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Un grand Voyage vers la nuit : la brillante leçon de cinéma du jeune Chinois Bi Gan

Avec sa propre grammaire, et une inventivité folle, Bi Gan éblouit le spectateur dans sa maîtrise totale de l’art cinématographique en déroulant son histoire qui mêle le rêve et la réalité, la mémoire et le présent. Un grand Voyage vers la nuit : vertigineux.

Synopsis : Luo Hongwu revient à Kaili, sa ville natale, après s’être enfui pendant plusieurs années. Il se met à la recherche de la femme qu’il a aimée et jamais effacée de sa mémoire. Elle disait s’appeler Wan Qiwen…

Un baiser, sinon rien

Aussi enthousiaste que soit l’auteur de ces lignes envers ces grands cinéastes que sont Jia Zhangkhe et Wang Bing, deux de ses réalisateurs chinois favoris du moment et du Mainland, ceux qu’on appelle « la sixième génération », l’arrivée de Bi Gan dans le paysage ne peut que la ravir. Le cinéma-vérité de ces réalisateurs, sous forme de fiction ou de documentaire, ne permet pas trop le lyrisme, tant la réalité qu’il décrit est âpre. C’est pourquoi, en dehors de ses qualités intrinsèques impressionnantes, Un grand Voyage vers la nuit, un film éminemment inventif, est une excellente nouvelle.

Présenté au dernier Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, le film est un OVNI de 2h18 qui accroche le regard du spectateur du début jusqu’à sa sublime fin. Suite au décès de son père, le jeune Luo Hongwu (Huang Jie, qui n’est pas sans rappeler Tony Leung dans Chungking Express de Wong Kar-wai ) retourne dans sa ville natale de Kaili et se met à la poursuite d’une femme aimée, Wan Qiwen (Tang Wei)…, à l’identité mystérieuse. Dans le train qui le transporte une femme se matérialise, et dit s’appeler Wan Qiwen Dit comme ceci, Un grand Voyage vers la nuit ressemble à n’importe quel noir avec son détective taciturne. Et pourtant dès la première scène, on est face à une expérience sensorielle hypnotique et singulière, suivie pendant toute la première partie du film  d’une succession d’images d’une inventivité folle et d’une beauté ahurissante. Bi Gan utilise tous les moyens (reflets, miroirs, textures telle que la pluie, et surtout une gestion impeccable de la lumière avec profusion de sources lumineuses différentes : néon, soleil, tungstène, etc.), pour faire de chacun de ses plans une véritable œuvre d’art. L’atmosphère qui s’en dégage est celle d’une rêverie, celle que Bi Gan voulait en effet traduire. Le film mêle d’une manière fragmentaire très soignée, la réalité et le rêve, des bribes du passé de Luo Hongwu, de sa relation romantique avec sa maîtresse Wan Qiwan, de l’assassinat de son ami « Wildcat », dans un maelström étourdissant d’informations dont on n’arrive pas toujours à extraire l’imaginaire du réel, sans que cela ne pose un vrai problème au spectateur subjugué. Au bout de presque quatre-vingt minutes de ce premier voyage onirique et énigmatique, l’enquête et la quête semblent arriver à un point mort, Luo Hongwu lui-même de guerre lasse s’engouffre dans un cinéma, enfile des lunettes 3D, dans le même temps enjoignant le spectateur à faire de même, comme la consigne du réalisateur le précisait au début du métrage. Luo Hongwu traverse l’écran pour une deuxième aventure tout aussi folle, et arrive en effet vers la nuit d’un univers qui oscille entre les entrailles de la Terre et le décor d’un jeu vidéo. Il y rencontre d’autres personnages, des souvenirs encore plus anciens, la version juvénile de son ami Wildcat qu’il bat au ping-pong, une version différente également de Wan Qiwen avec qui il joue au billard, toutes sortes de défi qui lui permettent finalement de continuer sa quête de la personne aimée en scooter, en tyrolienne ou même en volant dans les airs. On aura compris que l’univers de Bi Gan est fantasque, lyrique, depuis son cheval ailé jusqu’à ces rencontres fantomatiques qu’il fait au détour de sa déambulation filmée dans un incroyable plan-séquence de près d’une heure, d’une dynamique qu’on a rarement vue dans de telles circonstances. Ce n’est pas la caméra qui suit les personnages, ce sont les personnages qui s’arrangent pour retrouver la caméra, souvent par surprise, laissant le spectateur pantois devant tant de prouesse.

Mais la prouesse ultime de Bi Gan finalement n’est pas seulement cette débauche de savoir-faire technique. Bien que très fragmentaire dans sa première partie, et guère plus linéaire dans le plan-séquence, son récit parvient à étreindre et émouvoir, la quête impossible de l’amour absolu tisse la trame de ce travail exigeant sur la mémoire, les rêves, le cinéma. Le mystère qui s’épaissit dans son film intrigue au lieu de rebuter. Et plutôt qu’agacer, les références ouvertes à ses cinéastes de chevet (Hou Hsiao-hsien ou Wong Kar-wai) ne font que rajouter de l’intérêt pour son film et jamais n’étouffent Un grand voyage vers la nuit de leur présence.

Aucun cinéaste chinois n’a encore travaillé comme Bi Gan, peut-être même aucun cinéaste du tout, et sa capacité à se nourrir de tout ce qu’il voit, de Bob l’Eponge à Vertigo, nous promet encore de nombreuses heures de cinéma aussi vertigineux, d’expérience aussi totale que celle que nous venons de vivre, un film d’une extraordinaire richesse qui se termine somptueusement par l’éphémère d’un feu de Bengale et la survivance éternelle d’un premier baiser.

Un grand Voyage vers la nuit – Bande annonce

Un grand Voyage vers la nuit – Fiche technique

Titre original : Di qiu zui hou de ye wan
Réalisateur : Bi Gan
Scénario : Bi Gan
Interprétation : Tang Wei (Wan Qiwen), Huang Jue (Luo Hongwu), Sylvia Chang (La mère de Wildcat – La femme rousse), Lee Hong-Chi (Wildcat), Zeng Meihuizi (Pager), Yongzhong Chen (Zuo Hongyuan), Feiyang Luo (Wildcat enfant), Tuan Chun-Hao (L’ex mari de WAN Qiwen), BI Yanmin (Prisonnière)
Photographie : David Chizallet, Jingsong Dong, Hung-i Yao
Montage : Yanan Qin
Musique : Chih-Yuan Hsu, Giong Lim
Producteurs : Shan Zuolong, Han Han, Xiaoming Huang, Coproducteur : Charles Gillibert
Maisons de production : CG Cinéma, Huace Pictures, Dangmai Films, Zhejiang Huace Film & TV
Distribution (France) : Bac Films
Récompenses : Meilleure photo, meilleure musique, meilleur FX au Festival Golden Horse de Taïwan -2018
Budget : 100 000 000 CNY
Durée : 138 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 30 Janvier 2019

Chine, France – 2018

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5

High Society de Byeon Hyeok : Sexe, tableaux et vidéo

Avec le torride High Society, Byeon Hyeok peint le tableau d’un milieu en trompe-l’œil. Manigances, convoitises et coups-bas sont au rendez-vous d’un thriller politique aux accents de tragédie classique.

Tae-Joon et sa femme Soo-Yeon sont de brillants représentants de la classe supérieure. Lui est professeur d’économie à l’Université de Séoul, elle est conservatrice à l’Alt Space, une galerie d’art contemporain très en vue. Sportif et entretenu, ce couple de quadras qui suscitent l’admiration de tous pourrait se contenter du bonheur qui semble faire son quotidien. Mais à la charnière d’une vie professionnelle et conjugale qui patine, tous deux, chacun dans leur domaine, vont nourrir de nouvelles ambitions. Tae-Joon, se lance le défi d’entrer en politique afin de réaliser une utopie qui lui tient à cœur, celle d’une banque citoyenne à grande échelle. Il se laisse séduire par la proposition du parti conservateur, prêt à l’aider dans son projet à la condition qu’il endosse le rôle de candidat à la députation. Soo-Yeon de son côté, entend bien briguer le poste bientôt vacant de directrice du musée dont elle a déjà la responsabilité artistique. Elle doit pour cela obtenir les faveurs de l’actuelle directrice et de son puissant mari.

Une tragédie shakespearienne

Après un départ irrésistible, les astres semblant parfaitement alignés, la trajectoire du couple « parfait » s’avère plus chaotique que prévue. Le politicien néophyte est confronté à l’envers (l’enfer) du décor : politiciens véreux et mafieux opportunistes. Soo-Yeon quant à elle enchaine les déconvenues.  Lors d’une escapade parisienne avec un artiste convoité devenu son amant, elle baisse la garde et se met en danger. L’adversité ne tarde pas à lui en faire payer le prix fort. Dès lors, manigances et jeux de dupes, défiances professionnelles ou déviances charnelles ponctuent un scénario shakespearien où tous les coups sont permis. Il y a quelque chose de pourri dans ce royaume de Corée du Sud semble nous dire Byeon Hyeok qui réussit parfaitement à transposer dans l’univers lisse des milieux d’affaire, les manigances de cour et bouffonneries de derrière le rideau chères au dramaturge britannique. Jouant sur la transparence – de façade – des décors et sur le ballet des personnages, tour à tour alliés ou ennemis, le réalisateur met en scène la farce du pouvoir. A l’image de ce personnage aussi fantasque qu’inquiétant, sorte de gourou de l’art contemporain et parrain mafieux, qui transforme ses ébats érotiques ou ses expéditions punitives en performances artistiques.

Une parabole moderne

Le film s’apprécie aussi comme un thriller, avec ses retournements de situations et ses moments de suspense. La tension sexuelle y est permanente et précède bien souvent les pulsions de mort. Mais High Society interroge également sur les peurs et fantasmes de la société coréenne. Au travers des relations de pouvoirs empreintes de quasi féodalité et, plus subtilement, sur l’importance de l’image que l’on renvoie aux autres. Il y a dans le drame de Tae-Joon et de sa femme, la parabole d’Icare doublée de celle de Narcisse. Après avoir joui de la célébrité, des lumières et des plaisirs extraconjugaux, les voilà punis pour s’être trop exposés. Le déshonneur et la honte prennent alors la forme cauchemardesque d’une petite clé noire, susceptible à elle seule de refermer toutes les portes entrouvertes. Et la chute d’en être que plus rude. Bienvenue dans la High Society.

Bande annonce : High Society

Synopsis : Un professeur d’économie qui ambitionne de se lancer en politique et sa femme conservatrice de galerie d’art sont prêts à tout pour faire partie de la haute société.

Fiche technique : High Society

Réalisateur : Byeon Hyeok (The Scarlet Letter, Five Senses of Eros)
Casting : Park Hae-Il (The Fortress), Soo-Ae (Sunny), Yoon Je-Moon (Okja), Ra Mi-Ran, Lee Jin-Wook, Kim Gyu-Sun, Han Joo-Young, Park Sung-Hoon, Kim Seung-Hoon, Kim Kang-Woo.
Première sortie : 29 août 2018 (Corée du Sud)
Distribué par : Lotte Cultureworks

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3.5

Les Fauves de Vincent Mariette, un désir inachevé

Quittant le burlesque et le cartoonesque « wes andersonien » de son premier film Tristesse Club, Vincent Mariette tente cette fois ci de s’infiltrer dans les méandres du fantastique et du mythe cinématographique. Les Fauves est un beau film, une intrusion du cinéma français dans les affres du fantastique, même si l’exercice de style s’avère parfois trop scolaire. Un peu inachevé, gentillet, juvénile, mais qui démontre de belles idées.

L’été, dans un camping balnéaire, les effluves amoureuses vont vite, les désirs sont fugaces. Un soir, un jeune homme est porté disparu après avoir passé une partie de la nuit avec la jeune Laura. Mais autour de cet environnement saisonnier surgit une légende urbaine : l’existence d’une panthère, qui rôde et s’attaque à ceux qui entreraient un peu trop profondément dans la forêt voisine, imaginée comme une jungle parsemée d’embûches. A partir de ce postulat, Vincent Mariette dissémine ses ingrédients avec plus ou moins de réussite, et fait de Les fauves une œuvre hybride allant du fantastique à la romance brumeuse entre une jeune femme nébuleuse et un écrivain solitaire et « dangereux » à la recherche de cette fameuse panthère.

Cependant, le film manque clairement de venin pour réellement faire frémir : les intentions sont visibles mais épousent trop facilement les versants du genre pour créer un réel mystère. Le métrage manque de cœur, de croyance au projet fantastique et souffre d’émotions un peu trop contenues. C’est notamment l’écriture qui est clairement le point faible du film, un peu trop théorique et trop peu charnelle : entre une policière incarnée par  une Camille Cottin aux dialogues surannés, un Laurent Lafitte à l’étrangeté surfaite, il est difficile par moments de sentir le doux parfum d’enivrement nous aspirer, tant le mystère se veut grossier dans ses ressorts et pudique dans l’éclosion des sens.

Il y a une véritable distance, un fossé même, entre l’écriture et l’atmosphère. Cette dernière, pourtant, permet au long métrage de sortir la tête de l’eau et de nous faire ressentir la douce odeur de la tentation. Les fauves aurait pu être un film plus évocateur mais fonctionne par à coups, grâce à quelques étincelles, des évaporations du fantastique. Les fauves, avant de jouer sur les genres et leurs codes, est une possibilité pour le cinéaste de filmer avec une certaine grâce une Lily Rose Depp magnétique qui rentre parfaitement dans le cadre mystique du film. D’ailleurs l’actrice devient le symbole même du film, à la fois dans ses qualités mais aussi dans ses défauts: un film qui donne des coups de griffes sans laisser de cicatrices.

Une diction parfois robotisée, une posture un peu forcée, un jeu d’actrice encore perfectible mais une présence qui capte rapidement l’écran, et qui fait tout le sel de cette œuvre sur le doux parfum des premiers amours durant l’été. La tentation, le mystère, l’insouciance de l’innocence, le trouble des sentiments et l’insécurité de la première fois. Thématiques qu’arrive à capter Vincent Mariette avec sa mise en scène quelque peu aérienne, sensorielle et où l’étrangeté ambiante et adolescente n’est pas sans rappeler le dernier film de Sébastien Marnier, L’heure de la sortie.

Bande annonce – Les fauves

Synopsis: C’est l’été, dans un camping en Dordogne, des jeunes gens disparaissent. Les rumeurs les plus folles circulent, on parle d’une panthère qui rôde… Un sentiment de danger permanent au cœur duquel s’épanouit Laura, 17 ans. La rencontre avec Paul, un écrivain aussi attirant qu’inquiétant, la bouleverse. Une relation ambiguë se noue. Jusqu’à ce qu’un prétendant de Laura disparaisse à son tour et qu’une étrange policière entre dans la danse…

Fiche Technique – Les fauves

Réalisation : Vincent Mariette
Scénario : Vincent Mariette
Casting : Lily Rose Depp, Laurent Lafitte
Photographie : George Lechaptois
Décors : Pascal Le Guellec
Montage : Mathilde Van de Moortel
Sociétés de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 1h23 minutes
Genre : Polar
Dates de sortie : 23  janvier 2019 (FR)

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3

La Mule de Clint Eastwood, l’adieu du super héros

Gran Torino avait des allures de passage de flambeau à la nouvelle génération, cosmopolite et méritante, mais La Mule de Clint Eastwood, lui, s’inscrit comme une sorte d’adieu, un road movie funéraire, une oeuvre qui ne cesse de se questionner sur les choix de son personnage – de son acteur en somme – qui s’avère imbibé par les regrets et les remords sur les choix qu’il a pus faire dans sa vie.

Il est presque impossible de ne pas penser à Gran Torino lorsque l’on regarde  La Mule. Après 10 ans d’absence devant sa caméra, Clint Eastwood revient avec sa silhouette voutée, une peau presque décharnée, l’oeil nerveux et une voix cabossée. C’est l’histoire d’un homme qui a tout sacrifié pour des fleurs, des hémérocalles, pour devenir quelqu’un mais qui a délaissé sa vie de famille, oublié sa fille. Au bord de la faillite, ruiné et seul, il va devenir une mule pour des cartels de drogue. Pourtant, la seule chose qu’il est impossible d’acheter, c’est le temps et il aura beau parcourir le Texas, gagner de l’argent par le biais de la drogue, offrir des banquets à sa petite fille ou faire réouvrir des commerces de quartier, les cicatrices resteront les mêmes.

Après des années de disette, où l’on voit le cinéaste bricoler des films bancals, voire paresseux dans leur mise en abime du patriotisme, que cela soit American Sniper ou J.Edgar, Clint Eastwood revient sur le devant de la scène, à la fois devant et derrière la caméra. Cependant, la lueur des beaux jours et des grands films est encore loin. On pourrait reprocher bien des choses à ce long métrage. Premièrement, son intrigue policière, vaguement palpitante et écrite sous le coude, et qui sert de simple subterfuge pour Clint Eastwood à mettre en lumière son successeur et son « fils spirituel »: Bradley Cooper. Et puis, à l’image de Gran Torino, La Mule voit en la figure patriotique de son personnage, un homme rugueux, en déconnection avec son époque.

Certes, les deux films se rejoignent avec cet humour corrosif, sous le regard malicieux de Clint, mais cette fois ci, les traits sont aussi fins qu’un tweet de Donald Trump, dont la vision essorée de l’Amérique trouble. Le film en devient non pas ambigu, mais plus flou que cela, où le jeu de l’autodérision se parodie et devient un peu rance. Sa morale sur l’Homme qui reste sur son téléphone et qui oublie de profiter de la vie, Internet qui ne permet pas aux Hommes d’être de vrais hommes pouvant s’occuper de leur famille sur le bas côté de la route, son petit tacle sur la terminologie raciste vis à vis des noirs, son regard interloqué et vieillot sur le lesbianisme puis son imagerie cinématographique poussiéreuse des mexicains.

La Mule, dans son écriture, à notre époque, devient presque une anomalie avec une liberté de tons qui fait autant rire que grincer. Là où Hollywood s’acharne à faire marcher l’usine à Oscars avec des oeuvres bienveillantes et fédératrices, Clint Eastwood se met en marge comme il l’a tout le temps fait et se contrefout totalement de prendre le pas de la culpabilité américaine. Culpabilité hollywoodienne, qui derrière ses messages de liberté et d’ouverture, n’a de cesse de vouloir se laver les mains de ses péchés de manière plus ou moins hypocrite. Pourtant, dans le film, la culpabilité existe, mais s’avère plus intime et inéluctable, tout comme The House that Jack Built de Lars Von Trier : deux films qui voient deux monstres du cinéma contemporain, balancer leur flegme ténébreux et leur pensée sombre mais qui se savent d’emblée coupable soit pour la prison soit pour l’enfer.

Le personnage, lui même, se définira comme « coupable », coupable d’avoir cru qu’être quelqu’un était le sommet d’une vie. Coupable d’avoir été ricaneur avec les amis et distancier avec la famille. Coupable d’avoir été un père médiocre, et un mauvais mari. La Mule, c’est un peu, à l’image de Logan de James Mangold, un film de super héros, qui fait tomber la cape et les armes à feux, où les regrets ne peuvent se racheter mais au contraire deviennent dégénératifs. Un road movie, dans une bagnole qui a plus le symbole d’un corbillard qu’autre chose, qui sillonne une Amérique qui fluctue, et qui entrevoit des anciennes silhouettes scintillantes aux muscles saillants changer en des corps grelotants, vieillissants et mortifères. Leur seul pouvoir, c’est d’avoir le recul nécessaire pour admettre leurs erreurs et savoir, un jour dire stop, se mettre sur le côté et sortir du champ. C’est en cela que le film tire toute sa sève et sa beauté, une oeuvre bancale et qui se sait parfois en marge, mais scintille par sa tristesse et sa mélancolie sur le temps qui passe. 

Bande annonce – La Mule

Synopsis: À plus de 80 ans, Earl Stone est aux abois. Il est non seulement fauché et seul, mais son entreprise risque d’être saisie. Il accepte alors un boulot qui – en apparence – ne lui demande que de faire le chauffeur. Sauf que, sans le savoir, il s’est engagé à être passeur de drogue pour un cartel mexicain.
Extrêmement performant, il transporte des cargaisons de plus en plus importantes. Ce qui pousse les chefs du cartel, toujours méfiants, à lui imposer un « supérieur » chargé de le surveiller. Mais ils ne sont pas les seuls à s’intéresser à lui : l’agent de la DEA Colin Bates est plus qu’intrigué par cette nouvelle « mule ».
Entre la police, les hommes de main du cartel et les fantômes du passé menaçant de le rattraper, Earl est désormais lancé dans une vertigineuse course contre la montre…

Fiche technique – La Mule

Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Nick Schenk
Musique : Arturo Sandoval
Photographie : Yves Bélanger
Décors : Ronald R. Reiss
Montage : Joel Cox
Sociétés de distribution : Warner Bros. France
Durée : 1h56 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 23  janvier 2019 (FR)

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3.5

Ulysse & Mona, le nouvel OVNI de Sebastien Betbeder

Figure hors-norme dans le cinéma français moderne, Sébastien Betbeder signe un sixième long-métrage, qui s’inscrit dans la droite lignée de ses précédents OVNI. Et la présence d’Eric Cantonna en modèle pour une jeune artiste prometteuse suffit à elle seule à comprendre à quel point l’imaginaire foisonnant de cet auteur s’amuse à brouiller les pistes pour mieux nous ramener vers un état de sérénité particulièrement agréable.

Deux ans après lui avoir confié un rôle de romancier en panne d’inspiration dans Marie et les Naufragés, Sébastien Betbeder fait à nouveau appel à Eric Cantonna pour incarner un peintre qui s’est coupé du monde. C’est à croire que la silhouette imposante de cet ancien footballeur s’apparente, dans l’imaginaire farfelu de Betbeder, à un artiste désenchanté. Après tout, ses cinq précédents films nous ont appris à ne pas nous fier aux apparences. Et ce sixième film part précisément dans cette même direction, faite de sensibilité poétique elle-même alimentée par un délicat mélange d’humour décalé et de mélancolie. En l’occurrence, son récit, toujours aussi léger sur le papier, prend pour point de départ la fascination d’une jeune étudiante en arts, Mona (incarnée par Manal Issa, vue dans Peur de Rien et Nocturama) pour cet ancien créateur, depuis transformé en vieux grincheux solitaire, carapaté dans son château au fin-fond de la forêt.

Le caractère vaporeux de cette rencontre, et du lien qui va se tisser entre ces deux personnages pour se poursuivre à travers une série de situations surréalistes, nous mène automatiquement à nous interroger sur sa dimension métaphorique. Ulysse est-il la somme des frayeurs internes de Mona, qui l’empêchent de s’affirmer elle-même comme artiste, mais aussi comme femme, et dont elle va devoir se débarrasser ? Est-ce Mona qui incarne le goût à la vie qu’Ulysse a perdu et qu’il doit retrouver pour se reconstruire ? Ne comptez toutefois pas sur l’univers lunaire de Sebastien Betbeder pour nous éclairer sur toutes les questions existentielles qu’il pose. Là où son imaginaire truculent assure en revanche de faire de son buddy-movie baroque un feel-good movie universel, c’est en particulier dans le traitement qu’il y fait de la délicate question de la famille.

Si le jeu assez inexpressif des deux acteurs principaux, pourtant radicalement opposés, rend visible leur complémentarité, c’est surtout les rencontres qui vont agrémenter leur relation. Et parmi ces personnages insolites, dont Betbeder a le secret, les plus bouleversants d’entre eux sont les membres de la famille d’Ulysse. Sa femme et son fils qu’il a abandonnés quelques années tôt, mais aussi, d’une certaine façon, le jeune Arthur et même Mona elle-même puisque c’est lorsqu’Ulysse va, à la toute fin, donner autant d’importance à ces deux personnages qu’à sa propre famille, que le film va rendre leurs interactions tendrement attendrissantes. L’émotion que le réalisateur transmet au public passe essentiellement par ses choix musicaux, grâce au compositeur Minizza (avec qui il a déjà collaboré sur Le Voyage au Groenland) et au groupe Institut qui anime l’une des scènes les plus mémorables du film. Cette ambiance musicale, en plus d’appuyer le réchauffement des échanges, alimente la part d’onirisme de cette improbable aventure et nous aide à y plonger avec plaisir.

Ulysse et Mona : Bande-Annonce

Ulysse et Mona : Fiche technique

Réalisation et scénario : Sébastien BETBEDER
Interprétation : Manal ISSA, Éric  CANTONA, Mathis  ROMANI, Quentin DOLMAIRE, Marie  VIALLE, Joël CANTONA, Jean Luc VINCENT, Nicolas AVINÉE,  Jonathan  CAPDEVIELLE,  Jean Charles  CLICHET, Sofian KHAMMES, Jonathan COUZINIÉ, Micha LESCOT
Musique : Minizza
Montage : Céline CANARD
Producteur : Frédéric DUBREUIL
Sociétés de production : Envie de Tempête Productions
Sociétés de distribution : Sophie Dulac
Genre : Tragicomédie
Durée : 82 minutes
Dates de sortie : 30 janvier 2019

France – 2018

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3.5

26ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer : la sélection

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On ne change pas les bonnes habitudes et le Mag du Ciné va une nouvelle fois poser ses valises dans la belle station de Gérardmer à l’occasion du Festival International du Film Fantastique. Se déroulant du 30 janvier au 3 février, le festival va à nouveau faire la part belle à la découverte de cinéma de genre de tous horizons. Alors avant de se les geler dans les Vosges et de se goinfrer de peloche, faisons un petit point sur l’alléchant programme qui nous attend.

Après avoir fêté en grande pompe son quart de siècle l’an dernier, le Fantastic Arts pour les intimes nous offre pas moins de 42 longs-métrages et 5 courts-métrages pour cette 26ème édition. L’occasion de retrouver les catégories habituelles plus quelques surprises. Comme d’habitude, 10 films vont se battre pour remporter le Grand Prix du festival. Grand Prix qui sera remis cette année par un jury présidé par le duo Gustave Kervern et Benoit Délépine. Le jury fera cette année la part belle au genre avec deux réalisateurs renommés à ce niveau : Fabrice du Welz et Yann Gonzalez. Un jury qui fait d’ailleurs régner la parité. On compte aux côtés des 4 réalisateurs en effet 4 femmes : Vanessa Demouy, Astrid Bergès-Frisbey, Ana Girardot et Marie Gilain. Un jury de 8 personnes qui aura donc la lourde tache de départager 10 films d’horizons différents.

Peu de grands noms cette année, mais plutôt une mise en avant de jeunes cinéastes avec pas moins de trois premiers films. Parmi ces coups d’essai, on retrouve Aniara réalisé par le duo suédois Pella Kagerman et Hugo Lilja. Un film de science-fiction où la population de la Terre se voit obliger de rejoindre Mars après avoir épuisé toutes les ressources de la planète. Un côté post-apo que l’on retrouve également dans l’autre représentant suédois de l’année, qui est également un premier film, The Unthinkable. Réalisé par le collectif Crazy Pictures, The Unthinkable fait état d’un attentat terroriste qui a bouleversé le pays. Autre débutant derrière la caméra, Justin P. Lange viendra présenter avec The Dark, une étrange histoire d’amitié entre un garçon maltraité et une morte-vivante. Comme on le sait, les zombies et autres infectés ont la cote dans la ville vosgienne. Là encore plus d’œuvres vont essayer de s’approprier les codes d’un genre à part entière. La réalisatrice suédoise Carolina Hellsgard représente l’Allemagne avec Endzeit qui lorgne du côté de The Last of Us tandis que chez les Coréens, zombies rime avec Histoire dans un film d’infectés aux allures médiévales, de quoi offrir un mélange des genres avec Rampant. La Corée qui a connu ses heures de gloires dans le festival et qui revient cette année avec 2 films. Aux côtés de Rampant, on retrouvera The Witch Part 1 : The Subversion qui laisse planer le mystère sur les particularités de sa jeune héroïne. Du côté anglophone, l’Angleterre nous offre une réunion de Noël qui risque de mal tourner avec Await Further Instructions. Outre-Atlantique, le Canadien Lifechanger suit un personnage se voyant dans l’obligation de trouver un nouveau corps pour survivre, tandis que les États-Unis auront l’honneur d’ouvrir le festival avec Escape Game d’Adam Robitel mais surtout d’offrir le film le plus subversif de la sélection avec Puppet Master : The Littlest Reich.

Parce qu’il n’y a pas que la compétition qui fera vibrer les festivaliers pendant ces 5 jours, le programme propose de nombreuses séances hors compétition. On retrouve d’ailleurs beaucoup de films ayant fait parler dans d’autres festivals comme Freaks lauréat de l’œil d’or du PIFFF 2018, Meurs, Monstres, Meurs le mystérieux thriller venu d’Argentine ou encore Mandy de Panos Cosmatos qui aura fait son effet sur la Croisette avec son Nicolas Cage possédé. La séance tous publics sera quant à elle un événement en soi car elle présentera en avant première le 3ème volet de la saga Dragons de Dreamworks. Présent dans le jury courts-métrages, Sébastien Marnier viendra présenter une séance spéciale de son dernier long-métrage, L’heure de la sortie. Deux documentaires qui raviront les amateurs de cinéma de genre seront également projetés. L’un aura pour sujet Phil Tippett, grande figure des effets spéciaux et du stop motion, tandis que l’autre, Beyond Blood fera la part belle au cinéma d’horreur made in France. Pour finir, on pourra faire un petit détour par la Tunisie avec Dachra, la Thaïlande avec Ghost House et la Russie avec Mermaid, Le lac des âmes perdues qui clôturera les festivités le dimanche 3 février. Pour les amateurs de fun et de film décomplexé, la mythique nuit décalée fait son retour avec cette année au programme des volleyeuses face à des rednecks dans Girls with balls et des rockers face à des fourmis géantes dans Dead Ant.

Comme chaque année, le Fantastic Arts aime également puiser dans le cinéma de patrimoine. Le festival rendra d’ailleurs hommage à non pas une mais deux personnalités. La première est le cinéaste américain et ami de Quentin Tarantino, Eli Roth. L’occasion d’offrir une rétrospective complète de son oeuvre de Cabin Fever à La prophétie de l’Horloge en passant par son diptyque Hostel. L’autre invité d’honneur n’est autre que l’acteur à l’impressionnante filmographie Udo Kier. Difficile ici de faire une rétro exhaustive, mais le festival nous offrira un panorama très varié allant du bis italien avec Chair pour Frankenstein au blockbuster Blade en passant par Melancholia de Von Trier ou le très perché Iron Sky. En partenariat avec l’éditeur indépendant Le chat qui fume, le festival inaugure cette année une section Rétromania, mettant à l’honneur des films de genre rares restaurés pour l’occasion. Au programme de cette nouvelle catégorie, le culte Maniac de William Lustig, mais également la Rose écorchée un film oublié du genre français des années 70 et le Renne Blanc une curiosité venue de Finlande. L’autre événement qui s’avère particulièrement alléchant est la nuit blanche consacrée à l’Ozploitation, ces films de série B complètement barjos venu d’Australie. Un nuit constitué de trois films rares Night of Fear, Long Weekend et Fair Game. Tout cela augure donc un séjour mouvementé dans la station vosgienne que Le Mag du Ciné s’efforcera de vous retranscrire de la meilleure des façons.

COMPÉTITION OFFICIELLE DE LONGS-MÉTRAGES

  • Escape Game de Adam Robitel (États-Unis, Afrique du Sud) (Film d’ouverture)
  • Aniara de Pella Kagerman et Hugo Lilja ( Suède)
  • Puppet Master : The Littlest Reich de Sonny Laguna et Tommy Wiklund (États-Unis)
  • Endzeit – Ever After de Carolina Hellsgard (Allemagne)
  • Rampant de Kim Sung-hoon (Corée du Sud)
  • Await Further Instructions de Joseph Kevorkian (Royaume-Uni)
  • Lifechanger de Justin MacConnell (Canada)
  • The Witch Part 1 :The Subversion de Park Hoon-jeong (Corée du Sud)
  • The Unthinkable de Crazy Pictures ( Suède)
  • The Dark de Justin P. Lange (Autriche)

 

HORS-COMPÉTITION

  • Meurs,Monstre, Meurs de Alejandro Fadel (Argentine, France, Chili)
  • Zoo de Antonio Steve Tublén (Danemark, Suède)
  • L’heure de la sortie de Sébastien Marnier (France)
  • Beyond Blood de Masato Kobayashi ( Japon)
  • Phil Tippett : Mad Dreams and Monsters de Gilles Penso et Alexandre Poncet (France)
  • Freaks de Adam Stein et Zack Lipovsky (États-Unis)
  • Blackwood le pensionnat de Rodrigo Cortès (Espagne, États-Unis)
  • Mermaid, Le Lac des âmes perdues de Svyatoslav Podgaevskiy (Russie) (Film de clôture)
  • Mandy de Panos Cosmatos (Belgique, États-Unis)
  • Dragons 3 : Le Monde caché de Dean Deblois (États-Unis) (Séance tous publics)
  • Ghost House de Rich Ragsdale (États-Unis, Thaïlande)
  • Dachra de Abdelhamid Bouchnak (Tunisie)

NUIT DÉCALÉE

  • Girls with balls de Olivier Afonso (France, Belgique)
  • Dead Ant de Ron Carlson (États-Unis)

NUIT OZPLOITATION

  • Long Weekend de Colin Eggleston (Australie)
  • Fair Game de Mario Andreacchio (Australie)
  • Night of Fear de Terry Bourke ( Australie)

RETROMANIA

  • Maniac de William Lustig (États-Unis)
  • La Rose écorchée de Claude Mulot (France)
  • Le Renne blanc de Erik Blomberg (Finlande)

HOMMAGE A ELI ROTH

  • Cabin Fever
  • Hostel
  • Hostel 2
  • Knock Knock
  • The Green Inferno
  • Death Wish
  • La prophétie de l’Horloge

HOMMAGE A UDO KIER

  • Chair pour Frankenstein de Paul Morrissey et Antonio Margheriti (Italie, France, Royaume-Uni)
  • Blade de Stephen Norrington (États-Unis)
  • L’ombre du vampire de E. Elias Merhige (États-Unis, Royaume-Uni, Luxembourg)
  • Love Object de Robert Parigi (États-Unis)
  • Melancholia de Lars Von Trier (Danemark, Suède, France, Allemagne)
  • Iron Sky de Timo Vuorensola (Finlande, Allemagne, Australie)

COMPÉTITION COURTS-MÉTRAGES

  • Graines de Hervé Freiburger
  • Tu cultiveras la terre de Jessica Puppo
  • Pleine Campagne de Pierre Mouchet
  • Diversion de Mathieu Mégemont
  • Atomic Ed de Nicolas Hugon

 

If Beale Street Could Talk, le second chef d’oeuvre de Barry Jenkins

Nombreux sont les aficionados de Moonlight qui attendaient Barry Jenkins au tournant après une telle réussite. Le réalisateur oscarisé continue sa percée dans le cinéma américain avec un second film où il se place une nouvelle fois porte parole d’une communauté à laquelle il appartient. If Beale Street Could Talk plonge le public dans le récit de James Baldwin et propose une merveilleuse romance sur fond d’injustice.

Nul doute que Barry Jenkins est désormais installé comme l’un des grands cinéastes actuels capable de filmer la poésie amoureuse à la perfection. Que ce soit dans son film précédent ou ici, la grâce et l’élégance avec lesquelles il insère l’alchimie de deux êtres dans son récit, est fascinante. La fusion des acteurs d’un regard amoureux à une scène plus intime reste enivrante par leur connexion mais surtout par le travail incroyable de James Laxton, déjà directeur de la photographie de Moonlight. Ce qui charme directement dans l’œuvre, c’est bel et bien les images aux couleurs pures mais chaleureuses, comme si le spectateur était également dans la bulle d’amour que les deux amoureux se construisent. Peu de dialogues existent au début, le charme passe par les regards, les gros plans où la passion traverse l’écran pour se glisser dans le cœur du spectateur. Le film aurait bien pu rester muet que le public serait resté aussi attentif à la suite, subjugué par la mise en scène qui fait tout le travail. Tout passe par les regards caméra, au début douteux, mais très vite attachants dans leurs apparitions, on rentre dans l’histoire. La caméra danse au rythme du jazz souvent présent en fond, et s’arrête de temps à autres devant les visages ébahis, émus des acteurs, dont on tente de saisir les émotions. Pour un premier long métrage, Kiki Layne reste en deçà de la performance que l’on attendait pour ce film mais les faux pas sont oubliés par l’ambiance générale terriblement séduisante et son partenaire Stephan James, dont la présence à l’écran, s’avère marquante.

La force de Si Beale Street pouvait parler, c’est son engagement politique noyé dans une belle romance. Jenkins se place en porte parole des afro-américains victimes constamment d’injustices aux États-Unis mais sans jamais faire du film, une œuvre militante ou contestataire. Le contexte, d’ailleurs non daté dans le film pour montrer son intemporalité, est la sombre toile de fond de cette histoire d’amour rayonnante. Relation mise à mal par une accusation de viol, dont on ne saura jamais l’issue véritable, et une peine de prison qui oblige leur passion à se vivre seulement à travers la vitre d’un parloir. Malgré la délicatesse avec laquelle le cinéaste dépeint leurs liens, tout n’est pas seulement doux dans le film. La dureté des abus policiers et judiciaires exposent des scènes insupportables et des dialogues douloureux, notamment lorsque Fonny retrouve son ami sortant de prison.

La lutte pour la dignité de son mari, Tish n’a pas la force de la mener seule, épuisée par sa grossesse. C’est ainsi que les seconds rôles entrent en scène et ce, dès le début du film où l’on aperçoit leur importance et surtout leur place subtilement créée par Jenkins. Regina King a d’ailleurs obtenu le Golden Globes pour son jeu, le 6 janvier dernier, et lorsque l’on voit la force avec laquelle elle joue, on ne peut que s’en réjouir et lui souhaiter le même scénario pour les Oscars en février. Des parents de Tish à ceux de Fonny, en passant par leurs sœurs, chacun a son mot à dire sur son couple et son bébé. Des répliques jouissives amusent le public au début du film pour finalement proposer un fond plus touchant avec la place accordée aux parents de Tish, et au père de Fonny, le seul à se battre pour son fils dans la famille du jeune homme. D’un voyage au Porto Rico de la mère de Tish aux plans illégaux des deux pères, frères de combat, les liens familiaux sont ici d’une telle beauté que leur présence vient ajouter au film une énième petite étincelle. Éclat sublimé par les couleurs toujours chaudes, qui prennent tout leur sens ici et enferment l’histoire et l’amour dans un cercle protégé et bienveillant, le cadre familial. L’amour, qu’il soit familial ou romantique, est toujours plus fort que tout dans le cinéma de Barry Jenkins.

Les Oscars ont bien eu tort de se priver d’un tel film pour leur cérémonie. Le réalisateur offre un peu d’amour pur et sincère avec une grande délicatesse que la musique parvient toujours à faire valser. Avec Green Book et The Hate U Give, la ségrégation contemporaine est bien contestée au cinéma en ce moment et l’on ne va pas s’en plaindre car tous réussissent, à leur manière, à contrer l’Amérique de Trump.

If Beale Street Could Talk : Bande-Annonce

If Beale Street Could Talk : Fiche technique

Réalisation : Barry Jenkins
Scénario : Barry Jenkins, d’après le roman Si Beale Street pouvait parler de James Baldwin
Interprétation : KiKi Layne, Stephan James, Regina King, Colman Domingo, Dave Franco
Musique : Nicholas Britell
Montage : Joi McMillon et Nat Sanders
Producteurs : Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Adele Romanski, Sara Murphy et Barry Jenkins
Sociétés de production : Plan B Entertainment et Pastel Productions
Sociétés de distribution : Mars Films (France)
Genre : romance, drame
Durée : 117 minutes
Dates de sortie : 30 janvier 2019

États-Unis – 2018

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4

The Hate U Give, le teen-movie politique qui percute l’Amérique raciste

The Hate U Give ne faisait pas partie des films que l’on attendait forcément en 2019 et pourtant, le long métrage de George Tillman Jr., basé sur le livre éponyme, s’avère être une belle surprise dans son traitement des violences policières et racistes aux États-Unis.

Après le très réussi What You Gonna Do When The World’s On Fire, documentaire sur les Black Panthers sorti l’an dernier, le Black Power se réveille dès ce début d’année 2019 avec 3 films d’affilée sur la communauté afro-américaine aux Etats Unis. Comme ce dialogue qui avait marqué les esprits dans Moonlight lorsque la mère apprend à son fils comment se comporter lors d’une arrestation, The Hate U Give démarre selon ce même schéma avec un père de famille qui prépare ses enfants aux injustices en leur apprenant en parallèle, dès leur plus jeune âge, les lignes du programme des Black Panthers. Des scènes fortes qui donnent la rage au ventre et l’envie de lever le poing. Comme Detroit ou d’autres films ont pu le faire avant, The Hate U Give s’empare du mouvement Black Lives Matter pour faire valoir la vie et la dignité des individus morts injustement sous les balles policières. Finis les teen-movie à l’eau de rose dont l’intrigue repose sur le couple le plus canon et populaire du lycée, les prochains films pour ados seront politiques.

T.H.U.G. L.I.F.E. : The Hate U Gave Little Infants Fucks Everybody – La haine que vous transmettez aux enfants détruit tout le monde

En prenant comme point de départ le slogan écrit par 2Pac et son engagement, le film amène délicatement et non sans douleur le public sur son terrain. Hommage au rappeur, et engagement de son auteur, The Hate U Give prouve une nouvelle fois l’importance d’être actif et de ne jamais se taire, même au cinéma. La performance d’Amanda Stenberg, déjà découverte dans Everything Everything et Darkest Minds permet à l’oeuvre d’être aussi riche et forte que le thème l’exige. La jeune femme incarne les idées de 2Pac contre les injustices et la violence dans les ghettos américains. Mais le film soulève une autre problématique liée à la première qui est celle du sentiment d’appartenance à une communauté. Green Book le faisait également à travers une réplique des plus parfaites livrée par Mahershala Ali « Si je ne suis pas assez noir, mais que je ne suis pas non plus assez blanc, dis-moi qui je suis. » Tiraillée entre un lycée hors du ghetto où il n’y a que des blancs à la vie aisée, et son ghetto où elle a grandi et vit aujourd’hui, Starr ne sait plus qui elle doit être. Rejetée de toute part à cause de son appartenance à l’autre communauté, elle se veut porte parole de nombreux jeunes qui ne savent plus qui ils sont, et quelle légitimité ils ont à se rendre dans certains lieux. À l’image de ce déchirement, la division de ses parents durant une bonne partie du film en est la preuve. Sa mère, inquiète, la pousse à fuir le ghetto et la violence qui y est permanente alors que son père la pousse à assumer qui elle est. L’équilibre de ses choix et l’affirmation de ses opinions provoquera autant de conflits dangereux que de discours fabuleux, porteurs de sens à toute une génération qui saura s’y reconnaître.

The Hate U Give réalise quelque chose d’important en s’adressant directement aux adolescents comme Love, Simon l’avait fait au sujet de l’homosexualité. Faire évoluer les mentalités lors de l’une des périodes les plus décisives de la vie grâce aux messages diffusés par le cinéma n’est pas toujours évident mais certains cinéastes relèvent le défi et y parviennent plutôt bien. Les teen-movie prennent donc un tournant en jouant un rôle dans l’éducation et la politique, place que l’art a toujours plus ou moins eue.

The Hate U Give : Bande Annonce

The Hate U Give : Fiche Technique

Réalisation : George Tillman Jr.
Scénario : Audrey Wells, d’après le roman The Hate U Give d’Angie Thomas
Interprètes : Amandla Stenberg, Regina Hall, K.J. Apa, Russell Hornsby, Common, Lamar Johnson, Issa Rae
Photographie : Mihai Malaimare Jr
Montage : Alex Blatt et Craig Hayes
Musique : Dustin O’Halloran
Producteurs : Marty Bowen, Wyck Godfrey et Robert Teitel
Sociétés de production : Fox 2000 Pictures, State Street Pictures et Temple Hill Entertainment
Société de distribution : 20th Century Fox
Genre : drame
Durée : 133 minutes
Dates de sortie : 23 janvier 2019
ÉTATS-UNIS – 2018

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3.5

A Ghost Story de David Lowery : intemporalité de l’amour

Après la vie, l’amour, vient le deuil. Avec l’incroyable A Ghost Story, David Lowery tente de chercher cette petite étincelle d’humanité qui survit après notre mort, à travers la tristesse de l’autre, mais aussi et surtout à travers le regard inerte du mort lui-même.

N’étant ni film sur la réincarnation des esprits ni un film d’horreur, A Ghost Story nous transporte dans une quête minimaliste sur le temps qui passe en suivant les pas lancinants du fantôme d’un défunt mari. Aucun CGI ni effets spéciaux grandiloquents dans une œuvre aussi simple que belle : le fantôme porte un drap blanc et a deux trous à la place des yeux. Cet accoutrement « cheap » aura pu désacraliser la torpeur de la situation, au contraire, il ne fait que l’amplifier. Du deuil d’un être aimé, qui est un drame intime et qui ne concerne que les proches, David Lowery avec ce « costume » rudimentaire agrandit son champ de vision pour se permettre de parler à tout le monde : le déguisement du drap blanc est rentré depuis longtemps dans l’imaginaire collectif et réussit particulièrement à retranscrire l’ambiance « lo-fi » et crépusculaire amorcée par le cinéaste.

En invoquant les frontières de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, A Ghost Story contient des résonances multiples. Que nous arrive-t-il quand nous mourrons ? Alors que le récit aurait pu se restreindre à n’être qu’une œuvre guimauve et lourdingue comme Ghost de Jerry Zucker, David Lowery embellit cette romance dramatique, joue sur les contrastes, accentue cette atmosphère solitaire, immortalise la souffrance et donne naissance à un métrage hybride qui s’intéresse autant à l’éclatement des émotions de la veuve, qu’à l’étalement du passage du fantôme dans la mémoire des vivants.

Avec ce métrage, c’est un regard qui se forme, qui scrute le moindre fait et geste, qui déambule autant dans les champs que dans les ruines, autant dans le présent que dans le passé. Alors qu’il est mort, il reste dans le monde des vivants, il transporte son fardeau mais devient presque omniscient : il est à la fois un ange gardien qui protège ses proches et un misérable spectre, un damné à la solitude absolu qui reste cloîtré dans un espace-temps qui ne lui appartient plus.

A Ghost Story pose une question importante : combien de temps restons nous dans l’esprit des vivants à partir du moment où nous mourons ? Quelle trace laissons-nous sur la Terre ? Quelle influence avons-nous sur la mémoire des autres, sur leur façon de vivre ? L’énigme même de l’existence de l’être humain n’est pas de son vivant mais se déploie bien après sa mort : est-ce que la continuité de l’humain se fait dans l’esprit de chacun ou se perpétue-t-il par la marque de la matérialité de nos actes ?

C’est l’un des nombreux thèmes métaphysiques sur la mémoire, la perte qui se faufilent dans A Ghost Story. Dans une scène pionnière du film, David Lowery filme Rooney Mara en train de manger une tarte entière dans un plan séquence de cinq minutes. Le chagrin peut être dévorant, mais il peut aussi se manifester progressivement, et se montrer fascinant dans sa mise en scène simple et déroutant dans sa portée émotionnelle. Au-delà d’être un film à thème, A Ghost Story est une histoire d’amour ombragée par le destin, un récit sensoriel encastré dans un cadre 4 :3 de toute beauté.

C’est le dessin d’une amertume silencieuse, une poésie qui s’envole dans des contrées inédites, une mosaïque de moments anodins qui résument une vie après la mort. Les années passent et le souvenir devient moins prégnant, la douleur commence à cicatriser. Pablo Larrain avait réussi à magnifier le deuil du personnage complexe de Nathalie Portman. David Lowery, lui, électrise de façon minimaliste le quotidien linéaire mais terriblement commun d’une Rooney Mara obsédante à travers une réalisation à la lenteur hypnotique. Sauf que le destin des vivants n’est pas forcément lié à celui des morts et inversement. L’attache doit disparaître pour mieux rester intacte. Alors que la maison tombe en ruine, le fantôme reste symboliquement enchaîné à ses murs blafards, jusqu’à ce que David Lowery décide de partir dans un questionnement cosmique, de faire interagir le monde des morts avec une temporalité qui n’est pas celle des humains.

En perturbant de la sorte le rythme fragmenté mais jusqu’alors linéaire du film, le cinéaste implique de plus que les morts ne sont pas liés par les mêmes lois du temps qui régissent les vivants. Manière d’amener son film dans des sphères plus globales et aériennes et prendre le pendant de ses influences que sont Bela Tarr et surtout Terrence Malick sur la création du monde. Une histoire de fantômes est une question de temps : la dilapider, la détériorer, se rendre compte qu’elle continuera sans nous. C’est sur le chagrin et la perte insondable.

Bande Annonce – A Ghost Story

Synopsis : Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d’un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu’ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n’a plus d’emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu’il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l’existence et à son incommensurabilité.

Fiche Technique – A Ghost Story

Réalisation : David Lowery
Scénario: David Lowery
Casting: Rooney Mara, Casey Affleck
Distributeur (France) : Universal Pictures International France
Durée : 1h32
Genre : Drame
Date de sortie : 20 décembre 2017

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4

Green Book : le guide des bonnes manières à la sauce Farrelly est drôle, sensible et très juste

Un guide vert de sinistre mémoire (à l’intention des seuls voyageurs Noirs) sera le fil conducteur du film éponyme de Peter Farrelly, Green Book, un road movie bourré d’humour qui n’oublie pas de dénoncer les affres du racisme qui dévorait l’Amérique d’avant le mouvement des Droits Civiques. Un excellent film.

Synopsis : En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité.

Dans un pays où le mouvement des droits civiques commence à se faire entendre, les deux hommes vont être confrontés au pire de l’âme humaine, dont ils se guérissent grâce à leur générosité et leur humour. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir leur humanité commune.

Les bêtes du Sud sauvage

Il n’est pas si loin le temps où les frères Farrelly nous inventaient les gags les plus à ras des pâquerettes dans des comédies drôlatiques, et où il suffisait de dire Mary à tout prix pour que n’importe interlocuteur de n’importe quelle personne ait immédiatement des images cultes en tête, qu’il n’est même pas utile de rappeler ici.

Mais la tragédie est passée par là, Bobby Farrelly surmonte encore le drame affreux du décès de son fils, et c’est tout seul que son frère Peter se présente derrière la caméra pour réaliser cet excellent Green Book qui sort sur nos écrans cette semaine. Le Green Book est ce guide vert pour voyageurs Noirs, avant que le Civil Rights Act (le film se situe en 1962) ne mette un terme à la légalité de la discrimination raciale. On y trouvait donc les adresses des motels, hôtels et diners qui acceptaient les « colored », voire les « colored only ». Le sous-titre français (sur les routes du sud) souligne que plus on allait vers le Sud, plus le Green Book était un outil tristement précieux et indispensable.

Viggo Mortensen, métamorphosé avec près de 20 kilos de plus, incarne ici Tony Vallelonga, alias Tony Lip (Tony la tchatche), un rital plus vrai que nature qui vit dans le Bronx. Raciste plus par tradition que par vraie conviction, roublard, et surtout définitivement sanguin, il perd facilement les postes qu’il occupe pour cause de coups de poing facile. C’est donc précédé d’une petite réputation de vrai dur qu’il sera engagé par le très original Doc (Don Shirley de son vrai patronyme, docteur en philosophie et pianiste virtuose dans sa vie), interprété magnifiquement par le grand Mahershala Ali. Tony et « le Doc » vont partir deux mois durant sur les routes (du Sud, donc) pour de prestigieux concerts de Jazz pour auditoire blanc dans des villes de plus en plus ségrégationnistes ; Tony comme chauffeur, Don Shirley comme patron excentrique et précieux. Le Green Book en question est confié à Tony qui est vu par les producteurs de Don comme une sorte de valet chargé du bien-être du musicien.

Il n’y a rien de bien nouveau ni dans les thèmes abordés par le cinéaste, ni dans la manière très classique de filmer ce road-movie qui va amener les protagonistes de New-York à Birmingham, au fin fond de l’Alabama. On peut prédire dès les premières séquences l’issue du métrage.  Et pourtant, le film fonctionne merveilleusement, notamment à partir du moment où le couple Mortensen/Ali se forme. Il y a une alchimie immédiate entre ces deux acteurs, mais également et surtout entre ces deux personnages que pourtant tout oppose. Chacun apportera tout un monde nouveau à l’autre, le doc découvrira dans une scène exquise et vraiment drôle les poulets KFC, ces fameux poulets frits tellement stéréotypés comme étant l’addiction suprême des Noirs;  il découvrira dans la foulée avec la radio que Tony sélectionne Little Richard ou Aretha Franklin. Mais il refusera avec véhémence de n’être réduit qu’à ces clichés. A l’inverse, Tony découvre une sorte de raffinement compassé mais néanmoins séduisant, la « grande » musique, les lettres d’amour romantiques que tel un Cyrano des temps modernes, Don Shirley dictera à Tony pour Dolores (Linda Gardinelli), la femme de ce dernier; Tony découvrira un homme guidé uniquement par l’honnêteté, la dignité ou encore le civisme.

Ces Yin et Yang de la comédie de Peter Farrelly sont tour à tour le faible et le puissant, le maître ou l’élève, pour finir par faire un ensemble indissociable, un tout savoureux. Mortensen, toujours aussi versatile, incarne sans se forcer cet homme du peuple peu cultivé et bedonnant, et Ali, un très bon acteur que le grand public n’a découvert que très tardivement avec l’excellent Moonlight de Barry Jenkins, prête à son Don Shirley et de manière très juste et avec une économie incroyable de moyens un flegme quasi-britannique, mais également une souffrance intérieure et une frustration énorme de n’être « ni assez blanc pour les blancs, ni assez noir pour les noirs ».

Sous ses airs simplistes de feel good movie, Green Book évoque avec sérieux des sujets graves tel que le racisme crasse que Don en tant qu’être humain de couleur noire rencontre au fil des haltes, un racisme d’autant plus crasse que l’accueil du même Don en tant qu’artiste venu divertir les mêmes,  est chaleureux. Il s’attaque encore  à des sujets comme la lutte des classes, la remise en question de soi, la question de la sexualité au début des années 60. La pléthore de sujets, l’humour qui reste somme toute ravageur malgré l’absence de l’autre moitié des frères Farrelly, la bonne musique, l’excellence des protagonistes, et l’amitié durable entre ces deux personnages qui ont réellement existé mènent Green Book et Peter Farrelly tout droit vers des victoires certaines aux très prochains Oscars, et ce ne sera que justice, tant il n’est pas facile de faire rire dans les chaumières en 2019,  ainsi que le cinéaste réussit à le faire d’une manière élégante, lorsque le monde est si morose, et que l’avenir semble si inquiétant.

Green Book : Sur les routes du Sud – Bande annonce

Green Book : Sur les routes du Sud – Fiche technique

Titre original : Green Book
Réalisateur : Peter Farrelly
Scénario : Nick Vallelonga, Brian Hayes Currie, Peter Farrelly
Interprétation : Viggo Mortensen (Tony Lip), Mahershala Ali (Dr. Don Shirley), Linda Cardellini (Dolores), Sebastian Maniscalco (Johnny Venere), Dimiter D. Marinov    (Oleg), Mike Hatton (George)
Photographie : Sean Porter
Montage : Patrick J. Don Vito
Musique : Kris Bowers
Producteurs : Brian Hayes Currie, Jim Burke, Nick Vallelonga, Charles B. Wessler, Peter Farrelly
Maisons de production : Participant Media, DreamWorks Pictures, Amblin Partners, Innisfree Pictures, Wessler Entertainment
Distribution (France) : Metropolitan Film Export
Récompenses : Plusieurs prix au Golden globe (dont meilleur second rôle pour Mahershala Ali). Plusieurs nominations en cours pour les Oscars et les BAFTA
Budget :23 000 000 USD
Durée : 130 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 23 Janvier 2019
USA – 2018

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4.5

Rétrospective de Clint Eastwood : J. Edgar

La noblesse du cinéma de Clint Eastwood, peut malheureusement parfois rimer aussi avec paresse. Non pas que le cinéaste délivre une œuvre faite à la va-vite avec J. Edgar, car on sent tout l’investissement déployé, la fluidité habituelle du récit et la délicatesse mise en œuvre, mais toutes les caractéristiques du cinéaste, autant visuelles que thématiques, sont présentes dans J. Edgar. Le confort dans lequel s’est installé Eastwood incite donc à la remise en question de son écriture devenue fonctionnelle et schématique.

J. Edgar se veut être un biopic qui sorte un peu des sentiers battus, qui s’écarte des irrémédiables scènes Wikipedia de l’hagiographie pour comprendre et nous en apprendre plus sur les multiples facettes de J. Edgar Hoover, le fondateur du FBI. Sauf que le plus gros bémol du film, est d’amener de nombreuses pistes, tantôt sur le système sécuritaire américain, sur le totalitarisme et l’opportunisme du personnage, et surtout sur le secret de son homosexualité, mais jamais le cinéaste ne gratte sous le vernis, jamais il ne les amène à leur paroxysme idéologique. Il reste donc à la surface de sa démonstration et ne s’empare pas pleinement de l’ascendant viscéral du récit.

Comme à son habitude, le cinéaste s’attelle à vouloir construire et déconstruire le mythe américain, grâce à des figures qui ont forgé l’Amérique. C’est beau, par moments, de voir à quel point Clint Eastwood, s’identifie à J. Edgar, à cette Amérique qu’il connait et qu’il conçoit, une Amérique qui a dû batailler pour consolider sa stature. Mais cette identification, le réalisateur n’en fait rien: J. Edgar ne jumelle pas ses intrigues, l’envergue de l’histoire est trop didactique, à l’image de l’homosexualité de J. Edgar Hoover, présentée de manière très douce (ou difficile) mais démontrée de manière si sibylline qu’elle en a aucun apport sur le récit lui même. Jamais le film joue sur cette fantastique idée : celle de l’Homme qui garde un secret inavouable alors qu’il met sur écoute toute l’Amérique et qu’il pourrait faire chanter les plus grands.

Pourtant, J. Edgar reste tout de même le portrait intriguant et ambigu d’un homme aux pensées refoulées, assujetti à la domination d’une mère castratrice (magnifique dernière scène de « travestissement ») et dont l’ambition n’avait qu’un seul mot d’ordre: être la perfection que sa mère voulait. De cette perfection, fait naitre la profondeur disparate de J. Edgar, un homme qui calcule tout, du moindre fait et geste, sans compter, bien évidemment sur la classe légendaire et maladive de Leonardo DiCaprio qui arrive à donner de l’ampleur dramatique.

Certes, la pudeur des sentiments est de mise, le jeu sur la réalisation et les clairs/obscurs de la luminosité s’avèrent d’une élégante beauté, les non-dits sont dévoilés avec parcimonie, mais au final, le film se veut trop propre sur lui pour vraiment étayer ses enjeux dramatiques, à l’image de la folie autoritaire de son personnage, qui n’est quasiment peu ou pas contre-argumentée. Là où un cinéaste comme James Gray arrive à faire cohabiter élégance des traits et des effets avec la rugosité des tensions, Clint Eastwood est devenu un cinéaste un peu frileux, qui ne connait pas le contre pouvoir des idées et insère son cinéma dans une aspiration « naphtaline » qui n’est pas des plus probantes. Nous avons un peu perdu de vue, le cinéaste qui arrivait à égratigner et à salir l’humanité dans Mystic River ou à faire éclore les balbutiements de l’amour dans Sur la route de Madison.

Bande Annonce – J. Edgar

Synopsis: Le film explore la vie publique et privée de l’une des figures les plus puissantes, les plus controversées et les plus énigmatiques du 20e siècle, J. Edgar Hoover. Incarnation du maintien de la loi en Amérique pendant près de cinquante ans, J. Edgar Hoover était à la fois craint et admiré, honni et révéré. Mais, derrière les portes fermées, il cachait des secrets qui auraient pu ruiner son image, sa carrière et sa vie.

Fiche Technique – J. Edgar

Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Dustin Lance Black
Musique : Clint Eastwood
Photographie : Tom Stern
Décors : James J. Murakami
Montage : Joel Cox
Sociétés de distribution : Warner Bros. France
Durée : 135 minutes
Genre : Drame Biopic
Dates de sortie : 11 janvier 2012 (FR)

Retrospective Clint Eastwood : Invictus ou la force tranquille

Après 3 films clairement axés drame (Lettres d’Iwo Jima, L’Echange & Gran Torino), Clint Eastwood avait surpris son monde en signant Invictus, bêtement annoncé comme une banale hagiographie de l’accès au pouvoir de Nelson Mandela. A l’arrivée, il délivre pourtant un film totalement en phase avec son œuvre puisqu’incarnant le parfait réceptacle aux velléités de tolérance, d’humanité & de rédemption de son cinéma !

La force tranquille 

A l’origine, Invictus est un poème du 19ème siècle qui évoque la résilience, l’invincibilité, et en somme une certaine idée du stoïcisme. Ce qui est loin d’être étonnant quand l’on sait que l’on doit sa paternité à William Ernest Henley, un écrivain qui accouchera de ces quelques lignes sur un lit d’hôpital, après l’amputation de son pied. La constance à travers la douleur autrement dit. Dès lors, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi ce texte fut l’un des préférés de feu Nelson Mandela, qui en aura longuement usé pendant ses 27 années de captivité sur l’ilot de Robben Island. Ce texte invite en effet à asseoir ses convictions, à les imposer, à résister, coute que coute et finalement à demeurer inébranlable. Comme Mandela, qui après 27 ans de prison, n’aura pas succombé à une basse vengeance (comme l’espérait ses geôliers afrikaners) mais plutôt au pardon, quitte à l’ériger, à peine 3 ans plus tard, à la plus haute marche du pays : la présidence. En cela, Mandela est devenu bien malgré lui, un personnage typiquement eastwoodien, une âme seule, imperturbable, qui résiste, qui s’impose et qui finalement assoit sa domination via des sentiments et une candeur indescriptibles. Voir alors, le vrai Clint Eastwood s’emparer de cette histoire avait tout d’une évidence, et ce surtout quand le combat mené par le personnage – ici Nelson Mandela- n’est pas une vengeance mue par des intérêts personnels. Non, ici, ce qui motive l’avocat sud-africain, c’est la nation arc-en-ciel. Ses compatriotes. A la tête d’une nation divisée et morcelée par un Apartheid officiellement éradiqué mais qui sommeille encore durablement dans les mentalités, il va tenter un pari fou : celui de croire en la personne humaine. De croire à la petite parcelle de bon contenue en chacun, et de l’exalter via quelque chose d’insensé : le sport. Et plus précisément le rugby.

Le sport comme exutoire 

C’est là que le film d’Eastwood démarre. Par une tragédie. Discrète, presque invisible certes mais une tragédie quand même. Car tout personnage de Clint Eastwood s’embarque dans une odyssée à la suite d’un évènement brutal, incertain, dangereux. Ici, la division de la nation et cette impossible réconciliation que Mandela cherche à obtenir. Lui galère en politique intérieure, cherche ses marques, affiche une candeur presque anormale mais ses yeux fatigués, ses rides tirées trahissent une certaine peur, celle de devoir se confronter à une mission éminemment périlleuse. En face, voire même en parallèle, on voit l’équipe de rugby des Springboks. Malmenée, mal préparée, elle doit accueillir la Coupe du Monde dans moins d’un an et autant dire que c’est la déroute assurée. Pourtant, quelqu’un regarde, avec distance au début certes, mais il regarde : cette personne, c’est Nelson Mandela. Au mépris de tous, il commence à défendre cette équipe, dernier jalon, dernier vestige de la période afrikaners où les blancs avaient nommé l’équipe au nom des Springboks. Le besoin de garder ce nom, d’unifier le pays sous cet arc-en-ciel, sera sa première bataille. Au gré du film, on assiste alors à un président, qui ignore la politique internationale, qui n’a que faire des traités et autres rencontres avec d’autres présidents et qui se focalise uniquement sur un ballon.

Car il a compris que dans un an, le monde entier verrait son équipe, ses joueurs arborer la pelouse et progresser autant en 80 minutes que lui en vaines palabres de politiciens. Via cette approche, on sent déjà les talents de conteurs d’Eastwood, qui préfère raconter l’Histoire via la petite histoire, en dépassant le sens de l’anecdote avec personnages célèbres pour se hisser au stade de l’universel, avec un sens des dialogues et de l’unité d’action digne des plus grandes tragédies. Le geste est pur, l’exécution l’est tout autant, ce qui permet de bien dégager le message du film. On y célèbre l’espoir, le petit grain de folie qui fait la différence. On y montre également que les grands gestes peuvent s’appuyer sur un brin de naïveté ou de folie. Que la foi, inébranlable, chevillée au réel, peut être une stratégie.  En ça, le film en devient universel. Et point question d’y voir un sens de l’impérialisme puisque Eastwood se pare des mêmes oripeaux que sur Lettres d’Iwo Jima où il avait embrassé la culture nippone pour en sublimer toute la richesse. Ici, le maillot vert et or des Springboks est célébré, tout en se dotant d’un sens de l’humanisme qui n’appartient qu’aux grands artistes, loin du populisme et de l’opportunisme des politiques adeptes de l’ « identité nationale ». Ici, les différences sont mises en avant, on y pointe du doigt l’inutilité de la vengeance et on déploie une sorte de candeur. A l’image de son capitaine de rugby campé par un Matt Damon au charisme délirant, on sent toute la simplicité qui émane des images. Sur le plan stylistique, c’est comme assister à une épure filmique, au croisement du classicisme d’un John Ford et du minimalisme d’un Robert Altman. Et à l’arrivée, on sent la grandeur, on sent une sorte de force tranquille qui habite l’ensemble, et dont l’emprise traverse Morgan Freeman de part en part pour le transformer en un roc, un menhir blindé d’espoir, de folie et de malice. Si bien que rarement, Morgan Freeman, pourtant acteur parmi les plus charismatiques du monde, n’aura eu besoin de forcer pour nous faire décrocher un sourire, verser une larme ou même claquer des mains. Et ça, c’est le talent. Ça c’est la maitrise. La marque des grands films. Tout simplement.

Sous couvert de narrer l’accès au pouvoir de Nelson Mandela, Clint Eastwood préfère avec Invictus de parler de résilience, de foi, d’espoir et d’un homme dont la malice et la folie auront changé l’avenir de son pays. On a vu pire comme film ! 

Bande-annonce Invictus :

Fiche Technique : Invictus 

Réalisation : Clint Eastwood
Interprétation: Morgan Freeman (Nelson Mandela), Matt Damon (Francois Pienaar), Scott Eastwood (Joel Stransky), Tony Kgoroge (Jason Tshabalala)
Scénario : Anthony Peckham,
Musique : Kyle Eastwood
Photographie : Tom Stern
Montage : Joel Cox & Gary D Roach
Producteur : Clint Eastwood, Robert Lorenz, Lori McCreary, Mace Neufeld

Sociétés de production : Warner Bros

Etats-Unis- 2009