art qui mettent un grand coup de pied aux règles du « bien comme il faut ». Qui a dit que Fumer fait tousser n’était pas bon pour la santé ? 

Bande-annonce – Fumer fait tousser

Fiche technique – Fumer fait tousser

Réalisation et scénario : Quentin Dupieux
Décors : Joan Le Boru
Costumes : Justine Pearce
Photographie : Quentin Dupieux
Montage : Quentin Dupieux
Production : Hugo Sélignac
Société de production : Chi-Fou-Mi Productions
Société de distribution : Gaumont (France)
Pays : France
Genre : comédie, action
Durée : 1h20
Sortie : 30 novembre 2022

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4.5

Zizi cabane, entre vie et mort

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Ce nouveau roman de Bérengère Cournut était assez attendu, au moins par celles et ceux qui avaient lu son précédent (De pierre et d’os, 2019) et apprécié son originalité. Autant dire que la jeune femme surprend tout en pouvant également laisser perplexe, car elle se contente cette fois d’une histoire familiale. Mais ce n’est pas si simple…

Il s’agit donc de l’histoire d’une famille habitant dans une maison à la campagne, au village de Laguerre. Zizi Cabane s’avère être le surnom utilisé pour la petite dernière (Ambre-Iseline), un surnom qui se justifie très simplement par une expression enfantine d’un de ses frères. Le père (Urbain) se fait appeler Ferment (à prendre comme un prénom), le frère aîné de Zizi est Martin-Béguin (Martin pour l’état civil, Béguin pour la famille) et son cadet s’appelle simplement Chiffon (sans autre prénom, inutile). Le seul prénom vraiment utilisé est celui de la mère : Odile. Il s’avère cependant que l’intrigue ne démarre pour de bon qu’avec sa disparition. Le mot disparition correspond parfaitement, car rien n’indique qu’elle soit morte. Simplement, une nuit elle disparaît sans laisser de trace. Ceci dit, nous, lecteurs, comprenons assez rapidement qu’elle n’est pas morte, du moins au sens où nous l’entendons en principe. Ce qu’elle est devenue (et surtout comment et pourquoi) est trop difficile à expliquer pour tenter la moindre approche. D’ailleurs, le texte entretient un certain flou sur son état, bien qu’il s’arrange pour lui donner la parole après sa disparition. Et puisque son état reste flou, la parole d’Odile (destinée aux lecteurs et non à sa famille) se présente sous forme poétique, mais une poésie sans règles trop précises, ce qui me paraît une bonne idée pour retranscrire l’état d’Odile (la poésie se ressent avant de s’expliquer). On peut juste dire qu’elle voit toujours sa famille même si eux ne peuvent pas la voir ni même observer le moindre signe révélateur de sa présence. Il faut dire qu’elle est constamment en mouvement et que si son esprit reste attaché à la famille, son action semble quelque peu lui échapper.

Doute et mystère

L’action progresse par chapitres où divers personnages prennent la parole à tour de rôle, la mieux À noter qu’il faut être attentif pour identifier chaque intervenant, surtout qu’autour de la famille gravitent oncles et tantes, un grand-père qui n’est peut-être qu’une sorte d’usurpateur bienveillant, des voisins, etc. Le roman montre comment tout ce petit monde évolue au fil des années. Les enfants grandissent et les adultes changent, chacun.e avec ses obsessions. Et puis, dans la maison, un phénomène étonnant apparaît, avec de l’eau qui commence à s’infiltrer à partir d’un mur sans qu’on parvienne à comprendre d’où elle vient exactement. D’une sorte de fuite, ce filet va progressivement enfler jusqu’à devenir un sorte de ruisseau dont le passage s’avère impossible à maîtriser.

Cheminement du deuil

Chacun.e supporte donc l’absence de la mère selon son caractère. Ce roman qui affiche une certaine simplicité dans son style et dans sa trame générale s’avère finalement assez subtil. Bérengère Cournut ne déçoit donc pas. Son roman devient assez prenant et plus original qu’on pourrait penser en l’abordant. S’il tient du conte et qu’il est centré sur une famille, ne surtout pas le classer en littérature jeunesse. Parmi les points essentiels, on remarque que l’eau y prend une place conséquente et fondamentale, ce qui ne doit rien au hasard, puisqu’elle est symbole de vie. Elle peut rester stagnante (mare, flaque, lac, etc.) à l’image de ces vies réglées comme du papier à musique. Mais ici, à part Ferment qui vit dans le souvenir d’Odile, toutes et tous évoluent et bougent régulièrement. Mieux, l’un des frères de Zizi choisira une activité professionnelle très en rapport avec l’eau. L’eau peut être rapprochée du liquide amniotique associé à la gestation (de vie future, donc de projets). On peut aussi considérer que toute naissance amène son lot de surprises. D’autre part, l’eau peut être associée aux mouvements et elle se révèle insaisissable. Et puis, elle peut apporter son lot de tracas (fuites, inondations) et même se révéler dangereuse voire apporter la mort (noyade). On ne s’étonnera donc pas de certaines péripéties ni du danger que court Zizi, beaucoup plus liée à sa mère que ce qu’elle imagine (elle n’avait que 3 ans à sa disparition). À vrai dire, le roman nous fait également sentir comment chacun des membres de la famille reste lié à Odile, malgré sa disparition. On constate que, d’une certaine manière, elle vit toujours en chacun de ceux qui l’ont connue et aimée. Une certaine sérénité reste possible pour toutes et pour tous, y compris Ferment, une fois la disparition d’Odile acceptée et assimilée, forme de deuil.

Zizi Cabane, Bérengère Cournut
Le Tripode, sorti le 18 août 2022
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3.5

« L’Attraction de la foudre », les soustractions de la guerre

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Les éditions Delcourt agrandissent leur collection « Les Futurs de Liu Cixin », avec la parution d’un album intitulé L’Attraction de la foudre. Thierry Robin s’y empare d’un récit science-fictionnel dystopique, où le deuil, les conflits géopolitiques et l’obstination scientifique tiennent le haut du pavé.

Le jour de ses quatorze ans, Chen Kun vit un traumatisme qui va conditionner le reste de son existence. Ses parents sont transformés en poudre blanche après l’apparition d’une étrange boule d’énergie. Cette foudre globulaire, puisque c’est ainsi qu’elle se voit baptisée, ne cessera dès lors plus d’exercer une puissante fascination sur le jeune homme, qui entame des études scientifiques dans l’espoir d’en percer tous les mystères.

Dès ses premières planches, L’Attraction de la foudre distille des indications d’ordre culturel ou économique sur la Chine. Les enveloppes rouges distribuées lors des anniversaires ou les quartiers rasés pour y installer des centres commerciaux contribuent à la caractérisation d’un pays en voie de modernisation mais toujours attaché à ses coutumes. L’autre pendant du récit, qui va peu à peu le phagocyter, reléguant le deuil en arrière-plan, n’est autre que la guerre. La Chine s’oppose militairement à une Coalition démocratique composée des États-Unis et de leurs proches alliés. C’est dans ce cadre que les recherches de Chen Kun vont s’accélérer, aboutir et être mises en pratique.

« Pour étudier la foudre globulaire, il faut inventer un nouveau cadre d’analyse. Il faut perdre le sens de la réalité et du plausible. » Et pour cause : cette énergie fait disparaître les individus, peut altérer les systèmes électroniques, semble donner naissance à des fantômes quantiques et voit son étrangeté accentuée, notamment, par des photographies qui se modifient au cours du temps. Patiemment, arrimé à un personnage obstiné et hanté par la mort de ses parents, Thierry Robin livre les secrets de ces sphères orageuses que seules les capacités militaires, en moyens comme en connaissances, permettent d’objectiver.

L’armée ne s’y cantonne pas, elle fait l’objet de descriptions plus larges. On y trouve des généraux espionnant leur fille. Des projets d’armements recourant à des insectes munis de charges explosives ou à des gaz à effets mécaniques. Un environnement opaque, paranoïaque, répondant à des règles très spécifiques. Chen Kun y est immédiatement confronté à un dilemme douloureux : laisser en jachère ses recherches ou prêter main-forte à une potentielle industrie de la mort. « Tu veux vraiment renoncer à la quête à laquelle tu as consacré ta vie et qui peut trouver ici des réponses ? », lui assène-t-on, comme pour le convaincre.

Incapable de renoncer, le jeune chercheur va partir à la rencontre du scientifique russe Alexander Gemov, qui l’accueille à Noksbek, une ville utopique devenue fantôme. Elle a jadis été le fleuron de la recherche scientifique soviétique, sortie de terre dans les années 70, loin de toute forme de vie, par souci de discrétion. En quelques vignettes, Thierry Robin extrait la moelle de la dictature communiste : les lourdeurs administratives et les contraintes politiques ont toujours empêché les initiatives scientifiques valables. Un mur d’ampoules, sis sous un vieil immeuble, semble constituer l’ultime témoin de recherches menées en pure perte mais très consommatrices en vies humaines.

La seconde partie de L’Attraction de la foudre repose davantage sur les applications opérationnelles de la foudre globulaire, sur fond de tensions militaires croissantes. Entre macro-mondes et phénomènes quantiques, les mystères se dissipent, mais Chen demeure enferré dans une position morale inconfortable, qui lui vaudra bientôt la prison. En filigrane, on apprend par ailleurs que des organisations terroristes s’opposent aux essais menés par les forces armées. C’est une science sans conscience, voisine du projet Manhattan (mais pas que), qui transparaît alors.

Dessiné avec soin, fin dans ses descriptions d’un deuil inconsolable ou des conflits géopolitiques, l’album de Thierry Robin ne manque certainement pas d’épaisseur ni d’attrait. Mais sa principale force réside évidemment dans la caractérisation d’un personnage ambivalent, en proie aux dissonances cognitives et aux déterminismes psychologiques. La notion d’éthique, politique ou personnelle, sous-tend l’ensemble d’un récit bien ficelé.

Les Futurs de Liu Cixin : L’Attraction de la foudre, Thierry Robin
Delcourt, novembre 2022, 272 pages

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3.5

Repenser « Le Cinéma de Sam Peckinpah »

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Spécialiste de Céline et des rapports entre le cinéma et la littérature, Alain Cresciucci publie aux éditions LettMotif un ouvrage consacré à Sam Peckinpah. Réalisateur sulfureux et polytoxicomane doublé d’un visionnaire génial et radical, ce dernier a longtemps fait figure de pestiféré à Hollywood, qui l’a dépossédé de plusieurs de ses longs métrages, mutilés en salle de montage.

La formule aurait probablement plu à Alfred Hitchcock : Sam Peckinpah est une fenêtre donnant sur la cour hollywoodienne. Son avènement au cinéma est concomitant à celle d’une génération de cinéastes ayant fait ses classes à la télévision, et parmi lesquels on peut citer Sidney Lumet, Stanley Kubrick, Arthur Penn ou Franklin J. Schaffner. Si Don Siegel lui a mis le pied à l’étrier, caractéristique qu’il partage avec Clint Eastwood, son parcours s’avère cependant plus proche de celui d’un Orson Welles ou d’un Michael Cimino. Il a en commun avec le premier les mutilations que ses films ont subies en salle de montage, avec le second une forme de paranoïa indexée à un jusqu’au-boutisme des plus obstinés. Au septième des arts, il a laissé en héritage plusieurs chefs-d’œuvre, de La Horde sauvage à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, une redéfinition de la violence graphique et une inventivité au montage caractérisée par l’alternance des points de vues et la multiplication des ralentis. On se souviendra aussi de Sam Peckinpah pour ses déclarations au cyanure, son attitude erratique sur les plateaux et envers les studios, ses westerns crépusculaires et ses motifs ou thèmes récurrents – les enfants, la vengeance, les rapports homme/femme, la trahison…

Dans un ouvrage retraçant la carrière du cinéaste américain, Alain Cresciucci ne manque pas de mettre chacun de ces points en saillie. Le portrait qu’il brosse de Sam Peckinpah est celui d’un metteur en scène maudit, plus contraint que libre dans ses choix de scénarios, sorti de l’ornière par le producteur Daniel Melnick, de manière un peu inespérée, alors même que l’expérience douloureuse de Major Dundee et son éviction du Kid de Cincinnati – pour cause de mésentente avec les studios – l’avaient placé dans une situation des plus précaires. S’il se montre capable de succès populaires, comme le film Guet-Apens en atteste clairement, Peckinpah demeure l’homme des séquences (d’hyper-violence ou non) spectaculaires ou sépulcrales (les fusillades, une tête coupée cerclée de mouches, une arène de fourmis et de scorpions…). Sa filmographie a fait école non seulement à la faveur d’une brutalité esthétisée, mais aussi à travers une vision du Mexique expurgée de son exotisme lumineux et chargée d’un pessimisme méphistophélique. Le Cinéma de Sam Peckinpah effeuille un à un les projets du réalisateur américain et n’omet jamais d’en préciser le contexte de production ni d’en rapporter la réception. Pour ne citer que cet exemple, la controverse ayant entouré Les Chiens de paille, où Dustin Hoffman campe un jeune mathématicien aux airs de gendre parfait reconverti en vengeur furieux, fait l’objet d’une longue évocation. Alain Cresciucci rappelle notamment que la célèbre critique de cinéma Pauline Kael avait écrit en son temps qu’il s’agissait du « premier film américain qui soit une oeuvre d’art fasciste ».

Le cinéma de Sam Peckinpah a aussi partie liée avec son enfance et son histoire familiale. Il est conditionné à la santé physique et mentale d’un cinéaste aussi génial qu’incontrôlable. Et d’une carrière féconde achevée modestement, dans les clips vidéo, il reste une volonté d’affranchissement, des personnages partiellement autobiographiques, des fulgurances techniques et une représentation personnelle d’un monde légendaire (les westerns, surtout inscrits à la fin des grandes conquêtes) ou moderne et environnant (Les Chiens de paille, Guet-Apens). « Bloody Sam » et sa « Stock Company », comme on les a depuis surnommés, ont longtemps constitué la pointe avancée de ces artistes en rupture consommée avec les grandes structures régissant leur industrie. De tout cela, Alain Cresciucci rend parfaitement compte.

Le Cinéma de Sam Peckinpah, Alain Cresciucci
LettMotif, novembre 2022, 300 pages

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4

« La Buse » : le forban et son trésor

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Peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’Académie des Arts et Sciences de la Mer, le très prolifique Jean-Yves Delitte publie le premier tome de La Buse aux éditions Glénat. Pirates et trésors en forment la matrice.

Dès la fin du XVIIe siècle, les actes de piraterie connaissent une brusque recrudescence. Quelques corsaires désabusés profitent des accalmies sur le front militaire pour se lancer dans une vaste entreprise de flibusterie : ils jettent leur dévolu sur le commerce maritime, porteur de richesses ardemment convoitées. Scénariste et dessinateur, Jean-Yves Delitte prend le parti de revenir sur l’un d’entre eux, à travers l’histoire d’Olivier Levasseur, plus connu sous le pseudonyme de La Buse, que l’on retrouve condamné à mort en début d’album pour piraterie et forfaitures.

« Il puait le bouc et avait une vilaine balafre à la joue… » C’est de cette manière que La Buse est décrit par les tenants d’un comptoir mal protégé dont il vient de gréver les trésors. Des vaisseaux anglais, espagnols ou français tentent de faire bonne figure en écumant les mers, entretenant ainsi l’illusion d’une autorité maritime, mais cela ne trompe personne : La Buse et ses pairs ont désormais pignon sur rue. Une partie d’entre eux a d’ailleurs trouvé refuge à Libertalia, une colonie sise dans le nord de la grande île de Madagascar, et constituée d’hommes en rupture de ban et des femmes de petite vertu.

Ce premier tome de La Buse, intitulé « La Chasse au trésor », s’intéresse plus spécifiquement aux richesses du Nossa Senhora do Cabo. L’île de la Réunion est devenue, depuis l’arrivée des Français, un point de mouillage pour de nombreux navires. Ce vaisseau portugais y fait une escale forcée. Une fois immobilisé, privé de ses moyens de défense, il voit les pirates partir à l’assaut de son trésor, accumulé depuis une dizaine d’années par le vice-roi des Indes orientales. La dernière partie de l’album montre la sidération des Portugais devant l’audace de La Buse, qui s’empare d’une embarcation lui promettant un avenir radieux.

Expert dans les représentations maritimes, Jean-Yves Delitte ne manque pas non plus de se pencher sur ce qui anime ses protagonistes. La Mouche et le Breton expriment un appétit grandissant à l’égard des avoirs cachés de leur capitaine. Il n’en faut pas plus pour qu’une partie de l’équipage ne se mette à philosopher au sujet de partage. Le socialisme avant l’heure. Parmi les chasseurs de pirates, c’est l’éloignement du pays qui éreinte les volontés et plonge les esprits dans la mélancolie. Ne trouvant pas la place propice à de longs développements (48 pages), ces radiographies de la nature humaine contribuent toutefois à élever le propos de ce bel album.

La Buse : La Chasse au trésor, Jean-Yves Delitte
Glénat, novembre 2022, 48 pages

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3.5

« Le Labeur du Diable » : pouvoir et perdition

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Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’associent à l’occasion de l’album Le Labeur du Diable, qui paraît aux éditions Glénat. Pétrie de références, notamment cinématographiques, sondant le tréfonds de la nature humaine, cette bande dessinée narre un accès de folie au croisement du Christine de John Carpenter, du Joker de Todd Phillips et du Chute libre de Joel Schumacher. Vaste programme.

Webster Fehler est le genre de type qui, la quarantaine entamée, se réveille en sursaut au milieu de la nuit et se met du baume au cœur en se masturbant sur une vidéo pornographique lancée depuis son smartphone. Le matin, il déjeune seul, avant de quitter sa banlieue pavillonnaire pour se rendre au bureau, dans un cabinet juridique, où on ne répond pas à ses salutations mais ne manque jamais une occasion de l’admonester. Cette situation lui est d’autant plus pénible qu’il estime faire montre de professionnalisme et d’assiduité. Mais les efforts fournis ne sont récompensés que par des heures supplémentaires non payées et un mépris généralisé. Vulnérable, impuissant, il se réfugie dans les arts, éminemment programmatiques. Ainsi, sa collection personnelle va de Taxi Driver à L’Être et le néant en passant par Céline, Psychose et Salò ou les 120 Journées de Sodome.

En bon historien du cinéma, Fathi Beddiar charge son scénario de références assumées. On pourrait mentionner Irréversible, cité à plusieurs reprises, ou la convocation de tous ces perdants maudits du cinéma qui se réalisent en sombrant dans un abîme de violence. Ainsi, Webster Fehler est à la fois Travis Bickle, William Foster, Norman Bates et « Arnie » Cunningham. C’est un individu qui s’éveille à la violence débridée, en vertu d’une dualité à certains égards schizophrénique. Un passif-agressif qui se réfugie dans un journal intime. Et qui, un jour, libère le monstre tapi en lui, ce qui se manifeste de manière symbolique par un autodafé. Cette seconde nature luciférienne apparaît sous forme d’ombre menaçante, d’illusions auditives ou, dans une pleine page représentant Fehler en surplomb de la ville de Los Angeles, dans un ciel grondant. L’exploration psychologique du personnage donne tout son sel au Labeur du Diable. La violence y tient lieu de mécanisme de défense ; elle constitue une réponse disproportionnée aux traumatismes d’un enfer sartrien.

« L’autorité est un opium velouté. » Lorsqu’il met la main de manière fortuite sur un sac contenant une arme à feu et un badge de policier, notre employé modèle et pathétique entame sa mue. Il envoie valser son boulot, non sans tirer profit des photographies compromettantes dont il dispose, puis soigne sa silhouette en s’adonnant à la musculation et part sillonner le LA le plus sordide qui soit, notamment à Watts, où le désespoir ambiant est plus que palpable. Celui qui baissait les yeux devant un biker lui crachant au visage et qui admirait secrètement les gangs locaux pour leur solidarité et leur hédonisme n’envisage plus du tout le suicide – ou alors, celui des autres, qu’il est prêt à faciliter. Déjà très explicites, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’en donnent à cœur joie : éjaculation faciale, passage à tabac, meurtres à bout portant. À la violence psychologique se juxtapose celle des actes, de plus en plus insoutenables. Le Labeur du Diable ne fait pas dans la demi-mesure : tout y est exacerbé, noir comme le charbon, incandescent comme le fer sorti du feu.

La perdition s’inscrit aussi dans l’espace, puisque la ville de Los Angeles se caractérise par ses mendiants, ses bandes organisées, ses « enfants sauvages » de South Central, ses putes en cloque taillant des pipes sous les ponts… Ses murs sont recouverts de peintures à l’effigie de figures sulfureuses telles que Juan Rodriguez Cabrillo. Le basculement de Webster Fehler est presque consubstantiel à la mal nommée Cité des Anges. À l’instar de Lou Bloom dans Night Call, le quadragénaire se nourrit de la détresse environnante. Là où le reporter de Dan Gilroy monnayait les images spectaculaires régurgitées par la métropole, Fehler les crée après avoir souffert des brutalités de la ville. Entre James Ellroy et The Shield, le nihilisme porté à son apogée, Le Labeur du Diable radiographie un mal existentiel aux excroissances létales. Son making-of, glissé en appendice, rembobine le fil des sources d’inspiration, de Michael Mann à Oliver Stone en passant par Akira, Edward Bunker, MC Ren et Johnny Cash. De quoi multiplier les niveaux de lecture d’une bande dessinée radicale et haletante.

Le Labeur du Diable, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland
Glénat, novembre 2022, 144 pages

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4

Le Bébé des Buttes-Chaumont et son destin

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Avec ce dixième album, le dessinateur Jacques Tardi clôture sa série emblématique des aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, un album qui malgré une longue gestation (n°9, Le Labyrinthe infernal date de 2007, le n°8, Le Mystère des profondeurs datant lui de 1998) risque de décevoir les fans de la première heure et d’en rebuter quelques autres.

Disons-le d’emblée, l’histoire qu’on était en droit d’attendre au vu du titre fait long feu. Outre le fait qu’il n’en est longtemps que très peu question, le sujet n’est traité qu’en quelques pages et donc de manière assez anecdotique, une remarque bien à l’image de l’album de manière générale. En effet, le principal reproche à noter est qu’il est complètement dépourvu d’un scénario digne de ce nom, comme si Jacques Tardi ne l’entreprenait qu’à contrecœur. Peut-être tout simplement parce qu’il l’avait annoncé, ce que son éditeur n’a probablement pas manqué de lui rappeler, peut-être même en avançant que le public l’attendait. Mais, cette habitude héritée des feuilletonistes (que Tardi affectionne) ne fonctionne que lorsque l’auteur a déjà la suite en tête. Cela ne veut pas dire que Tardi ne l’avait pas, car il est également possible qu’il ait été accaparé par d’autres projets et que le détail du présent album lui ait paru de moins en moins clairement. Toujours est-il qu’ici il fait intervenir l’essentiel des personnages des précédents albums de la série, avec des notes de bas de page pour rappeler où ils interviennent auparavant. Concrètement, cela devrait être une invitation à relire la totalité de la série pour se remettre en tête les détails permettant de profiter pleinement de ce Bébé des Buttes-Chaumont. Or, la lecture des premières planches laisse surtout la regrettable impression que Tardi retarde le moment de commencer son histoire pour de bon. Malheureusement, cette impression persiste quasiment tout au long de la lecture, la fin n’apportant pas de réelle satisfaction. On note également que le dessin est moins assuré ou franc, surtout pour les personnages. Il reste heureusement le plaisir de l’œil pour tous les décors parisiens qui sont très variés. Le meilleur à mon avis est à observer du côté du musée Grévin avec les passages sous verrières (une visite encore hautement recommandable dans le Paris d’aujourd’hui, pour celles et ceux qui voudraient découvrir des aspects de la ville sortant un peu des sentiers battus). On note aussi que l’album comporte 62 planches et malheureusement je ne vois pas selon quel critère cela pourrait se justifier, hormis le fait que Tardi a un peu de mal à admettre qu’il abandonne définitivement ses personnages, surtout qu’il annonce clairement à la fin (en forme de clin d’œil au début d’Adèle et la bête, le premier album de la série) qu’il s’oppose fermement à toute reprise ultérieure par quiconque.

Passons outre les défauts

L’album mérite quand même qu’on s’arrête sur certains détails, car la série me semble un reflet de l’évolution de la personnalité de son dessinateur. Clairement antimilitariste à la base, Tardi montre ici un état d’esprit quasiment anarchiste. À considérer ses personnages, on se dit qu’il ne s’en trouve aucun (aucune) pour rattraper les autres. Ainsi, il dote Adèle Blanc-Sec de clones qui amènent forcément à douter lorsque sa silhouette apparaît. On s’attend à ce qu’elle mène l’enquête à propos du bébé des Buttes-Chaumont, mais elle semble plus intéressée par ses discussions pseudo philosophiques avec sa momie (et ses copines) et elle fait partie des personnages qui se demandent ce qui lui arrivent avec les tentacules qui lui sortent par les oreilles et les pustules qui commencent à lui couvrir le visage. On remarque donc que Tardi imagine une épidémie qui pourra rappeler que son album sort après celle de Covid-19 et qu’il en fait une sorte de symbole de la bassesse humaine (un autre élément peut être rapproché de l’épidémie de la vache folle) et le principal ressort de l’album. Cela lui donne l’occasion de tirer à vue sur tout ce qui bouge. En gros, la seule qui échappe à ce jeu de massacre est la momie d’Adèle qui présente l’avantage de n’être que spectatrice de ce monde qui grouille sous ses yeux (elle est morte depuis longtemps). Et donc, on peut défendre cet album en avançant que Tardi nous présente un monde qui se détraque et où les uns et les autres agissent en dépit du bon sens, ce qui justifierait qu’il parte un peu dans tous les sens. Pour le rattacher à notre époque, Tardi le peuple de personnages en trottinette qui voltigent régulièrement à force de circuler sans précautions. Et puis, le dessinateur ne se gêne pas pour ironiser sur nos académiciens qui planchent sur le dictionnaire, les illustres Immortels considérés comme une sorte d’élite intellectuelle chargée de défendre la pureté de la langue française. Il les représente comme des personnages tellement ancrés sur des positions passéistes qu’on peut les considérer comme aussi vieux et morts que la momie d’Adèle.

Pour conclure

Bref, à part certains détails comme celui-ci et d’autres qui rappellent que Tardi est un bon connaisseur de l’histoire et notamment de celle de la ville de Paris, l’album ne laissera pas un souvenir impérissable.

Le Bébé des Buttes-Chaumont, Jacques Tardi
Casterman : sorti le 12 octobre 2022
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2.5

Quand la neige investit l’estampe japonaise

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Jocelyn Bouquillard publie aux éditions Hazan La Neige par les grands maîtres de l’estampe japonaise. Il y revient sur les origines et les représentations d’un motif artistique qui a inspiré de nombreux illustrateurs.

Le mouvement artistique japonais ukiyo-e renvoie à un « monde flottant » caractérisé par l’impermanence des choses. Il n’est guère étonnant d’y retrouver en abondance le motif de la neige, non seulement lié au cycle naturel des saisons, mais dont l’état, la texture et la perpétuation dépendent des phénomènes auxquels elle est soumise : les températures, l’action humaine, les surfaces sur lesquelles elle se pose.

De nombreux illustrateurs ont nappé leurs estampes d’un manteau blanc ; il a recouvert les montagnes, s’est étalé dans les plaines, a habillé les temples ou s’est posé, sous forme de flocons, sur des courtisanes chaudement vêtues. Comme le rappelle à dessein Jocelyn Bouquillard, l’absence de couleurs de la poudreuse constitue un défi pour l’estampe polychrome nippone. L’usage du blanc du papier laissé en réserve, l’ajout de touches de couleur permettant de rehausser certains détails ont constitué un mode opératoire participant à la sublimation de l’instant présent, des beautés de la nature et des plaisirs éphémères qu’elle renferme.

Parmi eux, les oiseaux se signalent tout particulièrement et demeurent symptomatiques d’une idée d’évanescence et de fugacité parfaitement soluble dans le mouvement ukiyo-e. Mais derrière la poésie de l’anodin, la neige cache aussi un caractère ludique exprimé dans les jeux d’enfants, ou à l’occasion de la création d’un lapin géant dans le jardin du Genji (chez Utagawa Hiroshige). Elle est également associée aux « vues célèbres » du meisho-e : certains lieux réputés apparaissent ainsi nappés d’un blanc immaculé. Au XXe siècle, le mouvement Shin-hanga va récupérer le motif et y accoler des jeux d’ombre et de lumière, ainsi qu’une vision plus personnelle, censée restituer des atmosphères.

Ce nouvel ouvrage consacré aux estampes japonaises nous fait passer de « Shotei », l’un des premiers artistes emblématiques, à qui l’on doit Clair de lune sur la neige ou Prunier dans la neige, à Kawase Hasui, lui aussi friand du motif, qu’il déclinera en clerc dans Neige à Itsukushima, représentation dans laquelle un rouge saillant vient trancher avec le blanc-bleu-gris général. Dans les estampes de Hasui, tout est déjà là : le blanc envahit l’espace, les pas sont imprimés dans la poudre, les temples et les arbres dénudés recouverts de flocons, les promeneurs cramponnés à leur parapluie…

La sélection d’estampes proposée dans ce volume apparaît d’ailleurs une nouvelle fois soignée. De Takahashi Hiroaki à Utagawa Hiroshige, l’invitation à la contemplation d’une nature reconfigurée par les éléments naturels est permanente. Des Vues célèbres d’Edo à Bac sur la Sumida par un soir de neige à Hashiba, on découvre ces « mondes flottants » empreints de poésie, aux points de vue parfois vertigineux et aux lignes sophistiquées. Les femmes, les animaux, les constructions humaines prennent part à ces panoramas hivernaux, restitués avec justesse dans la grande tradition des estampes japonaises. Le livret explicatif de Jocelyn Bouquillard y apporte comme attendu, avec concision, tous les éléments contextuels nécessaires.

La Neige par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, novembre 2022, 236 pages

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4.5