Jason Bourne, un film de Paul Greengrass : Critique

9 ans après une première trilogie qui a marqué les esprits par sa manière de révolutionner le genre du thriller d’espionnage, tout en poussant la concurrence à évoluer – Mission Impossible, les James Bond ainsi que l’apparition de nombreux films « bourniens » tel que Taken -, le duo à l’origine du deuxième et troisième opus se reforme pour mettre la saga à nouveau sur de bons rails suite à un spin-off emmené par Jeremy Renner tout bonnement mauvais.

Synopsis : La traque de Jason Bourne par les services secrets américains se poursuit. Des îles Canaries à Londres en passant par Las Vegas…

L’efficacité dans la peau

Les producteurs semblent avoir compris que la saga Jason Bourne n’est à son meilleur que lorsque que Jason Bourne est présent, et ont réussi à convaincre Matt Damon et Paul Greengrass de rempiler, eux qui ont toujours dit qu’ils reviendraient à condition d’avoir la bonne idée.  Un retour qui sent donc bon le gage de qualité surtout que les deux hommes ont vraiment insufflé l’énergie si particulière de la saga, celle qui a permis de la populariser. Un retour qui a la lourde tâche d’accoucher d’un opus qui se doit d’offrir ce que les fans ont toujours attendu d’un Jason Bourne tout en apportant un renouveau dans la franchise qui doit s’imposer comme un vent de fraîcheur ainsi qu’un concurrent sérieux face aux autres films du genre. Autant dire que les attentes étaient élevées et que comme à chaque fois dans ces cas-là, il y aura des déçus, un film étant bien plus jugé maintenant parce qu’il aurait pu ou dû être selon les attentes, plutôt que pour ce qu’il est réellement.

Il faut reconnaître qu’effectivement la saga perd sérieusement en intérêt narratif avec cet épisode. Le scénario cède plus souvent aux facilités que par le passé et la manière d’intégrer Jason Bourne au récit est plus que poussive. Surtout que toujours ancrer le personnage dans le passé n’est pas des plus judicieux, ses origines ne sont plus aussi intéressantes qu’elles pouvaient l’être ; se focaliser sur l’avenir de celui-ci semble plus pertinent, chose que le film fait mais de manière bien trop succincte. D’une certaine manière, Greengrass a l’air au courant de cet état de fait et offre pour compenser une déconstruction assez passionnante de son héros tout en posant une réflexion plutôt juste sur l’héroïsme moderne et ce que représente le patriotisme dans une société ni toute blanche ni toute noire mais qui évolue dans une zone constante de gris. L’ennemi de la saga a toujours été domestique, les États-Unis sont leur propre Némésis et Jason Bourne s’impose comme le héros paria, celui qui doit évoluer en marge d’une société pourrie, passant pour un traître. Il est le symbole de cet héroïsme moins clinquant qu’il avait l’habitude d’être, celui qui montre toute sa dimension paradoxale, que parfois faire ce qui est juste est quelque chose de plus personnel et qui se fait loin des regards car ça implique de se salir les mains. Ici, Jason Bourne, toujours interprété par un Matt Damon en très grande forme, n’est plus le vecteur d’action qu’il était, les enjeux  n’étant plus entièrement focalisés sur lui mais on a affaire à une vraie renaissance du personnage, qui gagne en puissance tout du long et qui promet des nouveaux opus qui pourraient s’avérer plus poussés et rafraîchissants dans leurs intrigues que celui-ci.

Sur ce plan, certaines sous-intrigues présentes ici sont clairement là pour servir la suite. Comme tout ce qui entoure l’histoire du PDG de Deep Dream qui ne sert que de moyen de réunir tous les personnages dans un même endroit dans ce film, mais qui est clairement amené à évoluer de manière plus intéressante dans la suite. La saga, qui n’a jamais autant été tournée vers l’avenir, pense ici vraiment en terme de franchise. Cela lui enlève de l’impact dans sa narration avec des éléments beaucoup trop vagues présentés ici mais qui font preuves d’une ambition qui pourrait être payante sur le long terme. Ici, le film arrive à trouver un juste milieu entre les codes de la saga, les anciens ressorts narratifs et la nouveauté car il s’impose au final comme un reboot plutôt qu’une vraie suite. L’élément narratif qui pousse Jason Bourne à reprendre la course contre le gouvernement ainsi que son parcours renvoie à La Mort dans la peau, le deuxième opus de la saga. Ici, il s’agit de remettre en place le personnage avant de commencer les choses sérieuses, ce qui était un peu aussi les ambitions de son prédécesseur. Alors le scénario n’essaye pas vraiment de chambouler la formule de la saga et se contente juste t’en tirer le maximum, c’est une remise dans le bain de la part du duo qui tente de regagner son public pour que celui-ci accepte de les accompagner dans de nouvelles aventures et c’est une requête qui a de sérieux arguments surtout qu’elle met en place des personnages qu’on a vraiment envie de suivre. Comme par exemple la jeune agent en charge des cyber-opérations incarnée par Alicia Vikander, ici parfaite d’ambiguïté, qui est une arriviste à la personnalité trouble dont on ne saisit jamais vraiment si elle a le sens de la justice ou si elle ne sert que ses propres intérêts. Le face à face qui pourrait avoir lieu entre elle et Bourne par la suite s’annonce diablement engageant. Plus que celui assez classique qui oppose Bourne à un Tommy Lee Jones égal à lui-même, qui se trouve redondant dans ses mécaniques, renvoyant aux anciens antagonistes de la saga. Seul le tueur de la CIA se montre plus travaillé que par le passé, même si le twist le concernant est prévisible et un peu trop poussif. Vincent Cassel offre un charisme assez redoutable à son personnage et s’impose comme un ennemi à la mesure de Jason Bourne.

Donc le scénario a beau ne pas être transcendantal même si efficace et pleins de promesses, c’est par sa forme que le film prend toute sa dimension. Jamais un Jason Bourne n’a semblé aussi beau et maîtrisé. Paul Greengrass importe son directeur photo dans la saga pour avoir un style plus posé tout en gardant l’intensité des anciens films. Barry Ackroyd et Greengrass ont l’habitude de travailler ensemble depuis un certain temps et c’est quelque chose qui se ressent ici, le film ayant un style plus harmonieux et léché en l’absence d’Oliver Wood à la photo. Le montage est plus précis sans pour autant sacrifier la nervosité qui faisait le sel de la saga, les scènes musclées sont d’ailleurs admirables d’efficacité, étant très cut mais en se focalisant toujours sur la précision des actions pour ne jamais être illisibles. On est loin de l’aspect brouillon que pouvait avoir certains affrontements dans les précédents opus. La mise en scène gagne aussi en amplitude, Paul Greengrass se faisant plus aérien que par le passé dans l’approche des diverses situations. Même si il reste toujours aussi proche de ses personnages et de l’action, il sait aussi parfois prendre du recul pour montrer tout l’envergure d’une scène chaotique. En cela, la séquence à Athènes est mémorable. Probablement une des courses-poursuites les plus intenses de la franchise qui mélange sens aigu du spectacle et de la dramaturgie avec une ampleur assez dingue. On reste le souffle coupé devant ce passage parfait par son rythme et sa durée qui vient écraser toute concurrence. Greengrass prouve qu’il est toujours en très grande forme quand il s’agit de filmer l’urgence de l’action, son film s’impose comme un shot d’adrénaline salvateur qui ne s’arrête jamais. La tension est constante même lorsqu’il n’y a pas d’action et on ne s’ennuie ni ne se lasse jamais surtout qu’on est aussi accompagné à merveille par le score addictif et prenant de John Powell. Et que dire de ce climax tétanisant à Las Vegas ? Renvoyant à la course poursuite finale de La Mort dans la peau sans pour autant être un plagiat mais s’imposant plus comme un hommage, la scène est admirable de maîtrise et d’intensité accompagnée par une mise en scène toujours aussi virtuose et qui se conclut en rixe aussi furtive qu’implacable. On ressort de ses scènes d’actions avec la mâchoire décrochée, et le sentiment que Greengrass est un cinéaste généreux qui aime nous en mettre plein la vue mais qui à le bon goût de ne jamais tirer ces moments à l’excès, évitant l’écœurement.

Jason Bourne est donc un divertissement haut de gamme, certes plus restreint et moins mémorable par son scénario que la première trilogie mais bien plus maîtrisé et virtuose sur sa forme. Greengrass offre les set-pieces (scènes à gros budget et grosses logistiques) les plus incroyables de la saga et prouve qu’il est toujours un maître pour filmer l’urgence de l’action avec un sens du rythme proche de la perfection. On en prend plein la vue et on en redemande, le film s’imposant comme un vent de fraîcheur au milieu des productions super-héroïques même s’il ne renouvelle pas foncièrement la franchise. Néanmoins, cela fait plaisir de revoir Jason Bourne, surtout qu’il revient avec efficacité. Même si le scénario cède à plus de facilités, il propose aussi pas mal de choses intéressantes et il est soutenu par un casting impeccable. Au final, il n’y a pas vraiment de quoi faire la fine bouche pour ce qui est probablement le shot d’adrénaline de l’année et sans doute aussi le blockbuster de l’été. On a affaire à une œuvre plus intelligente que la moyenne qui en plus du spectacle offre une réflexion sur l’héroïsme et le patriotisme dans une société aux avancées technologiques constantes mais qui reste en son cœur profondément la même. La redondance des mécaniques sert au final un propos assez juste et actuel qui permet un peu de changer de la géopolitique des premiers opus pour s’intéresser au héros moderne. Un très bon film.

Jason Bourne : Bande-annonce

Jason Bourne : Fiche technique

Réalisation : Paul Greengrass
Scénario : Paul Greengrass et Christopher Rouse
Interprétation: Matt Damon (Jason Bourne), Alicia Vikander ( Heather Lee), Tommy Lee Jones (Robert Dewey), Vincent Cassel (l’Atout), Riz Ahmed (Aaron Kalloor), Julia Stiles (Nicky Parsons),…
Image : Barry Ackroyd
Montage: Christopher Rouse
Musique: John Powell et David Buckley
Costumes : Mark Bridges
Décor : Paul Kirby
Producteur : Matt Damon, Gregory Goodman, Frank Marshall, Ben Smith, Paul Greengrass et Jeffery M. Weiner
Société de production : Universal Pictures, The Kennedy/Marshall Company, Captivate Entertainment, Pearl Street Films, Double Negative et Sur-Film
Distributeur : Universal Pictures
Durée : 123 minutes
Genre: Action, Thriller
Date de sortie : 10 août 2016

Etats-Unis – 2016

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Frédéric Perrinot
Frédéric Perrinothttps://www.lemagducine.fr/
Passionné de cinéma depuis mon plus jeune âge, j'articule depuis ma vie autour du 7ème art, un monde qui alimente les passions et pousse à la réflexion. J'aspire à faire une carrière dans le cinéma, ayant un certain attrait pour l'écriture et la réalisation. J'aime m'intéresser et toucher à toute sorte d'arts ayant fait du théâtre et de la musique. Je n'ai pas de genres de films favoris, du moment que les films qui les représentent sont bons. Même si je tire évidemment mes influences de cinéastes particuliers à l'image de David Lynch, mon cinéaste fétiche, Michael Mann ou encore Darren Aronofsky. Ces cinéastes ayant en commun des univers visuels forts et un sens du romantisme qui me parlent particulièrement.

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