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Jamais plus : quand la controverse dépasse la fiction

Jamais plus (It ends with us de son titre original) est tiré du roman best-seller de l’autrice Colleen Hoover. Cette adaptation est portée par l’acteur Justin Baldoni (Jane the virgin) qui réalise là son plus grand succès en tant que producteur, malgré une campagne promotionnelle très secouée. Jamais plus voit aussi en vedette Blake Lively (Gossip Girl, Adaline, Café Society) qui a apporté par sa renommée un rayonnement indiscutable pour ce film. La question est de savoir si Baldoni a réussi son pari et fait de cette adaptation, qui lui tenait à cœur, une réussite.

Synopsis : Lily Bloom surmonte une enfance traumatisante pour se lancer dans une nouvelle vie à Boston et poursuivre son rêve de toujours d’ouvrir sa propre boutique. De sa rencontre fortuite avec le charmant neurochirurgien Ryle Kincaid nait une connexion intense – mais alors que les deux tombent profondément amoureux, Lily commence à entrevoir des aspects de Ryle qui lui rappellent la relation de ses parents. Lorsqu’Atlas Corrigan, le premier amour de Lily, réapparait soudainement dans sa vie, sa relation avec Ryle est bouleversée et Lily réalise qu’elle doit apprendre à s’appuyer sur sa propre force et faire un choix impossible pour son avenir.

Histoire d’amour… ?

Jamais plus dépeint l’histoire d’amour des personnages principaux, Lily (Blake Lively) et Ryle (Justin Baldoni), mais aussi de Lily et Atlas (Ryle Kincaid). Dès le début du film, nous sommes tout de suite embarqués dans leurs relations amoureuses. Or, la romance avortée entre Lily et Atlas ne nous a pas transporté et l’histoire passionnelle entre Lily et Ryle était censée, selon la bande-annonce, nous faire rêver. Mais que nenni ! Car, on n’est ni dans Cinquantes nuances de Grey, ni dans une rom-com banale. Ainsi, malgré les regards passionnés et les baisers torrides qui foisonnent le film, nous ne rougissons malheureusement pas. Une distance est prise entre le film et son aspect romantique, et les spectateurs. Pourquoi ? Parce que le film s’appuie sur des clichés qui font défaut à la qualité globale du film. Il semble clair que la production a souhaité coller le plus possible au livre, au détriment d’un contenu plus intelligemment écrit.

…ou pas histoire d’amour ?

Néanmoins, on peut expliquer cette distance de l’audience par la gravité du véritable enjeu que présente ce film. Il s’agit d’exposer les violences conjugales. Cette dimension du film nous est livrée de manière astucieuse, mais assez traumatique. Le thème des violences domestiques n’est pas un sujet léger à aborder. Justin Baldoni l’a compris. C’est pourquoi il s’est entouré de spécialistes sur le sujet pour ce film. Et ça se ressent, car c’est le seul thème brillamment développé.

Justin Baldoni se défend bien dans le rôle de l’agresseur. Et Blake Lively convainc bien en tant que victime. Or, la fin de ce film laisse un goût amer dans la bouche. Nous sommes tiraillés par l’essence même de ce film. Quel message a-t-on souhaité donner ? En effet, à la fin on a un happy ending mérité de Lily qui a une seconde chance à l’amour avec Atlas. Cependant, le thème des violences conjugales est relégué au second plan. Et c’est là que le bât blesse car beaucoup (pour raisons personnelles) attendaient ce film à cause justement de ce sujet des violences domestiques car, pour beaucoup, lecteurs de l’oeuvre, ils avaient vécu la même chose. Une déception donc pour certains.

La polémique : team Blake ou team Justin ?

Déjà plus de 10 jours que Plus Jamais est sorti. Toutefois, le film a fait très peu parler de lui par son succès mais plutôt par la polémique l’entourant. Il est important aujourd’hui d’évoquer cette controverse. En effet, cela expliquerait en partie le contenu et la qualité que l’on a eu du film. Lorsque Justin Baldoni a acheté les droits du livre, il s’agissait pour lui de conter, de façon authentique, les souffrances de Lily, victime de violences domestiques. Mais c’était sans compter la vision de Blake Lively (productrice exécutive) qui préférait aborder le film sur un plan romantique. Ces 2 visions qui s’entrechoquent ont clairement été visibles lors de la campagne promotionnelle du film, mais pas que. Le film aussi en a pâti. Alors, team Blake ou team Justin ? On ne peut qu’apprécier l’authenticité voulue par Justin Baldoni pour ce film. Quant à Blake Lively, outre sa performance modérée, c’est sa sur-implication dans la production du film qui est à regretter.

Jamais plus est donc un film qui ne va pas nous couper le souffle. On reste touché par son sujet sensible, mais le film ne creuse pas assez son sujet qu’on en reste sur notre faim. Une mention spéciale est toutefois delivrée à Justin Baldoni, crédible dans son rôle de Ryle et Jenny Slate (Obvious  child) qui joue sa soeur, Allysa, dont la performance est également à saluer.

Pour information :

Vous êtes victime de violences physiques, psychologiques ou économiques au sein de votre couple ? Il s’agit de violences conjugales. Ces violences sont punies par la loi. Des associations et organismes publics peuvent vous venir en aide. Vous pouvez également saisir la justice afin de bénéficier d’une protection et/ou obtenir la condamnation de l’époux, le partenaire pacsé ou le concubin violent. Nous vous guidons dans les démarches à accomplir.

    • Numéro d’appel d’urgence : 17
    • Numéro d’écoute, d’information et d’orientation pour les femmes : 3919 (appel gratuit)

Bande-annonce : Jamais plus

Fiche technique : Jamais plus

Titre original : It ends with us
D’après l’après l’oeuvre de Colleen hoover
Réalisation : Justin Baldoni
Scénario : Christy Hall
Casting : Blake Lively (Lily Bloom), Justin Baldoni (Ryle Kincaid), Brandon Sklenar (Atlas Corrigan), Jennie Slate (Allysa Kincaid), Hasan Minhaj (Marshall), Amy morton (Jenny Bloom), Alex Neustaedter (Atlas jeune), Isabela Ferrer (Lily jeune), Kevin McKidd (Andrew Bloom)
Musique : Duncan Blickenstaff, Rob Simonsen
Production : Justin Baldoni, James Heath, Andrea Ajemian, Todd Black, Alex Saks, Christy Hall, Blake Lively, Andrew Calof, Colleen Hoover
Montage : Oona Flaherty, Robb Sullivan
Sociétés de production : Sony Pictures, Wayfarer Entertainment
Distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 2h11
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 14 août 2024

Note des lecteurs9 Notes
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La foire aux immortels : Métro Alésia, 2023

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Nous sommes début mars 2023, alors que l’album date de 1980. Un album à ranger au rayon futurisme. Son auteur, Enki Bilal s’en donne à cœur joie dans un incroyable feu d’artifice d’humour noir, de réflexion par rapport au pouvoir corrupteur, à l’avenir de notre société et bien-sûr à l’essence du divin. Quant au décor, à l’ambiance générale, on y trouve son style si particulier, reflet de ses origines : né à Belgrade en Serbie, d’origine bosniaque et tchèque.

Le début nous montre un Paris où règnent la saleté, le fascisme (qui s’affiche tel quel, avec arrogance) et l’ignorance, dans une société coupée en deux, les dominants et la plèbe. Les nouvelles sont diffusées par une unique chaîne de télévision et quelques journaux dont on trouve des extraits sous forme de revue de presse (qui permettent d’apporter différents points de vue) pour ponctuer les événements marquants liés essentiellement à la politique, domaine incroyablement gangrené. Mais, les événements se précipitent. Depuis quelques jours, une mystérieuse pyramide stationne au-dessus de l’astroport de la ville. Et puis, fait parfaitement inattendu, un petit aéronef tombe du ciel. De l’aéronef en perdition émerge une sorte de scaphandre contenant le corps congelé d’un homme dont on réalise qu’il était condamné à errer ainsi dans l’espace. Un imprévu ramène à la vie et à Paris cet Alcide Nikopol auquel le dessinateur donne le visage de l’acteur allemand Bruno Ganz (vu notamment dans plusieurs films de Wim Wenders). Nikopol a passé trente ans dans l’espace et hors du temps, mais se souvient parfaitement de nombreux poèmes de Baudelaire. Ainsi, il n’a pas changé physiquement (sauf une jambe, perdue lors de son atterrissage forcé) et ne sait strictement rien de ce qui a pu se passer pendant ces trente ans. Il ignore par exemple qu’il a un fils qui lui ressemble d’autant plus que la différence d’âge est gommée par les trente ans de congélation.

Le choublanquisme

Un homme dirige la ville : Jean-Ferdinand Choublanc. Il semblerait que Paris soit tout ce qui reste de la France, puisque Choublanc occupe le palais de l’Élysée. Et encore, le pouvoir ne semble plus contrôler que le centre, dans une ville où il ne reste plus du métro que des stations à l’abandon qui voient passer de véritables zombies et où les graffiti mettent en évidence la dégradation de la langue française qui annonce le langage de type SMS. D’ailleurs, le pouvoir ne tient qu’à un fil, celui des apparences. A ce jeu, le maquillage de la classe dominante dépasse largement le domaine de la mode, ce phénomène apportant quasiment les seules touches de couleur dans un univers incroyablement grisâtre, révélateur de ce monde en déliquescence où le laisser-aller règne en maître. Il faut dire que des espèces extra-terrestres se sont mêlées aux humains (clin d’œil à la série Valérian). On peut ainsi citer les angelots qui volètent autour de sa sainteté Théodule Premier, qui n’est autre que le frère de Jean-Ferdinand Choublanc. Ces angelots se multiplient de manière incontrôlée, ironie par rapport au principe qui prétend que les anges n’ont pas de sexe. Et puis, Jean-Ferdinand Choublanc ne se sépare jamais de Gogol, son chat télépathe qui détecte toute anomalie dans son entourage, et dieu sait qu’il y en a. Surtout qu’approchent les prochaines élections. Les candidats officiels (parmi eux… Jean-Ferdinand Choublanc) seront présentés par… sa sainteté Théodule Premier. Auparavant, nous avons droit à un match de hockey sur glace entre les flèches noires parisiennes et les boulets rouges de Bratislava. Très symbolique de la décadence phénoménale de la société, dans ce match on compte les buts, mais aussi… les blessés et les morts. Et si les flèches noires semblent maîtriser les débats, l’entrée en jeu du numéro 23 des boulets rouges va apporter un incroyable renversement de situation. A propos de renversement, ce match auquel l’élite de la société assiste (dans une salle archi-comble), la tension est à son comble dans la tribune présidentielle où on observe un impressionnant dispositif destiné à protéger Choublanc de toute tentative d’attentat. Les interventions télévisées mettent en évidence le jeu des influences. Enki Bilal s’attaque donc aux dérives de la société de son époque pour décrire comment elle risque d’évoluer. C’est sans concession et particulièrement brillant, intelligent. Bien évidemment, cela va tellement loin que ce qu’imagine le dessinateur s’avère même prématuré. Par rapport à sa vision du futur, il y aura forcément des différences, des distorsions. Mais, voir apparaître tout cela pourrait n’être qu’une question de temps. Bien évidemment, le dessinateur s’inspire de la réalité telle qu’il la vivait, avec son passé et l’héritage de la guerre froide. Quoi qu’il arrive dans le futur, est-ce que cela changera fondamentalement la donne par rapport à la vision particulièrement grinçante d’Enki Bilal ?

Confrontation entre humains et divinités

Reste à évoquer l’irruption de ces dieux égyptiens bloqués dans leur pyramide. Malgré leur immortalité et leurs pouvoirs, ils se trouvent à court de carburant et se voient contraints de négocier avec Jean-Ferdinand Choublanc qui y voit l’opportunité de gagner la vie éternelle (thème actuel s’il en est). On ne peut que s’amuser de voir ces dieux se chamailler entre eux et même tuer le temps en testant quelques activités humaines, notamment dans le domaine du jeu. Quant à l’action d’Horus en électron libre, c’est le coup de génie de l’album (clin d’œil à la série Blake et Mortimer cette fois, voir l’album Le mystère de la grande pyramide avec notamment l’incantation « Par Horus, demeure ! »). Il faut le voir dans sa confrontation avec Nikopol, sa façon de s’occuper de sa blessure qu’il traite comme une sorte d’incident mineur, sa façon de prendre son contrôle quand le besoin s’en fait sentir (aspect SF qui fonctionne parfaitement) et son ambition qui profite du chaos régnant en ville. Il joue le coup en force et c’est un jeu d’enfant pour lui qui use de pouvoirs qui ne peuvent que surprendre des humains qui n’y sont pas préparés. Il faut également parler de la technique du dessinateur qui livrait ici son premier album en solo, après quelques belles réussites en duo avec Pierre Christin. Avec les progrès de l’informatique, il pouvait désormais se permettre de tout faire et donc de maîtriser le résultat final. Avec un dessin où il utilise l’encre de chine pour le trait et la gouache pour les couleurs, il obtient un rendu inimitable où les couleurs apportent des touches éclatantes dans cet univers où le gris domine. Les collectionneurs ne s’y trompent pas et il faut voir les sommes ahurissantes atteintes par certaines planches originales lors de ventes aux enchères. Alors, même si avec le recul on pourrait chipoter sur certains détails, cet album a été un coup de tonnerre à sa parution et reste un must à l’origine d’une trilogie, alors qu’à sa parution il brillait déjà dans le genre one shot.

La foire aux immortels, Enki Bilal
Dargaud : sorti en juillet 1980

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« La Tigresse bretonne » : vengeance sur les flots

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La Tigresse bretonne, de Roger Seiter et Frédéric Blier, raconte l’histoire de Jeanne de Belleville, la première femme pirate, désireuse de venger la mort de son époux. Ce récit, inspiré de faits réels, se déroule au XIVe siècle, dans un contexte de guerre et de trahison. La vengeance devient alors la seule motivation d’une femme brisée par l’injustice. 

L’histoire débute en 1343. Philippe VI, roi de France, ordonne l’exécution pour trahison d’Olivier de Clisson, un seigneur breton. Cet acte est dicté par la suspicion mais surtout les jeux de pouvoir politiciens. Il va pourtant déclencher une suite d’événements imprévus, menés par une veuve déterminée à faire payer le prix fort à ceux qui ont causé la mort de son mari. En effet, Jeanne de Belleville, consumée par la colère et l’injustice, refuse de rester passive face à la cruauté royale. Elle prend les armes, convainc de plus en plus de personnes de rejoindre sa croisade et plonge tout le Royaume dans une spirale de violence, jusqu’à devenir une figure redoutée sur les mers, sous le surnom de « Tigresse bretonne ».

La transformation de Jeanne est progressive, mais inexorable. Elle passe d’une femme noble et respectée à une figure de terreur prête à tout pour assouvir sa vengeance. Le basculement se produit de manière définitive lorsque la tête de son mari lui est envoyée dans un colis. C’est entendu : le blason des Clisson, souillé par la cruauté royale, doit retrouver son lustre d’antan. « Éliminer Olivier de Clisson devait me permettre d’asseoir mon autorité sur l’ouest du pays ! Et voilà qu’une veuve assoiffée de vengeance m’oblige à mener une guerre en Bretagne. Maudites soient les femmes qui se mêlent de la politique ! »

Jeanne de Belleville assiège la forteresse de Touffou, réputée imprenable, et, avec l’aide de ses alliés, s’empare de la place forte. La cruauté de ses actes est soulignée par les scénaristes : elle n’hésite pas à ordonner la décapitation de ceux qui se rendent ou à mutiler les blessés avant de les jeter à la mer. Son objectif est clair : faire trembler le royaume de France. Les affrontements se succèdent et Jeanne de Belleville, loin de se laisser abattre, décide d’attaquer le roi là où il est le plus vulnérable : sur les mers. Elle met en place une flotte, recrute des marins prêts à tout et se lance dans une campagne de terreur sur les navires marchands du roi de France. 

Cependant, cette soif de vengeance finit par devenir un fardeau pour Jeanne. Guillaume, son fidèle compagnon d’armes, lui fait remarquer la cruauté de ses actions et l’impact dévastateur qu’elles peuvent avoir sur ses enfants. Jeanne, aveuglée par la haine, n’a pas réalisé qu’elle mettait en danger la vie de ses fils. La violence qui l’a poussée à agir commence à la consumer de l’intérieur. « La colère m’a aveuglée. Mon devoir était de protéger mes fils, pas de les entraîner dans cette folie. »

La Tigresse bretonne navigue habilement entre la réalité et la légende. Si Jeanne de Belleville est bien un personnage historique, la bande dessinée prend certaines libertés pour dramatiser son récit et en faire une figure mythique de la piraterie. Les scénaristes, Roger Seiter et Frédéric Blier, ont dû jongler avec des sources parfois contradictoires et des zones d’ombre dans l’histoire de Jeanne. L’œuvre met en revanche parfaitement en lumière la faiblesse du pouvoir royal au milieu du XIVe siècle, par laquelle Jeanne ressort renforcée. Très réussi.

La Tigresse bretonne, Roger Seiter et Frédéric Blier 
Bamboo, août 2024, 64 pages

Blink Twice : l’horreur en oubli

Entre l’emphase léchée du cinéma de Guadagnino et la veine cauchemardesque du chef de file de l’elevated horror Ari Aster, Zoé Kravitz livre avec Blink twice une peinture dégénérée de l’Amérique post Weinstein.

Blink twice est un objet étrange que l’on voudrait aimer faisant miroiter par son casting une certaine cinéphilie et un sens unique du melting pot hype. Qui peut se prévaloir de réunir des acteurs phares des années 80/90 (Christian Slater qui fût troublant et l’immense Geena Davis) avec deux ex mannequins, anciens strip-teaser pour Channing Tatum et ex-star du porno pour Simon Rex (incroyable dans Red Rocket) ?!

Ce choix n’est évidemment pas anodin. On sent derrière le luxe impitoyable et les masques fallacieux de la jet set au delà de la narcomanie, une fêlure profonde, une vanité mortifère propice aux comportements les plus déviants. 

On voit bien que Zoé Kravitz tente la dénonciation des abus sexuels de l’ère me too version Hollywood et le énième degré à travers un film violemment bête.

Le talent n’est pas absent ni le mimétisme sonore d’un Midsommar. Mais il manque la complexité, l’ambiguïté subtile d’Ari Aster, son génial sens de la folie humaine dans un détail et un travail en amont sur les personnages.

Ici nous sommes à l’image du titre, obligés de cligner des yeux deux fois pour ne pas être consumés dans la force du cliché, l’aplatissement généralisé du gros plan censé créer du climax, l’abrutissement optimal du scénario. Toutes les îles de la tentation ou perversion jusqu’à la série Wilds y passent, régurgitées au blender branché et nous finissons par nous sentir voyeurs d’une violence graphique pauvre en sens, symptôme d’une humanité inepte.

Pour voir une vraie réflexion esthétique et aigüe sur les violences, l’emprise et les décadences, allez plutôt jeter un coup d’œil et cligner des yeux trois fois devant la sidérante série (avortée par les scandales et critiques) de Sam Levinson The Idols sur le torture-porn de l’industrie Hollywoodienne.

Bande-annonce : Blink twice

Synopsis : Quand le milliardaire Slater King rencontre Frida, c’est le coup de foudre. Invitée sur son île privée, elle y découvre des soirées décadentes où le champagne coule à flots. Mais des événements étranges commencent à se produire et Frida devra découvrir la vérité si elle veut sortir vivante de cette fête.

Fiche technique : Blink twice

Réalisation : Zoë Kravitz
Scénario : Zoë Kravitz et E.T. Feigenbaum
Casting : Channing Tatum, Naomi Ackie, Simon Rex, Christian Slater, Alia Shawkat…
Décors : Roberto Bonelli
Costumes : Kiersten Hargroder
Photographie : Adam Newport-Berra
Montage : Kathryn J. Schubert
Musique : Gabriel Garzón-Montano et Chanda Dancy
21 août 2024 en salle | 1h 42min | Thriller
Distributeur : Warner Bros. France

Emilia Perez : Quand la Transidentité s’efface pour un film de cartel

À 72 ans, Jacques Audiard s’aventure dans un défi d’une rare audace : une comédie musicale qui raconte l’épopée d’un narcotrafiquant mexicain, chef redouté d’un puissant cartel, désireux de devenir femme, celle qui naîtra sous le nom d’Emilia Perez. Une entreprise singulière, certes… Mais pour dissiper les doutes des sceptiques, rappelons que cette histoire trouve ses racines dans un roman de Boris Razon, lui-même inspiré de faits réels. Pour Audiard, c’est là un véritable pari artistique : concilier la rigueur de la réalisation musicale, la densité d’un scénario foisonnant, et insuffler à l’ensemble une âme qui captivera le spectateur. Ce projet, d’abord conçu comme un opéra, a finalement trouvé son incarnation au cinéma, mais hélas, le film semble en souffrir, comme étouffé par un trop-plein d’idées et d’excès mal maîtrisés. Quand l’abondance ne mène nulle part, c’est qu’un mal plus profond s’y dissimule.

Rita Moro Castro (Zoe Saldana), avocate mexicaine travaillant dans l’ombre de son patron, voit s’ouvrir devant elle une porte inespérée vers une fortune nouvelle, offerte par le chef d’un des plus puissants cartels du Mexique, Juan Manitas Del Monte (Karla Sofia Gascon). Sa mission est singulière : orchestrer la transformation de Juan Manitas en celle qu’il a toujours rêvé d’être, Emilia Perez. Après un périple autour du globe à la recherche des plus grands maîtres de la chirurgie plastique, Rita est libérée de ses obligations. Juan Manitas, quant à lui, est officiellement déclaré mort aux yeux du monde entier, y compris pour sa propre famille — son épouse Jessi (Selena Gomez) et leurs deux enfants. Ainsi, ce qui sommeillait dans sa chair depuis toujours prend enfin forme, donnant naissance, en ce moment même, à Emilia Perez.

Voilà qui marque la fin de la première partie du long-métrage, ainsi que du traitement de la transidentité. Le réalisateur n’approfondira pas davantage ce thème, laissant le personnage d’Emilia Perez évoluer sans que sa transidentité ne soit réellement explorée par la suite. Après une ellipse de quatre ans, Emilia réapparaît dans la vie de Rita pour lui demander un ultime service. Bien qu’elle n’ait jamais été aussi heureuse depuis sa transformation et son affirmation publique, le manque de ses enfants la ronge. Elle supplie alors Rita de concevoir un plan pour les ramener près d’elle, tout en préservant le secret de son passé. Désormais, Emilia se ferait passer pour une tante éloignée, une figure discrète mais proche, cachant aux yeux de tous qu’elle fut autrefois leur père.

Bien que la partie comédie musicale soit indéniablement bien produite, elle n’apporte que peu de profondeur aux émotions des personnages. Ce sont souvent de longues séquences esthétiques, certes plaisantes à l’œil, mais sans véritable impact sur le récit. Comme pour le thème de la transidentité, Audiard semble en rester à la surface, sans véritablement l’exploiter. Une question alors se pose : la représentation de la transidentité, surtout lorsqu’elle occupe une place aussi centrale dans la première partie du film, est-elle devenue aujourd’hui si banale qu’on peut se permettre de ne pas la regarder en face, de ne pas la confronter, de n’en faire rien de plus qu’une toile de fond ? D’une certaine manière, montrer qu’un personnage trans n’exige pas un traitement particulier pourrait être perçu comme un progrès significatif pour la cause. Pourtant, ce n’est pas la voie qu’emprunte Audiard dans sa première partie. Jamais il ne revient sur cette dimension, jamais nous n’assistons aux réflexions intérieures d’Emilia Perez sur sa transformation, ni à la manière dont son changement d’identité est perçu par le monde extérieur. La démonstration de cela est le choix de Rita comme personnage principal. Le film semble déconnecté du réel, laissant ces questions cruciales en suspens, sans jamais les adresser ni les approfondir.

Il y a toute une partie où Emilia Perez se donne pour mission de retrouver les personnes disparues au Mexique, sans doute victimes des cartels. La première recherche, qui déclenche la création d’une fondation entière, concerne une personne vraisemblablement assassinée par les membres de l’ancien cartel de Manitas. Pourtant, jamais Emilia Perez n’affronte cette réalité. Elle ne prend aucune responsabilité pour ces crimes passés, comme si elle était dénuée d’empathie, incapable de faire le lien entre les disparus et ses propres exactions d’autrefois. Aucune remise en question ne vient troubler son esprit ; son passé semble balayé, réduit à une ombre insignifiante. Ce qui importe désormais, c’est de se donner un nouvel objectif, de faire parler d’elle… Et si cela pouvait être interprété comme un trait de caractère, une forme d’aveuglement volontaire, c’est l’absence totale de réflexion imposée par Audiard qui interpelle. Emilia Perez ne traverse aucun moment d’introspection avant de devenir la présidente de cette fondation. Cela nous amène à questionner le choix d’Audiard de confier ce rôle à une actrice transgenre et de créer un personnage transidentitaire. Que signifie ce choix ? Suggère-t-il que ce personnage n’a pas à se confronter à son passé ? En refusant de nuancer le personnage, en ne lui permettant pas de s’interroger, Audiard ne la dépeint même pas comme un monstre assumé, mais plutôt comme une figure figée, sans profondeur. Il lui refuse le droit à l’introspection, à la complexité, la reléguant à une simple caricature, dénuée de toute humanité ou rédemption.

Pour conclure, puisque c’est la question que le film lui-même semble poser, que resterait-il si l’on retirait l’aspect transidentitaire du récit ? Probablement rien de plus qu’un énième film sur les cartels, bourré de clichés, se terminant par une énième procession dans les rues… Et c’est bien là que réside le problème. Les séquences de comédie musicale, bien qu’esthétiques, restent déconnectées du récit et n’expriment pas suffisamment l’évolution émotionnelle des personnages. Quant à l’exploration de la transidentité, elle s’arrête brutalement après une heure, laissant place à un film de cartel classique, sans grande originalité. Et pour couronner le tout, le film se perd dans une conclusion qui s’enlise, s’embourbant dans ses propres contradictions et manquant cruellement d’impact. On finit parce qu’il faut finir…

Le film propose une multitude d’idées, mais n’en explore aucune jusqu’au bout. Les deux heures passent assez rapidement pour qu’on en sorte en se demandant : « Qu’ai-je vraiment vu ? » Mais après quelques instants de réflexion, rien de tangible ne nous vient à l’esprit, seulement des embryons de pistes éparses. Audiard, malheureusement, ne parvient pas à convaincre avec ce nouveau long-métrage. Il n’aborde pas son sujet avec la profondeur nécessaire, le laissant s’étioler sans susciter le moindre véritable intérêt.

Bande-annonce : Emilia Perez

Fiche technique : Emilia Perez

Réalisation : Jacques AUDIARD
Scénario : Jacques AUDIARD
Directeur de photographie : Paul GUILHAUME, AFC
Directeur Artistique : Virginie MONTEL
Son : Erwan KERZANET
Création Costume : Andrea Martollet Quintana
Montage : Juliette WELFLING
Musique Original : Clément DUCOL et Camille
Producteur : Olivier THERY LAPINEY
Société de production : WHY NOT PRODUCTIONS, PAGE 114, SAINT LAURENT BY ANTHONY VACCARELLO, PATHE, FRANCE 2 CINEMA
Société de distribution :  PATHÉ
Pays de production : France, Mexique
Langue originale : Espagnol
Genre : Drame
Date de sortie : 21 aout 2024

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Anzu, chat-fantôme : entre deux mondes

De la Quinzaine des Cinéastes au Festival d’Annecy, Anzu, chat-fantôme arrive enfin sur nos écrans. Endeuillée de sa mère, abandonnée par son père, une jeune fille doit confronter leur absence et faire équipe avec cet Anzu, un esprit aussi farceur qu’un félin et aussi malotru qu’un humain. À la force d’une esthétique qui rappelle Mes voisins les Yamada et d’une ribambelle de personnages secondaires séduisants, le film s’embourbe malheureusement dans une narration si étirée qu’on perd de vue les enjeux initiaux.

Synopsis : Karin, 11 ans, est abandonnée par son père chez son grand-père, le moine d’une petite ville de la province japonaise. Celui-ci demande à Anzu, son chat-fantôme jovial et serviable bien qu’assez capricieux, de veiller sur elle. La rencontre de leurs caractères bien trempés provoque des étincelles, du moins au début…

La rotoscopie constitue une denrée rare dans le paysage cinématographique, car son processus en deux étapes distinctes reste éminemment chronophage. Les studios Disney en ont fait leur fer-de-lance depuis Blanche-Neige et les Sept Nains et la première adaptation du Seigneur des anneaux en 1978 est également passée par là. Ce concept n’a donc jamais cessé de revenir pour casser les codes vers une animation qui souhaitait mêler plusieurs tons, réalités ou temporalités dans le même plan. Cela n’aurait pas été possible avec une simple caméra et c’est pourquoi cette technique a souvent servi de levier pour explorer au-delà du réalisme et des codes de notre monde (Valse avec Bachir, A Scanner Darkly, Téhéran Tabou, Sky Dome 2123).

Adapté du manga éponyme de Takashi Imashiro, la technique d’animation employée s’est rapidement imposée comme un défi pour les co-réalisateurs. Nobuhiro Yamashita a ainsi supervisé les prises de vue réelles avec des acteurs de chair et de sang, tandis que l’équipe de Yoko Kuno s’est chargée d’y superposer le trait caractéristique de l’œuvre originale. Cette audacieuse combinaison a pour but de mieux capter les expressions faciales sur les visages, même si le personnage d’Anzu et d’autres créatures fantastiques tiennent plus du cartoon. La fluidité des images témoigne ainsi d’une fructueuse collaboration dans cette production franco-japonaise, reste à savoir si le récit tient la route de son côté.

L’amitié contre l’espérance

Ce qui ressemble à un voyage commémoratif tourne rapidement à une étude sur le deuil du point de vue d’une enfant. Lorsque Tetsuya revient dans sa ville provinciale natale pour résoudre ses problèmes de dettes, il laisse seule sa fille Karin entre les griffes d’un matou atypique. Il marche sur deux pattes, conduit une mobylette, effectue des massages, flatule sans gêne et urine à la vue de tous dans le premier buisson du coin. N’oublions pas qu’Anzu reste un chat par nature. Il reste libre et imprévisible dans ses actions. Son comportement transgressif ne manque pas non plus de susciter de vives réactions. Le duo de cinéastes en profite donc pour jouer sur ce décalage pour en tirer des railleries enfantines. Cependant, et contrairement aux œuvres d’Hayao Miyazaki, cet humour reste en grande partie dédié au jeune public, dont on cherche à stimuler leur approche des Yōkai, des créatures surnaturelles issues du folklore japonais. Anzu en fait également partie, même son aspect et son caractère s’éloignent des monstrueux « chats-fantômes » (Bakeneko) dont on s’inspire librement. En effet, ce dernier incarne davantage une figure positive et agit comme le grand frère ou le parent (plus ou moins) responsable que Karin n’a pas eu la chance d’avoir dans son enfance, d’où son impertinence caractéristique.

Dans un monde où des esprits en tout genre cohabitent avec les humains, rien ne surprend Karin, constamment pourchassée par des enfants et par le Dieu du malheur en personne. Son parcours est ainsi jalonné de plusieurs étapes qui mènent à la rédemption. Elle se perd dans une forêt, une grotte, et finit par s’ouvrir aux autres. Attristée et en colère, la jeune fille est ensuite amenée à quitter la campagne pour la capitale pour enfin prendre sa revanche sur le deuil qu’elle traverse. Cette dernière se repose ainsi sur une amitié inattendue pour conjurer le sort et enfin se relever de cette situation qui la conditionnait à une attente sans fin. Déterminée à chasser ses fantômes et à se relever, Karin s’arme ainsi de son aura positive et de son Yōkai poilu comme guide pour se lancer vers l’inconnue, probablement la plus grande aventure de son adolescence. Dommage qu’il n’y ait que le dernier tiers qui lui soit consacré. Dès l’instant où un portail vers l’au-delà est traversé, c’est un déluge et une débauche de personnages qui se compilent dans ce un « carnaval » des enfers. La démonstration esthétique vaut bien le détour, même s’il sacrifie une approche émotionnelle du dénouement.

Solaire et sans pour autant manquer de ludisme, Anzu, chat-fantôme souffre toutefois d’un sérieux problème de rythme. En effet, ça ronronne tellement fort dans la première heure qu’on finit par se perdre dans les aléas du présent et dans une banalité qui ne justifie pas qu’on y stagne aussi longtemps. Dégraissé de ses longueurs et en canalisant mieux l’énergie et la bienveillance des Yōkai, le film aurait pu constituer un fabuleux court-métrage. Reste que la quête initiatique de l’héroïne offre une bonne porte d’entrée pour les spectateurs qui n’espèrent rien de plus que de partager un sourire sincère en sa compagnie.

Bande-annonce : Anzu, chat-fantôme

Fiche technique : Anzu, chat-fantôme

Titre international : Ghost Cat Anzu
Réalisation : Yoko Kuno, Nobuhiro Yamashita
Scénario : Shinji Imaoka
Histoire originale : Takashi Imashiro
Direction artistique : Julien De Man
Montage : Toshihiko Kojima
Musique originale : Keiichi Suzuki
Production : Shin-Ei Animation (Japon), Miyu Productions (France)
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h34
Genre : Animatio, Drame, Fantastique
Date de sortie : 21 août 2024

Anzu, chat-fantôme : entre deux mondes
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3

Alien: Romulus – un 7ème passager efficace, mais sans surprise

La saga Alien, on ne la présente plus. Initiée par Ridley Scott en 1979, l’œuvre de science fiction portée par Sigourney Weaver a su marquer durablement les esprits. Histoire fascinante aux thèmes multiples, génie de mise en scène, approche de la menace qui n’est pas sans rappeler celle d’un certain Jaws, introduction de mythes, un nouveau monstre de cinéma était né. Mieux encore, Aliens : Le retour, réalisé par James Cameron, est aujourd’hui encore considéré comme l’une des meilleures suites de l’histoire du cinéma. Si les films ne se valent pas tous, l’aura du Xénomorphe reste particulièrement forte dans l’univers cinématographique. Alors, sept ans après un Alien: Covenant particulièrement décrié par les fans, que vaut cette nouvelle virée cauchemardesque ?

Sept films furent forgés

Quelque chose démarque particulièrement la saga Alien. Certains diraient que c’est l’une des rares (si ce n’est la seule) sagas de toute l’histoire à ne compter aucun mauvais film à son actif. Mais, certains ont cet avis sur Fast and Furious, ou Star Wars, alors ne prenons pas un avis subjectif en considération. En revanche, il y a un point objectif que peu de personnes semblent remarquer, un détail qui fait toute la richesse de cette saga inouïe. Chaque film est différent. De Scott à Cameron, en passant par Fincher et  Jean-Pierre Jeunet avant de réaterrir entre les mains de son créateur, chaque film Alien à su proposer quelque chose de nouveau. Nouveaux thèmes, nouvelles menaces, nouveaux styles cinématographiques, horreur, drame voire thriller, la saga s’est constamment renouvelée. Oui, Prometheus et Alien : Covenant ont été boudés par une partie des fans, mais impossible d’ignorer la richesse de certains thèmes et idées de ces projets. Pire, ils restent deux films sublimes et très solidement réalisés.

Alien: Romulus se situe entre les deux premiers volets de la franchise, en 2142. Vingt ans après le crash du Nostromo, trente-sept ans avant le réveil d’Ellen Ripley. Le personnage de Sigourney Weaver (un temps envisagée pour un retour dans la saga) laisse sa place à Rain Carradine, une jeune minière tentant par tous les moyens de quitter la planète aux conditions de vie difficile ou elle vit. Elle n’est pas seule. Accompagnée de son androide Andy et de cinq amis, elle décide d’explorer une station spatiale à l’abandon, à proximité. Si vous découvrez l’univers d’Alien avec ces lignes, vous vous demandez surement ce qui la retient de s’enfuir, elle qui peut si facilement quitter la planète. Tout simplement car les voyages sont longs, très longs et nécessitent aux voyageurs de se placer en cryosommeil. Et, miracle, la station abandonnée en contient des capsules. Vous vous en doutez, celle-ci n’est pas abandonnée pour rien et les choses vont très vite partir en sucette.

Je ne mentirai pas sur vos chances de survie…

Si l’on devait résumer cet Alien : Romulus, ce serait en quelques mots : efficace mais sans grandes surprises. Fede Alvarez, grand fan de la saga, a voulu honorer le plus de choses possibles, quitte à se disperser. Si chaque film se différenciait jusqu’ici, qu’il s’agisse des thématiques, du genre ou encore du style même de la narration, Romulus va piocher dans chacun d’eux, sans chercher à apporter quelque chose de bien nouveau.  Pire, il le fait en moins bien. Déjà, difficile de réellement s’attacher à tous les personnages principaux. A l’exception de Rain et d’Andy, ils ne sont absolument pas développés ou bien introduits. Dommage, dans la mesure où la caractérisation des protagonistes dès la première scène fut l’une des forces de la saga (même dans Prometheus). De même pour les thématiques, revues ou peu exploitées et utilisant des ficelles trop connues de la saga. Pas de quoi fouetter un xénomorphe, l’histoire se suit malgré tout avec plaisir et le scénario est globalement réussi. Seulement in-fine, on se demande fatalement ce que le film apportait à l’univers. La réponse blesse : trop peu. Alien : Romulus confirme certaines théories liées aux projets scientifiques sur les créatures, pose tous les pions pour une suite avec ou sans les protagonistes, mais reste trop en surface de ses idées.

L’autre souci, c’est qu’il semble incapable d’assumer clairement une direction et bafoue même sa bestiole à de rares occasions. Nous citerons comme exemple une scène ou les protagonistes affrontent désarmés une armée de Facehuggers. Oui, une armée, quand dans les films précédents, un seul spécimen suffisaient à déclencher un joli carnage, de par leur force et leur agilité. Mais, là ou le vaisseau blesse, c’est sur le manque de frayeur et de menace réelle que représentent les Xénomorphes. Romulus les présente, comme toujours, comme la forme de vie ultime. Malheureusement, si l’alien va effectivement causer un joli carnage, on ne ressent que trop peu cette intelligence froide et hors du commun si caractéristique dans les précédents opus. Le film n’est jamais effrayant, sauf à quelques très rares moments ou il réussit à créer une véritable tension. Quelques jumpscares fonctionnent, malgré tout. On se retrouve face à un bon film d’action, mais il manque quelque chose pour réellement le qualifier de très bon film Alien.

… mais vous avez ma sympathie.

Car, pour le reste, on se retrouve face à un superbe film de science-fiction. Doté d’un budget de 80 millions de dollars (il faudrait sérieusement fouiller dans les affaires de Disney pour comprendre pourquoi leurs films du MCU à 300 millions sont aussi immondes), le bébé de Fede Alvarez reprend les codes de la saga pour le pire, mais aussi pour le meilleur. Quelques apparitions du xénomorphe, bien que parfois trop portées sur le fan service sont réellement bien foutues. L’équipe technique a voulu utiliser le plus d’effets pratiques possibles et on le ressent réellement à l’écran. Bon, 2024 sous Disney oblige, on n’échappe pas à quelques effets CGI hideux, mais c’est l’époque qui le demande. Tout dépend, encore, de quel film le réalisateur s’inspire. Difficile de ne pas remarquer son admiration sans limite pour le tout premier, tant cette partie est plus maitrisée. On ne voit que peu la bestiole et savoir qu’elle rode quelque part rend la menace inquiétante. La réalisation, accouplée à un joli mixage son et une magnifique photographie, donne lieu à de sublimes séquences. Dommage que le changement de ton, plus proche d’un Aliens: le retour, gâche une partie du plaisir. Moins maitrisé dans sa narration mais restant irréprochable dans sa direction artistique, le deuxième acte souffre de quelques longueurs et facilités scénaristiques déconcertantes. Puis, en bon héritier de la saga, Alvarez propose un superbe climax, certes aux codes déja vus, mais diablement efficaces ! Et, contrairement à Covenant qui proposait un superbe climax qui n’a jamais débouché sur une suite, l’intrigue est ici conclue à la fin du long-métrage.

Alien: Romulus est-il un bon film ? Oui, indéniablement. Est-il un bon film Alien ? Aussi. Les amateurs adoreront surement, bien qu’ils manqueront une grande partie des références visuelles ou narratives. D’ailleurs, le film fait le choix surprenant et à la moralité douteuse de reproduire numériquement un acteur décédé depuis plusieurs années, sans raison scénaristique valable autre que pour le fan service. On le qualifierait presque comme le Star Wars VII de la saga, de par son manque d’originalité et son absence de prise de risque. Qui a dit que c’était devenu la marque de fabrique de Disney ? Si suite il y a, espérons qu’elle saura approfondir les idées et themes restés en suspens. Et, tant qu’on y est, laissons à Ridley Scott l’occasion de finir sa carrière avec un ultime film. Non ?

Bande-annonce – Alien : Romulus

Fiche Technique – Alien : Romulus

Réalisation : Fede Alvarez
Scénario : Fede Alvarez / Rodo Sayagues
Musique : Benjamin Wallfisch
Casting : Cailee Spaeny / David Jonsson / Archie Renaux / Isabela Merced
Décors : Naaman Marshall
Prodution : 20th Centuty Studios et Scott Free Productions
Distribution : 20th Century Fox
Durée : 119 minutes
Genre : Science fiction / Horreur
Sortie : 14 aout 2024 en salles

Note des lecteurs10 Notes

3.5

Karoo, le Saul pleureur

Dans son genre, Saul Karoo est une sorte de magicien vénéré dans le milieu du cinéma, pour sa capacité à donner vie à un film malade. En contrepartie, Saul est un malade protéiforme.

Même s’il ne s’agit pas d’une maladie à proprement parler, le principal souci avec Saul Karoo, c’est sa façon compulsive de mentir. Voilà probablement ce que son ex-femme Dianah a fini par trouver insupportable. Ce qui ne les empêche pas de se retrouver régulièrement au restaurant pour ce qu’ils appellent leurs dîners de divorce, où Dianah lui donne toujours du chéri malgré tous les reproches qu’elle lui adresse. A l’occasion, ils discutent de leur fils Billy, grand échalas étudiant en première année à Harvard. Autre souci essentiel de Saul, il ne sait pas comment se comporter vis-à-vis de Billy. Le tête-à-tête le met tellement mal à l’aise qu’il s’arrange systématiquement pour obtenir la présence d’un tiers quand son fils est là. S’il y a une raison à ce malaise, elle est bien vague, car Billy est demandeur et Saul aime son fils.

Billy

La vraie raison est peut-être à chercher du côté des origines de Billy. En effet, celui-ci n’est pas le fils biologique de Saul et Dianah qui l’ont adopté à sa naissance. Ne parvenant pas avoir d’enfant, le couple s’était entendu avec un avocat spécialiste en la matière et qui s’était chargé de tout. A la naissance de l’enfant, la mère naturelle (quatorze ans !) avait juste demandé un entretien téléphonique avec la famille adoptive. Avec Saul au bout du fil, elle avait obtenu les assurances qu’elle attendait : la situation financière florissante de Saul assurait un bel avenir au garçon. Finalement Saul n’évoqua jamais cet entretien téléphonique avec Dianah. Pour ce petit cachotier de Saul, la pratique du mensonge par omission relève du réflexe.

Saul au travail

Connu comme le Doc dans son milieu professionnel, Saul a le talent pour transformer en objet commercialisable quelque chose de complètement bancal. Parfois il s’agit d’un film dont il propose un nouveau montage. Le plus souvent, c’est un scénario qu’il reprend de fond en comble. Jeune il ambitionnait de devenir écrivain, mais il a fini par comprendre qu’il manquait du talent nécessaire. Par contre, remanier ce que les autres pondent maladroitement, voilà son domaine. Cette activité le met régulièrement en relation avec Jay Cromwell, producteur hollywoodien qu’il déteste. En effet, tout en le flattant avec son discours mielleux, Cromwell le considère comme son esclave. Malheureusement, malgré son intention de l’envoyer balader, Saul n’arrive jamais à passer à l’acte. Probablement Cromwell s’en rend-il compte et en joue-t-il avec perversité. Alors, régulièrement, Cromwell convoque Saul à son bureau et lui glisse discrètement dans une enveloppe jaune d’épaisseur variable ce qu’il voudrait que Doc arrange. Parfois c’est une cassette vidéo, parfois un paquet de feuilles. L’objet du moment est particulier, puisqu’il s’agit du dernier film de monsieur Houseman, réalisateur légendaire mais vieillissant. Or, quand Saul visionne la cassette en question, il a deux chocs. D’abord, le film est à ses yeux un chef d’œuvre, en quelque sorte l’œuvre testamentaire de Houseman. Et puis, en une serveuse qui apparaît fugitivement à l’écran lors d’une scène, il identifie la mère de Billy qu’il n’a pourtant jamais vue…

Saul le démiurge

Cette situation inattendue combinée à sa personnalité de menteur à tendance manipulatrice, embarquent Saul dans une situation infernale. Pourtant, avec sa faculté de corriger ce que font les autres et sa manie de jouer les cachotiers, Saul agit comme s’il était Dieu en personne. En effet, créer un univers de toutes pièces, c’est se comporter en Dieu pour toutes les créatures qui le peuplent, même si ces créatures ne sont que des vues de l’esprit. C’est la magie de l’art (le cinéma comme la littérature, notamment) de créer un univers que le spectateur perçoit comme quelque chose de vivant dans son cerveau, pour peu que l’œuvre le touche. Ici, Saul a l’immense pouvoir de modifier une œuvre pour la rendre populaire et par la même occasion de modifier (en bien, dans son esprit) les vies d’une mère et de son fils. En effet, il n’a aucun mal à remonter la piste de Leila, la mère de Billy, avec le prétexte qu’il travaille sur le film où elle joue. A cette serveuse anonyme en mal de reconnaissance, il fait miroiter la révélation de son talent. Il projette (terme éminemment cinématographique) de dire la vérité à Billy et Leila le jour de l’avant-première du film, à Pittsburgh où ils comptent se retrouver, puisque tous trois s’entendent à merveille.

Steve Tesich

Bien entendu, tout cela va se retourner contre Saul qui pensait que le mensonge lui permettrait de contourner éternellement les soucis. D’autre part et c’est l’essentiel, Saul a beaucoup trop longtemps et à de multiples reprises, agi en démiurge. Bien entendu, le véritable démiurge ici, c’est Steve Tesich, l’auteur – originaire de l’actuelle Serbie – de ce roman inclassable et foisonnant. A noter qu’il n’écrira pas grand-chose d’autre. D’ailleurs, Karoo ne fut publié qu’à titre posthume, l’auteur étant mort en 1996.

Multiplicité des thèmes

Maintenant, ce roman n’est pas que celui d’un personnage ayant cru pouvoir arranger la vie des autres selon son inspiration, parce qu’ayant la conviction que c’est ce qu’il fait de mieux (conviction probablement renforcée par le fait que cela lui rapporte beaucoup d’argent). Sauf que pour cela, il n’officie pas dans la réalité et qu’il se fait lui-même pas mal manipuler par Cromwell. Alors, puisque celui-ci lui demande d’arranger le film d’Houseman, le cynisme l’emporte et Karoo entre dans ce jeu en sacrifiant un potentiel chef d’œuvre pour l’adapter (encore un terme très cinématographique) à ses plans personnels. Sinon, ce roman se montre fascinant également par tous ses à-côtés qui sont particulièrement nombreux. Le thème de la famille est très présent et apporte de multiples pistes de réflexion. L’autre thème fondamental est celui du destin, celui qui s’avère inéluctable, implacable, mais aussi celui qu’on tente d’infléchir. Le thème qui émerge progressivement est celui de la culpabilité, celle de Saul vis-à-vis de son fils (et un peu vis-à-vis de Dianah, et puis ensuite vis-à-vis de Leila), une culpabilité sans doute aussi vis-à-vis de tout l’argent qu’il gagne dans son métier et qui le fait reculer éternellement devant son envie d’y renoncer. On peut penser que sa culpabilité multiple (en tant que menteur par exemple) fait de lui le malade protéiforme que nous connaissons. Les relations sentimentales constituent également un thème majeur de ce roman. Et puis, nous avons tout un tas de thèmes qu’on pourrait qualifier d’accessoires mais qui pourraient faire l’objet d’un roman à eux seuls. Le premier c’est Saul et les femmes, puisque nous le voyons face à Dianah, mais aussi face à Leila, mais aussi face à une radiologiste à la poitrine avantageuse, ainsi qu’accompagné à un dîner par une toute jeune fille de dix-sept ans qu’il connaît depuis sa plus tendre enfance. Précisons quand même que Saul est un alcoolique notoire qui a pris beaucoup de ventre et qui passe des examens en vue d’obtenir une assurance santé, alors même que vivre sans l’assurance santé résiliée par sa négligence, lui procure une certaine excitation. Pourtant, son agent le tarabuste, le trouvant complètement irresponsable. On peut avancer qu’aux yeux de Saul, le mensonge remplace avantageusement l’assurance santé dont il ne bénéficie plus. C’est sa façon à lui de vivre dangereusement, tout en minimisant ses multiples points faibles. Quant à la description du milieu hollywoodien, autour de la figure de Cromwell émerge celle de son assistant qui change régulièrement mais a toujours le même physique de jeune dynamique et le même prénom, Brad (logiquement, on imagine Brad Pitt jeune).

A la poursuite de Dieu

Le foisonnement de thèmes et de situations que ce roman met en scène justifie donc largement son épaisseur (604 pages). On peut certes se demander où on va avec un début en apparence anecdotique où les participants à une soirée commentent la chute de Ceausescu en s’appliquant sur la prononciation des noms roumains, alors que Saul se débat entre sa réputation d’alcoolique et l’inévitable confrontation avec Dianah qui l’incite à se rapprocher de Billy. Quant à la dernière partie, c’est celle de l’expiation. Pour s’être vu l’égal d’un Dieu, Saul paie pour l’éternité et il n’a plus que ses yeux pour pleurer. Sa chute l’entraine loin, jusque dans un délire où, dans sa tête, se met en place le roman qu’il n’a jamais été en mesure de coucher sur le papier, ce qui est fort compréhensible, car ce qu’on en découvre s’avère franchement « impubliable », avec un Ulysse de Science-Fiction à la poursuite de Dieu. La conclusion c’est que seul Doc pourrait arranger cela, mais il apparaît évident que s’il voit parfaitement comment arranger les œuvres des autres, il en est rigoureusement incapable pour les siennes.

 

Karoo, Steve Tesich

Monsieur Toussaint Louverture : sorti (France) le 2 mai 2019

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4

« Olive » : l’intégrale à découvrir aux éditions Dupuis

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L’intégrale de la série Olive, signée par le tandem Véro Cazot et Lucy Mazel, paraît aux éditions Dupuis. L’œuvre, qui se déployait à l’origine en quatre tomes, offre une immersion dans l’univers complexe et poétique d’une adolescente atypique. Elle aborde les thèmes de l’introspection, de la résilience et des liens invisibles qui unissent les êtres humains. 

Dès le premier tome, le lecteur est plongé dans le monde intérieur d’Olive, un espace mental unique où les couleurs et les formes défient les lois de la réalité. Lucy Mazel crée un univers visuel impressionnant, où chaque élément semble refléter l’état émotionnel de l’héroïne. Ce monde imaginaire, composé de lacs salés aux teintes flashy, de cieux orangés et de créatures fantastiques, est pour Olive un refuge contre un quotidien qu’elle trouve difficilement supportable. La représentation graphique de ce monde intérieur est à la fois captivante et déstabilisante, marquant le contraste entre l’imagination débridée d’Olive et la rigidité du monde réel.

Cependant, cet équilibre fragile est perturbé par deux événements majeurs : l’apparition d’un mystérieux astronaute dans son univers intérieur et l’arrivée de Charlie, une colocataire imposée par sa mère. Si l’astronaute remet en cause le contrôle qu’Olive exerce sur son monde imaginaire, Charlie bouleverse sa routine quotidienne. Bavarde, extravertie, Charlie est tout ce qu’Olive n’est pas, rendant leur cohabitation difficile. Ces tensions traduisent le malaise adolescent, un thème central de la série, tout en jetant les bases d’une intrigue complexe qui se déploiera au fil des tomes.

Dans le deuxième tome, Olive commence à s’ouvrir au monde extérieur, poussée par la nécessité de retrouver l’astronaute Lenny Popincourt, dont la présence énigmatique hante son esprit. La relation entre Olive et Lenny est complexe : bien qu’il semble être un intrus dans son univers, Lenny partage avec elle des éléments de son monde intérieur, suggérant un lien profond et mystérieux entre eux.

Cette quête de Lenny devient un catalyseur pour Olive, la poussant à interagir davantage avec Charlie, qui devient un soutien indispensable. La dynamique entre les deux adolescentes évolue, tout en maintenant une certaine tension due aux difficultés sociales d’Olive. Ce tome approfondit également le passé d’Olive, révélant des secrets familiaux qui viennent éclairer certains des mystères posés dans le premier tome. La richesse visuelle des planches, toujours aussi éclatante sous le trait de Lucy Mazel, continue de sublimer ce récit entre réalité et fiction.

Le troisième volet de la série pousse Olive à sortir de sa zone de confort de manière encore plus drastique. Pour sauver Lenny, elle doit entreprendre un voyage périlleux en Sibérie, un environnement hostile où le froid et les dangers naturels mettent à l’épreuve sa détermination. Ce voyage représente une métaphore du dépassement de soi, un thème récurrent dans la série.

Loin de ses repères habituels, Olive montre une force insoupçonnée, déterminée à secourir celui avec qui elle partage un lien inexpliqué. Ce tome marque également un tournant dans l’amitié entre Olive et Charlie, leur relation atteignant une nouvelle profondeur. Les paysages enneigés de la Sibérie sont magnifiquement rendus par Lucy Mazel, qui parvient à capturer la beauté froide et impitoyable de cette région du monde, tout en conservant la poésie et la chaleur des planches dédiées au monde intérieur d’Olive.

Le quatrième et dernier tome conclut avec brio cette série en offrant des réponses aux mystères qui ont jalonné le parcours d’Olive. Les révélations sur Lenny Popincourt sont poignantes et éclairent d’un jour nouveau les événements des tomes précédents. Ce dernier acte est aussi celui de l’acceptation : Olive, qui a dû affronter tant d’épreuves, parvient à s’ouvrir véritablement aux autres, notamment à Charlie, dont l’amitié s’avère être une source de force inestimable.

Olive, dans son intégralité, est bien plus qu’une simple série de bandes dessinées sur l’adolescence et ses défis. C’est une exploration sensible et nuancée de l’identité, de l’amitié et de la quête de soi. Véro Cazot et Lucy Mazel ont su créer un univers où le fantastique se mêle à la réalité, avec une telle fluidité qu’il devient difficile de distinguer l’un de l’autre. Cette série, remarquablement écrite et illustrée, est à découvrir sans attendre. Cette intégrale en est l’occasion. 

Olive, l’intégrale, Véro Cazot et Lucy Mazel 
Dupuis, août 2024, 224 pages

Le Roman de Jim : concentré de tendresse

3.5

Dans Le Roman de Jim, les frères Larrieu s’emparent d’un roman comme taillé à leur image avec un personnage d’une tendresse infinie, campé par un Karim Leklou expressionniste. Ils délaissent un temps la fantaisie d’un Tralala pour atteindre l’épure, l’image parfaite teintée d’une nostalgie omniprésente.

Aymeric est « gentil » dit-il, sans se forcer parce qu’il pense que le monde est rempli de gentils, même si ses histoires avec les filles sont toujours compliquées, du moins se terminent brutalement. Il en garde toujours des souvenirs en photos qui l’accompagnent, même non développées. On voit les négatifs se dévoiler à l’écran, la couleur viendra plus tard. La vie d’Aymeric est ainsi : celle d’un observateur, d’un amoureux qui capte les plus beaux instants. Karim Leklou prête ses traits à ce personnage tiré du roman de Pierre Bailly, qui est à l’origine de cette idée d’adaptation. L’acteur y promène sa dégaine, son air détaché et sincère à la fois, bon enfant, tout du long. On le voit être, sans broncher, le jouet du destin. Chaque fille qu’il rencontre prend d’instinct le pouvoir, il les regarde et ce regard les illumine, les rend plus fortes, peut être. Chaque rencontre est l’occasion d’une scène travaillée, riche en contrastes et en regards. Lorsqu’il rencontre Olivia, c’est dans la lumière d’une soirée techno, Sara Giraudeau danse et hypnotise, comme dans la photo parfaite. Aymeric se laisse ainsi porter au fil de l’eau, de la vie. C’est Florence qui l’aborde un soir, avec toute son extravagance, sa certitude de plaire. Elle le félicite ensuite d’être assez gentil pour coucher avec une femme enceinte d’un autre, qui n’assume pas. C’est donc avec un naturel déconcertant qu’Aymeric devient le père de Jim, le premier père, celui qui l’élève sans rien attendre en retour que l’épanouissement d’un lien sans loi.

C’est alors que le début d’un mélo pointe le bout de son nez : soudain, le « vrai » père de Jim, Christophe, revient. Il veut une place dans la vie de Jim. Or, pour Jim, Aymeric est son père après les petits déjeuners, les journées d’école, les moments partagés ensemble dans la nature du Haut Jura depuis sa naissance. Christophe fait d’abord un peu peur à Jim avec sa déprime et son air de fantôme. Pourtant, sans qu’Aymeric ne se méfie vraiment, il prend peu à peu sa place et, à la faveur d’un océan traversé, Aymeric perd Jim. Là encore, sa colère ne s’exprime pas vraiment et il reprend le fil d’une vie faite de petits boulots, jusqu’à ne presque plus exister comme le prétend Olivia, la seule qui le laissera exister un peu auprès d’elle. Les deux frères réalisateurs filment cette histoire d’amour paternel avec une simplicité et une épure qui tranchent après la pépite fantaisiste qu’était Tralala. Pourtant, la question de la filiation – une mère décidait de trouver son fils disparu sous les traits d’un troubadour qui passait par là –  est une nouvelle fois prégnante, du choix qu’on fait d’être présent dans la vie d’un enfant, même quand c’est l’enfant des autres. Cette simplicité n’est pas exempte de cruauté. On la découvre à travers la voix off d’Aymeric, qui donne autant d’importance à une Twingo venue le récupérer à sa sortie de prison, qu’à la trahison de Florence. La lumière du Jura inonde le film et pourtant chaque scène semble emprunte d’une nostalgie qui vient s’ajouter, telle une fine pellicule, sur  l’instant présent.

Le drame se joue et se noue avec une simple petite larme sur la joue d’Aymeric, impeccable Karim Leklou encore une fois, sans que le drame soit clairement dit, jamais hurlé. On pourrait être chez Kore-Eda dans Tel père, tel fils ou Still Walking. Tout se joue dans la vie qui s’étire et le monde qui s’écroule sans signes annonciateurs, sans une once de vraie méchanceté. La bonté du personnage principal, qui va aimer et se résigner dans un même geste d’une infinie tendresse, le mène tout de même vers la lumière, vers la couleur qu’il offre à ses photos en les développant enfin. On les voit se révéler à  l’écran comme pour nous rappeler les instants de bonheur et donner l’espoir de tous ceux à venir, dans une dernière scène aussi banale que déchirante

Le Roman de Jim : Bande annonce

Le Roman de Jim : Fiche technique

Synopsis : Aymeric retrouve Florence, une ancienne collègue de travail, au hasard d’une soirée à Saint-Claude dans le Haut-Jura. Elle est enceinte de six mois et célibataire. Quand Jim nait, Aymeric est là. Ils passent de belles années ensemble, jusqu’au jour où Christophe, le père naturel de Jim, débarque… Ça pourrait être le début d’un mélo, c’est aussi le début d’une odyssée de la paternité.

Réalisation : Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu
Scénario : Arnaud Larrieu, Jean-Marie Larrieu d’après l’œuvre de Pierric Bailly
Interprètes : Karim Leklou, Laetitia Dosch, Sara Giraudeau, Bertrand Belin, Noée Abita
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Annette Dutertre
Distributeur : Pyramide Distribution
Durée : 1h41
Date de sortie : 14 août 2024

Blue Jay : du risque des mémoires

0

Réalisé avec un budget minimal, Blue Jay fait partie de ce cinéma des bonnes surprises. Subtilité, fraicheur, casting réduit, intimité retrouvée, le tout dans un contexte de comédie romantique qui déjoue les codes du genre.

Blue Jay est caractéristique du cinéma mumblecore (tourné en sept jours, budget minimal, caméra numérique, etc.) Le petit récit, d’une simplicité rare, évoque tout en interstices, en demi-mots, en insinuations, sans flashback, malgré des cassettes audios du passé qui seront les seules capsules temporelles avec un journal intime et une lettre plus ou moins énigmatique. La rencontre hasardeuse entre deux anciens tourtereaux qui vont vivre une journée ensemble rappelle la trilogie des Before. Ici, c’est l’histoire d’un acte manqué. C’est à lui qu’elle avoue qu’elle est sous antidépresseur, et non à son mari. C’est à lui aussi qu’elle avouera qu’elle n’a jamais vécu quelque chose d’aussi créatif et intense. Elle n’arrive plus à pleurer depuis plus de cinq ans, mais avec lui, ce sera possible. Le destin semble vouloir les réunir. La focale sur des moments intimes où chacun essaye, sur un fil, de tester, jauger, d’appréhender l’autre, en se risquant à la confidence, permet de ne pas se disperser et d’amplifier l’authenticité de l’instant présent, en vue d’un futur hypothétique. Ils n’auront pas besoin de se réapprivoiser. Le coup de cœur sera instantané. Aucun étiolement ne se manifestera, rien ne s’effilochera, malgré une cassure, un contraste soudain, car il y aura évidemment des comptes à régler, une ancienne époque à mettre en lumière, quelque chose à réparer. L’œuvre raconte peu de choses, mais semble le dire mieux que personne. Le tout contient seulement deux acteurs, mais leurs reparties, leurs improvisations font systématiquement mouches. Ils mettent en scène la féerie d’antan dans un jeu dangereux, et sont remarquables dans leurs différents comportements, leurs attitudes, leurs gestuels, leurs langages corporels particulièrement éloquents. Leurs expressions/leurs expressivités sont souvent légères et jamais dans le surjeu, la théâtralité, l’exagération malgré l’euphorie, la jubilation de la plupart des scènes. L’ensemble opte surtout pour la générosité : ils donnent ce qu’ils ont en eux de façon crédible et le spectateur finit par tout prendre avec beaucoup de plaisir, dans ce qui est parfois un chavirement à sensations fortes. La personnalité des deux amoureux se retrouve transcendée quand ils sont unis, comparativement à leur état dans leur vie respective. Chacun est pour l’autre l’amour de sa vie, ce qui ne semble pas forcément suffisant. Mais le printemps renouvellera peut-être la situation, construira de nouveaux enjeux sentimentaux, une nouvelle page amoureuse. Il s’agit donc d’un film sur les intuitions et les mémoires, quand elles sont partagées, réinitialisées, le tout, dans un noir et blanc soyeux. Ce dernier pose la question de la valeur d’un souvenir, dans l’absolu, mais aussi dans le contexte de sa transmission, de comment le chérir, le préserver, malgré des circonstances d’altérations, consécutives à une expérience a posteriori, qui peut générer le rejet et l’abrogation. Le tout s’achève en trois points de suspension…

Bande-annonce : Blue Jay

Fiche Technique : Blue Jay

Synopsis : Réunis par hasard quand ils retournent dans leur petite ville natale en Californie, deux anciens amoureux réfléchissent sur leur passé partagé.

  • Titre : Blue Jay
  • Réalisation : Alexandre Lehmann
  • Scénario : Mark Duplass
  • Musique : Julian Wass
  • Montage : Christopher Donlon
  • Costumes : Stacey Schneiderman
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue de tournage : anglais
  • Format : noir et blanc
  • Genres : Romance et drame
  • Durée : 80 minutes
  • Dates de sortie : États-Unis : 7 octobre 2016 ; France : 6 décembre 2016
  • Distribution :
  • Mark Duplass (VF : Guillaume Lebon),  Jim Henderson
  • Sarah Paulson (VF : Laurence Dourlens) : Amanda
  • Clu Gulager : Waynie
Note des lecteurs6 Notes

4

Borderlands d’Eli Roth : space opé(ras) du sol…

Dans la longue tradition des adaptations de hits vidéoludiques financées et saccagées par le tout Hollywood, j’appelle Borderlands. Ou l’histoire d’une misfit contrainte de s’acoquiner avec une bande de weirdos pour retrouver un fabuleux trésor sur une planète aux airs d’enfer sablonneux. Ça vous rappelle quelque chose, non ? C’est normal…

Un jour, il faudrait vraiment que l’on se penche sur cette malédiction entre Hollywood et les jeux vidéo. Puisque s’il y a bien un « mariage » qu’on aurait cru synonyme de succès garanti, c’est bien celui de l’inventivité du 10ème art, couplé à la débauche de moyens de l’Oncle Sam. Et pourtant, dieu sait qu’ils ont essayé. Super Mario Bros., Tomb Raider, Uncharted : tous ont vu leur imaginaire saccagé sous la coupe d’exécutifs qui n’ont manifestement toujours pas compris que dans le terme « jeux vidéo », il y a aussi le mot « jeu ». Résultat, tous les films susnommés accouchent années après années du même problème : leur incapacité à restituer le ludisme (gameplay) inhérent aux jeux.

Tout au plus pourrait-on reconnaitre au mal-aimé Assassin’s Creed (2016) sa propension à avoir donné corps à ce qui faisait la base du hit signé Ubisoft : celle de voir littéralement un homme jouer à être un autre homme, sans pouvoir avoir son mot à dire ni pouvoir influer sur ses actions. Mais bon, pas question d’Ezio ici mais bien de Lilith ; figure familière des aficionados du jeu puisque c’est avec elle que le film démarre, non sans lâcher une bonne grosse dose d’exposition à coup de trésors perdus, planète pourrie, passé refoulé et lassitude teintée de jurons dans la voix. Une bien maigre caractérisation qui peut se lire autant comme une volonté de faire connaître le lore du jeu au grand public (on est loin de la popularité d’un GTA) qu’un cruel aveu de faiblesse de la part des scénaristes qui, conscients de ne pouvoir transposer la sève résolument -18 ans du jeu, s’entêtent à croire que balancer quelques injures de temps à autre suffirait à rendre le film raccord avec sa verve subversive.

Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes…

Car voilà, le jeu Borderlands et sa ribambelle de suites sont en effet réputés pour les hordes de monstres et autres joyeux lurons échappés de Mad Max que le joueur sera sommé de poutrer bien salement à coup d’armes à feux et de couteaux. Ça saigne, ça suinte, ça démembre sous un soleil de plomb et pourtant à l’arrivée… on ne voit rien. Aucune saillies gores (pourtant justifiées par le récit), aucun démembrement ou pic de sauvagerie totalement assumée par Eli Roth. Aucun souci de fidélité à l’œuvre, tant le film pioche dans les différents opus du jeu sans cohérence ni respect : il suffit de voir le personnage de Roland, ex-militaire d’élite sans pitié et dont la sauvagerie va croissante à mesure que les jeux avancent, ici campé par le frêle et insupportable Kevin Hart. Mais surtout, aucun respect pour l’univers mis en image : des étendues sablonneuses, normalement, c’est facile à rendre à l’écran. Pourtant ici, tout pue le CGI à peine finalisé et on peine ne serait-ce à deviner la part réelle des décors arpentés par notre joyeuse équipée et celle venant tout droit du studio bulgare dans lequel tout ce bazar a été tourné.

Tout respire alors l’inconséquence et le désintérêt le plus total ; si bien que quand le film essaie de développer son arc principal – ici une chasse au trésor teintée d’une quête mémorielle -, ni le casting ni l’enchainement des péripéties ne parviennent à susciter le moindre début d’investissement émotionnel de la part du spectateur. Une ignominie à peine rattrapée par ce qui cristallise peut-être le réel raté du film : son manque criant d’originalité. Ici, la réunion de têtes brulées au détour d’un objectif commun rappelle Marvel avec sa team des Gardiens de la Galaxie ; la prétendue sauvagerie de leur épopée tend à ressembler à la fine équipe de la Suicide Squad (DC), quand la populace rencontrée au fil de leur voyage évoque au choix Star Wars, Mad Max et dans une certaine mesure Blade Runner, etc… De facto, on navigue en terrain connu et on arrive pourtant à se sentir largué face aux germes de cet univers pourtant vendu comme mirifique. Un paradoxe incompréhensible à la hauteur de celui d’avoir pris à la réalisation Eli Roth, chantre de l’horreur et donc probablement la personne la moins qualifiée pour le job, tant le ton général du métrage et la promotion ont mis en avant… l’humour.

Long, laid et laborieux, Borderlands rejoint hélas la ribambelle d’œuvres vidéoludiques saccagées par Hollywood. Son manque d’entrain, de passion, mais surtout de compréhension des rouages de l’histoire qu’il adapte en font un divertissement éminemment impersonnel et timoré qui satisfera peut-être les fans peu regardants du genre (et encore), mais en aucun cas ceux du jeu.

Borderlands : Bande-Annonce

Borderlands : Fiche Technique

Réalisateur : Eli Roth
Scénariste : Joe Crombie et Eli Roth
Casting : Cate Blanchett (Lilith), Kevin Hart (Roland), Edgar Ramirez (Atlas), Jamie Lee Curtis (Patricia Tannis), Ariana Greenblatt (Tiny Tina), Florian Munteanu (Krieg), Janiva Gavankar (Commandant Knox), Jack Black (ClapTrap),
Musique : Steve Jablonsky
Photographie : Rogier Stoffers
Montage : Julian Clarke
Production : Avi Arad et Erik Feige
Sociétés de production : Lionsgate, Arad Productions, Picturestart, Gearbox Studios et 2K Games
Sociétés de distribution : Lionsgate (États-Unis), SND (France)
Budget : 115 000 000 $

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