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Peur sur pellicule : Godzilla ou le traumatisme nucléaire

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Après la colère, place à la peur dans ce mois spécial sur le Mag du ciné. Si on aurait pu aisément s’attarder sur des figures du cinéma d’horreur, certains films d’autres genres ont su créer des personnages mythiques capables à eux seuls de personnifier une peur très précise. C’est ce qu’a fait dans les années 50, Ishiro Honda en donnant naissance au roi des Kaijus, Godzilla. Dans un Japon encore affecté par les bombardements de 1945, Honda cristallise toute cette terreur du nucléaire au travers d’un dinosaure cracheur de flammes.

Si aujourd’hui le gigantesque saurien est devenu une véritable icône du blockbuster américain, en témoigne le tant attendu Godzilla King of Monsters, il est important de rappeler que le monstre puise ses origines dans le cinéma japonais et notamment ce qu’on appelle le Kaiju Eiga. Signifiant littéralement film de monstres, le Kaiju Eiga est un genre typiquement nippon qui a fleuri dans les années 50, avec bien sûr la figure de Godzilla, mais également de Gamera la monstrueuse tortue, Rodan le ptérodactyle acolyte de Godzilla ou encore la grosse mite Mothra. Si au cours des années, le film de Kaiju va devenir un divertissement misant avant tout sur des affrontements entre colosses en latex, comme en témoigne la longue saga Godzilla où notre cher reptile va affronter des adversaires en tout genre allant du mythique dragon à 3 têtes King Ghidorah à Mechagodzilla (une version robotique de Godzilla) en passant par Hedora, créature répugnante née de la pollution, il a été avant tout ça un cinéma inscrit dans une période importante de l’histoire japonaise, celle du traumatisme post-Hiroshima/Nagasaki.

Alors que les bombes atomiques avaient causé entre 155 000 et 250 000 morts en 1945, la peur du nucléaire était encore dans tous les esprits en 1954, année de sortie du premier Godzilla. Avec ce film révolutionnaire, Ishiro Honda (qui restera longtemps rattaché au Kaiju eiga) donne vie au trauma au travers d’un monstre surgissant des profondeurs et semant le chaos dans la baie de Tokyo. Issu d’une légende provenant d’une île de pêcheur au large de la capitale nippone, Godzilla est en réalité réveillé par des essais nucléaires. Mais pas uniquement : la créature montre des signes de radioactivité dans son organisme, ce qui suggère qu’il serait le résultat d’expériences atomiques. Avec cette approche, Honda conjugue cette peur du désastre nucléaire au folklore japonais, montrant que ce danger n’est jamais très loin, et n’est parfois même pas étranger. Tandis que Godzilla piétine la métropole japonaise et que la population cède à la panique, l’armée nippone tente coûte que coûte de détruire le monstre à l’aide d’armes toutes plus sophistiquées les unes que les autres. C’est une véritable guerre qui prend alors place au sein de Tokyo, montrant une armée acculée par la force dévastatrice du monstre.

On pourrait sourire de certains effets de mises en scènes aujourd’hui, mais ils offrent une lecture intéressante avec le recul.  Godzilla étant interprété par un homme revêtu d’un costume en latex, tous les décors sont fait à partir de maquettes que l’acteur va pouvoir saccager avec plaisir. Certains plans montrant des véhicules militaires ne font d’ailleurs pas illusion une seconde et trahissent très vite le fait qu’il s’agisse de jouets. Effet peu coûteux pour l’époque, mais qui témoigne de l’impuissance de ces éléments face à la bête. Pour Godzilla, tous les chars d’assauts du monde ne sont en effet que des jouets inoffensifs. Alors que depuis la Seconde Guerre Mondiale, le Japon ne dispose plus que d’une armée servant à l’autodéfense, elle se retrouve ici incapable de remplir son devoir. Au travers de cette créature insurmontable, Honda exprime parfaitement la peur d’un peuple face à un envahisseur d’une nature inconnue comme l’ont été les bombes ayant ravagé Hiroshima et Nagasaki. Une force meurtrière inédite qui ne fait aucun distinguo entre militaires et civils.

Mais si l’armée est inoffensive face à Godzilla, la bête n’est pour autant pas invincible. Les armes étant devenues obsolètes, Honda offre au travers du personnage du docteur Serizawa, une nouvelle piste pour anéantir le monstre. Le scientifique a en effet mis au point une technologie d’un genre nouveau, répondant au nom de « Destructeur d’oxygène ». C’est au travers de cette invention que Honda pointe du doigt quelque chose qui peut s’avérer au final plus dangereux et plus terrifiant que Godzilla lui-même : le rôle de l’Homme dans la création d’engin de mort. Tout comme Godzilla issu d’essais atomiques, ce qui se cache derrière cette machine destructrice est bien l’esprit scientifique d’un homme, et tout cela renvoie encore et toujours à l’invention terrible de la Bombe A, sortie des cerveaux de plusieurs grands esprits, dont le plus connu reste Oppenheimer, regrettant son implication dans cette création. Au vu de tous ces éléments, Godzilla de Honda est une œuvre qui respire la peur, la peur d’un avenir incertain, la peur d’un monde où la course à l’armement prend des dimensions considérables. Si Godzilla est, au fil des longs-métrages, devenu un allié des hommes éliminant toute menace, il aura symbolisé tout ce climat anxiogène dans lequel s’était mué le Japon de l’après-guerre. Plus de 50 ans après, la figure mythique du plus célèbre des Kaiju aura connu une nouvelle résonance dans le film d’Hideaki Anno, Shin Godzilla, près de 5 ans après le terrible incident de la centrale Fukushima. Dans cette nouvelle itération du Kaiju, Anno pointe d’ailleurs du doigt la bureaucratie, seule responsable d’un incident dramatique qui aurait pu être évité.

https://www.youtube.com/watch?v=suURUXGLJRQ

Les plus belles Palmes d’or : Le Poison de Billy Wilder

Le Poison, adaptation du livre du même nom de Charles R. Jackson, constitue le plus grand succès de Billy Wilder, son oeuvre la plus récompensée avec quatre Oscars, dont celui du meilleur film, et une Palme d’Or en 1946. C’est également le premier film à ouvertement traiter de l’alcoolisme comme d’une maladie.

Le Poison est un film éblouissant pour plusieurs aspects. Déjà de par son écriture, passée entre les mains de Charles Brackett et également de Billy Wilder lui-même. Les deux scénaristes font un très beau travail de narration, car ils réussissent à jouer sur la corde sensible de l’alcoolisme en allant pleinement dans le tragique, mais sans juger le personnage principal auquel le spectateur arrive à s’attacher. Car ils n’utilisent pas le thème de l’alcoolisme pour le juger, ni pour s’en moquer mais pour le prendre en pitié. Pour l’époque, représenter l’alcoolisme comme une maladie est une première. On assiste à une véritable descente aux enfers où se côtoient whisky et rêves perdus. Mais là où le film aurait pu sombrer dans un trop lourd pathos, la plume suffisamment délicate des deux auteurs réussit à concilier tragique et espoir. Bien sûr, l’histoire du long-métrage est triste, et il est traité comme tel, mais sans remuer le couteau dans la plaie de manière tire-larmes.

Le personnage de Don Birnam est agaçant, mais il est suffisamment bien écrit (et interprété) pour que ses tiraillements intérieurs se ressentent. C’est un personnage au visage humain, qui souhaiterait au plus profond de lui-même réussir à concilier sa vie amoureuse avec sa chère et tendre Helen et son succès littéraire. Sa terrible addiction à l’alcool, dont il souffre depuis de longues années, l’en empêche. Devant un tel drame, ses proches réagissent chacun à leur façon, eux aussi avec beaucoup d’humanité. Helen St. James s’accroche à son amour, refuse de le voir comme perdu à jamais, essaie tant bien que mal de soigner ses démons avec toute son affection, jusqu’à dormir sur son palier. Son frère Wick le considère comme un être impossible à sauver, lui qui lui a donné plusieurs chances et s’occupe de lui depuis tant d’années. Les dialogues laissent entendre que Don vit à ses crochets, alors il finit par abandonner, non sans désespoir. Finalement, qui réagirait autrement ? Ces personnages sont touchants car ils paraissent normaux.

Un autre aspect éblouissant est bien sûr la photographie du long-métrage, comme toujours chez Billy Wilder, qui a encore une fois collaboré avec John F. Seitz, ce qui lui vaudra une nomination aux Oscars. Il joue avec le noir et le blanc, symboliquement représentant le bien et le mal, ce qui donne lieu parfois à des jeux de lumières sublimes, d’autant plus mis en avant par la réalisation toujours très intelligente du réalisateur.  Il utilise des gros plans et inserts pour souligner l’alcoolisme de son personnage. Par exemple quand celui-ci se ressert, la caméra insiste sur les marques rondes que laissent les verres sur le bar. Cependant Wilder sait parfois rendre cette réalisation discrète, notamment dans la scène de la « révélation », dans laquelle Don Birnam avoue à sa compagne le problème qui le ronge. Le but ici est d’arriver à illustrer le scénario d’une manière simple et pas tape-à-l’œil. Ce qui prédomine dans cette scène est surtout le jeu des acteurs, qui frôle la perfection, Ray Milland en alcoolique désespéré, Jane Wyman en femme aimante, surprise par de telles révélations, sans oublier Phillip Terry, très juste.

Le réalisateur réussit à créer des scènes marquantes, comme celle de la « révélation », mais on retient le plus celle de l’hôpital, ou du delirium tremens, avec les hallucinations de Don qui voit une souris se faire tuer par une chauve-souris. Elles soulignent l’importance de sa maladie et le fait que c’est un sujet très sérieux, dont on peut ne pas se relever.

En somme, Le Poison est un pionner en matière de traitement des addictions (dans une Amérique où c’est une des premières causes de mortalité), mais également un maître en ce qui concerne l’écriture du scénario et des personnages, et une des meilleures réalisations de Billy Wilder, même si ce n’est pas sa plus connue (on pense plus souvent à Boulevard du Crépuscule). Une Palme plus que méritée.

Le Poison : Bande-annonce

Le Poison : Fiche Technique

Titre original : The Lost Weekend
Réalisation : Billy Wilder
Scénario : Charles Brackett, Billy Wilder d’après l’oeuvre de Charles R. Jackson
Interprétation : Ray Milland, Jane Wyman, Phillip Terry
Image : John F. Seitz
Montage : Doane Harrison
Musique : Miklos Rozsa
Société de distribution : Paramount Pictures
Budget : 1, 25 million $
Récompenses : Oscars du meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario, meilleur acteur. Palme d’or 1946 du Festival de Cannes.
Durée : 101 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 14 février 1947 (France)

Les plus belles Palmes d’or : Underground, d’Emir Kusturica

A quelques semaines de l’ouverture du Festival de Cannes 2019, Lemagduciné fait un retour sur quelques unes des Palmes d’Or qui ont marqué les rédacteurs. Aujourd’hui, retour sur Underground, point culminant de la carrière cinématographique d’Emir Kusturica.

On l’a sans doute oublié de nos jours, mais en une dizaine d’années, le cinéaste serbe Emir Kusturica s’était rendu incontournable dans le paysage cannois des années 80 et 90. Palme d’or 1985 avec Papa est en voyage d’affaires, Prix de la mise en scène en 1988 pour Le temps des Gitans, il rentre en 1995 dans le cercle fermé des réalisateurs ayant obtenu deux Palmes d’Or grâce à Underground.

Le film contient tous les ingrédients typiques de ce cinéaste qui s’est forgé un univers personnel, un mélange épique de réalisme triste, voire sordide, et une fantaisie débridée et hallucinée, le tout agrémenté d’une musique élevée au rang de personnage à part entière.

La Guerre

« Première partie : la guerre »

« Deuxième partie : la guerre »

« Troisième partie : la guerre »

Comme toujours chez Kusturica, le contexte dans lequel se déroule le film est particulièrement dramatique. Underground relate, de façon symbolique, cinquante années de l’histoire de la Yougoslavie, depuis l’entrée de la Wehrmacht dans Belgrade jusqu’à la guerre civile qui marqua l’éclatement violent du pays au début des années 90, en passant par l’époque du Titisme. Cinquante années marquées par l’oppression et la violence, cinquante années de souffrance pendant lesquelles le peuple yougoslave vit comme prisonnier d’un pays fermé sur lui-même. D’où le coup de génie de cet enfermement symbolique dans un souterrain, métaphore très riche et parlante que Kusturica saura exploiter autant qu’il le faudra.

Le peuple enfermé

Résumons un peu l’histoire : après l’invasion de Belgrade par les nazis, Marko et Blacky entrent en résistance contre ces « putains d’enculés de fascistes de merde » (Blacky dixit). Marko décide d’aménager un souterrain où il cache sa famille, qui sera vite rejointe par Blacky. Marko, lui, reste à la surface pour distribuer les armes fabriquées par les habitants du souterrain. Mais quand la guerre finit, Marko décide de ne rien changer à cette organisation qui lui rapporte beaucoup : il met en scène un énorme mensonge qui consiste à faire croire aux personnes enfermées dans le souterrain que la guerre continue, qu’elles doivent rester confinées et continuer à produire des armes.

On voit l’avantage que Kusturica peut tirer d’un tel dispositif. Au-delà même de la seule histoire yougoslave, Underground se transforme en métaphore des régimes totalitaires dans lesquels le peuple est séparé du monde extérieur, coupé de toute avancée technologique, comme retranché du monde. Marko est lui aussi très emblématique : il est celui qui crée tout un mensonge national dans le double but d’asseoir son pouvoir sur le peuple asservi, et de pouvoir l’exploiter à l’envi. Avoir fait de lui un trafiquant d’armes est, là aussi, très significatif : derrière l’image du progressiste se cache un esclavagiste cynique et violent.

D’emblée, Kusturica se situe du côté du peuple, le montrant assailli d’une violence incompréhensible à laquelle il tente juste de survivre. Le film débute de façon très immersive en nous plongeant au cœur d’une scène de bombardement. Cette violence culminera dans la dernière partie, la plus sombre, qui se déroule pendant la guerre civile.

« Une guerre n’est pas vraiment une guerre tant qu’un homme ne tue pas son frère »

Et la guerre civile est sans doute la pire de toutes, puisqu’elle oppose des hommes qui, jusque là, étaient des voisins ou des collègues, des personnes qui vivaient ensemble et se retrouvent acteurs d’un conflit qu’ils n’ont pas voulu. La vision que donne alors Kusturica de la Yougoslavie est apocalyptique, avec des images fortes qui restent longtemps en mémoire.

Le merveilleux

« Il était une fois un pays »

Telle est la phrase qui ouvre le film. Il s’agit aussi du titre original de la version longue (5 heures) d’Underground telle qu’elle a été diffusée à la télévision. Un titre qui place le film dans le domaine du conte.

Un conte sombre ?

Un conte macabre ?

Non, loin s’en faut. Comme dans ses autres films, Kusturica fait preuve ici d’un amour inconditionnel du genre humain, d’une confiance en l’homme, en son imaginaire, en son amour, et surtout en sa capacité à jouir de la vie en toutes circonstances. Les personnages du cinéaste serbe sont débordants de vie, ils chantent, ils dansent, ils hurlent, ils mangent, ils font l’amour…

Ils volent même. Le cinéma de Kusturica est rempli de scènes où les personnages volent. Son film précédent, Arizona Dream, était même en grande partie placé sous le signe de l’envol. Ici, le réalisateur nous gratifie d’une scène de mariage absolument splendide lors de laquelle la mariée vole au-dessus des convives, sa robe frôlant les têtes au passage. C’est cela le cinéma d’Emir Kusturica : un monde où l’homme, même s’il est plongé dans un univers d’horreurs, parvient encore à vivre, à aimer et à rêver. C’est là la grande force d’Underground : réaliser un film sur une histoire tragique, et en faire une œuvre optimiste, poétique et féerique.

Underground reprend tout l’art d’Emir Kusturica : mêler le tragique et le délire, le désespoir et l’humanisme, l’horrible et le merveilleux. Et nous donner un film qui, placé sous le signe des pires horreurs du XXème siècle, finit avec brio dans le bonheur, la musique et l’amitié. Car les hommes, chez Kusturica, sont plus forts que les idéaux politiques qui cherchent à les séparer.

Underground : bande annonce

Underground : fiche technique

Titre original : ПодземљеRéalisation : Emir Kusturica
Scénario : Emir Kusturica, Dusan Kovacevic
Avec Miki Manojlović (Marko), Lazar Ristovski (Blacky)
Photographie : Vilko FilacMusique : Goran Bregović
Montage : Branka CeperacProduction : Pierre Spengler, Karl Baumgartner, Maksa Ćatović
Société de production : CiBy 2000, Pandora Filmproduktion, Novofilm
Société de distribution : CiBy 2000Date de sortie en France : 26 mai 1995 (Festival de Cannes), 25 octobre 1995 (sortie nationale)
Durées : 165 minutes (version exploitée en France), 195 minutes (version diffusée à Cannes), 320 minutes (version télé)France-Allemagne – 1995

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Game of Thrones saison 8 : ce qu’il fallait retenir dans l’épisode 1

Winter is here. L’ultime saison de Game of Thrones vient enfin de débarquer avec la projection du premier épisode tôt dans la matinée pour nous. A la vue de l’épisode, vous n’avez pas tout compris ? Vous avez besoin d’une petite piqûre de rappel ? On décrypte pour vous ce premier épisode. Attention spoilers !

Enfin. Dire que la saison 8 de Game of Thrones était attendue est un euphémisme. Cela fait plus de deux ans que les héros et héroïnes de Westeros n’avaient pas peuplé nos écrans.  Pour ce premier épisode, la série s’offre un nouveau générique rempli de symboles. La route pour la fin de la série vient de commencer et autant dire qu’elle débute…tranquillement. Rappelez-vous, dans le dernier épisode de la saison 7 une partie du mur s’effondrait par une attaque des marcheurs blancs désormais dotés d’un dragon. La pression était à son comble, tandis qu’on apprenait que Jon Snow était l’héritier légitime du trône et accessoirement le neveu de Daenarys. L’épisode commence en douceur et se place sous le signe des retrouvailles. Il fera écho tout le long au pilote de la série. Jon retrouve Arya, Jon retrouve Bran, Jon retrouve Sam, Tyrion retrouve Sansa… A Winterfell, au bord de l’apocalypse, tout le monde se confond en câlins et semble tranquille.

Jon Snow et Daenerys, une romance morte dans l’œuf

Cependant, un élément clé de la fin de la saison dernière délivre la promesse d’une histoire qui s’annonce bien compliquée. Nous le disions : Jon Snow est le fils Rhaegar Targaryen et Lyanna Stark. En plus de faire de lui l’héritier du trône, cela disqualifie de principe Daenerys qui n’a plus aucune légitimité. Les deux héros s’offrent d’ailleurs un moment léger chevauchant les dragons et se bécotant comme des adolescents dans la neige. Une scène qui contraste avec la gravité des enjeux et qui permet de montrer encore une fois que Jon Snow a le béguin pour la Khaleesi. Ce n’est sans compter sur son éternel ami Samwell, qui lui révèle enfin la vérité. On avait peur que cette trame traîne en longueur et que Sam n’ose jamais avouer ses origines à Snow ou plutôt de son vrai nom. On connaît la mégalomanie et la détermination de Daenerys. Comment réagira-t-elle à l’annonce ? Jon Snow osera-t’il lui dire ou se taira-t’il par amour ? Cela promet une intrigue tumultueuse entre les deux personnages, où la romance pourrait vite laisser place à des sentiments plus hostiles.

Cersei est en guerre

Sans cesse près de son verre de vin, Cersei planifie toujours de profiter de la situation pour imposer directement son pouvoir. Elle engage d’ailleurs Bronn, ancien acolyte de Jamie et Tyrion, pour tuer ses deux frères. Personnellement, nous ne croyons pas un instant qu’il sera capable de franchir le cap. Mais cela isole encore plus la célèbre Lannister face à tous ces personnages qui s’unissent face à la menace blanche. Encore du côté de Winterfell, l’épisode marque la réunion entre Jamie et Brann depuis le tout premier épisode de la série. Surpris en train de coucher avec sa soeur Cersei, le frère Lannister poussait le jeune Stark du haut d’une tour, le rendant handicapé. Aucun mot échangé mais un regard qui en dit long et promet pour les prochains épisodes.

Et les marcheurs blancs dans tout ça ? 

C’est la grande menace de cette saison mais ils sont absents de cet épisode. Mais où sont les marcheurs blancs ? S’ils ne font aucune apparition physique, leur aura plane toujours. Tormund, le sauvageon, tombe nez à nez avec un mystérieux message déposé par les marcheurs : un enfant entouré de membres de cadavres qui forme une spirale. Ce symbole était déjà dans une des visions de Bran. Qu’essaient de dire les marcheurs ? On devrait le savoir très vite. Il ne reste déjà que cinq épisodes avant le dénouement final. Si cet épisode fait office de transition, les ennuis devraient arriver très vite. La saison 7 servait déjà de long prologue à l’ultime saison. Le calme avant la tempête en somme.

”Game of Thrones“, saison 8 : bande-annonce pour l’épisode 2

Tanguy, le Retour… que personne n’attendait

Il le laissait paraître depuis deux décennies, maintenant c’est définitif : Étienne Chatillez est bel et bien fatigué. Le réalisateur a beau reprendre l’un de ses anciens succès, il tire avec Tanguy, le Retour une suite beaucoup trop gentillette et flemmarde pour amuser la galerie. Ne reste que la nostalgie et le plaisir de revoir le couple Sabine Azéma/André Dussollier pour que le visionnage du film fasse un minimum sourire.

Synopsis : 16 ans plus tard, Tanguy, qui a maintenant 44 ans, revient chez ses parents avec sa fille Zhu sous le bras car Meï Lin l’a quitté. Catastrophés de voir leur « tout-petit » dans cet état, Paul et Édith font tout pour lui redonner goût à la vie, sans réaliser que ce faisant, ils tressent la corde pour se pendre. Car Tanguy recommence à se sentir bien chez ses parent… 

Étienne Chatillez aura marqué la comédie française, notamment avec son envie de bousculer et de mettre à mal la bourgeoisie. Le bonhomme en aura tiré des films qui auront marqué bien des générations de par leurs postulat, efficacité et humour ne prenant personne avec des pincettes (La vie est un long fleuve tranquille, Tatie Danielle, Le bonheur est dans le pré). Bref, le réalisateur était un grand nom pour notre cinéma humoristique. Et si nous entamons cette critique au passé, c’est que depuis quelques années, le pauvre Chatillez a bien du mal à retrouver sa gloire d’antan. Enchaînant pour le coup des films qui passent inaperçus (La confiance règne) ou qui se font incendier par la critique (Agathe Cléry). Ou même les deux (L’oncle Charles), c’est pour dire ! Est-ce pour cette raison qu’il nous revient en cette année 2019 – soit sept ans après L’oncle Charles, son dernier long-métrage en date – avec une valeur sûre, à savoir la suite de Tanguy, son dernier plus gros succès (commercial et critique) datant déjà de 2001 ? Peut-être bien… Après tout, pourquoi pas ? Mais était-ce bien nécessaire ? Telle est la question qu’il faut véritablement se poser.

Il faut tout de même avouer qu’aux vues des bandes-annonces et de la promotion du film, Chatillez avait trouvé le point de départ idéal pour aborder cette suite. Et pour cause, comment faire revenir le fils de sa vie idyllique (avec femme et enfant en Chine, pays qu’il affectionne) et le réinstaller confortablement dans le cocon familial ? Eh bien en traitant la thématique de la rupture ! Son épouse l’ayant quitté, ce cher Tanguy revient donc auprès de ses parents en compagnie de sa fille, profitant de son abattement pour refaire son nid. Ajoutez à cela le milieu bourgeois que Chatillez se fait une joie de pointer du doigt avec malice (l’appartement luxueux, les parents passant leur temps à jouer au golf…), et cette suite avait de quoi titiller notre intérêt en marchant dans les pas de son aîné. D’autant plus qu’il est délectable de retrouver Éric Berger dans la peau de ce Tanguy toujours aussi mou du genou, adepte des proverbes chinois et sans gêne. Sans oublier l’inénarrable couple que forment Sabine Azéma et André Dussollier tout en s’amusant toujours comme des petits fous. Les retrouvailles se font avec beaucoup d’amusement et, sur ce point, le film parvient à nous satisfaire sans le moindre effort.

Et c’est bien là tout le problème du film. « Sans le moindre effort »… Jouant à fond la carte de la nostalgie et misant tout sur le retour de ses personnages, Étienne Chatillez en a carrément oublié d’en faire un long-métrage digne de lui. Certes, le réalisateur/scénariste prend le temps de planter le décor et de faire entrer son élément perturbateur. Mais il le prend de manière excessive ! Pour dire, Tanguy a beau entrer en scène que le film ne décolle toujours pas, préférant s’attarder sur la déprime du personnage et le soutien de ses parents qui ne voient pas le cauchemar qui va recommencer. Il faudra même attendre le milieu du film pour qu’ils se rendent compte que leur fils rejoue les pique-assiettes et décident enfin à vouloir le « virer » de leur appartement. Attendre le milieu du visionnage pour que les choses démarrent enfin… De la part d’une comédie et surtout d’une suite, cela en est presque insultant pour le spectateur, qui s’impatiente alors de rire. Certes, il y a les personnages, les répliques et les situations qui feront sourire, mais ce n’est clairement pas suffisant.

Et quand l’histoire prend enfin la décision de prendre son envol, c’est pour s’écraser aussitôt. Les gags utilisés pour faire fuir Tanguy et sa fille ? Ils sont principalement recyclés (les fameuses vis des barres de seuil) et ne constituent que 5% du métrage. L’humour vachard propre au premier opus ? Cantonné au politiquement correct et ne dépassant jamais la limite du « gentillet ». En seulement deux points, vous avez la preuve qu’ Étienne Chatillez ne s’est nullement foulé pour concevoir cette suite. Et si vous n’êtes toujours pas convaincus, regardez donc le film jusqu’au bout et vous vous rendrez compte que le réalisateur s’est lancé dans ces retrouvailles sans réellement savoir quoi faire. Car après avoir, semble-t-il, entièrement exploité son postulat, le bonhomme sort de son chapeau magique bien des retournements de situation pour faire durer l’entreprise. Le retour impromptu de la femme de Tanguy, sa fille enceinte, l’accident des parents les clouant au lit, la famille chinoise qui vient s’installer pour la naissance du bébé… Le scénario va dans toutes les directions possibles sans – contrairement à sa mise en place – prendre le temps de se poser et de concocter un dénouement qui ait du sens. Au lieu de ça, le film se termine d’un coup, sans raison, nous balançant à la figure son générique. Comme si Chatillez ne savait pas quoi raconter qui justifierait un visionnage d’une heure et demie à tel point qu’il n’a pas daigné offrir à son film une fin. Alors oui, le sort qu’il a réservé aux parents reflètent bien son envie de casser la bourgeoisie – le couple se retrouvant en quelque sorte puni d’avoir vécu dans la paresse et l’oisiveté. Mais ce n’est pas une excuse pour clore l’histoire n’importe comment !

Tanguy, le Retour a beau être sympathique car faisant tout de même sourire, le long-métrage se plante haut la main dans ses objectifs. D’une part, il ne parvient pas à se hisser à la hauteur de son prédécesseur. De l’autre, il n’arrive pas à surpasser des comédies populaires douteuses qui font pourtant les beaux jours du box-office français (Qu’est-ce qu’on a encore fait au Bon Dieu ?, dernier gros exemple en date). Quant à Étienne Chatillez, le cinéaste n’est décidément plus que l’ombre de lui-même. Car même en reprenant un ancien succès, il réussit l’exploit de se louper autant que ses dernières réalisations. Et ce en jouant la carte de la fainéantise alors qu’il aurait mieux valu montrer au public ce qu’il avait encore sous le capot. Et pour les producteurs, ils seraient peut-être temps d’arrêter les suites de vieilles comédies parce que jusque-là, c’est tout simplement l’hécatombe (Les Bronzés 3, La Vérité si je mens ! 3, Les Visiteurs : la Révolution…).

Tanguy, le Retour – Bande-annonce

Tanguy, le Retour – Fiche technique

Titre original : Tanguy, le Retour
Réalisation : Étienne Chatillez
Scénario : Étienne Chatillez et Laurent Chouchan
Interprétation : Sabine Azéma (Édith Guetz), André Dussollier (Paul Guetz), Éric Berger (Tanguy Guetz), Émilie Yili Kang (Zhu), Nicolas Tang (Maxime), Weiting Cao (Mei Lin), Frédérique Tirmont (Carole), Olivier Claverie (Axel)…
Photographie : Guillaume Deffontaines
Décors : Stéphane Makedonsky
Costumes : Elisabeth Tavernier
Montage : Catherine Renault
Musique : Pascal Andreacchio
Producteurs : Jérôme Corcos et Antoine Pezet
Productions : Nac Films, SND, SNC, M6 Films, Canal+, OCS, M6, W9 et Palatine Étoile 15 Développement
Distribution : SND
Budget : 9,5 M€
Durée : 100 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 10 avril 2019

France – 2019

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Peur sur pellicule : Alien, la créature d’une génération

Le xénomorphe est le monstre mythique du film Alien de Ridley Scott et de toute la franchise qui va en découler : monstre dont la figure mythologique provient du plasticien Hans Ruedi Giger. Avec sa taille gigantesque et son enveloppe humanoïde, son squelette imposant et androgyne, son immense boîte crânienne, sa mâchoire à la forme phallique, et sa rapidité dans la mise à mort, cette créature a été le centre des cauchemars de toute une génération. 

Sauf qu’à l’instar du Predator de John McTiernan, le xénomorphe n’est pas qu’une bête assoiffée de sang que l’on jetterait dans l’arène du slasher pour tuer tout ce qui bouge. Non, les deux créatures ont cette même capacité à s’extirper de leur imagerie iconique, SF et monstrueuse pour s’accorder avec leur environnement brumeux et devenir le symbole des limites d’une humanité moribonde. Mais soyons francs, cette franchise Alien, connue de tous, n’a pas toujours enfanté que des ersatz prodigieux, et la production cinématographique a vu parfois l’Alien devenir le simple jouet récréatif des nauséeux Alien Vs. Predator : où la figure de la peur ne devient plus qu’une figurine marketing d’une violence industrialisée. 

Une peur claustrophobe : celle de l’inconnu et de la dangerosité incessante

Qu’on ne s’y trompe pas : l’aura même de ce personnage bestial trouve son origine avec le film de Ridley Scott. Le cinéaste utilisera son protagoniste de la meilleure des manières avec sa mise en scène minimaliste, et va faire de lui une figure de la peur : une peur de l’inconnu et de l’invisibilité dans un huis clos suffocant. Faire un film de SF avec un monstre incroyablement colossal que l’on ne voit presque jamais, voilà toute l’intelligence de Ridley Scott quant à son traitement de la peur et de l’oppression : le xénomorphe est un fantôme qui hante les esprits, un spectre qui innerve une atmosphère rocailleuse et sinistre, un danger perpétuel et sauvage qui peut surgir dans n’importe quel couloir ou chaque recoin du vaisseau spatial, le Nostromo. Il est la progéniture d’une nature sombre que l’Homme ne contrôle pas et ne soupçonne pas, un peu comme l’était le requin dans Les Dents de la Mer de Steven Spielberg. Il est le tombeau et la faucheuse d’une humanité qui se croit supérieure : un esprit vengeur, bestial qui vient protéger son habitat naturel. Cette idée de faire de lui un être invisible voit naître ce sentiment de peur et de terreur : que ce soit les personnages humains du film ou même le spectateur en lui-même, l’imagination est mise à contribution. Quoi de mieux que l’inconscient pour matérialiser la peur ?

Il ne fait qu’un avec l’espace et le vaisseau tortueux d’Alien : un caméléon doté d’une intelligence prodigieuse qui sait se muer en prédateur manipulateur et attentif à la moindre défaillance humaine grâce à une qualité d’adaptation supérieure à celle de l’Homme. Foisonnant, l’univers du xénomorphe sera marqué par sa rencontre avec le personnage tout aussi mythique de Ripley : rencontre qui servira à construire les fondations d’une franchise parfois bancale (le 4ème film, celui de Jean Pierre Jeunet et son humour balbutiant) mais captivante par les questionnements sur la violence, la création, la sexualité, la tragédie, l’identification, l’iconisation de la SF ou même de la gestation maternelle. Une mythologie aux reflets qui divergent d’un film à l’autre, d’un cinéaste à l’autre : là où le premier film ne contenait qu’un monstre, le deuxième film, sous la houlette de James Cameron avec ses effluves de guerre du Vietnam, voit une dizaine de monstres partir au combat, au travers d’une surenchère d’action propice à la mise en scène spectaculaire de son auteur. Dans Alien 3 de David Fincher et son ambiance sépia, désespérée et claustrophobe, le xénomorphe sera le réceptacle d’une peur horrifique : moins portée sur la tension et le mutisme de l’angoisse mais plus sur le surgissement d’une violence sanguinolente et primitive. Mais dans l’opus de Ridley Scott, c’est l’apparition de cette peur paranoïaque, cette peur presque chimérique qui tétanise et déploie la majesté du film. Il est ce 8ème passager que l’on ne connait pas et qui signera la perte de presque tout un équipage. 

Une peur démystifiée : Ridley Scott pris de folie

Que ça soit sous sa forme adulte (le xénomorphe), « enfantine » (le Chestburster) ou sa forme presque embryonnaire (Facehugger), son imagerie, son physique, sa capacité à réduire l’humain en cendres, ses scènes mythiques, sa monstruosité cynique et créatrice d’un univers SF marquant l’Histoire, font de cette créature une ode au cinéma et ses émotions primitives créant de ce fait, une mythologie tentaculaire. Cependant, depuis peu la franchise renait de ses cendres avec le retour aux « sources » de Ridley Scott, qui s’avère être en pleine réflexion sur la notion de création et de créateur dans Prometheus et Alien Covenant : diptyque aussi désolant que passionnant car la peur a changé de camp et de visage. Ridley Scott se plonge dans le nihilisme le plus total et détruit toute la mythologie dont il fut l’un des fondateurs. Le xénomorphe, créature élégante et ténébreuse, ne devient qu’une bête qu’on agite comme un chien errant ou une marionnette numérisée, vorace et désarticulée. La créature perd alors toutes ses caractéristiques de classe naturelle.

La menace, la véritable, celle qui devient l’épicentre de cet nouvel horizon prôné par la franchise, c’est l’humain et ses propres créations : représentée à la fois par le personnage robotique de David et ses sbires de xénomorphes : le docteur Frankenstein et ses monstres. Le passager intrus n’est plus la créature mais c’est David : sorte de demi dieu qui déteste l’humanité, qui voit en eux une imperfection qui n’est pas digne d’être respectée. C’est la révolte de l’intelligence artificielle qui dépasse sa propre mission contre ceux qui l’ont méprisé. Le cinéaste déplace alors le centre de gravité de la peur : Ridley Scott est David et David est Ridley Scott. C’est le halo d’un cinéaste qui détruit son héritage, qui saccage une entité cinématographique mythique avec Alien Covenant : film malade, mais éclatant, fascinant de misanthropie qui démystifie l’aura de ce qui fut créé précédemment. Qui crache sur le symbole d’une génération, d’une peur disparue, d’une créature qui s’efface et qui se transforme en simple instrument de la mort. Un blasphème provocateur mais étant le produit d’une excentricité aussi égocentrique que magnétique. Une boucle bouclée ? 

Peur au cinéma : Pourquoi regardons-nous des films d’horreur ?

Pourquoi s’infliger consciemment le pire pour le plaisir ? Du Manoir du diable à Conjuring, les frissons font la sève du cinéma d’épouvante. Les films d’horreur fouillent dans nos émotions les plus profondes, décortiquant nos cauchemars et nos angoisses. Dans le cadre de notre cycle sur les émotions et les personnages au cinéma, Le Mag du Ciné interroge notre rapport fasciné aux œuvres horrifiques et surtout à notre besoin insatiable de se faire peur. L’époque où nous étions terrifiés de ce qui pouvait se cacher sous notre lit n’est jamais si loin.

« J’espère qu’il ne fait pas trop peur… ». Une phrase forcément déjà entendue de la part de vos amis lorsque vous leur annoncez le film d’horreur que vous allez voir ce soir. Une phrase si commune pour les amateurs de cinéma, mais très particulière quand on s’y arrête quelques secondes. Entendons-nous les mêmes réactions pour les autres films ? « Oh, j’espère que cette comédie ne me fera pas trop rire » ou encore « j’espère que ce film d’action ne sera pas trop spectaculaire ». Les films d’horreur constituent le seul genre dont on espère une intensité pas trop élevée. Regarder un film d’horreur apparaît donc comme une expérience sadomasochiste où le spectateur sort volontairement de sa zone de confort. Une peur maîtrisée qu’on s’inflige donc par choix en toutes connaissances de cause. Mais nous sommes tous inégaux face à la peur. La sociologue Margee Keer expliquait dans son livre « Scream : Chilling Adventures in the Science of Fear  » que : « certains sont capables d’en faire une expérience positive. Ils se sentent plus vivants que jamais et véritablement ancrés dans leur corps, un peu comme après une séance de yoga très intense ou une activité purement physique… A l’inverse, d’autres vivront les mêmes séquences comme de véritables crises d’angoisse et auront le sentiment de ne plus contrôler leurs réactions. »

Le torture-porn : souffrir par transfert

Mais alors pourquoi s’infliger un tel supplice ? Qui décide consciemment de payer pour voir ses propres cauchemars et se mettre dans l’embarras ? Vous commencez à peine le film que vous vous demandez déjà pourquoi vous l’avez débuté. Et c’est normal. La fréquence cardiaque s’accélère, la concentration atteint son paroxysme, le taux de dopamine explose… Le cinéma horrifique a le don de nous faire basculer de notre canapé à un état de paranoïa et d’intensité maximale. Décider de voir un film pour se faire peur  ramène à une caractéristique  intrinsèque de l’Homme : son instinct de survie. Lorsque l’on décide de regarder Leatherface, tueur en série déchaîné de Massacre à la Tronçonneuse, courir pour découper des jeunes adolescents, ne poussons-nous pas aussi les limites de ce à quoi on peut survivre au chaud dans notre canapé ? Le cinéma d’horreur est une des rares expériences de la mort que nous pouvons faire et répéter tout en y survivant. Chaque visionnage d’un film terrifiant devient alors une manière de se mettre en danger (danger relatif au fond de son lit ou dans une salle de cinéma) et de se sentir particulièrement vivant. Un sous-genre du cinéma d’horreur vient accompagner cette idée jusqu’à son paroxysme : le torture-porn. Tendance véritablement popularisée dans les années 2000 avec la franchise Saw, elle connaît ses premiers pas aux débuts des années 1980 avec des films comme Oeil pour Oeil de Meir Zarchi ou Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato. Le torture-porn se caractérise par des films où des individus (souvent les protagonistes) sont victimes d’êtres sadiques et se retrouveront torturés, tailladés, éprouvés jusqu’au bout. La logique de ces films est de plonger dans l’extrême souffrance, souvent là où l’humiliation et la radicalité priment. Le long-métrage Martyrs de Pascal Laugier interrogeait déjà ce rapport à la violence. Dans son film, des innocentes étaient réduites à devenir des humains à la limite du cadavre pour représenter des universels martyrs. Et si les héros et héroïnes de ces films étaient condamnés à être les martyrs par lesquels les spectateurs soulageraient leur souffrance et leur besoin de violence ? Les tragiques personnages des œuvres horrifiques souffrent à notre place pour notre plus grand plaisir. Et si l’on ne se délecte pas particulièrement de leur douleur, on leur survit.

L’identification aux personnages principaux étant quasi inévitable au cinéma, la dissonance est d’autant plus frappante. Combien de fois nous sommes-nous surpris à nous dire «  non mais pourquoi tu passes par ce chemin-là ? ». Les personnages de films d’horreur ne savent a priori pas qu’ils sont dans un film d’horreur. Celui logé bien au fond de son canapé ne peut totalement comprendre le personnage qui se retrouve au milieu des pires tourments. Et pourtant il s’imagine survivre à tout, bien plus intelligent et réactif que les malheureux protagonistes. Dans la saga Saw, le spectateur suit des personnages confrontés à des dilemmes terribles. Plonger dans un bain de seringues pour récupérer une clé, s’arracher la peau du dos pour sortir d’une voiture qui va exploser… L’horreur est totale lorsque le spectateur est impliqué. Il est alors salvateur d’être totalement capable de se dissocier du film et de se rassurer de ne pas avoir à faire ces choix terribles. Mais entre ces deux moments, une adrénaline sans précédent si chère aux amateurs d’horreur. Ce besoin de se faire peur par les images remonte au tout début du cinéma, on peut même localiser le premier film d’horreur en 1896 avec Le Manoir du Diable de Georges Méliès. Dans ce petit film de trois minutes, Méliès joue avec le montage pour faire apparaître et disparaître de nombreux éléments comme une chauve-souris se transformant en homme. Au départ conçu pour amuser, Le Manoir du Diable effrayera ses spectateurs. Depuis, le cinéma d’horreur n’a cessé d’évoluer pour mieux s’adapter aux peurs des spectateurs. Un peu à l’image des créatures de Monstres et Compagnie qui s’entraînent pour terrifier au mieux les enfants dans leur chambre. Dans les années 70 et 80 sortent des grands classiques qui façonneront le cinéma d’horreur pendant des décennies : L’Exorciste, Shining, Halloween, Massacre à la Tronçonneuse… En périphérie, beaucoup de nanars fauchés qui tenteront de surfer sur le succès de ces films et notamment sur la vague des slashers. Aujourd’hui, les films d’horreur ont totalement infiltré les salles de cinéma jusqu’à faire de ce genre si provocateur et dérangeant, un registre très main-stream. Annabelle, Dans le noir, La Nonne, Ouija… Tant de films insignifiants blindés de jump-scares et surfant sur des peurs faciles : poupées, sorcières, dames blanches. Des produits totalement calibrés pour faire sursauter sans jamais offrir de véritables visions d’horreur. Et autour de cela, des grandes œuvres fascinantes telles Ghostland ou Hérédité émergent et offrent des expériences horrifiques radicales. Parce que les meilleurs films d’horreur sont ceux qui se servent de la peur pour raconter autre chose. La destruction d’une cellule familiale dans Hérédité, la perte d’un être proche dans L’Orphelinat, le racisme dans Get Out. Ces longs-métrages manipulent un sentiment fort et primaire pour mieux servir leur récit. Ils décortiquent les troubles et les angoisses de notre monde en usant des mythes communs et terrifiants, alternant notre perception de la réalité. Le court-métrage Lights Out de David F. Sanberg nous plongeait dans un état second en faisant avancer une ombre et en éteignant la lumière. Presque 60 ans auparavant, Hitchcock tue le public en assassinant son héroïne dans sa douche à la moitié du film dans Psychose. Pourtant aucune pénétration de la chair n’est réellement filmée lors de cette scène. Le spectateur a bien plus peur de ce qu’il croit voir que de ce qu’il voit réellement. L’anticipation de la part du spectateur est partie intégrante de l’expérience cinématographique horrifique. La vraie terreur est souvent hors-champ. Si nous sommes bien à l’abri devant un film, l’expérience se poursuit chez nous même l’écran éteint. Dans Les Griffes de la Nuit, on nous apprend que même le sommeil n’est pas un refuge.

Et le récit universel des films d’horreur remonte à notre enfance. A ces moments où nous étions persuadés qu’un monstre se cachait sous notre lit et qu’un fantôme hantait notre placard. Grappiller quelques minutes d’un film d’horreur à la télévision sonnait comme un acte transgressif. En grandissant, nos peurs ont changé. Nous ne croyons plus aux loups-garous terrés dans le jardin. Mais à quoi bon voir des films sur des fins de mois difficiles ou des impôts à déclarer pour se faire peur ? Blottis chez nous, on ressent le besoin insatiable d’approcher l’ignoble pour mieux le surpasser. Se mettre devant un film qui va nous terrifier, c’est un ultime moyen de nous rendre vulnérable et fragile. D’être sujet au moindre claquement de porte ou de lampe qui tombe. En n’oubliant jamais de se poser une seule question : « ça fait pas trop peur, hein ? « 

Tokyo Fist : une souffrance libératrice

Shinya Tsukamoto poursuit les mêmes pulsions que le diptyque Tetsuo. Tokyo Fist est une avalanche de fureur, un magma de souffrance qui s’extériorise : souffrance nihiliste qui fait de nous les humains que nous sommes. Dans une société formatée où les humains ressemblent à des fourmis qui porteraient inlassablement leur fardeau, Tsukamoto continue sa plongée dans la frustration qui émane de cette dite société de consommation.

Tsuda est un salarié d’entreprise comme un autre : il porte un costume, travaille et rentre chez lui pour voir sa femme Hizuru et tout cela sans le moindre souffle de vie de passion. Il répète cette gestuelle inéluctablement dans un quotidien bien morne comme une vulgaire marionnette. Tout comme Tetsuo ou même Bullet Ballet, le cinéaste japonais nous prend violemment par la main et nous engouffre dans un Japon aseptisé, bleuté et délavé de toutes ses luminosités publicitaires. C’est un Tokyo déshumanisé, aux ruelles austères et à l’architecture industrielle qui s’offre à nous.

Le cinéaste s’efforce de parler de personnes que l’on ne voit pas au Japon, de retranscrire une violence qui est latente dans un pays qui, de par ses mœurs et sa soif de réussite, refrène bien des sentiments. C’est l’histoire d’un trio, d’un couple qui se délite et se sépare pour que chacun puisse expérimenter et connaitre ses limites  : se faire emmener de force par les joies de la folie et de l’autodestruction. Avec Tokyo Fist, on pourrait logiquement penser à Crash de David Cronenberg avec ses morsures sadomasochistes ou même apercevoir de grandes similitudes avec le Fight Club de David Fincher : le genre d’oeuvre qui met le corps de ses protagonistes à rude épreuve. Mais cette fois, et comme son titre l’indique plus ou moins, Tokyo Fist s’incorpore dans le monde de la boxe : une boxe qui n’est pas entraperçue sous sa forme la plus noble, au contraire d’un Raging Bull de Martin Scorsese, mais qui est matérialisée par sa capacité à faire vivre les coups, à faire naître une jouissance sadienne, à faire gicler le sang et à faire ressentir la douleur. Une douleur qui rendrait la vie aux robots que les humains sont devenus. C’est là où rentre en scène toute la science expérimentale et « Do it yourself » de Shinya Tsukamoto : une mise en scène faite de fureur, composée d’un cadrage qui ne cesse de se décentrer, un montage épileptique proche des corps, des cicatrices et un mixage son/image en ébullition. Nous pourrions penser que le cinéaste répète la même recette et fasse de l’expérimental pour faire de l’expérimental : mais la parodie n’est jamais de mise et ce n’est pas un exercice de style juvénile qui se présente à nous. Le réalisateur nous emporte là il veut nous amener avec panache, fougue et une puissance de feu qui a peu d’égale.

Mais là où Tetsuo n’était qu’aliénation punk, et brûlot pamphlétaire qui roule à toute vitesse, Tokyo Fist délaisse parfois sa frénésie et greffe à son film des moments d’apaisement et de solitude où les personnages se sentent désarmés et en totale déconnexion avec leur environnement : des instants de contemplation de toute beauté. Des moments de respiration qui donnent de l’émotion mélancolique à un film qui n’épuise jamais sa forme et qui déroule son originalité sans compromis. Un film coup de poing, punk et salvateur. 

Synopsis: Tsuda Yoshiharu est un salaryman à l’existence artificielle et aseptisée dans une grande entreprise de Tokyo. Il mène une vie réglée et sans histoire dans un immeuble moderne du centre-ville avec sa petite amie Hisaru. Sur le chemin qui le ramène chez lui chaque jour, dans les couloirs du métro tokyoïte, il rencontre un ancien ami d’enfance, Kojima Takuji, devenu boxeur semi-professionnel et dont l’univers est aux antipodes du quotidien de Tsuda. Sans raison apparente, Kojima se jette sur lui et le moleste violemment, le laissant presque mort.

Bande annonce – Tokyo Fist

Fiche technique – Tokyo Fist

Réalisation : Shinya Tsukamoto
Scénario : Shinya Tsukamoto
Interprétation : Shinya Tsukamoto, Kahori Fujii, Kohji Tsukamoto
Distributeur: Swift Distribution
Durée : 1H27
Genre : Drame Expérimental
Date de sortie : 28 mars 2001

A l’Est d’Eden, d’Elia Kazan : drame de la filiation

A l’Est d’Eden est passé à la postérité comme étant le premier film de James Dean. Mais l’œuvre d’Elia Kazan est bien plus que ça : c’est un drame fort, émouvant et intelligent.

Publié en 1952, le roman A l’Est d’Eden est un des chefs d’œuvre du Prix Nobel de Littérature américain John Steinbeck (auteur également des Raisins de la colère, magnifiquement adapté au cinéma par John Ford). En quelque 800 pages, Steinbeck décrit la vie de deux familles en Californie sur plusieurs générations. Il décrit des personnages complexes et attachants, d’une grande profondeur psychologique ; mais surtout, derrière une écriture apparemment simple, il aborde de nombreuses questions : la responsabilité individuelle, le déterminisme social, politique et géographique, la place de la religion, le rapport au progrès technique, les relations parents-enfants, la morale…

Adapter un roman aussi foisonnant relève de la gageure, et c’est avec une grande intelligence qu’Elia Kazan a fait un choix : se limiter à une partie de l’œuvre originale, en focalisant son attention sur les relations parents-enfants.

Cal et la souffrance d’être fils

Dès la scène d’ouverture, nous faisons la connaissance de Cal, et du jeu intense, d’une rare incandescence, de James Dean. Sans le moindre mot, par une attitude générale et un jeu sur les regards (ainsi que par une réalisation précise et fine, attentive au moindre geste), le spectateur peut mesurer toute la souffrance, le mal-être de ce jeune homme. Sa façon de se replier sur lui-même, son incapacité à exprimer des propos clairs, son indécision, sa démarche : tout indique le personnage renfermé sur lui-même, le manque d’assurance. Il suit une femme dans les rues mal famées du Monterey de 1917, mais sans oser l’approcher. Il y a en lui ce désespoir qui pousse à des actes insensés, et en même temps cette peur qui l’empêche d’aller au contact frontal.

Preuve du talent d’Elia Kazan : tout cela nous est montré en une scène presque entièrement muette, sans rien affirmer, en exploitant magnifiquement les moyens que le cinéma met à sa disposition : des cadrages savamment construits (parfois subtilement obliques), un jeu sur les couleurs, un sens du tragique et un jeu d’acteurs exceptionnels. N’oublions pas qu’Elia Kazan, outre son talent de metteur en scène, a permis au cinéma de découvrir, par le prisme de l’Actors Studio, des comédiens comme Marlon Brando, Montgomery Clift, Robert DeNiro, Harvey Keitel, Christopher Walken, James Woods et tant d’autres… James Dean est un parfait exemple du type de jeu spécifique à cette école, un jeu totalement intériorisé, à la fois d’une grande intensité et très subtil.

Très vite, nous comprenons ce qui manque à Cal. C’est la reconnaissance de son père. Pourtant, il fait tout pour cela. Il fait tout pour se faire remarquer, en bien d’abord. Mais face à la méfiance, voire aux refus paternels, Cal s’enfonce dans la colère.

Cal et Adam, ou l’échec de la communication parents-enfants

Du roman de Steinbeck, Kazan a conservé cette description de relations père-fils forcément complexes et qui ne peuvent se limiter à des préjugés stéréotypés. Cal n’est pas le mauvais fils face à un Aron qui serait l’enfant modèle, le digne héritier. Cal est celui qui ne sait pas s’y prendre, il est celui qui ne parvient pas à communiquer avec son père. Et cette incommunicabilité est réciproque : tout ce que son père trouve à dire face au malaise de Cal, c’est de lui faire la morale à grand coup de lectures bibliques. Adam, le père, est tout aussi désemparé face au comportement d’un fils qu’il sent s’échapper.

Le film va ainsi se construire sur une séries d’oppositions. Opposition entre Cal et Aron, les deux frères. Aron, c’est le fils modèle, le garçon que tout le monde voudrait avoir. Il est quasiment désigné héritier de l’entreprise paternelle, il obéit en tout aux volontés de son père (alors que Cal, lui, a ses propres idées, qui d’ailleurs sont loin d’être mauvaises : il fait preuve d’un certain pragmatisme qui ne semble pas être l’apanage de la famille, comme lorsqu’il propose à son père de cultiver des haricots au lieu d’investir des fortunes dans son procédé de congélation). Alors que Cal est voûté et gauche, Aron est droit comme la justice et avance à grandes enjambées. Et surtout, alors que Cal est seul, Aron a une fiancée, Abra, avec laquelle il prévoit déjà de fonder une famille.

Une autre opposition se dessine au fil du film, et elle traverse le personnage de Cal lui-même. C’est une opposition parentale. Adam avait toujours dit à ses fils que leur mère était morte. Mais Cal découvre la vérité : leur mère est partie (après avoir tiré sur son mari, et en abandonnant ses deux garçons) et, désormais, elle est tenancière de bordel dans la ville voisine. Et voilà notre fils partagé entre ces deux influences parentales, entre deux modes de vie opposés. D’un côté l’agriculteur, inventeur, travailleur manuel dans sa campagne, fervent lecteur de la Bible, plus ou moins représentant du bon travailleur américain, et de l’autre le vice d’une femme que la société juge immorale mais qui, par son sens des affaires aussi bien que par le chantage qu’elle fait peser sur les autorité de la ville, tient une position avantageuse. Et Cal, en manque de reconnaissance paternelle, de plus en plus violemment jaloux de son frère, cherche une explication dans ce lien maternel : il serait mauvais parce qu’il tiendrait de sa mère.

Tout cette opposition se retrouve géographiquement. Au début du film, un texte nous présente les deux villes voisines et pourtant séparées, Salinas et Monterey. Et la réalisation de Kazan impose d’emblée cette opposition entre les villes, Monterey paraissant livrée à l’immoralité, avec ses rues mal fréquentées, l’emprise de l’argent, les bâtiments lugubres, son atmosphère violente et volontiers glauque. De l’autre côté Salinas, où la vie semble plus saine, plus colorée, plus heureuse. Et entre les deux, Cal, faisant sans cesse l’aller-retour entre ces deux lieux qui agissent comme les deux pôles d’une attraction magnétique. Kazan fait ainsi une projection spatiale de l’écartèlement de son personnage, comme un paysage mental du malaise de Cal.

Du roman de Steinbeck, Kazan a aussi gardé l’aspect religieux, présent dès le titre. A l’Est d’Eden renvoie à la Genèse, lorsqu’Adam (prénom du père de Cal et Aron, comme par hasard) et Eve ont été expulsés du Jardin d’Eden. Le monde décrit, aussi bien dans le roman que dans le film, est celui d’après la chute, un monde dominé par le péché, la luxure, l’envie, la colère. Un monde où la spiritualité et la morale sont étouffées par l’argent. Un monde où les liens familiaux explosent sous les problèmes d’incommunicabilité. Un monde où on « travaille à la sueur de son front », pour parfois tout perdre d’un coup. Un monde où « le cœur des hommes » semble s’être refroidi.

Mais sous ces braises, il y a toujours un besoin d’être aimé, une nécessité de s’accrocher coûte que coûte à une étincelle d’humanité.

Quant à l’opposition entre les deux frères, elle fait inévitablement penser à Caïn et Abel (voir les initiales des prénoms des enfants).

Face à James Dean, Raymond Massey est exceptionnel. L’acteur habitué aux rôles de méchants (et qui était tellement drôle dans Arsenic et Vieilles Dentelles) livre ici une prestation émouvante et subtile. Elia Kazan pose un drame fort, brillamment réalisé, d’une grande puissance évocatrice, un film beau et complexe.

A l’Est d’Eden : bande annonce

A l’Est d’Eden : fiche technique

Titre original : East of Eden
Réalisateur et producteur : Elia Kazan
Scénario : Paul Osborn
Interprètes : James Dean (Cal Trask), Raymond Massey (Adam Trask), Julie Harris (Abra), Richard Davalos (Aron Trask), Jo Van Fleet (Kate), Burl Ives (Sheriff Sam)
Musique : Leonard Rosenman
Photographie : Ted D. McCord
Montage : Owen Marks
Société de production : Warner Bros
Société de distribution : Warner Bros
Date de sortie en France : 9 mai 1955
Durée : 118 minutes
Genre : drame

Etats-Unis- 1955

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4.5

Blanche comme neige : Lou de Laâge en oie pas si blanche

Anne Fontaine est une cinéaste prolifique à l’œuvre protéiforme qui met en scène de beaux portraits de femmes, souvent très réussis. Pour Blanche comme neige, une adaptation du conte des frères Grimm, et malgré une orchestration impeccable, elle souffre d’un scénario un peu trop léger qui aboutit sur un film pas suffisamment solide où les exploits érotiques de sa protagoniste tiennent lieu de point d’orgue.

Synopsis : Claire, jeune femme d’une grande beauté, suscite l’irrépressible jalousie de sa belle-mère Maud, qui va jusqu’à préméditer son meurtre. Sauvée in extremis par un homme mystérieux qui la recueille dans sa ferme, Claire décide de rester dans ce village et va éveiller l’émoi de ses habitants… Un, deux, et bientôt sept hommes vont tomber sous son charme ! Pour elle, c’est le début d’une émancipation radicale, à la fois charnelle et sentimentale.

Sexe Intentions

Les films d’Anne Fontaine se suivent et ne se ressemblent pas. Rien que pour cela, la cinéaste mérite toute notre attention. Son dernier film, Blanche comme neige, fait partie d’une œuvre protéiforme allant de la Fille de Monaco (un Fabrice Lucchini en verve face à une sculpturale Louise Bourgoin), aux Innocentes (magnifique récit relatif au viol de sœurs polonaises par des nazis), en passant par une très dispensable adaptation d’En finir avec Eddy Bellegueule, le très beau livre d’Edouard Louis. Des thématiques très disparates, mais toujours la même envie de surprendre, ou peut-être de se surprendre et de s’amuser. Ça passe ou ça casse, c’est selon, et on ne peut pas toujours expliquer pourquoi.

Ici, c’est le conte des frères Grimm, Blanche Neige, qui est le matériau leur ayant servi de point de départ, à elle-même et à son coscénariste de luxe, Pascal Bonitzer. Ce conte est sujet à de multiples interprétations, avec la présence de ces sept nains vaguement esclavagistes, de cette marâtre et des sévices qui lui sont attribués, de ce long sommeil à la Belle au bois dormant d’une femme que seul le baiser d’un homme, un vrai, pourra interrompre, ou encore de ce passage initiatique de la petite orpheline à la jeune fille en fleurs. Tout était donc possible, l’angle du féminisme, de l’éveil du désir, et tutti quanti. Anne Fontaine choisit la thématique du désir avec sa Blanche Neige, Claire dans sa vraie vie, interprétée par une Lou de Laâge que l’on a également vue dans Les Innocentes. Une Blanche Neige plus proche de la création de Disney, car les sept nains sont caractérisés, avec un grincheux Damien Bonnard (également un simplet au travers de son jumeau) ou un Vincent Macaigne en violoncelliste introverti, ainsi que d’autres « nains » aussi bankable que Benoît Poelvoorde et Jonathan Cohen.

Blanche comme neige tire vers la comédie, pas forcément le point fort d’Anne Fontaine qui n’a jamais été aussi excellente que dans le très sombre Nettoyage à sec ou -encore et toujours- dans les sublimes Innocentes. La cinéaste débute son film très peu de temps avant que Claire, poursuivie par un assassin à la solde de sa belle-mère Maud (Isabelle Huppert, une fidèle d’Anne  Fontaine) ne se perde dans la forêt, comme dans le conte. En effet, Maud craint que son amant (Charles Berling) ne lui file entre les mains, au profit de Claire. De ce fait, le côté passage et initiation est un peu flou pour ne pas dire raté. Car Claire apparaît trop soudainement et de manière erratique en proie à du désir sexuel (que la jeune actrice figure d’ailleurs plutôt bien à l’écran). On ne sait pratiquement rien de sa vie d’avant, et rien ne justifie son revirement. En réalité, le point d’orgue du film semble être là, dans cet éveil au sens qui ne connaît aucune limite, sans trouver beaucoup d’écho dans le reste du métrage qui ne s’attache qu’à tenir la promesse de la fidélité au conte, sans apporter beaucoup plus de contenu au film.

Pour qui a apprécié le splendide Blancanieves de l’Espagnol Pablo Berger, tout en symboliques structurantes en plus d’une beauté formelle inoubliable, le film d’Anne Fontaine peut paraître décevant. Bien que la veine comique choisie par la cinéaste justifie d’une direction toute différente de celle de Berger, un pari d’ailleurs assez réussi puisqu’on rigole plus d’une fois à la projection de Blanche comme neige,  on ne peut s’empêcher de comparer la profondeur et la richesse du film de Pablo Berger à la légèreté de celui de la Française. On s’amusera tout de même dans ce dernier film à identifier les stéréotypes du conte, et on aimera la  fluidité d’un film presque exclusivement constitué d’un casting all star hyper-performant. On se laissera séduire par les magnifiques plans de montagne d’Yves Angelo, et bercer par la musique vaguement inquiétante de Bruno Coulais. On finira malgré tout par admirer en Anne Fontaine une formidable cheffe d’orchestre, ce qui lui a après tout permis depuis ces vingt et quelques années d’embrasser tant de films si différents.

Blanche comme neige – Bande annonce  

Blanche comme neige – Fiche technique

Réalisateur : Anne Fontaine
Scénario : Anne Fontaine & Pascal Bonitzer
Interprétation : Lou de Laâge (Claire), Isabelle Huppert (Maud), Charles Berling (Bernard), Damien Bonnard (Pierre / François), Jonathan Cohen (Sam), Richard Fréchette (Père Guilbaud), Vincent Macaigne (Vincent), Pablo Pauly (Clément), Benoît Poelvoorde (Charles), Aurore Broutin (Muriel), Laurent Korcia (Le violoniste), Agata Buzek (La femme slave)
Photographie : Yves Angelo
Montage : Annette Dutertre
Musique : Bruno Coulais
Producteurs : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer, Philippe Carcassonne
Maisons de production : Ciné-@, Mandarin Cinéma
Coproduction : Gaumont,France 3 Cinéma, Scope Pictures, Cinéfrance, Les Films du Camelia
Distribution (France) : Gaumont Distribution
Durée : 112 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 10 Avril 2019
France, Belgique – 2019

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3

Film et châtiment : les tournages cauchemardesques

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C’est peu dire que le septième art a connu des pelletées de tournages tumultueux, voire franchement cauchemardesques. Certains furent cependant plus marquants que d’autres, parce qu’ils ont abouti à des chefs-d’œuvre, donné vie à des histoires rocambolesques ou contribué à éclairer, parfois par l’absurde, des personnalités importantes du cinéma. Retour sur quelques expériences traumatiques.

Apocalypse Now (1979)

C’est un peu l’archétype du genre. L’équipe du film dut affronter une jungle grondante, construire un village entier, composer avec des plateaux philippins balayés par les typhons et faire face à des problèmes d’alcool et de drogues. Dennis Hopper, constamment ivre ou sous l’emprise de substances neurotoxiques, arrêta de se laver pour mieux entrer dans son personnage. Le tournage débuta avant même que le script ne soit achevé, avec tous les aléas que cela comporte. La police débarqua un jour sur le plateau parce que de véritables cadavres humains furent employés – à son insu ! – par le chef décorateur, dans le camp du colonel Kurtz. Marlon Brando, peu préparé, quasi obèse et physiquement aux abois, se montra financièrement exigeant. Harvey Keitel fut hâtivement évincé et remplacé par Martin Sheen, qui fut lui-même temporairement écarté en raison d’une crise cardiaque. Francis Ford Coppola, contraint d’investir des fonds personnels, devint paranoïaque, menaça à plusieurs reprises de se suicider et perdit durant le tournage une bonne quarantaine de kilos. Le dictateur Ferdinand Edralin Marcos apporta une aide logistique à l’équipe du film, ce qui impliqua notamment de repeindre les hélicoptères de l’armée philippine, souvent réquisitionnés, avant et après chaque prise de vues. Le montage lui-même fut titanesque et s’étendit sur plusieurs années. Le tournage d’Apocalypse Now appartient désormais à la légende. Rebaptisé Apocalypse When ? par une presse sarcastique, ce chef-d’œuvre follement ambitieux aura mis sens dessus dessous un réalisateur émérite, des comédiens stars et des techniciens éprouvés.

Bande-annonce : Apocalypse Now

Le Salaire de la peur (1953) / L’Enfer (1964)

Si Le Salaire de la peur s’en tire mieux qu’Apocalypse Now, son tournage fut loin de s’apparenter à une partie de plaisir. Ses imposants décors subirent les effets prolongés des rafales de vent et des pluies diluviennes. Ils furent partiellement détruits, ce qui occasionna d’importants dépassements de délais et de budget. Ce dernier passa ainsi de 102 à 197 millions de francs, avec de nouveaux coproducteurs à la clé. Le tournage fut même suspendu durant sept mois : Henri-Georges Clouzot se casse la cheville, sa femme Véra tombe malade (elle était atteinte du cœur) et les figurants gitans, s’estimant sous-payés, décident d’entrer en grève. Pour ne rien arranger, les rapports entre le réalisateur français et ses principaux comédiens se révélèrent souvent houleux. L’Enfer compta parmi les autres tournages maudits de Clouzot : il fit une crise cardiaque, s’adonna à des expérimentations visuelles onéreuses et s’obstina à se heurter à ses acteurs. Tout ça pour un film qui restera inachevé.

Bande-annonce : Le Salaire de la peur 

Cléopâtre (1963)

« Marqué par la multitude de problèmes qu’il eut à affronter durant la réalisation, Mankiewicz a toujours été injuste envers ce film superbe. Il ne voulait même pas que l’on prononce le nom du film devant lui ! », écrit Patrick Brion dans un ouvrage sobrement intitulé Mankiewicz. À sa décharge, on arguera que ce péplum ambitieux fut effectivement des plus pénibles à réaliser. D’abord, Joseph L. Mankiewicz remplaça au pied levé Rouben Mamoulian, démissionnaire. Les décors égyptiens furent dans un premier temps installés en Angleterre et Elizabeth Taylor tomba malade à cause du climat britannique. « Les compagnies d’assurance s’affolèrent, raconte Rouben Mamoulian. Elles exigèrent que nous tournions quelques scènes en attendant la guérison de Liz. Nous avons essayé dans la pluie, dans le froid, la boue, avec 700 figurants. Chaque fois qu’un acteur prononçait un mot, on voyait la vapeur lui sortir de la bouche. C’était le Pôle Nord, pas l’Égypte. Tout ça était grotesque. » Quand Mankiewicz reprend le flambeau, les décors anglais sont abandonnés au profit de l’Italie. Le réalisateur décide de réécrire le scénario et se met à rédiger la nuit ce qu’il tourne le lendemain. Mais Liz Taylor subit une trachéotomie en urgence. Il n’en faut pas plus pour que les assurances se désengagent du film. Last but not least, la plage transalpine louée pour le tournage n’avait jamais été déminée à la suite de la Seconde guerre mondiale…

Bande-annonce : Cléopâtre

La Porte du paradis (1981)

Là, c’est plutôt par souci de perfectionnisme (par mégalomanie ?) que ça pèche. Pour respecter l’authenticité historique, Michael Cimino fait rechercher une centaine de paires de patins à roulettes datant de la fin du XIXe siècle et astreint ses comédiens à six semaines de cours intensifs de tir, d’équitation, de patinage ou de diction avec l’accent russe… Il attend des journées entières la lumière naturelle idéale. Il y avait déjà quatre jours de retard sur le planning après seulement… cinq jours de tournage. Michael Cimino pouvait en fait réaliser jusqu’à cinquante prises d’une même scène. Résultat : la mise en boîte du film prit presque une année de retard et le budget prévisionnel quadrupla. Pis encore, le montage se déroula lui aussi de manière cauchemardesque, puisque le cinéaste américain décida de poster un garde armé devant la salle de montage, avec l’ordre impérieux de ne laisser passer aucun représentant de United Artists. La première version du film durera… cinq heures vingt-cinq minutes ! Le projet provoqua finalement la faillite du studio, qui fut racheté par la Metro-Goldwyn-Mayer. Et les critiques furent tellement exécrables que les producteurs opérèrent de leur propre initiative plus de 300 coupes, ce qui amputa le film, déjà rabougri dans une seconde version, de plus d’une heure ! Les recettes furent finalement quelque trente fois inférieures au budget total engagé. Michael Cimino vit sa carrière se briser suite au « plus gros bide » du cinéma américain. « Allez donc dire à Michel-Ange de poser son pinceau », résumera avec fatalisme le producteur Steven Bach.

Bande-annonce : La Porte du paradis

Fitzcarraldo (1982)

On revient ici aux proportions épiques d’Apocalypse Now. Le tournage a lieu dans la forêt tropicale d’Amazonie, à 1400 kilomètres de toute vie humaine. La nourriture est transportée par avion. Un serpent venimeux mord un guide, qu’on ampute à la tronçonneuse pour lui permettre de survivre. Deux pluies parmi les plus importantes du siècle obligent l’équipe de tournage à interrompre son travail. Trois années de retard viennent contrecarrer les plans de Werner Herzog. Elles sont imputables tant au conflit opposant les Indiens aux compagnies pétrolières qu’aux pénétrations des indigènes dans les campements de l’équipe ou à la dysenterie de l’acteur Jason Robards – remplacé après deux années par l’orageux Klaus Kinski, qui exige d’être logé à l’hôtel. Mick Jagger, prévu au casting, doit finalement partir en tournée. Pour satisfaire à la vision radicale d’Herzog, un navire de 360 tonnes est tracté à l’aide de poulies géantes, sans effets spéciaux, par plus de mille Indiens campas. Une séquence incroyable, dont la préparation et la logistique furent étourdissantes, et où la réalité et la fiction semblent continuellement se réinjecter l’une dans l’autre.

Bande-annonce : Fitzcarraldo

Aguirre, la colère de Dieu (1972)

Le tournage est déjà bien avancé quand Klaus Kinski, colérique, menace de quitter définitivement le film. Werner Herzog s’empare alors d’un revolver et le pointe vers son acteur principal, avant de le retourner contre lui. Le cinéaste allemand déclara par la suite qu’il était prêt à aller au bout de son geste, ce que le comédien contesta formellement. Quoi qu’il en soit, les conditions de tournage furent particulièrement périlleuses – tempêtes, destructions de matériel – et éprouvantes – hygiène et logements rudimentaires –, avec des équipes parfois disposées sur des rapides dangereux ou des sentiers à flanc de montagne, sans la moindre sécurité. Le film fut entièrement réalisé dans des décors naturels au Pérou… avec une caméra 35mm volée à l’École de cinéma de Munich, faute de moyens. La communication lors du tournage se révéla par ailleurs particulièrement fâcheuse : les intervenants s’exprimaient tous dans des langues différentes ! Commentaire du principal intéressé : « J’ai choisi le Pérou parce qu’il me fallait un affluent de l’Amazone et des Indiens. J’ai descendu la plupart des affluents de l’Amazone parce qu’il me fallait trouver des rapides dangereux et spectaculaires, mais pas au point d’interdire un tournage. J’ai donc descendu le rio Huallaga, le rio Urubamba et le rio Ucayali, et bien d’autres encore. Finalement, j’ai trouvé des rapides très dangereux et spectaculaires, qui auraient tout juste toléré le passage de 150 personnes en radeaux. Les préparatifs furent extrêmement longs. Il n’y avait aucun village près des rapides. J’en ai donc fait construire un pour environ 450 personnes. »

Bande-annonce : Aguirre, la colère de Dieu

Babylon A.D. (2008)

C’est l’histoire du petit Frenchie qui finit broyé par la lessiveuse hollywoodienne. L’acteur Vin Diesel est occupé à faire la diva sur le plateau et se montre peu impliqué dans le projet. Les décors n’ont rien à voir avec ce que désirait Mathieu Kassovitz. Les producteurs américains multiplient les interventions directes. Des désaccords apparaissent au sujet du script. Plusieurs blessures, dont une grave, émaillent le tournage. Certains costumes attendus sont finalement indisponibles. Un making-of intitulé Fucking Kassovitz fera plus tard la démonstration effarante du chaos qui a régné sur le tournage.

Bande-annonce : Babylon A.D.

En vrac : Les Oiseaux (1963), Tootsie (1982), Predator (1987), Alien 3 (1992), Taxi 2 (2000), La Vie d’Adèle (2013), The Revenant (2015)

Entre Alfred Hitchcock et Tippi Hedren, les relations semblent difficiles. « Hitchcock, repris par ses vieux démons se transforme […] en insupportable amoureux transi attendant de sa créature des attentions extraprofessionnelles hors de propos, écrit Laurent Bourdon dans son Dictionnaire Hitchcock. Il veut modeler sa découverte en fonction de ses désirs, lui offrant des pommes de terre et du Dom Pérignon pour la faire grossir, ajoutant des guillemets à son prénom ou lui dictant ses choix dans tous les domaines, même les plus personnels. » Non content de se comporter en tyran, le maître du suspense lance de manière inattendue de vrais oiseaux sur sa protégée ! Le calvaire se soldera par l’hospitalisation de l’actrice.

Tootsie verra s’opposer, avec force, Sydney Pollack et Dustin Hoffman. Au New York Times, le premier déclara au sujet du second : « Je ne sais pas pour quelle raison exacte Dustin a l’impression que les réalisateurs et les acteurs sont génétiquement faits pour être ennemis, de la même façon que la mangouste et le cobra sont déterminés à s’entre-dévorer. » Ambiance.

Tourné dans une jungle mexicaine hostile, Predator dut composer avec le crash de deux techniciens, des journées trop chaudes et des nuits trop froides, ainsi que l’état d’ébriété quasi permanent d’Arnold Schwarzenegger. Des malheurs variables auxquels s’ajouta une tourista carabinée qui amaigrit l’ensemble de l’équipe.

Le scénario d’Alien 3 passa longtemps d’une main à l’autre. David Fincher engagea l’auteur Rex Pickett pour remanier le script, mais ce dernier prit rapidement la porte. Résultat : le réalisateur de clips, encore néophyte au cinéma, commença à tourner sans vraiment savoir quelle direction son film allait prendre. Pour couronner le tout, les studios lui imposèrent des changements intempestifs, tandis que des techniciens tels que Bob Ringwood rendirent leur tablier en arguant qu’il se montrait trop caractériel. Le chef opérateur Jordan Cronenweth fut quant à lui écarté pour raison médicale. Les retards s’accumulèrent et la production fut même interrompue durant trois mois pour mettre les choses à plat et entamer un énième processus de réécriture. Pas de chance : entretemps, les cheveux de Sigourney Weaver avaient repoussé et l’actrice refusa de les raser à nouveau.

Une cascade ratée coûta sa vie au cadreur Alain Dutartre sur le tournage de Taxi 2.

Abdellatif Kechiche s’attira les foudres de ses comédiennes et techniciens avec La Vie d’Adèle : plages de travail extensibles à souhait, paiements incertains, séquence lesbienne nécessitant dix journées de tournage… Léa Seydoux, passablement irritée, parlera même de maltraitance.

Leonardo DiCaprio se souviendra longtemps du tournage de The Revenant. Les décors naturels enneigés sont certes magnifiques à l’écran, mais ils supposent de travailler à -40° ! « Tout le monde était gelé, les équipements cassaient. C’était un cauchemar pour déplacer une caméra d’un endroit à un autre », confie le réalisateur Alejandro González Iñárritu au Hollywood reporter. Les délais s’allongent, le nombre de figurants croît sans cesse et le budget finit par atteindre les 135 millions de dollars…

Bande-annonce : Alien 3

The silence (John R. Leonetti) : Pas beaucoup de bruit pour rien

On la souhaite si ardemment qu’elle finira bien par arriver : non, ce n’est pas encore votre prochain enfant ou la PS5, je parle de la fin du Monde. Netflix en tête de gondole et plein d’autres boîtes de prod, de jeunes cinéastes, de vidéastes, de grands studios en racontent des centaines de versions depuis plus de 15 ans. Il y a là suffisamment de matière pour nous lasser, mais aussi de quoi faire flipper une armée de chats de Schrödinger. En attendant, on y retourne avec The Silence de John R. Leonetti, et cette fois-ci (encore) il ne faudra pas faire de bruit… Hum… C’est vous qui avez marché sur cette branche? Ne le faites plus.

Synopsis: Des spéléologues libèrent de terrifiantes créatures qui envahissent la Terre, chassant leurs proies humaines au moindre bruit. Pour leur échapper, les Andrews se réfugient dans un lieu isolé, mais découvrent un culte sinistre qui cherche à exploiter les sens suraiguisés de leur fille Ally, sourde depuis ses 13 ans. Sinon accessoirement c’est la fin du Monde, à cause d’un site de fouilles clairement pas aux normes européennes. 

Le plus frappant, c’est tout d’abord ce piolet. Nous sommes de l’autre côté d’une grotte, enfermés, et le monstre qui creuse et va nous regarder, ce sont deux aventuriers. Nous sommes visiblement du bon côté de la barrière, car de ce trou où nous sommes sort rapidement une légion de chauve souris sous acide dévorant nos figurants dans une scène d’ouverture très efficace. Avant même que le générique ne résonne, on peut penser à l’excellent The descent (Neil Marshall, 2005) qui a donné un nouveau souffle au survival du XXIème siècle, même si cette année les demandes de licences de spéléo avaient connu un certain fléchissement. Et puis, pendant que ce piolet tape dans la roche, on peut voir à chaque coup de boutoir l’insert cinématographique fameux qui met en abîme les recherches désespérées des cinéastes de tous bords pour trouver le prochain concept. On en parle à chaque film post-apo, la chasse au high-concept est devenue délirante, digne des premiers archéologues ou des derniers tristes fans de safaris et de Safari (Olivier Barroux, 2009) Après l’ensemble des catastrophes telluriques et climatiques des années 90/2000, nous avons creusé sous la terre (The Descent, op.cit), sous les mers (The meg/En eaux troubles, John Turtletaub, 2018) sous tout ce qui traîne avant encore de creuser pour trouver d’autres monstres. On a également cassé les murs porteurs des pyramides pour tâter du démon, (Pyramide, Grégory Levasseur, 2015) et puis petit à petit, la catastrophe s’est recentrée, pour parler de plus en plus de ce que nous faisons de nous sur cette planète qui voudrait bien qu’on la laisse tranquille. En tout cas, au cinéma, pour commencer. C’est devenu la mode des cinq sens, supprimés à tour de rôle en fonction des scripts des petits copains du studio d’en face. Chez moi on ne devra pas voir ? Ok, chez moi, ils ne pourront rien sentir ! Chez toi, ils ne sentiront rien ? Bon, à la rigueur, ils ne pourront plus parler…

Et ici, dans The silence et les campagnes du New Jersey, personne ne vous entendra crier. Enfin, en dehors des oiseaux remixés. De cet aspect du scénario, le renoncement à la parole, plusieurs réflexions me viennent à l’esprit. La première, c’est que vu la qualité des dialogues et du jeu d’acteur dans son ensemble, j’aurai bien vu cette fin du Monde plutôt mise en scène dans les 7 dernières saisons de The walking dead. Elle y aurait eu toute sa place.

La seconde, celle qui attire mon attention, c’est que ce défi scénaristique est toujours le plus poignant, car il ramène le cinéma à ce qu’il a de plus épuré. Un simili retour au muet, en quelque sorte, avec quelques facilités que nous comprendrons : les personnages chuchotent souvent, les sons avoisinants devraient bien nous chatouiller les tympans en imax, mais tant bien que mal sur cet aspect le script reste en équilibre. Précaire, mais il s’y tient. Ce qui permet de saluer les efforts du casting pour apprendre les rudiments de la langue des signes, puisque la fille du personnage principal, jouée par Kiernan Shipka (vue notamment dans The Mad Men) est sourde, et communique la moitié du temps de la sorte avec toute sa famille. Bon, certes, on n’a pas encore la famille Bélier contre les vampires (j’en rêve), mais au moins ce trait de mise en scène fonctionne.

Mais parmi toutes ces réflexions qui me sont venues à l’esprit pendant cette heure trente de calme relatif, j’ai pu être marqué également par la dernière, que j’ai trouvé pour le coup très pertinente et assez peu exploitée par le script. Pousser les personnages à se passer d’un sens essentiel dans nos sociétés, voire vital (après la 4G) les ramène indubitablement à rétrograder vers un instinct animal atavique que nous avons en chacun de nous. Place aux instincts, au manque de communication, à la chute du dialogue et de la civilisation. Sur ce point, la rencontre avec l’inévitable méchant réussit presque le tour de force de parfaitement l’illustrer le temps d’une scène. Mais nos personnages doivent aussi intérioriser leurs cris, leur dégoût devant chaque cadavre, chaque tuerie se déroulant devant leurs yeux. Ce paradoxe, pire, ce dilemme intérieur, entre la stricte animalité et le self-control digne de Roger Federer, n’est hélas que très peu creusé. Des souvenirs, pèle-mêle sont revenus alors : la magnifique scène d’amour de l’incompris Stalingrad (Jean-Jacques Annaud, 2001) où Jude Law et Rachel Weisz accomplissent l’acte scellant leur passion au milieu de militaires et de blessés endormis. Quelques bribes du dernier à avoir demandé à ses personnages de se taire, John Krasinski, dans Sans un bruit (2008) qui avait obtenu un joli succès surprise. Cependant ces quelques espoirs déchus ne doivent pas faire oublier qu’à chaque occasion, le film a choisi le boulevard sécurisé des lignes narratives sans s’aventurer dans les petites routes de campagne, soit tout le contraire de ses personnages.

Et le bat blesse: formellement, The silence est un film assez fade et plat. Réalisé par le directeur de la photo des derniers Conjuring, on y trouve à peine quelques plans forestiers intéressants, mais je ne serai pas assez indulgent pour en chercher d’autres. La progression narrative est celle d’un jeu vidéo. On court, on se planque, on se défend, boss de fin, fin. Deux personnages sur cinq sont réellement travaillés : pourquoi apporter à cette famille un fils et une femme s’ils ne parlent pas, pourquoi encore leur dire de fuir avec la grand-mère si celle-ci sert juste de victime consentante en cas de climax mal écrit? Messieurs mesdames les scénaristes, respectez vos protagonistes. Ce sera le meilleur moyen de le faire avec vos spectateurs. Car si je n’ai pas encore parlé de l’excellent Stanley Tucci jouant le personnage principal, c’est aussi parce qu’une pointe d’amertume m’a frappé en le voyant ici une nouvelle fois bien faire le job. Commencerait-on à voir les bons acteurs confirmés défiler dans ce type de production comme les jeunes premiers et les stars du cinéma indépendant font la queue pour un rôle chez Marvel ? Et pourquoi ? Pour ressentir des émotions, goûter au cinéma de genre, jouer à se faire peur ? La vérité est ailleurs.

Parce qu’au final, une doléance reste en suspens. Qu’on en finisse. Pas du Monde, mais des fins du Monde. Car lorsque l’on joue à représenter la fin sans les moyens, les bons scripts se cachent pour mourir.

The silence: Bande-Annonce

The silence – Fiche technique

Réalisation : John R. Leonetti
Casting : Stanley Tucci, Kiernan Shipka, Miranda Otto, Kate Trotter, John Corbett
Production : Robert Kulzer, Alexandra Milchan, Scott Lamber, Hartley Gorenstein
Scénario : Carey Van Dyke et Shake Van Dyke
Décors : Andrew Joyce
Costumes : Léa Carlson
Genre : épouvante, horreur, fantastique
Pays : Etats-Unis
Année de production : 2019
Distributeur : Netflix

 

 

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