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Jugement à Nuremberg : la justice en question chez Stanley Kramer en Blu-ray

En 1961 sortit en salles Jugement à Nuremberg. Réalisé avec efficacité et rigueur par Stanley Kramer, le film retrace le procès des magistrats du IIIe Reich à travers les parcours fictifs du juge en chef Dan Haywood et des avocats de la défense et de l’accusation dans une Allemagne déjà touchée par les prémices de la guerre froide. Une œuvre conséquente sur la justice et la mémoire de retour en version remasterisée Blu-ray et DVD chez les éditions Rimini.

Synopsis : 1948. Si plusieurs des grands dirigeants nazis ont été condamnés à mort ou à la prison à vie, d’autres sont encore dans l’attente du courroux de la justice des alliés. Ainsi les procès de Nuremberg n’en sont pas à leur fin : le juge Dan Haywood est retiré de sa retraite américaine et est envoyé en Allemagne avec pour mission de présider le procès des juges du troisième Reich…

Jugement à Nuremberg : de la mémoire individuelle et collective à la compréhension du temps présent

L’introduction du juge Dan Haywood, interprété par Spencer Tracy, est significative. Accompagné par une marche allemande, le générique défile avec une croix gammée en arrière-plan sur un bâtiment. Les derniers titres disparaissent et la musique est surprise par un bombardement. Vient ensuite un traveling latéral sur les décombres de la ville nommée Nuremberg. Arrive ensuite le regard lié au point de vue précédent, celui du juge Dan Haywood fraichement débarqué en Allemagne.

Un titre vient nommer la ville, Nuremberg, là où tout a commencé et où tout doit prendre fin. Plus tard dans le film, Haywood met en pause le procès. Il décide d’errer dans la cité afin de comprendre. Comprendre ce qui a bien pu se passer quelques années auparavant. Ce qui a poussé un peuple à laisser faire ce fou d’Adolf Hitler. Comme l’Allemagne d’en-bas vivant sous son diktat. Il revisite notamment le complexe nazi dans lequel les lois antisémites sont nées, premières mesures d’une haine en puissance. Le béton est abimé, l’endroit est désert. Le réalisateur Stanley Kramer fait alors ressurgir en off l’un des discours du dictateur déchu. Au regard du personnage de Tracy, la ville semble hantée par l’Histoire, qui l’a marquée par la construction du complexe nazi et des structures industrielles du Reich et aussi par les combats qui ont ravagé la ville avec la susnommée et célèbre destruction de la célèbre svastika nazie installée sur le haut du bâtiment national-socialiste.

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Spencer Tracy, un visage marqué pour interpréter le vieux juge Dan Haywood

Le juge Haywood devra juger les anciens magistrats du régime nazi en prenant compte d’une réalité historique tout en nuances. En effet, il devra établir la responsabilité de chacun des accusés au cours du procès. Mais comme il sera remarqué, l’avocat de l’accusation – le procureur Edward Lawson –, un colonel américain incarné par Richard Widmard, veut en faire le procès de toute l’Allemagne. Marqué par les combats puis la découverte et libération des camps, il est persuadé que les allemands savaient. Ils auraient tous fermé les yeux pour leur bonheur personnel. Haywood, dans son errance, rencontre des allemands sympathiques. Les deux personnes qui s’occupent de son logement le sont peut-être un peu trop, comme s’ils avaient peur. Ou comme s’ils voulaient se racheter des horreurs nazies. Un soir, le juge les questionne. Tracy apparaît comme un vieux attachant cherchant juste à comprendre la situation. Puis la servante lui dit qu’elle et son mari ne savaient pas. Leurs enfants ont connu des morts liées au conflit. Le mari poursuit :

« Mais même si on savait, qu’aurait-on pu faire ? »

Kramer capte alors le visage durcissant de Tracy : « Vous avez dit que vous ne saviez pas… ». Le juge est perturbé. Si les allemands savaient et sont restés passifs, ne sont-ils pas eux aussi coupables ? Le parcours du personnage va être traversé par l’actrice Marlène Dietrich. Elle interprète la veuve d’un important officier allemand exécuté après l’un des précédents procès de Nuremberg. « Mon mari était un militaire », « il ne soutenait pas Hitler », « Hitler le haïssait » mais « il a été exécuté comme les autres (les grands chefs du régime nazi encore en vie à la fin de la guerre) » peut-on l’entendre dire. Elle ajoute qu’elle et son mari ne savaient pas pour les camps et le génocide organisé par Hitler et le régime nazi. Mais au moment où elle ajoute ces mots, il est trop tard. Haywood a vu les images filmées lors de la libération des camps. Inadmissible, impardonnable, injustifiable. Comment ne pouvaient-ils pas savoir ? Pourquoi n’ont-ils pas agi ? Alors que la veuve quitte le restaurant, Haywood rumine. Autour de lui, les allemands s’amusent sur un chant folklorique. Comment peuvent-ils ?

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À gauche, Maximilian Schell / Hans Rolfe, avocat de la défense ; à droite, Richard Widmark, le Colonel Edward Lawson, le procureur/avocat de l’accusation

L’avocat de la défense, incroyablement interprété par le brillant Maximilian Schell, vient remettre en cause la responsabilité des allemands. « Ce n’est pas tant qu’ils ne savaient pas, ils ne voulaient pas savoir ! ». Et si les Allemands sont coupables, le monde l’est aussi : des USA qui ont réarmé l’Allemagne et donc Hitler aux pays alliés qui, avant le début des conflits, n’ont pas bronché contre la création et la mise en vigueur des lois fascistes du Reich. Maintenant, les Allemands veulent oublier. Ils ont fait face à cette réalité, certains ont résisté, d’autres ont été stérilisés après avoir émis une opinion… Lors de son importante déclaration, l’ancien magistrat Ernst Janning (formidable Burt Lancaster) explique : « les allemands pouvaient enfin redevenir fiers ». Mais un autre mal s’installait, qu’ils pensaient pouvoir écarter avant qu’il ne prenne trop d’importance : le nazisme. En 1948, cette fierté est évaporée. Et les prémices de la guerre froide tendent à influencer le procès : « il faut que les Allemands soient avec nous » dixit un officier de l’armée américaine. Il ne faut donc pas condamner trop lourdement leurs anciens dirigeants, dit-il. Comme le note très justement Ophélie Wiel sur Critikat.com, le film capte avec justesse « l’éternelle domination de la realpolitik sur la justice… »

Le dernier échange du long-métrage a lieu entre Lancaster et Tracy. Le premier lui assure qu’il a été honoré d’après jugé par un homme aussi digne. Et il l’implore de le croire : il ne savait pas pour les camps et le génocide. Si les propos de Schell ont touché la raison de Tracy, la responsabilité active de l’ancien magistrat n’en reste pas moins évidente : le pire pouvait arriver dès lors qu’un juge acceptait et appliquait les lois injustes du régime nazi. Dès lors qu’il avait fait exécuter consciemment un innocent, Janning ne pouvait que s’attendre au pire. Le mal avait pris le contrôle de la société. Plus rien n’arrêterait l’extrémisme nazi.

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Les juges découvrent les images des camps d’extermination.

Jugement à Nuremberg est incroyablement nuancé et alors brillant tant il capte avec justesse la complexité du monde et de ses ressorts. Des histoires de chacun à l’Histoire et inversement ; de la notion universelle de justice au contexte légal et social d’un état ; de la responsabilité au devoir de mémoire et à la nécessité humaine de l’oubli, le long-métrage de Stanley Kramer réussit à questionner l’humanité en restant à l’échelle des individus. Cela, grâce sa réalisation efficace à l’imagerie noir & blanc signifiante, à son casting de stars investies (Montgomery Clift méconnaissable). Et bien sûr grâce à son écriture toujours prête à remettre en question les points de vue présentés et à nuancer la vision globale du monde construite tout au long des trois heures de cet impressionnant Jugement à Nuremberg.

Sur le Blu-ray et l’édition DVD

jugement-a-nuremberg-visuel-du-blu-ray-rimini-editions-mgmL’édition Blu-ray proposée par Rimini est portée par le merveilleux master HD de MGM. Malgré quelques instabilités d’image lors de rares moments, le rendu visuel est merveilleux : le grain est sauvegardé et le noir & blanc est nuancé. Quant au rendu sonore, on privilégiera probablement la piste 5.1 tant le mixage 2.0 manque de force. Aussi les fans de version française seront déçus. Celle-ci ne peut être pas remasterisée. Ou alors, elle l’a été honteusement. En effet, le résultat est médiocre : problème de saturation sur l’ensemble, gamme sonore limitée à la mise en avant du dialogue et de la musique. Enfin, d’un point de vue plus général, le rendu est plat.

Le film est accompagné de trois compléments et de sa bande-annonce originale. Trois bonus inédits en France, mais qui figuraient sur l’édition américaine, viennent compléter l’expérience du long-métrage le temps de trente-neuf minutes. Si ces éléments sont dignes d’intérêt, on en aurait apprécié davantage. Ce conséquent morceau cinématographique de trois heures qu’est Jugement à Nuremberg méritait plus. Ou tout du moins que ces bonus soient présentés en Haute Définition…

Si l’édition Blu-ray est ici conseillée malgré quelques bémols qui seront pour certains plus ou moins considérables, le boitier DVD souffre d’un autre défaut. Cette édition ne comporte que le supplément La valeur propre de chaque être humain (qui dure six minutes). Un problème qui est raisonnablement justifié par l’éditeur : « le film dure 172 mn en DVD, et il était impossible d’intégrer les deux autres bonus sans risquer d’altérer la qualité de l’image. » Il aurait ainsi été dommage d’altérer l’expérience SD du Jugement à Nuremberg, toutefois, pourquoi ne pas avoir envisagé une édition comportant un DVD du film et autre bonus ? Peut-être que Rimini, éditeur indépendant audacieux, ne pouvait se permettre financièrement d’en arriver là sur l’édition française de ce film ?

Bande-Annonce – Jugement à Nuremberg, de Stanley Kramer (1961)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUEShttps://www.lemagducine.fr/wp-admin/post.php?post=10004470&action=edit

USA – 1961 – N&B – 180 mn – Image : 1920 x 1080p HD – 1.66 – 16/9 – Son : Anglais 5.1/2.0 – Français 2.0 – DTS HD – Sous-titres : Français

COMPLÉMENTS

Hommage à Stanley Kramer (14′)
Conversation entre le comédien Maximilian Schell et le scénariste Abby Mann (19′)
La valeur d’un être humain (6′)
Bande-annonce

ATTENTION : le DVD ne propose que le supplément La valeur propre à 
chaque être humain
(6 mn) : le film dure 172 mn en DVD, et il était
impossible d’intégrer les deux autres bonus sans risquer d’altérer la
qualité de l’image.

Sortie Blu-ray / DVD : le 22 Janvier 2019

Prix : 19,99€ le Blu-ray / 14,99€ le DVD

Alita: Battle Angel de Robert Rodriguez, Jimmy sans famille

20 années de préparation, des milliers de croquis préparatoires, un scénario copieux maintes fois remanié, une production constamment repoussée aux calendes grecques… Le moins que l’on puisse dire, c’est que le développement de Battle Angel Alita a des allures de grossesse compliquée abandonnée avant son terme. En effet, probablement occupé sur les suites d’Avatar jusqu’à la fonte totale de la banquise, James Cameron s’est résolu à laisser un autre élever l’enfant qu’il a porté pendant deux décennies. Sur le principe, pourquoi pas. Mais que son choix se soit porté sur Robert Rodriguez laisse perplexe sur les critères de sélection retenus.

Les torchons et les serviettes

Soyons clair : James Cameron n’est ni le premier, ni le dernier réalisateur éminent à faire preuve d’un discernement discutable dans ses activités de producteur. Mais léguer un projet de si longue date à Robert Rodriguez, on rentre dans le cadre de la saillie contre-nature. Un peu comme si Léonard de Vinci avait engagé Jeff Tuche pour faire l’éducation de sa progéniture. Certes, on imagine sans peine que l’esprit d’indépendance revendiqué par Rodriguez et sa mentalité de « Do it yourself » a pu résonner chez Cameron, qui a lui-même mis plus d’une fois son autonomie à l’épreuve durant sa carrière. Mais difficile d’accorder le perfectionnisme maladif de l’auteur d’Abyss avec la nonchalance olé-olé associée au réalisateur de Desperado. Le gigantisme de Cameron ne souffre pas d’approximations, quand l’approximation constitue trop souvent le trait d’union de la dimension artisanale des films de Rodriguez.

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« Je suis une vraie petite fille »

On le voit, il manque très clairement un génie dans la combinaison pour accoucher d’un nouveau A.I (projet développé par Stanley Kubrick avant d’être transmis à Steven Spielberg par le cinéaste de Spartacus lui-même). Mais pas seulement. Rodriguez lui-même s’est employé à éteindre en amont tout espoir de le voir se transcender au contact de Cameron. Le réalisateur de Spy Kids le répète à qui veut l’entendre : il est là pour porter la vision d’un autre à l’écran. Et de fait, tout est fait pour que Battle Angel : Alita soit attendu comme le nouveau Cameron. L’intéressé n’est pas en reste, puisqu’il a manifestement aménagé son emploi du temps de ministre pour effacer le Roro du service après-vente. Comme s’il revendiquait la paternité du score après avoir laissé quelqu’un d’autre tirer le pénalty. Sans s’assurer que le ballon soit effectivement rentré dans la cage.

De fait, on ne s’étonnera pas que le premier (et principal) problème de Battle Angel : Alita réside dans la neutralité de ses parti-pris. Or, la nature même du film réclamait à cors et à cri une conscience visuelle aiguë des problématiques inhérentes au dispositif narratif adopté. Celui qui fait d’Alita, humanoïde adolescente, amnésique, et machine de guerre en sommeil le point d’entrée du spectateur dans un univers aussi dense que complexe. Pour sur, le procédé est de Cameron. Mais l’exécution n’est définitivement pas la sienne.

Les yeux sans visage

Certes, le cameronphile aura de quoi manger tant les motifs du maître parsèment l’écran. Mais la position d’apôtre de sa sainteté défendue par Rodriguez, la même au fond que celle adoptée vis-à-vis de Franck Miller à l’époque de Sin City, semble ignorer sciemment la nature médiumnique du cinéma, et les règles qui en découlent. A savoir que tout message est forcément altéré par les moyens d’expression du support déployé pour le transmettre. Autrement dit, ce n’est pas parce que ça ressemble à du Cameron que ça a le goût du Cameron. Pour Rodriguez, retranscrire le point de vue de quelqu’un signifie manifestement effacer le sien. C’est le messager qui oublie de lire le message qu’il doit livrer.

Ainsi, dès les premières images il est évident que nous serons condamnés à rester sur le pas de la porte du personnage. Rodriguez s’enferme dans une logique d’illustration qui casse les ailes de ses analogies les plus évidentes (son réveil dans une chambre d’adolescente, information à peine intégrée à l’écran) et nous place en permanence devant le fait accompli (voir la découverte de ses « pouvoirs », véritable touffe de poils dans la soupe). Il faut toute la force de conviction déployée par l’excellente Rosa Salazar dans le rôle-titre, seule rescapée (avec Mahershala Ali) d’une direction d’acteurs calamiteuse, pour faire vivre les émois du personnage.

Plus que sa direction artistique ou ses thématiques parfois oralisées (et, à l’occasion, un peu lourdement), l’essence du cinéma de Cameron a toujours résidé dans sa formidable compréhension du mécanisme d’empathie et d’identification propre au cinéma. Qualité qui lui a toujours permis de surpasser non seulement les barrières du représentable, mais surtout d’identifier ledit représenté à l’aune des affects qu’il parvenait à nous faire projeter vers lui. Chez Cameron, l’humanité commence là où démarre l’empathie du spectateur, et l’émotion constitue le portail vers le questionnement métaphysique. Or, en dissociant comme à son habitude le « cool » (la chick cyborg qui donne des coups de latte) avec ce qui rend le cool possible, Rodriguez transforme ses éléments de récit en gimmicks désincarnés. Ce n’est pas du James Cameron, mais du Jim Cameroon.

Panzer Kunst Musical

Privées de leur point d’acheminement, les formidables thématiques d’Alita ne peuvent fatalement que rester à quai, rabotant l’ensemble au niveau d’un young-adult fondamentalement pas déplaisant, mais inoffensif. Argument accentué par une direction artistique bien trop proprette (on peine franchement à comprendre en quoi Iron City est un purgatoire dont il faut impérativement s’échapper) et du choix « suspect » de certains interprètes : voir le bellâtre Ed Skrein dans le rôle d’un chasseur de primes humanoïde ou le love interest d’Alita, tout droit sorti d’une pochette de boys band des années 90 (décennie de naissance du projet : full circle).

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« You take my breathe awayyyy… »

C’est là que l’on ne peut s’empêcher de s’interroger sur l’implication de James Cameron dans la conception du film et sa responsabilité dans le résultat. Que l’impact de Battle Angel Alita soit amputé par la présence de Robert Rodriguez derrière la caméra, en soit personne ne s’en étonnera. Que les cinémas de Cameron et Rodriguez ne « matchent » véritablement que dans les instants les plus triviaux du long-métrage (voir cette bagarre de bistrot aussi vaine que franchement ludique) ne surprendra que ceux qui prêtaient encore au réalisateur des Machete des velléités autres que le délire purement potache.

En revanche, on tiquera davantage sur certains aspects plus bancals du projet, d’autant plus difficiles à expliquer à l’aune de l’implication tant soulignée d’Iron Jim. Et notamment un scénario retouché par Rodriguez et approuvé par son éminence qui, entre ellipses mal placées et caractérisations approximatives, ne transpire pas la rigueur associée habituellement à Cameron. Un point parmi d’autre qui contribue à raboter le récit vers le petit dénominateur commun de la grosse production calibrée pour survivre à ses ambitions initiales.

Body Snatchers

Qu’on ne s’y trompe pas : en l’état, Battle Angel Alita reste un film mieux fagoté que la plupart des blockbusters à 200 millions. Du strict point de vue de la tenue technique, le cinéma de Rodriguez ressort indéniablement grandit de cette collaboration. En témoigne le soin apporté aux scènes d’actions, qui suffit à lui-seul à rendre palpable le souci du spectateur que l’on est en droit d’attendre de l’engagement (lointain ou non) de James Cameron.

Reste qu’on restera sur sa faim en voyant Robert Rodriguez réaliser son young-adult sur le dos de l’arlésienne de JC. Battle Angel : Alita renvoie parfois à Mortal Engines de Christian Rivers (en moins abouti) , en ce qu’il fait parfois penser à un cinéaste déléguant son imaginaire à un exécutant dévoué. A la différence qu’à force de vouloir s’indexer sur les traces de Big Jim, Rodriguez neutralise lui-même sa propre signature. Ce qui n’est pas forcément un mal au vu de la filmographie du monsieur, mais énonce bien tout le problème de Battle Angel : Alita. A savoir que ce n’est pas un mauvais film. Juste un film que n’importe qui aurait pu réaliser.

Bande-annonce Alita: Battle Angel

Synopsis : Lorsqu’Alita se réveille sans aucun souvenir de qui elle est, dans un futur qu’elle ne reconnaît pas, elle est accueillie par Ido, un médecin qui comprend que derrière ce corps de cyborg abandonné, se cache une jeune femme au passé extraordinaire. Ce n’est que lorsque les forces dangereuses et corrompues qui gèrent la ville d’Iron City se lancent à sa poursuite qu’Alita découvre la clé de son passé – elle a des capacités de combat uniques, que ceux qui détiennent le pouvoir veulent absolument maîtriser. Si elle réussit à leur échapper, elle pourrait sauver ses amis, sa famille, et le monde qu’elle a appris à aimer.

Fiche technique : Alita: Battle Angel

Réalisateur : Robert Rodriguez
Scénario : James Cameron et Laeta Kalogridis, d’après le manga Gunnm de Yukito Kishiro
Acteurs principaux : Rosa Salazar, Christoph Waltz, Jennifer Connelly, Mahershala Ali…
Direction artistique : A. Todd Holland
Décors : Caylah Eddleblute et Steve Joyner
Costumes : Nina Proctor
Montage : Stephen E. Rivkin
Musique : Junkie XL
Sociétés de production : 20th Century Fox, Lightstorm Entertainment, Troublemaker Studios
Genres : Science fiction, Action
Date de sortie : 13 février 2019 (2h 02min)
Nationalités américain, argentin, canadien

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2.5

Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu : comédie hors de nos frontières

Ce n’est un secret pour personne:  Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu est une suite qui poursuit la logique humoristique et faussement populaire du premier volet. Mais cette fois-ci, en allant encore plus loin dans sa démarche d’écriture, et dans la grossièreté de ses vannes qui fusent comme le brouhaha d’un marteau piqueur dans nos oreilles, le film de Philippe de Chauveron atteint le paroxysme d’une fainéantise mais aussi, et surtout, la limite d’un système fermé sur lui-même.

Jamais un film, aura été autant synonyme de fermeture d’esprit et de marivaudage, de confusion identitaire. Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu détient tous les ingrédients de la comédie populaire comme on en voit beaucoup sur les écrans des salles de cinéma françaises: des grandes figures du cinéma ou de l’humour français qui ressemblent à des dinosaures en voie d’extinction, des jeunes humoristes avec le label Jamel Comedy Club ou TPMP inscrit en gros sur leur front, une écriture qui s’inspire du Stand Up et non du cinéma, une mise en scène qui se noie dans les produits made in TF1, des personnages servant de bouclier communautaire et un happy end faussement fédérateur et bienfaiteur.

Mais ça, vous me direz, on le sait déjà depuis longtemps, vous comme moi. Mais le problème ne situe pas dans ce versant-là de la pauvreté cinématographique du film ; car des comédies qui s’attellent plus à être des publicités télévisuelles et non de réelles démarches cinématographiques, il en existe et existera de tout temps. De ce fait, il est presque tout aussi hypocrite voire cynique de dénoncer un système connu d’avance et établi sur des bases qui auront du mal à changer. Pourtant populaire ne signifie pas forcément grotesque ou forcé dans ses intentions : il n’y a qu’à voir les comédies d’Éric Toledano et Olivier Nakache pour s’apercevoir que large public et comédie à grosse audience peuvent faire aussi bon ménage.

Non, qu’on se le dise bien, le gros soucis de Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu provient du fond et non spécifiquement de la forme. Le fond, qui se veut moderne, en disséquant les habitudes de notre société, qui voudrait étayer les stigmates de notre environnement français, qui se veut l’étendard d’une forme de comédie qui parle de tous les sujets sans tabou avec comme slogan:  « on a le droit de rire de tous, et surtout, contre tous ». Le genre d’œuvre qui te martèle qu’en France, on ne peut plus rien dire et que ça fait aussi bien du balancer quelques clichés sur chacun, histoire que chacun reste à sa place et que l’intégration sociale de nos minorités passe aussi par le biais de quelques écarts de conduite de nos chers français, comme si cela faisait partie du jeu de l’acceptation. Ça c’était le revers de la médaille du premier.

La suite, celle qui nous intéresse dans cet article, décline son étude de cas, en une version encore plus grinçante avec cette idée que les 4 filles Verneuil et leur époux veulent quitter la belle France pour des contrées étrangères. A partir de cette « traîtrise » , le film va lâcher les chevaux et le couple Verneuil va utiliser tous les stratagèmes pour montrer à ses gendres et nous spectateurs, que la France est un magnifique pays. Dans l’intention, la volonté est louable, ce n’est pas un problème que de présenter les avantages d’un pays, même si l’argumentaire avancé est quelque peu fallacieux et paraît déjà poussiéreux et loin du contexte actuel du mouvement des gilets jaunes face à la France de Macron. Le problème provient de la méthode,  celle qui consiste à écraser l’autre, à se moquer d’autrui, à propager des âneries, et à fonder sa pensée en nous faisant comprendre que les pays qui nous entourent n’ont aucune beauté et sont loin d’être des havres de paix.

Les voyages des Verneuil dans les familles de leurs gendres se finissent obligatoirement par des problèmes de gastros ou de chiasses carabinées, des crachats sur les chaussures ou le manque d’hospitalité de quelques « barbus ». C’est autant paradoxal de voir un film qui base son écriture et sa « mythologie » sur le bon vivre-ensemble malgré les différences et qui se donne tous les moyens pour défourailler tout ce qui bouge, de mettre sous le tapis tous les problèmes liés au racisme et tout ce qui est hors de nos frontières, comme si le français n’avait aucune possibilité de s’épanouir ailleurs, comme si l’ouverture vers l’autre, n’était pas une main tendue mais plus une gifle dans la tronche. Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu tente de parler avec drôlerie de notre peur de l’autre avec l’épouvantail du réfugié, qu’on avait déjà remarqué dans A bras ouverts, mais se vautre dans toutes les largeurs, tout comme son imagerie de l’homosexualité, qui n’est autre qu’un simple gimmick malgré l’hommage assez comique à Taubira, un arc narratif servant de clivage entre une fille et son père, et de malaise dans une famille.

Mais tout se finit pour le mieux selon Philippe de Chauveron:  le père ira au mariage de sa famille lesbienne, non pas parce qu’il est fier d’elle et de ce qu’elle représente, mais parce qu’il y a de la tarte tatin au buffet (sic). Et c’est là, qu’on se rend compte que le film n’utilise que le clivage et la bataille de préjugés entre les uns et les autres pour exister et continuer sa route ; se sert d’une certaine forme de la libéralisation de la parole clivante pour s’affranchir de sujets qu’il ne maîtrise pas, voire qu’il méprise. Des comédies qui ne rigolent pas avec l’autre mais contre l’autre, qui dans un sens veulent bien faire, en rassemblant derrière une France multicolore, mais qui en oublient les fondamentaux de la tolérance. Cependant, le film pose un autre cas de conscience.

On le répète, des films de cet acabit-là, idiots et médiocres, il en existera toujours et ce serait trop simple de tirer bassement sur l’ambulance. Mais il ne faut surtout pas associer cinéma français à ce genre de films. Comment se fait-il que dans une époque comme la nôtre, celle des réseaux sociaux, où tout se sait en l’espace de quelques minutes, que certaines personnes pensent encore que le cinéma ne contient aucune richesse. Comment se fait-il que des personnes utilisent ce genre de comédie pour ne pas voir qu’il existe des Bertrand Bonello, Bertrand Mandico, des Gaspar Noé, Claire Denis, Leos Carax, Jacques Audiard, Romain Gravas, ou autres  Xavier Legrand et bien d’autres dans la sphère cinématographique française.

Car le cinéma français a de nombreuses ressources comiques comme l’a prouvé l’année 2018 : Le Grand Bain de Gilles Lelouche avec son autodérision des corps et ses chutes humoristiques bienveillantes, avec En Liberté qui fait autant rire que pleurer avec son ambition de parler des gens aux destins brisés, ou Le Monde est toi de Romain Gavras qui s’amuse des codes visuels de la banlieue pour les démystifier et les sacraliser de manière outrancière. Oui le cinéma français n’est pas dans le coma artificiel et déploie de manière plus récurrente toutes ses qualités grâce à des films cités ci-dessus. Ce qui n’est pas le cas de Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu. 

 

Bande annonce – Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon Dieu

Synopsis : Le retour des familles Verneuil et Koffi au grand complet !
Claude et Marie Verneuil font face à une nouvelle crise.
Leurs quatre gendres, Rachid, David, Chao et Charles sont décidés à quitter la France avec femmes et enfants pour tenter leur chance à l’étranger.
Incapables d’imaginer leur famille loin d’eux, Claude et Marie sont prêts à tout pour les retenir.
De leur côté, les Koffi débarquent en France pour le mariage de leur fille. Eux non plus ne sont pas au bout de leurs surprises…

Fiche technique – Qu’est ce qu’on a encore fait au bon Dieu

Réalisation : Philippe de Chauveron
Scénario : Philippe de Chauveron
Musique : Marc Chouarain
Photographie : Stéphane Le Parc
Décors : Olivier Seiler
Montage : Alice Plantin
Sociétés de distribution : UGC distribution
Durée : 1h39 minutes
Genre : Comédie
Dates de sortie : 30 janvier 2019 (FR)

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Gérardmer 2019 : Retour sur la compétition

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Comme chaque année, le festival de Gérardmer est synonyme de marathon filmique ponctué de bières au café en face du Casino ou de raclette à la Bergerie. Cette 26ème édition n’échappe pas à la tradition. LeMagduCiné a donc passé 3 jours dans la neige vosgienne pour vous faire un petit état de ce qui se passe dans le genre en 2019. Premier arrêt et pas des moindres, la compétition avec un petit retour sur 6 films sur les 10 présentés dans cette sélection. L’occasion de revenir également sur le palmarès qui cette année peut aisément se résumer à Suède, enfer et paradis.

The Unthinkable (Réalisé par le collectif Crazy Pictures, Suède,2018)

Notre première expérience avec la compétition de cette cuvée 2019 se fait avec certainement ce qui restera comme le meilleur film de cette dernière. Réalisé par un collectif de 5 personnes, travaillant à la fois sur la mise en scène, le scénario, le montage, le design sonore et bien d’autres choses, The Unthinkable a été entièrement financé par Kickstarter. Un budget de 2 millions d’euros qui a visiblement été dûment utilisé, tellement le film impressionne par sa maîtrise à tous les niveaux. The Unthinkable peut cependant laisser dubitatif dans sa première heure. En effet, le film nous plonge au sein d’une famille dysfonctionnelle et d’une relation conflictuelle entre un père et son fils, tout en commençant à développer une romance entre ce dernier et une jolie pianiste. Aucune once de fantastique pour le moment, mais un attardement nécessaire sur la psychologie des personnages et notamment la relation entre le trio Björn/Alex/Anna qui va être important pour la suite. The Unthinkable cultive alors le mystère pendant une bonne partie du film (voire même son entièreté). Puis survient à mi-chemin, un virage scénaristique qui cueille de façon aussi abrupt que le col de la Schlucht par 20cm de neige. Alors que des attaques terroristes ont lieu à Stockholm, le film bascule dans un climat pré-apocalyptique. Le film dévoile sa nature entre thriller fantastique et film de guerre au suspense haletant, bénéficiant de séquences d’actions impressionnantes pour un budget somme toute assez réduit. Avec ce premier projet, The Crazy Pictures frappe un grand coup, sachant allier film de genre au drame intimiste tout en donnant naissance à une romance bouleversante et crédible, malgré un personnage principal des plus antipathiques. Surprenant constamment, tout en offrant une proposition assez inédite, il n’est alors pas étonnant de voir The Unthinkable repartir de Gérardmer avec 3 prix, à savoir le prix du Jury (qu’il partage avec Aniara, un autre film suédois), le prix de la critique et le prix du jury jeunes.

Endzeit – Ever After (Réalisé par Carolina Hellsgard, Allemagne, 2018)

Comment imaginer un festival de Gérardmer sans zombies, et ce n’est pas ce cher Rob arpentant avec sa gueule de zombie vosgiens les files d’attente en quête de selfies qui va nous dire le contraire. Endzeit – Ever After est donc la caution film de zombies/infectés de cette année. Malheureusement les seules véritables originalités qui émanent de ce long-métrage proviennent de son origine, à savoir un film allemand réalisé par une femme. Si Carolina Hellsgard espère donner un cachet féministe à son entreprise, on ne peut pas vraiment dire que la pari soit réussi. Endzeit est en effet complètement plombé par son personnage principal terriblement idiot et à des choix scénaristiques tout aussi absurdes que le pâté lorrain qu’on peut obtenir à 2 euros par paiement CB à la boulangerie du coin. Le summum est atteint avec ce final neuneu sur fond de soleil levant. Pourtant le film n’est pas moche et prend bien soin de cultiver ce côté contemplatif offrant de très beaux paysages, ainsi que certains effets spéciaux plutôt élégants rappelant les infectés de The Last of us ou de The Last Girl. On comptera cela dit les séquences d’attaques de zombies sur les doigts d’une main amputée de quelques doigts et la plupart seront gâchées par des tics de mise en scène des plus ridicules et notamment des ralentis en pagailles. Endzeit, malgré son approche un tant soit peu originale pour le coup, n’arrive pas à aboutir à quelque chose de pertinent et risque donc de se noyer (à raison) dans les entrailles de Gérardmer .

Puppet Master : The Littlest Reich (Réalisé par Sonny Laguna et Tommy Wiklund, États-Unis, 2018)

Parmi les invités d’honneur de cette sélection figurait le légendaire Udo Kier. Acteur allemand ayant traîné ses yeux bleus pénétrant au travers d’une filmographie aussi vaste que diversifiée allant des blockbusters de Michael Bay aux films d’auteurs primés à Cannes en passant par certaines des plus grandes bizarreries que le septième art ait portées. Ponctué d’un hommage touchant de la part de Yann Gonzalez et d’un discours de feu de ce cher Udo Kier revenant notamment sur son expérience sur Spermula et finissant par boire du vin blanc dans la coupe de cristal utilisée comme prix d’honneur, la pré-séance de Puppet Master 13ème du nom a mis la salle dans un bel état d’excitation. Basé sur un script de S. Craig Zahler, le bourrin qui a remporté le Grand Prix en 2016 pour Bone Tomahawk, Puppet Master : The Littlest Reich est mis en scène par un duo de cinéastes suédois (ils sont absolument partout cette année). On ne va pas vous mentir, quand on lit le titre, on ne s’attend pas à du film d’auteur mais bien à de la série Z bien conne et bien gore. Force est de constater que Puppet Master : The Littlest Reich délivre toutes ses promesses. Sur un scénario des plus maigres, agrémentés d’une réalisation cache-misère et d’une interprétation tout aussi laborieuse, Puppet Master : The Littlest Reich est avant tout un festival de dégueulasserie. Un hôtel se voit pris d’assaut par des marionnettes nazies aux formes diverses allant d’un bébé Hitler à une machine de guerre disposant d’un lance-flamme. Forcément ces dernières vont s’en prendre dans un premier temps à tout ce qui n’avait pas sa place dans le monde d’Hitler à savoir les racisés, les juifs et les homosexuels. En résulte donc un enchaînement de mises à mort bien sanglantes, dont certaines se révèlent particulièrement inventives. Mention spéciale à la marionnette s’infiltrant dans le vagin d’une femme enceinte avant de lui perforer le ventre tout en sortant son fœtus. Nazis obligent, le film est accompagné d’un humour très noir et bas du front regorgeant là aussi de petite perle comme celle évoquant l’utilité de poupées nazies pour débusquer Anne Frank. Une bonne grosse potacherie en somme, dont on aurait plutôt vu la place lors de la nuit décalée. Visiblement le jury n’est pas vraiment de cet avis vu qu’il lui remet à la surprise générale le Grand Prix, comme quoi rencontrer le sosie de Jul avec 20 ans de plus à la Rhumerie n’est pas la chose la plus invraisemblable du festival.

The Witch Part 1 : The Subversion (Réalisé par Park Hoon-jung, Corée du Sud, 2018)

Aux côtés de la Suède, un autre pays a été beaucoup mis en avant sur cette 26ème édition du festival : la Corée du Sud. Le pays du matin calme a souvent eu les honneurs de Gérardmer. On se souvient du hold-up coréen de 2011 trustant avec Blood Island et J’ai rencontré le diable la quasi totalité du palmarès. Revoilà d’ailleurs, le scénariste de J’ai rencontré le diable, Park Hoon-jung venu présenter son nouveau film en tant que réalisateur. Même si le film ne repartira des Vosges qu’avec le prix du jury Syfy, The Witch délivre tout ce qu’on peut attendre d’un film coréen. Bien que le film nécessite une exposition un poil trop longue et se trouve également trop démonstratif lorsque qu’il s’agit de bien étaler les tenants et les aboutissants, Park Hoon-jung arrive à instaurer un univers des plus intéressants pouvant aisément se décliner au travers d’une franchise comme le suggère son titre. Alors qu’on était habitué au thriller de vengeance en provenance de la péninsule coréenne, Park Hoon-jung y saupoudre cette fois-ci une touche de fantastique avec sa galerie de personnages aux habiletés surhumaines. Pour toute personne connaissant la propension à l’excessif de J’ai rencontré le diable, on n’est absolument pas dérouté par le climax super-jouissif de The Witch, enchaînant des séquences d’action hallucinantes. Au final, The Witch Part 1 : The Subversion c’est un peu comme le Black Pearl, on sait à quoi s’attendre, on y va quand même et on y passe finalement un bon moment.

Lifechanger (Réalisé par Justin McConnell, Canada, 2018)

Que serait un festival de cinéma de genre sans sa purge dont on ignore encore comment cette dernière a pu être sélectionnée ? Cette année la palme du pire film revient sans conteste à Lifechanger du canadien Justin McConnell. Pourtant l’idée de base était intéressante, et dans les mains d’un cinéaste comme Cronenberg aurait pu donner lieu à de grands moments de Body Horror. Le film suit Drew, un personnage se voyant obliger de changer de corps pour survivre. Sauf que la façon dont McConnell va utilise son concept est tout bonnement désastreuse. Lifechanger au lieu de devenir un grand frisson avec son personnage drainant les corps de ses victimes pour en prendre la place, se transforme en quête éperdue de l’amour pur. Le sujet est traité avec une niaiserie absolue et est accompagné constamment par une voix off malickienne insupportable sur le sens de la vie. À côté de ça la mise en scène est au ras des pâquerettes, pas aidée il faut le dire par un monteur complètement manchot et un chef opérateur aux abonnés absents. On ressort du film avec encore plus de regret que lorsqu’on émerge du Caveau à 5h du matin.

The Dark (Réalisé par Justin P. Lange, Autriche, 2018)

Alors que la fatigue commençait à avoir raison de nous, The Dark a permis de clôturer notre escapade à cette 26ème édition du festival de Gérardmer. Pas la meilleure façon de terminer le séjour, mais un premier film qui s’en sort avec les honneurs. Avec son histoire retraçant la rencontre entre une jeune fille zombie et un garçon aux yeux crevés kidnappé par un pédophile, The Dark peut faire penser à l’histoire d’amitié de Morse, ancien Grand Prix. Malheureusement pour Justin P. Lange son film ne dégage pas la même aura. Pourtant un bon nombre de choses s’avèrent réussies. La première est dans l’atmosphère sombre du film et dans sa façon de filmer la forêt dans laquelle se déroule le long-métrage. On peut également saluer son traitement du personnage de Mina, jeune fille assassinée par son beau-père abusif qui lutte alors avec sa monstruosité apparente. De la même manière, beaucoup d’éléments ne fonctionnent pas. La plus problématique reste l’alchimie inexistante entre Mina et Alex, difficile donc pour Lange de créer une véritable émotion chez le spectateur. On se retrouve donc à assister passif au film, peinant à rentrer à l’intérieur et ce n’est pas le maquillage ultra-cheap de Mina qui va arranger les choses. On a vu des choses mieux faites au Grimoire. The Dark fait cependant preuve de bonne volonté, et montre une envie de proposer quelque chose de différent. C’est un peu pour ce genre de film qu’est fait Gérardmer, offrir des propositions qui dénotent même si elles ne vont pas forcément rencontrer leur public.

On aurait aimé également pouvoir se frotter aux zombies féodaux de Rampant, prendre part au voyage vers Mars de Aniara, être invité au repas de Noël qui tourne mal de Await Further Instructions, ou encore faire une partie d’Escape Game, mais un festival, surtout lorsqu’il est très condensé comme celui de Gérardmer est avant tout une question de choix. Voilà pourquoi, on a parfois délaissé la compétition pour faire des infidélités avec les rétros et des pépites hors-compétition. On en reparlera dans un autre article et on vous laisse avec le palmarès complet de cette 26ème édition.

Palmarès

  • Grand Prix : Puppet Master : The Littlest Reich
  • Prix du Jury : The Unthinkable et Aniara
  • Prix de la meilleure musique originale : Puppet Master : The Littlest Reich
  • Prix du jury de la critique : The Unthinkable
  • Prix du jury Syfy : The Witch Part 1 : The Subversion
  • Prix du jury jeunes : The Unthinkable
  • Prix du public : Puppet Master : The Littlest Reich
  • Grand Prix du court-métrage : Diversion

 

Dragons 3, l’épanouissement d’Harold

Presque dix années après avoir été amorcée, une trilogie parmi les plus marquantes du 21ème siècle se clôture enfin. Dragons marquait le passage à l’âge adulte d’Harold et narrait son amitié naissante avec un dragon mythique redouté de tous. Sa suite introduisait une figure maternelle complexe et questionnait une fois de plus les rapports entre l’homme et la nature. Ce dernier épisode, d’une beauté formelle étourdissante, réitère certains enjeux, mais enclenche surtout un processus d’émancipation conçu en miroir, impliquant tant le jeune leader des vikings que sa désormais célèbre Furie nocturne.

Au début de Dragons 3 : Le Monde caché, la communauté de Beurk vit une existence bien ordonnée : Harold est un jeune leader respecté, mais doutant de lui-même ; il file le parfait amour avec la ravissante Astrid et passe ses journées en compagnie de l’indéfectible Krokmou, une furie nocturne qu’il a depuis longtemps apprivoisée ; lui et ses compagnons se lancent occasionnellement dans des opérations périlleuses visant à libérer des dragons retenus en captivité par des chasseurs. La séquence d’ouverture du film nous montre ainsi, notamment à l’aide d’un plan-séquence spectaculaire, ces vaillants vikings intervenir sur un bateau de trappeurs. Mais bientôt, c’est à Grimmel le Grave, tueur de furies, que les héros de Dean DeBlois vont devoir se frotter. Celui-ci cherche à capturer Krokmou en l’appâtant à l’aide d’une femelle blanche baptisée Furie Éclair. Il peut compter à cette fin sur d’effrayants dragons cracheurs d’acide, pour lesquels il constitue un alpha autoritaire et irrévocable.

Ce qui frappe en premier lieu dans le dernier acte de cette trilogie de qualité – et très lucrative –, c’est la splendeur graphique déployée et le soin accordé aux détails. En usant d’un outil révolutionnaire appelé MoonRay, l’équipe technique du film parvient à multiplier les éléments et accessoires dans le cadre, à animer le feu comme jamais auparavant, à fondre des dizaines de milliers d’images numériques dans un seul plan, à faire cohabiter plus de 65 000 dragons autonomes, d’une pluralité déconcertante, au cours d’une seule séquence, dans le Monde caché de Caldera… La débauche de formes, de couleurs et de mouvements s’avère souvent confondante de beauté, voire de poésie. C’est une mécanique d’emprise qui s’exerce alors sur nos sens, non seulement lors de la découverte du Monde caché, mais aussi lorsque les deux furies s’éveillent l’une à l’autre, ou lorsque l’on explore, en préambule, Beurk et ses environs.

Toujours inspiré des livres de Cressida Cowell, Dragons 3 embrasse des thèmes bien plus profonds qu’il n’y paraît. Le déracinement, la quête d’un nouveau monde protecteur, le substrat culturel des civilisations, la construction d’une cohésion autour de valeurs communes – l’harmonie avec les dragons, par exemple – plus que par un habitat bien défini – le village ancestral des vikings –, la perte d’un être cher volant enfin de ses propres ailes – au sens propre comme au sens figuré –, le besoin d’émancipation, l’amour et l’épanouissement qu’il porte en son sein, la place de l’homme au sein de la nature et celle du mythe dans l’humanité, tout cela conduit le film, sans embûche, vers un dénouement à la symétrie parfaite, où Harold et sa Furie parviennent enfin à s’accomplir, personnellement et familialement. Le tout se fait partiellement sous l’égide de personnages féminins forts. Astrid permet par exemple à Harold de s’affirmer en tant qu’homme et chef, tandis que sa mère, héroïne du deuxième film, lui rappelle que l’espèce humaine restera à jamais une menace pour les dragons.

C’est une histoire amorcée il y a presque dix ans, et occupant une même équipe depuis tout ce temps, qui s’achève sous nos yeux révérencieux. Malgré un décalage de trois années dû au rachat des studios DreamWorks par le groupe de télécommunication Comcast et une refonte des grandes lignes du scénario – initialement, le méchant devait être une nouvelle fois Drago –, Dean DeBlois façonne une œuvre touchante, visuellement splendide et loin d’être dénuée d’épaisseur. Nous en retiendrons néanmoins un léger bémol : si les enjeux se révèlent passionnants, les éléments qui y président n’ont en revanche rien de surprenant, comme en attestent certains mimétismes avec le second épisode. Un grain de sable qui ne suffit heureusement pas à gripper la machine.

Bande-annonce : Dragons 3, Le Monde caché

Synopsis : Harold vit tranquillement parmi la communauté de Beurk, dont il est le leader. Il affronte occasionnellement les trappeurs et porte secours aux dragons en captivité. Parallèlement, il continue à vivre aux côtés d’Astrid, sa compagne, et de Furie nocturne, son indéfectible compagnon. Jusqu’au jour où Grimmel le Grave croise sa route et cherche à appâter son dragon à l’aide d’une femelle blanche…

Fiche technique : Dragons 3, Le Monde caché

Titre original : How To Train Your Dragon: The Hidden World
Réalisation : Dean DeBlois
Scénario : Dean DeBlois et Cressida Cowell
Musique : John Powell
Montage : Jabari Phillips
Société de production : DreamWorks Animation
Société de distribution : Universal Pictures
Durée : 1h34
Genre : Drame
Date de sortie : 6 février 2019

Note des lecteurs5 Notes
3.5

My Beautiful Boy, talent confirmé de Felix Van Groeningen pour les drames

3.5

Felix Van Groeningen réunit Timothée Chalamet et Steve Carell dans un duo père/fils des plus touchants dans My Beautiful Boy. Complémentaires et bourrés de talent, les deux acteurs offrent une nouvelle histoire sur la toxicomanie, fléau qui touche de plus en plus les américains, mais surtout sur la vie des proches durant cette descente aux enfers.

L’un a l’expérience de la caméra, l’autre a la fougue de la jeunesse et tous deux apportent leurs regards différents mais bienveillants sur la vie d’une famille dont le fils devient addict à la drogue. Steve Carell a rarement été aussi bon et bouleversant que lorsqu’il saisit son rôle à pleine main pour s’imprégner de l’amour paternel d’un père qui ne sait plus comment aider son fils. Cet amour d’un père totalement dévoué à la guérison de son fils a bien du briser plusieurs cœurs dans les salles de cinéma. L’acteur offre une telle émotion au spectateur que c’est littéralement lui qui porte le film sur ses épaules et qui réussit à maintenir en vie l’intrigue même lorsque le film se repose un peu. Timothée Chalamet le seconde avec un talent toujours aussi prometteur que celui qu’on avait déjà bien vu dans Call Me By Your Name, et se révèle aussi attachant que dans ce dernier d’ailleurs. Il joue le toxicomane avec une grande élégance, assez étonnante, qui lui colle toujours à la peau. Chalamet vole de plans en plans au fil de la défonce et de la musique qui résonne autant en lui qu’en nous.

Il faut attendre la fin pour que la musique prenne véritablement la place qu’elle mérite lors de ce que l’on pourrait croire un final majestueux. Parce que les images sont belles déjà, comme tout au long du film où l’esthétique est réellement travaillée dans chacun de ses détails et couleurs. Mais aussi parce que l’opéra fait ressortir et ressentir des choses folles au cinéma. Tout au long de l’oeuvre, le réalisateur cultive un certain classicisme dans sa manière de traiter le thème de la drogue, chose faite et refaite dans le septième art. De Requiem for a dream à Climax dernièrement, la musique psychédélique, les couleurs flashs et les néons à l’écran sont des choses bien déjà vues qui ne fonctionnent plus toujours malgré pourtant ces belles réussites. Felix Van Groeningen tombe dans le piège en reproduisant cette forme classique mais propose finalement de changer de cap en livrant des scènes qui proposent autre chose, et permettent enfin au spectateur de voir autrement. Bien sûr, l’évolution du personnage et de son parcours rentrent en compte tout comme l’intention du cinéaste dans ce qu’il veut montrer de l’état de Nic, mais les notes de piano et le style classique mêlé au ton plus urbain produisent un mélange parfois plus intéressant que ce que l’on a déjà vu des dizaines de fois.

My Beautiful Boy a peu de dialogues, ce qui les rend d’autant plus importants, surtout quand un père dit à son fils à quel point il l’aime. Mais ces absences de texte laissent des fois planer une ambiance en perte d’intensité. Pourtant, le montage est brillant et permet à chaque fois au film de retrouver son rythme qui semblait s’écrouler durant quelques scènes. Felix Van Groeningen est un artiste à part entière qui ne néglige aucun aspect de ses œuvres. De l’image au son en passant par une réécriture sobre, tout est appliqué. Inspiré par une histoire vraie et même deux livres, le réalisateur a eu de quoi documenter et préparer son film qui s’avère donc être une belle réussite malgré quelques défauts. My Beautiful Boy aura fait naître l’un des plus beaux duos du cinéma américain moderne. Alors que tout le monde prédisait déjà des nominations aux Oscars pour ce film, l’Académie semble avoir en tout cas bien oublié la belle prestation de Steve Carell.

My Beautiful Boy : Bande-Annonce

My Beautiful Boy : Fiche Technique

Réalisation : Felix Van Groeningen
Scénario : Luke Davies et Felix Van Groeningen, d’après les mémoires Beautiful Boy: A Father’s Journey Through His Son’s Addiction de David Sheff et Tweak: Growing Up on Methamphetamines de Nic Sheff
Interprétation : Steve Carell, Timothée Chalamet, Maura Tierney, Amy Ryan
Photographie : Ruben Impens
Montage : Nico Leunen
Producteurs : Dede Gardner, Jeremy Kleiner et Brad Pitt
Sociétés de production : Plan B Entertainment, New Regency Pictures
Sociétés de distribution : Metropolitan Filmexport (France)
Genre : drame biographique
Durée : 112 minutes
Dates de sortie : 6 février 2019
ETATS UNIS – 2018

PIDS : masterclass de John Knoll, superviseur des effets spéciaux d’ILM

Ce vendredi 1er février a eu lieu au PIDS (Paris Images Digital Summit) la masterclass de John Knoll, l’un des grands esprits et superviseurs des effets spéciaux chez Industrial Light & Magic.

John Knoll, un magicien

La masterclass dirigée par Alexandre Poncet (réalisateur de films sur les effets spéciaux et leurs créatifs, co-fondateur de Frenetic Arts et journaliste chez Mad Movies) amena John Knoll à revenir avec passion et tendresse sur sa riche carrière. D’abord opérateur caméra, le bonhomme arrive chez ILM (Industrial Light & Magic) grâce au soutien de ses anciens professeurs de l’USC (la fameuse école d’où est sorti George Lucas). Il travaille sur les maquettes, surtout sur le Dykstraflex, système réputé de motion control créé en 1976 pour les besoins de Star Wars (1977) par John Dykstra, l’un des grands premiers esprits d’ILM. Un travail qui le marquera beaucoup : Knoll est attaché à l’équipe de restauration de l’engin. Et il a aussi entrepris, sur ses weekends, d’en créer un maison, à une plus petite échelle, alors transportable. Entendre Knoll parler de ses débuts comme de ses travaux d’à côté expose la passion de l’homme pour son domaine.

Alexandre Poncet – « Les effets n’ont pas vieilli du tout selon moi. »

John Knoll, timidement – « A little. »

À propos de la scène du train de Mission: Impossible (1996)

Les retours sur Mission: Impossible (1996), Pirates des Caraïbes I & II (2003, 2006) ou encore Pacific Rim (2013) font apparaître l’un des traits de caractère essentiels au créatif et à sa carrière : la rigueur. Poncet remarque, comme beaucoup d’entre nous, que la scène du train de Mission : Impossible reste visuellement formidable. Idem concernant le Warp effect de l’Enterprise dans le générique de Star Trek The Next Generation (1987-1994), effet qu’on retrouvera au long de la série. Mais Knoll connaît les frustrations des créateurs. La scène de Mission : Impossible a un peu vieilli ; la technique pour le Warp de l’Enterprise contient quelques défauts d’ombres. « Ce travail a plus de vingt ans… Je me dis que si je le refaisais aujourd’hui, je ferais ça différemment.« 

La scène du train de Mission: Impossible (1996) avec un train numérique faute à la SCNF qui a refusé de mettre à disposition l’Eurostar, ainsi que des images d’Écosse pour une séquence censée se passer en France. Un « Sorry » amusé de John Knoll accompagne les révélations.

La passion de Knoll est portée par cette rigueur mais aussi par une curiosité considérable qu’il n’a jamais perdue. Il est l’un des premiers à expérimenter les effets spéciaux numériques et est devenu l’un des plus grands responsables créatifs du domaine. Il rapporte un Oscar à ILM avec son travail titanesque sur Abyss (1989) accompli avec des machines aux capacités de stockage aujourd’hui ridicules : 900 MB. Il devient superviseur des effets spéciaux sur les éditions spéciales de la trilogie originale Star Wars puis de ceux de la prélogie (1999-2005). Période pendant laquelle il se tira les cheveux plusieurs fois face aux volontés de George Lucas. Mais Knoll, curieux, court après les défis. Comment résoudre l’insoluble ? Par quels stratagèmes passer ? Il réussit à accomplir l’impossible. Sorti en 1999, La Menace Fantôme bat le record de plans truqués. Tournages en décors réels et usages de maquettes portent une partie du film. Mais la création et la réinvention des outils technologiques est nécessaire pour assouvir la vision spectaculaire du réalisateur. Ainsi John Knoll et son équipe réussissent à créer la course de podracers, encore un sommet visuel aujourd’hui dans laquelle la représentation des déplacements super-rapides et acrobatiques des modules constituait un challenge. Un travail de la vitesse qu’on retrouvera dans Speed Racer sur lequel il a aussi été superviseur des effets spéciaux. En 2007, son impressionnant labeur sur la motion capture de Pirates des Caraïbes 2 Dead Man’s Chest est récompensé par un autre Oscar « Best Achievement in Visual Effects » ainsi qu’un BAFTA (l’oscar anglais). La curiosité de Knoll l’amène à créer sur ses temps de repos l’un des logiciels les plus utilisés au monde, Photoshop. Co-créé avec son frère Thomas Knoll, le logiciel est utilisé dans tous les médias visuels : publicité, cinéma, photographie… Pourtant, John Knoll n’attira pas l’attention de Lucasfilm pendant son processus de fabrication. Craignant un problème juridique qui rattacherait Photoshop à la société de George Lucas, Knoll se rend chez l’un des hauts responsables de l’entreprise : « Je pense que je l’ennuyais plus qu’autre chose » avec ces questions de logiciel dont il se fichait complètement. Dans le fond, à l’image de Lucas avec son Star Wars, peu y croyaient. L’histoire leur donnera raison.

Abyss (1989), un sommet d’inventivité – 20th Century Fox

La co-création de Photoshop expose l’une des autres grandes qualités de John Knoll, caractéristique essentielle au métier de superviseur des effets spéciaux, savoir collaborer. Abyss et Avatar sont justement de beaux exemples de collaboration, d’abord avec leur réalisateur James Cameron, « un gars incroyable, très intelligent. Je pense qu’il a de supers idées. Plusieurs personnes disent qu’il est difficile de travailler avec j’ai vraiment aimé travailler avec lui. (…) on veut un client qui, premièrement, a bon goût, parce qu’il dirige une équipe. On veut quelqu’un qui a une vision claire de ce qu’ils (la production du film) veulent… Qu’ils soient capables de l’articuler clairement et qu’ils soient cohérents. Et c’était Jim Cameron. » Sur Avatar, ILM a collaboré avec une autre importante société de production d’effets spéciaux, WETA Digital (Le Seigneur des Anneaux, la récente trilogie de La Planète des Singes). ILM leur envoyait un élément nécessaire à la constitution d’un plan, et il en était de même pour WETA. Une aventure créative qui a beaucoup plu à John Knoll.

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Rogue One – A Star Wars Story – Lucasfilm 2016

Le périple d’inventivité de Knoll ne s’arrête pas là. Dans les bureaux d’ILM, il blague sur une histoire de Star Wars qui suivrait le vol des plans de l’étoile de la mort par un groupe de rebelles juste avant l’épisode IV (qui l’évoque au début de son générique). Soutenu par ses collègues, il prend rendez-vous avec Kathleen Kennedy alors présidente de Lucasfilm, racheté en 2012 à George Lucas par Disney. Le projet est lancé et s’intitule Rogue One : A Star Wars Story. Le long métrage surprend positivement public et critiques dans les salles obscures en décembre 2016. Pour beaucoup, après le reboot-remake Star Wars (Episode VII) The Force Awakens (2015), la saga connaît enfin la renaissance attendue. Le film pose toutefois question quant à la présence du Grand Moff Tarkin, plus particulièrement du visage de Peter Cushing, interprète du personnage dans le tout premier volet de la saga, décédé en 1994. Knoll, aussi superviseur des effets spéciaux du film, explique la nécessité de la présence du personnage dans le film qui se termine juste avant le début de l’épisode IV. Certes, il aurait pu recaster le personnage comme cela a été fait pour l’épisode III. Concernant ce dernier, Tarkin y était plus jeune donc recastable. Avoir un acteur trop différent pour un tel rôle aurait aussi posé problème. Mon Mothma, l’un des grands chefs rebelles, est interprétée par la même actrice que dans l’épisode III qui avait parfaitement vieilli pour interpréter le rôle. Donc il ne s’agissait pas de réveiller les morts, mais de ressusciter un personnage à un certain âge, avec le soutien de la famille de Peter Cushing. Par ailleurs, le procédé s’appuie sur la performance de l’acteur Guy Henry qui a donné de son corps et de sa voix au personnage. Son visage a été capté en performance capture puis a été modifié au coup d’une « manière de maquiller super high tech au travail intensif».

Tarkin de retour grâce aux efforts d’ILM.

La masterclass se termina avec quelques questions du public dont une du Magduciné sur Star Trek, saga de science-fiction conséquente sur laquelle ILM a œuvré et expérimenté. On pense par exemple au Genesis effect de Star Trek II Wrath of Khan (1982). La question portait plus précisément sur la ou les causes du changement de technique quant à la représentation de l’Enterprise entre les films First Contact (1996) et Insurrection (1999). Si dans les bonus du Blu-ray de ce dernier, on évoque le passage d’un Enterprise physique (plusieurs maquettes) à un Enterprise numérique (et donc à des séquences spatiales en CGI) comme une décision artistique et Trek-ienne de travailler et d’expérimenter le progrès technologique, Knoll, pragmatique, revint sur les coups de production des effets spéciaux physiques comparés à ceux, moins importants, engendrés par le numérique. Et alors sur l’importance du portefeuille du client mis en parallèle de leurs volontés formelles et narratives. Knoll a ensuite profité de cette question pour revenir en ingénieur passionné et rigoureux sur son procédé de fabrication du Warp effect de Star Trek The Next Generation. Ce qui clôtura sa très riche masterclass dirigée avec ferveur par Alexandre Poncet.

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Le Warp Effect expliqué par John Knoll – Photographies : LeMagduciné – 2019

Andréi Roublev, porte d’entrée dans le cinéma de Tarkovski

Si le deuxième long métrage du cinéaste russe Andréi Tarkovski est désormais unanimement reconnu comme un des grands classiques du cinéma, il a aussi son importance par rapport au reste de la filmographie du réalisateur, dont il introduit les thèmes principaux et les obsessions personnelles.

La filmographie d’Andréi Arsénévitch Tarkovski est tellement empreinte de ses obsessions personnelles qu’elle paraît souvent hermétique au spectateur. Les sept longs métrages qui la constituent forment une œuvre dense et homogène, mais souvent mystérieuse, onirique, esthétiquement sublime tout en étant parfois traversée d’une angoisse existentielle.

Andréi Roublev, le deuxième long métrage d’Andréi Tarkovski, constitue une porte d’entrée notable pour permettre d’accéder à cette œuvre en apparence complexe. Alors que son premier film, L’Enfance d’Ivan, était une œuvre de commande qui n’a pas permis au cinéaste de développer les thématiques et les procédés qui seront les siens (même si le film possède quelques passages oniriques de toute beauté), Andréi Roublev est le premier film véritablement personnel de Tarkovski, celui où il possible de voir réuni ce qui fera la particularité de son œuvre.

Tout d’abord, c’est un film totalement marqué par la personnalité de son auteur. Andréi Roublev, c’est Andréi Tarkovski. La vie du moine peintre d’icônes permet au cinéaste de poser ses interrogations sur le monde et sur son art. Le film nous montre le questionnement moral et philosophique d’un artiste profondément croyant, convaincu que son art doit être mis au service du peuple pour l’élever vers Dieu, et qui se retrouve confronté à un monde qui rejette la spiritualité et qui s’enfonce dans la violence. Du coup, l’artiste doit-il continuer à œuvrer pour le bien d’un peuple qui ne veut pas de lui, qui refuse ce qu’il a à lui apporter ? Si l’art doit « réconcilier l’homme et Dieu », alors à quoi bon peindre (ou réaliser des films) pour un monde où tout concourt à éliminer la spiritualité ? Si la question se pose dans ce début de XVème siècle où se déroule l’action du film, dans une Russie placée sous le joug tataro-mongol, elle se pose également de façon évidente dans une URSS qui a érigé l’athéisme en un dogme.

Ce monde où évolue l’artiste, c’est un monde de violence. Chacune des séquences du film est marquée par son lot de brutalité, depuis le prince qui crève les yeux d’un artiste qui refuse d’obéir à ses ordres jusqu’aux adeptes de la sorcellerie qui sont tués par les forces mongoles. La violence atteint son apogée lorsque de la séquence de l’invasion mongole. Cette description d’un monde sombre et violent sera, là aussi, une des caractéristiques du cinéma tarkovskien : les personnages devront faire face à une brutalité, une violence qui leur est imposée de l’extérieur, sur laquelle ils n’auront aucune prise et avec laquelle il vont devoir apprendre à vivre (ou à survivre). Depuis le Stalker, qui vit dans un univers concentrationnaire, jusqu’à Alexandre, le personnage principal du Sacrifice, qui évolue en pleine menace de guerre nucléaire, la violence est omniprésente chez Tarkovski et dessine une vision sombre du monde.

La façon de filmer conforte encore cette vision sombre du monde. L’univers des hommes est visuellement marqué par la chute et la boue. La chute d’abord : tout semble être destiné à tomber, à chuter. Dès la scène d’ouverture, on voit les homme en train de tomber, de s’effondrer à terre. Même les rares oiseaux que l’on peut voir semblent chuter. Tout cela est une représentation symbolique d’un monde où l’homme ne peut s’élever et semble condamner à rester dans sa boue. Un monde de la Chute (celle d’Adam), où l’humanité est et reste éloignée de Dieu. De fait, rien ne semble élever les hommes, qui paraissent condamnés à rester au sol. Le film est marqué par des chutes, par des corps qui s’écroulent, par la boue qui recouvre les visages et les mains. Cette boue omniprésente qui marque là aussi, de façon fortement symbolique, un monde lourd, un monde terrestre où on s’enfonce dans le sol, d’où l’homme ne peut s’extirper.

Un fait est significatif : la façon employée par Tarkovski pour filmer les arbres. L’arbre est un élément important de l’esthétique tarkovskienne. Symboliquement, c’est même sur un arbre que se termine l’ultime plan du dernier film du cinéaste, Le Sacrifice. L’arbre est toujours lié à la condition humaine, à la fois dans le sol, sur la terre, mais s’élevant vers le ciel. Sauf qu’ici, dans l’univers d’Andréi Roublev, le cinéaste ne filme jamais le sommet des arbres, c’est-à-dire l’aspiration à s’élever vers Dieu. La forêt constitue un labyrinthe qui gêne la progression des personnages et qui empêche la lumière d’arriver jusqu’à eux (là aussi, c’est fortement symbolique).

Y-a-t-il donc un quelconque espoir dans ce monde sombre où les personnages s’embourbent ? Existe-t-il une façon de sauver l’humanité , même malgré elle ? C’est là une des interrogations majeures du cinéma tarkovskien, qui traversera toute une filmographie peuplée de personnages prêts à se sacrifier pour l’avenir des hommes.

Si le film est essentiellement marqué par la description sombre d’une humanité déchue, Andréi Roublev trouve quand même son espoir dans un final grandiose et éblouissant. Le peintre, ayant abandonné son métier et s’étant retiré du monde, assiste à la fabrication d’une cloche par un jeune artisan. Et de cette longue scène, il est possible de tirer tout un art poétique de Tarkovski. La cloche est fabriquée dans le sol, dans un trou creusé dans la boue. C’est bien à partir de cette boue, qui symbolise ce monde terrestre, que l’artiste façonne l’instrument qui appelle les hommes au salut. La séquence est filmée avec un crescendo émotionnel extraordinaire qui en fait une des scènes les plus inoubliables de l’histoire cinématographique. Et finalement, le spectateur se rend compte que le film définit une place à part pour l’artiste. L’art de Tarkovski transforme la plus triviale des réalités en une œuvre incandescente, certes parfois douloureuse, mais dont la beauté exceptionnelle irradie à chaque image. Le réalisateur maîtrise le langage cinématographique et en emploie tous les moyens pour changer le parcours de ce moine-peintre en un cheminement spirituel d’une rare beauté.

L’art, la quête intérieure à la recherche d’un apaisement spirituel au sein d’un monde troublé, le sacrifice, autant de thèmes qui structurent la filmographie d’Andréi Tarkovski et qui se retrouvent dès ce film, faisant d’Andréi Roublev une formidable porte d’entrée pour accéder à une des œuvres les plus personnelles, émouvantes et denses de l’histoire cinématographique.

Andréi Roublev – Bande Annonce

Andréi Roublev – Fiche technique

Réalisateur : Andréi Tarkovski
Scénario : Andréi Tarkovski, Andréi Mikhalkov Konchalovski
Photographie : Vadim Ioussov
Musique : Vyacheslav Otchinnikov
Montage : Tatyana Egorytcheva, Lioudmila Feiginova, Olga Shevkunenko
Interprètes : Anatoli Solonitsine (Andréi Roublev), Ivan Lapikov (Kirill), Nikolay Serguiev (Théophane le Grec)
Production : Tamara Ogorodnikova
Société de production : Mosfilm, Tvorcheskoe Obedinienie Pisateley i Kinorabotnikov
Société de distribution : Potemkine Films
Date de sortie française : 18 mai 1969
Durée : 183 minutes

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5

Speed Racer, la course funambule des Wachowski

Les soeurs Wachoswki sont surtout connues du grand public pour leur trilogie Matrix et l’aventure initiatique de l’enfant prodigue, Néo. Mais en 2008, vint au jour Speed Racer. Un long métrage ludique et créatif comme on en voit peu de nos jours. Film qui fut boudé à sa sortie, mais qui au fil du temps montrera sa réelle valeur: celle qui dépasse l’ombre des films cultes, pour devenir celle d’un grand film.

Rares sont les blockbusters aussi généreux dans leur ambition visuelle, aussi indépendants dans leurs notes d’intentions et aussi fédérateurs dans leurs thématiques. De prime abord, le film a cette double facette assez flamboyante : avec d’un côté toute une imagerie décalée et enfantine, des incrustations et des surimpressions de toute part, des couleurs criardes, des courses de voitures que l’on croirait sorties d’un jeu vidéo (on pense beaucoup à Wipeout fusion ou Mario Kart) ou d’un dessin animé (Tex Avery), des petits gags gentillets (les très sympathiques situations entre le singe et le petit frère du héros) qui se confrontent avec fantaisie et magie, au travail d’orfèvre qui s’avère d’une maîtrise délurée de la part de deux réalisatrices nous offrant un spectacle jouissif.

Chose vue dans Cloud Atlas, dans Sense8 mais aussi dans leur filmographie entière, la réelle qualité des Wachowski, outre de raconter des histoires aux thèmes universels, est celle de maitriser l’art du montage. L’exemple est simple: il n’y a qu’à admirer béatement les 20 premières minutes du film pour s’en rendre compte : où il est difficilement possible d’être aussi précis dans l’emboîtement des images, dans ce kaléidoscope d’un cinéma en perpétuel mouvement. A toute allure on assiste à une course de voiture futuriste, aux design cartoonesque, avec une tension dans les virages sidérante. Dans le même temps, on rentre quasiment dans la tête du protagoniste, jeune coureur effréné se remémorant les souvenirs de son frère défunt. A ce moment-là, Speed Racer, sans perdre son rythme rapide, sans jamais jouer au laboratoire vidéoludique nous présente tous les enjeux émotionnels et narratifs du film. Mais Speed Racer, décrié à sa sortie, fait partie de la race des grands, aux côtés de Fury Road de George Miller ou même du nouveau SpiderMan New Génération dont les travaux des Wachowski sont une grande influence.

Les cinéastes n’ont pas juste filmé un délire euphorique plein de couleur, aux looks bariolé et au montage d’images kitsch (gros plans sur les visages qui passent de droite à gauche de l’écran) mais ont écrit un véritable film, avec une histoire dont la simplicité du trait est proportionnelle à la grandeur des thématiques, sur le destin d’un coureur qui veut faire face aux grandes écuries corrompues, permettant de développer une vraie empathie envers ce coureur, qui malgré ce qu’on peut dire sur son frère, et malgré la mort de ce dernier, veut rouler droit dans ses bottes, faire la fierté de sa famille, et courir pour le plaisir de courir pour ne pas succomber aux sirènes de l’argent. Des thèmes récurrents comme le libre arbitre, la liberté de soi-même et des opprimés contre les plus « forts », qui sont détaillés de façon un peu naïve mais efficaces.

Mais c’est aussi la marque des réalisatrices: cette idée de rassemblement dans la genèse d’une création, cette connexion entre les êtres et les arts pour faire surgir leurs identités disparates et faire face à une société américaine délavée, grisâtre, consumériste et individualiste. Certains pourraient trouver ce militantisme un brin utopiste et crédule, mais cette liberté d’esprit et cette mission de tolérance innervent toutes les particules flashy  visuelles du film et fait de Speed Racer, ce genre d’OVNI qui ne devrait pas en être un. Ici, on est donc en face d’un véritable plaisir expérimental ultra coloré dont on peut profiter en famille, cinéphile ou non. Ce genre d’œuvre qui ose avec ses courses d’automobiles incroyables de vitesse et d’originalité, et qui au lieu de nous divertir bêtement n’en oublie pas de développer son intrigue (le mystère autour du frère) et l’ampleur de ses personnages (le père), nous divertit tout en pouvant nous faire vivre un voyage esthétique à travers le regard de deux passionnées du cinéma et qui ne donnent aucune limite à leur inventivité, parfois dégoulinante de kitsch, sans que cela fasse mauvais gout une seule seconde. Toutes leurs influences, notamment celle du jeu vidéo et de cinéma, sont complètement ingurgitées par Speed Racer pour nous livrer un spectacle jubilatoire. Un grand moment. 

Bande annonce – Speed Racer

 

Synopsis: Speed Racer est un as du volant, un fonceur instinctif et intrépide qui enchaîne les victoires. Né pour ce sport à haut risque, il n’y a connu qu’un seul rival : son propre frère, le légendaire Rex Racer, fauché en pleine gloire et dont il est aujourd’hui l’héritier.
Loyal à la firme de son père, Pops Racer, concepteur de sa puissante Mach 5, Speed a rejeté une alléchante proposition des Royalton Industries. Après s’être attiré par ce refus la haine du fanatique Royalton, Speed découvre que certaines des plus grandes courses américaines sont truquées par une poigné d’hommes d’affaires, manipulant les meilleurs pilotes pour booster leurs profits. Et puisque Speed refuse de courir sous ses couleurs, Royalton veillera à ce que la Mach 5 ne remporte plus une seule course…
Pour sauver l’entreprise familiale et sa carrière, Speed n’a d’autre issue que de battre Royalton à son propre jeu. Soutenu par sa famille et sa fidèle compagne Trixie, le pilote s’associe à un ancien rival, le mystérieux Racer X, pour remporter la course mythique qui coûta la vie à son frère : le terrifiant rallye « Crucible »…

Fiche technique – Speed Racer

Réalisation : Lilly et Lana Wachowski
Scénario : Lilly et Lana Wachowski
Musique : Michael Giacchino
Photographie : David Tattersall
Décors : Owen Paterson
Montage : Roger Barton
Sociétés de distribution : Warner Bros. France
Durée : 2h07 minutes
Genre : Ovni
Dates de sortie : 18 juin 2018 (FR)

La Dernière Séance (The Last Picture Show), le pessimisme en héritage

Quelque part entre classicisme et pessimisme, La Dernière séance vient disposer à l’intérieur de son cadre des figures juvéniles en proie à la lassitude et aux doutes. Personnage à part entière, la petite ville texane d’Anarene leur semble cruellement sous-dimensionnée : on ne trouve rien, ou si peu, à y faire. Partant, il ne reste plus à Sonny, Duane et leurs amis que deux issues, à chercher dans la fuite ou le désespoir.

Les premières et les ultimes images de La Dernière Séance ont ceci en commun : une petite ville du Texas aux habitations chiches, capturée en plan d’ensemble, est balayée par le vent, comme dans un western suranné de John Wayne. Martin Scorsese dira de Peter Bogdanovich qu’« il est le dernier à avoir réalisé un film classique américain ». À ses yeux, La Dernière Séance sonne à peu près comme l’ultime soupir du vieil Hollywood, caractérisé par une mise en scène codifiée et l’usage du noir et blanc, préoccupé par le rêve américain – désossé – et par les années 1950 – pourtant depuis longtemps révolues. Entretemps, le Code Hays a été abrogé et les cinéastes peuvent montrer sans pudeur des adolescents dénudés se tripotant à l’arrière d’une voiture ou dans des motels miteux. Ils n’hésitent plus à filmer des romances intergénérationnelles, ni à faire d’un fils de pasteur un pédophile en puissance. C’est aussi tout cela que Peter Bogdanovich s’échine à mettre en images, dans une Amérique profonde désenchantée, se vidant d’une jeunesse qui préfère fuir vers le Mexique, fût-ce de manière fugace, ou s’engager dans l’armée pour aller combattre en Corée. Mais dans le film le plus pessimiste du Nouvel Hollywood, ces deux échappatoires s’avèrent elles-mêmes éminemment décevantes : du Mexique, on ne rapporte que deux sombreros et une gueule de bois ; à l’armée, on continue à être hanté par un amour depuis longtemps déchu. Finalement, le moyen le plus commode de se soustraire à la réalité demeure le vieux cinéma du quartier, où les jeunes adultes peuvent se peloter de manière insouciante au dernier rang, les yeux fixés sur une vedette hollywoodienne.

La ville d’Anarene est d’un ennui profond. Outre son cinéma désuet, bientôt dépeuplé en raison de la concurrence de la télévision, on y trouve un petit bistrot avec billard et un restaurant sans éclat, où une serveuse endettée et désillusionnée assure à un jeune client : « Je ferai encore des cheeseburgers pour tes petits-enfants. » Tous les événements portraiturés par Peter Bogdanovich sont exposés à la même aigreur : les mutations paraissent douloureuses, notamment celles menant à la vie d’adulte ; les jeunes perdent leur pucelage à la sauvette, à l’arrière d’une voiture, devant les regards indiscrets et moqueurs de leurs amis, avec une fille aux mœurs légères, jugée moins avenante qu’une « génisse » ; l’adultère frappe certains mariages plombés par la lassitude et dépourvus d’amour ; les quadras et quinquas insatisfaites se laissent aller à des ébats avec des adolescents du voisinage… « La ville est bien trop petite pour quoi que ce soit », fera même dire Bogdanovich à l’un de ses personnages, cristallisant en une réplique l’idée d’une géographie du désespoir.

Si la jeunesse a depuis longtemps nourri le cinéma hollywoodien – La Fureur de vivre, par exemple –, jamais le pathétisme et la déception n’ont été portés si haut et ne l’ont tant affectée. Après leur virée au Mexique, Sonny et Duane, les deux héros, apprennent la mort de Sam, un tenancier proche d’eux. Quand Sonny couche avec la femme dépressive de son coach sportif, elle peine d’abord à se déshabiller, puis prend place dans un lit grinçant atrocement, avant de se mettre à pleurer. Sa vie semble se résumer à une chambre à repeindre et à un nouvel édredon à acheter, deux symboles d’un renouveau espéré, mais bientôt déçu. Campée par une Cybill Shepherd magnétique, Jacy, dix-sept ans, tient absolument à faire croire à ses amis, qui patientent devant son motel, que sa première fois fut exceptionnelle, alors même que son amant fit lamentablement chou blanc. Lorsque les personnages plus âgés évoquent le passé, ils se montrent nostalgiques et pétris de regrets. Un tel se souvient avec mélancolie d’une relation palpitante précipitamment avortée, unetelle explique avoir épousé son mari par naïveté et dans le but d’irriter sa mère. L’enthousiasme a rarement été autant rationné.

La Dernière Séance obtint en 1972 huit nominations aux Oscars et repartit avec deux statuettes pour les meilleurs seconds rôles, remportés par Ben Johnson et Cloris Leachman – Jeff Bridges et Ellen Burstyn étaient également nommés dans ces catégories. Ces nominations semblent d’autant plus méritées que Peter Bogdanovich parsème son film de plusieurs fulgurances mémorables. La scène d’amour sur le billard en est un bel exemple : à la fois courte, absolument crue et privée de toute sensibilité, elle montre une main en plan serré se baladant le long des cuisses de Jacy, avant qu’une caméra subjective n’immortalise son amant remontant vers elle. Le voyage au Mexique, aussi elliptique soit-il, se pose en séquence embryonnaire du road-movie, un genre amorcé par le Nouvel Hollywood et déjà contenu en germe dans l’acte final du Lauréat. Film au méta-discours évident, La Dernière séance glisse par ailleurs une allusion explicite au déclin du cinéma américain et à la montée en puissance de la télévision, par le truchement du temps diégétique et d’un cinéma de quartier au public de plus en plus clairsemé. Pessimiste, il l’est donc jusqu’au bout et à tout propos : la jeunesse, l’âge adulte, l’Amérique rurale, l’institution matrimoniale, la morale chrétienne, l’armée, le capitalisme et même l’industrie cinématographique…

Bande-annonce : La Dernière Séance

Synopsis : Dans une petite ville du Texas, au début des années 1950, les distractions se limitent à un café et un cinéma, qui appartiennent au vieux Sam. Sonny, Duane et leurs petites amies tuent le temps comme ils le peuvent et parfois tombent amoureux. Sam semble être le seul adulte capable de comprendre ces jeunes en proie au désœuvrement, et déjà en quête existentielle. Sa mort vient rompre un équilibre fragile. La café et le cinéma ferment, les relations se tendent et chacun emprunte un parcours différent…

Fiche technique : La Dernière Séance

Titre original : The Last Picture Show
Réalisation : Peter Bogdanovich
Scénario : Peter Bogdanovich et Larry McMurtry
Musique : Phil Harris
Photographie : Robert Surtees
Montage : Donn Cambern
Société de distribution : Columbia
Durée : 1h58
Genre : Drame

Date de sortie : 22 octobre 1971

Note des lecteurs1 Note
4

Les fous De Pilotes #3 : True Detective, Titans, Project Blue Book, Kingdom, …

0

Les résolutions, c’est le truc qu’on annonce bourré quelques heures après le décompte entonné à l’unisson. Alors elles ont une caractéristique avec la gueule de bois, c’est qu’elles ne tiennent pas longtemps. C’est un peu ce qui s’est passé pour les nôtres, mais avec un peu de mauvaise foi, on vous dira que c’est pour la bonne cause. Parce qu’en voyant toutes les séries qui sortaient ce mois-ci, on se devait de se pavaner un peu sur nos canapés pour visionner ces nouveautés. On a donc pris plus de cours d’éducation sexuelle sur Netflix que pendant toute notre scolarité. En parlant de scolarité, on est revenus à la nostalgie avec Titans et son univers DC, on s’est fait peur avec Kingdom et on a retrouvé l’environnement si particulier de True Detective.

True Detective – Revenir aux sources ? Challenge Accepted!

Les Simpsons avaient prédit l’élection de Donald Trump, la révolte syrienne ou encore les machines à vote. Cela force le respect. Mais True Detective a fait mieux. True Detective a prédit … le #10YearsChallenge, ce challenge à la con qui consiste à montrer sur les réseaux sociaux à quoi ressemblait sa vie une décennie plus tôt alors qu’on s’en cognait les bonbons à ce moment-là et ça sera toujours le cas dans 10 printemps.

10 printemps, c’est ce qui sépare les deux premières temporalités : la disparition des deux enfants le 7 Novembre 1980 (le jour de la mort de Steve McQueen) et une nouvelle enquête en 1990. C’est ce que nous avait approximativement pondu Nic Pizzolatto pour la saison 1, entre 1995 et 2012. Oui, mais tout en récupérant ce “Flat Circle” qui avait fait un des succès de la saison 1, True Detective va encore plus loin, en nous proposant une troisième temporalité : 2015. 35 ans séparent donc l’enquête de ce documentaire auquel participera Wayne Hays, le détective en charge de l’enquête. 3 pour le prix, c’est clairement la promotion de ce début d’année chez HBO. Car par ces trois temporalités, on nous offre 3 personnages en un … et 3 jeux d’acteur sublimes de la part de Mahershala Ali qui crève l’écran. Certes moins torturé qu’un Rust Cohle, qui ressemblait à un pilier de comptoir du PMU de Nuillé-sur-Vicoin, mais avec un passif du ‘Nam qui laisse présager de nombreux fantômes du passé pour ce personnage.

Ce qui a aussi fait la recette du succès de la saison 1, c’est son environnement. La saison 2 nous avait offert un beau milieu citadin réussi, mais quel bonheur de retrouver ces paysages atypiques de ces États-Unis pauvres, délabrés et qui sentent pas bon. Le milieu dans lequel évoluent nos deux détectives est un personnage en lui-même, qui ajoute une ambiance mystique, froide et pesante. On s’y sent aussi à l’aise que dans un dîner Rivarol, avec un environnement pavillonnaire qui ferait fuir Stéphane Plaza et une nature morte que même une peinture ne pourrait embellir.  

True Detective est un peu comme l’évasion fiscale, c’est mystérieux, mais au moins dans la série de Pizzolatto, il y a des vraies enquêtes. Alors bien que l’homme au masque à gaz pouvait avoir des airs de Balkany dans la saison 1, le mysticisme de l’enquête est moindre dans ce pilote, malgré le retour de nos jolies confections Do It Yourself préparées par le psychopathe. Car après les jolis totems en bois confectionnés dans la saison 1, voici que débarquent de jolies poupées posées sur la scène de crime en guise de cailloux. Les tueurs psychopathes ont toujours fasciné et c’est pas demain que ça s’arrêtera, car ce dont  on est sûr, c’est que dans 10 printemps, on ne fera pas de #20YearsChallenge, mais on regardera de nouveau True Detective !

Polis Massa

5

True Detective – La fin d’une longue attente

True Detective a pris son temps pour sortir sa troisième saison, mais l’attente ne fut pas vaine tant la série revient avec force. Moins ambitieuse que la deuxième saison qui, loin d’être aussi terrible que sa réputation le prétend, se perdait dans de trop nombreux arcs narratifs et personnages principaux. Mais ce qui péchait aussi probablement avec cette saison mal-aimée était son atmosphère, exit les mystères glauques du bayou, on se retrouvait soudain projeté en pleine ville. Et c’est peut être aussi ça qui fait la force de cette troisième saison, le retour à un lieu plus banal, plus simple. Pas de gratte-ciel mais seulement des pavillons modestes, parfois très modestes.

Cet univers s’accompagne de personnages plus proches, moins nombreux, auxquels on peut directement s’identifier. Après tout, l’essence de True Detective repose dans sa propension à parler de gens comme vous et moi, des gens faillibles, ceux qui ont commis des erreurs et qui ont un peu trop de regrets. C’est alors que le retour à plusieurs temporalités fait sens. Si on craignait que ce schéma soit un peu redondant avec celui de la première saison, il a en fait toute sa place. La saison, se déroulant sur plusieurs décennies, nous raconte l’histoire de regrets, de choses qu’il aurait fallu mieux faire, ou ne pas faire du tout. True Detective renoue avec ses liens, il s’agit ici de voir comment un enquêteur, un homme somme toute normal, peut réagir face à la mort, ou comment un parent peut faire le deuil, ou pas, de son enfant.

True Detective est une enquête au centre de l’humain et c’est pour cela qu’il est si jouissif de retrouver cette nouvelle saison. S’il existe de nombreuses séries policières, True Detective est unique en son genre. Loin d’être édulcorée ou de rendre les crimes sexy, la série montre avec un réalisme cru, en étant en même temps empreinte d’une sorte de spiritisme et de mystère, la réelle signification des crimes, ce qu’ils engendrent et la manière dont ils modifient les gens qui s’en approchent d’un peu trop près.

Qui dit nouvelle saison d’une série d’anthologie, dit nouveaux acteurs, et Mahershala Ali crève ici l’écran dans sa retenue, abordant un jeu tout en subtilité. Si son personnage, Wayne, attise dans un premier lieu, notre sympathie, on pressent que son personnage a de nombreuses couches et pas toutes aussi reluisantes et agréables que celle qu’il nous laisse voir, et il nous tarde de connaître ses secrets. On regrette cependant que le personnage de Stephen Dorff soit autant mis en retrait durant ce premier épisode, mais il est possible que son personnage et le duo qu’il forme avec Wayne s’étoffent par la suite. Quoi qu’il en soit, ce début de saison promet une suite tout aussi maîtrisée, car c’est bien cela qui ressort de ce premier épisode, un scénario qui a pris le temps de se perfectionner, et une réalisation et des acteurs qui s’appliquent.

Perrine Mallard

5

Sex Education – Netflix vous offre un cours d’éducation sexuelle

Avec une touche d’humour et une relation d’une mère et son fils aux antipodes, Sex Éducation soulève des questions sur la sexualité de la génération Y. Les conversations entre une mère sexologue totalement décomplexée et un fils intimidé par ses premiers émois livrent de drôles de moments cocasses qui ne peuvent qu’amuser.

Comme toute série teen, elle aborde des sujets classiques mais non pour autant légers comme le harcèlement, la découverte de la sexualité et la pression qui pèse constamment sur les performances à cet âge. Thèmes qui ne restent pas moins nécessaires tant les générations qui arrivent sont surexposées aux images et mauvaises informations sur les réseaux.

La série nous entraîne dans la vie quotidienne d’une bande d’adolescents britanniques tantôt agaçants, tantôt attachants mais souvent attendrissants. Portés par une BO et des chansons toujours en lien avec le rock des années 80 comme le veut la formule actuelle des films destinés aux ados, à l’image de The kissing booth ou encore Love, Simon dernièrement, la recette reste efficace dans ce qu’elle ajoute au rythme.

Sex Education peut être le cours d’éducation sexuelle qu’il manque dans le système actuel, à voir si la suite posera un climat plus sérieux et moins puéril, alternant avec cette touche comique, sans pour autant rendre ça pénible et gênant.

Gwennaëlle Masle

https://www.youtube.com/watch?v=o308rJlWKUc

3.5

Kingdom, l’horreur historique

Face à la lassitude grandissante vis-à-vis des œuvres de zombies, la série Kingdom innove en nous présentant une atmosphère très différente de ce que le genre a tendance à nous proposer. Basée dans une Corée médiévale, cette nouvelle histoire a le mérite de se détacher considérablement de The Walking Dead et autres classiques, par son aspect historique très fidèle qui divertira même les moins férus de films d’horreur. Disponible sur Netflix depuis le 25 janvier et réalisée par Kim Seong-hun qui nous avait dernièrement proposé le film catastrophe Tunnel, ce projet atypique est donc très prometteur.

Chang, prince promis à la couronne, n’a plus le droit de rendre visite à son père malade pour une raison inconnue, tandis qu’un complot se trame pour le détrôner. Si tous sont inconscient du danger qui les entoure, quelques indices disséminés nous sont exposés et l’attente d’une révélation nous entraîne tout au long du pilote. En effet, malgré les retournements de situation (du moins celui du premier épisode) pour l’instant très prévisibles, la tension qui se construit pendant de longues minutes captive totalement l’attention et le potentiel de suspens s’annonce donc très prometteur pour le reste de cette première saison.

Thomas Gallon

3.5

Avec Titans, les séries DC en quête de renaissance

Si les séries Marvel disparaissent l’une après l’autre de la plateforme Netflix, DC semble au contraire en plein renouvellement. D’abord apparue dans les comics en 1964 puis adaptée pour l’écran dans la série de dessins animés destinée aux enfants Teen Titans Go !, notre équipe de jeunes super-héros revient cette année en live action pour une version plus mature et plus sombre, adaptée aux blockbusters du DCEU.

Dans un monde où les super-héros DC sont célèbres (Batman, Gotham et le Joker sont évoqués dès le pilote), Robin, Raven, StarFire et finalement BeastBoy, quatre adolescents aux capacités extraordinaires, nous sont présentés l’un après l’autre. Tous n’ont cependant pas la même exposition car si Robin, désormais séparé de Batman, s’affirme plus charismatique que jamais et vole la vedette lors de ce premier épisode, Beast Boy n’apparaît lui qu’à la dernière minute. L’ancien second de Bruce Wayne s’annonce donc comme le personnage central au récit, déjà expérimenté et sûr de lui, tandis que les autres découvrent à peine leurs pouvoirs.

Ainsi, la jeunesse et l’insouciance qu’incarnent nos nouveaux héros apportent une certaine fraîcheur à la série, en totale rupture avec l’Arrowverse, qui dure depuis trop longtemps.

Même si les acteurs manquent d’assurance, leurs personnages suscitent l’intérêt et l’on se pose beaucoup de questions à leur sujet. Par quoi Rachel, l’adolescente rebelle, est-elle possédée ? Qui a tenté de tuer Starfire et pourquoi est-elle amnésique ? Verra-t-on Batman ou d’autres personnages célèbres au cours de la série ? Comment nos quatre héros vont-ils finir par se rassembler et rencontreront-t-ils d’autres acolytes ?

Si le pilote n’est pas complètement prenant, il est indéniable que ses personnages mystérieux lui donnent un sens et la curiosité nous pousse à continuer la série pour obtenir des réponses.

Thomas Gallon

3

When Heroes Fly : Le Retour des Héros

Après Hostages et Fauda, les Israéliens sont de retour avec une autre série à suspense, When Heroes Fly. Le pilote, très accrocheur, nous présente, en alternant diverses temporalités, un groupe de quatre vétérans et amis, qui, après avoir réchappé d’une mission particulièrement traumatisante, vont suivre des chemins séparés, et chaotiques pour la plupart d’entre eux. Mais, bien des années plus tard, un événement inattendu les rapproche, lorsque l’un des héros, désormais installé à Bogota, croit reconnaître une vieille connaissance portée disparue sur la photo d’un journal local.

Cette découverte marque alors le début de retrouvailles mouvementées pour les quatre anciens soldats, mais annonce surtout une intrigue aussi captivante que mystérieuse, qui brouille souvent les pistes entre illusion et réalité, notamment grâce à la psychologie fragile des protagonistes, à son atmosphère moite et à sa structure narrative non-linéaire, qui prend le temps de dévoiler ses secrets progressivement.

Alléchant par le poids des non-dits qu’il amorce, sa caractérisation des personnages et la véritable énigme dont il pose les jalons, le pilote s’achève sur une note qui joue avec nos nerfs et titille notre curiosité. A noter pour finir que le casting de When Heroes Fly constitue un atout charme non négligeable qui s’impose comme un autre argument solide !

Marushka Odabackian

4

The Ted Bundy Tapes : itinéraire d’un tueur en série 

Ted Bundy, célèbre tueur en série désormais ancré dans la culture populaire, ne cesse de nourrir un mythe dans l’imaginaire collectif. Preuve en est, Zac Efron s’est récemment glissé dans la peau du Serial Killer pour les besoins du film Extremely Wicked, Shockingly Evil and Vile. Il semblerait donc que les tueurs en série continuent d’exercer la fascination du public, et d’entretenir les passions les plus folles.

Avec son documentaire en quatre parties, Joe Berlinger retrace le parcours de Ted Bundy, depuis son enfance apparemment sans histoire jusqu’à son exécution en Floride, événement surmédiatisé ayant attiré des foules de citoyens venus assister et célébrer la mise à mort du monstre.

Le documentaire entremêle plusieurs témoignages avec des images d’archive afin de nous fournir divers éléments de contexte, et propose une entrée en matière qui établit une corrélation entre le climat social et politique des États-Unis à l’aube des années 70, parallèlement à la genèse de Bundy, qui deviendra un criminel comme les autorités n’en avaient alors jamais vu.

La série est intéressante, dans le sens où elle tente de montrer l’émergence d’un nouveau genre de criminalité, dans un climat encore relativement apaisé, afin de mettre en exergue l’émoi des citoyens de toute une nation, tout en soulignant par ailleurs le manque de moyens dont disposaient les autorités de l’époque pour cerner leur suspect, dans ces affaires de meurtres qui ont progressivement terrorisé le pays.

En somme, Conversations with a Killer: The Ted Bundy Tapes peut évoquer, sur bien des aspects, la fascinante création de Fincher, Mindhunter, en ce que ces deux séries décrivent les prémices et les balbutiements d’une science désormais incontournable, à savoir le profilage. Mais ce docu-série nous permet également de découvrir (ou de redécouvrir) la personnalité intrigante et pour le moins étrange de Ted Bundy, et de comprendre les raisons qui font de lui, encore aujourd’hui, le mythe qu’il est devenu.

En dépit d’un démarrage un peu lent, qui prend le temps de contextualiser son récit, l’épisode pilote gagne en intensité vers la fin, et promet de nous tenir en haleine grâce à son dispositif narratif efficace qui parvient à entretenir le suspens et susciter un malaise grandissant chez le spectateur.

Marushka Odabackian

3.5

Project Blue Book – Ça vole pas haut dans l’aviation

Quand on regarde une chaîne qui s’appelle “History”, on peut s’attendre à tout : un reportage sur le marbre dans les bordels de la Rome Antique, l’influence des formes féminines dans la peinture de la Renaissance ou même un top 10 des chats les plus mignons de Cléopâtre. Alors quand on sait qu’une série qui se prénomme Project Blue Book débarque sur ce canal, on pourrait s’attendre à une analyse freudienne des rêves prémonitoires (et érotiques?) de Gutemberg avec des Schtroumpfs.

Que nenni. Project Blue Book se passe en pleine Guerre Froide, où le professeur J. Allen Hynek est recruté par l’armée de l’air américaine afin d’enquêter sur des affaires non-résolues. Et de prime abord, c’est vrai que lier milieu scientifique et militaire, c’est un peu comme remplacer du Ricard par de l’huile de tournesol dans le verre habituel de Robert : il risque d’y avoir quelques déboires.

Et c’est ce qui se passe. À défaut d’un verre d’huile coupé à l’eau, ce duo passe très bien à l’écran. Bien que caricatural, le Capitain Michael Quinn (Michael Malarkey) ne cherche pas midi à quatorze heures et remet vite les pendules à l’heure quand le Dr. Allen Hynek (Aidan Gillen) lui propose ses théories les plus farfelues. Quand l’un voit treillis, l’autre pense OVNI, et la pugnacité et l’expertise scientifique de l’autre va à l’encontre de l’obéissance et la droiture de l’un, offrant un duo aux antipodes qui doit néanmoins travailler ensemble, contre leur gré.

Mais que serait une série en période de Guerre Froide sans les sujets qui ont marqué cette époque. La guéguerre contre les communistes est bien évidemment présente, les jolies voitures rondes similaires au fessier de Beyoncé le sont aussi, les thématiques d’émancipation de la femme encore plus, à travers le personnage de Mimi Hynek qui découvre sa féminité grâce à Mimi, une rencontre impromptue lors d’une session shopping. Et qui se révélera être pas si impromptue finalement …

Bien que l’enquête ne soit bouclée aussi rapidement qu’une procédure judiciaire contre Sarkozy, elle n’est en fait que les prémisses d’un mystère bien plus grandissant, sous couvert de chiffres et de chansons en ode à la Lune. Et on se laisse volontiers embarquer par ce voyage ambiance X-Files pour les prochains épisodes.

Polis Massa

4

I Am The Night – « The Nice Guys » façon film noir mais sans le mordant

Avec son générique tout en ombres et lumières contrastées, I Am The Night promet une série emprunte d’une esthétique rétro, une série façon « film noir » avec peut être une enquête un peu loufoque et mystérieuse empruntant aux années 70.

La jeune Fauna Hodel, abandonnée à la naissance par sa mère, part sur les traces de son passé qui l’attire dans des histoires qui la dépassent. Bien que plaisant à regarder et ayant de bons éléments, le premier épisode de la série de Patty Jenkins (Monster, Wonder Woman) ne transcende pas. Et c’est notamment dû au personnage de Fauna, qui manque de profondeur. Si son personnage pourrait s’enrichir par la suite, il ne percute pas au premier coup d’œil comme le fait celui de Chris Pine, un journaliste excentrique, qu’on imagine traumatisé par une sombre affaire. Il est alors difficile de s’investir réellement dans la quête de la jeune femme puisqu’on peine à s’identifier à elle.

Mais tout ne repose pas sur l’écriture de ce personnage, la série passe aussi à côté de son introduction, allant très vite aux révélations sans nous donner le temps de nous adapter aux personnages et à leur situation initiale. La série pourrait cependant nous réserver de bonnes choses, mais il est tout aussi possible qu’elle reste en demie-teinte. On attend les éléments de surprise qui bousculeraient cette intrigue un peu plate, que Chris Pine sait néanmoins rendre sympathique.

Perrine Mallard

3

Sorry To Bother You, le brûlot politique et loufoque de Boots Riley

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Si les œuvres politiquement engagées ne manquent pas dans le paysage cinématographique, peu peuvent se targuer d’avoir l’originalité de Sorry to Bother You. Pour son premier film, le rappeur Boots Riley délivre une critique tout aussi acide que délirante du système capitaliste américain dans un univers regorgeant d’idées quitte à se télescoper.

Frontman du groupe de hip-hop The Coup, Boots Riley a, depuis ses débuts dans l’industrie musicale, fait preuve d’un attrait conséquent pour la politique. Riley ayant même au cours de sa vie côtoyé des groupes plutôt radicaux, dont certains affiliés aux Black Panther. Au travers des paroles de ses morceaux, le rappeur n’hésite pas à taper sur le capitalisme, le système politique américain ou encore les violences policières. Toutes ces prises politiques ont permis, ainsi que la personnalité de Riley, de faire de The Coup un groupe majeur au cours des années 90/2000. Depuis toujours attiré par le cinéma, le musicien y voit alors un nouveau moyen d’exprimer ses idées, et c’est ainsi que naît, en 2018, Sorry to Bother You, dont le titre renvoie au dernier album en date de The Coup. Le film est alors présenté au festival de Sundance, où il fait son petit effet, et reçoit un accueil plus que positif. Il débarque donc près d’un an plus tard sur les écrans français, après avoir fait sa première en clôture du PIFFF.

Difficile à résumer sans en dévoiler les innombrables surprises, Sorry to Bother You offre à Lakeith Stanfield, son premier grand rôle au cinéma. Le film met en scène, Cassius Brown, un télémarketeur qui grâce à une technique secrète, va très vite monter dans la hiérarchie. Ce qui fonctionne de manière immédiate, c’est évidemment la présence que dégage Lakeith Stanfield. À la manière d’un Andrew Garfield dans Under the silver lake, le personnage de Cassius Brown trimbale sa tronche hallucinée dans cet univers aux allures dystopiques. Un aspect science-fictionnel qui ne semble au final pas si éloigné de la réalité car il dépeint des États-Unis ultra-capitalistes. En témoigne, la société fictive WorryFree permettant aux populations de précaires d’obtenir non pas uniquement un travail, mais également un toit aux aspects de dortoirs. Une façon de se procurer une main d’œuvre peu chère en leur fournissant un hébergement pour toute la famille.

En passant au médium cinématographique, Boots Riley ne semble donc pas avoir perdu sa verve politique. Avec Sorry to Bother You, il délivre une critique acide et complètement loufoque du système politique de son pays. Cela se manifeste évidemment au travers de cette exagération du capitalisme et des méthodes crapuleuses et horrifiques mises en places par la société WorryFree, mais également dans sa représentation du racisme ordinaire qui inonde le pays. Dans cette mesure, Boots Riley fait preuve d’une véritable originalité, jouant de manière très intelligente avec l’absurde. L’exemple le plus frappant est bien entendu cette « voix de blanc » qui permet à Cassius de gravir les échelons. Un aspect sociétal tourné en ridicule grâce à la voix si particulière de David Cross aux allures cartoonesques. Dans une certaine perspective, Sorry to Bother You fait parfois penser à Idiocracy. Boots Riley prenant soin de donner une substance à son monde dystopique, même dans les plus petits détails comme les émissions de télé. Bien que le film soit à peine plus subtil, Boots Riley s’amuse comme un petit fou de cette image de la société américaine.

Faisant feu de tous les côtés, Boots Riley mise alors sur une réalisation, elle aussi fourmillant d’idées. À ce niveau, le rappeur américain semble puiser dans de nombreuses influences, Spike Jonze et Michel Gondry en tête auxquels il emprunte les délires créatifs faits à base de trois bouts de cartons. Ces tics de mise en scène peuplent les moindres recoins du long-métrage que cela soit dans les ingénieuses séquences de télémarketing ou dans la transformation du mobilier de l’appartement de Cassius. Boots Riley poussera l’hommage à son paroxysme grâce à un petit court-métrage promotionnel montré par le PDG de WorryFree fait à base de personnages en pâte à modeler réalisé par un certain Michel Dongry. Les idées fusent, quitte à parfois entraîner un trop plein à la limite de l’indigeste. C’est à ce moment qu’on peut soulever le gros point noir de Sorry to Bother You. Derrière l’excitation de ce premier long-métrage, Boots Riley peine à donner une véritable ligne directrice à son film. Enseveli sous cet amas de concepts, l’humour se télescope à plusieurs reprises, perdant de son impact et rendant le tout un poil longuet. On ne pourra cependant pas reprocher Riley d’aller jusqu’au bout de son délire.

Reste que Sorry to Bother You est un véritable OVNI dans le circuit indé américain. Une œuvre combinant avec malice satire sociale et délire absurde à la bande-son groovy dans lequel Boots Riley se lâche complètement. Suivant les pas de leur metteur en scène, le casting semble partager la même euphorie. Si Lakeith Stanfield nous conforte dans tout le bien qu’on peut penser de lui depuis sa première apparition dans Atlanta (série dont le ton et le message politique se rapprochent de Sorry to Bother You), Armie Hammer est tout aussi exquis en PDG démoniaque, tandis que Tessa Thompson irradie de son charme exubérant. Marchant dans les pas de Donald Glover et de sa série citée précédemment, Boots Riley semble bien parti pour faire trembler le monde du 7ème art à grand coup de brûlot politique.

Sorry to Bother You – Bande Annonce

Sorry to Bother You – Fiche Technique

Réalisation : Boots Riley
Scénario : Boots Riley
Interprétation : Lakeith Stanfield, Tessa Thompson, Armie Hammer, Steven Yeun, Jermaine Fowler
Musique : The Coup, Merrill Garbus, Nate Brenner
Montage : Terel Gibson
Producteurs : Jonathan Duffy, Nina Yang Bongiovi, Forest Whitaker, Kelly Williams, Charles D. King, George Rush
Sociétés de production : Significant Production, Cinereach, MACRO,MNM Creative, The Space Program
Sociétés de distribution : Universal Pictures International France
Genre : Comédie, Fantastique, Science-Fiction
Durée : 111 minutes
Dates de sortie : 30 janvier 2019

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3