« La Tour » : prison ou refuge ?

Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab s’associent à l’occasion de la série La Tour, publiée aux éditions Glénat/Comix Buro. Très référencé, plutôt ingénieux, ce premier tome prometteur pose un cadre dystopique et des personnages déjà bien esquissés.

Par un renversement des normes dû à son caractère post-apocalyptique, The Walking Dead plaçait, dans sa troisième saison, ses principaux protagonistes à l’intérieur d’une prison. Les barreaux et les miradors, autrefois symboles d’enfermement et de répression, prenaient alors des atours protecteurs. Le monde extérieur, perçu par le détenu comme une finalité (ce qu’il recouvre au bout de sa peine), devenait précisément pour Rick et ses amis la chose à fuir, qu’il fallait à tout prix tenir éloignée afin de préserver la pérennité du groupe. Dans la bande dessinée qui nous intéresse aujourd’hui, la tour qui offre son titre à la série possède de nombreux points communs avec la prison qu’investissent les personnages de The Walking Dead. Elle tient à la fois lieu de refuge et de prison. C’est un espace érigé en personnage à part entière, permettant aux protagonistes de se soustraire à une menace extérieure (une bactérie rendant l’air irrespirable) tout en les condamnant à un confinement potentiellement éternel.

La série d’AMC n’est pas le seul point de comparaison possible. La Tour emprunte en effet un concept (un espace clos aux inégalités manifestes) que des films tels que High-Rise (Ben Wheatley), Snowpiercer (Bong Joon-ho) ou Land of The Dead (George A. Romero) avaient déjà placé au cœur de leur récit. Cette dimension cinématographique, à laquelle Jan Kounen n’est probablement pas étranger, se retrouve aussi en abondance dans des planches très soignées, aux points de vue multiples et aux décors apocalyptiques. Ce dernier point peut rappeler Je suis une légende (Francis Lawrence) ou le jeu vidéo The Last of Us, prochainement adapté en série télévisée. La présence de Newton, une intelligence artificielle régissant la tour, renvoie quant à elle à Mother (Alien, le huitième passager) ou HAL 9000 (2001, l’Odyssée de l’espace). Newton est une extension artificielle de la communauté, un rouage essentiel de l’administration de la tour : « Sans moi pour gérer la tour et ses mille problèmes quotidiens, ce serait l’anarchie assurée. Alors, oui, je suis ontologiquement irremplaçable. »

Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab construisent un univers dystopique, dans un Bruxelles désormais fondu dans des États-Unis d’Europe. Nous sommes en 2072, cela fait trente années qu’une bactérie a bouleversé et décimé le monde, la nature a peu à peu repris ses droits sur l’urbanité. Malgré un air mortel, des chasseurs en combinaison sortent de l’immeuble-refuge occasionnellement, le temps de ramener du gibier. Aatami vient d’intégrer leurs rangs. Le jeune homme se situe à la lisière de deux groupes aux tensions exacerbées : les Anciens, qui ont connu le monde d’avant, et les Intras, qui sont nés dans la tour, s’accusent mutuellement d’égoïsme. Les plus jeunes s’opposent à leurs parents de manière frontale : « On s’en fout de votre passé ! C’est de la merde ! » Les doléances sont si nombreuses que les Intras veulent faire sécession, en organisant l’intégration systématique des adolescents dans leur groupe dès l’âge de treize ans. « Vous saviez parfaitement que nous n’aurions aucun avenir. Aucune vie. »

Ces heurts générationnels, motivés par un confinement éprouvant, se doublent d’inégalités criantes. La doyenne Fabienne Delmotte a ainsi la chance d’occuper un appartement confortable, quand d’autres vivotent péniblement dans des étages privés d’eau, de chauffage et d’électricité. Aatami, sa mère Ingrid ou encore la révolutionnaire Angela constituent autant de personnages relativement bien caractérisés, et probablement appelés à jouer les premiers rôles. La fin de l’album réserve en outre quelques cliffhangers, avec le déclenchement d’une révolte et l’usage par Aatami d’une mystérieuse combinaison. Doté d’un récit linéaire très référencé, La Tour se montre ainsi généreux en motifs et en enjeux. L’ambition des prochains tomes sera sans conteste de les développer et de les mener à terme.

Aperçu : La Tour (Glénat/Comix Buro)

La Tour, Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab
Glénat/Comix Buro, juin 2021, 64 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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