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La Mélancolie : le temps de vivre

La patience est une vertu pour certains et un facteur de mélancolie pour d’autres. Remarqué à la dernière édition du Festival des 3 Continents, Takuya Kato nous délivre une œuvre intimiste sur le couple au Japon. Sans être un mélodrame conventionnel sachant le sujet, maintes fois exploré et remanié, il y a de quoi se laisser prendre au petit jeu d’une résilience, symptomatique d’une société qui ne jure que par la bienséance. Ce film tombe astucieusement les masques des individus qui la peuplent et dont le premier réflexe est de dissimuler leurs sentiments.

Synopsis : Après la perte brutale de son amant, Watako retourne discrètement à sa vie conjugale, sans parler à personne de cet accident. Lorsque les sentiments qu’elle pensait avoir enfouis refont surface, elle comprend que sa vie ne pourra plus être comme avant et décide de se confronter un à un à tous ses problèmes.

Lorsque certains couples jouent de la distance pour alimenter la flamme de leur amour, d’autres en profitent pour s’éloigner définitivement d’une emprise passionnelle. La Mélancolie prend soin de peindre les sentiments des protagonistes, confus dans les choix qu’ils ont faits ou vont faire. Pour son deuxième long-métrage, Takuya Kato convoque un lot de personnages qui sont conditionnés à intérioriser leurs pensées et à dissimuler leur douleur. Tout l’intérêt est d’en évaluer son intensité et d’observer les réactions envisageables. Le cinéaste japonais ne s’éloigne donc pas trop de sa précédente réalisation, Grown-ups, qui mettait en scène un couple d’universitaires qui questionnait leur responsabilité sur leur possible enfant à naître. Sans avoir à traîner une telle incertitude de ce côté-ci, Kato use suffisamment de pragmatisme pour analyser les rouages d’une relation conjugale déroutante.

À voix basse

Au milieu d’un décor qui cloisonne la vie à deux dans une fausse idée de la perfection, le printemps des amours semble s’achever pour Wakato (Mugi Kadowaki) et Fuminori (Kentaro Tamura). C’est au petit matin que la femme mariée se volatilise d’un appartement, où règne un climat hivernal et silencieux. La citadine étouffe dans cette atmosphère et saute dans le prochain train pour décompresser dans un glamping. De quoi nourrir et valider les inquiétudes d’un écosystème en péril, comme décrites dans Le mal n’existe pas de Ryusuke Hamaguchi. Ce lieu, par définition contre-nature, évoque la trahison et la chute programmée d’une femme qui est venue retrouver son amant, Kimura (Shôta Sometani). Lorsque ce lien de réconfort lui est ôté, cela alimente une mélancolie qui l’empêche irrémédiablement de surmonter le deuil de son refuge et de son mariage.

Commence alors un pèlerinage improvisé dans lequel elle se trouve confrontée à la réalité, celle qui ne la laissera quittera plus du regard. Ce traitement reste cependant plus abouti dans Drive my car, qui partage le même type de résilience. La culpabilité pousse toutefois l’épouse à ouvrir des portes qu’elle a longtemps laissé fermer au sein de son couple, car Fuminori maintient une emprise sur Wakato. Cette dernière est contrainte de respecter les motivations de son mari, qui a déjà eu un enfant d’une précédente union. Sa paternité est cependant remise en cause, lorsque les ficelles manipulatrices qu’il a posées sur elle gagnent en visibilité. Ses formules de politesse orientent ainsi les réponses de sa femme, piégée par les apparences.

Interférences destructives

Toute l’intrigue parvient habilement à tirer dessus pour qu’on les remarque avec une impuissance aussi nette que celle de Watako, plongée dans un monde tellement silencieux qu’elle finit par devenir un spectre parmi les autres, une anonyme dans la multitude de cas similaires. Elle erre souvent seule dans des plans fixes et disparaît dans un décor qui l’aspire ou qui la maintient en captivité. De même, des flashbacks sont si astucieusement et discrètement intégrés que la protagoniste ne cesse de rebondir entre les temporalités. C’est ainsi que l’on constate avec désarroi qu’elle s’est enfermée dans le carcan de la servitude volontaire, une vie sans issue. Peut-elle vraiment prétendre au bonheur ? À quel prix, dans le cas échéant ?

Il s’agit donc de dépasser cette notion, plus toxique que la relation qu’entretient Watako avec son mari. Ce sont dans les murmures et les silences qu’elle interroge les fondements de la bienséance, pour qu’elle puisse enfin se libérer de ses émotions refoulées. Ce qui empêche chaque personnage de s’exprimer pleinement vient alors du déni, entretenu avec suffisamment de complaisance qu’on finit par perdre le sens des responsabilités. La Mélancolie réunit les causes et conséquences d’un mariage désenchanté et les expose dans une vitrine sur une société japonaise en mal de communication. Sans juger ses personnages et en à peine 80 minutes, Takuya Kato réussit ainsi à redéfinir l’amour, dans toutes ses promesses et ses imperfections.

Bande-annonce : La Mélancolie

Fiche technique : La Mélancolie

Réalisation et Scénario : Takuya Kato
Photographies : Shota Nakajima
Lumières : Taiki Takai
Décors : Keisuke Maeyashiki
Direction artistique : Yui Miyamori
Son : Hirokazu Kato, Manabu Kagara
Montage : Mototaka Kusakabe, Sylvie Lager
Musique originale : Eiko Ishibashi
Assistant réalisateur : Hirofumi Kagawa
Coiffure : Mika Kondo
Costumes : Ayuko Takagi
Production : Nagoya Broadcasting Network & Bitters End, Film Makers Inc., Comme des cinémas
Producteurs délégués : Yuhiro Matsuoka, Yuji Sadai
Producteurs : Yasuhiko Hattori, Tatsuya Matsuoka, Shinya Miyazaki, Masa Sawada
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Art House Films
Durée : 1h24
Genre : Drame
Date de sortie : 14 août 2024

La Mélancolie : le temps de vivre
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3

Batman : Le Justicier masqué qui fait régner le noir sur Amazon

Une nouvelle saison pour revisiter la mythologie de Batman, la série animée ? Sans-façon pour Bruce Timm, co-créateur avec Eric Radomski, qui ne souhaitait plus renfiler la cape. Œuvre culte du petit écran, elle a perpétué l’héritage de Tim Burton, mariant romantisme gothique et polar noir pour envoûter le jeune public entre 1992 et 1999. Finalement, tout bascule lorsque la Warner (via HBO) propose une série originale à l’animateur américain, au côté de Matt Reeves et J.J. Abrams à la production. Une suite spirituelle qui se veut plus mûre, intense et cavalière, comme l’a rapporté son showrunner à The Wrap.

Critique de Batman : Le Justicier masqué, un petit joyau d’animation fragmenté sur Amazon Prime Video.

Batman le justicier masqué
© Amazon Content Services LLC

Synopsis : Bienvenue à Gotham City, où les criminels sévissent et les incorruptibles vivent dans la peur permanente. Forgé dans le feu de la tragédie, Bruce Wayne, riche mondain, devient une créature plus ou moins humaine : BATMAN. Sa croisade pour la justice attire des alliés inattendus, mais ses actions ont des conséquences mortelles et imprévisibles.

Série Noire 

Sauvé in extremis par Amazon durant sa pré-production, Le Justicier masqué était l’un des projets d’animation les plus réjouissants de HBO Max. Dès les premiers jets d’écriture, l’ambition était claire : s’affranchir des limites imposées par le public familial. Si Batman, la série animée se réfrénait pour s’adresser aux plus jeunes (tout en soignant son atmosphère sombre et délicate), Caped Crusader (le titre originale) allait pouvoir explorer de nouveaux territoires, ceux de l’horreur, de la brutalité et de la mort. Un écho au long-métrage d’animation mésestimé Batman contre le Fantôme Masqué, qui avait su s’autoriser une noirceur tragique. In fine, cette nouvelle itération du Chevalier noir, complexe et malfaisante, séduit. Elle se permet même un nouveau regard sur ses antagonistes emblématiques, tout en introduisant des figures méconnues de l’univers.

Le Justicier masqué accroît l’esthétique du film noir héritée de La Série animée, en s’appropriant pleinement ses codes originels. Gotham, avec son architecture écrasante et son aura impénétrable, semble tirée des années 30, ressuscitant l’atmosphère d’Assurance sur la mort de Billy Wilder. Bien que cette version de Gotham puisse paraître quelque peu dépeuplée — où sont les citoyens ? —, le corps policier et municipal évoque l’œuvre rude et moraliste de Fritz Lang. En embrassant ces références, Bruce Timm invoque l’esprit de Bill Finger, co-créateur du vengeur avec Bob Kane, en le dépeignant comme un détective de roman noir. Pour souligner ce patrimoine, Bruce Wayne arbore un costume inspiré de sa première apparition dans le Detective Comics n°27 en 1939.

Chauve-qui-peut

Le premier épisode s’ouvre sur un classicisme familier et a priori nostalgique. La superbe palette graphique (limitée par son monochromatisme) et le style nerveux, entre 2D et 3D, électrisent nos souvenirs d’enfance. Toutefois, Bruce Timm, en collaboration avec Christina Sotta (Justice League Dark: Apokolips War) et Jase Ricci (L’Étrange Noël du petit Batman), bouleverse subtilement les bat-conventions. Ainsi, la frontière entre la pègre et la police se brouille sur le yacht Iceberg Lounge, dirigé par une chanteuse de cabaret, mère tyrannique et incarnation déconcertante du Pingouin. Quant à Batman, il s’éloigne radicalement de l’interprétation sage de La Série animée. En vingt minutes, En Eaux Troubles amorce une transformation habile de la mythologie. Pourtant, la frustration de quitter Oswalda Cobblepot trop tôt se fait sentir, d’autant que Le Justicier masqué s’attarde sur un antagoniste à chaque épisode, répartis sur dix petites aventures interconnectées (avant un double final qui frôle l’acte manqué).

En réalité, Batman : Le Justicier masqué regorge de détails et d’inspirations pour un résultat parfois enchevêtré. Catwoman, à titre d’exemple, porte un costume inspiré de l’âge d’or des comics, tandis que sa personnalité mêle plusieurs incarnations du personnage. Le tout est sublimé par le thème musical Beautiful Stray de l’allemand Frederik Wiedmann, un hommage à Elfman, Zimmer et Giacchino, pour une apparition aussi brève que fugace de la féline (un comble pour une intrigue non-anthologique). À l’arrivée, c’est bien Harvey Dent — au design qui évoque le trait brutal d’Eduardo Risso — qui pâtit le plus de cette écriture compacte. Et ce malgré sa présence dans 8 épisodes, dont le final.

Batman Monsters

Au cœur des années 90, la série culte était, par petites touches, un véritable puits de références (essentiellement cinématographiques). Elle a rendu hommage à plusieurs classiques de l’horreur et de la science fiction américaine, notamment L’Île du docteur Moreau et La Fiancée de Frankenstein. Ici, Bruce Timm va plus loin, surtout dans le deuxième (et sans doute meilleur) épisode réalisé par le storyboarder Matt Peters (The Killing Joke) et scénarisé par le brillant Greg Rucka (Gotham Central).

De facto, … Et n’être qu’un scélérat réunit toutes les vertus de cette suite spirituelle en s’immergeant dans l’âge d’or d’Hollywood, les Universal Monsters et le studio Hammer. En consacrant un épisode entier à ces influences — des motifs aux personnages comme le maquilleur Jack Pierce et l’acteur Lon Chaney, jusqu’à l’utilisation ludique de Gueule d’argile — Batman : Le Justicier masqué passionne en déconstruisant le glamour holywoodien dans une enquête digne du plus grand détective du monde. Cette intelligence d’écriture se reflète également dans la nouvelle interprétation d’Harley Quinn, psychiatre le jour et anti-héroïne la nuit. Une version audacieuse et plus fidèle à la vision originale de Bruce Timm pour La Série animée (rejetée par Warner en raison de son ambivalence morale). Une belle manière de revisiter un personnage, co-créé avec Paul Dini, qui a connu de nombreuses adaptations fastidieuses.

En fin de compte, l’approche novatrice de la série laisse une forte impression. Malgré une rigueur narrative parfois inégale, notamment dans l’intégration du fantastique et la trajectoire de Double Face, Batman : Le Justicier masqué remanie brillamment un univers au pouvoir narratif inépuisable. Reste à voir ce que la deuxième saison, déjà en préparation chez Amazon, nous réserve.

Bande Annonce — Batman : Le Justicier masqué

Fiche Technique — Batman : Le justicier masqué

Titre original : Batman : Caped Crusader

Réalisation : Christina Sottaen, Matt Peters, Christopher Berkeley
Scénario : Bruce Timm, Jase Ricci, Greg Rucka, Ed Brubaker, Adamma Ebo, Halley Gross, Marc Bernardin

Production : Bruce Timm, Matt Reeves, J.J. Abrams, Ed Brubaker, Sam Register, James Tucker

Musique originale : Frederik Wiedmann
Distribution : Amazon Prime Video
États-Unis – 2024 – 10 épisodes d’environ 25 mns

Avec Hamish Linklater, Jason Watkins & Krystal Joy Brown (Voix originales)

Avec Laurent Blanpain, Daniel Lafourcade & Déborah Claude (Voix françaises)

Sortie le 1er août 2024

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3.5

Full River Red : enquête sous intimidation

Que ce soit pour proposer un divertissement épique comme Creation of the Gods I et le diptyque The Wandering Earth, une œuvre plus allégorique comme Only the river flows ou Le Royaume des Abysses un film d’animation aussi spectaculaire qu’émouvant, le cinéma chinois continue de s’exporter dans nos salles. Il n’est donc pas très courtois de décliner l’invitation d’un vétéran sur la scène locale et internationale. Zhang Yimou nous a habitué à des fresques lyriques, où les mots valent autant que les armes blanches qui virevoltent dans les wu xia pian. Ne dérogeant pas à la règle, Full River Red assemble les codes d’un film d’enquête, d’espionnage et un pamphlet sur le pouvoir de la corruption (et quasiment en temps réel) dans un huis clos plutôt alléchant sur le papier.

Synopsis : Chine, XIIe siècle. Dans quelques heures va se tenir une rencontre diplomatique de la plus haute importance entre Qin Hui, Chancelier de la dynastie Song, et une délégation Jin de haut niveau. Or, voilà que le diplomate Jin dépêché sur place est assassiné et la lettre destinée à l’Empereur dérobée. Le Chancelier demande alors au caporal Zhang Da, escorté par le commandant en second Sun Jun, de ramener la précieuse missive avant le lever du soleil. Au fil de leurs recherches, des alliances vont se former et des secrets seront révélés…

Aux premiers abords, il s’agit d’un brillant mélange entre un whodunit qu’une Agatha Christie n’aurait pas renié et un jeu de pouvoir loufoque qui rappelle le Kubi de Takeshi Kitano. En attendant de découvrir ses vertus en salle ou dans son salon, Zhang Yimou ambitionne de jongler avec des tons singuliers, où la comédie s’invite presque spontanément dans le déroulé d’une enquête pour meurtre. En effet, l’assassinat d’un émissaire Jin, autrefois ennemis jurés de l’empire Song, rabat les cartes dans les négociations diplomatiques dans les quelques heures à venir. Le film prend pour pilier un célèbre poème patriotique que le conquérant de la dynastie Song, Yue Fei, aurait écrit afin d’affirmer sa loyauté envers la couronne et les siens. Une course contre la montre est lancée pour éclaircir les zones d’ombres entourant la mort de ce héros nationale, car son allié, le chancelier Qin Hui (Jiayin Lei), l’a fait condamner à mort cinq ans plus tôt.

La mémoire dans le sang

À l’aube d’une rencontre au sommet, un avant-poste militaire connaît donc une crise sans précédents. Appréhender le ou les meurtriers devient une priorité pour le chancelier, dont la cruauté n’égale que son autorité. Un duo inattendu se forme alors pour explorer ce lieu régi par le principe de l’omerta, où le silence est de rigueur. Les secrets y sont tout aussi tranchants que les lames que l’on retourne contre leur propriétaire. La première partie du film joue alors sur la dualité entre Zhang Da (Teng Shen), un soldat plutôt lucide sous la menace, et Sun Jun (Jackson Yee), un officier adroit avec ses armes mais un peu moins avec les mots, jusqu’à ce que l’on ne différencie plus lequel des deux est Laurel ou Hardy. Nous sommes plongés avec eux dans le dédale de décors connectés par de nombreux couloirs, que l’on emprunte avec le sentiment de se rapprocher un peu plus de la vérité. Yimou en profite pour y superposer des interludes musicaux où le compositeur Han Hong mêle des sonorités contemporaines (rap, électro, punk) avec des instruments traditionnels. Ce gimmick possède de quoi rythmer la chasse aux indices et autres interrogatoires un peu virulents, mais finit par épuiser à la longue, car tous les enjeux ne se valent évidemment pas.

La mise en place prend du temps, mais lorsque l’on sort enfin des sentiers balisés, où la paranoïa s’empare des protagonistes, c’est là que le jeu devient vraiment intéressant. Exit des combats aériens. Mieux vaut éviter la confrontation directe lorsqu’on ne connaît pas encore l’identité de son ennemi. Le doute peut cependant suffire à générer des situations cocasses et en tension pour que l’étau se resserre habilement sur le duo. En brassant tout un tas de personnages qui vont peu à peu justifier le lien entre eux, l’intrigue s’embourbe cependant un peu trop vite dans une première vague de révélations. Yimou nous avait déjà convaincu avec la narration de Hero, qui misait tout sur son climax renversant. Ici, on finit par prendre de la distance avec le récit, surchargé en personnages et en sous-intrigues qui sont mis en suspens jusqu’à la dernière demi-heure. Ce qui est assez frustrant quand on connaît les qualités et le pedigree d’un cinéaste aussi vertueux dans l’exercice de la cohérence.

Full Filter Fake

L’autre point noir que l’on ne peut contourner, c’est bien le parti-pris esthétique des décors et des paysages. Zhang Yimou avait pour lui cette qualité unique et indispensable qui alimente les symboles et le sens de ses propos. Il faut le voir pour y croire, car les images promotionnelles ne possèdent pas une retouche de nuit américaine, entre le gris et le bleu sombre. Elle a beau être légère, elle ne brûle pas moins nos rétines après deux heures de visionnage intense, contrairement à Shadow, qui jouait déjà sur la prédominance d’un gris brumeux. La caméra a beau passer par des plans zénithaux ou des travellings survitaminés, la photographie ne joue pas toujours en faveur des histoires de complots et de trahison qui se jouent devant nous. N’en déplaise à Zhao Xiaoding, qui a fait des merveilles pour insuffler une aura surréaliste dans une forêt de bambous ou dans des séquences enneigées.

Les enjeux s’essoufflent également dans l’utilisation excessive d’effets sonores, faisant ressurgir toute la théâtralité du récit. Malheureusement, le décalage est trop brut et assez mal dosé pour que ça fasse mouche à tous les coups. Il faut donc s’accrocher pour ne pas se faire éjecter d’une intrigue assez exigeante et pour ne pas perdre une miette du peu de souffle émotionnel qui s’en dégage. Les interprètes se démènent magnifiquement pour effacer certaines imperfections citées plus haut et la force du film réside bien là, dans le concret, dans la fatalité qui enterre les personnages dans l’anonymat ou qui les élève dans leur prise de conscience, collective et individuelle.

Hommage aux damnés

Ayant consacré une majeure partie de sa filmographie à brosser le portrait des femmes (et leur malheur) au sein de la culture chinoise (Ju Dou; Épouses et Concubines; Qiu Ju, une femme chinoise; Vivre !; Happy Times), Zhang Yimou les a ensuite entrainées dans des films de sabre indémodables (dont Le Secret des Poignards Volants). Quand bien même, il était déjà possible de détecter des relents nationalistes dans ses œuvres, ça ne fait que quelques années que le cinéaste s’applique davantage à investir l’Histoire de la Chine. Il rend ainsi hommage aux héros qui servent de soutien moral et de guide spirituel au peuple.

Sortie le jour du nouvel an chinois 2023 et sans avoir quitté la tête du box-office local dans l’année, Full River Red parvient toujours à honorer une respectable fresque sur la loyauté, dont on assume le devoir de mémoire jusqu’au bout du programme. Reste qu’il n’y a pas à bouder son plaisir dans ce huis clos récréatif, si l’on est prêt à y accorder 2h37 de son temps. À côté du piège à cinéphiles de M. Night Shyamalan, qui a essentiellement bâti son identité cinématographique sur des twists, Yimou compile les révélations dans un enchaînement indigeste dans sa dernière ligne droite. Mais quitte à choisir son camp, on navigue mieux dans le fleuve rouge, abreuvé du sang des martyrs, que dans une salle de concert où l’euphorie est de courte durée.

Bande-annonce : Full River Red

Fiche technique : Full River Red

Titre original : Manjianghong
Réalisation : Zhang Yimou
Scénario : Zhang Yimou, Chen Yu
Musique : Han Hong
Son : Yang Jiang, Zhao Nan
Photographie : Zhao Xiaoding
Montage : Li Yongyi
Décors : Lu We
Costumes : Chen Minzheng, Qin Xilin
Chorégraphie des combats : Sang Lin
Supervision des effets visuels : Samson Wong
Producteur : Pang Liwei
Producteurs délégués : Liang Yu, Li Lin
Sociétés de production : Médias Huanxi
Pays de production : Chine
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h37
Genre : Drame, Historique
Date de sortie : 31 juillet 2024

Full River Red : enquête sous intimidation
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3

Eat the Night : Mange la violence du monde et regarde le feu

Film à la forme mutante, empreint d’écriture hybride, cyberpunk, mélancolique et fiévreuse à la Maurice G.Dantec (Les Résidents), Eat the Night de Caroline Poggi et Jonathan Vinel résonne avec rage et lueur de toutes les dissonances du monde.

Présenté à la Quinzaine des cinéastes en mai dernier, Eat the Night est une œuvre à l’écriture difficilement( et c’est tant mieux) classable dans un genre (le faut-il à tout prix!), en résonance avec les ombres d’un monde âpre et tragique, tentant le pari urgent d’une histoire d’amour et de sororités, de pactes romantiques et de sexualités lyriques par delà l’apocalypse, par delà les errances, les fins de jeux vidéo, les gangs, la drogue, le néant et la violence inanimée.

La vitalité brûlée, brusque et sauvage, tels des éclats fauves dans la lune, éclairent le beau Eat the Night.

Frère et sœur Apoline et Pablo vivent leurs solitudes, leurs désirs, révoltes et luttes à la marge du monde. Apo se réfugie dans Darknoon le jeu vidéo qui est sa vraie maison, le lieu refuge qui l’a vue grandir et dont la fin annoncée scande le rythme et la tonalité du film. Pablo lui a son cocon au milieu des bois: c’est là qu’il échappe au monde en fabriquant de  l’ecstasy. Tabassé lors d’un de ses deals, Pablo (l’intense Théo Cholbi) est secouru par Night (le doux ataraxique Erwan Kepoa Falé).

Alors que la fin du serveur de Darknoon jette le film dans la tragédie nerveuse et son décompte syncopé, Pablo et Night s’aiment et arrachent à l’hostilité des petits mafieux des gangs leurs gestes crus et intimes.

Ce qui est envoûtant et presqu’hypnotique dans Eat the Night ce sont ses climats : sa Vitesse. Sa Brûlure. Son Intensité. Sa Brusquerie. Son Romantisme. Son Noir Avide. Ses Hétérotopies rauques et dressées. La somptuosité et langueur gothique du jeu vidéo Darknoon.

Les personnages de Pablo, Apo et Night dans leur asocialité, dans leur contestation sourde et mutique, sensible et épidermique font rage et échafaudent des espaces autres, des triades dissidentes et fragiles, des amours et amitiés loin des normes sociales, ancrés dans les forêts irréelles de Darknoon et les ailleurs stratosphériques des ports du Havre.

Caroline Poggi et Jonathan Vinel réussissent un film dark à la fulgurance scintillante, à la noirceur vibrante, un film à part, puissant et intimiste dont les marges sont des brèches, des Free Zone ardentes et libres.

Bande-annonce : Eat the Night

De Caroline Poggi, Jonathan Vinel | Par Caroline Poggi, Jonathan Vinel
Avec Théo Cholbi, Erwan Kepoa Falé, Lila Gueneau
17 juillet 2024 en salle | 1h 47min | Drame, Thriller

Mon parfait inconnu : mon bel insolite !

Mon Parfait Inconnu de Johanna Pyykkö propose un film surprenant et troublant aux multiples twists, une œuvre profondément originale tant dans son scénario que dans sa mise en scène.

C’est avec Ebba une jeune norvégienne d’à peine 18 ans, tantôt ingrate, tantôt séduisante, faisant le ménage près du port d’Oslo que s’ouvre cet objet insolite, premier long-métrage de la réalisatrice finno-suédoise.

Des les premières images, transparaît  dans le visage  très mouvant  de l’actrice (passionnante Camilla Godø krohn) le nerf scénaristique du film, sa dynamique narrative: la solitude folle, la recherche d’amour et la labilité de son personnage. En effet, c’est la grande qualité de Mon parfait inconnu, le film donne sans cesse l’impression qu’il s’invente avec les instabilités, les décisions aléatoires et les délires de son personnage. Cette façon de faire crée pour le spectateur un vertige de plus en plus prenant au fur et à mesure de l’intrigue. 

Ebba donc recueille un homme blessé à la tête près du port d’Oslo, voyant très vite qu’il ne se souvient de rien, elle décide de se faire passer pour sa petite amie et de lui construire la fiction d’une vie à deux.

Johanna Pyykkö offre alors toutes en  subtilités et pistes inattendues  une riche et complexe réflexion sur ce que la violente solitude et le besoin d’amour peuvent générer. Manifestement son personnage Ebba n’est pas folle mais victime d’un sentiment d’exclusion ou d’inappartenance, exilée dans son propre pays et déjà déclassée. En prenant soin de cet homme amnésique, en décidant d’en faire son amoureux, elle choisit de vivre avec sincérité, désir et curiosité ce qu’elle crée de toute pièce: le roman de ses amours. Et nous sommes témoins de cette création hasardeuse autant que l’est son nouvel amoureux.

La force du film est alors de suivre Ebba sans jugement sans surplomb dans la construction chaotique et totalement déroutante de sa propre  mystification.

On la voit convaincre malaisément puis de plus en plus fermement  cet homme amnésique, qu’elle renomme et à qui elle insuffle tous les rudiments de leur pseudo histoire d’amour. On voit l’hébétude de cet homme qui certes a le souvenir de comment fonctionne le monde mais sans se souvenir de « son moi » dans ce monde, on voit sa difficulté à s’approprier ce récit d’un amour tout entier fruit des mensonges vrais d’Ebba. Puis on le voit subtilement se laisser apprivoiser par ce qui lui arrive. Déjà cela suffit à transformer Mon Parfait Inconnu du drame social qu’il aurait pu seulement être en un thriller psychologique à la tension permanente et à la narration toujours étonnante.

Et c’est cela qui nous trouble : la force véridique de la croyance de cette jeune femme à sa duperie, la vérité de son mensonge et l’ambivalence du spectateur face à l’avancée du récit.

À partir de là, le film déroule les bifurcations insoupçonnées et soudaines auxquelles la mythomanie de l’héroïne peut conduire. Les parti-pris sont risqués et tenus, nous sommes tellement plongés dans la quête identitaire de Ebba qui cherche les traces du passé de son amoureux que nous comprenons qu’elle l’a sans doute sauvé d’une vie beaucoup plus indigne que ses propres mensonges.

Mon Parfait Inconnu tout à la fois maîtrisé et étonnant s’augmente d’un vrai thriller inventif, chevillé à l’imaginaire borderline de son personnage, entraînant l’amant sur son rivage vénéneux et pur.

Par une mise en scène ouverte et aventureuse, n’hésitant pas à basculer dans l’incertitude onirique pour revenir plonger dans l’audace de ses propres choix ambigus (voir la scène avec la voisine),  Johanna Pyykkö s’inspire de la causticité  de son compatriote Kristoffer Bogli et du très impressionnant Sick of Myself. Preuve s’il en est que le cinéma norvégien se renouvelle avec sophistication et singularité, brio et culot. 

Mon Parfait Inconnu : Bande-annonce

Titre original Min fantastiske fremmede
De Johanna Pyykkö | Par Johanna Pyykkö, Jørgen Færøy Flasnes
Avec Camilla Godø Krohn, Radoslav Vladimirov, Maya Amina Moustache Thuv…
24 juillet 2024 en salle | 1h 47min | Drame
Distributeur : Pyramide Distribution

Trap : idée géniale pour nanar improbable !

Il faut le voir pour le croire. Et c’en est presque rageant à moins de prendre ce nanar au dixième degré ! Si ce n’est le revenant Josh Hartnett qui s’en tire avec les honneurs d’un rôle de serial killer intéressant, ce Trap nous renvoie au pire de Shyamalan, à la fin de son adoubement des débuts et après une période de renaissance riche en bons films. L’idée était intrigante – voire même excitante – mais l’exécution est purement et simplement catastrophique. Une gigantesque blague où les invraisemblances et les incohérences s’enchaînent, acte après acte, jusqu’à saturation. Le scénario est tellement sans queue ni tête qu’on se demande comment les producteurs ont pu financer un projet pareil. Et le cinéaste ose, de surcroît, faire une promotion sans gêne de ses deux filles, assortie d’une musique pop de mauvais goût. Un cas d’école et son plus mauvais film !

Synopsis : 30 000 spectateurs. 300 policiers. Un tueur. Cooper, père de famille et tueur en série, se retrouve pris au piège par la police en plein cœur d’un concert. S’échappera-t-il ?

L’idée, comme souvent chez le roi du twist final, était pour le moins alléchante et originale. Piéger un serial-killer à un concert alors qu’il y accompagne sa fille, et le suivre alors qu’il tente désespérément de trouver une échappatoire… Voilà un postulat pour le moins peu commun et intrigant ! Et quand on connaît la malice du cinéaste depuis son inoubliable Sixième sens pour nous faire passer des vessies pour des lanternes, on peut dire que l’excitation avant de rentrer dans la salle était à son comble. Malheureusement, on en sera d’autant plus déçus et en totale hallucination devant le film qui va défiler sous nos yeux ahuris !

Comment des producteurs ont-ils pu valider un tel script ? Comment Shyamalan a-t-il pu gâcher un pitch comme celui-ci avec une exécution aussi ridicule ? Comment a-t-il pu nous pondre des situations toutes plus improbables les unes que les autres ? Les questions pleuvent à la vue de ce naufrage total qui sent bon le nanar. À la limite, si on n’en attend rien, Trap peut se voir comme un navet du samedi soir à regarder entre potes au dixième degré, mais peu probable que l’intention première du cinéaste soit celle-ci. C’est clairement le pire film du réalisateur, même le mal-aimé La jeune fille de l’eau ou le raté After Earth passeraient pour des pièces d’orfèvrerie à côté de cette avalanche de non-sens défiant la logique et insultant notre intelligence.

Pourtant, après des débuts tonitruants qui ont vu le réalisateur enchaîner un quartet de films cultes au scénario méticuleux et aux retournements de situation incroyables (Sixième sens donc, puis Incassable, Signes et Le Village), il avait connu une traversée du désert avec des échecs critiques et publics en plus de se planter au box-office avec Le dernier maître de l’air, Phénomènes et les deux opus cités plus haut. Après une pause, le réalisateur était revenu sur le devant de la scène depuis dix ans avec des œuvres moins coûteuses mais diablement efficaces et malignes. On a même eu droit à deux petites bombes dont le magistral et mémorable Split (suivi d’un Glass un petit peu moins pertinent mais qui, collé à Incassable, formait une trilogie inattendue et cohérente) ou le récent et génial Knock at the Cabin. De le voir passer juste après à ce truc est clairement incompréhensible.

C’est à se demander si l’auteur n’avait pas pris des hallucinogènes quand il a écrit ce script et de nouveau quand il l’a mis en scène. C’est bien simple : on ne compte pas les incohérences, les invraisemblances et les facilités narratives que comptent le film. Une fois les prémisses posées, plus rien ne va ! Rien que le fait que la police choisisse un concert bourré de monde pour coincer un tueur en série ne tient pas debout. Mais soit. Parfois, il faut laisser la logique au placard pour apprécier un film, notamment ce genre de thriller. Mais, ensuite, c’est un carnaval de décisions débiles, de réactions sans queue ni tête et de personnages qui ne tiennent pas la route et agissent en dépit du bon sens. Le vendeur de t-shirt, on en parle ? Les flics et le FBI sont-ils tous complètement demeurés ? Et lorsque démarre la seconde partie avec la starlette où on sort de la salle de concert, on pense que ça va devenir moins tarabiscoté et illogique mais non, Trap pousse les curseurs encore plus loin !

Un autre souci un peu gênant dans ce long-métrage sous LSD est la manière dont M. Night Shyamalan promeut ses filles. Entre une affiche clin d’œil pour Les Guetteurs de son aînée à la limite amusant, il nous serine des chansons pop vide d’intérêt qui nous feraient passer Aya Kanamura pour Tina Turner tellement c’est mauvais. Des sucreries musicales qui agressent les oreilles pour toute personne qui n’est pas adepte de ce type de musique commerciale et générique. Et comme sa fille joue un des rôles principaux, on a également droit à sa prestation de qualité très approximative. Du népotisme cinématographique un peu gênant, surtout que le concert et l’abus de musique nous déconnecte de la tension nécessaire à un tel thriller.

On termine tout de même sur quelques petites notes positives. Il fait plaisir de revoir l’acteur Josh Hartnett qui a connu une longue traversée du désert de plus de dix ans lors de la décennie 2010 et qui revient depuis quelques années grâce aux films de Guy Ritchie et qu’on a également vu dans Oppenheimer. En tête d’affiche, il excelle et c’est encore plus dommage de voir un rôle bien écrit et un acteur qui lui rend honneur évoluer dans un navet. Espérons malgré tout que le film ait du succès de manière à ce que l’acteur prometteur de Pearl Harbor puisse rester sur le devant de la scène. Papa aimant ou psychopathe meurtrier, il est impeccable. Enfin, un micro-rebondissement permet de rattraper quelques énormités et s’avère assez surprenant, mais il est déjà trop tard et la cinquantaine de coquilles inacceptables vues avant ne permet pas de rattraper la chose. Surtout qu’à la dernière minute, Trap se permet une énième pirouette sans queue ni tête. Encore une fois, il faut le voir pour le croire !

Bande-annonce – Trap

Fiche technique – Trap

Réalisateur : M. Night Shyamalan
Scénariste : M. Night Shyamalan
Production : Warner Bros
Distribution: Warner Bros France
Interprétation : Josh Hartnett, Ariel Donoghue, Saleka Shyamalan, Hayley Mills, Alison Pill…
Genres : Thriller
Date de sortie : 7 août 2024
Durée : 1h45
Pays : USA

Note des lecteurs2 Notes
1.5

« San Francisco 1906 » : chaos et intérêts mafieux

San Francisco 1906 : La Part du feu, de Damien Marie et Fabrice Meddour, poursuit le récit entamé dans le premier tome, qui nous entraînait dans une ville de San Francisco en proie au désastre après le célèbre tremblement de terre du 18 avril 1906. Cet album, publié par les éditions Bamboo, est ancré dans une reconstitution historique documentée et explore des thèmes universels tels que la corruption, le danger et la lutte pour la survie.

Au Palace Hotel, l’incendie est sur toutes les lèvres. Les conduites de gaz défaillantes, le vent changeant et les incendies se propageant des quartiers industriels vers les structures en bois des maisons créent une situation désastreuse et particulièrement anxiogène. La mort du chef des pompiers dans l’effondrement de sa caserne vient encore accentuer l’ampleur du chaos. La ville, en ruines, doit faire face à une crise sans précédent, avec des prisons endommagées et la nécessité de libérer les petits délinquants tout en regroupant les plus dangereux à San Quentin. Pendant ce temps, ce qu’il reste de la ville est en proie aux pillages… 

Les autorités, débordées, reçoivent l’appui de 1700 militaires. Des mesures drastiques sont envisagées, telles que l’utilisation d’explosifs pour dynamiter certains bâtiments afin de freiner l’avancée des flammes. Le maire ordonne à la police de tirer à vue pour réprimer les actes criminels et prévenir la violence qui s’intensifie. Les forces de l’ordre ont pour consigne d’abattre sans sommation toute personne suspectée de pillage. L’approvisionnement en gaz et en électricité est coupé pour éviter de nouveaux départs de feu. 

Judith, l’héroïne de l’histoire, se retrouve toujours impliquée dans une conspiration complexe autour d’un tableau de Gustav Klimt. Encombrée par cette œuvre précieuse, elle est obstinément poursuivie par les mafias italienne et chinoise. La tension culmine lorsque la pègre chinoise parvient à s’emparer du tableau sous le nez des Italiens. Malgré le danger, Judith refuse de fuir, déterminée et désireuse de se sortir de ce pétrin. Mais les choses sont peut-être un peu plus complexes qu’attendu et des jeux de pouvoir se trament dans les coulisses… 

San Francisco 1906 vaut en premier lieu pour son réalisme : Damien Marie et Fabrice Meddour dépeignent parfaitement une ville en déchéance accélérée, soumise aux ruines, aux incendies et à la criminalité. L’incendie finit par détruire 80 % de San Francisco, faisant 3000 morts parmi les 400000 habitants et laissant 300000 personnes sans abri. L’album expose également le racisme ambiant, notamment à travers le traitement des Italiens par les militaires, surnommés « spaghetti » et abattus froidement. Cette tension raciale exacerbe le climat de violence et de désespoir qui règnent dans la ville.

L’album se termine sur une note historique avec un dossier pédagogique détaillant l’incendie de San Francisco, ainsi que des références à l’œuvre de Gustav Klimt (qui apparaît occasionnellement dans ce second tome), enrichissant ainsi la compréhension du contexte et des enjeux de l’époque. San Francisco 1906 : La Part du feu donne ainsi lieu à une immersion passionnante dans une période charnière de l’histoire de San Francisco, portée par une reconstitution visuelle très réussie et un récit mené avec talent.

San Francisco 1906 : La Part du feu, Damien Marie et Fabrice Meddour
Bamboo/Grand Angle, septembre 2024, 56 pages

« Miou-Miou, la noblesse des humbles » : les valses d’une comédienne

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Miou-Miou, la noblesse des humbles, de Dominique Choulant, est publié par les éditions LettMotif. Biographie passionnée de l’actrice française Sylvette Herry, plus connue sous son pseudonyme Miou-Miou, cet ouvrage nous plonge dans la carrière et la vie privée d’une figure emblématique du cinéma français des années 1970.

Née en 1950 dans un milieu modeste, Miou-Miou, de son vrai nom Sylvette Herry, a gravi les échelons du cinéma français grâce à un talent indéniable et une détermination sans faille. Issue du quartier des Halles, elle découvre tôt les difficultés de la vie, ce qui forge son caractère et son ambition, bien qu’elle rechigne à en parler. Le livre de Dominique Choulant détaille comment, après ses débuts timides au Café de la Gare, elle réussit à se faire un nom dans le milieu du cinéma. 

Sa rencontre avec des personnalités comme Coluche, qui lui attribue son célèbre surnom, et Bertrand Blier, qui lui offre un premier rôle iconique dans Les Valseuses, constitue des tournants décisifs dans sa carrière. « Comme j’étais dans une tristesse molle à cette époque-là, c’est Coluche qui m’a dit : “T’es toute gnan-gnan, t’es toute miou-miou”. Et puis, voilà. C’était réglé. Tout le monde m’appelait Miou-Miou. »

De La Dérobade à Coup de foudre en passant par La Lectrice, l’actrice s’est imposée comme engagée et versatile dans ses rôles. Son refus du star-system et son désir de rester fidèle à elle-même, loin des paillettes et des projecteurs, se traduisent par ailleurs parfaitement dans cette biographie : « Le paraître ne l’intéresse pas : « Je tourne des films, et c’est tout. Je ne tiens pas à rester dans ce tout petit milieu qu’est le cinéma où vous êtes très vite “superstar”… même si vous n’avez pas fait grand-chose ! Je préfère garder les pieds bien sur terre et regarder bien en face les réalités de la vie, même si parfois elles ne sont pas très drôles, que de me vautrer dans une célébrité uniquement professionnelle… »

Dominique Choulant revient longuement sur les collaborations artistiques qui ont émaillé – et conditionné – la carrière de Miou-Miou, mais aussi son approche personnelle du métier d’actrice. « J’ai aimé la dimension hors normes du métier de comédienne, le fait de ne jamais faire la même chose. Chaque rôle est une aventure qui dure deux mois et puis on change. Il y a aussi un côté “entrer par effraction”, qui me plaît beaucoup. » La dimension humaine et affective des relations nouées dans le métier est mise en exergue, tout comme l’importance de ses rencontres avec Bertrand Blier, Claude Miller, Georges Lautner, Patrick Dewaere ou Gérard Depardieu. 

Si Les Valseuses en 1974 est un jalon majeur, propulsant Miou-Miou, Dewaere et Depardieu au rang de stars, la comédienne a ensuite enchaîné les rôles marquants, de La Dérobade, pour lequel elle remporte le César de la meilleure actrice en 1980, à Milou en mai, en passant par des films comme F… comme Fairbanks et La Lectrice. Chaque rôle s’appréhende comme une nouvelle aventure, et Miou-Miou parvient à se réinventer constamment. Sur le film de Bertrand Blier, l’auteur écrit : « C’est comme ça qu’au printemps 1974 un vent nouveau de liberté a soufflé sur la France. Le duo Dewaere-Depardieu étant d’une évidence absolue et Miou-Miou d’un naturel confondant. »

Miou-Miou a toujours cultivé une certaine discrétion sur sa vie privée, pourtant marquée par des relations amoureuses fortement médiatisées, comprenant des histoires avec Patrick Dewaere, Julien Clerc, avec qui elle a une fille, Jeanne Herry, elle-même réalisatrice, et enfin avec le romancier Jean Teulé. La comédienne se caractérise aussi par ses engagements politiques et sociaux, notamment pour les droits des femmes, une cause qui lui tient particulièrement à cœur. Miou-Miou n’a jamais hésité à prendre position, comme en témoigne sa participation à la manifestation contre le projet de Code de la nationalité en 1986.

Malgré une filmographie décrite comme inégale ces dernières années, Miou-Miou continue occasionnellement de surprendre et de séduire le public. Ses récentes apparitions dans Larguées (2018) et Pupille (2018), réalisé par sa fille, montrent qu’elle n’a rien perdu de son talent. Elle incarne aujourd’hui une certaine idée du cinéma français, authentique et sans artifice. Elle reste une figure libre et indépendante, une actrice populaire et appréciée du public pour sa sincérité et son naturel parfois désarmant.

Miou-Miou, la noblesse des humbles de Dominique Choulant rend un hommage appuyé (peut-être trop ?) à une actrice-phare du cinéma français. En plus de retracer son parcours depuis son enfance modeste jusqu’à son statut de célébrité, l’ouvrage dévoile une personnalité riche et complexe, faite de simplicité et de sincérité, qui continue discrètement son bonhomme de chemin. Et qui inspire toujours autant : « Ce que j’ai aimé dans le succès, c’est la reconnaissance et l’identification : j’ai rencontré des femmes très disparates, pour lesquelles certains de mes films ont été primordiaux. »

Miou-Miou, la noblesse des humbles, Dominique Choulant
LettMotif, juin 2024, 294 pages

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3.5

« Damn Them All » : conclusion tout en muscles

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Le deuxième tome de Damn Them All, signé Simon Spurrier et illustré par Charlie Adlard, offre une conclusion plutôt satisfaisante, et très dense, à cette mini-série réussie. Le récit de Spurrier, conjugué au talent graphique d’Adlard, nous entraîne dans une aventure mêlant horreur, suspense et révélations étonnantes. Ellie Hawthorne, armée de son marteau, poursuit sa quête pour « exorciser » les démons, mais son parcours est semé d’embûches et de surprises…

Dans ce second tome, la quête d’Ellie pour libérer Londres des démons prend des tournures quelque peu imprévues. Femme de caractère, forte en gueule, au passé complexe, elle tient la dragée haute dans un récit qui ne se contente pas de suivre les codes classiques du genre. C’est arrimé à ce personnage que Simon Spurrier parvient à construire une histoire solide, bien que parfois trop prolixe et dense. 

De son côté, Charlie Adlard excelle dans la création d’une atmosphère sombre. Son trait efficace et sa mise en page soignée, ainsi que les scènes d’horreur parfois gores, laissent une impression tenace. Damn Them All explore des thèmes variés, recourt aux anges et démons, se délecte à épaissir ses mystères et sa dimension spirituelle, avec en sous-texte une critique pertinente de la société actuelle.

Ce deuxième tome conclut de manière satisfaisante cette mini-série. Les nombreuses révélations maintiennent le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page. La richesse de l’univers créé par Simon Spurrier et Charlie Adlard, bien que parfois écrasante, et le personnage d’Ellie Hawthorne demeurent deux des principaux motifs de satisfaction du récit.

Damn Them All s’impose finalement comme un diptyque de qualité, certes exigeant mais efficace. Le soin apporté aux dialogues, souvent drôles et fleuris, apporte une touche particulière à l’ensemble, non sans rupture de ton. Les fans de Hellblazer et les amateurs de récits ésotériques trouveront ici une lecture à la hauteur de leurs attentes. 

Damn them all (T.02), Simon Spurrier et Charlie Adlard
Delcourt, juillet 2024, 176 pages

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3

« Au nom du pain » : une conclusion en demi-teinte

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Dans ce troisième et dernier tome de la série Au nom du pain, Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune nous transportent en 1955, une époque marquée par la reconstruction et les ambitions croissantes des familles boulangères mises en vignettes. 

L’histoire commence en éventant la complexité qui entoure les dynamiques familiales et amoureuses dans la région. La guerre est certes révolue, mais les rivalités et tragédies ne sont pas pour autant derrière les habitants du village. Henri, ambitieux et déterminé, cherche à étendre son activité en rachetant une boulangerie dans un village voisin. Mais il subira la concurrence d’Etienne. C’est acté, la guerre commerciale formera l’enjeu principal de ce troisième et dernier tome. 

Avec un effet manifeste : l’intensité dramatique apparaît moindre par rapport aux opus précédents. Là où l’Occupant allemand occupait une place de choix et constituait une menace permanente, ce volume va plutôt mettre en lumière les défis économiques et les stratégies de survie dans la France d’après-guerre. La rivalité entre Henri et Etienne symbolise à cet égard les luttes pour gagner des parts de marché et étendre ses activités commerciales. Cela passe par des recettes volées et copiées, ainsi que les ambitions de plus en plus grandes, qui illustrent en seconde intention la transition vers une économie plus compétitive et probablement moins artisanale.

Au nom du pain clôture avec ce troisième tome une saga familiale riche en émotions et en rebondissements. Quelque peu décevant, ce dernier épisode n’en demeure pas moins intéressant quant à la reconstruction d’une France en pleine mutation et les drames que s’infligent des familles rivales, sur fond de commerce de baguettes et de brioches. Car la concurrence mène parfois à l’échec, l’échec au désespoir, et le désespoir à la tragédie…  

Au nom du pain (T.03), Jean-Charles Gaudin et Steven Lejeune
Glénat, juillet 2024, 56 pages 

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3

L’humour de L’Abbé et d’Aristide Renault : une parodie du quotidien chez Fluide Glacial

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De l’absurdité des situations quotidiennes aux parodies de grands mythes, les bandes dessinées de L’Abbé et d’Aristide Renault, publiées par Fluide Glacial, offrent un regard humoristique et décalé sur notre société. Ces récits, courts et punchy, font montre de créativité et d’un humour décapant.

3-cases-pour-1-chute-tome-03-avisL’Abbé maîtrise incontestablement l’art du strip en trois cases. Ses histoires, courtes et efficaces, abordent des thèmes aussi variés que les problèmes de voisinage, le racisme, les loisirs ou le sexe. Chaque récit se termine sur une chute inattendue appelée à surprendre et surtout amuser le lecteur.

L’Abbé parodie également de grands héros comme les Spartiates ou Batman. Il brode autour d’une érection problématique dans un train, de cheveux blancs arrachés jusqu’à en devenir chauve, du Magicien d’Oz, revisité de manière impertinente, ou d’un vieillard qui visite des sites pornographiques et demande de l’aide à son petit-fils pour augmenter le son… c’est référencé, joyeux, parfois scabreux.

Le style graphique est parfaitement adapté et ce troisième tome s’inscrit sans rougir dans une série qui a fait ses preuves.

Quasichroniques-tome-01-avisDe son côté, Aristide Renault fait une entrée remarquée avec ses Quasichroniques. L’album entend revisiter des événements historiques ou culturels en y injectant une double dose d’absurdité et de parodie. Les dinosaures se seraient auto-détruits en jouant, la reine d’Angleterre aurait été remplacée par un robot et l’empire Disney aurait planifié une conquête du monde. Chaque histoire, de Charles Darwin à Taylor Swift, pousse le lecteur à questionner la réalité et à envisager des perspectives alternatives, complètement décalées.

Renault transforme l’Histoire avec une créativité sans borne, intégrant des références historiques, cinématographiques et télévisuelles. Son style narratif accrocheur et son humour bon enfant, souvent désopilant, font de Quasichroniques une lecture aussi divertissante qu’instructive.

L’Abbé, avec un dessin simple mais expressif, se concentre sur l’efficacité de la narration en trois cases. Il maîtrise les ellipses et joue avec l’imagination du lecteur, quand Renault, de son côté, propose un trait peut-être plus conventionnel mais tout aussi efficace, mais surtout une narration plus ambitieuse et dense, riche en jeux de mots et en parallèles factuels.

Les albums se présentent dans un format idéal pour les vacances. Compacts et légers, ils se transportent facilement et peuvent offrir une parenthèse ludique bienvenue. À travers leurs parodies et leurs réinterprétations, ils nous invitent à voir le monde sous un angle différent, léger et drôle, tout en conservant une réflexion critique sur notre société.

Quasichroniques : La Presque Histoire de l’humanité, Aristide Renault
Fluide glacial, juin 2024, 96 pages

3 cases pour 1 chute : Reloaded, L’Abbé
Fluide glacial, juin 2024, 96 pages

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3.5

Chronologies visuelles de la nature : une encyclopédie pour démystifier notre environnement

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L’encyclopédie Chronologies visuelles de la nature, parue dans la collection jeunesse des éditions Gallimard, revient sur l’histoire fascinante de notre planète et invite à découvrir les nombreuses merveilles du monde naturel. À travers quelque 140 chronologies thématiques richement illustrées, l’ouvrage nous conduit depuis la formation de la Terre jusqu’aux espèces animales et végétales les plus insolites et remarquables. 

Chronologies visuelles de la nature se distingue avant tout par sa capacité à rendre accessible une quantité impressionnante d’informations sur la nature, grâce à des illustrations détaillées et des explications claires, adaptées au public cible, c’est-à-dire les enfants. L’encyclopédie couvre une large gamme de sujets, de la naissance des étoiles géantes et la formation du système solaire aux mystères géologiques comme le Grand Canyon et l’Himalaya, en passant par les grandes régions écologiques comme le bassin de l’Amazone et le désert du Sahara. Chaque section est conçue pour révéler les cycles de vie et de formation, ainsi que les adaptations souvent fascinantes à l’œuvre, et notamment dans le chef des différentes espèces. Les lecteurs peuvent ainsi suivre le rythme des grands biotopes tels que les déserts, les forêts et les récifs coralliens tout en découvrant l’évolution remarquable des plantes et des animaux.

Cet outil éducatif précieux éveille la curiosité tout en stimulant l’émerveillement. Il permet non seulement de comprendre la nature et ses cycles, mais aussi d’apprécier la beauté et la diversité du monde vivant, en offrant une exploration tant visuelle qu’intellectuelle de notre environnement. L’univers se révèle à travers son expansion, l’apparition des particules élémentaires, la formation des atomes et la nucléosynthèse. Le cycle de vie des agrumes est appréhendé de la germination des graines à la maturation des fruits. Les auteurs retracent également l’évolution des plantes depuis les premières algues microscopiques jusqu’à la diversité actuelle, avec des visuels et des explications sur des concepts comme la photosynthèse, la colonisation des terres et l’apparition des premières fleurs. 

La dérive des continents, la vie dans le temps ou encore l’ère des dinosaures cohabitent avec des thématiques plus spécifiques, comme les figuiers étrangleurs, qui se développent autour des arbres hôtes pour y prélever les nutriments nécessaires à leur croissance, ou la phalène du bouleau en Angleterre, qui permet de mettre en exergue les changements induits par la révolution industrielle et la sélection naturelle. La guêpe émeraude est quant à elle un exemple fascinant de comportements parasitaires. Les auteurs montrent comment la guêpe manipule sa proie, une blatte, dont elle contrôle le comportement pour nourrir ses larves. Castors, oiseaux, chimpanzés : de nombreuses autres espèces, insectoïdes ou animales, sont elles aussi étudiées dans ces Chronologies visuelles de la nature.

L’encyclopédie, conçue sur base de doubles pages abondamment illustrées, aborde avec exhaustivité les différents concepts attachés à la nature : le lecteur prend notamment la pleine mesure des effets du temps, de l’évolution et de l’adaptation sur elle. Les auteurs se sont attaché, avec un souci de pédagogie évident, à organiser l’information de manière visuelle et chronologique, facilitant la compréhension des lecteurs de tous âges. Tous ces aspects rendent l’ouvrage à la fois pratique, pertinent et engageant. 

Chronologies visuelles de la nature, ouvrage collectif
Gallimard, juin 2024, 288 pages 

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4