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Les plus belles palmes d’or : Paris, Texas de Wim Wenders

A l’occasion du Festival de Cannes 2019, LeMagduCiné revient sur les plus belles Palmes d’or qui ont marqué nos rédacteurs. Retour sur la Palme d’or de 1984, Paris, Texas de Wim Wenders, un film qui fait partie de ces chef-d’œuvres du cinéma qui semblent impossibles à décrire.

Synopsis : Après quatre ans d’absence, Travis est retrouvé au milieu du désert, visiblement amnésique et muet. Il est récupéré par son frère (Dean Stockwell), qui avait déjà recueilli et élevé Hunter, le fils de Travis. Sans donner d’explications sur sa disparition, Travis tente de renouer avec son fils et réunir sa famille. Ensemble, ils décident de retrouver la mère de Travis, Jane (Nastassja Kinski), qui travaille dans un peep-show à Houston.

C’est un road trip unique et émouvant. C’est l’histoire de Travis en quête d’amour et d’identité perdue. C’est 2h30 d’émotions pures et brutes. C’est un puzzle de photos de paysages vides et incroyables. Mais même si ce film est tout ça à la fois, pour l’aborder en son cœur, il faut s’accrocher à des images et des émotions poignantes.

Travis, le funambule à la recherche du temps perdu

Première image de Travis: la casquette rouge, la barbe hirsute, le regard perdu vers l’horizon. Harry Stanton n’est ni beau, ni jeune. Il fait même plutôt peur tel un revenant. Il ne fait qu’avancer dans ce désert des Tartares, en quête d’un peu d’eau. Amnésique et muet, il est recueilli par un drôle de docteur germanophone qui retrouve le contact de son frère.

Commence pour Travis cette redécouverte de l’homme qu’il fut : un père, un frère, un mari, qui a fui mais qui retourne au bercail. Le membre d’une famille éclatée, qu’il tente de reconstituer en même temps que sa mémoire.

Amour tragique : les retrouvailles d’un père et son fils

La plus belle scène du film reste pour moi celle de la reconnaissance de Travis dans son rôle de père (extrait ci dessous).

https://www.youtube.com/watch?v=A8XjSXItwcw

« Un père ça ressemble à quoi ? » demande Travis a la femme de ménage alors qu’il se choisit une tenue pour aller chercher son fils à l’école.

Chapeau haut et costume beige assortis pour ressembler à un magnat texan des affaires. Le père et le fils s’amusent à un jeu de miroir sur deux trottoirs, avant de remonter ensemble sur la même route vers leur maison. C’est à partir de cette scène qu’une réelle communication émerge naturellement entre eux. Et les deux partent à la conquête de la mère.

Photographies de l’Amérique : déserts arides et routes sans fins

Tout du long, le film nous fait voyager et découvrir le Texas authentique, fait de routes, de déserts et de lignes d’horizons. Ensemble, le père et le fils fuient Los Angeles en route vers Houston, faire face à leur passé et tenter de reconstituer leur famille détruite.

Alors, le film prend la forme d’un road movie fait de paysages de nuit, de néons de motels, de gyrophares et de lumières lointaines. Ces photographies mettent en pause le rythme, et hypnotisent jusqu’à s’imprimer sur la rétine du spectateur.

La femme surcadrée : Jane et son pull rose mohair

Devenue l’affiche de la ressortie du film, l’image de Natassja Kinski et son pull rose mohair est devenue symbolique.

Jane est une femme au visage de poupée qui est toujours vu « au travers de ». En premier à travers des images de Super 8 – des souvenirs du passé montés sur des images animées qui la rende encore plus irréelle. « Ce n’est pas elle… Ce n’est qu’elle dans un film » dira Hunter, son fils, lui-même conscient que sa mère telle qu’elle est dans le film a disparu.

Quand on la retrouve à son travail de peep-show, elle demeure dans sa position de femme enfermée dans le cadre, vue à travers une vitre teintée. On assiste avec émotions à d’étranges retrouvailles entre un mari et sa femme. Travis qui ne parle pas, et Jane qui ne le voit pas. Elle se retrouve face à sa propre réflexion, dans un long monologue, jusqu’à ce que la jalousie de Travis le pousse à devenir mesquin.

C’est finalement, sans se voir, toujours « à travers » le dispositif du téléphone et de la vitre teinté que Travis raconte à Jane…

…l’histoire de leur rencontre, leur coup de foudre et ce qui les a rendus heureux. Puis ce qui les a séparés, les disputes et les non-dits. Ce qui les a poussés à se détruire jusqu’à ce que chacun décide de s’enfuir pour retourner vers une forme de liberté. Jane explique l’abandon de son fils.

« Je n’avais pas ce dont il avait besoin. Je ne voulais pas l’utiliser pour combler mon vide »

Mais leur histoire d’amour est déjà terminée. Plus jamais ils ne pourront se réunir. Même le cadre refuse de les réunir. Ce sont finalement des retrouvailles à l’issue tragique. Même s’il n’y a pas de happy end traditionnel, les trois personnages sont moins seuls qu’au début. Ils ont chacun retrouvé au moins une part d’eux-mêmes et cessent de fuir.

Paris, Texas est plus qu’une palme d’or mais un chefs d’oeuvre du cinéma par ses thématiques, son esthétique et la performance de ces acteurs. Le film qui aura aussi révéler le génie de Wim Wenders, qui est devenu dès lors, un habitué de la croisette.

Venez découvrir d’autres Palme d’or qui ont marqué l’esprit de nos rédacteurs…

Paris, Texas – Bande Annonce

Paris, Texas – Fiche technique

Réalisation : Wim Wenders
Scénario : Sam Shepard
Interprétation : Harry Dean Stanton (Travis Henderson), Nastassja Kinski (Jane Henderson), Dean Stockwell (Walt Henderson), Aurore Clément (Anne Henderson), Hunter Carson (Hunter Henderson), Bernhard Wicki (Doctor Ulmer)
Photographie : Robby Müller
Décors : Anne Kuljian
Costumes : Birgitta Bjerke
Montage : Peter Przygodda
Musique : Ry Cooder
Producteurs : Anatole Dauman, Pascale Dauman, Don Guest, Chris Sievernich
Production : Road Movies Filmproduktion, Argos Films, Westdeutscher Rundfunk, Channel Four Films, Pro-ject Filmproduktion, Wim Wenders Stiftung
Durée : 145 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 19 Septembre 1984

« Network, main basse sur la télévision » : des tonnes et des dieux

Network, main basse sur la télévision paraît chez Carlotta Films en DVD/Blu-ray. Sidney Lumet démontre l’étendue de ses qualités de metteur en scène dans un film pamphlétaire interrogeant les rapports toxiques – et étroits – entre le microcosme télévisuel et l’argent…

Une caméra a-t-elle déjà été plus intrusive ? Sidney Lumet la poste aux quatre coins d’une chaîne de télévision, de la régie du JT aux assemblées d’actionnaires, du présentateur vedette au représentant de conglomérat. Il l’emploie non seulement pour caractériser ses personnages, souvent pathétiques ou boursouflés d’orgueil, mais aussi pour livrer au spectateur une vision panoptique du monde télévisuel. La mécanique s’enclenche dès les premières minutes : un journaliste réputé en place depuis onze ans est évincé faute d’audience ; une directrice de la programmation rêve d’ensemencer le service des informations d’« émissions virulentes » mues par « un sens de la mise en scène » ; le holding CCA, aussi scrupuleux avec les chiffres qu’indifférent vis-à-vis de la qualité des programmes, fait d’Howard Beale une créature prométhéenne échappant peu à peu à son contrôle…

Comme La Valse des pantins ou Night Call, Network, main basse sur la télévision détricote le monde des médias et l’influence qu’il exerce sur des individus grégaires, mégalos ou cupides. Le présentateur Howard Beale l’annonce lui-même dans l’une de ses tirades mémorables : le tube cathodique est la « force la plus redoutable », voire « l’évangile », dans une société où les livres et la presse ne sont plus consommés que par une poignée d’irréductibles. La charge tient certes de l’hyperbole, mais elle n’en comporte pas moins une large part de vérité : quand un puissant conglomérat s’associe avec un média faisant l’opinion, cela peut enfanter un monstre hybride aux monoïdéismes tenaces – rentabilité, audience, sensationnalisme. Avec tout le métier qu’on lui connaît, mais aussi des dialogues velus et des protagonistes au bord de l’abîme, Sidney Lumet scrute la télévision à la loupe et sous une lumière de morgue, les mêmes qui lui servirent jadis à majorer les manquements de l’appareil pénal américain, dans l’intemporel Douze hommes en colère.

Un bouquin, un documentaire : tout savoir sur Lumet et son film

Ce coffret ultra collector comprend également un documentaire sur la carrière de Sidney Lumet, ainsi qu’un ouvrage sur Network. Le premier, intitulé By Sidney Lumet, mêle des entretiens avec le cinéaste et des extraits de films. Réalisé par Nancy Buirski et tourné en 2008, il fait la part belle aux anecdotes personnelles – l’enfance de Sidney Lumet, l’influence de son père, le 11 septembre, ses positions sur la police et les délateurs – tout en commentant, par la voix du maître, une filmographie aussi abondante que grandiose. On en apprend davantage sur la genèse de Douze hommes en colère, sur l’appétit de Lumet pour les endroits confinés – par extension : les huis clos –, sur sa tendresse envers les personnages d’Un après-midi de chien ou les protagonistes rebelles tels que Franck Serpico. Et au milieu de tout cela, il est question d’Al Pacino, de l’individualité des hommes, de l’Actors Studio ou des palettes de couleurs…

Le livre de Dave Itzkoff livre quant à lui tous les détails de Network. Le scénariste Paddy Chayefsky y est présenté comme le véritable homme-orchestre du projet, celui qui l’a initié, porté et en a assumé la postérité. Il est narré la manière dont cet auteur new-yorkais essuya au cours de sa carrière les restrictions de la télévision, les moqueries de la presse et les refus de donner suite à ses programmes, dont un The Imposters (déjà) impitoyable envers la petite lucarne. Dave Itzkoff revient ensuite sur la vente du scénario de Network, sur la liste des réalisateurs envisagés pour le mettre en images, sur le choix des acteurs, sur le montage, mais aussi sur quelques difficultés connexes : les réticences des studios face à un film qui allait forcément déplaire aux chaînes de télévision ou la difficulté à défendre un long métrage pamphlétaire face à des journalistes parfois vexés et très critiques. Le génie de Network, des dialogues fusants au personnage d’Howard Beale, transparaît également sous la plume de l’auteur.

Bande-annonce : Network, main basse sur la télévision 

Synopsis : Un présentateur de JT dont l’audience est en berne est renvoyé après onze années de bons et loyaux services. Il évoque son suicide en direct à la télévision, quelques jours avant de tirer sa révérence. Ses propos lui valent une notoriété nouvelle. Le conglomérat qui l’emploie va alors revoir ses plans et instrumentaliser sa démence…

Fiche technique : Network, main basse sur la télévision 

Titre original : Network
Titre français : Network : Main basse sur la télévision
Réalisation : Sidney Lumet
Scénario : Paddy Chayefsky
Décors : Philip Rosenberg et Edward Stewart
Costumes : Theoni V. Aldredge
Photographie : Owen Roizman
Montage : Alan Heim
Musique : Elliot Lawrence
Production : Fred C. Caruso et Howard Gottfried
Société de production : Metro-Goldwyn-Mayer
Société de distribution : United Artists
Budget : 3 800 000 $
Pays d’origine : États-Unis
Langue : anglais
Format : Couleurs – 35 mm – Son mono
Genre : Drame
Durée : 120 minutes

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC Version Originale / Version Française DTS-HD Master Audio 1.0 • Sous-Titres Français Format 1.85 respecté • Couleurs • Durée du Film : 121 mn
2 DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2 Version Originale / Version Française Dolby Digital 1.0 • Sous-Titres Français Format 1.85 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 116 mn

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4.5

Colère sur pellicule : Steve, la petite tornade de Mommy

Mommy est un film de sensations, d’émotions à l’état brut. Xavier Dolan parvient à détruire puis reconstruire sans arrêt la vie de ses personnages, notamment en faisant de Steve une tornade qui déteint par sa colère sur la mise en scène, la musique et le cadre.

Au bord de la crise de nerfs

Avec Mommy, Xavier Dolan parvient à mettre en scène des états émotionnels, bercés par le son des cris(es) et de la musique. En effet, à elle seule la musique vient traduire l’état de Steve. Au-delà de cet aspect musical, le travail sur le langage est dès le début présent, comme un choc pour les oreilles de ce film qui se déroule comme un cri. Dès que l’on rencontre Steve, ou plutôt l’entend-t-on, il accroche nos oreilles par un vocabulaire fleuri. Et c’est sa mère qui le défend.  La voix de Steve débarque, dans le talkie-walkie de la directrice du centre où il était jusqu’ici pensionnaire. Il gueule, il insulte. Die ( sa mère, au prénom prémonitoire ?) conclut « je suis ravie de voir que vous avez enrichi son vocabulaire ». Dès lors, le ton est donné, ici on s’affronte au corps à corps, aux mots, aux gros mots même, dans un seul souffle, sans temps mort. Pourtant, Dolan sait aussi observer ses personnages, les laisser respirer et nous laisser entrevoir le calme avant la tempête. Ainsi, pour tempérer le couple mère-fils explosif, Dolan ajoute le personnage de Kyla, douce en apparence, apaisante, cependant tout aussi en colère, mais une colère rentrée, non dévoilée. Le trio déploie en quelque sorte toutes les nuances possibles de la colère telle qu’elle s’incarne à l’écran. Mais Steve s’engage plus avant dans cette colère car elle l’envahit, quitte à prendre toute la place, à l’étouffer. Pour autant, chez lui la colère est aussi une révolte. Il ne laisse ainsi pas passer les hypocrisies du quotidien ou ses humiliations, elles lui font plus de mal à lui qu’à n’importe qui d’autre.

Je suis heureux que ma mère soit vivante

Le montage du film épouse les crises dont est victime Steve. Ce dernier va, dans un moment ambigu entre colère et apaisement, jusqu’à élargir le cadre de l’image proposée au spectateur. Comme si ses émotions interagissaient directement avec la caméra. Souvent, la révolte d’un personnage est suivie, caméra à l’épaule, au plus près du corps, mais ici c’est Steve qui prend le contrôle du film.  La caméra de Dolan prend le temps de décortiquer le soleil, les routes, ses personnages, en douceur, de ralentir parfois avant de s’élancer dans des scènes-crises. Véritables moments paroxystiques, ces scènes sont un nirvana émotionnel pour le spectateur. Que Steve soit épris de liberté ou de violence, il laisse les terres et les êtres en jachères. L’instant d’après, il réclame l’amour, offre sa protection. Nous ne sommes donc pas face à un personnage unicolore, mais devant un arc-en-ciel d’émotions qui virent souvent à l’orage. Ainsi, alors qu’il nous bouleverse en interprétant « Vivo per lei » de sa voix frêle, avec son visage d’ange, Steve nous glace l’instant d’après en détruisant à nouveau un champ de ruines.

Avec Mommy, Xavier Dolan signe un de ses films les plus bluffants de maîtrise, laissant un peu de côté ses problèmes de rythme et de narcissisme, pour donner à voir une déclaration d’amour déchirante. Bien sûr, cette déclaration est très bancale, instable. Mais elle sait montrer que la colère n’est pas un état permanent, qu’elle est aussi, et surtout, une barrière contre le conformisme. La colère au cinéma peut donc être un acte de résistance, une volonté, même avortée, de construire son propre univers, loin des attentes de la société. Le film devient alors une poésie, un manifeste, celui des révoltés, des enfants qui aiment leurs mères, mais peinent à savoir comment c’est possible d’aimer autant, de partir, de revenir et d’être au final tous les deux pris dans « le tourbillon de la vie ».

Mommy : Bande annonce

CanneSeries 2019 : Rencontre avec Steven Knight, le génie derrière Peaky Blinders

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Dans le cadre du festival CANNESERIES 2019, le réalisateur et scénariste Steven Knight a donné une master-class riche en anecdotes sur la conception de ses séries emblématiques Peaky Blinders et Taboo. Animée par Constance Jamet et Stéphanie Guerrin, cette rencontre a aussi été l’occasion de piocher quelques infos excitantes pour les prochaines saisons de Peaky Blinders.

Son nom ne vous évoque peut-être rien, mais pourtant ses œuvres sont plébiscitées et connues de tous : Qui veut gagner des millions (oui,oui), Peaky Blinders, Taboo..  Ayant récemment réalisé Serenity disponible sur Netflix, Steven Knight a donné une master-class lors de la deuxième édition du festival CanneSeries. Auteur de scénarios de films tels que Les Promesses de l’ombre de David Cronenberg, Dirty Pretty Things de Stephen Frears ou encore Alliés de Robert Zemeckis, c’est véritablement avec les aventures de Tommy Shelby et son gang que Steven Knight atteint la consécration. En septembre 2013 est diffusé pour la première fois Peaky Blinders. La série raconte alors l’histoire d’une famille de criminels de Birmingham en 1919. Portée par Cillian Murphy, la série séduit le public et la critique, se tournant désormais vers sa cinquième saison. Le choix de l’acteur déjà aperçu dans la trilogie The Dark Knight de Nolan, remonte à une anecdote amusante entre le comédien et Steven Knight : « J’ai rencontré Cillian lorsque je faisais le casting de mon film Hummingbird à Santa Monica. On pensait alors à lui pour le rôle principal, finalement tenu par Jason Statham. Mon projet suivant étant Peaky Blinders, je lui ai envoyé le scénario et il a tout de suite dit qu’il voulait le faire. Physiquement, il est assez fluet. Et il a dû sentir que je me demandais s’il serait le bon choix d’un point de vue stature physique justement. C’est sans doute pour cela qu’il m’a envoyé un texto pour me dire : « N’oublie pas que je suis un acteur ! » Il a ce talent, ce pouvoir de se transformer à l’écran. S’il rentrait dans cette salle à l’instant, vous ne le reconnaîtriez pas. Mais, au fond, on n’a jamais songé à un autre acteur que lui pour jouer Thomas Shelby. 

Peaky Blinders, un projet personnel

Si la série est un véritable succès aujourd’hui, elle aurait pu connaître un autre sort il y a un quart de siècle. « J’ai d’abord proposé ce projet à la chaîne anglaise Channel 4 il y a quelque chose comme 25 ans. Rétrospectivement je suis tellement heureux qu’ils aient refusé. D’abord parce que c’était trop tôt pour moi mais aussi parce que les conditions techniques, notamment pour faire ou voir une série, ont tellement changé. Aujourd’hui on peut voir des séries sur un grand écran à la maison, on peut donc réellement se permettre de faire une œuvre très recherchée visuellement, avec de magnifiques effets spéciaux et de grands acteurs. » raconte Steven Knight. Cette rencontre n’a pas manqué de revenir sur l’inspiration historique dont est tiré Peaky Blinders. L’histoire s’inspire d’un vrai gang qui se fit connaître à la fin du XIXème siècle en sévissant dans les faubourgs pauvres de Birmingham. Knight révèle que ses parents lui ont appris l’histoire de ces malfrats. « A l’origine, l’histoire des Peaky Blinders m’a été racontée par mes parents. Ils avaient grandi à Birmingham dans les années 20 et 30« . Interrogé sur le fait de positionner son histoire autour de la classe ouvrière, chose assez rare dans les séries d’époque, il répond : « En Angleterre, généralement les séries historiques s’intéressent à l’aristocratie ou aux classes supérieures. Et elles marchent très bien, elle sont vues dans le monde entier. Personnellement, je pensais qu’il y avait une histoire plus intéressante à raconter sur cette période, d’autant que, le plus souvent, lorsqu’on s’intéresse à la classe ouvrière, c’est soit déprimant, soit comique. Je voulais absolument sortir de ce carcan, aussi parce qu’il ne reflétait pas vraiment ce que j’avais vécu ou vu. »

Si le réalisateur maîtrise bien son discours afin d’éviter les spoilers, il a tout de même glissé quelques  infos croustillantes pour les prochaines saisons. « La saison 7 sera la dernière et racontera une histoire bien différente, où Tommy Shelby va trouver la rédemption pour de bon. Lui qui commença Peaky Blinders comme ce nihiliste, n’ayant de considération que pour les membres de sa famille, va devenir quelqu’un de bon » confie Steven Knight. De quoi faire languir les fans qui attendent avec impatience les prochains sévices des bérets les plus célèbres d’Angleterre.

CanneSeries 2019 : Rencontre avec François Descraques, réalisateur du futur

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Dans le cadre du festival CanneSeries, nous avons assisté à une master-class de François Descraques, le réalisateur français de la web-série culte Le Visiteur Du Futur. Modérée par Alain Carrazé et Romain Nigita, la rencontre a été l’occasion d’aborder son travail sur Le Visiteur Du Futur, Dead Landes, 3ème droite mais aussi de glaner quelques informations sur ses futurs projets.

« Les séries quand elles sont très bien faites, elles sont supérieures aux films » annonce François Descraques à une salle en majorité composée d’étudiants en cinéma. Et en séries, le réalisateur français s’y connaît. Artiste à multi-casquettes, il a notamment réalisé le triptyque musical Rock Macabre, Dead Floor, Dead Landes, mais surtout l’emblématique web-série Le Visiteur Du Futur. Produite entre 2009 et 2014, elle raconte pendant quatre saisons les aventures du Visiteur (Florent Dorin), un voyageur dans le temps, qui va rencontrer Raph (Raphaël Descraques), un jeune homme à priori lambda. Diffusés sur Youtube, Les épisodes duraient au départ seulement quelques minutes avant qu’une trame ne se dessine de plus en plus devant la web-série culte qu’elle est aujourd’hui. « On s’est un peu piégés volontairement en faisant une série. On a crée un début de programme sans savoir où ça allait. Et on s’est dit merde : faut qu’elle ait du sens cette histoire un peu folle. Vers la moitié de saison, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive un peu en amont. Mais c’est comme les grandes séries finalement.On croit qu’elles sont écrites dix ans en avance, mais c’est faux. Toute la trame est rarement prévue depuis le début.» La série de François Descraques qui démarrait sur un banc avec son petit frère devant la caméra comptabilisait déjà en 2015 20 millions de vues. « Le fait de pas avoir voulu  être trop lourd dès le départ ça a aidé. Les gens ont commencé à regarder de manière légère puis ils ont suivi. L’avantage d’avoir été sur Internet, c’est d’avoir créé un format qu’on n’a pas respecté au bout de trois épisodes. On a très tôt habitué les gens à ce qu’il n’y ait pas d’habitudes.» ajoute le réalisateur. Briser les habitudes, c’est bel et bien ce qui constitue la carrière de Descraques. Il a d’ailleurs présenté en avant-première la bande-annonce de son projet Dark Stories, une série d’anthologie horrifique prévue pour Halloween sur la plateforme Slash de France TV.

Un film Visiteur du futur

En 2016, en collaboration avec France 4, il réalise Dead Landes, une série catastrophe filmée en found-footage dans un camping. Oui, tout un concept. Au même moment sort sur la plateforme Youtube Dead Floor, une web-série se déroulant dans le même univers. « C’était sur une chaîne traditionnelle, dans un format traditionnel, mais avec un concept totalement novateur » sourit François Descraques. Ce programme a représenté un vrai défi.  Dès le scénario on devait tout justifier, pourquoi le caméraman passe par telle porte, pourquoi il est à tel endroit. C’était également un autre moyen d’explorer les personnages. « Normalement dans une scène de fiction, les gens ne parlent pas d’eux-même. Ici, d’un point de vue de narration, chaque personnage avait son moment d’intimité avec le cadreur comme dans The Office par exemple. Dans sa boîte à concepts, l’artiste a également écrit un feuilleton Twitter horrifique intitulé 3ème droite. Nous l’avions interviewé à ce sujet ici. Le récit raconte l’emménagement d’un jeune locataire dans un immeuble au propriétaire particulièrement étrange.. Aller plus loin serait vous spoiler, d’autant plus qu’un roman adapté de ce feuilleton a récemment été publié. Et quand on interroge François Descraques sur une potentielle adaptation audio-visuelle, la réponse est vague mais prometteuse : C’est en cours de discussion, j’ai clairement été contacté. On verra » Mais la curiosité sur ses prochains projets ne s’arrête pas là. Depuis quelques temps, l’idée d’une adaptation cinématographique de sa série Le Visiteur du Futur circule. « Je peux vous dire que ça avance. Le but est que ça s’adresse à un maximum de gens mais ça s’insère bien dans la chronologie du récit. C’est comme une suite ouverte à tout le monde. » On peut également attendre de nouveaux protagonistes. Selon François Descraques, le personnage de son frère, trop habitué aux voyages dans le temps, ne peut plus être utilisé comme référent pour rentrer dans ce monde fantastique. Une date de sortie prévue pour ce projet ciné ?  Ça sortira quand ça sera prêt rétorque François Descraques avec le sourire. Encore un peu de patience alors, à moins de savoir voyager dans le temps.

Madigan : les flics new-yorkais de Don Siegel font la loi en Blu-ray

Depuis fin février est disponible en édition Blu-ray Madigan (en français, Police sur la ville). A l’occasion de cette sortie HD signée Elephant Films, retour sur le long métrage du mésestimé Don Siegel, qui suit les parcours croisés de deux flics – un détective et un préfet – tourmentés par leurs devoirs respectifs dans une New-York loin d’être la shiny city à la verticalité impressionnante et aux établissements luxueux.

Synopsis : Daniel Madigan (Richard Widmark) et Rocco Bonaro (Harry Guardino) sont deux inspecteurs de la police New-Yorkaise. Dans les rues dangereuses de Harlem, ils se lancent à la poursuite du truand Barney Benesch, mais celui-ci parvient à s’échapper après leur avoir dérobé leurs armes de service. Leur hiérarchie, gouvernée par le préfet de police Anthony Russell (Henry Fonda) va bientôt leur lancer un ultimatum : ils ont 72 heures pour le retrouver ou ils peuvent dire adieu à leur carrière de policier. Pendant ce temps, le préfet doit faire face à une affaire de corruption liée à son ami et bras droit…

New York, New York : Siegel connection

Madigan peut sembler être un polar anodin aux yeux non formés de nombreux cinéphiles. Le film constitue toutefois l’un des étalons du genre, tant dans son fond que dans sa forme, élément actif d’une certaine révolution cinématographique américaine. A l’occasion de la sortie du long métrage en Blu-ray chez Elephant Films, retour sur ce morceau de pelloche réalisé en 1968 par le mal connu et donc mésestimé Don Siegel, réalisateur de Dirty Harry (1971), The Beguiled (1971), Charley Varrick (1973) ou encore Invasion of the Body Snatchers (1956).

1 – Des histoires d’hommes et de femmes

Madigan est un héritier du film noir, toutefois le long métrage s’en émancipe en proposant une chronique policière incarnée par deux individus et leurs devoirs respectifs. Il ne s’agit pas de suivre un détective essayer de résoudre son enquête tandis que le puzzle semble de plus en plus important à la manière d’un Raymond Chandler. Ici, le scénario suit deux individus dans leur quotidien professionnel ainsi que dans leur intimité. Un policier ne porte pas une cape lorsqu’il prend son poste, il reste ici, tels les gusses des Flics ne dorment pas la nuit (Richard Fleischer, 1972), un être humain dont les actes, sentiments et convictions se croisent et se confrontent autant dans le quotidien du ménage familial que dans celui du boulot. Ainsi le préfet découvre la corruption de son meilleur ami et bras droit. Fonda donne de sa stature et de sa pudeur pour incarner un personnage tout en droiture ne supportant pas la corruption. Mais il vit une relation amoureuse avec une femme mariée et mère de famille, à la réputation importante dans les milieux féministes new-yorkais. Il doute aussi de la droiture de Madigan, qui a toujours « eu de beaux costumes » et un niveau de vie qui dépassait son salaire de flic, mais qui n’a jamais cessé d’être incorruptible. Le même Dan Madigan qui ne manque pas de sympathie pour ses vieilles sources aujourd’hui désœuvrées. Le même détective qui ne manque pas de bagou mais qui s’est laissé berner par un truand au point de se faire dérober son arme de service. Le même qui a du mal à obéir aux attentes de sa compagne Julia qui ne demande qu’à le voir faire un métier moins dangereux aux horaires raisonnables et au salaire bien supérieur à sa maigre rente de flic. En bref, derrière les costumes et les tirades bien salées du détective Madigan, derrière la façade morale, infaillible et sobre de préfet Russell, se cachent des êtres banals aux problèmes d’autant plus banals que la réalité semble intrinsèquement liée au programme de cette alter detective story.

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Harry Guardino/Rocco Bonaro et Richard Widmark/Madigan dans l’embarras !

2 – Dans la ville : Siegel bientôt dirty

Justement, la réalité s’entremêle davantage avec le travail de cinématographie urbaine de Siegel. Avant Dirty Harry et son Coogan’s Bluff (Un shérif à New York, 1968), Siegel profite de Madigan pour proposer un polar urbain ancré dans la réalité socio-géographique de son contexte. En effet, le cinéaste ne voulait pas tourner tout le film en studio. D’ailleurs, dès son Invasion des profanateurs de sépulture, il faisait courir son héros dans un décor urbain bien réel. À la lecture des lignes sorties plus haut, le lecteur pourra remarquer que ce n’est pas un geste fétichiste de la part du cinéaste, et que son Madigan, tout comme son œuvre, est pertinente et cohérente tant dans le fond que dans la forme. Le récit cinématographique siegelien existe. Ainsi le détective Dan Madigan tente de retrouver son évadé dans une New-York labyrinthique dont la hauteur des tours donne davantage le tournis qu’elle inspire la grandeur. Loin d’illustrer les paroles romantiques de New York, New York chantées avec ferveur par Sinatra, Don Siegel fait de la ville américaine un terrain de jeu sur lequel le flic course le criminel ; l’alcoolique demande à boire sans être embêté ; un vieux tueur se tape des mineures ; un préfet couche avec une dame déjà engagée dans son petit nid douillet. La New York de Madigan, et plus largement la ville selon Siegel, permet au réalisateur non pas de jouer de la métaphore d’une Amérique plus grise que blanche, mais de capter les faits, gestes, couleurs et autres habits, soit le zeigteist de ce microcosme de société américaine en pleine évolution socio-politico-culturelle.

L’œuvre de Siegel, inspirée par nombre de films noirs (La Cité sans voiles, Jules Dassin, 1948 ; Le Grand Chantage, Alexander Mackendrick ,1957) ainsi que par le néo-réalisme italien et l’œuvre aventurière de John Ford, participe activement à la nouvelle vague de polars urbains américains (tels que Bullitt, Peter Yates, 1968). Siegel en est l’un des grands génies. Et le cinéaste est d’autant plus génial que là où certains des films du genre pourraient très bien fonctionner en studio (tant le propos comme la forme sont artificialisés au possible au point de devenir des gimmicks : un flic qui rode dans la ville, etcétéra), ses métrages appartiennent, comme le cinéaste, à la rue, au désert, à ce monde d’hommes et de femmes loin du glamour hollywoodien.

 3 –  I’m the law : sur l’édition HD signée Elephant Films

madigan-de-don-siegel-visuel-du-blu-ray-dvd-elephant-films-universal-picturesMadigan se présente ici sous son plus beau jour. Le master HD est excellent : le format est respecté ; la définition est satisfaisante et on retrouve un rendu des couleurs tout en nuances. Si le résultat est loin au-dessus de la précédente édition DVD d’Universal (qui était plus que sale), on peut hélas remarquer quelques soucis d’instabilité de l’image à de rares moments ainsi qu’un manque de piqué concernant l’ensemble. La piste sonore originale a été bel et bien remasterisée. On regrettera encore, comme souvent chez Elephant Films, la version française. Le rendu sonore est médiocre tant les voix sont mises en avant et semblent alors détachées/désarticulées de l’image et du reste des effets sonores.

L’édition Blu-ray est hélas légère en bonus : la bande-annonce originale en VOSTFR (ici non remasterisée) ; les trailers de trois autres titres édités chez Elephant Films ; une galerie photos proposant de formidables clichés de tournage en noir et blanc proposés dans un excellent état ; et Peur sur la ville, un entretien autour du film avec Julien Comelli (d’une durée de vingt-cinq minutes, présenté en HD). On aurait voulu le document plus long, d’une part parce que Comelli fournit quantité d’informations sur le film, son héritage noir, son tournage chaotique ; d’autre part, parce que la transmission du savoir nécessite parfois un cadre un peu moins énergique tant le débit du journaliste est fast & furious. Et cela, même en prenant en compte les quelques moments de « pause » offerts par les extraits de Madigan. Surtout, lorsqu’on considère l’introduction plutôt longuette du complément, longueur causée par le pastiche lourdingue et kitsch de l’entrée en matière. Enfin, concernant le DVD présent dans l’édition Elephant Films, celui-ci n’ayant pas été fournis à notre rédaction, rien ne sera prononcé à son propos.

Bande-annonce – Madigan (Police sur la ville)

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

1080p – 24 ips – MPEG-4 – 16/9ème– 2.35:1 (format respecté) – Couleurs – Son : DTS-HD Master Audio – Français 2.0 mono & Anglais 2.0 mono – durée : 101 min – Etats-Unis – 1968

COMPLÉMENTS

Peur sur la ville, entretien avec Julien Comelli par Erwan Le Gac (VF – 25 min 42 – HD)

– Bande-annnonce (VOSTFR – 2 min 50 – SD)

– Bandes-annonces des autres films « dans la collection » d’Elephant Films

– Galerie de photos (HD)

– Crédits

Sortie le 28 février 2019 – Prix (combo Blu-ray + DVD) : 19,99€

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4

Les plus belles Palmes d’or : Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

Sous couvert d’adapter le Heart of Darkness de Joseph Conrad à la sauce guerre du Vietnam, Apocalypse Now se veut surtout la cauchemardesque introspection de l’âme de Francis Ford Coppola, cinéaste démiurge qui à la manière d’un Icare s’étant brulé les ailes à trop approcher le soleil, livrera dans sa chute l’une des œuvres les plus malades, iconoclastes & habitées de l’histoire du cinéma.

Il y a des choses dans la vie qui peuvent sembler futiles. Voire absurdes. On pourrait citer pêle-mêle discuter écologie avec l’administration Trump, raisonner avec un théoricien du complot ou simplement causer du mastodonte Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Car c’est ça que de s’attaquer à une œuvre à l’aura aussi impressionnante que le bas-ventre de son réalisateur, c’est futile. Tout a été dit. Tout. Le tournage cauchemardesque ? La mégalomanie de son auteur ? Les aléas climatiques ? On connait. Et pourtant, tel un roc qui domine une certaine idée du cinéma dans les années 1970 où les auteurs triomphaient alors (encore) des gros studios, on continue à le regarder tête en l’air, sans doute encore impressionné par sa longévité exemplaire mais plus encore sa folie ambiante à peine dissimulée.

Là encore, c’est ça que de travailler sur un projet quand on sort tout juste du succès, on se croit invincible, on est arrogant, pédant et surtout on a l’impression de toucher le firmament de son art à chaque morceau de pellicule débitée par la caméra. Et de la pellicule, il y en a eu. Beaucoup même. A tel point que si l’envie vous prenait de jouer avec, vous pourriez faire une longue ligne qui s’étendrait de Montpellier jusqu’à… Bordeaux. Bref, parlons peu, parlons bien, Coppola a accouché d’un monstre. Une bête qu’on va, soyons fou, tenter d’analyser comme il se doit. A la hauteur de sa réputation mais aussi de sa mégalomanie.

Bataille d’égo

Car s’il y a une caractéristique qui infuse cette virée au pays des palmiers, c’est bien l’arrogance et la mégalomanie. Celle de son auteur évidemment, qui fut avec Michael Cimino (Voyage au Bout de l’Enfer) le premier à dégainer sur la réalité de la guerre du Vietnam ; mais surtout celle d’une armée US noyée dans une uber confiance, qui a vite fait de la voir inviter le confort et même le luxe au milieu de la jungle. Des soldats abreuvés à la Budweiser et aux travers de porc, des divas de la chanson qui paradent en petite tenue, des soldats-surfeurs attendant de trouver la bonne vague : Coppola filme l’inconséquence. Mieux encore, la déshumanisation. Car si on transporte toutes les facilités de son foyer à l’autre bout du monde, à quoi bon se battre finalement ? Et au fond, qui est le véritable ennemi ? Seraient-ce les Viet-Congs qu’on aperçoit aussi longtemps que le caméo de Coppola ? Ou bien l’armée US elle-même ? Un postulat ô combien novateur à l’époque, tant il étrille sciemment l’image de cette armée qui aura accumulé les mauvais choix quitte à laisser un boxon monstre sur place et une génération de soldats avec la tête en vrac.

La tête, tiens. Parlons-en. Car là ou Coppola semble exceller, c’est pour justement détourner le genre qu’il met en scène : ici l’ennemi est la plupart du temps invisible, les actions bardées d’inconséquences si bien que le combat semble presque inventé, fantasmé. Où tout du moins le fruit d’une psyché totalement débridée après un régime de drogues dures et d’alcool qui auront mis la tête de Martin Sheen (littéralement) à l’envers. Un parti-pris audacieux, d’autant plus qu’il habille la séquence inaugurale où au milieu d’un déluge de napalm et sur fond de The End des Doors, le combat qui se trame est révélé par effet de superposition : le vrai ennemi, c’est soi-même. C’est comment rester sain d’esprit dans un univers suffoquant, étrange, dénué de morale, de pitié et de raison qui a pour seul objectif de te faire imploser. En ça, le film de guerre lorgnant sur le thriller vendu par le synopsis s’effrite pour laisser place à un songe, une dérive aussi bien physique (nos joyeux compères arpentent les rivières du Vietnam pour débusquer un traitre) que métaphorique. Une direction qui permet de comprendre la jonction évidente à l’œuvre de Conrad, qui apporte seulement le contexte et la trame. La localisation elle est différente, les enjeux également et on sent surtout que si Coppola a frôlé la crise de nerfs une bonne cinquantaine de fois et investi ses propres deniers, c’est peut-être parce que le film se veut éminemment personnel.

Un homme et un dieu

Propulsé nouveau golden-boy à l’issue du succès du Parrain II, Coppola est en effet à ce moment sur une autre planète. Il surfe sur la vague des Friedkin (Sorcerer), Cimino (Les Portes du Paradis) qui comme lui ont eu la folie des grandeurs ou le toupet de croire que leur vision saurait justifier de tels risques. Le résultat, c’est ainsi un film qui frôle l’implosion à chaque scène, à chaque virgule. Un jusqu’au-boutisme encore aujourd’hui passionnant (à l’heure ou les studios assoient leur domination sur les cinéastes) mais qui n’est heureusement pas que ça. Car en plus de la virée ô combien dépaysante, des bouleversements constats des codes hollywoodiens, de la trame résolument anti-spectaculaire, le film propose une belle analyse de personnages. Et surtout de deux : Willard et Kurtz.

Si le premier distribue au gré du récit toutes les cartes pour susciter l’empathie, c’est bien le deuxième qui restera énigmatique tout du long. Autant par volonté de Coppola de le montrer le moins possible (Marlon Brando étant malheureusement obèse sur le tournage, ce qui justifiera l’usage du clair obscur et des multiples jeux d’ombres) que par volonté de le déifier, le personnage de Kurtz apparait comme une sorte de trésor. Tout le scénario se bâtit autour de cette confrontation finale, de la découverte de ce personnage qu’on appréhendera seulement via des vois-off (donc forcément partiales). Si bien qu’à la fin, la confrontation a presque l’air déceptive, éteinte. Mais ce serait presque passer sous silence en fin de compte, les 2h qui nous ont amenés là. Cette virée qui se veut folle et absurde ne pouvait que se terminer sur un climax pareil, que celui de voir deux modes de pensée s’affronter, deux esprits rongés par la folie qui dressent un état des lieux de leurs psychés respectives, deux sens de l’honneur et de la morale.

Ainsi, le film s’assume comme verbeux (sans doute pour encore une fois casser le dos à l’usage qui dit que le film de guerre n’est qu’un ramassis de douilles et d’hémoglobine) et cette conclusion, cette quasi-pause dans le récit apparaît comme le segment le plus pertinent du métrage. Car à la longue, on s’est mis sur une quête similaire à celle de Willard : on cherche à trouver de la raison quelque part, on souhaite démêler le vrai du faux quant à Kurtz, on s’interroge sur notre propre perception. Willard est-il vraiment parti ou est-ce une divagation de son esprit embrumé du début ? Serait-il mort ? Le film se veut mystérieux sur ça, sans doute pour accroitre l’importance des dialogues que s’échangent Marlon Brando et Martin Sheen, tous deux stupéfiants dans leurs rôles. Mais peut-être n’est-ce au fond qu’une volonté de Coppola de dresser le réel danger et ce qui a sans doute motivé le cinéaste, celle de dépeindre une génération de soldats mals dans leur peau, en proie à la psychose, à la perte de repères, ceux-là même que seulement quelques mois après, on retrouvera désœuvrés dans l’œuvre quasi complémentaire de Michael Cimino, Voyage au Bout de l’Enfer. Bref, Apocalypse Now, c’est un peu tout cela à la fois. Un melting pot d’influences, de références, de tons pour finalement saisir en plus d’une époque, un état d’esprit et presque une photographie à l’instant T d’un marasme édifiant de la part de l’armée US. Ou l’art d’inventer la critique la plus féroce envers l’Oncle Sam au détour d’un trip existentiel. Bravo et merci Francis.

Avec Apocalypse Now, Francis Ford Coppola agit en authentique démiurge en proposant une virée radicale et sans concession dans la psyché d’hommes bringuebalés dans un paradis aux airs d’enfer. A la moiteur ambiante s’ajoute la violence, l’absurdité et les doutes, le tout dans un cocktail nihiliste et ô combien trompeur. Si bien qu’à l’arrivée, l’impression d’avoir vu une œuvre de cinéma totale et inoubliable est aussi prégnante que la fournaise dans laquelle Coppola nous a plongés près de 3h durant. Chef-d’œuvre !

Synopsis : Pendant la guerre du Viêt Nam, les services secrets militaires américains confient au capitaine Willard la mission de retrouver et d’exécuter le colonel Kurtz dont les méthodes sont jugées « malsaines ». Celui-ci, établi au-delà de la frontière avec le Cambodge, a pris la tête d’un groupe d’indigènes et mène des opérations contre l’ennemi avec une sauvagerie terrifiante. Au moyen d’un patrouilleur et de son équipage mis à sa disposition, Willard doit remonter le fleuve jusqu’au plus profond de la jungle pour éliminer l’officier. Au cours de ce voyage, il découvre, en étudiant le dossier de Kurtz, un homme très différent de l’idée qu’il s’en faisait.

Fiche Technique – Apocalypse Now

Réalisation : Francis Ford Coppola
Casting : Martin Sheen (Capitaine Willard), Marlon Brando (Colonel Kurtz), Robert Duvall (lieutenant colonel Kilgore), Frederic Forrest (Jay Hicks), Albert Hall (George Phillips), Sam Bottoms (Lance Johnson), Laurence Fishburne (Tyrone Miller), Dennis Hopper (le photo-reporter), Harrison Ford (le colonel G.Lucas)
Scénario : John Milius, Francis Ford Coppola et Michael Herr, d’après la nouvelle Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad
Direction artistique : Dean Tavoularis & Angelo Graham
Décors : George R. Nelson
Costumes : Charles E. James
Maquillage : Jack Young et Fred C. Blau Jr
Photographie : Vittorio Storaro
Effets spéciaux : Joseph Lombardi et A. D. Flowers
Son : Walter Murch, Mark Berger, Richard Beggs et Nathan Boxer
Montage : Walter Murch, Gerald B. Greenberg et Lisa Fruchtman ; Michael Kirchberger (Redux)
Musique : Carmine Coppola, Francis Ford Coppola, Mickey Hart 
Production : Francis Ford Coppola, Eddie Romero, John Ashley
Société de production : Omni Zoetrope
Sociétés de distribution : United Artists, Gaumont Buena Vista International août 2001 (Redux)
Budget : 31 000 000 $
Format : couleurs (Technicolor) – 35 mm – 2,35:1 (Technovision) – stéréo Dolby – copies V.O. gonflées au format 70 mm
Genre : guerre
Durée : 141 minutes (originale) ; 194 minutes (Redux)

États-Unis – 1979

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5

Salomon et la reine de Saba (1959), de King Vidor : une ressortie en DVD-Blu-ray qui flatte la rétine

Les années 50 sont celles des grands péplums hollywoodiens, qui riment avec un déploiement de moyens ahurissants permettant des reconstitutions historiques crédibles. Si tous n’ont pas toujours bien vieilli, les redécouvrir en DVD/Blu-Ray offre tout de même la possibilité de se délecter de panoramas magnifiques, ou de plonger encore mieux au cœur des courses de chars. Salomon et la reine de Saba, de King Vidor, est un de ceux-là.

Synopsis : À la mort du roi David, Salomon est désigné comme successeur, malgré les intrigues de son père Adonias. C’est alors que la troublante reine de Saba décide de séduire le nouveau monarque.

Avec sa durée conséquente de 2h21, Salomon et la reine de Saba souffre d’un rythme qui aujourd’hui ne passe plus : souvent bavard, étirant chaque scène plutôt que d’aller à l’essentiel, monté sans grande inspiration, etc. Cela dit, l’intérêt de cette version DVD/Blu-Ray est ailleurs, à savoir dans la redécouverte visuelle d’un péplum grandiose et souvent somptueux esthétiquement. L’assaut final et la fameuse scène des boucliers réfléchissant la lumière du soleil sont ressuscités avec grâce ; la dimension épique du film est dans l’ensemble plus qu’honorée par cette version HD, qui rend vraiment très bien, pour peu que l’on ait un écran suffisamment grand.

Certains petits défauts sont néanmoins à souligner : l’image assez granuleuse, quelques sauts des bordures du cadre (sans doute dus au passage d’un ratio 2.35:1 à 2.20:1 entre les deux versions du film), et une colorimétrie parfois inconstante (peu dérangeant, mais assez voyant sur les surfaces unies, comme le ciel). Du reste, la netteté parfaite permet de contempler les magnifiques paysages désertiques filmés en Espagne, et le Technicolor rend dans l’ensemble justice aux décors et aux costumes.

D’un point de vue audio, le mixage sonore est inégal, comme souvent avec les films de cette période (les musiques sont très fortes durant les scènes d’action, puis les dialogues sont très bas durant les conversations) ; on aurait pu espérer de cette nouvelle version qu’elle corrige le tir de ce point de vue-là. La VF, quant à elle, a pour elle d’avoir Yul Brynner et Gina Lollobrigida pour se doubler eux-mêmes, parlant tous deux français ; un accent bienvenu pour la reine de Saba qui fera oublier le reste du doublage pas toujours convaincant, malheureusement. De toute façon, la VO est à privilégier, comme d’habitude.

Parmi les suppléments composant cette édition DVD/Blu-Ray proposée par Sidonis Calysta, on notera tout de même un documentaire de près d’une heure consacré à Yul Brynner, et une présentation du film en lui-même, d’une dizaine de minutes . Le documentaire n’est pas un inédit, mais demeure un document digne d’intérêt pour en apprendre plus sur la vie et la carrière de Yul Brynner à travers les témoignages de grands acteurs l’ayant côtoyé (Eli Wallach, par exemple). La présentation quant à elle s’attarde sur le tournage compliqué du film, et notamment la tragique mort de Tyrone Power lors de la scène finale qui nécessita de retourner l’entièreté des scènes où Salomon apparaissait, avec un nouvel acteur en la personne de Yul Brynner. Deux bonus qui agrémentent un peu plus la dimension mythique du film, devant et derrière la caméra.

Bande-annonce :

Contenu :

Salomon et la reine de Saba (141 min)
Yul Brynner, l’homme qui devint roi (VF/VOSTFR, 58 min)
– Présentation par Patrick Brion (VF, 11 min)
– Bande-annonce (VO, 2 min)

Caractéristiques du DVD/Blu-Ray :

– Vidéo : 2.35 16/9 MPEG-4 AVC 1080p (24 fps)
– Audio : Français (DTS-HD Master Audio 2.0 48 kHz 24-bit) / Anglais (DTS-HD Master Audio 2.0 48 kHz 24-bit)
– Sous-titres : Français
– Durée totale : 212 minutes

Fiche technique :

Titre original : Solomon and Sheba
Réalisation : King Vidor, assisté de Noël Howard et Bernard Vorhaus
Scénario : Anthony Veiller, George Bruce et Paul Dudley d’après l’histoire de Crane Wilbur inspirée du récit biblique
Décors : Richard Day, Alfred Sweeney, Dario Simoni
Costumes : Ralph Jester
Photographie : Freddie Young
Société de production : Theme Pictures (États-Unis)
Genre : péplum, historique
Durée : 141 minutes
Pays d’origine : États-Unis
Dates de sortie : 18 décembre 1959 (FR), 25 décembre 1959 (US)

Les plus belles Palme d’or : L’Anguille de Shōhei Imamura

L’Anguille (Palme d’or en 1997) de Shōhei Imamura constitue avec De l’eau tiède sous un pont rouge paru quatre ans plus tard (2001), un superbe diptyque sur la question du désir féminin et de l’impuissance masculine. C’est aussi l’occasion pour le réalisateur de la Ballade de Narayama d’interroger la narration cinématographique.

De la rédemption à la farce

Yamashita est du type taiseux. Pas l’idéal quand on ouvre un salon de coiffure, lieu s’il en faut de bavardages et autres échanges de potins. Mais il se trouve que Yamashita, tout juste sorti de prison, a tué sa femme huit ans plus tôt après l’avoir surprise avec son amant. Libéré sous probation, il se mure depuis dans le silence et évite les relations intimes avec qui que ce soit. Seule une anguille dont il a fait sa compagnie alors qu’il était encore en prison, a le privilège de recueillir ses confidences. Comme le personnage du film de Kaurismâki, l’Homme sans passé, le très secret Yamashita attire autour de sa personne une faune de personnages atypiques, qui vivent comme lui en retrait de la ville, dans ce quartier périurbain bordé par un canal. Un charpentier au caractère bien trempé, un fou qui se prépare activement à une visite d’extraterrestres et un voisin aussi curieux que son coiffeur est discret. Une « famille » exubérante, comme on en rencontre aussi chez Ettore Scola ou encore Takeshi Kitano qui confère au film la tonalité d’une farce aux limites de l’absurde.

Désir et impuissance

La mise à distance que Yamashita met en œuvre dans son rapport aux autres va trouver ses limites lorsque Keiko, une jeune femme sauvée d’une mort par suicide, surgit dans son quotidien. Il faut dire que la jeune femme a des arguments à faire fondre le plus congelé des icebergs.  Dès les premières minutes, la présence de l’actrice Misa Shimizu, qu’Imamura réemploiera dans ses deux films suivants, apporte une sensualité et une fraîcheur à laquelle il est difficile de rester insensible. Pour autant Yamashita s’évertue à snober la jeune femme devenue entre-temps son assistante. Keiko a beau se démener pour montrer l’intensité de son désir, faire force sourires, gestes affectueux et allusions explicites, rien ne vient défriser le coiffeur qui continue de lui préférer son anguille. Anguille qui malgré la symbolique phallique à laquelle elle semble renvoyer représente en réalité la force de la féminité comme le rappelle le compagnon de pêche de Yamashita. « L’anguille traverse les océans pour se reproduire, fait face à mille dangers mais revient toujours à son point de départ ». S’il est incapable de répondre aux avances de Keiko, Yamashita n’est pas indifférent à la féminité mais est en quelque sorte tétanisé par la fascination qu’exercerait celle-ci. Non pas intimidé par la femme réelle qu’est Keiko mais effrayé par la Femme idéalisée présente dans son imaginaire.

La puissance de l’imaginaire

De fait, le film d’Imamura accorde une grande place à l’irréel à tel point que l’on en vient à douter de la réalité de certaines scènes. D’autres sont carrément fantaisistes. Ainsi la scène de crime initiale interroge : pourquoi l’amant est-il vu de façon aussi fugace ? Pourquoi ne se défend-il pas ? Pourquoi disparait-il aussi vite ? On peut en fait douter de l’existence même de cet amant. Même s’il apparait dans le champ de vision de Yamashita lorsqu’il les observe faire l’amour, on peut se demander si Imamura nous donne à voir dans cette scène, non pas la vision de la réalité, mais celle fantasmée que son personnage en a (voir sa femme avec un autre homme). L’enquête policière achoppera d’ailleurs sur cette question de l’amant. De même, dans la deuxième partie du film, le personnage de l’ancien compagnon de cellule qui vient tourmenter Yamashita n’existe vraisemblablement pas dans la réalité. Il est plutôt une projection mentale de Yamashita, une forme d’incarnation de sa culpabilité. La façon dont ce personnage surgit de l’eau pour attraper Yamashita lors d’une partie de pêche en atteste. Enfin, cette scène qui voit Yamashita, visiblement tourmenté, être irrésistiblement attiré puis « avalé » par l’aquarium où se trouve son anguille. Un moment du film surréaliste qui n’est pourtant pas présenté objectivement comme un cauchemar, et peut donc être interprété à nouveau comme une projection mentale de Yamashita. Le film ne cesse d’interroger le rapport au réel ou à l’irréel qu’instaure la représentation cinématographique. Ce que l’on voit est-il réel ? Est-ce que cela appartient à la réalité des personnages ou juste à leur imaginaire ? Avec une frontière entre les deux qui serait en quelque sorte volontairement brouillée par le réalisateur. Brouillage des genres également puisque l’Anguille qui commence comme un thriller est en fait bien davantage une fable constituée de personnages archétypaux : l’Homme impuissant, la Femme désirante, le Juste, le Fou, le Vieux, le Méchant, tous pris dans une folle sarabande aux trois quarts du film.

Un mélange de tons, de thèmes et de genres qui font de l’Anguille un film particulièrement troublant, plus proche de la farce métaphysique que du thriller psychologique. Une grande Palme d’or.

Bande annonce : L’Anguille

Synopsis : Takuro Yamashita est mis en liberté provisoire sous la responsabilité d’un bonze après avoir passé huit ans en prison pour le meurtre de sa femme. Ayant appris le métier de coiffeur au cours de sa détention, il décide de s’installer dans une friche industrielle non loin de Tokyo. Il est renfermé, ne parlant guère qu’à l’anguille qu’il a apprivoisée pendant ses années d’incarcération. Cependant, le salon, qu’il retape de ses mains, lui permettra de renouer des liens avec un groupe de petites gens alentour.

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4.5

Ce que le Nouvel Hollywood doit à la colère

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La fin du code Hays et l’émergence du Nouvel Hollywood lui ont instauré une place de choix : la colère peut désormais s’exprimer sans fard au cœur même des longs métrages. Et donner à certains d’entre eux, chez Stanley Kubrick ou Arthur Penn par exemple, l’argument ou le ton qui les travailleront en surface comme en profondeur.

Dans leur récent autoportrait, publié le 1er mars 2019, les scénaristes français de cinéma rapportent à quel point leurs confrères débutants peuvent se montrer obnubilés par les conflits et les intrigues. Ils verraient dans ces deux éléments constitutifs du script l’expression première de leur métier. De tout temps, cette notion de conflit a été nourrie par le sentiment de colère et ses nombreux avatars, dont la pluralité ne doit pas être négligée : la frustration, la haine, le rejet, la violence, l’emportement, la hargne, parfois même la résilience ou la lassitude proviennent tous d’une même matrice, que la « psychologie des couleurs » a l’habitude d’extérioriser par le rouge de la passion et du sang – mais pas seulement.

En matière de colère, contenue ou pas, le Nouvel Hollywood fut un terrain de jeu particulièrement fécond. Affranchis d’un code Hays coercitif et sensibilisés aux grandes causes sociopolitiques de leur époque, les néo-cinéastes (ou presque) tels que Francis Ford Coppola, Michael Cimino, Mike Nichols, Martin Scorsese, John Schlesinger ou Peter Bogdanovich y sont tous allés de leurs propres essais, parfois spectaculaires ou emphatiques – Apocalypse Now, Taxi Driver, Voyage au bout de l’enfer, La Cible –, parfois plus implicites et intériorisés – Le Lauréat, La Dernière séance, Macadam Cowboy. Une liste non exhaustive au sein de laquelle s’invite un maître incontesté de la mise en scène, puisque Stanley Kubrick eut la bonne idée de présenter en 1971, en pleine fièvre néo-hollywoodienne, son brûlot contestataire et ultra-violent Orange mécanique.

Si certains personnages courroucés tiennent lieu de symboles, la colère au cinéma excède de loin leur ombre tutélaire. Et les cinéphiles de songer spontanément aux performances outrées de Jack Nicholson dans Shining, d’Al Pacino dans Scarface, de Michael Douglas dans Chute libre ou de Joe Pesci dans Les Affranchis. Le réalisateur argentin Damián Szifrón a même récemment basé tout un film à sketchs, Les Nouveaux Sauvages, sur cette émotion primaire. Et le cinéma sud-coréen l’a employée plus souvent qu’à son tour pour façonner des vigilante et revenge movies qui ont fait date : Old Boy, pointe avancée d’une excellente trilogie de la vengeance, ou les films de Kim Jee-woon J’ai rencontré le Diable et A Bittersweet Life. Parmi des centaines d’autres longs métrages, nous citerons également La Mariée était en noir de François Truffaut et sa célèbre adaptation tarantinesque Kill Bill (en deux volumes). Mais revenons à nos moutons (acariâtres).

Benjamin Braddock, Joe Buck, Jacy Farrow, Ruth Popper : la colère intériorisée

En 1967, le Nouvel Hollywood se découvre un premier ambassadeur. Dans Le Lauréat, Mike Nichols met en scène un Benjamin Braddock étouffé par les chaînes oppressantes des classes supérieures. Il revient de l’Université avec un diplôme valorisant en poche, mais surtout une moue contrariée et des manières inadaptées aux conventions sociales. Il exprimera notamment une indifférence absolue, bien que pudique, aux félicitations et offres d’emploi des nombreux amis de ses parents. Cette irritation envers son milieu d’origine et ses règles absurdes, il va la manifester en brisant un tabou : coucher avec Mme Robinson, l’amie mariée et quadragénaire de la famille.

Joe Buck (Macadam Cowboy) et Jacy Farrow (La Dernière séance) partagent une même colère contenue et l’angoisse de ne vivre leur existence qu’à la marge, dans un Texas natal désespérant et cruellement sous-dimensionné. Alors que cela se traduit dans Macadam Cowboy par une fuite en avant vers New York et une carrière pathétique dans la prostitution, à Anarene, dans le film de Peter Bogdanovich, c’est la chair et l’abandon de soi qui joueront les rôles de substitution. Jacy cherche à s’offrir dans un motel peu avenant, ce qui se soldera, là aussi, par une expérience éminemment décevante. La Dernière séance expose par ailleurs une Ruth Popper n’ayant même plus la force de la colère. Et pour cause : elle souffre de dépression, d’être négligée par un homme probablement homosexuel et finira par se jeter à corps perdu dans une relation adultère avec Sonny, un étudiant de son mari.

Bande-annonce : Macadam Cowboy

https://www.youtube.com/watch?v=V2v_qauEfIg

Travis Bickle et Bobby Thompson, les grands commis

C’est un petit gars du Midwest qui hante Taxi Driver. Un insomniaque doublé d’un marginal. Quelqu’un qui ne prend plus la peine de rendre visite à ses parents et se contente de leur donner quelques nouvelles – mensongères – à travers des courriers expéditifs. C’est surtout un chauffeur de taxi débordant de rage, qui sillonne la ville de New York de nuit, en maudissant secrètement ses « putes », ses « camés », ses « racailles » et ses « négros ». Travis Bickle est mû par la colère des insatisfaits : éternel perdant en amour, en rupture complète avec son environnement, il ne fait que renouveler quelques trajets circulaires dénués de sens. Il promène des inconnus dans une métropole qui le rend progressivement fou, ce qui aboutira à une explosion de violence désespérée, dans laquelle sa volonté de se percevoir en justicier n’est pas tout à fait innocente.

Contrairement à Travis et son look de psychopathe punkoïde, Bobby Thompson (La Cible) a tout du gendre idéal. Jeune, employé en assurance, vétéran du Vietnam, il semble calme, équilibré, peut-être même incapable de la moindre méchanceté. Il collectionne cependant des armes à feu qui lui serviront bientôt à perpétrer des meurtres de masse, dans une évocation quasi visionnaire des fusillades qui secouent l’Amérique depuis des décennies. Cette violence est-elle le fruit d’un désordre mental (lui-même lié à la guerre ?) ou l’expression d’une colère profondément enfouie ? Probablement un peu des deux. Quoi qu’il en soit, Peter Bogdanovich synthétise en une centaine de minutes la mutation des monstres dans la société américaine contemporaine : ceux du cinéma étant désormais obsolètes, de nouveaux, bien réels, les supplantent. Surtout, le réalisateur américain laisse à son public le soin de composer avec les sentiments de colère et d’injustice inhérents aux événements contés. Subrepticement, la balle circule et passe du personnage sociopathe au spectateur abasourdi.

Bande-annonce : La Cible

Colère et démesure

Dans Orange mécanique, la colère est double. C’est d’abord celle des Droogies d’Alex DeLarge, gratuite, implacable et possiblement létale. C’est ensuite celle de l’État totalitaire, méthodique et parée de vertus discutables, exactement comme dans le Soleil vert de Richard Fleischer. Stanley Kubrick tirera de ces deux formes d’abîme une série de plans iconiques à jamais érigés en emblèmes de la violence au cinéma. Francis Ford Coppola et Michael Cimino parviendront tous deux à un même degré de maestria dans leur restitution de la guerre du Vietnam.

Apocalypse Now est un voyage au tréfonds de l’être. Un spectacle démentiel où toute l’étendue de la haine envers l’autre, l’ennemi sans visage, est condensée en une seule réplique, la célèbre « J’aime l’odeur du napalm au petit matin ». La remontée du fleuve s’apparente à une contre-odyssée intérieure, vers la forme la plus exacerbée de violence et de folie. Si Michael Cimino filme lui aussi ces mêmes travers, la place de la colère dans son film s’avère toutefois d’une nature différente. D’abord parce qu’il travaille les liens d’identification et d’attachement à ses personnages au cours d’une longue introduction. Ensuite parce que la hargne et l’exaspération entraîneront chez Mike Vronsky, le héros de Voyage au bout de l’enfer, une sorte de résilience extrême, qui lui permettra d’échapper au Vietnam – mais pas, cependant, à ses contrecoups émotionnels.

Chez Sam Peckinpah ou Arthur Penn, la colère et la violence s’arrogeront longtemps les premiers rôles. Une nouvelle génération de westerns va alors émerger, mais aussi une liberté inédite dans la formulation des postulats de base du long métrage : le sexe, la représentation de la brutalité ou de la mort, la liberté de ton, la noirceur font partie des apports d’un Nouvel Hollywood parfois décapant. C’est par cette voie étroite – mais royale – que La Horde sauvage, Little Big Man, Bonnie and Clyde ou Les Chiens de paille vont marquer l’histoire du septième art. Le dernier cité rejoindra d’ailleurs Orange mécanique et Délivrance parmi les titres séminaux de l’ultra-violence au cinéma.

Bande-annonce : Les Chiens de paille 

https://www.youtube.com/watch?v=uOSDGDKQpxo

Fin du tapis rose, découvrez le palmarès du festival CanneSeries 2019

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La deuxième édition du festival CanneSeries, qui se tenait du 5 au 10 avril 2019, vient de dévoiler son palmarès lors de la cérémonie de clôture présentée par l’humoriste et acteur Monsieur Poulpe.

Pour cette deuxième saison du nouveau festival cannois dédié aux séries, dix œuvres étaient en compétition. Le jury était présidé par Baran bo Odar, créateur de la série Dark, ainsi que d’Emma Mackey, Katheryn Winnick, Miriam Leone et Rob. En voici les lauréats.

PALMARÈS DE LA COMPÉTITION OFFICIELLE

PRIX DE LA MEILLEURE SÉRIE

PERFECT LIFE (Déjate Llevar) crée par Leticia Dolera – Espagne

PRIX D’INTERPRÉTATION

Reshef Levi
Pour la série NEHAMA – Israel

PRIX SPÉCIAL D’INTERPRÉTATION (pour l’ensemble d’un casting)

Leticia Dolera, Celia Freijeiro, Aixa Villagrán
Pour la série PERFECT LIFE (Déjate Llevar) – Espagne

PRIX DU SCENARIO

Bert Van Dael et Sanne Nuyens
Pour la série THE TWELVE (De Twaalf) – Belgique

PRIX DE LA MUSIQUE

Christoph M. Kaiser et Julian Maas
Pour BAUHAUS – A NEW ERA (Die neue Zeit) – Allemagne

Le prix de la meilleure série courte a été remis à la série australienne Over and Out crée par Adele Vuko et Christiaan Van Vuuren.. Le jury était présidé par Greg Garcia, accompagné de Josefine Frida Pettersen (Skam) et Fanny Sidney (Dix Pour Cent).

 

The Dead don’t die, de Jim Jarmusch, ouvrira le Festival de Cannes

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C’était une rumeur depuis quelques jours, et voilà que c’est confirmé. Un des films les plus attendus de l’année fera l’ouverture du Festival de Cannes, où il sera présenté en Compétition. Il s’agit de The Dead don’t die, le film de zombies signé Jim Jarmusch.

Jarmusch, cinéaste à l’oeuvre très personnelle, s’est lancé régulièrement dans des relectures de films de genre : le western avec Dead Man, avec Johnny Depp, sur une musique de Neil Young (la musique aura toujours une importance capitale dans les films de Jarmusch) ; le film de vampires avec Only Lovers left alive. Le revoilà donc en train de surfer sur la vague des films de zombies, pour une œuvre que l’on devine à nouveau très personnelle et, apparemment, fort drôle. La bande annonce, présentée il y a temps de peu, laisse pressentir l’humour du film.

Le casting sera sans aucun doute un élément fort de The Dead don’t die : Bill Murray (on se souvient tous de la précédente rencontre entre cet acteur et des zombies, dans le culte Bienvenue à Zombieland), Adam Driver, Chloe Sevigny, Tilda Swinton, Steve Buscemi, les chanteurs Iggy Pop et Tom Waits (qui avaient déjà joué sous la direction de Jarmusch), et tant d’autres.

Jarmusch est un habitué de Cannes, où quasiment tous ses films furent sélectionnés. Stranger than Paradise avait reçu la Caméra d’Or en 1984. En 1989, Mystery Train reçoit le prix de la meilleure contribution artistique et, en 2005, c’est Broken Flowers (déjà avec Bill Murray) qui est récompensé du Grand Prix.

De plus, il fut en Compétition officielle pour Down by Law, Ghost Dog, Only Lovers left alive, Paterson. A quand une Palme d’Or ?

Tout cela augmente encore chez les fans du cinéaste l’envie de voir comment ce réalisateur singulier va aborder le sujet des zombies.

La Cérémonie d’ouverture aura lieu le 14 mai.

The dead don’t die : bande annonce