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Un « Abécédaire irraisonné » du cinéma d’horreur aux éditions Ocrée

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Erwan Bargain publie aux éditions Ocrée l’Abécédaire irraisonné du cinéma d’horreur et d’épouvante contemporain, une sélection personnelle, et donc tout à fait subjective, d’entrées relatives aux films horrifiques et à leurs metteurs en scène. D’Alien à Scream, de John Carpenter à Stanley Kubrick, l’auteur, journaliste indépendant et contributeur régulier au magazine L’Écran fantastique, revient avec passion sur quelques morceaux de choix d’un genre riche en chefs-d’œuvre, motifs récurrents et séries B ou Z inventives.

Le cinéma d’horreur et d’épouvante a ses bonnes histoires, ses artisans chevronnés et ses fulgurances passées à la postérité. C’est le travail réalisé par H.R. Giger et Dan O’Bannon pour l’avorté Dune d’Alejandro Jodorowsky réemployé dans l’Alien de Ridley Scott. Un chef-d’œuvre caractérisé par son huis clos spatial, sa créature féroce biomécanique et son héroïne forte en gueule. Ce sont les effets visuels de Rick Baker, couronnés du premier Oscar décerné pour les maquillages, rendant si spectaculaires une transformation lycanthropique ou des zombis décharnés, dans un film mêlant l’horreur et l’humour, à savoir Le Loup-Garou de Londres. C’est une ouverture sacrificielle devenue mythique, celle de Scream, un slasher emblématique des années 90 et qu’un scénario méta-fictionnel signé par Kevin Williamson conduira à la renommée mondiale. Erwan Bargain ne s’y trompe pas en mettant en exergue ces films et personnalités dans un Abécédaire irraisonné plus passionné qu’exhaustif – on aurait ainsi aimé lire, par exemple, que l’alien dispose d’attributs féminins (et pas seulement virilistes comme énoncé) ou que la Drew Barrymore de Scream cite, au moins implicitement, la comédienne Janet Leigh, qui disparaît elle aussi de manière inattendue et précoce dans Psychose.

Alexandre Aja, Dario Argento, Julia Ducournau, Stuart Gordon et Rob Zombie figurent parmi les rares cinéastes faisant l’objet d’une entrée spécifique dans l’ouvrage. Là où d’aucuns s’attendaient probablement à retrouver Wes Craven, John Carpenter, Tobe Hooper, George A. Romero ou Mario Bava, Erwan Bargain fait le choix de se replier sur des figures moins prévisibles (au-delà de Dario Argento) et de mettre sous cloche, du moins pour partie, les morts-vivants, sur lesquels il était déjà amplement revenu à l’occasion de son essai Zombies : des visages, des figures. On se réjouira par ailleurs de la présence dans le corpus d’un long métrage tel que The Mist, qu’Erwan Bargain effeuille avec talent, en revenant tant sur les liens étroits entre l’œuvre de Stephen King et de Frank Darabont que sur ses références télévisuelles, du cadrage ou montage à la The Shield (dont il récupère certains techniciens) à l’atmosphère se réclamant ouvertement de La Quatrième Dimension. L’auteur n’oublie pas non plus qu’au-delà des monstres extérieurs, bien palpables, il est également question de monstres intérieurs, engendrés par la peur et la division. Aux évocations attendues des sagas Halloween, Chucky ou Freddy, ou des incontournables Jaws, L’Exorciste ou The Thing, cet Abécédaire irraisonné mêle des œuvres plus récentes et bien moins commentées.

Il en va ainsi de The Babadook, It Follows, The Purge ou Insidious. Le premier est analysé (notamment) à l’aune de la métaphore psychologique et filiale, le second en considérant la perte d’innocence et la transition difficile vers l’âge adulte, le troisième par le truchement de son sous-texte politique et dystopique, le dernier à la lumière du spiritisme et de ses environnements sonore et visuel. Erwan Bargain papillonne autour des films plus qu’il ne les épuise ; son essai ouvre des pistes de réflexion, porte un enthousiasme éminemment communicatif et livre, presque toujours, des éléments contextuels de production et de réalisation. Abécédaire de par sa forme, irraisonné en raison de sa partialité revendiquée et de la passion qui s’en dégage, cet ouvrage généreux (456 pages) ravira les amateurs de cinéma horrifique et apporte un crédit appréciable à un genre bien plus sophistiqué et pluriel qu’il n’y paraît de prime abord.

Abécédaire irraisonné du cinéma d’horreur et d’épouvante contemporain, Erwan Bargain
Ocrée, octobre 2022, 456 pages

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3.5

« Brel », les cycles de la passion

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L’historien et scénariste Salva Rubio s’associe à nouveau au dessinateur Sagar pour donner suite à la première partie du triptyque Brel : une vie à mille temps. Bien qu’au sommet de sa gloire, le chanteur belge apparaît en rupture avec la logique commerciale des studios et désireux de mettre sa carrière musicale entre parenthèses. Pour retrouver un second souffle.

Une nuée de journalistes se tourne vers Jojo, le secrétaire de Jacques Brel, ou vers Miche, sa femme. La même question est sur toutes les lèvres : comment expliquer le pas de côté effectué par la nouvelle star de la chanson française ? C’est ainsi que s’ouvre ce second tome de Brel : une vie à mille temps. Et la réponse aux interrogations ahuries de la presse nous est livrée, sans fard, en fin d’album : « Écrire une chanson est un travail d’homme, la chanter soir après soir est un travail d’animal. » C’est parce qu’il a perdu de sa passion, qu’il monte sur scène presque mécaniquement et quasiment tous les soirs, au point de chanter deux fois les mêmes strophes sans s’en rendre compte, que Brel prend la décision douloureuse de se retirer du circuit. « J’ai l’impression d’être de retour à l’usine familiale. Je me sens enfermé. »

Entretemps, son ascension aura été rythmée par les embûches. Si les grandes tournées en Europe, dans l’Union soviétique, au Moyen-Orient ou aux États-Unis ont témoigné d’une célébrité désormais internationale, et bien que des chansons telles que « Le Moribond », « Les Bourgeois », « Madeleine » ou « Les Biches » aient trouvé un public des plus enthousiastes, Jacques Brel a aussi dû faire face aux logiques marchandes pernicieuses et aux polémiques usantes. La maison de disques Philips, dont les cadres, interchangeables, sont ingénieusement représentés dans l’album en costume-cravate dépourvu de la moindre imagination, ne raisonne qu’en études de marché et feedbacks consommateurs. Elle claironne à qui veut l’entendre que l’heure est aux guitares électriques et aux compositions entraînantes, graphiques à l’appui. Pour Brel, qui espère (naïvement) produire une musique personnelle dotée de paroles sensées, cela ne peut appeler qu’une fin de non-recevoir.

L’artiste veut rejoindre le label Barclay, qui lui promet une latitude musicale absolue, mais est toutefois tenu par un contrat contraignant… Finalement, après que les tribunaux ont statué sans pour autant le libérer de ses obligations, un accord est trouvé entre les deux compagnies : Brel rejoint Barclay en provenance de Philips et Johnny Hallyday fait le chemin inverse. Cet épisode – trop peu connu – a été éprouvant pour le chanteur belge, qui n’est pourtant pas au bout de ses peines, puisque la chanson « Les Flamandes » lui vaut par ailleurs les foudres répétées des flamingants. De plus en plus enserré dans un conformisme qu’il rejette pourtant de toutes ses forces, Brel cherche ailleurs l’ivresse et l’intensité : dans les femmes, qu’il fréquente en nombre et ne parvient jamais vraiment à quitter, dans l’aviation ou la navigation, qu’il pratique volontiers, dans cette fameuse chandelle brûlée par les deux bouts, caractérisée par des nuits trop courtes, des représentations trop nombreuses et harassantes, des soirées souvent passées au bar… On comprend mieux cette sentence, exprimée dans les premières planches de l’album : « Je hais de toutes mes forces le confort et la sécurité. Je préfère de loin les rêves, ce sont eux qui mènent au bonheur. »

En dix ans, Brel est passé de l’avant-dernière place d’un concours de chant local à la médaille d’or de la Ville de Bruxelles, des premières parties de concert devant un public clairsemé à la tête d’affiche d’une salle de l’Olympia à guichets fermés. Avec beaucoup de tendresse et sans rien omettre des reliefs psychologiques de l’artiste, Salva Rubio et Sagar nous présentent pourtant un homme peinant à s’épanouir, dont l’éthique personnelle occasionne un divorce évident avec une industrie musicale par trop calculatrice. Les auteurs reviennent aussi, à plusieurs reprises, sur la dualité qui tourmentait l’artiste belge : l’aime-t-on pour l’enfant d’industriels catholiques qu’il est ou pour la star sur laquelle se projettent tous les fantasmes ? Comme son prédécesseur, ce nouvel épisode brille par sa densité et ses innombrables qualités, tant graphiques que narratives.

Brel : une vie à mille temps (T.02), Salva Rubio et Sagar
Glénat, novembre 2022, 64 pages

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4.5

« Mourir et revenir » : les coulisses du pouvoir

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Après une incursion au sein d’une secte de chrétiens fondamentalistes, Didier Convard et Denis Falque appuient cette fois leur récit sur les manœuvres conjointes de la Russie et de la Corée du Nord à l’encontre d’un triumvirat aussi clandestin qu’utile aux grandes puissances mondiales. Le rectificateur Jean Nomane y est traqué par des hommes de main dans les montagnes françaises…

Tandis qu’il remonte à moto les pentes sinueuses et désolées d’une région montagneuse française, Jean se remémore quelques souvenirs d’enfance. C’est ici, précisément, que son père s’est efforcé à lui enseigner le sens de l’effort, à l’image de ces forçats de la route qui grimpent énergiquement les cols dans les grandes courses cyclistes. Ce père, enterré il y a longtemps, n’est mort que symboliquement, puisqu’il l’accueille dans une vieille maison coupée du monde. Jean ne le sait que trop bien : c’est ainsi que se retirent les anciens Rectificateurs, par peur que leurs ennemis passés ne mettent inopportunément la main sur eux. Et c’est justement pour échapper à ceux qui pourraient le traquer que Jean a décidé, en se basant sur les informations contenues dans un vieux carnet de notes, de se retrancher quelques jours avec son père, perdu de vue depuis longtemps.

Didier Convard et Denis Falque exposent ce qui a présidé à cette situation. Des délégués à l’ONU, par ailleurs Directeurs d’un mystérieux triumvirat, ont été liquidés par des tueurs à gages missionnés par la Corée du Nord, avec l’appui logistique des Russes. Ces derniers ont en effet œuvré à la cyberattaque ayant permis aux Coréens d’identifier les agents de l’organisation honnie, coupable d’avoir empêché la mise en application d’une arme bactériologique de nature à décimer l’espèce humaine. Celle que l’on appelle « Madame », agent de liaison entre les États et les Rectificateurs, cherche alors à exercer son influence sur le président français pour infléchir le cours de l’histoire : il s’agit de contraindre les Russes en agitant le chiffon rouge d’un blocage humanitaire en Syrie.

Ce qui s’enclenche ressemble fort à une course contre la montre. Les commandos dépêchés sur place doivent retrouver au plus vite Jean, avant que les Russes n’exigent des Coréens et de leurs hommes de se retirer. La diplomatie mondiale se mêle ainsi aux assassinats clandestins, le tout sur fond de réunion filiale entre un fils et son père, deux agents du triumvirat, séparés puis réunis par son entremise. L’essentiel de « Mourir et revenir » a lieu dans les décors enneigés d’une France reculée, où deux hommes devancent, et cherchent à piéger, leurs assaillants, à la solde de puissances étrangères corrompues. À cet égard, ce second tome de Rectificando parvient à un équilibre délicat, entre chair humaine (les affects familiaux) et nerfs politiques (les jeux de pouvoirs en coulisses). Bien menée, cette bande dessinée emprunte certes des voies balisées, mais elle s’y comporte plutôt bien, en ne sacrifiant rien des différentes thématiques qui nourrissent son récit, entre action et émotion.

Rectificando : Mourir et revenir, Didier Convard et Denis Falque
Glénat, novembre 2022, 56 pages

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3.5

Les Œillades 2022 : Noémie dit oui de Geneviève Albert, la poupée qui fait non

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Premier long-métrage à la fois percutant et maîtrisé de la réalisatrice québécoise Geneviève Albert, Noémie dit oui ausculte l’enfer de la prostitution juvénile montréalaise à travers le regard meurtri d’une adolescente de quinze ans livrée à elle-même, qui sombre peu à peu dans une sexualité lugubre et fantasmatique. Un personnage remarquablement interprété par la jeune Kelly Depeault, révélée l’année dernière dans La Déesse des mouches à feu. 

Abandonnée par sa mère, Noémie (Kelly Depeault, bouleversante de fragilité) est une enfant placée en centre de jeunesse à Montréal. Désespérément en quête de nouveaux repères, elle fugue pour rejoindre son ancienne amie Léa (l’ambiguë Emi Chicoine) et tombe dans les griffes perverses de Zach (James-Edward Métayer), un bad boy proxénète qui devient son petit-ami. Inexpérimentée et vulnérable, la jeune fille au cœur punk accepte contre son gré de se prostituer le temps du Grand Prix de Formule 1 et entre alors dans une spirale infernale. 

Premier long-métrage de la cinéaste québécoise Geneviève Albert (Reviens-tu ce soir?, La traversée du salon) qui traite du consentement et de l’exploitation des prostituées mineures surnommées « les survivantes », Noémie dit oui surprend tant par la maîtrise de son sujet que par la pertinence de sa mise en scène.

Tournant sa caméra vers les prédateurs afin de ne jamais érotiser le corps de la proie ni glorifier le viol, la réalisatrice joue avec le hors-champ, instaure un contraste entre distance et proximité pour filmer le rapport sexuel comme une transaction répugnante, brutale, malsaine, dans l’espace hermétique et suffocant d’une chambre d’hôtel vide et glacée.

Ingénieux et subtil, le montage parallèle produit ici un violent oxymore entre le dehors – l’effervescence vrombissante de la course automobile –, et le dedans – la détresse sourde de la jeune fille qui enchaîne les passes à un rythme effréné pour pouvoir s’offrir une nouvelle vie –, tout en accentuant la rudesse du cercle vicieux qui étouffe les personnages. Pièce maîtresse de cet esthétisme de la répétition, un effrayant chapitrage permet notamment de matérialiser l’angoisse croissante de l’héroïne.

En effet, Noémie dit oui restitue avec retenue et profondeur toute la mécanique pernicieuse de l’escorting, la technique de manipulation, la rivalité qui peu à peu s’installe entre les filles sélectionnées sur catalogue numérique, ainsi que les pratiques, fantasmes et comportements humiliants de leurs clients on ne peut plus ordinaires. L’un des plus beaux plans du film montre la frêle silhouette de Noémie, enroulée dans un rideau, prise au piège du linceul opalescent de son existence éclatée qui bascule et s’assombrit comme un nuage. Un premier geste de cinéma choc et nécessaire pour sensibiliser les jeunes aux dangers d’une prostitution banalisée, porté par le cri de douleur de Kelly Depeault, à la fois sombre et lumineuse, fiévreuse et rebelle. Une réussite.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Noémie, une adolescente impétueuse de 15 ans, vit dans un centre jeunesse depuis trois ans. Lorsqu’elle perd tout espoir d’être reprise par sa mère, Noémie fugue du centre en quête de repères et de liberté. Elle va rejoindre son amie Léa, une ancienne du centre, qui l’introduit dans une bande de délinquants. Bientôt, elle tombe amoureuse du flamboyant Zach qui s’avère être un proxénète. Fin stratège aux sentiments amoureux ambigus, Zach incite Noémie à se prostituer. Récalcitrante au départ, Noémie dit oui. 

Noémie dit oui – Fiche technique

Réalisation : Geneviève Albert
Scénario : Geneviève Albert
Avec : Kelly Depeault, James-Edward Métayer, Emi Chicoine, Maxime Gibeault, Myriam Debonville, Joanie Martel…
Production : Patricia Bergeron
Photographie : Léna Mill-Reuillard
Montage : Amélie Labrèche
Costumes : Renée Sawtelle
Musique : Frannie Holder
Distributeur : Wayna Pitch
Durée : 1h56
Genre : Drame
Sortie : 26 avril 2023

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Pearl de Ti West: au coeur d’Eros et de Thanatos

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Sorti en même temps que X, Pearl est son préquel et a été tourné dans la foulée, en Nouvelle-Zélande durant la COVID. Habillé des caractéristiques similaires, Pearl prend la torche et nous guide dans la tête trouble de son personnage éponyme. Retour sur un film qui offre une expérience différente, malgré les mêmes artifices.

Avec X, Ti West commençait la rentrée 2022 en beauté. Mia Goth, son interprète principale a fait des merveilles en Maxine et en Pearl. Mais justement, qui est Pearl?

Synopsis: 1918, Texas, Pearl vit avec ses deux parents d’origine allemande. Son mari, Howard, s’est engagé dans l’armée en Europe. Entre sa mère stricte comme un fouet qui claque et son père immobilisé, Pearl est malheureuse. Très malheureuse. Elle s’échappe parfois lors des courses qu’elle fait au village, mais cela devient de plus en plus difficile. Son rêve à elle est de briller. Et elle fera tout pour y arriver…

Le Vide Texan

Le casting a changé, mais Mia Goth reprend le rôle de Pearl, jeune. Parmi les acteurs, on retrouve David Corenswet (Hollywood), Tandi Wright, Emma Jenkins-Purro, Matthew Sunderland et Allistair Sewell. Il est le reflet du vide qui oppresse Pearl dans la toute petite bourgade texane où elle vit. En effet, l’image n’est pas bombardée de figurants. Ils se comptent sur les doigts de la main. Cela reflète beaucoup la solitude extrême à laquelle la mère de Pearl oblige sa fille.

C’est aussi un intéressant curseur pour Pearl elle-même qui, tout le long du film divertit un spectateur. Certaines séquences qui la montrent sur une scène en train de danser comme ses idoles, sont en fait un calque du divertissement qu’elle offre au spectateur. Cela se constate à travers les affiches du film et le générique de fin. Sinon pourquoi Pearl sourirait-elle en nous regardant? En cela, c’est impressionnant de voir le 4e mur brisé, sans échange de répliques.

Les similarités techniques avec X

Nous retrouvons les mêmes caractéristiques visuelles que pour X avec le plan qui s’élargit en début de film, le grain de l’image et sa coloration qui appuient sur le bleu, le vert et le rouge. Le jaune est très peu présent, mais les champs de blés ont un sous-ton verdâtre. C’est aussi le cas de la mare de Theda, l’alligator à qui Pearl donne ses victimes.

Il y a un constant jeu de mise en valeur de couleurs, reprenant ceux des premiers films en couleurs. Un petit rappel au Magicien d’Oz est glissé dans l’image. Les transitions et le fondu au noir final paraissent similaires aux dessins animés des Looney Toons. Ce sont à notre avis, des hommages au cinéma et à l’animation qui bourgeonnent les deux décennies suivantes. C’est aussi un jeu fait dans X avec des codes cinématographiques des années 70.

Les couleurs de Pearl

Pearl porte comme Maxine du bleu assez régulièrement, même si sa vraie couleur est le rouge. Si théoriquement, cela peut représenter un caractère, une personnalité, nous ne pourrons seulement comprendre le plein sens de cette couleur pour les deux héroïnes qu’en complétant la trilogie.

Mais en voyant Pearl ne porter cette couleur qu’avec sa famille et son amant et surtout, avant les meurtres qu’elle commet, cela peut indiquer la perception ou la place qu’on veut lui attribuer. La fille gentille, sans problèmes à donner à son entourage, celle qui est facile à vivre, à séduire, à jeter, à ramasser. Bien sûr, cette perception est erronée. Elle est une femme écarlate. Elle le devient après une énième punition de sa mère.

L’explosion de la violence: L’expression du Thanatos chez Pearl

Le film ne présente pas une Pearl innocente, ni le produit d’une éducation stricte et déséquilibrée. Pearl est ainsi faite, violente envers les animaux, puis les humains. Elle aurait pu être mieux traitée que cela n’aurait strictement rien changé. Il n’y a pas vraiment de réponse à pourquoi elle aime cette violence. La violence déchainée contre ses géniteurs n’est qu’un acte anodin si l’on se réfère à ses comportements déjà limite. Mais c’est à partir de son échec à l’audition de la paroisse qu’elle se met à être plus créative en terme de violences.

Sa haine explose contre le personnage blond de l’histoire et si nous soulignons sa couleur de cheveux, c’est parce qu’elle montre, même sénile,une vraie haine contre les blondes gentilles. Qu’elles soient paroissienne ou actrice porno (dans X), elle les perçoit comme des concurrentes et leur voue une haine tenace après l’échec de l’audition.

Et Eros?

Les pulsions d’Eros ne sont jamais loin du Thanatos… En plus d’avoir la pulsion de Mort en elle, Pearl est très passionnée et que ce soit pour son mari, pour son amant ou n’importe quel autre homme, elle est active dans la séduction. L’Amour, ou plutôt le Désir, le sexe, la séduction,  sont importants pour elle. Mais ils ont la même valeur que dans un  film de 90 minutes : quelque chose de beau et d’illusoire. Pearl ne sait malheureusement pas aimer.

Le lien entre X et Pearl

Le réalisateur ne cherche pas à expliquer pourquoi Pearl est ainsi. Il montre depuis quand sa folie meurtrière est présente. Quand elle regarde un petit film érotique avec le monteur, elle est loin de s’imaginer qu’elle est en train de regarder le futur du cinéma. Après tout, la pornographie et la danse ont en commun l’utilisation du corps. Elles ont en commun la physicalité : on a besoin du corps pour danser et pour faire l’amour. Le dialogue se transmet par des gestes corporels. Elles se caractérisent dans les deux cas par la brièveté: les carrières sont courtes, émergent des ténèbres, pour aussitôt s’y replonger. Encore une fois, il y a beaucoup d’Eros et de Thanatos dans les deux disciplines.

Conclusion

Le problème des préquels est l’anticipation du spectateur qui veut savoir comment se crée un tueur. Et si la réponse est qu’il n’y en a pas vraiment besoin. Pearl est un bon préquel, il anticipe cette question en décidant de surprendre le spectateur. Pearl n’a pas besoin d’une origine sombre. Elle est déjà sombre.

Elle est une tueuse qui aime tellement ça que c’est un acte qui fait partie de son quotidien. Jamais elle n’en a pris conscience. L’Eros et le Thanatos Freudiens sont ses carburants. Elle vit pour tuer et pour être désirée.

De plus, il y a une excellente idée de rattacher la Pearl âgée de X à Maxine. Cette dernière n’est que le futur auquel Maxine n’échappera pas: la Vieillesse, le déclin de la beauté, de la séduction. Qu’elle reste dans l’industrie ou pas, elle vieillira aussi.

https://www.youtube.com/watch?v=9fBMQoxBTaM

Fiche technique: Pearl

Réalisateur: Ti West
Scénariste: Ti West et Mia Goth
Producteur: Ti West, Kevin Turen, Jacob Jaffke, Harrisson Kreiss
Musique: Tiler Bates, Tim Williams
Longueur: 102 minutes
Langue: Anglais, Allemand

 

The walking dead, le chef d’œuvre zombifié

Ça y est, après plus de 11 années d’antenne, The Walking Dead a tiré sa révérence. Difficile d’être passé à côté du phénomène durant toutes ces années. Également adapté en un exceptionnel jeu vidéo, l’univers créé par la bande dessinée d’Images Comics aura su gagner le cœur des fans avec une rapidité fulgurante. Mais, à trop vouloir se rapprocher du soleil, The Walking Dead s’est brulé les ailes, et pas qu’un peu.

Bien que cette critique concerne la série dans son intégralité, elle ne contiendra aucun spoiler majeur sur les évènements. 

La marche vers le paradis

Difficile de l’imaginer si, pour vous, le genre zombifique ne dessert que le nanard qui ne compte pas ses litres de faux sang, mais à ses débuts, The Walking Dead, c’était exceptionnel. Brutale, bien écrite, parfaitement bien rythmée et interprétée, la première saison nous laissait voir le potentiel grandissant de la série, avec six épisodes seulement. L’écriture, pleine de grâce, dévoilait des personnages, peu nombreux, attachants ou profondément détestables mais tous parfaitement crédibles. Humains, avec leurs forces et faiblesses.  Bien sûr, la palme revient à Rick Grimes, personnage principal de la série, incarné par le superbe Andrew Lincoln et surement l’un des meilleurs personnages de la télévision.

Dès ses débuts, la série frappe fort par son univers cohérent, travaillé et sa dure réalité. Dehors, le monde se meurt mais n’en demeure pas moins menaçant. Toute cette noirceur se ponctue par des touches d’espoir, d’humanité et de douceur, qui feront le mordant de la série pendant un bon moment. On avance avec nos personnages. On a déjà nos préférés, ceux qui nous désespèrent et ceux qu’on espère voir mourir très vite. La saison 2, de qualité mais moins réussie, permettra malgré tout d’établir quelques points extrêmement importants : la folie n’est jamais loin, tout le monde peut mourir et surtout, le leadership de Rick se confirme. Mais disons-le, c’est véritablement avec sa 3ème saison que la série connait ses plus grandes heures de gloire.

La prison avant l’emprisonnement

L’arc de la prison, comme le disent les fans, est réellement extraordinaire. La série s’ouvre au monde et démontre, dans une explosion de talent, toute la noirceur de son univers. Pour la première fois, l’histoire tient un véritable antagoniste en la personne du Gouverneur, véritable taré à la tête d’une autre communauté. Les personnages ne sont plus seuls et les humains deviennent des ennemis encore plus redoutables que les rodeurs. Les intrigues s’entremêlent parfaitement, au fur et à mesure que nos protagonistes sombrent aussi plus facilement dans la violence.

La saison 4, tout aussi fabuleuse, suit ce schéma et le pousse encore plus loin. Les décès s’enchainent, mais jamais gratuitement. Chaque perte sert à l’intrigue et ce, pour de nombreuses saisons à venir. Les nouveaux venus sont tous intéressants et attachants (ou détestables, encore une fois). A cette époque, The Walking Dead peut prétendre au titre de chef d’œuvre, tant chaque épisode met une claque dans la tronche. Si on n’égale pas la qualité d’écriture d’un The Last of Us Part II à ce niveau, la série propose une absence de manichéisme bienvenue, dans ce monde ou ses survivants veulent survivre, à tout prix.

Puis, Mi saison 5, quelque chose se produit. Les survivants atteignent un endroit et, je vais faire quelque chose d’exceptionnel, je vais vous conseiller de vous arrêter là. La plupart des intrigues sont résolues, les personnages restants sont en sécurité. Dites-vous que c’est fini, que l’intrigue ne redémarre pas et que la série s’achève au terme de cinq saisons de très, très haute tenue.

La descente vers l’enfer

Le conseil est un petit crève-cœur, car la saison 6, bien que moins incroyable, reste de très haute tenue. Elle s’achève sur un terrible cliffhanger, qui enchaine sur le premier épisode la saison 7 : l’un des meilleurs épisodes de la série. Mais ensuite, AMC propose un naufrage absolu et grotesque. Longue, absolument incohérente, mal écrite et rythmée, The Walking Dead ne perdure que par le duel Negan/Rick, porté par le jeu d’acteurs totalement hallucinant de Jeffrey Dean Morgan et Andrew Lincoln. Je pourrais donc vous dire de vous arrêter début saison 7, mais ce serait impossible pour vous.

Malgré quelques excellents moments, The Walking Dead n’est plus que l’ombre d’elle-même avec ses saisons 7 et 8. Les personnages, désormais beaucoup trop nombreux, sont moins bien écrits (voire pas du tout, ne se contentant que de stéréotypes vus et revus), les décès, autrefois si intelligemment amenés et constructifs deviennent gratuits et souvent inutiles (et débiles, de surcroit) . Sur les 32 épisodes qui composent les deux saisons, à peine la moitié sert réellement l’intrigue. Le reste ne se contentant que faire du sur place, les personnages marmonnant quelques répliques pendant 40 minutes. Les héros semblent même totalement hermétiques face au décès de leurs proches. Nous pouvons par exemple citer la réaction totalement absurde (et inexistante) de Carole, qui apprend la mort d’un personnage pourtant présent depuis le début de la série dont elle était très proche. Ou, plus tard encore, Daryl restera presque de marbre face à la mort imminente d’un de ses plus proches amis, lui aussi présent depuis très longtemps.

Errer comme un zombie

L’écriture fane, la série fait du sur place et s’enferme dans un cycle jusqu’à la fin de sa 11ème saison. Entre temps, deux spins off sont nés et cela se ressent énormément sur la qualité. The Walking Dead n’est plus seule et les scénaristes semblent même bien décidés à offrir plus de travail à Fear The Walking Dead, plus constant dans sa qualité. Une fois l’Arc Negan terminé (façon de parler), de nouveaux ennemis prennent le relais et ainsi de suite, jusqu’à l’épuisement. Dommage, car les méchants sont réussis, dans l’ensemble. L’arc des chuchoteurs propose quelques moments très réussis, mais trop peu et pour trop de ratages.

A force, on en est usé. Les réactions n’ont plus de sens, les moments géniaux des premières saisons n’existent plus et les meilleurs protagonistes sont tous décédés ou presque, ne laissant qu’une équipe B bien moins impactante. On n’est plus attaché à personne, à part un ou deux survivants de longue date. Le pire, sans doute, c’est que la série ne termine même pas, pas réellement. Trois autres spins off sont prévus pour faire office de conclusions à différents personnages. Oui, trois séries. 3 DLC. On peut comprendre l’idée, mais quand même…

The Walking Dead – Bande-annonce saison 11 partie 2

 

Note des lecteurs6 Notes
Les cinq premières saisons
Rick Grimes, personnage extraordinaire
Des antagonistes très réussis
Un acting impeccable, un doublage VF de qualité (au début)
Une écriture de départ particulièrement brillante
Une baisse de qualité phénoménale à partir de la saison 7
Passe du chef d'œuvre à la catastrophe
Une série beaucoup trop longue...
... et qui ne se termine pas, puisque 3 séries qui feront office de conclusion arrivent. Oui, 3 séries.
2.6

« Choujin X » déjà de retour chez Glénat

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Initié par le créateur de la série Tokyo Ghoul, le manga Choujin X adopte le point de vue d’adolescents confrontés à l’apparition de pouvoirs surnaturels. Ce second tome creuse plus avant leur personnalité et revêt une dimension sociale évidente.

On retrouve au début de ce nouvel épisode de Choujin X Ely, la jeune cultivatrice de tomeïto, et Tokio, l’adolescent effacé marchant dans l’ombre de son ami Azuma. Les deux personnages se voient cependant redimensionnés à l’aune de super-pouvoirs inattendus. Ils affrontent ensemble un choujin maléfique ayant pris la forme d’un serpent géant particulièrement iconique. Pour Tokio, c’est l’heure des premières leçons : il se blesse au bras en raison de son incapacité à évaluer correctement la puissance qu’il délivre, ce qui se produit apparemment souvent chez les zoomorphes encore balbutiants. Ces reliefs initiatiques se doublent rapidement de la découverte d’un institut privé formateur, ayant pour objectif de réprimer les surhommes faisant mauvais usage de leurs pouvoirs. C’est là-bas, à Yamatomori, que Tokio et Ely vont chercher à acquérir leur certificat d’enregistrement et s’élever (au moins) au rang B, un statut leur assurant de pouvoir exploiter leurs facultés en cas d’urgence.

Toujours très inspiré sur le plan graphique, où les vignettes grandioses et référencées (Alien, les médecins de la peste…) se succèdent sans discontinuer, Sui Ishida n’oublie pas de caractériser ses jeunes protagonistes, ni de conférer une dimension sociale à son manga. Ainsi, tandis qu’on le questionne sur ses rêves, Tokio se montre incapable de prononcer le moindre mot. Il songe un instant à son ami Azuma, ne trouve rien de satisfaisant à dire et s’enferme alors dans un mutisme confondant, évocateur de ses impensés. Se pourrait-il que l’adolescent se soit à ce point subordonné à Azuma qu’il en ait oublié de se livrer aux introspections les plus banales ? Ely, elle, est plus directe : elle aspire à la richesse, mais non à des fins vénales, puisqu’elle aimerait avant tout venir en aide à son grand-père. Au cours de leurs pérégrinations, les deux comparses vont croiser la route de Shiozaki, un ancien lycéen joueur de baseball, contraint de raccrocher après avoir révélé au monde sa véritable nature de choujin – disqualifiante en l’état.

Ce dernier élève seul son frère et sa sœur. Il prend des libertés avec les règles et la bienséance pour y parvenir vaille que vaille. Ses super-pouvoirs l’ont paradoxalement diminué, en l’empêchant de se réaliser : celui qui s’échinait à percer dans le baseball pour échapper à son quotidien morose à Yamato n’a maintenant d’autre choix que de vivoter dans ses quartiers pauvres, marginalisés au sud de la province. Sui Ishida met ainsi en scène un personnage ambivalent, complexe, soucieux du bien-être de ses proches mais désillusionné par les épreuves endurées. Si ce second tome de Choujin X lui doit beaucoup, il se distingue aussi par la technique nouvellement éventée du « raise » et par la convocation de la criminelle Ririka et de son garde du corps à tentacules, sur lesquels on sait encore peu de choses. Le récit, en construction, laisse ainsi quelques belles promesses en suspens…

Choujin X (T.02), Sui Ishida
Glénat, novembre 2022, 276 pages

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3.5

« Dragon Ball : Le Super Livre » de retour aux éditions Glénat

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L’éditeur français emblématique de l’univers Dragon Ball propose un second « super livre » consacré cette fois à l’animation. L’occasion de revenir sur les étapes itinérantes de Son Goku et ses amis, face à des adversaires aux armes de mieux en mieux fourbies.

Quand petit Son rencontre Bulma, il n’est encore qu’un garçonnet ingénu. Les premiers mangas d’Akira Toriyama mettent en scène un enfant aussi gauche qu’attachant, incapable de différencier une fille d’un garçon, vivant seul dans une jungle hostile où, pour se nourrir, il doit chasser des monstres bien plus imposants que lui. Des années plus tard, devenu père par deux fois, doublé d’un guerrier Super Saiyan repoussant toujours plus loin ses propres limites, il est désormais le héros discret d’une Terre qui lui doit, sans même le soupçonner, sa survivance. Entre ces deux moments, l’extraterrestre envoyé de la planète Vegeta pour décimer une espèce humaine à laquelle il a fini par se lier profondément, aura affronté des créatures glaçantes, sans pitié, perpétuant des instincts de mort et de prédation. Freezer, Cell ou Boo, pour ne citer que les trois principaux, ont fait office d’adversaires obstinés, d’ampleur mythologique, dont la caractérisation sophistiquée – et changeante – a été porteuse d’effroi et d’une puissante iconisation.

Découlant des grands livres, ce second Super Livre consacre l’essentiel de son corpus aux différents arcs narratifs de Dragon Ball. Richement illustré, doté d’une édition très soignée, l’ouvrage fait revivre au lecteur les grands moments de Son Goku et ses proches, du premier tournoi Tenkaichi Budokai aux récits Red Ribon, Piccolo, Saiyan, Namek, cyborgs et Majin. C’est toute une constellation de personnages (de l’ami indéfectible – Krilin – aux frères ennemis – Vegeta ou Piccolo – en passant par les rivaux mortels – Freezer, Cell ou Boo) qui se voie verbalisée, narrée avec passion, recontextualisée dans les grands enjeux dont l’univers d’Akira Toriyama s’est fait le précieux réceptacle. On y retrouve autant de légèreté et d’humour que de gravité et de tragédie, des facéties de Son, Tortue géniale ou Yamcha aux menaces existentielles induites par Freezer, mégalomane et effroyable, ou Boo, multiforme, incontrôlable et mû par ses seules pulsions immédiates.

Ce Super Livre revient sur des arcs absents du manga d’origine, présente succinctement Dragon Ball Kai ou Le Plan d’éradication des Super Saiyans, se penche sur l’histoire de Trunks, Vegeta ou Piccolo et se clôture par une interview inédite d’Akira Toriyama, au cours de laquelle il revient sur l’humour, le choix des voix, les fans et leurs lettres ou encore sa consommation de jeux vidéo. Il indique aussi, détail amusant, que si Son Goku devait être une musique, il serait une mélodie enjouée au tempo rapide. La spontanéité, la bonhomie et l’énergie débordante du personnage – avec pour corollaire une faim insatiable – semblent en effet parfaitement solubles dans un tel choix. Et quelque part, c’est justement cette mélodie inconsciente que ce second Dragon Ball : Le Super Livre se propose de rejouer, en passant en revue les principaux traits constitutifs d’un univers étendu – ici : l’animé – qui a exercé une fascination vertigineuse sur des générations entières de téléspectateurs.

Dragon Ball : Le Super Livre (tome 2), l’animation – 1ère partie
Glénat, novembre 2022, 358 pages

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4

« Le Livre noir de Vladimir Poutine » : un tchékiste au pouvoir

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Ouvrage collectif placé sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois, Le Livre noir de Vladimir Poutine vient en quelque sorte prolonger le travail entrepris par Darryl Cunningham aux éditions Delcourt : narrer l’ascension d’un dictateur nostalgique de la Grande Russie, ancien tchékiste reconverti en conservateur ayant fait de l’Occident un ennemi à la fois moral et géopolitique.

Portraiturer Vladimir Poutine en novembre 2022 nécessite d’opérer certains choix. Faut-il axer sa réflexion sur le passé kagébiste de l’homme fort du Kremlin ? Narrer sa répulsion à l’encontre des Révolutions de couleur et la manière dont la Tchétchénie et surtout la Géorgie furent entendues comme les points de départ d’une reconquête russe dans l’ancienne sphère soviétique ? À moins de s’appuyer sur la diplomatie du gaz, si utile pour faire pression sur les Européens, ou de verbaliser les multiples procédés visant à ériger Moscou en chantre des valeurs traditionnelles, avec l’accord tacite de l’Église orthodoxe du patriarche Kirill ? Dans un ouvrage collectif très documenté, découpé en chapitres thématiques radiographiant à 360° le régime poutinien, Galia Ackerman, Stéphane Courtois et leurs coauteurs analysent les traits constitutifs d’une Russie néo-hégémonique, nostalgique de son passé, arc-boutée et manœuvrière, ayant fait de Sputnik et Russia Today des outils de propagande, et des cyber-attaques ou de l’appui apporté à l’extrême droite européenne, une puissante arme de déstabilisation.

Le parcours de Vladimir Poutine mérite évidemment que l’on s’y attarde. Issu d’un milieu modeste, il a souvent endossé le rôle de souffre-douleur durant son enfance. Devenu plus impétueux à l’adolescence, il a ensuite appris le droit sous la direction du professeur Anatoli Sobtchak, avant de concrétiser un vieux rêve : entrer au KGB, organisation secrète qui le fascine tant, où il participe à la lutte contre les dissidents dans la région de Leningrad. Une fois muté en ex-RDA, il s’adonne volontiers au chantage sexuel dans le cadre de ses missions, puis assiste, médusé, à la chute de l’URSS, qu’il impute à un mouvement populaire qu’il perçoit depuis lors comme destructeur. Tandis qu’une poignée d’initiés – dont les membres du Komsomol et du PCUS – pille les richesses d’un pays en déliquescence, Anatoli Sobtchak prend sous son aile, à la mairie de Saint-Pétersbourg, un Vladimir Poutine qui n’a même pas encore 40 ans. Doté d’une fonction très rémunératrice, il s’inscrit alors au cœur d’un vaste système de corruption, bientôt éventé, mais qui n’empêche toutefois pas Boris Eltsine de le placer à la tête du FSB avant d’en faire son Premier ministre. Bientôt installé au Kremlin, l’homme a déjà eu l’occasion d’expérimenter le kompromat, ces affaires montées de toutes pièces afin de se débarrasser des indésirables (et auxquelles les oligarques n’échapperont pas) et il se montre particulièrement agressif vis-à-vis des Tchétchènes (il promet de « buter les terroristes jusque dans les chiottes »). Tout est déjà : cette volonté d’expurger la Russie de ses opposants (Berezovsky, Goussinski ou Khodorkovski en feront les frais), une capacité rare à manipuler l’opinion publique (y compris occidentale), un langage volontiers outrancier et argotique, une mise en scène permanente de sa personne et de son pays (la doctrine marxiste est désormais remplacée par un nationalisme expansionniste et une vision eurasienne inspirée des thèses de l’idéologue Alexandre Douguine).

Une double guerre, armée et culturelle

Si Le Livre noir de Vladimir Poutine revient abondamment sur l’ascension trouble de l’actuel président russe, l’essentiel de son corpus a pour but d’éclairer la double menée, militaro-territoriale et culturelle, d’un pays désireux de renouer avec sa grandeur passée et soucieux d’étendre son influence partout où résident des populations russophones. C’est de là que partent l’obsession de contrôle (de l’information, de la justice, des peuples), la vision paranoïaque du monde (les prétendues menaces de l’OTAN, pour ne citer que cet exemple) ou encore l’érection de la religion orthodoxe en arme diplomatique. Galia Ackerman, Stéphane Courtois et les autres contributeurs de cet essai dressent le portrait étayé et proprement glaçant d’un pouvoir noyautant les oppositions, empoisonnant ses ennemis (qui a oublié Alexeï Navalny et le Novitchok ?), perpétuant les méthodes tchékistes, lancé dans une guerre mémorielle au point d’imposer des lectures orwelliennes (par exemple en exagérant le nombre de victimes soviétiques durant la Seconde guerre mondiale). Le Kremlin de Vladimir Poutine a qualifié le gouvernement ukrainien de « néonazi », il a réprimé la liberté d’expression au point de censurer l’art ou de s’en prendre aux ONG subventionnées par l’étranger, il a préparé les mentalités à de nouveaux conflits, allant jusqu’à instrumentaliser les livres de coloriage des enfants ou à exploiter sans fard les ficelles tirées par le politicien d’extrême droite Vladimir Jirinovski, lequel a détruit peu à peu les résistances aux bassesses et aux brutalités, tout en promouvant le chantage nucléaire, les politiques hégémoniques ou les discours ouvertement racistes.

Pendant ce temps, comme le rappellent les auteurs, le régime poutinien a soufflé sur les braises occidentales à chaque fois qu’il était possible de le faire : les émeutes dans les banlieues, le mouvement des Gilets jaunes, le terrorisme islamique ont été présentés comme des preuves irréfutables de la décadence des Européens. Et cette dernière était aux yeux du Kremlin déjà visible dans les réactions timides qui suivirent la guerre en Géorgie ou l’annexion de la Crimée. À ce titre, l’ouvrage revient sur cet entre-deux savamment entretenu par les Russes : les manœuvres militaires, bien que condamnables, s’avèrent souvent soit dissimulées (les hommes verts, le groupe Wagner), soit effectuées sous des couvertures commodes (la guerre contre Daech). Mais la bataille est aussi culturelle et informationnelle, comme en témoignent les théories du complot alimentées et diffusées par Russia Today ou Sputnik, l’imaginaire déployé par les propagandistes du Kremlin (Moscou serait l’ultime bastion des valeurs familiales et chrétiennes), les mécénats muséaux ou universitaires pilotés par des oligarques russes tels que Roman Abramovitch ou Len Blavatnik, le financement d’organisations diverses par les ambassades russes ou l’activité de la Commission présidentielle sur l’Histoire, principalement occupée à en falsifier les récits. Parfois, les jeux d’influence sont moins discrets, plus abrupts, comme lors des tentatives de Gazprom de couper le robinet gazier en Europe centrale, ou dans cette volonté à peine masquée de tenir l’Allemagne par les approvisionnements en énergies, espérant ensuite que Berlin en fasse de même vis-à-vis de l’Europe pour le compte de Moscou.

Le Livre noir de Vladimir Poutine est passionnant, transversal et généreux dans ses démonstrations. Il n’omet pas non plus les échecs des services secrets russes dans le dossier ukrainien, illustrés par exemple par la mise à l’écart de Sergueï Besseda, jugé coupable de désinformation. Mais peut-on seulement dire la vérité à celui qui auto-entretient une réputation de maître espion tout en se montrant incapable d’analyser correctement les informations récoltées par ses services sur l’Ukraine ?

Le Livre noir de Vladimir Poutine, ouvrage collectif placé sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois
Robert Laffont, novembre 2022, 464 pages

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4

Un portrait de Mussolini aux éditions Glénat

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La collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat se penche sur la figure de Benito Mussolini, qui prit la tête du gouvernement italien en 1922 pour y instaurer une révolution fasciste.

« J’aurais pu contraindre le Parlement et former un gouvernement composé uniquement par des fascistes », avance Benito Mussolini, le nouvel homme fort de l’Italie, comme pour se disculper. L’heure est grave : le fondateur du Parti national fasciste a pris le pouvoir alors même que les chemises noires étaient massées aux portes de Rome. Les uns questionnent dès le départ la stabilité de son régime, les autres ne savent quoi penser : les commerces restent ouverts, la violence se raréfie dans les rues. L’avènement de cet homme, « porté en triomphe comme un nouveau César », ne serait-elle pas, tout compte fait, une bonne chose ?

L’album de Davide Goy, Luca Blengino, Catherine Brice et Andrea Meloni témoigne parfaitement de ces ambivalences. Les Italiens sont partagés entre la construction d’une ligne ferroviaire très attendue et des opposants jetés en prison, entre une capitale redessinée de fond en comble et une dictature politique en gestation. Mussolini, lui-même, constitue un mélange désordonné de bonhomie, de populisme, d’autoritarisme, de certitudes et de doutes, de visions et de caprices. Il prononce l’oraison funèbre de la démocratie italienne après avoir loué son sens de la mesure. Il s’attache à Rome, en laquelle il ne voyait pourtant que corruption et bourgeoisie. Il semble tour à tour accablé et fanatisé, sa maîtresse Margherita s’échinant à juguler ses humeurs – et à appuyer l’art nouveau fasciste.

Mussolini est aussi une invitation à redécouvrir la capitale italienne : Piazza Venezia, Capitole, Colisée, palais de Venise… Tandis qu’ils narrent l’ascension de Benito Mussolini, les auteurs présentent une ville en plein renouvellement, où les pioches s’affairent à moderniser des lieux quasi immémoriaux. Le terrain politique et diplomatique fait lui aussi l’objet d’explorations fines : le rôle de la presse d’opposition, l’assassinat du socialiste Giacomo Matteotti, les associations citoyennes contrôlées par la police, les syndicats muselés, les enjeux économiques (dette, monnaie nationale), le soutien apporté par Churchill ou JP Morgan aux fascistes, les accords noués avec le Vatican pour une reconnaissance mutuelle, les guerres en Libye et en Ethiopie, où la fin justifie les moyens…

On ne saurait évoquer le fascisme sans mentionner l’avènement de l’« homme nouveau ». Mussolini revient amplement sur les préoccupations du nouveau régime. « Il faut inculquer aux jeunes la virilité, le goût de la puissance, de la conquête… Il faut les élever dans notre foi, la foi fasciste. » Quinze ans après la marcia su Roma, les bras se tendent toujours à l’arrivée du « providentiel » Duce. Il est désormais rejoint sur l’estrade par son homologue allemand Adolf Hitler, une visite qui précédera d’ailleurs de peu la promulgation des lois raciales décrétées en 1938 à l’encontre des Juifs et qui se résumeront en trois mots : expropriations, expulsions, exclusions. Le récit se clôture par le pacte d’acier et la Seconde guerre mondiale, loin des promesses esquissées par la nouvelle capitale du cinéma européen, Cinecittà.

Un dossier didactique, en fin d’ouvrage, apporte un éclairage précieux sur le « guide » fasciste, un homme complexe, aux multiples visages, dont les doctrines ont évolué au fil du temps, et notamment à l’endroit de la monarchie, du suffrage universel ou du capitalisme. L’historienne Catherine Brice y rappelle que le régime mussolinien a continuellement navigué entre la dictature et la révolution, sans la terreur de masse observée dans l’Allemagne nazie ou la Russie soviétique.

Mussolini, Davide Goy, Luca Blengino, Catherine Brice et Andrea Meloni
Glénat, novembre 2022, 56 pages

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4

« 1629 » : tragédie(s) en haute mer

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La Compagnie néerlandaise des Indes orientales affrète le Jakarta et y masse quelque 300 personnes, la plupart en perdition, dans des conditions épouvantables. Le navire a la lourde charge de transporter un mirobolant trésor, destiné à soudoyer l’Empereur de Sumatra. Il est confié à un capitaine alcoolique, un subrécargue psychorigide et son second, dont la vilenie n’a d’égale que le machiavélisme. Tous les ingrédients annonciateurs du drame à venir sont là… Les éditions Glénat publient le premier tome du diptyque 1629, rassemblant les excellents Xavier Dorison et Thimothée Montaigne.

Au XVIIe siècle, la puissante Compagnie néerlandaise des Indes orientales a les coudées franches. Le Jakarta constitue le fleuron de sa flotte. Au début de 1629, le navire est affrété dans l’urgence, afin de rejoindre l’Indonésie, où l’Empereur fait l’objet d’attentions particulières et intéressées. En plein deuil, puisqu’elle vient de perdre son enfant, l’aristocrate Lucrétia Hans embarque sur ordre de son mari. À bord, elle doit voyager avec la lie d’Amsterdam, des déserteurs français, des mercenaires allemands, des assassins, « des animaux sauvages, des bêtes féroces ». Une stricte ségrégation ordonne les lieux ; l’arrière du grand mât est bordé d’une frontière qui lui est interdite.

Le Jakarta a pour skipper Arian Jakob, « un ivrogne aussi violent que stupide », ce qui provoque aussitôt le désarroi du subrécargue Francisco Delsaert, véritable maître des lieux. Ses commanditaires le rassurent toutefois en lui adjoignant un second précédé d’une réputation flatteuse, Jéronimus Cornélius, qui ne se révèlera finalement qu’en apothicaire ruiné, sociopathe et manipulateur. Le voyage, éprouvant, est particulièrement propice aux infamies. La nourriture, indigeste, vient rapidement à manquer. L’équipage se décime, les cadavres sont jetés à la mer. Sur le navire, des coffres remplis d’or et de bijoux attisent les convoitises et permettent aux plus sournois de faire tourner quelques têtes – et retourner quelques vestes. Dans ce « cimetière flottant », le capitaine Jakob se rapproche peu à peu de Cornélius, dont les intentions néfastes se devinent dès la première vignette, laquelle l’introduit en contre-plongée, à la faveur d’un jeu de lumière et d’un sourire sournois trahissant d’emblée sa véritable nature.

Ce qui se met en place dans une gradation savamment orchestrée a quelque chose de vertigineux. Deux camps sont appelés à se faire face, dans un climat de tension à la fois silencieux et assourdissant. La moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres. Et le machiavélique Jéronimus Cornélius s’échine à y ajouter ce qu’il faut d’essence pour accélérer l’incendie. Haletant, gratifié de personnages finement caractérisés, ce premier tome de 1629 pose les jalons d’une tragédie navale probablement inévitable, car conditionnée par des caractères irréconciliables, des fractures sociales édifiantes, des conditions de vie déplorables et la permanence (sur place, dans les esprits) d’un trésor si proche et pourtant inaccessible. Le dessinateur Thimothée Montaigne, dont Mathieu Lauffray (Raven) constitue une source d’inspiration manifeste, aligne les planches somptueuses comme des tombeaux : elles sont à la fois sépulcrales et solennelles, la contemplation se substituant ici au recueillement.

Récit survivaliste doublé d’une critique acerbe du capitalisme – les tensions à bord du Jakarta sont exacerbées par les diktats de la VOC –, 1629 n’est pas seulement une « bonne histoire » basée sur des faits réels. Comme l’explique très bien le scénariste Xavier Dorison dans le dossier de presse qui accompagne la parution de l’album, il constitue la démonstration que l’effet Lucifer, documenté par Philip Zimbardo à l’occasion de l’expérience de Stanford, s’applique à tous, en ce y compris à des Amstellodamois vivant à une époque où les Pays-Bas se distinguaient en tant que pointe avancée de la culture, du savoir et de la tolérance. Aussi, les valeurs universelles que les Européens entendaient alors exporter aux quatre coins du monde se trouvent annihilées par les actions délétères d’un capitalisme aveugle.

À la lecture de ce premier tome, il est difficile de ne pas s’enthousiasmer, voire de parler de chef-d’œuvre : dialogues fusants, science de l’image, sous-propos substantiels (le commerce avec les Africains, par exemple), explorations de la psychologie humaine (prédation, autorité, compassion…), références rabelaisiennes, visions cauchemardesques en pagaille (le charnier, les coups de fouet, le lémurien dépecé…). C’est peu dire qu’on attend la suite avec impatience.

1629, Xavier Dorison et Thimothée Montaigne
Glénat, novembre 2022, 136 pages

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5

« Indians ! » : heurts civilisationnels

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Les éditions Bamboo publient Indians !, une bande dessinée collective épousant le point de vue des Amérindiens et narrant leur rencontre, ô combien douloureuse, avec l’homme blanc. Tiburce Oger, scénariste, s’approprie le genre du western pour retracer quatre siècles de colonisation (de 1540 à 1889) à l’origine de la disparition d’environ 14 millions d’autochtones. Pour y parvenir, il propose rien de moins que seize histoires autonomes reliées entre elles par des motifs récurrents – tels que le grand aigle.

Les espaces insondés de Félix Meynet, les chevaux de Derib, la figure légendaire du Grand Chef revisitée par Paul Gastine, les bisons de Corentin Rouge, l’époque espagnole et la découverte du cheval par les Amérindiens selon Hugues Labiano… Indians ! se caractérise d’abord par sa pluralité : de récits, de dessinateurs (et donc de styles graphiques), de temporalités, de motifs… Réunie autour du scénariste Tiburce Oger, une constellation d’illustrateurs investit le champ du western pour raconter, à travers les yeux des Amérindiens, ce que la colonisation européenne de l’Amérique a pu occasionner parmi les populations autochtones.

Le gouverneur Francesco Coronado s’attache à conquérir dans le sang le village de Shiwona, à la recherche d’un or qui ne s’y trouve pas. Bien plus loin dans Indians !, une affirmation s’en fait tristement l’écho : « L’homme blanc a trouvé le métal jaune qui le rend fou, et il revient pour tout détruire… » Il n’en faut pas plus pour déterminer les fondements d’une relation toujours conflictuelle et intéressée. Cette dernière aboutira par exemple à l’achat de Manhattan par le navigateur Pierre Minuit pour le compte de la Compagnie des Indes occidentales. Et comme le rappellent très bien les auteurs, il en résultera par ailleurs 400 millions d’hectares volés aux peuples autochtones en vertu de traités qui ne seront jamais respectés par les Blancs… Pendant ce temps, 1200 combats, dont certains figurent en bonne place dans cet album, aboutiront à l’annihilation partielle des Amérindiens. Ainsi, à titre d’exemple, sur les quelque 300 langues et dialectes autrefois parlés, seuls le Sioux et le Navajo s’avèrent encore d’usage aujourd’hui.

Les massacres, les guerriers iroquois, les cérémonies indiennes, les chevaux indissociables des tribus autochtones, les accords de dupes passés avec les Blancs, les mariages interraciaux… Indians ! explore tous azimuts les rapports entre les colons et les Amérindiens. Les auteurs y racontent la vente, par une tribu esseulée, des territoires collectifs d’Indiana aux Européens. Ils reviennent sur le sort des Cherokees de Géorgie et du Tennessee, vivant en paix avec les Américains mais ensuite contraints d’acheter des terres sur des territoires spécifiques, réservés aux Indiens, et de vendre ou emmener avec eux leurs esclaves. Tantôt on assiste à une séance de chasse, tantôt on observe des Cherokees combattant avec les Confédérés dans l’espoir de récupérer leurs terres. Les auteurs évoquent ailleurs les esprits, les figurines d’argile, les instituts de rééducation destinés aux Indiens. Ces derniers rappellent par exemple celui fréquenté par Jim Thorpe durant sa jeunesse : il s’agit de transformer les indigènes en parfaits petits Américains, quitte à changer leur nom, leur manière de parler, et jusqu’à leurs valeurs…

Après le succès retentissant de Go West Young Man, qui s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires, Indians ! réunit à son tour, dans une démarche voisine, dix-sept dessinateurs talentueux et passionnés par la conquête de l’Ouest. Chacun à sa manière, ils vont mener le lecteur des Chippewas aux Cheyennes, d’une séquence à la The Revenant aux rencontres typiques des westerns de John Ford ou Howard Hawks. Le seul fil conducteur de l’album naît des rapports de force et de domination entre civilisations et entre tribus. Comme pour rappeler qu’au-delà des personnes, des espaces et des époques, la colonisation européenne de l’Amérique et l’exploration de l’Ouest ont toujours été vectrices d’injustices, de souffrances et de privations.

Indians !, ouvrage collectif
Bamboo, novembre 2022, 120 pages

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4