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Tony & Ridley Scott, Frères d’Armes : le bel ouvrage de Playlist Society

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Maison d’édition connue pour son exigence de contenu et sa volonté à susciter un réel élan pédagogique, Playlist Society s’est mis en tête depuis sa création de lever le voile sur certains cinéastes à l’univers bien trempé, tels qu’Hayao Miyazaki, Michael Mann, ou encore Christopher Nolan. Une bien belle brochette (d’artistes) qui se voit agrandie avec la parution de Tony et Ridley Scott, Frères d’Armes, un ouvrage qui ausculte, dissèque et rapproche 2 cinéastes que la profession a (presque) constamment opposés : Ridley & Tony Scott. 

On connait le premier pour ses fresques historiques grandiloquentes, son caractère démiurge et ses odyssées de science-fiction qui ont marqué l’histoire du 7ème art. Du second, beaucoup n’en gardent que le souvenir d’un cinéaste connu pour ses actionners nombreux et variés, souvent écrits avec poigne par des petits génies du dialogue (Shane Black, Robert Towne et Michael Kelly, entre autres). Il n’en fallait pas plus pour que la critique/profession, cherche continuellement à les opposer, et méconnaisse ainsi ce lien difficilement perceptible mais existant entre les deux frères. Un lien justement à la base de l’ouvrage Tony & Ridley Scott, Frères d’Armes signé Marc Moquin, qui en à peine 160 pages, parvient à opérer une étonnante jonction entre ces deux cinéastes aux univers à priori aux antipodes. De ces pages, on ressent ainsi une volonté commune de dresser le portrait d’hommes et de femmes évoluant au cœur de systèmes politiques qu’ils combattent. De la sorte, on parvient, au gré du récit, à mettre sur un même plan, des œuvres  aussi visuellement opposées que Blade Runner & Man On Fire. Le tout sans occulter la forme, ni le fond qui, loin de la dissertation scolaire redoutée, a le chic de se décliner en thèmes.

On cause ainsi de l’homme, de la société corrompue, de morale, de lutte des minorités ; dans un récit étonnamment fluide et sincère et qui échappe constamment à ce petit ton moralisateur et pédant qui habite généralement les ouvrages de cinéma. Il faut dire que derrière l’ouvrage se cache un certain Marc Moquin, critique de cinéma à l’origine d’un des projets les plus excitants de ces dernières années : Revus et Corrigés, qui à l’heure de la démocratisation (presque) excessive du cinéma (Netflix) a fait le pari fou de se focaliser sur le cinéma de patrimoine. Alors, quand l’auteur de cette périlleuse entreprise nous parle du projet, on est tout ouïe surtout en ce qui concerne le pourquoi du comment. Afin de savoir comment un fan pur et dur de l’œuvre des deux frères a su conjuguer passion & réflexion, raison et maturité dans cet ouvrage riche, érudit & passionnant. Ça tombe bien, entre deux articles pour Revus & Corrigés, Marc a pu répondre à nos questions. 

– Commençons par ce qui semble être la question la plus évidente. Pourquoi s’être focalisé sur les frères Scott ? Pourquoi les frères et pas juste l’un des deux (Ridley ou Tony) ?

Marc Moquin :  En réalité, lorsque l’idée du livre est née, c’était uniquement à propos de Ridley Scott. Peu après la sortie d’Exodus : Gods and Kings, qui n’a pas manqué de diviser, je souhaitais écrire un livre synthétique sur l’œuvre de Ridley Scott – en France, il n’y en avait qu’un, les autres étant essentiellement thématiques sur certains de ses films (Alien ou Blade Runner, forcément). Au fur et à mesure de l’avancement du projet, l’idée d’une troisième grande partie consacrée à Tony Scott germe, pour créer un miroir avec le reste de l’analyse sur Ridley Scott. Plus je détaillais sur les films Ridley Scott, plus la partie de Tony Scott grossissait de manière exponentielle tant les échos étaient multiples. Un ami m’a alors conseillé de franchir le pas et de consacrer le livre aux deux. Il avait parfaitement raison : non seulement, aucun livre – à ma connaissance – ne l’avait fait, mais surtout c’était la solution idéale pour répondre à cette idée que Tony Scott n’a rien à voir avec Ridley Scott. Alors qu’au contraire, sans dire qu’ils sont identiques, ils sont absolument complémentaires. 

– Ensuite, quelle est l’origine de ce projet ? Par là, je veux dire, qu’accoucher d’un projet long de 160 pages, c’est loin d’être une sinécure, non ?

Marc Moquin : Il y avait donc la sortie d’Exodus, mais pas que : Ridley Scott avait alors (et a toujours…) une très mauvaise image auprès des spectateurs, notamment depuis Prometheus. L’accueil de Cartel, que je considère être un de ses meilleurs films contemporains, avait été catastrophique. Ridley Scott est très critiqué, mais ça n’est pas étonnant non plus, il l’a toujours été, Blade Runner avait lui aussi été globalement mal reçu. Mais indépendamment de ce qu’on pense de ses films, j’avais l’impression qu’il y avait une incompréhension des méthodes de fonctionnement du cinéaste et de ce qu’il cherche à dire. Tony Scott a été globalement encore plus mal considéré toute sa carrière, à part la défense de certains vertueux. Sa disparition, en 2012, avait suscité notamment deux types de réaction : ceux qui en remettaient une couche avec des « bon de toute façon ça n’a jamais été bien » et d’autres qui soudainement réalisaient un vide dans le cinéma d’action contemporain. La rédaction a pris du temps, car le projet a beaucoup évolué et s’est nourri de l’actualité encore foisonnante de Ridley Scott (deux films sortis en 2017…), mais elle s’est faite naturellement et instinctivement pour ce que j’avais moi-même à dire sur ces deux cinéastes, pourquoi je les aimais, et pourquoi j’avais envie des les réunir, pour enrichir mutuellement leurs filmographies. 

– Combien de temps as-tu investi dans ce projet entre l’idée et la remise du manuscrit à Playlist Society ?

Marc Moquin : L’idée est née en 2014, j’ai entamé une partie de la rédaction en 2015… et j’ai fini le livre en décembre 2017 ! Ça a donc été très long. Mais ceci a été bénéfique, me faisant prendre du recul sur de nombreux aspects du livre. Certains films ont également bien décanté. Sans que je sois un immense fan d’Alien: Covenant, j’ai pris par exemple beaucoup de plaisir à écrire dessus et à étoffer mon analyse sur le film dans le sens du film qui, qu’on l’aime ou non, est très riche. Le manuscrit était lui-même très long… Il s’est engagé un long mais extrêmement satisfaisant travail d’édition avec Playlist Society, pour recentrer le livre autour de son sujet. J’aime les digressions, mais j’étais allé sans doute un peu loin. Beaucoup de temps pour un livre pas si énorme (il ne fait pas 600 pages), mais un temps salvateur vu la densité du sujet, dans lequel on a vite fait de se perdre. 

– Ensuite, est-ce que l’idée à la base du roman était de célébrer la complémentarité entre les frères ? De réévaluer Tony ? De montrer la noblesse de Ridley à l’heure où il est en difficulté vu l’échec relatif de Alien Covenant ?

Marc Moquin : Sans en faire des caisses sur les deux cinéastes, l’idée était qu’en les mettant côte-à-côte, on pourrait au moins regarder leurs filmographies d’un œil nouveau. Je suis persuadé qu’à défaut de forcément trouver tous les films géniaux, on peut se dire qu’ils gagnent largement en intérêt – dont Alien: Covenant, justement. Il y a quelques films que je tiens à réhabiliter, mais là il s’agit de mes goûts personnels, comme Revenge de Tony Scott, que j’aime beaucoup et qu’on oublie tout le temps. Je lui consacre un passage conséquent dans le livre, mais surtout parce qu’il est cohérent avec ce que j’essaye de démontrer. On a beaucoup attaqué ces deux cinéastes sur la cohérence (ou plutôt l’absence de cohérence) de leur filmographie. Or, elle est là, c’est juste qu’elle se traduit différemment par rapport à d’autres cinéastes. Et pourtant, Tony comme Ridley Scott tiennent des plus grands… 

– Est-ce que l’idée t’es venue du manque de travaux/écrits/vidéos sur le sujet ou bien, tu as voulu étancher une envie de fanboy ?

Marc Moquin : Il y a tout de même un certain nombre de travaux sur Ridley Scott, surtout en anglais, dont une encyclopédie assez intense. Sur Tony Scott, en revanche, c’est le désert. Rockyrama a sorti il y a quelques mois un livre sur lui mais c’est à ma connaissance un des très rares ouvrages sur le sujet. Il y a beaucoup de très beaux textes sur Internet à propos du cinéma de Tony Scott (dont Déjà Vu, qui a suscité des passions cinéphiles assez formidables dans certains écrits, pour son côté stimulant et méta-cinéma), mais sur papier, c’est une autre histoire. Pour mes recherches, j’ai même dû retrouver le mémoire d’une chercheuse australienne, Alison Taylor, qui s’intéressait à l’esthétique de l’érotisation de la violence chez Tony Scott. Ça me paraissait dingue que personne ne pousse ceci un peu plus loin tant il y avait à dire. Il y a quelque chose d’excitant, du coup, à aborder un cinéaste peu voire pas du tout traité, que paradoxalement tout le monde connaît, au moins pour deux ou trois films. Et pourtant, dans nombre de livres de cinémas, notamment sur les formes cinématographiques, le cinéma de Tony Scott est plus ou moins régulièrement mentionné, notamment pour tout son tournant expérimental des années 2000. Faire un livre où il serait enfin sur le devant de la scène, avec son grand frère, était in fine une continuation logique. Et il reste encore beaucoup de choses à dire, sur l’un comme sur l’autre. 

Sur ces mots s’achève notre entrevue. Courte certes mais pas moins passionnante car derrière l’envie de parler de cinéma, l’auteur Marc Moquin semble s’être mué en véritable pédagogue, soit tout le crédo de Playlist Society. 

Close, de Vicky Jewson : Noomi Rapace en Woman power

Close, le film de la réalisatrice anglaise Vicky Jewson met en scène une héroïne très physique, directement inspirée d’une véritable bodyguard : Jacquie Davis, qui fut notamment en charge de la protection de J.K Rawling ou Diana Ross. Au final, une production Netflix faible du point de vue du scénario mais néanmoins spectaculaire.

Il ne faut pas attendre longtemps pour voir Sam, le personnage qu’incarne Noomi Rapace, entrer en action. Et liquider en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire les trois terroristes qui s’en étaient pris au convoi qu’elle devait sécuriser. Le générique n’est pas encore lancé que le ton est donné : en voilà une qui ne s’en laissera pas compter. Dès son retour d’Afrique, à peine ses blessures cicatrisées, la voici affectée à une nouvelle mission : protéger Zoé, la toute jeune héritière d’un empire industriel devenue la cible d’ennemis aux intérêts divergents, les uns prêts à rançonner cette « princesse » à plusieurs milliards de dollars, les autres décidés à éliminer une concurrente aussi gênante qu’inexpérimentée.

Or Zoé, post-adolescente pourrie-gâtée, s’avère être une cliente capricieuse, irresponsable et butée, l’exact opposé de sa nouvelle garde du corps toute en réserve et concentration. Une divergence de tempérament qui se double d’un contraste physique : Zoé affiche mollesse et indolence là où Sam semble être d’acier trempé. La rencontre antinomique de ces deux figures, de ces deux corps, ce duo improbable embarqué dans la même galère, est assez réussi. D’autant que la réalisatrice ne manque pas de questionner la double nature virile/féminine de son personnage principal par ailleurs torturé par une maternité jamais assumée. Sam, qui tout en portant un prénom masculin et exerçant un « métier d’homme » ne néglige jamais sa part de féminité. Sa chevelure qu’elle défait dans les moments plus intimes puis rattache façon casque de combat, symbolise tout au long du film la nature ambivalente de la bodyguard.

Dans cette même idée d’interroger les codes du féminin et du masculin, Vicky Jewson va s’attacher à redistribuer les rôles. Dans la plupart des films d’action, les hommes se retrouvent aux avant-postes. Héros ou méchants, ce sont eux qui s’imposent dans les scènes de bagarre cantonnant les personnages féminins à des situations plus passives. Mais cette fois-ci, Sam relève le défi de l’épreuve physique dans la plus pure tradition de ces films stéréotypés. Et voir une femme en faire baver des ronds de chapeau à des hommes aussi couillus que couillons est tout à fait réjouissant.

Le film enchaine ainsi des morceaux de bravoure au cours desquels Noomi Rapace n’a rien à envier à ses congénères masculins, Tom Cruise (Ethan Hunt) ou Matt Damon (Jason Bourne). Et force est de reconnaitre que la réalisatrice ne manque pas d’inspiration lorsqu’il s’agit de passer à l’action. Notamment dans le choix de décors très originaux. Ainsi de cette kasbah marocaine ultra connectée, de cette baston dans l’étroitesse d’un taxi ou d’un duel sous-marin particulièrement bien filmé. Autant de scènes prenantes qui secouent un scénario dont le déroulé autant que la conclusion laissent quelque peu indifférent.
Un film inégal donc mais loin d’être ennuyeux.

Bande annonce – Close

Synopsis : Une experte en lutte anti-terroriste est obligée de devenir garde du corps pour une riche et jeune héritière à Bangkok. L’entente ne règne guère entre les deux femmes mais suite à une violente tentative d’enlèvement, elles sont obligées de s’unir pour survivre et démasquer leurs assaillants.

Fiche Technique – Close

Réalisateur : Vicky Jewson
Scénaristes : Vicky Jewson et Rupert Whitaker
Directeur de la photographie : Malte Rosenfeld
Distributeurs (France) : Netflix
Genre : action
Durée : 1h34
Date de sortie : 18 janvier 2019

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3

Gran Torino de Clint Eastwood : Un grand d’Hollywood au sommet de son art

Alors qu’il était dans sa soixante-dix-huitième année, Clint Eastwood embrasse avec maestria un rôle qui devait être le dernier, dans son Gran Torino, un film époustouflant de vérité, grave et drôle à la fois, tendre et dur en même temps. Une totale réussite.

Synopsis : Walt Kowalski est un ancien de la guerre de Corée, un homme inflexible, amer et pétri de préjugés surannés. Après des années de travail à la chaîne, il vit replié sur lui-même, occupant ses journées à bricoler, traînasser et siroter des bières. Avant de mourir, sa femme exprima le voeu qu’il aille à confesse, mais Walt n’a rien à avouer, ni personne à qui parler.

Pale rider

Encensé lors de sa sortie comme étant le meilleur de sa carrière – et de fait, il tient encore parfaitement haut la barre au regard des Sully et autres  Le 15h17 de Paris, deux des films que Clint Eastwood a réalisés depuis, Gran Torino est sans doute l’un de ses métrages le plus proche de l’autodérision, de la vérité profonde du cinéaste. Toutes ses mimiques du passé, aussi bien du temps du western que celui de l’inspecteur Harry sont reprises ici avec une charge quasi-caricaturale.

Adoptant le personnage de Walt Kowalski, un vétéran de la guerre de Corée, bougon, misanthrope, raciste, Clint Eastwood réalise un grand film à la fois malade et apaisé. L’histoire est simple et prévisible, celle d’un homme qui habite un quartier populaire ayant des chinois comme voisins. Walt perd une épouse visiblement très aimée au début du film, et l’homme se serait renfermé sur une vie devenue vide de sens et emplie de bières, si ce n’était la haine qu’il semble d’abord vouer à ses « bridés » de voisins, commuée en une relation de moins en moins de politesse et de plus en plus d’amitié vraie et d’humanité sincère. Il se rapproche notamment de  Thao, le (très jeune) « homme de la maison » de la famille Vang Lor, d’origine Hmong, un garçon extrêmement timide et peu sûr de lui qu’il va emmener à une vraie affirmation de soi et au sens du courage et de l’action, des valeurs portées au pinacle par Walt. Il faut bien dire que le cinéaste porte ce film à lui tout seul, les autres acteurs étant assez quelconques et au-delà. Certains sont même des non-professionnels, et leurs personnages sont très peu caractérisés. En revanche, ce que Clint Eastwood a à faire, il le fait merveilleusement bien. Walt est un vieil homme du plus pur jus badass, mitraillant ses voisins de « niakoués » de « têtes de nems » et de « faces de citron » au kilomètre. Il jure et grogne à longueur de journée, déteste ses enfants et petits-enfants jusqu’à confesser cela comme étant sa plus grande faute auprès du prêtre de sa paroisse, ou plutôt de celle de son épouse défunte, la religion et lui faisant deux. A l’enterrement de sa femme, la séquence qui ouvre le film, il les fusillera tous d’un regard mêlant mépris et exaspération.

Écrit par Nick Schenk, qui lui a également offert le tout nouveau film La Mule en cet hiver de 2019, Gran Torino est presque un recueil de punchlines assez drôles finalement, qui font mouche, tant on croit reconnaître l’acteur derrière le personnage. Et pourtant, ces saillies sont assez loin du citoyen qu’il est : il est contre les guerres et la guerre de Corée en son temps (il a déclaré son film American Sniper comme étant le film le plus anti-militariste qui soit), il est contre les saillies racistes de Donald Trump qu’il traite de stupide. Et il est pour la régulation du port d’armes et contre les armes d’assaut. Et ces contrepieds rendent le film d’autant plus savoureux.

Filmant de manière assez classique son Gran Torino, le cinéaste montre cependant une grande maîtrise derrière la caméra. Ses scènes sont assez sèches et d’une efficacité redoutable, les messages véhiculés livrés sans détour. La culpabilité, la rédemption, le sacrifice, ce sont là des thèmes robustes qui ne sont pas faciles à mettre en œuvre sans en rajouter des tonnes, mais Clint Eastwood y arrive très bien en choisissant toujours le bon angle.

Pour ce qui devait alors être sa dernière apparition en tant qu’acteur, Clint Eastwood, un chantre du western et des films policiers à grand renfort d’armes à feu, se choisit comme personnage un homme qui fera un pied de nez à son image. « I am at peace » dira-t-il au prêtre qu’il est allé voir pour une confession. On entendait presque la voix de l’acteur et plus du tout celle de Walt. Gran Torino, comme la voiture éponyme que Walt a contribué à construire chez Ford, dans ce Midwest américain, est un film qui tire sa force de sa beauté tranquille (la voiture restera dans l’allée de Walt pendant presque tout le film). Une réussite que Clint Eastwood n’a peut-être jamais égalée avec aucun autre de ses films.

Gran Torino – Bande annonce

Gran Torino – Fiche technique

Titre original : Gran Torino
Réalisateur : Clint Eastwood
Scénario : Nick Schenk, d’après une histoire de Dave Johannson et de Nick Schenk
Interprétation : Clint Eastwood (Walt Kowalski), Christopher Carley (père Janovich), Bee Vang (Thao), Ahney Her (Sue), Brian Haley (Mitch Kowalski), Geraldine Hughes (Karen Kowalski), Dreama Walker (Ashley Kowalski), Brian Howe (Steve Kowalski), John Carroll Lynch (le barbier Martin), Brooke Chia Thao (Vu), Chee Thao (Grand-mère), Choua Kue (Youa)
Photographie : Tom Stern
Montage : Joel Cox, Gary Roach
Musique : Kyle Eastwood, Michael Stevens
Producteurs : Rob Lorenz, Billy Gerber, Clint Eastwood
Maisons de production : Warner Bros. , Double Nickel Entertainment, Gerber Pictures, Malpaso Productions, Media Magik Entertainment, Village Roadshow Studios
Distribution (France) : Warner Bros.  France
Budget :33 000 000 USD
Durée : 116 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 25 Février 2009

USA – 2008

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4.5

Doubles Vies d’Olivier Assayas: discussion en bonne compagnie

Olivier Assayas aime les idées, les théories, le fait de faire vivre la pensée, ce qui émane de Doubles vies, ces longues logorrhées entre adultes, ces discussions entre penseurs autour d’un bon verre de vin. Mais derrière ces dialogues parfois ciselés sur l’avènement du numérique et notre manière de consommer et d’apprécier l’art en général, Doubles Vies manque irrémédiablement de verve ou d’impulsion dramatique voire même pratique pour charmer au maximum.

Le cinéaste semble parfois plus prompt à nous asséner son discours qui voit d’un mauvais œil la démocratisation du monde littéraire et du monde de la critique en général, qu’à nous raconter une histoire ou des enjeux. C’est intéressant, voire hypocrite, de voir un film qui ne cesse de se questionner sur les méfaits et les bénéfices de la modernité tout en épousant des formes classiques voire un brin poussiéreuses de la comédie à la française avec ces histoires d’adultères, ces personnages bien cloisonnés dans leur rôle précis – notamment les rôles masculins – et écrits au marteau-piqueur.

Les rôles féminins, s’avèrent eux plus amples, plus souples à l’image du personnage incarné par Nora Hamzawi, une parlementaire compressée par son travail, mais est l’une des seules, qui arrive à se détacher des poncifs de salon pour amener une certaine forme d’étincelles. Pourtant, Doubles Vies, est loin d’être un spectacle imbuvable, qui aimerait se regarder le nombril pour juger d’autrui, mais au contraire, il aime aussi se questionner et remettre en question l’art et sa gestion de la moralité. La logique de ses longs dialogues s’installe d’elle même, Assayas ayant une certaine forme de mépris, pour les réseaux sociaux et leur déluge d’avis instantanés, comme s’il s’obligeait à allonger les dialogues pour leur donner une contenance intellectuelle, autre. Cela donne droit à des débats qui jouent les équilibristes entre étalage de savoir tirant vers le sermon désincarné, et l’habillage verbal rafraîchissant et piquant.

Dans ce monde de l’édition en pleine ébullition, ce n’est pas qu’une question de support, mais c’est aussi le miroir de la société et une façon différente de lire un bouquin qui traverse l’esprit de nos personnages, à l’image de deux moments – un premier durant une interview radio et l’autre lors d’un question-réponse dans une libraire – où le personnage de Vincent Macaigne, écrivain détaché des nouvelles technologies, voit ses œuvres être confrontées à des débats sur des sujets autres que le fond du livre. Un peu comme si Assayas voyait d’un œil interloqué la pluralité des avis, et que des plateformes comme Twitter puissent être le moyen de faire véhiculer des jugements autres, comme celui de la moralité, ou la possibilité pour certains de donner une opinion rapide mais construite.

Et c’est parfois toute l’ambiguïté ou le manque de panache du film, qui semble parfois avoir « le cul entre deux chaises », à l’image de certains de ses personnages: le film n’a pas ou peu d’avis, mais « observe », sauf lorsqu’il faut égratigner cette notion galvaudée du divertissement et l’image désastreuse colportée aux séries. Voir ces personnages adorer communiquer de vives voies, se targuer du réel et de la superficialité des réseaux sociaux, et avoir peur du futur, mais se servir des nouvelles technologies pour mentir, se complaire dans l’adultère, et se créer des « doubles vies » – par le biais de Facebook par exemple – est assez passionnant et délicieux de misérabilisme. Dans ce marivaudage, cette comédie fine mais surplombée par ses errements rhétoriques, il n’y a bien que les talents d’acteurs de chacun qui amènent de la fluidité et de la compassion à une œuvre méritante, mais pas aussi profonde qu’elle aurait voulu. 

Bande Annonce – Doubles Vies

Synopsis: Alain, la quarantaine, dirige une célèbre maison d’édition, où son ami Léonard, écrivain bohème publie ses romans. La femme d’Alain, Séléna, est la star d’une série télé populaire et Valérie, compagne de Leonard, assiste vaillamment un homme politique. Bien qu’ils soient amis de longue date, Alain s’apprête à refuser le nouveau manuscrit de Léonard… Les relations entre les deux couples, plus entrelacées qu’il n’y paraît, vont se compliquer.

Fiche Technique – Doubles Vies

Réalisation : Olivier Assayas
Scénario: Olivier Assayas
Casting: Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne, Nora Hamzawi
Distributeur (France) : Ad Vitam
Durée : 1h47
Genre : Comédie
Date de sortie : 16 janvier 2019

France – 2019

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2.5

Concours L’Amour debout : Gagnez des places pour voir le film

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 30 janvier 2019, du premier long métrage l’Amour debout de Michaël Dacheux, présenté en clôture de l’Acid lors du dernier festival de Cannes, gagnez votre place de cinéma pour allez voir le film.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Martin (Paul Delbreil), dans un dernier espoir, vient retrouver Léa (Adèle Csech) à Paris. Ils ont tous deux vingt-cinq ans et ont vécu ensemble leur première histoire d’amour. Désormais, chacun s’emploie à construire sa vie d’adulte.

A propos de l’Amour debout : Paroles de cineaste

Cette histoire pourrait se dérouler dans un roman de Balzac. Cette fois, les «illusions perdues» sont celles de Martin et Léa, deux jeunes provinciaux qui viennent de se séparer et qui montent à Paris pour se trouver une place. Mais comment se reconstruire après l’échec du premier amour ? Et que signifie entrer de plain-pied dans le monde adulte ? A l’intérieur de soi, il y a aussi un être mystérieux que l’on ne connaît pas.

Enfant de la Nouvelle Vague, L’Amour Debout de Michaël Dacheux, est un récit initiatique aux nombreuses références artistiques, influencé par les Contes des quatre saison d’Eric Rohmer, une ballade poétique et musicale dans un Paris magique à découvrir.

Fiche technique : L’Amour debout

Un film de Michaël Dacheux
Scenario : Michaël Dacheux et François Prodromidès
Acteurs : Paul Delbreil, Adèle Csech, Samuel Fasse, Jean-Christophe Marti, Thibaut Destouches, Shirley Mirande, Pascal Cervo et Françoise Lebrun
Image : Frédéric Hauss
Son : Olivier Pelletier et Mikaël Barre
Montage : Clément Pinteaux
Musique : Jean-Christophe Marti
Production : Perspective Films
Distribution : Epicentre Films
Année de production 2018
Durée : 83 minutes
Sortie nationale : 30-01-2019
Pays : France

Musique du film L’Amour debout

Jean-Christophe Marti : « Au-dessus d’un étang de plomb » – « Nous sommes les petits garçons outrageusement maquillés »
Maurice Ravel : « Menuet Antique » – « Daphnis et Chloé, Danse légère et gracieuse de Daphnis » – « Valses nobles et sentimentales, n°5 » – « Ma Mère l’Oye, Tableau #1 : Danse du rouet et Scène »
Robert Schumann : « Overture, Scherzo & Finale, Op. 52 » – « Konzertstück for 4 Horns and Orchestra in F Major, Op. 86 » – « Symphony n°4 in D Minor, Op. 120 »
Colette Magny : « Les tuileries »
Richard Adler et Jerry Ross : « Amour, castagnettes et tango »
Alain Goraguer, Boris Vian / Michèle Arnaud (Pascal Cervo met ce vinyle) : « Ne vous mariez pas les filles ».

Modalités du jeu concours – Dotations 2×2 places

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 30 janvier 2019. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.

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Rétrospective Clint Eastwood : Million Dollar Baby, le film surestimé de son réalisateur

Million Dollar Baby, ce film aux 4 Oscars et 2 Golden Globes que toute l’Amérique clame comme étant l’un des plus grands films de Clint Eastwood n’est pourtant pas sa création la plus réussie. Pourtant, l’intelligence dont fait preuve le cinéaste pour construire son récit fascine.

Comme souvent dans le cinéma de Clint Eastwood, les héros sont des durs à cuire avec une grande force mentale. Mais derrière chaque homme solide, le cinéaste fait toujours ressortir sa sensibilité, son cœur. Dans l’histoire du cinéma, on a rarement vu aussi doué que ce réalisateur américain pour montrer l’humanité de ses personnages à travers leur dureté, surtout dernièrement avec Sully et American Sniper où Bradley Cooper et Tom Hanks jouaient les héros de l’Amérique. Avec des personnages aux failles cachées mais bien ouvertes, Eastwood sait remettre en cause tous les clichés qui pèsent sur la gent masculine.

« Certains disaient que le plus important chez un boxeur, c’est le cœur. Franck disait « Le boxeur qui n’a qu’un cœur est un homme qui veut perdre »

C’est dans cette phrase que repose toute la bascule permanente que propose ce film ou du moins le départ des métamorphoses de Franck. Le juste milieu entre la force et la douceur, comment être courageux sans être insensible. C’est à travers le personnage joué par Clint Eastwood lui même que le spectateur peut s’interroger. Million Dollar Baby n’offre pas le meilleur rôle à son acteur/réalisateur qui est un peu trop distant de son personnage mais propose une oeuvre tout en pudeur, que l’on associe directement à celle de son créateur et de son héros, intimement liés. Secondé par un Morgan Freeman, dont la présence à l’écran ne laisse jamais impassible, Clint Eastwood tente de s’approprier les blessures de Franck sans réellement les faire vivre. Tout en calme et discrétion, le film livre son discours malgré les coups, malgré les chocs, et reste délicat. Comment un homme refusant d’entraîner une femme va faire naître de cette opposition qui relève presque de l’instinct, une affection paternelle ? En remplaçant « papa » par « boss » et en exploitant la culpabilité d’un homme capable de se remettre en question. S’il y a bien une qualité admirable dans l’écriture cinématographique de Clint Eastwood c’est la manière dont il parvient à construire ses personnages. Le film offre au public une seconde chose importante à retenir : le jeu de Hilary Swank qui lui a valu un Oscar et un Golden Globes pour elle seule tant sa présence scénique est incroyable. Gants à la main, écorchures sur le visage, on croit très facilement à sa volonté de devenir une vraie reine des rings, et l’on se bat avec elle quitte à prendre aussi les coups, comme Franck derrière le filet. Ce n’est jamais un film sur la boxe mais sur le parcours d’une combattante qui s’entraîne dur et refuse de subir même sa propre mort qu’elle décidera elle même.

Les tons verts omniprésents créent ce climat de peur constant, que le boss fait ressentir au public par son inquiétude au sujet des combats de Maggie. À la manière d’un Molière sur scène, Maggie finit par prendre le coup ultime pour livrer le dialogue aussi déchirant que rempli de pathos sur le lit d’hôpital. Million Dollar Baby est belle et bien une des œuvres majeures de son réalisateur mais loin d’être celle la plus aboutie et réussie. Malgré l’histoire touchante et l’encensement général sur ce film, Million Dollar Baby n’est pas le chef d’œuvre tant clamé de son réalisateur.

Million Dollar Baby : Bande Annonce

Million Dollar Baby : Fiche Technique

Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Paul Haggis, d’après l’oeuvre de F.X. Toole
Interprétation ou doublage : Clint Eastwood, Hilary Swank, Morgan Freeman
Producteur(s): Clint Eastwood, Paul Haggis, Tom Rosenberg, Albert S.Ruddy
Société de production: Warner Bros., Lakeshore Entertainment, Malpaso Productions
Distributeur: Mars Films
Budget  : 30 000 000 $
Récompenses  : Oscar du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur actrice, meilleur acteur dans un second rôle, 2 Golden Globes
Durée : 2H12
Genre : drame
États-Unis – 2004

Rétrospective Clint Eastwood : Mystic River

Mystic River de Clint Eastwood convoque les fantômes du passé et regarde les reflets d’une Amérique qui s’est créée sous les traits de la violence. Un film où la simplicité du cadre mythologique se marie à la perfection avec la fluidité de la mise en scène et la complexité des êtres qu’il convoque. Un grand polar, pessimiste et ténébreux.

A l’aube d’une histoire de meurtre, tout un quartier est ébranlé et voit une famille sous le joug de la décrépitude. Mais cet acte meurtrier, qui voit la mort d’une adolescente de 19 ans, va réunir trois anciens amis d’enfance, ravivant les souvenirs douloureux d’une innocence disparue aux abords d’une partie de hockey dans les ruelles d’un quartier qui a vu rugir « les loups ». Clint Eastwood, dans sa meilleur forme, donne naissance à un film magistral. Une leçon de cinéma, autant par la structure progressive de son drame dont le champ d’application ne cessera de s’élargir au fil des minutes, que par le biais de la puissance fondatrice de son environnement. Un grand film sur l’Amérique, une Amérique de la classe moyenne et son avenir en pointillé, qui voit les destins s’effriter au fur à mesure.

Alors qu’il dissèque le bien du mal, le faux du vrai, le cinéaste fait de Mystic River une interrogation perpétuelle et dramatique sur les choix de l’Homme et leur rôle dans la construction du parcours de chacun. Chaque personnage est comblé de remords, de douleurs, avec l’unique et même question : « et si c’était moi qui était monté dans la voiture ce jour là ? », interrogation qui fait de Mystic River une oeuvre passionnante sur la culpabilité et l’inévitabilité du destin qui se répercute tôt ou tard. Eastwood évite une nouvelle fois toute forme de moralité, même s’il s’avère parfois cinglant et symbolique sur l’origine et le traumatisme fait aux enfants. La justice est une nouvelle fois une institution, qui éclaire sur la véracité des faits mais n’est en aucun cas un outil pour sauver des traumas. Et c’est là tout l’enjeu du film: nos stigmates, nos secrets, nos peurs.

C’est très impressionnant de voir comment le film arrive à retrancher les personnages dans leur propre solitude, où le pessimisme devient roi et le suspense dévastateur. Malgré ce climat de portrait familial, les protagonistes se retrouvent chacun face à leur propre miroir et leur propre doute. Mystic River décrit parfaitement cette notion de mauvais choix, qui n’est jamais sans aucune réponse, mais au contraire, entraîne lui-même d’autres choix encore plus néfastes. L’accalmie n’existe jamais, ni dans la justesse personnelle, ni dans la vengeance sanguinolente, c’est un inépuisable trou sans fond, qui voit les ténèbres s’approcher. C’est alors que l’on retrouve également toute la noblesse du cinéma d’Eastwood: cette mise en scène élégante, invisible dont la principale volonté est de décrire l’humanité ou ce qu’il en reste tout du moins. La violence ne résout jamais rien et pourtant, l’Amérique continue à écrire son Histoire sur ce sol jonché de sang.

Dans cette Amérique des bas quartiers,  où la loi du silence est de mise, habitée par d’innombrables âmes en peine qui tentent désespérément de partir vers un avenir meilleur, Clint Eastwood construit ses grandes figures du monde contemporain, incarné incroyablement par ce trio d’acteur, des personnages à l’ampleur autant intime qu’universelle où le mal ne se dessine pas seulement au travers des actes, aussi violents qu’ils soient, mais plus par la lecture des cicatrices qui circulent dans le passé et l’inconscient de chacun.

Bande Annonce – Mystic River

Synopsis: Jimmy Markum, Dave Boyle et Sean Devine ont grandi ensemble dans les rues de Boston. Rien ne semblait devoir altérer le cours de leur amitié jusqu’au jour où Dave se fit enlever par un inconnu sous les yeux de ses amis. Leur complicité juvénile ne résista pas à un tel événement et leurs chemins se séparèrent inéluctablement.
Jimmy sombra pendant quelque temps dans la délinquance, Sean s’engagea dans la police, Dave se replia sur lui-même, se contenta de petits boulots et vécut durant plusieurs années avec sa mère avant d’épouser Celeste.
Une nouvelle tragédie rapproche soudain les trois hommes : Katie, la fille de Jimmy, est retrouvée morte au fond d’un fossé. Le père endeuillé ne rêve plus que d’une chose : se venger. Et Sean, affecté à l’enquête, croit connaître le coupable : Dave Boyle…

Fiche Technique – Mystic River

Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Brian Helgeland
Musique : Clint Eastwood
Photographie : Tom Stern
Décors : Henry Bumstead
Montage : Joel Cox
Sociétés de production : Warner Bros. et Malpaso Productions
Durée : 137 minutes
Genre : Drame Polar
Dates de sortie : 15 octobre 2003 (FR)

Rétrospective Clint Eastwood : Le Maitre de guerre

S’il y a bien une chose dont Clint Eastwood n’a jamais rien eu à faire, c’est bien d’aménager son cinéma pour ses détracteurs. Un état d’esprit que le réalisateur n’a jamais sacrifié au statut qui est le sien aujourd’hui de légende culturellement anoblie. Mais il faut bien admettre qu’à l’exception d’American Sniper, Clint ne pousse plus les potins comme à la grande époque. L’âge peut-être, mais aussi sans doute le sentiment d’avoir tiré le rideau avec Le Maître de guerre, paroxysme de mythologie eastwoodienne injustement dévalué dans sa filmographie.

Synopsis : Tom Highway, un brillant sergent qui ne supporte pas le temps de paix, rejoint un régiment de reconnaissance des Marines pour y former les jeunes recrues. Il se trouve confronté à une garnison qui se laisse aller, encadrée par des officiers ambitieux ou inefficaces

Qui m’aime me suive

Il serait presque trop facile d’inventorier les raisons pour lesquelles un film comme Le Maître de guerre serait difficile à concevoir de nos jours. Difficile pourtant de résister à la tentation de se laisser aller à songer aux dramas que provoqueraient les saillies verbales du sergent Thomas Highway sur la petite susceptibilité des croisés modernes du moralisme progressiste. Peut-être arrive t-il lui à Eastwood lui-même d’y penser, avec ce sourire du coin des lèvres qui caractérise l’homme de Malpaso depuis maintenant 50 ans.

Pourtant, le monsieur avait déjà de quoi s’occuper à la sortie du film. Pas encore intronisé grand cinéaste, Eastwood continuait d’être perçu comme le chantre d’un cinéma de droite emballant son idéologie crypto-fasciste dans la vulgarité populaire de son imagerie. Bref, un homme « bon à marier » dans un Hollywood qui n’aime rien tant que promouvoir sa bienpensance satisfaite. Si les relations du milieu avec Eastwood ont d’ailleurs longtemps été celles d’un mariage de raison (on dédaigne ses opinions, mais on regarde ailleurs comme il rapporte du pognon), on se doute que le Maitre de guerre n’a pas dû arranger la vie mondaine du réalisateur.

Dans ce superbe hommage au cinéma de Samuel Fuller et Robert Aldrich (sans oublier Sergent la Terreur de Richard Brooks, dont il reprend une partie de l’intrigue), Eastwood semble prendre un malin plaisir à titiller les tétons de ses détracteurs. Comme s’il voulait éliminer les allergiques à la nuance et réserver la richesse de son propos aux autres. Éloge de la camaraderie virile forgée au front, punchlines en rafale qui mitraillent le politiquement correct à vue, personnage de mâle alpha teigneux mais craint et admiré par tous les autres personnages… C’est peu dire que Le Maitre de guerre ne fait pas de prisonnier. Encore aujourd’hui, il est probable que ceux qui ont appris à aimer son travail avec Sur la route de Madison restent sur le bas-côté de la route. Les autres continuent de jouir de bonheur en se ressassant quelques-uns des instants devenus mythiques dans le « motherfucking Eastwood » patrimoine (même en VF).

Nous étions soldats

Bien évidemment, Le Maître de guerre ne saurait se résumer à sa façade viriliste, aussi jubilatoire soit-elle. C’est justement parce que ce n’est que le sommet de l’iceberg d’un film constamment animé d’un traumatisme sourd que les scènes « Clint friendly » se révèlent aussi salvatrices. Ainsi, Le maître de guerre célèbre avec emphase son archétype triomphant pour mieux en faire peser le poids sur les épaules de l’individu l’ayant endossé. Une dimension qui s’inscrit d’abord dans l’écriture du personnage. Loin d’avoir le militarisme triomphant, Tom Highway est présenté comme un paria de l’armée, légende embarrassante qui ne veut pas raccrocher les gants quand on le presse de le faire avec insistance (ses supérieurs, son ex-femme, ses élèves). Dans un premier temps, le film ainsi raccroche les wagons avec les habitudes eastwoodiennes du maverick en guerre contre le monde, qui prend plaisir à sa propre irascibilité. Mais surtout, cela permet à Eastwood d’entamer la confrontation d’un personnage avec une époque dans laquelle il n’a plus sa place.

Finalement, personne ne veut d’Highway, anachronisme vivant qui revient sur sa base pour reprendre le cours d’une vie qui lui a filé entre les doigts depuis bien longtemps. Son ex a refait sa vie, le monde n’est plus le même et l’armée a évolué sans lui demander l’autorisation. Seuls son ancien compagnon d’armes et la tenancière du bar dans lequel il loge lui ménagent un semblant d’accueil. Derrière l’ambiance de vestiaire revendiquée, Le maître de guerre est empli d’une tristesse qui ne fait que croître à mesure que le héros ressent l’écart se creuser entre lui et ses contemporains, qui voit l’horizon d’une retraite solitaire se profiler. C’est l’histoire d’un retour dont personne ne veut et d’un départ imminent. Tom Highway est un revenant non désiré.

Ghost Story

Un constat d’autant plus fort que le terme de revenant est, comme de coutume chez le réalisateur, à prendre dans les deux sens. Bien qu’il se soit attelé à tous les genres dans sa riche carrière, Eastwood n’a jamais fait que mettre en scène des films fantastiques. Allons plus loin : toute sa carrière peut se voir comme une exploration de la figure du fantôme, dont l’une des plus belles itérations reste sans doute le magnifique personnage de Tim Robbins dans Mystic River,  un autre (très très) grand film sur un retour impossible.

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« Toi, tu vas pas continuer à me chier sur les bottes encore longtemps »

Dans Le maître de guerre, ça commence dès une introduction où après un générique composé d’images d’archives, la voix d’Eastwood résonne en voix-off sur des plans en noirs et blancs. A mesure que l’on découvre le personnage qui tient ce monologue la couleur fait son entrée. Le propos est limpide : Highway est bien le fantôme d’un autre temps à qui le monde moderne reproche de ne pas y être resté. Par la suite, Eastwood n’aura de cesse de dessiner cette mélancolie par nuances, culminant dans  cette scène bouleversante où son ex-femme vide son sac devant Highway en le soignant après une bagarre de bistrot. Le marivaudage de l’homme bourru et de la femme farouche auquel se livraient les personnages, comme pour dissimuler leur blessure derrière les apparences d’une comédie sociale, prend fin. Les masques tombent alors qu’Eastwood tourne le dos à la caméra, pendant que sa femme le confronte aux années noires de leur mariage. Rarement un acteur a su aussi bien jouer de dos que Clint Eastwood, et rarement réalisateur a su aussi bien le filmer que lui-même. Chez lui, on ne se livre jamais au grand jour et on se détourne pour pleurer : la pudeur des classiques n’est jamais aussi belle que lorsque le héros révèle sa vérité dos à l’objectif.

Sacerdoce du mythe

Comme le soulignait Benjamin Deneuféglise, le cinéma d’Eastwood peut se lire à l’aune des opinions politiques libertaire, doctrine impliquant notamment qu’aucune restriction ne doit-être posé à la liberté dont doit disposer l’individu quant à son devenir. Or, les individus ne sont pas libres chez Eastwood, ils sont enchaînés à leur archétypes et esclaves des attentes mythologiques et sociales qui pèsent sur eux. Soit l’inverse d’un Sylvester Stallone, qui possède une sensibilité classique similaire mais pour qui l’homme rachète sa condition en se transcendant dans la légende. Le Maitre de guerre, comme American Sniper 30 ans plus tard, met en scène la légende pour éclairer le traumatisme induit sur l’homme, et sa place dans une Amérique dépendante de sa tragédie, et condamnée à répéter sans fin le cycle de la violence.

Après l’opération sur l’île de Grenade, Tom Highway se détourne de la parade organisée pour fêter le retour des marines victorieux, laissant les jeunes prendre leur place dans un rituel auquel il a trop donné. Le Chris Kyle d’American Sniper pourrait-être l’un d’eux : le film s’achevait sur les images de la procession donnée en son honneur, comme une rémanence funèbre de la fin du Maître de guerre. Le cycle, encore et encore.

Bande-annonce : Le maître de guerre

Fiche Technique : Le maître de guerre

Titre original : Heartbreak Ridge
Réalisation : Clint Eastwood
Interprétation: Clint Eastwood (Sergent artilleur Tom Highway), Mario Van Peebles (Caporal « Stitch » Jones), Everett McGill (Major Malcolm A. Powers), Moses Gunn  (Sergent d’état-major Webster), Eileen Heckart (Little Mary), Bo Svenson (Roy Jennings, le propriétaire du Palace)
Scénario : James Carabastsos, avec la participation non créditée de Dennis Hackin et Joseph Stinson
Musique : Lennie Niehaus
Photographie : Jack Green
Montage : Joel Cox
Casting : Phyllis Huffman
Concepteurs des décors : Edward C. Carfagno
Décors : Robert R. Benton
Producteur : Clint Eastwood
Producteur délégué : Fritz Manes
Sociétés de production : Jay Weston Productions

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Ben is back de Peter Hedges : Ni fait, ni à faire, et c’est dommage

Le film de Peter Hedges, Ben is back, part des meilleures intentions pour décrire les difficiles relations entre un toxico et ses proches, mais s’embourbe dans un faux rythme de thriller peu convaincant.

Synopsis : La veille de Noël, Ben, 19 ans, revient dans sa famille après plusieurs mois d’absence. Sa mère, Holly, l’accueille à bras ouverts tout en redoutant qu’il ne cède une fois de plus à ses addictions. Commence alors une nuit qui va mettre à rude épreuve l’amour inconditionnel de cette mère prête à tout pour protéger son fils.

Another (Un)Happy Day

L’addiction aux opioïdes est le nouveau , pour ne pas dire de nouveau, le fléau américain. Basée de manière ahurissante sur une débauche de médicaments anti-douleur tels que l’Oxycodin ou le Fentanyl, elle atteint surtout les petites villes, finit souvent par la phase ultime du shoot d’héroïne, et pas un jour ne passe sans qu’un nouveau drame d’overdose d’ados et d’adultes jeunes et moins jeunes n’apparaisse. C’est pourquoi n’est-on pas étonné que le sujet intéresse le cinéma, plus précisément le sujet des jeunes toxicomanes qui vivent encore sous la houlette de leurs parents, et des relations très difficiles que cela engendre dans les familles. Ce sont deux films qui ont simultanément été présentés au dernier Festival de Toronto, Le film du Belge Félix van Groeningen, My Beautiful Boy, pas encore vu par l’auteur de ces lignes, et celui de Peter Hedges, Ben is Back, sur nos écrans cette semaine.

Ben ( Lucas Hedges, fils du réalisateur, mais également un acteur très prometteur remarqué dans Manchester By The Sea) est le fils aîné de Holly Burns (Julia Roberts). La veille de Noël, alors que la famille de Holly revient des répétitions de la Nativité, elle est accueillie sur son perron par un Ben enjoué et volubile, dont on apprend très vite qu’il a eu une sorte de permission de Noël de son « parrain », cette forme de mentor qu’on trouve classiquement dans les programmes de désintoxication américains. Accueilli diversement par ses frères et sœurs, sa mère , son chien, Ben est en effet un toxico dont on se doute à la mine renfrognée de sa sœur que dans le passé, il n’a pas fait que le bonheur de sa famille.

Ben is back est un film qui ne chôme pas. Se déroulant sur pas plus de 24 heures, il est foisonnant. Dans sa première partie, la plus intéressante, il aborde la perte de la confiance et le chaos émotionnel qu’un toxico installe dans sa famille. Le cinéaste s’emploie, d’une manière efficace si pas complètement bluffante, à décrire les relations compliquées avec sa jeune sœur Ivy (Kathryn Newton), traumatisée visiblement par de précédents épisodes, et celles innocentes et joyeuses avec ses jeunes demi-frère et sœur, les enfants que sa mère a eus avec Neal (Courtney B. Vance), un beau-père tolérant tout juste sa présence. Des petites phrases par-ci, par-là, les médicaments et les bijoux vite rangés à peine le dos tourné traduisent bien la tension engendrée par la présence de Ben. Peter Hedges arrive même dans cette première partie à situer un contexte social ( « si Ben avait été un Noir, il aurait été en prison depuis longtemps » dit le beau-père exaspéré) et sociétal (le scandale de la prescription hallucinante d’opioïdes, la responsabilité des médecins, le silence du gouvernement). Les acteurs font le job et donnent un portrait de famille assez juste, même s’il faut bien dire que malgré ses implications personnelles, Lucas Hedges n’est pas très convaincant en junkie, trop clean pour une abstinence de même pas 3 mois…Julia Roberts délivre une partition fantastique, servie par un rôle riche où le personnage peut exprimer de multiples facettes de lui-même (la femme drôle et dynamique, la mère aimante, la wasp bourgeoise mais libre, mari noir, fréquentation sporadique de l’église, etc).

Malheureusement, comme si le réalisateur n’avait pas su comment maintenir ce rythme et cette tension, le film bascule dans une sorte de thriller improbable dont le point de départ est assez cousu de fil blanc. Tout ce qui suit n’est pas plus crédible, et ne ressemble plus qu’à un concentré de vilains clichés liés au monde des drogués (le méchant dealer, l’affreux pédophile, et on en passe) . Et Julia Roberts est cette fois en roue libre et fait ce qu’elle sait faire, une sorte de mère courage à la limite du cabotinage, lacrymale à souhait. Les intentions du réalisateur deviennent alors opaques, et les personnages, notamment ceux de Neal et d’Ivy , qu’il a méticuleusement mis en place dans la première partie disparaissent pratiquement de l’histoire pour ne plus laisser place qu’à la star, et d’une manière plus réduite, à Lucas Hedges qui se défend comme il peut.

Frappé par la toxicomanie au travers de proches, il est clair que Peter Hedges souhaitait apporter un témoignage, voire un hommage aux hommes et femmes piégés dans cet enfer, et peut-être surtout aux familles qui les soutiennent inconditionnellement tout en se méfiant d’eux comme de la peste. Mais son point de vue n’était pas suffisamment étayé, son scénario pas suffisamment robuste, et son film qui commençait d’une façon très prometteuse s’embourbe hélas dans une mélasse mélo et dénuée d’émotion vraie. Une telle émotion était autrement plus intense dans Keep the Lights On d’Ira Sachs  qui traitait du même sujet. Il ne reste plus qu’à attendre et voir comment Félix van Groeningen, lui, s’en sortira avec My Beautiful Boy.

Ben is back – Bande annonce  

Ben is back – Fiche technique

Titre original : Ben is back
Réalisateur : Peter Hedges
Scénario : Peter Hedges
Interprétation : Julia Roberts (Holly Burns), Lucas Hedges (Ben Burns), Courtney B. Vance (Neal Beeby), Kathryn Newton (Ivy Burns), David Zaldivar (Spencer ‘Spider’ Webbs), Mia Fowler (Lacey Burns-Beeby), Jakari Fraser (Liam Burns-Bee)
Photographie : Stuart Dryburgh
Montage : Ian Blume
Musique : Dickon Hinchliffe
Producteurs : Nina Jacobson, Teddy Schwarzman, Brad Simpson, Peter Hedges  Coproducteurs : Dianne Dreyer, Joseph P. Reidy, Margaret Chernin, Gabrielle Mahon
Maisons de production : Color Force, Black Bear Pictures, 30WEST
Distribution (France) : Paramount Pictures France
Durée : 103 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 16 Janvier 2019
USA – 2018

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Rétrospective Clint Eastwood : Sur la route de Madison

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Sur la route de Madison appartient à ces films inoubliables, aux thèmes intemporels, aux émotions aussi fortes qu’intarissables, qui restent ancrés en nous en marquant durablement notre existence. Clint Eastwood s’empare d’une histoire d’amour, impromptue et passionnée, entre Francesca Johnson, une ménagère soumise, rêvant d’abandonner sa dure vie de fermière, et Robert Kincaid, un photographe solitaire, sans attache, parcourant le monde au gré de son travail. Un drame sublime, débordant de sentiments et de sincérité.

En 1995, après s’être consacré au genre policier et au western dans de nombreux films devenus mythiques, tels Le Retour de l’inspecteur Harry, Josey Wales Hors la loi, L’Homme des hautes plaines et Impitoyable, Clint Eastwood renoue avec la romance. Une de ses toutes premières œuvres, Breezy, abordait en 1973 la naissance d’une relation amoureuse improbable, désapprouvée par leur entourage, entre un architecte quinquagénaire et une jeune hippie.

Sur la route de Madison traite aussi la question du regard des autres, non plus vis-à-vis des préjugés familiaux mais du jugement, plus moralisateur, du comportement convenable que se doit d’adopter une femme mariée dans la société. Dans ces villes isolées où tout se sait, où les commérages de liaisons adultères occupent les conversations des cafés, une réputation se joue aux prises de risques calculées et aux rencontres hasardeuses. Clint Eastwood dénonce incidemment, par l’ostracisme de Lucy Redfield, le destin brisé de ces épouses amantes, dont le sort social a été définitivement scellé par de simples imprudences. Michael, le fils de Francesca, adopte initialement un point de vue similaire. Sans chercher à comprendre pourquoi sa mère s’est révélée infidèle, il se sent trahi et couvre le photographe d’injures et de reproches. Sa sœur, Carolyn, se montre plus curieuse et compatissante. Contrairement à ses personnages, le réalisateur ne se fait jamais juge. Il ne cherche pas à blâmer mais à raconter, à émouvoir, en dramatisant le dilemme cornélien d’une femme déchirée, contrainte à choisir entre aventure et routine, passion et raison, liberté et famille.

Chez Clint Eastwood, l’amour devient source de bouleversements existentiels. L’éternelle quête de l’âme sœur se mêle ainsi au désir irrépressible de changer de vie, de tout laisser derrière soi pour voguer vers d’autres horizons plus attrayants, aptes à ouvrir des perspectives insoupçonnées, à réaliser des rêves inespérés. Francesca Johnson, mère au foyer, ayant quitté, sur ordre de son époux, ses fonctions d’institutrice pour se consacrer aux tâches du ménage, n’aspire qu’à quitter sa difficile condition. Nostalgique de son Italie natale, elle se lasse de cette campagne trop tranquille, de son travail répétitif quotidien, voire de ses deux enfants qui lui adressent à peine la parole malgré tout son amour. L’arrivée inattendue de Robert Kincaid, un homme aussi charmant que serviable et attentionné, lui fait entrevoir la possibilité d’un amour inconditionnel, entre deux êtres égaux et complémentaires, grâce auquel elle pourrait s’épanouir et s’évader.

L’exploitation dramatique de tels conflits intérieurs inspirera d’autres œuvres cinématographiques. A peine trois ans plus tard, en 1998, dans L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux, Robert Redford dessine le portrait d’une épouse confrontée par l’amour à un choix entre deux existences : celle, connue et sécurisante, dans la ville auprès de sa fille et de son mari, pour lequel elle éprouve des sentiments contradictoires, et celle, novatrice et éprouvante, dans un ranch du Montana, en compagnie du séduisant Tom Booker, un dresseur de chevaux franc et passionné. Plus récemment, Puzzle, Prix du Public au Festival de Deauville et attendu courant 2019, met en scène le personnage d’Agnès, une mère de famille obéissante et effacée dont la vie se trouve soudain ébranlée par sa découverte du puzzle, qui la conduira à entretenir une aventure amoureuse.

Quelle que soit la décision finale du protagoniste, suivant en général la raison, elle ne peut que toucher le public. Le spectateur ne peut manquer de s’identifier à Francesca, ou du moins, de compatir avec cette femme tendre et dévouée, dont les rêves d’évasion se heurtent irrévocablement à la réalité quotidienne. Ses pensées comme ses sentiments, tantôt affirmés tantôt hésitants, en deviennent d’autant plus marquants. La lutte menée par Robert Kincaid est toute aussi émouvante. S’il se présente en homme libertaire, non désireux de fonder une famille après son divorce, son amour pour Francesca ne s’éteindra jamais. Soutenant qu’une telle fusion entre deux personnes ne surgit qu’une fois, il désespère de persuader son amante de partir avec lui. Quatre jours. C’est tout ce que durera cette romance aussi éphémère qu’enflammée. Alors que le désir s’affirme, que les sentiments jaillissent, le temps s’étiole. Mais c’est là que réside toute la puissance de cet amour. Illimité, il aurait perdu de sa splendeur et de sa fulgurance.

Clint Eastwood filme ce récit tel un observateur objectif de l’intimité de ses personnages. Nul besoin d’effet marqué de mise en scène. Dans chaque plan, il laisse transpirer la joie, la tristesse, la passion, les souvenirs, crevant l’écran avec un naturel déconcertant. Emprunte de délicatesse et de sensibilité, la réalisation sublime la beauté de ce drame romanesque et envoûtant.

Au-delà de l’ivresse et de la douleur, Sur la route de Madison trace la voie de l’épanouissement d’un couple et du bonheur. Savoir s’accorder un temps d’arrêt et de réflexion, ce que décidera Carolyn. S’interroger sur la pérennité d’une relation imparfaite, comme le fera Michael, après avoir tiré une leçon de vie des mémoires de sa mère. Reconnaître la valeur du dévouement, condamnant la réalisation des rêves de l’autre, comme l’admettra Richard Johnson sur son lit de mort. Apprendre enfin à accepter le véritable amour, même infidèle, en respectant les dernières volontés d’une mère qui a tout sacrifié pour sa famille.

Les ponts couverts, le romantisme, la fièvre et les larmes de Sur la route de Madison resteront gravés dans nos mémoires comme l’une des plus poignantes et magnifiques romances du septième art. Meryl Streep et Clint Eastwood, immortalisés à jamais, feront encore longtemps battre nos cœurs.

Sur la route de Madison : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=mirWUoFE1OY

Sur la route de Madison : Fiche Technique

Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : Richard LaGravenese
Interprétation : Meryl Streep (Francesca Johnson), Clint Eastwood (Robert Kincaid), Annie Corley (Caroline Johnson), Jim Haynie (Richard Johnson), Victor Slezak (Michael Johnson)
Photographie : Jack Green
Montage : Joel Cox
Musique : Clint Eastwood, Lennie Niehaus, Buddy Kaye
Producteurs : Clint Eastwood, Kathleen Kennedy
Sociétés de production : Malpaso Productions, Amblin Entertainment, Warner Bros. Pictures
Distributeur France : Warner Bros. France
Durée : 2 h 15
Genre : drame, romance
Date de sortie : 6 septembre 1995

Etats-Unis – 1995

Critique : Glass, dissection de super-héros

Oubliez les surhommes à grandes capes et collants, les véritables super-héros sont des êtres broyés enfermés dans un asile psychiatrique. Avec Glass, M. Night Shyamalan décortique notre imaginaire et notre fascination pour ces  demi-dieux, omniprésents dans le paysage cinématographique. Il conclue la trilogie initiée par Split et Incassable en embrassant pleinement des thèmes humanistes et universels.

Avant chaque visionnage d’un film de Shyamalan, on signe un contrat. Celui d’accepter le pire et le meilleur. Celui de voir de sublimes idées fourmiller à côté d’une maladresse équivoque mais d’une passion indéniable. A la naissance de Glass, il y a la construction inédite d’un univers cinématographique singulier par M.Night Shyamalan. La trilogie, désormais conclue avec Glass, débute en 2000 avec Incassable où Bruce Willis, homme ordinaire, se découvrait capable de l’impossible guidé par un mentor mystérieux en la personne d’Elijah incarné Samuel L.Jackson. Seize ans plus tard sort Split, long-métrage doucement horrifique du même réalisateur  qui présentait Kevin, un être aux multiples personnalités dont une créature surnaturelle nommée la Bête. En apparence, les deux métrages n’ont rien à voir. Pourtant une scène de quelques secondes arrive à la fin de Split et apprend qu’Incassable fait partie du même univers. Trois ans après débarque donc Glass, dont la seule existence fait de ces films une trilogie reliant deux œuvres totalement distinctes.

Une trilogie inédite

Glass est donc un drôle de crossover. D’un côté, il s’habille d’une dimension horrifique et de suspens présente dans Split. De l’autre, Glass emprunte les thèmes humanistes et philosophiques qui faisaient la sève d’Incassable. Décidant de mélanger deux mondes bien distincts sur la forme, Shyamalan tente le diable. Il réussit d’ailleurs bien plus à allier les deux œuvres sur le fond qu’à proposer une identité inédite à son film. A l’image des personnalités qui habitent le corps de Kevin, les identités de deux films se disputent la première place en étant à la fois un thriller, un film de super-héros et un film d’horreur. On ne peut qu’admirer le talent de Shyamalan pour arriver à rendre le tout homogène quitte à perdre le spectateur. Plongeons quelques instants dans une anecdote très significative. A la base, le personnage de Kevin devait être l’ennemi d’Incassable. Mais le réalisateur a jugé que cela alourdirait l’intrigue et ferait perdre du temps pour développer les personnages. On comprend donc qu’avec Glass, Shyamalan décide d’aller au bout de la psychologie de son trio quitte à faire vraiment défaut à l’intrigue et à la trame générale. Après un prologue parfaitement réussi, Glass entame son segment central à l’asile psychiatrique. Et c’est à ce moment là que la cape de super-héros reste coincée et que le film arrête de s’envoler. Pendant plus d’une heure, le récit ne quitte jamais ce lieu et offre les mêmes scènes qui se répètent indéfiniment. L’ennui est inévitable alors que les discours bien trop bavards des personnages veulent nous faire croire que les super-héros n’existent pas. On peut tout de même compter sur la performance  époustouflante et extra-terrestre de James McAvoy, véritable caméléon, pour s’accrocher. La présence de Samuel L.Jackson est tout aussi savoureuse et l’acteur semble toujours habité par le démoniaque Mr.Glass. Par contre, constat assez triste du côté de Bruce Willis, qui ne se contentera que de quelques lignes de dialogues et se dote d’une curieuse absence dans son propre film.

Tout comme avec Incassable, Shyamalan va jusqu’à atteindre quelque chose qui touche au profondément intime. C’est là que la démarche humaniste, au cœur de cette trilogie, prend toute son ampleur. Dans Split, la Bête a pour objectif de protéger les broyés, à comprendre les individus qui ont souffert. Il voit dans les êtres de souffrance la prochaine forme d’évolution. Les plus affaiblis seront les plus forts. C’est un point fondamental dans Glass. Lors de la scène d’interrogation entre la psy (Sarah Paulson) et nos trois super-héros et vilains, cette psychiatre va essayer de chercher un traumatisme dans chacun des personnages pour essayer de comprendre pourquoi ils  sont des héros. Pour être un super-héros, il faut avoir été broyé. Dernière pierre d’une longue réflexion, Glass vient réunir les deux thématiques au cœur de Split et Incassable. Devenir et se croire super-héros devient un moyen de se dépasser et de trouver une place dans un monde auquel on ne semble pas appartenir. Dotés de capacités exceptionnelles, ces êtres n’ont aucun autre choix que de s’accepter dans leur grandeur. Contrairement à tous les films de super-héros, dans celui-là, les comics et l’imaginaire super-héroïque existent. Cela va même plus loin, selon Elijah, tous ces comics seraient inspirés de véritables êtres surnaturels. L’un des axes principaux du film va se concentrer sur le fait de démontrer que ces personnages sont en fait des fous persuadés d’être des héros après une trop grande exposition aux comics. Ainsi, Shyamalan interroge aussi notre fascination de ces personnages hauts en couleur omniprésents dans le cinéma contemporain et à grand spectacle. Pourquoi ces personnages nous fascinent-ils ? Sommes-nous des êtres broyés qui trouvent en ces figures quasi-divines quelque chose qui nous transcende ? Tout au long du métrage, le réalisateur va explorer la culture des comics et essayer d’en identifier l’essence. On retrouve la dualité existentialiste entre les vilains et les héros. Lorsque Kevin et ses personnalités découvrent qu’un sur-homme est capable de leur faire face, ils en deviennent obsédés. Dans les capacités de David Dunn résident la légitimité surnaturelle de La Bête. Si David est un super-héros, alors la Bête est bien un vilain.

Le poil de La Bête 

L’important dans Glass n’est donc finalement pas de savoir si ces personnages sont véritables de super-héros mais s’ils croient l’être. Baser le suspens sur la réalité de leur nature n’est qu’un leurre. Il importe peu de savoir ce qu’ils sont réellement, ce qui est fondamental c’est de savoir s’ils vont s’accepter ou renoncer. C’était d’ailleurs tout le propos d‘Incassable. Toute la trajectoire de David Dunn constituait à savoir si ce surhomme allait accepter sa destinée de super-héros. Dans le trio, chacun possède un personnage extérieur, qui croit bien que leur ami, fils ou père est un héros. Il s’agit tout avant d’une perception. Qu’est-ce qui fait l’essence du super-héros ? Les super-pouvoirs ? Les capacités de David Dunn ou de La Bête sont bien réelles. Suffisent-elles à en faire des personnages de comics ? C’est une nouvelle fois la question de la perception qui rentre en compte. C’est au bon vouloir des personnages dans la diégèse de les considérer ou non comme des héros, mais aussi au spectateur d’accepter la nature super-héroïque du film. Dans Incassable, Elijah tenait un discours faisant l’éloge des comics comme une véritable source d’art, marginalisée et infantilisée par les détracteurs. A travers le personnage de Sarah Paulson, psychiatre qui tente de rationaliser le trio, ce message se poursuit. Elle tient à tout prix à faire comprendre que l’univers des comics n’a pas lieu d’être, empêchant alors à ces personnages de dépasser leur condition humaine pour atteindre un statut divin. « On n’a pas besoin de dieux parmi les hommes  » souffle t-elle à Elijah. Dans les films de comics, toute l’intrigue se polarise autour des interactions entre les héros et les vilains. Ici, les personnages de comics font finalement bloc face aux sceptiques. Il s’agit d’une bataille de croyances et d’imaginaires pour occuper l’espace du film et donc en définir la nature. D’ailleurs, les couleurs des personnages (violet, vert et jaune) deviennent de plus en plus vives quand les personnages croient être dans un monde de comic book. Plus, les personnages rationalisent leurs comportements, plus les couleurs deviennent neutres et fades.

Depuis Incassable et l’avènement de films de super-héros, Shyamalan a précisé sa vision et veut plus que tout la partager. Quitte à alourdir considérablement ses dialogues avec des sur-explications meta pour relier tous les ressorts de l’intrigue à la mythologie des comics. C’est un pas en arrière face à Incassable qui arrivait à intégrer cette mythologie avec une grande sensibilité et subtilité. Comme paniqué à l’idée que son spectateur ne comprenne pas, le film assène maladroitement les codes des comics, utilisant la personnage d’Elijah pour les ré-affirmer de manière claire et explicite. Avec son twist final (attendu), Glass dépasse l’histoire de ces trois personnages et dresse un récit universel et existentialiste. Désormais conclue, la trilogie de Shyamalan apparaît comme un contre-champ essentiel aux multiples blockbusters super-héroïques.

Bande-annonce – Glass

Glass : Fiche Technique

Réalisation : M.Night Shyamalan
Scénario: M.Night Shyamalan
Interprétation ou doublage : James McAvoy, Bruce Willis, Samuel L. Jackson
Société de production: Buena Vista Pictures, Blinding Edge Pictures, Blumhouse Productions
Distributeur (France) : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 132 minutes
Genre : thriller, fantastique
Date de sortie : 16 janvier 2019
États-Unis

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3

Rétrospective Clint Eastwood : Impitoyable

Clint Eastwood fait partie de l’histoire du western au cinéma. Après avoir imprégné la rétine de sa trogne impénétrable durant les années 60, sous les ordres de Sergio Leone notamment, l’Américain est rapidement passé derrière la caméra pour offrir sa propre vision d’un genre particulièrement codifié. En 1992, avec Impitoyable, le western atteignait un nouveau sommet, et Eastwood accouchait peut-être de l’un de ses films les plus accomplis.

L’histoire est, de prime abord, d’une simplicité déconcertante : les prostituées d’un saloon, qui ont vu l’une d’entre elles se faire défigurer par un cow-boy de la pire espèce, décident d’envoyer « le Kid » à la recherche de mercenaires qui puissent enfin les venger. William Munny (Clint Eastwood) et Ned Logan (Morgan Freeman) sont ainsi chargés de faire route pour Big Whiskey, afin de délivrer la ville de ses vermines et laver l’honneur des filles de joie.

« Hell, Will. We ain’t bad men no more. Shit, we’re farmers. »

Sombre et violent, Impitoyable se veut sans pitié avec ses personnages comme avec les codes ancestraux du genre qu’il explore. Prostitution, viol, vengeance, meurtres, corruption : tout y passe. D’un héritage parfaitement assimilé, le film entreprend sa propre déconstruction mythique.

Car Impitoyable n’est pas purement iconoclaste : il y a d’abord un retour à l’essence même du cow-boy (un homme qui s’occupe de son bétail), et une continuation certaine des codes classiques (les feux de camp, la quête de rédemption, l’aspect « buddy movie », ou encore une arrivée en train). L’arrivée en ville des trois protagonistes, dans la nuit et sous une pluie battante ruisselant sur les chapeaux, rappelle le début de La Poursuite infernale de John Ford. L’ancrage classique est là, tout le décorum est familier. Aussi les personnages, par la mise à l’épreuve de leur corps comme de leur esprit, seront les seuls artisans de cette déconstruction.

Celle-ci commence avec le regard tendrement résigné qu’Eastwood pose sur son propre personnage : il est vieux, trébuche sans cesse, grelote par temps pluvieux. L’immortel Homme sans nom d’autrefois n’est plus qu’un vieux briscard fragile. Ce n’est plus un héros qui, comme dans la trilogie du Dollar, est anonyme, presque éthéré, et d’une efficacité redoutable ; William est un fameux tueur ayant raccroché le ceinturon, célèbre autrefois, mais totalement rouillé par l’âge (il en vient même à réapprendre à tirer au six coup, à monter à cheval), bien ancré dans la terre et la boue. Avec son compère Ned, il se rappelle, nostalgique, le temps où l’ouest était à ses pieds – et où le genre du western faisait, dans un parallèle évident avec la carrière de Clint, la loi dans le paysage cinématographique).

Si la déconstruction du mythe est constante et visible tout au long du film, la scène centrale de la prison est sans doute la plus représentative. Le shérif lit le récit grand-guignolesque des aventures de English Bob, digne des meilleurs Lucky Luke ou Blueberry, mais dont les triomphes sont évidemment romancés et mensongers. « J’y étais », dit le shérif, tout en rétablissant la vérité sur ces soi-disant exploits. Sa présence casse directement la légende, puisqu’elle ramène le récit héroïque à un événement historique, à une contingence. Personne n’a été témoin des exploits d’Ulysse, mais même le shérif de quelque village perdu de l’ouest le fut pour English Bob. Ainsi choit-il de son piédestal de héros de fiction pour être ramené à une humanité plus terre-à-terre, qui fait moins rêver.

Et Clint Eastwood de faire de même, en désenchantant l’Ouest américain de ses héros dignes de romans et légendes qui ont proliféré à Hollywood, pour rétablir une froide et morne humanité sans gloire ni prestige.

« It’s just that we both got scars. »

Impitoyable est avant tout une histoire de gueules cassées, d’êtres meurtris, d’âmes et de corps infirmes. La cicatrice est d’abord physique, avec Delilah « la balafrée », avec le corps vieilli de William, les yeux myopes du Kid. Mais elle s’avère d’autant plus mentale : William est toujours hanté par la mort de sa femme, et il en rajoute en acceptant cette quête vengeresse qui trahit les promesses de retraite qu’il lui avait faites, succombant au chant des sirènes de l’héroïsme tel un alcoolique attiré par l’odeur de la gnôle.

Évidemment, toute cette entreprise n’est selon lui « que pour l’argent », et il est hors de question de retourner à la vie d’avant ; mais le spectateur n’est pas dupe, et sait tout comme lui que ce n’est qu’un prétexte pour poursuivre les chimères d’un passé révolu. « I’m just a fellow now. I ain’t no different than anyone else… No more. » Vraiment ? La vengeance de la prostituée torturée n’est-elle pas qu’un prétexte à la rédemption personnelle du héros ? En partie, oui, mais la charité et l’empathie du personnage ne sont pour autant jamais feintes.

Dès l’ouverture, nous sommes prévenus : un crépuscule (d’un homme, d’un genre cinématographique), un personnage creusant une tombe (celle de sa femme, mais par là de tout son passé, et avec lui le mythe même du cow-boy), et un arbre, dont la signification métaphorique est là aussi on ne peut plus claire (la vieillesse, le pourrissement ; mais aussi l’immense vitalité, la persévérance en son être, la sagesse). En un seul plan, tout le personnage de Clint Eastwood est construit et peut déjà être appréhendé.

À ses côtés, par contraste, le personnage de Morgan Freeman représente l’ancien temps : il n’a presque pas vieilli, toujours robuste, est encore fin tireur, n’a ni peur ni froid. Il incarne le cow-boy d’autrefois, sans faille, avec une morale elle aussi de l’époque, mais qui va se casser les dents sur le réalisme « impitoyable » de cette ère nouvelle (il ne voit pas le problème de faire une passe improvisée au saloon alors même qu’il est marié ; William, pourtant veuf, refuse, par un respect mêlé de désintérêt).

Aussi le film prend-il le parti des femmes, qui représentent le premier point de vue offert au spectateur (donc la première source d’identification), et qui sont trop souvent reléguées au rang de décor dans les westerns, voire d’objets à la disposition des hommes. Ici, à l’image du respect dont Clint fait preuve envers elles, les femmes acquièrent un statut nouveau et digne.

« I won’t kill nobody no more. I ain’t like you, Will. »

Cette déconstruction ne souhaite pas seulement détruire pour détruire : elle vise encore à une transmission, illustrée par la relation entre William et le Kid ; mais une transmission qui vise à ne pas reproduire les mêmes erreurs. La nouvelle génération sera moins héroïque, peut-être, mais sera ainsi plus humaine.

Et cela passe par la difficulté maintes fois mise en scène de tuer, chose simple comme bonjour dans le western, où l’on dégaine et tire sans faire cas des vies que l’on dérobe. Ici le shérif met à l’épreuve le timide biographe, qui n’ose évidemment pas lui tirer dessus parce qu’il prend tout à coup conscience de la gravité d’un tel acte. De même pour le Kid, qui tout du long se vante d’avoir tué cinq personnes, pour finalement, lorsque la caméra le montre achevant quelqu’un, le voir psychologiquement détruit. De même encore du côté des victimes, où l’agonie est filmée avec une particulière authenticité (on en vient à avoir de l’empathie en voyant la souffrance des pires salauds).

Eastwood met donc la figure du cow-boy face à son humanité et ses valeurs morales : tuer n’est plus aussi simple, la peur de la mort est partout, les failles sont visibles, le courage se raréfie, l’honneur n’est plus si primordial, et on ne se sort plus aussi facilement – voire plus du tout – des situations périlleuses, on meurt sans fioritures (voire sur le trône), on pleure… — l’héroïsme viril en prend un sacré coup.

Finalement, le passage de flambeau s’accomplit lors de cette magnifique séquence où William et le Kid reprennent leurs esprits, assis à côté d’un arbre (renvoyant au plan d’ouverture, illustration parfaite de la filiation), et où les deux personnages se confessent l’un à l’autre au cours d’une discussion émouvante sur la valeur de la vie. Une belle parenthèse préludant pourtant à un dénouement littéralement infernal.

« – It don’t seem real. How he ain’t gonna never breath again, ever. How he’s dead. And the other one too. On account of pulling a trigger. – It’s a hell of a thing, killing a man. You take away all he’s got… and all he’s ever gonna have. »

Avec Impitoyable, Clint Eastwood réalise le western le plus important de sa carrière de metteur en scène, et peut-être même de son époque. À l’héroïsme fantasmé des vieux maîtres, Clint répond par une froide et violente réalité, où les héros n’ont plus leur place et seuls les êtres humains, dans toutes leurs contradictions et leur fragilité, sont encore porteurs d’espoir.

Bande-annonce – Impitoyable

Synopsis : En 1880, à Big Whiskey, une petite ville du Wyoming. Delilah, une prostituée, est défigurée au couteau par un client ivre pour avoir ri de la taille de son pénis. Le shérif de la ville, « Little Bill » Daggett, un ancien tueur qui fait régner l’ordre dans la ville, impose au coupable une amende de sept chevaux à verser au proxénète. Les prostituées de la maison close, indignées par la clémence du shérif, réunissent mille dollars et les promettent à quiconque tuera le coupable et son complice.

Fiche technique – Impitoyable

Titre original : Unforgiven
Réalisation : Clint Eastwood
Scénario : David Webb Peoples
Musique : Lennie Niehaus, Clint Eastwood
Photographie : Jack N. Green
Décors : Henry Bumstead
Montage : Joel Cox
Sociétés de production : Warner Bros. et Malpaso Productions
Durée : 131 minutes
Genre : Western
Dates de sortie : 7 août 1992 (US), 9 septembre 1992 (FR)

États-Unis – 1992