Accueil Blog Page 456

Questions de cinéma: interview de Nicolas Saada

0

On a déjà écrit tout le bien que l’on pensait de Questions de cinéma, le beau livre d’entretiens de Nicolas Saada paru chez Carlotta. Mais nous ne pouvions en rester là, et nous en avons profité pour soumettre l’auteur à la question. Le résultat s’est avéré conforme à ce qu’on anticipait. Érudit, humble, rigoureux, passionné et généreux : Nicolas Saada se révèle aussi captivant que les artistes qui se succèdent dans son livre. Attention, ci-dessous Réponse(s) de cinéma en majuscules.

Le Mag du ciné: Il y a quelques années nous nous étions rencontrés à l’Arras film festival pour Taj Mahal. Vous m’aviez dit notamment qu’il était crucial de reconstruire un dialogue entre la critique et la création au cinéma. Est-ce l’une des motivations qui vous a conduit à publier ce livre d’entretiens, pour contribuer à cette reconstruction ?

Nicolas Saada: Je ne m’étais pas fixé ce but avec le livre, mais il est vrai qu’à l’arrivée, sa publication coïncide avec cette idée : je voulais qu’on puisse réaliser à quel point le cinéma nécessite une réflexion sur tous les outils techniques et humains mis à sa disposition.

Il y a toujours ce risque de prendre ce qu’on voit pour argent comptant, sans réaliser la difficulté, les méandres du processus de création d’un film.

« J’ai commencé à comprendre qu’un regard critique nécessitait aussi une forme d’engagement théorique, presque idéologique »

Le Mag du ciné: De Génération Starfix aux mooks Premiere Classics, on assiste aujourd’hui à une pléthore d’ouvrages qui proposent de faire (re)vivre au lecteur un âge d’or révolu, tout en légendant le regard critique qui l’a accompagné.

A l’inverse, on a le sentiment que vous faites attention à effacer votre propre « surmoi » critique. Est-ce inhérent à votre conception de l’exercice de l’interview, où y avait-il également une volonté d’appuyer cette dimension au cours de ces entrevues, pour régénérer votre conception du métier de critique, comme vous l’exprimez dans l’avant-propos ?

Nicolas Saada: J’étais un critique assez médiocre : relisez les textes, ils sont souvent très faibles. Mais il est difficile d’écrire sur le cinéma. Godard en parle dans 2 ou 3 choses que je sais d’elle : la difficulté de rendre la vérité des images par le langage.

Pour parler vite de mon expérience de critique, je dirais qu’elle s’est heurtée à mes insuffisances, jusqu’à la découverte d’un livre de Michael Baxandall, Formes de l’intentionqui étudie la difficulté de décrire verbalement toute expérience artistique ; dans un contexte historique et philosophique. Ce livre a été une révélation et une étape définitive dans mon impossibilité d’écrire sur le cinéma. A partir du moment où j’ai commencé à comprendre qu’un regard critique nécessitait aussi une forme d’engagement théorique, presque idéologique : écrire sur les films me devenait très difficile.

Je ne parle de que mon expérience. Je suis souvent surpris de lire des textes sur les films sortis en salles qui traduisent parfaitement mes impressions, ou mon ressenti ; parfois avec une écriture très inspirée.

Mais en revanche, je comprends moins comment un critique compare l’incomparable et analyse le style d’un cinéaste en le comparant à celui d’un autre, au lieu de chercher à expliquer ce qui lui est propre. On ne peut reprocher à Paul Thomas Anderson de ne pas être Pasolini. Je ne crois pas qu’un critique dans un autre domaine reprocherait à Leonard Cohen de ne pas chanter comme Freddie Mercury, ou à Matisse de ne pas peindre un paysage comme Cézanne.

Il y a un domaine où l’Histoire de l’Art a innové et reste très en avance sur la critique de cinéma, c’est celui des équivalences.

A l’inverse de la comparaison, l’équivalence permet de toujours mettre en lumière les points communs entre les œuvres et leurs auteurs, et aussi entre les formes d’art. Il y a un texte d’Elie Faure qui s’appelle Équivalences, et ce principe d’équivalence est souvent au cœur du cinéma de Godard.

Fédérico Zeri utilise ce principe dans Le Mythe Visuel de l’Italie, en comparant Le Caravage avec Pasolini. C’est une approche excitante, qui sous entendrait que le premier film n’est pas un film Lumière, mais existait déjà sous une autre forme, en peinture, en musique et en littérature. C’est encore plus vrai en musique : Le Ring de Wagner pose à peu près toutes les bases de la narration cinématographique hollywoodienne d’aujourd’hui, y compris dans son approche sérielle. Sans Le Ring on n’aurait sans doute pas les films Marvel ou la saga Star Wars. C’est aussi une hypothèse soutenue par Walter Murch, le monteur de Coppola. J’ai eu la chance de le rencontrer il y a quelques mois ; et il soutient cette idée assez provocatrice du cinéma comme un langage indépendant de son invention technique.

« La pratique du cinéma nécessite un équilibre entre une grande connaissance technique et un ressenti intime, intuitif de son histoire et de ses formes. »

Le Mag du ciné: Même s’il renvoie à un présent révolu, Questions de cinéma est un livre qui ne cesse de renvoyer à un futur aux contours incertains, encore aujourd’hui. Avez-vous eu le sentiment avec Les Cahiers d’avoir anticipé les bouleversements à l’œuvre, notamment le numérique ?

Nicolas Saada: Les Cahiers du cinéma a toujours été une revue curieuse de l’évolution du cinéma, et tournée vers l’avenir, et ce dès les années 80 avec l’équipe Toubiana/ Daney/Assayas/Tesson. Ils sont allés à l’époque à la rencontre de Coppola ou de Lucas, et leur posaient la question du futur numérique du cinéma.

Quand j’ai réalisé ces entretiens dans les années 90, on assistait déjà à une sorte de révolution. La télévision par câble et satellite était en train de devenir une norme, et surtout, des cinéastes comme Lars Von Trier, Harmony Korine, ou Vinterberg tournaient en vidéo leurs premiers films inventant tout un nouveau mode de création. Tout s’est passé en même temps, et c’était sans doute plus anarchique qu’aujourd’hui, moins concentré et peut-être plus libre.

Le Mag du ciné: Dans les entrevues, on remarque également une volonté de mettre d’abord l’accent sur les aspects les plus pragmatiques du processus de fabrication d’un film, avant de laisser la discussion s’ouvrir sur quelque chose de plus théorique. Était-ce un préalable que vous vous imposiez ?

Nicolas Saada: Toujours. D’abord parce qu’un cinéaste en promotion n’a pas envie de répondre continuellement aux mêmes questions, et encore moins s’il est avec un journaliste des Cahiers. Et à titre personnel, plus j’avançais dans un parcours (à l’Unité Fiction de Pierre Chevalier, à Radio Nova) mieux j’arrivais à cerner des questions plus pratiques ayant trait à l’origine et la fabrication des films.

J’ai appris beaucoup au cours de ces entretiens et ce que j’en retiens le plus c’est que la pratique du cinéma nécessite un équilibre entre une grande connaissance technique et un ressenti intime, intuitif de son histoire et de ses formes.

Les entretiens m’ont permis d’approcher un peu plus concrètement cette idée du cinéma, sans passer par l’épreuve douloureuse de l’écrit, et surtout en confrontant mes intuitions à l’expérience de ceux que je rencontrais. A chaque entretien, j’avais encore plus la conviction que je voulais réaliser des films et aussi défendre une idée très personnelle du cinéma.

Le Mag du ciné: Au fil des entrevues, vous semblez vouloir restituer le cinéma comme un art collaboratif, au détriment de la « politique des auteurs », ou du moins d’une certaine conception qui a eu tendance à ériger le cinéaste en unique créateur. Est-ce que, sans minimiser le rôle du réalisateur, on pourrait selon vous parler de politique des auteurs au pluriel dans votre approche, c’est-à-dire au sens ou plusieurs voix s’expriment dans le même film ?

Nicolas Saada: Je suis un défenseur acharné de La Politique des auteurs, même si parfois certains films réussis peuvent lui échapper : le plus bel exemple c’est Goldfinger qui était un des films préférés de Bresson.

J’ai travaillé dans une revue qui est indissociable de La Nouvelle Vague.

La Nouvelle Vague, qui a émané de cette revue, est un mouvement important, une sorte d’école, même si les personnalités qui en faisaient partie étaient très différentes.

Cette Nouvelle Vague en est aussi une parmi beaucoup d’autres dans l’histoire des arts : L’école de Vienne en musique, le groupe des Six en France, le nouveau roman, les Hussards, la bossa nova au Brésil, l’Impressionnisme en peinture, la Nouvelle Objectivité en Allemagne dans les années 30, les peintres de lAsh can school au début du XXème siècle à New York, ou même l’école de Brighton en Angleterre.

Pour moi, son influence est irréfutable et a sans doute suscité, ; de Prague à Tokyo, plus de vocations de cinéastes qu’aucun autre mouvement de cinéma en France.

Aujourd’hui encore, on continue d’accuser La Nouvelle Vague de tous les maux : elle aurait détruit le scénario (c’est faux), et fait du cinéaste une espèce d’enfant roi (ça reste à prouver).

Je crois que cette idée de pluriel dans le cinéma d’auteur a toujours été une de ses composantes : Raoul Coutard avec La Nouvelle Vague,  Dabadie avec Claude Sautet, ou Delerue avec Truffaut.

Tout cinéaste a besoin à un moment de se constituer une famille, une équipe, un entourage qui accompagne son travail. Mais ce n’est pas contradictoire avec la notion d’auteur, ni avec La politique des auteurs. D’ailleurs, dans les entretiens, trois « professionnels » du cinéma hollywoodien, qui travaillent dans l’industrie de l’époque, citent La Politique des auteurs comme une référence (Wesley Strick, Joel Silver et Martin Scorsese).

« On ne peut pas vouloir plaire au public sans essayer en retour de lui donner quelque chose, c’est-à-dire faire des films qui puissent correspondre à une idée personnelle de cinéma. Il s’agit d’une question presque morale. »

Le Mag du ciné: L’un des thèmes récurrents est la tension entre l’intention artistique qui génère les idées de cinéma et les impératifs commerciaux avec lesquelles elles doivent composer (je pense à l’interview de Joel Silver, où celle de Gus Van Sant, dont le Psycho incarne une anomalie complète à cet égard). Peut-on considérer que la survie de l’intention artistique dans un processus industriel comme l’un des thèmes du livre ?

Nicolas Saada: Oui, et ce thème est proche de mes préoccupations. Je suis convaincu qu’on peut essayer de faire un cinéma « industriel » sans en sacrifier l’exigence artistique. J’ai l’impression que c’est en train de se perdre de plus en plus. Mais pour moi, il s’agit d’une question presque morale. On ne peut pas vouloir plaire au public sans essayer en retour de lui donner quelque chose, c’est-à-dire faire des films qui puissent correspondre à une idée personnelle de cinéma, quitte à ce qu’elle passe entre les lignes, ou en l’occurrence « entre les plans ».

Enfant, puis adolescent, j’attendais toujours d’un film qu’il soit aussi une expérience, peu importe laquelle. Mais l’idée de sortir d’une salle de cinéma, avec le sentiment d’avoir « passé du temps » ne me satisfaisait pas. Poltergeist est autant une expérience qu’Aguirre la colère de Dieu.

Plus récemment, j’ai eu un choc avec Dunkerque de Christopher Nolan : c’est un film quasiment expérimental, fabriqué avec un entêtement qui montre que son réalisateur ne se laisse pas impressionner par le processus industriel du film.

Le Mag du ciné: Vous questionnez directement les aspects techniques du médium avec vos interlocuteurs, comme si vous exprimiez l’idée qu’on ne pouvait penser le cinéma et son avenir séparément de ses conditions matérielles d’expression. La technique a-t-elle toujours eu cette place dans votre propre système de pensée ?

Nicolas Saada: J’ai commencé à m’intéresser à la technique du cinéma au milieu des années 80, à cause de deux revues américaines : Cinefex et American Cinematographer. J’étais loin de comprendre ce qui y était expliqué mais certaines photos de fabrication de Star Wars ou E.T m’avaient vraiment marqué. L’évolution technique du cinéma a toujours eu une influence esthétique sur son histoire. Au moment des entretiens, les effets spéciaux numériques commençaient à apparaître au cinéma et les conséquences sur sa fabrication ont abouti au « tout numérique » d’aujourd’hui. Dés les années 90, certains plans truqués de films comme Jurassic Park ou Titanic ont fabriqués indépendamment du tournage : il n’y a pas de prises de vue optique, juste une fabrication de plans sur ordinateur. Le travail sur les films est devenu à cause de tout cela très morcelé et les responsables des effets spéciaux sont devenus parfois la deuxième équipe de mise en scène, sans jamais rencontrer le réalisateur.

Les grands cinéastes comme Kubrick, n’ont jamais délégué ces aspects techniques. Aujourd’hui je vois souvent des films où j’ai l’impression qu’il y a plus d’une voix dans le processus de création. Ça donne des résultats terriblement impersonnels ou parfois très incohérents. Il y a des exceptions, comme First Man de Damien Chazelle, Dunkerque justement, de Christopher Nolan, ou Avatar de James Cameron.

« J’ai vraiment besoin des films des autres, ceux du passé comme du présent, parce qu’ils m’aident, y compris dans mon désir de tourner. »

De même ; l’influence grandissante du style de certains chef opérateurs écrase parfois la personnalité des cinéastes avec qui ils travaillent. Plus on essaie de comprendre la technique, même intuitivement, mieux on partage le travail et les forces en présence sur un film, du découpage jusqu’au mixage. Un cinéaste doit être meilleur techniquement film après film, en apprenant aussi à déléguer ce qu’il ne maîtrise pas complètement. Mais ma curiosité pour la technique m’aide aussi dans mon travail de création, brisant parfois des interdits qu’on peut se fixer sur un film, en pensant que « c’est infaisable ».  A cela s’ajoute mon expérience de spectateur qui fait que ma mémoire trouvera toujours une image, une scène, qui correspondra à une intuition purement visuelle ou technique en m’aidant à trouver des solutions. .

Le Mag du ciné: Même si vous effacez derrière la conversation, on a la sensation qu’à travers les entrevues, c’est vraiment une conception personnelle du cinéma qui se dessine, comme si vous vous révéliez à travers la parole des autres (je pense notamment à vos deux films en tant que réalisateur). Qu’en pensez -vous ?  

Nicolas Saada: Sans aucun doute. Les cinéastes, acteurs, techniciens qui s’expriment dans ce livre ont tous en commun une envie d’excellence dans leur façon d’aborder ce métier. J’ai eu envie de faire des films après avoir lu Le cinéma selon Hitchcock de François Truffaut, parce que j’ai eu le sentiment en le lisant que le cinéma était un langage, un métier et aussi un art. Je cherche toujours à combiner les trois dès que j’aborde un nouveau projet pour le cinéma ou la télévision.

Faire des films est devenu le moyen de dialoguer avec ceux des autres. Aujourd’hui encore, je reste un spectateur de cinéma assidu. J’ai vraiment besoin des films des autres, ceux du passé comme du présent, parce qu’ils m’aident, y compris dans mon désir de tourner. Ce désir part d’un sentiment, d’une expérience émotionnelle forte, d’une sensation : mon goût de spectateur est indissociable de mon désir de cinéaste.

A cause de ça, je serai toujours plus stimulé et surpris par Suspiria d’Argento, Psycho, Holy Motors, ou Magnolia que par Moi, Daniel Blake, The Lobster, Les Tontons Flingueurs ou Un singe en hiver.

Le Mag du ciné: Le choix doit-être difficile, mais si vous deviez emporter l’une de ces interviews sur une île déserte, vous choisiriez laquelle ?

Nicolas Saada: Je suis incapable de vous répondre.

Remerciements à Elise Borgobello et Nicolas Saada.

Retrouvez Guillaume Méral sur son blog Critique ta mère!

Stranger things saison 3 : l’invasion des profanateurs de pop culture

Elle est sur des affiches, dans les talk-shows, les magazines et à peu près partout sur les réseaux sociaux : la saison 3 de Stranger Things a débarqué ce 4 juillet sur Netflix. Retour sur une saison installant la série pop au panthéon des blockbusters du petit écran.

(Attention, cette critique contient une révélation ou deux sur la saison 3.)

Stranger Things, c’est un effet de surprise démentiel et un succès un peu délirant dés le premier épisode, que beaucoup n’avaient pas vu venir. C’est vrai, qu’il y a-t-il dans les démarches de stylisation et de lissage d’années 80 où internet était pour nous le minitel ? Le téléphone portable une totale abstraction ? La coupe mulet une coupe à la mode ?

Je m’aime donc je suis

Parmi les critiques les plus souvent formulées envers Stranger Things, la stylisation et le lissage des années 80 et l’auto-citation. Après tout, on n’est jamais mieux servi que par soi-même pour aller chercher des galons. Car oui, les années 80, ce n’était pas forcément mieux avant. Cela a déjà été relevé, les frères Duffer, les créateurs de la série, tout comme la très large majorité du casting ne les ont pas connues. Les spectateurs du monde entier ont tous eu la sensation de voir des productions hommages à Amblin, ce style spielbergien et sa représentation des rêves d’enfants dans des banlieues paumées américaines : E.T (Steven Spielberg, 1982), bien sûr, mais aussi Explorers (Joe Dante, 1985). Ceci explique parfaitement la hype terrible que la série a reçu dès la première saison, avant que le souffle ne retombe quelque peu. Car la toile de fond des années 80 y est apparue également comme le sac à fan service qu’on a bien voulu servir à tous les abonnés Netflix. Très connectée aux réseaux sociaux, ce qui est un comble pour une oeuvre évoquant un temps où les portables étaient de grandes cabines de verres sur les trottoirs, les scripts ont réagi aux demandes et aux questionnement des fans à travers le monde. En bien comme en mal.

De ce côté-là, la saison 3 offre ce qui pourra apparaître comme une réaction : de l’auto-citation certes, mais pas totalement gratuite. Les flash-backs servent ainsi le travail de deuil essentiel à l’évocation de ceux qui sont partis, les plus récents, pour éviter les écueils déjà relevés lors de la saison inaugurale. Une levée de boucliers permettait déjà de relever les morts des personnages secondaires qui n’étaient pas évoquées par des scènes-clés, à l’image de la pauvre Barbara Holland (saison 1). Le procédé est surprenant de maturité, même si d’autres pourront légitimement l’appeler niaiserie ou autres joyeusetés dans des lectures différentes, mais il témoigne en tout cas pour la première fois du besoin de remettre en perspective des événements passés. Les premiers épisodes de la saison 3 cadrent bien ce besoin des spectateurs, au nom de la crédibilité et du respect du récit. Le cinéma pop parlant lui aussi beaucoup plus désormais de deuil que de mort, il est logique de constater que la série pop la plus en vogue depuis 3 saisons se mette au diapason.

Le visage d’un trou noir

Dans le sac des créateurs, des goodies, ces objets qui rappellent l’enfance de tous les petits occidentaux. A croire que les frères Duffer sont venus chez nous faire des vide-greniers pour aussi acheter des VHS. Tout le cinéma lovecraftien y est passé et y passera, de l’antre de la folie (John Carpenter, 1995) à The Thing, tout comme les franchises à succès allègrement évoquées jusqu’à l’extrême dans cette dernière saison. Mais une référence sautera parmi tant d’autres comme une sale bête aux yeux des fans assidus de SF : l’invasion des profanateurs de sépulture (Don Siegel, 1956). Cette référence est somme toute logique pour un pur film de guerre froide, pour la première version, au moment où la saison 3 choisit des antagonistes russes dignes d’une copie de James Bond fauchée. Elle enrichit la série d’un territoire nouveau, prompt à damer le pion aux critiques lui reprochant son manque de profondeur. Mais elle tend aussi le bâton pour se faire battre. Stranger Things, de saison en saison reste le trou noir englobant toute la pop culture nord-américaine sans vergogne, en la vidant de sa substantifique moelle. On y évoque donc John Carpenter, Joe Dante, mais aussi George Romero, soit de réels critiques d’un mode de vie incarné cette saison par le Mall de Starcourt, ce grand centre commercial menaçant la vie des petits boutiquiers de Hawkins, en préférant tailler leurs messages en biseaux plutôt que de les prendre en biais pendant les 8 épisodes de la saison. Il en va de même pour le classique de Don Siegel de 1956. Il était certes difficile pour le récit de reprendre à son compte dans une série grand public les arguments anti-communistes au pied de la lettre dans le monde de 2019, mais les servir dans une série clairement née et tournée vers le passé était peut-être un moyen d’apporter ce fond historique et, j’ose, archéologique, qui est aussi un intérêt du projet. Las, il semble ici que les Duffer adaptent en fait le remake de 1978, réalisé par Philip Kaufman, bien plus modéré sur la question et orienté vers l’action. A chacun de s’y construire une opinion et une envie de voir la suite : Stranger Things continuera à avaler les classiques, mais en en laissant de belles portions dans le cornet.

Une série d’acteurs ou de spectateurs ?

Il est impossible pour une série chorale de ne pas évoquer les acteurs et le casting, qui donne la part belle aux enfants (saisons 1 et 2) et aux ados désormais. Entourés de jeunes adultes et de figures parentales plus ou moins irresponsables, il est surprenant de percevoir que le casting d’origine, centré autour des enfants, de Winona Ryder et David Harbour n’est ainsi pas forcément le mieux servi par les scripts de cette troisième saison. L’enquête autour des événements se dévoile autour de quatre groupes, qui s’entrecroiseront lors des derniers épisodes. Je ressors mes fiches pour ne pas me perdre au milieu de tous ces personnages et le temps de vous dire que ma numérotation des groupes n’est absolument ni qualitative ni chronologique. Cette critique ne contient pas d’easter egg. Pour plus de confort, j’utiliserai ici le nom des personnages principalement. Suivez le plan.

Le premier groupe est le couple formé par Nancy et Jonathan. Une enquête journalistique classique des paranos des années 70, évoquant par exemple et toutes proportions gardées the parallax wiew (A cause d’un assassinat, Alan J Pakula, 1975) dans laquelle ils ont le malheur, et nous aussi, de croiser les personnages les plus stupides de l’histoire de la série: l’équipe de rédaction de la feuille de chou locale. Certes, ceci est assumé, joué et surjoué avec talent par Jake Busey, qui incarne un Bruce Lowe foncièrement macho, chambreur, vaniteux et donc totalement idiot. Mais comment concevoir malgré les vannes, pas toutes réussies, que de tels personnages puissent encore exister après les événements des deux premières saisons ? Cette trame narrative est ainsi confrontée, malgré son intérêt, à une hérésie scénaristique totale, se cognant allègrement de tout ce qui a été écrit auparavant, à l’encontre, on l’a vu plus haut, d’un réel effort pour mettre en scène le travail de deuil. Défaut de jeunesse ? Les discussions fleuriront sur ce point et tous les autres sur les réseaux sociaux. Rendez-vous en saison 4.

Un second groupe se construit autour de Dustin, Steve Harrington, Robin et le chef troll de la saison 3, la petite sœur de Lucas. Embarqués par Dustin dans l’exploration totalement dingue de leur centre commercial flambant neuf où ils vendent des glaces, Steve et Robin méritent assurément un grand pouce levé. Des dialogues au jeu d’acteur, Maya Thurman-Hawke et Joe Keery séduisent par une entente et une complicité perceptibles par tous et pour tous, au service d’une sous-intrigue de film d’espionnage cette fois-ci digne d’un vrai James Bond. On pense encore à la fibre de la guerre froide et de Moonraker (Lewis Gilbert, 1979), qui en est une incontournable référence. Du gigantisme de la base secrète sous leurs pieds aux délires paranoïaques d’une bande de barbouzes un peu bébêtes, cette trame narrative nous embarque bel et bien avec pertinence dans les images d’Epinal d’un cinéma lui aussi plutôt mythique des années 70. Au sein de ce groupe et de cette histoire-là, on retrouve Dustin, un des chouchous des fans, qui est aussi bien servi que dans les saisons précédentes, c’est à dire pas trop, tandis que la jeune sœur est de Lucas est une incontestable découverte très piquante.

Un troisième groupe se constitue autour du casting d’origine starifié (pauvres gosses) rejoints par Maxine, la petite sœur de Billy, qui les a rejoint depuis la saison 2. Ils ont donc loupé Dustin, rentré d’un mois de colonie de vacances, et se serrent les coudes pour enquêter sur des disparitions mystérieuses. Ressortez les goonies (Richard Donner, 1985) et ça du placard, nous y sommes encore. D’une manière générale, les jeunes acteurs apparaissent en roue libre, sans grande évolution de leurs personnages, en dehors d’une eleven que Maxine essaie de féminiser. En dehors de cela, le jeu d’acteur est toujours plus poignant chez Will et Maxine, à qui on fournit les scènes les plus difficiles. A employer pour ce groupe de personnages, le cœur même de la série, les mêmes images et références pop jusqu’à la corde, un danger pointe à l’horizon: la lassitude. Millie Bobby Brown, star du groupe des gosses depuis son passage dans le dernier triste épisode de Godzilla peut symboliser à elle toute seule la souffrance relative pour un acteur de ne pas véritablement avancer en une saison. Maxine, et dans un autre cadre, Billy, son grand frère ont été employés pour être des personnages clés de l’intrigue, a défaut d’être les plus iconiques, et bien leur en a pris.

Quant au dernier groupe… Vous voulez vraiment en parler ? C’est à dire que… Bon… Alors, rencontrons le chef Hopper et Joyce, jouée par Winona Ryder. Toujours pas? Je vous aurais prévenu. Ils se rejoignent donc dans une enquête sans grand intérêt scénaristique ni cinématographique, qui marquera beaucoup plus par ce qui devient un souci persistant de la série, qu’il faudra bien un jour affronter, un souci bien plus menaçant que tous les monstres de l’underworld : la prestation totalement accablante de Winona Ryder. Il suffit de jeter un œil ou deux à Show me a hero, où elle incarnait il y a peu une politicienne, pour percevoir l’ampleur du problème. Sur-jeu en roue libre, expressions faciales inadéquates, en survoltage permanent : n’en jetez plus, le massacre de l’image d’une icône pop est assumé. Jamais de mémoire de sérievore je n’ai subi une telle prestation, et elle interpelle beaucoup de monde, car elle tire également vers le bas le pauvre David Harbour, qui n’a pas plus à se mettre sous la dent du côté du scénario. Entre sa figure de père aimant/maladroit/protecteur et les assauts incohérents de sa partenaire de jeu, il ne pouvait que sombrer. Salut l’artiste. Comment Winona Ryder, grande actrice, s’il est besoin de le rappeler est-elle à ce point, consciemment ou non tombée dans une telle caricature ? Comment un tel résultat à l’écran a-t-il pu passer et être accepté sans encombres ? Voilà les plus grands mystères de Hawkins dévoilés lors de cette saison 3.

Tout ceci pose en tout cas une dernière question : la série vit-elle de ses acteurs ou de ses spectateurs ? Les années 80 recèlent d’exemples frappants de productions mises en avant par un succès public parfois exagéré, pour ne pas dire immérité. On ne souhaite donc pas aux choses étranges de croiser le destin de Dallas ou K2000. Ce serait très dur.

Enquête de quoi ?

Que cherche la série, au fond, nous faire peur, nous séduire, nous faire payer encore un an d’abonnement Netflix ? Voici une problématique, en guise de conclusion. Peut-on logiquement demander de la crédibilité, à défaut de réalisme, à une série dans laquelle après deux saisons de meurtres, de disparitions, d’arrestations et de la fermeture d’un laboratoire scientifique menaçant le monde, il n’y a toujours pas d’interventions de l’armée ? Mais où vont leurs impôts, à ces parents, et plus précisément ces pères de familles totalement dingues, qui laissent encore sortir leurs enfants à la cool, dans une région qui ferait passer la Vologne du petit Grégory pour le parc Astérix ? C’est peut-être de ce côté-là que l’avenir de la série sera, en cherchant peut-être un message à faire passer où à montrer encore plus de monstres à l’avenir. Il restera à se demander pourquoi, en 2019, autant de comptes du grand N rouge et de paires d’yeux la regarde autant, en s’écarquillant toutefois moins que ceux de Winona Ryder.

Stranger Things, saison 3 : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=XGAw_FzwLSM

Stranger Things : Fiche technique

Distribution
Winona Ryder (VF : Claire Guyot) : Joyce Byers
David Harbour (VF : Stéphane Pouplard) : Jim Hopper
Finn Wolfhard (VF : Marie Facundo) : Mike Wheeler
Millie Bobby Brown (VF : Clara Soares) : Jane Hopper (née Ives) / Onze / Elfe
Gaten Matarazzo (VF : Kaycie Chase) : Dustin Henderson
Caleb McLaughlin (VF : Jennifer Fauveau) : Lucas Sinclair
Noah Schnapp (VF : Tom Trouffier) : Will Byers
Sadie Sink (VF : Clara Quilichini) : Maxine « Max » Mayfield
Natalia Dyer (VF : Alexia Papineschi) : Nancy Wheeler
Charlie Heaton (VF : Julien Crampon) : Jonathan Byers
Joe Keery (VF : Clément Moreau) : Steve Harrington
Dacre Montgomery (VF : Gauthier Battoue) : Billy Hargrove
Maya Hawke (VF : Emmylou Homs) : Robin

Titre original : Stranger Things
Création : Matt Duffer et Ross Duffer
Réalisation : Matt Duffer, Ross Duffer et Shawn Levy
Scénario : Matt Duffer et Ross Duffer
Direction artistique : Chris Trujillo
Décors : William G. Davis
Costumes : Kimberly Adams-Galligan et Malgosia Turzanska
Photographie : Tim Ives et Tod Campbell
Montage : Kevin D. Ross et Dean Zimmerman
Musique : Kyle Dixon et Michael Stein
Casting : Carmen Cuba
Production : Matt Duffer, Ross Duffer, Shawn Levy et Dan Cohen
Société de production : 21 Laps Entertainment
Société de distribution : Netflix
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur
Genre : science-fiction, fantastique, drame, horreur
Durée : 45 – 65 minutes
Classification : Interdit aux moins de 12 ans ou 16 ans selon les épisodes.

Note des lecteurs1 Note
2.5

« Rosa » : photo de famille à travers le fascisme

0

Coup d’essai, coup de maître. Rosa, le premier roman de l’auteur belge Marcel Sel, sonde l’Italie fasciste tout en racontant une histoire familiale en plusieurs temps, par le biais d’une narration déstructurée. La densité du récit, ses dédales spatiotemporels et la nuée de personnages qu’il porte en son sein contribuent à façonner une œuvre remarquable, probablement appelée à faire date.

Et si Rosa était déjà le roman de la maturité ? L’essayiste et polémiste Marcel Sel emploie une narration non linéaire pour révéler ses arches et personnages par bribes, de manière éparse, en baladant le lecteur de Bruxelles à Airole, des années 1940 à aujourd’hui, d’un loft dans une ancienne raffinerie de la capitale belge à la Decennale romaine du fascisme italien. Ce sens de la narration, déconstruite et proprement étourdissante, atteint une maîtrise telle qu’on peine à croire qu’il s’agit d’un premier roman. D’autant plus qu’une grande variété de thèmes vient se fondre dans les différentes scènes du livre : l’amour, les femmes (notamment les « Hannibales » chères au narrateur), le monde de l’art, les relations filiales, la Seconde guerre mondiale, le sort des Juifs… Dans une interview accordée au Mag du Ciné et datée du 24 juin 2019, Marcel Sel justifiait cette appellation de scènes : « Je suis un autodidacte. Je n’ai jamais fait de narratologie, ni d’études littéraires. Et quand j’ai décidé d’écrire un roman, j’ai au contraire été potasser les règles du scénario. Parce que j’adore le récit cinématographique […] Dès le départ, j’ai donc conçu mon premier roman comme un scénario, par scènes successives, souvent avec une unité de lieu. »

Trois motifs au moins irriguent Rosa d’un bout à l’autre : la peinture (Picasso, Spilliaert, Michel-Ange, Dubuffet, Gauguin…) ; les ponts (Pont-du-Noir fictif, pont du Secours, pont de la Magliana, pont du canal à la Porte de Flandre, pont du Tibre…) ; le souvenir/la mémoire (via Aaron, le Nonno, les carnets de notes, l’Italie post-fasciste et ses jugements oublieux du passé ou l’épicier et le Père aux secrets impénétrables). Le narrateur du roman vit aux crochets d’Albert, son père, le Père, qui lui commande un livre et menace de ne plus lui verser le moindre centime s’il ne s’exécute pas. Maurice, le Fils, décide alors de coucher sur papier l’histoire de sa grand-mère Rosa. Ce qui constitue une forme de vengeance : le Père ignore tout du passé de sa mère et de sa propre judéité. On remonte le fil de l’histoire en même temps que lui ; on prend racine dans l’Italie mussolinienne, puis en pleine Seconde guerre mondiale. Rosa se colore alors de teintes sombres : évocation des ambiguïtés morales et politiques de l’Italie des années 1930-1940, notamment à l’endroit des Juifs ; description des massacres perpétrés par les Oustachis croates ; énonciation des discriminations, des éliminations, des camps, mais aussi de la mise au ban, puis de la réhabilitation des communistes italiens…

Bien que juive, Rosa croit religieusement en son Duce. Elle se questionne même sur la légitimité de la protection des Juifs illégaux. Son désarroi n’en sera que plus grand. Quand elle comprend enfin la nature profonde du régime autoritaire italien, elle assènera : « Les Français ! Ils nous mettent dans des wagons à bestiaux ! Qui d’autre fait ça ? L’Italie va faire ça aussi ? Mon Italie ? Mon Duce ? Ce n’est pas possible ! Il me connaît, le Duce ! Il m’a regardée dans les yeux, tante Gia, au Decennale. Et maintenant, il voudrait nous déporter, Albert et moi ? Maman ? Elio ? Elle veut ça, mon Italie ? Je ne comprends plus qui je suis. J’ai fait tout ce que le Duce nous demandait. J’ai obéi. Je me suis battue. Et maintenant, je n’y ai plus droit ? Je suis une fiche rose, c’est ça ? Rosa, fiche rose ? Et Albert ? Une fiche rose aussi ? » Rosa, c’est l’Italie tout entière, abusée, mystifiée, anesthésiée par l’ordre et la promesse d’un renouveau. Sa mort dans les camps, c’est celle d’une nation dévoyée, assignée aux injonctions brutales et/ou racistes, incapable de porter sur elle-même la lucidité qu’elle réclame aux autres.

Tout est affaire de nuances et d’à-propos. Marcel Sel ne l’oublie jamais, ce qui explique que les multiples enchâssements de son récit donnent invariablement lieu à des séquences fortes, tantôt légères tantôt déchirantes. Il en va ainsi de la relation entre Maurice et Jane, d’une trahison qui n’en est pas une, de l’amour éternel entre Giovanna et Francesco, des considérations filiales entre le narrateur et son père, lesquelles sous-tendent tout le roman sans pour autant s’insérer dans la grande histoire qu’il comporte – celle de Rosa. Cette relation père-fils contrariée voit l’incommunicabilité s’ériger en puissant incubateur. Albert, le Père, ne fait en fait que reproduire les erreurs de Giorgio, le grand-père… Et une fois de plus, la notion d’héritage, dans son acception la plus large, accompagne les arches narratives de Marcel Sel. L’auteur ne cesse d’ailleurs de multiplier les degrés de lecture et examine notamment deux typologies de familles dans Rosa : la famille nucléaire classique d’Albert et Maurice, mais aussi celle de la nouvelle Italie de Benito Mussolini. Cette dernière apparaît plurielle, équivoque, parfois contradictoire, toujours arrimée à l’ordre et à la personnalisation du pouvoir. Après la déchéance du Duce, elle sera appelée à vouer aux gémonies les fidèles et à consacrer les repentis, fussent-ils tardifs, sans pour autant qu’il soit toujours possible d’établir une distinction nette entre eux.

Rosa, Marcel Sel
Onlit Éditions, mars 2017, 296 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

« Le Loup » de Jean-Marc Rochette nous emmène encore dans le Massif des Écrins, un an après « Ailefroide altitude 3954 »

0

Au cœur des Alpes, dans le Massif des Écrins, les moutons de Gaspard se retrouvent soudain sous la menace d’un jeune loup. La tension monte, au rythme des saisons. Défié par le loup, le berger chasseur, solitaire et taciturne, défie la loi du parc protégé.

Jean-Marc Rochette est surtout connu pour Le Transperceneige (sur un scénario de Jacques Lob), paru dans la revue (A SUIVRE) d’octobre 1982 à juin 1983. L’édition en album date de 1984 (Casterman). Un roman graphique à l’univers post-apocalyptique revenu récemment sur le devant de la scène avec son adaptation cinématographique (2013), par le coréen Bong Joon-ho, le vainqueur de la Palme d’or au festival de Cannes 2019 avec Parasite.

Un bel écrin

Depuis quelques années, le dessinateur a eu l’envie de renouer avec ses premières amours en revenant s’installer dans la vallée du Vénéon (Isère). Jeune, il voulait devenir guide de haute montagne. Un accident l’a incité à chercher une autre voie. Il fait de la peinture, de la sculpture et donc de la BD. Après Ailefroide, altitude 3954 (Casterman – 2018) où, sous forme autobiographique, il illustre son amour pour la montagne, il montre avec Le Loup que le Massif des Écrins l’inspire toujours.

Rochette illustre un face-à-face entre Gaspard, un berger solitaire revenu de tout et un jeune loup. Sans surprise, Gaspard et le loup deviennent rapidement des ennemis irréductibles. Ils se cherchent, se flairent, se pistent, s’observent, se traquent. On s’attend à un duel à mort pouvant tourner dans un sens comme dans l’autre, car le loup se montre malin et aussi connaisseur du terrain que des faiblesses de son ennemi. L’issue, émouvante, surprendra et donnera à réfléchir.

Le dessinateur ne se contente donc pas d’illustrer un scénario sans faille. Avec ses dessins, il donne à sentir une ambiance : la solitude des grands espaces en altitude. De plus, il réussit à bien camper le caractère de ses personnages principaux (Gaspard et le loup). Les personnages secondaires (la postière, le cafetier du village), ne sont que des faire-valoir.

La question du territoire

Au centre de l’affrontement vient cette question du territoire. Avec son écrasante domination sur la planète, l’homme a fortement tendance à se considérer comme une créature supérieure ayant des droits fondamentaux sur l’espace qu’il occupe. Ici, le berger refuse la présence du loup dans le Massif des Écrins. A priori, il n’y a aucune communication possible entre l’homme et le loup. C’est la guerre, un point c’est tout. Mais, très intelligemment, le scénario montre qu’il ne faut pas se fier aux apparences, car finalement si, communication il y a. Non par le langage parlé, mais par celui des attitudes. Ainsi, le loup ne se contente pas de se rappeler ce qui lui a permis de survivre alors qu’il n’était encore qu’un louveteau devant survivre sans sa mère. Il sent ce que le berger prépare, y réagit en préparant son propre piège.

Les subtilités du scénario

On arrive ainsi à une situation montrant Gaspard s’intégrer aux éléments naturels, faire corps avec le Massif (il reste isolé dans un chalet durant toute la saison hivernale et chasse par besoin). On pourrait même le croire sur le point de laisser filer le peu d’humanité qu’il lui reste. Pourtant, le face-à-face va révéler des dimensions étonnantes dans sa relation avec le loup. Celui-ci n’a pas moins de raisons que Gaspard pour se sentir chez lui dans le Massif des Écrins, son habitat naturel. Mais c’est bien une tendance naturelle pour le loup que de s’attaquer aux moutons (du berger). L’analyse de Baptiste Morizot (4 pages de texte en fin d’album), laisse entendre que l’homme et le loup doivent apprendre à vivre ensemble parce que tous deux font partie d’un écosystème où chacun a son rôle. Mais la loi de la nature peut-elle prendre le pas sur celle du marché ? Morizot avance que l’homme s’est habitué depuis la nuit des temps à considérer le loup comme son ennemi en ne faisant qu’accumuler les griefs sans chercher à comprendre. Un fait imprégné dans l’imaginaire collectif, qu’on peut résumer par l’adage affirmant que l’homme est un loup pour l’homme.

A ce titre, montrer Gaspard mentir effrontément me paraît assez révélateur. Il s’agit non de justifier un comportement, mais de conserver sa position de chasseur. En ce sens, n’est-ce pas d’une certaine façon se mentir à soi-même ? L’affrontement, puis l’épilogue montrent que si Gaspard va jusqu’au bout de ses intentions, sa part d’humanité reste bien présente (ses hallucinations). Il réalise la force de sa pulsion de vie.

L’aspect technique

Le dessin de Rochette ne cherche jamais la séduction par la finesse du trait où la douceur des courbes que produirait la neige par exemple. Finalement, cela correspond plutôt bien au monde sauvage et dur qu’il montre, avec des relations conflictuelles entre l’homme et le milieu naturel. L’album peut aisément se lire d’une traite. Rochette ne fait jamais dans la surcharge (graphique ou verbale), il va à l’essentiel et utilise à bon escient une technique qu’il affectionne : une petite case insérée dans une plus grande, pour mettre l’accent sur des détails (aspect très cinématographique).

Les couleurs d’Isabelle Merlet conviennent parfaitement. Si les teintes sombres dominent, le blanc de la neige fait ressortir le jaune de la camionnette de la poste (tentative de rapports humains), ainsi que le vert des prés, dans un monde impitoyable.

Une vraie réussite où Rochette met beaucoup de lui-même tout en ouvrant beaucoup de pistes de réflexion. Parmi celles-ci, le territoire, sa conquête, sa légitimité et sa défense, ainsi que le vivre-ensemble et la notion de respect de l’autre (avec ses différences). N’oublions pas le besoin d’affirmation des générations montantes par rapport à celles installées et l’opposition entre la force et l’intelligence. Enfin, quelle est la part d’animalité dans les comportements humains ?

Le Loup, Jean-Marc Rochette & Isabelle Merlet 
Casterman, mai 2019, 102 pages 

Note des lecteurs0 Note
4

« Cachemire rouge » : en quête d’essence

0

Le second roman de Christiana Moreau nous mène des steppes de Mongolie au Chinatown de Prato, dans le sillage d’une jeune nomade contrainte à l’exil. Le récit de Cachemire rouge foisonne d’enjeux, parmi lesquels l’amitié, l’exploitation des travailleurs, la migration, mais aussi la quête de liberté et de quiétude.

Cachemire rouge est un portrait de femmes. Bolormaa, une jeune nomade, doit quitter les steppes de Mongolie pour rejoindre les usines de confection textile d’Ordos. Elle se lie d’amitié avec XiaoLi, une Chinoise soumise aux mêmes cadences infernales, aux mêmes diktats capitalistiques, aux mêmes vilenies de leur employeur-violeur commun. Alessandra, une Italienne persévérante issue des classes populaires, cherche à s’affranchir d’une condition sociale précaire en perçant dans le prêt-à-porter de luxe en plein cœur de Florence. À ce tableau déjà riche s’ajoute la mère de Bolormaa, habituée à la vie traditionnelle dans les steppes et comptant désormais les minutes dans un appartement insipide de la Chine urbaine, où elle se sent désespérément inutile.

Cachemire rouge est aussi un témoignage poignant sur la migration. Il y a d’abord le sentiment de déracinement et de dépossession perçu par Bolormaa dès son arrivée à Ordos, et par les siens dès lors qu’ils doivent quitter les steppes de Mongolie. Il y a ensuite les économies, modestes mais patientes, parties en fumée pour rémunérer des passeurs souvent peu scrupuleux. Il y a enfin un enfer – les usines d’Ordos – auquel se substitue un autre – les ateliers de Prato, où les immigrés chinois s’exténuent jusqu’à quatorze heures d’affilée sur des machines. Lors d’un recensement récent, cette localité de Toscane comptait quelque 12% de Chinois. Il est de notoriété publique que cette « Petite Chine » se trouve effectivement sous l’emprise des Triades, dont elle constitue le centre névralgique, et que les immigrés étant redevables à la mafia chinoise, notamment pour leur passage en Europe, sont exploités dans ce qui relève de pratiques d’usure, de blanchiment et de traite humaine. Cela, Christiana Moreau le traduit de manière limpide, et avec talent.

L’exil de Bolormaa et XiaoLi constitue le fil conducteur du récit. Cachemire rouge y gagne en densité, puisqu’aux portraits de femmes et à la vision désenchantée d’un certain capitalisme se juxtaposent une ode à l’amitié poignante et une variété de décors parfaitement restitués – les steppes mongoles, les villes-champignons chinoises, les étendues sibériennes, le lac Baïkal, un Chinatown toscan… Christiana Moreau fait ainsi voyager le lecteur à travers l’espace, mais aussi le temps et les émotions. L’empathie ressentie à l’endroit de Bolormaa semble d’ailleurs nous mener directement à cette interrogation : le progrès tel qu’entendu par les libéraux (en économie) n’a-t-il pas mis à mal des modes de vie ancestraux, paisibles et respectueux de la nature ?

Ici, c’est l’essor de la Chine et de ses classes moyennes consuméristes qui se voit mis en cause. Mais dans la grande histoire du monde dans laquelle s’inscrit le développement chinois, on pourrait évoquer Christophe Colomb, Hernan Cortés ou Francisco Pizarro, coresponsables du génocide des Amérindiens. La lecture de Christiana Moreau peut également, en seconde intention, renvoyer au Jack London du Peuple de l’abîme (1903) : « Si l’on considère impartialement l’Innuit moyen et l’Anglais moyen, on voit immédiatement que la vie est plus clémente pour l’Innuit. Tandis qu’il ne souffre de la faim que pendant les moments vraiment critiques, l’Anglais, lui, en souffre toute sa vie. L’Innuit ne manque jamais de combustible, de vêtements ou bien de maisons, tandis que l’Anglais, lui, est toute sa vie à la recherche de ces trois éléments indispensables à la vie. »

Si Christiana Moreau n’a pas, comme Jack London, vécu plusieurs mois parmi les miséreux pour retranscrire leur quotidien, elle possède néanmoins l’humanité et l’acuité du regard nécessaires à la restitution de leurs douleurs et de leurs espoirs. C’est précisément cela qui rend la lecture de Cachemire rouge si recommandable.

Cachemire rouge, Christiana Moreau
Préludes, avril 2019, 272 pages

Note des lecteurs8 Notes
3.5

Mario Bava – Le magicien des couleurs : la transgression du désir

L’ouvrage de Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele, Mario Bava – Le magicien des couleurs, convoque autant la recherche historique et la mise en perspective contextuelle de la filmographie de Mario Bava avec son époque que l’analyse purement technique d’un genre, le giallo. Un genre iconique au possible, nébuleux, baroque, imbibé de désir et qui éclabousse la rétine par sa volonté de transgression visuelle. 

De son attrait pour le dessin, sa manière de mettre en scène les mises à mort, sa volonté de réécrire l’horreur par le biais de l’image, sa mise en lumière du corps, sa fascination pour les couleurs ou son esthétisme de l’angoisse, le style unique de Mario Bava, parfois montré du doigt par le biais de cet héritage du cinéma bis, est ausculté sous toutes ses formes. Et la magie opère. Comme le titre du livre l’indique, Le magicien des couleurs, l’iconographie de la science du réalisateur est au centre de la recherche des deux auteurs : recherche autant documentariste que presque sensorielle. Et même si le titre aura pu nous laisser penser que l’oeuvre allait uniquement introduire cet aspect important de l’art même de Mario Bava, l’ouvrage quant à lui est beaucoup plus vaste, large dans son champ d’application, enrichi par des citations évocatrices, et presque exhaustif dans sa manière d’aborder le fonctionnement technique de Mario Bava, l’un des pionniers du genre qu’est le giallo.

Premier exemple et non des moindres, Le magicien des couleurs nous explique la place du cinéma italien d’après guerre et les liaisons entretenues par l’artisanat de Mario Bava avec les productions de commande et comment le cinéaste se sert de cela pour y introduire ses thématiques de prédiction. Ce qui pourrait paraître programmatique, voire schématique, est au final un préliminaire adéquat à l’étude de cas qu’est le cinéma de Mario Bava. Avec un style fluide, un agencement narratif ludique, servant alors la grande tenue de son argumentaire et la richesse de sa note d’intention, le livre de Gérald Duchaussoy et de Romain Vandestichele a cette double casquette qu’il arrive parfaitement à exprimer : au-delà de l’hommage, de la finesse des analyses de séquence, de l’amour passionné pour le cinéma et le cinéma de genre, se tient l’explication qui entoure la technique et l’artisanat d’un cinéaste, mais aussi et surtout la compréhension d’un mécanisme de création.

Plus les pages se tournent, plus les images nous reviennent en tête : 6 femmes pour l’assassin, Les trois visages de la peur, Le corps et le fouet, etc. Ces couleurs, cette importance de la musique, cette érotisation de la mort, cette innocence perpétuellement déchue, cette réalité diluée dans un semblant de fantastique ; l’écriture de Gérald Duchassoy et Romain Vandestichele en devient mémorielle. Avec une ambition humble mais fastidieuse, les deux écrivains parlent autant au cinéphile assidu du réalisateur qui auront le plaisir de se replonger dans le magma magnétique d’images créées par les films de Mario Bava qu’au néophyte qui, à la suite de cette lecture, n’auront qu’une seule envie : se plonger dans la longue et éclectique filmographie de l’esthète italien. 

Mario Bava – Le magicien des couleurs, Gérald Duchassoy et Romain Vandestichele
Lobster Films, juin 2019, 167 pages

Fat City, La Dernière Chance, de John Huston : boxer dans l’Amérique des paumés

John Huston est généralement reconnu comme un des créateurs du film noir. Et si le film de boxe s’est souvent imposé comme un des sous-genres représentatifs du film noir, avec des œuvres comme Nous avons gagné ce soir ou Plus dure sera la chute, c’est sur un chemin complètement différent que nous entraîne le grand réalisateur avec Fat City, La Dernière Chance.

Les quelques plans qui ouvrent le film annoncent vite la couleur et justifient, au passage, le titre original de Fat City, bien meilleur que celui donné en France. Nous voici à Stockton, ville délabrée, où les seules activités semblent être celles des machines détruisant les maisons. Ici, tout est figé, les pauvres hères peuplent les rues et le seul lieu rempli de vie est le bar. Toutes les personnes que nous croiserons dans le film sont des laissés-pour-compte, les perdants, ceux qui ont été oubliés par le Rêve Américain. De toute évidence, même dans cette période où la crise n’est pas encore arrivée (le film date de 1971), l’American Dream n’est pas passé par Stockton, Californie.

De fait, vivre ici signifie bien souvent être prisonnier de l’état d’esprit de la ville. Quoi qu’ils fassent, les personnages paraissent condamnés à l’échec. Lorsque l’on est tombé aussi bas, il semble impossible de se relever. Et même si Billy ou Ernie, les deux protagonistes du film, font des efforts, le résultat est décevant. Ainsi, plus qu’une ville elle-même, Stockton représente tout un monde, celui des abandonnés, des paumés. Lucero, le boxeur mexicain qui viendra combattre Billy et qui est le seul personnage du film à ne pas venir de Stockton, est pourtant exactement dans le même modèle de ces gens qui ont tout perdu, des sans-espoirs, des sans-lendemain.

Car les personnages de La Dernière Chance n’ont pas d’avenir. Aucun d’entre eux ne parle du futur (à part peut-être Ruben, l’entraîneur, mais le futur qu’il évoque est totalement illusoire). Billy ne parle que du passé, de ses anciennes victoires, de son ancienne célébrité, de son ex-femme. Trop jeune, Ernie n’a pas vraiment de passé dont il pourrait s’enorgueillir, mais il ne songe pas à l’avenir non plus. C’est un personnage qui se laisse aller dans le flux des événements : il ne contrôle rien, ne prend aucune décision, ne fait que suivre ce qu’on lui dit. Il fait de la boxe parce que Billy le lui a dit, il se marie parce que sa chérie est enceinte… Il n’a aucune prise sur les actes qui constituent sa vie. Il ne choisit rien.

 

La boxe, dans ce film, va être débarrassée de tous son romantisme ou son attirail de film noir. Huston se plait à éviter tout ce qui était déjà devenu des lieux communs du genre. Pas de success story du jeune homme qui se trouve être un génie du ring qui s’ignore. Pas d’arrangements en coulisse pour qu’un joueur se couche au troisième round. Pas de bookmaker foireux. Le match, dans La Dernière chance, est la rencontre de deux paumés. Huston parvient même à éviter le manichéisme que l’on pourrait croire inhérent au genre : lors du match final (le seul match à être filmé en intégralité et en temps réel), il suffit de quelques plans sur le visage de Lucero pour que le spectateur se sente aussi proche de lui que de Billy Tully. Le cinéaste prive le combat de tout enjeu, parce que l’on comprend très vite que quel que soit le vainqueur, cela ne changera rien au destin des personnages.

Lucero est d’ailleurs présenté par la caméra comme un second Billy. Le voir avant le match, étendu sur son lit dans une chambre minable, rappelle la scène d’ouverture où nous découvrons Billy exactement dans la même position et la même situation. La scène, à la fin du match, lors de laquelle les deux combattants s’enlacent, en dit long : ils se sont reconnus.

Dans La Dernière Chance, la boxe n’est pas ce qui peut permettre aux personnages de s’en sortir. La boxe est comme tout le reste à Stockton, elle est comme la vie ici : des espoirs qui retombent, des tentatives qui se soldent par des échecs, des réussites qui ne changent rien et ne permettent pas de sortir de la triste situation, ou des échecs qui se cumulent et qu’on tente d’oublier dans l’alcool ou le sexe. Ici, tout retombe, rien ne permet de s’élever durablement. Une scène est significative : Ruben achète à Ernie une superbe tenue flamboyante pour monter sur le ring. Ernie est le futur champion, c’est certain, et il y croit lui-même. Résultat : le temps d’un plan remarquablement ironique, voilà Ernie mis K.O. en 23 secondes.

 

Pour ce film qui lui tient à cœur, l’ancien boxeur John Huston adopte une réalisation sobre, dénué de gros effets et visuellement très proche du documentaire. Les personnages sont filmés frontalement, pour les mettre à nu. Le choix d’acteurs alors inconnus (Jeff Bridges sortait juste de La Dernière Séance, de Peter Bogdanovitch) renforce encore l’aspect documentaire d’un film où tout semble pris sur le vif.

Car ce qui importe ici est le caractère humain du film. Huston sait rendre chaque personnage attachant. Il ne juge personne, il montre des personnages dans la détresse, qui parfois essaient de s’en sortir mais qui bien souvent retombent et restent là où ils sont. Son refus du pathos ne fait que rendre le film encore plus émouvant. La Dernière chance est bien un film social, un film de déterminisme social même. Le film s’inscrit dans la lignée des œuvres sur les paumés du Rêve Américain, après Macadam Cowboy et avant L’Epouvantail. Il est impossible d’échapper à la Fat City.

La Dernière Chance : bande annonce

La Dernière Chance : fiche technique

Titre original : Fat City
Réalisation : John Huston
Scénario : Leonard Gardner, d’après son roman
Interprètes : Stacy Keach (Billy Tully), Jeff Bridges (Ernie Munger), Susan Tyrrell (Oma)
Photographie : Conrad Hall
Musique : Kris Kristofferson
Montage : Margaret Booth, Walter Thompson
Producteurs : Ray Stark, John Huston
Sociétés de production : Rastar Pictures, Columbia Pictures
Société de distribution : Columbia Pictures
Genre : drame social
Durée : 96 minutes
Date de sortie en France : 12 mai 1972

Etats-Unis- 1971

Note des lecteurs1 Note
4.5

Face à la nuit : la temporalité du regret

Face à la nuit  de Wi-ding Ho est une longue et douce insomnie, un film qui ne fait qu’un avec l’esprit éphémère d’un homme. Le cinéaste nous immisce dans les trois nuits marquantes de Zhang Dong Ling, avec à chaque fois le même schéma : un homme, une femme, des ravisseurs, un désir, la police, la pluie, une course poursuite, un dédale nocturne, des âmes en peine, une déliquescence montante.

Face à la nuit, dans ce récit programmatique mais terriblement mystérieux, aime se servir des codes du film noir pour y insérer des thématiques modernes et surtout, pour y accroître le portrait d’un homme dans une société qui ne cesse de muter, et qui ne cesse de donner naissance à la brume d’une humanité en brèche. Un peu comme Irréversible de Gaspar Noé, Face à la nuit prend comme point de départ le futur pour se finir par le passé : c’est très paradoxal pour une oeuvre qui mise beaucoup sur des ressorts esthétiques basés sur le mouvement mais qui ne cesse d’aller à reculons pour rabattre toutes les cartes et comprendre toutes les facettes du puzzle.

De sa filiation rudimentaire avec sa fille, de sa relation devenue inexistante avec sa femme, du souvenir lancinant et suintant le désir de la jeune Ana ou même de son rapport conflictuel avec sa propre mère, les trois nuits en question vont nous permettre de nous immiscer dans les pensées et les regrets de cet homme dont le destin sera scellé dès le départ. Mais alors que ce montage presque anachronique pourrait rapidement devenir un cache misère d’un film presque quelconque, il n’en est rien avec Face à la nuit. Même si le travail sur la lumière rappelle parfois Wong Kar Wai, ou  que l’éclosion sociale et critique ressemble au cinéma chinois contemporain (Jia Zhang-ke), la plus grande référence de l’oeuvre reste Hou Hsiao-Hsien et son film Three Times. Dans son grain d’image, son cadre qui aime se dérober par le biais de la fuite, cette collision entre la disparition, cette courbure du souvenir, le fantôme du passé et le désir naissant, Face à la nuit arrive parfaitement à se dépatouiller. Les influences sont visibles mais la personnalité également.

Il y a une énergie et du sexe qui dégoulinent de sueur, une ambiance incandescence, presque juvénile notamment dans ses deux derniers tiers qui effacent l’aigreur et la mélancolie adulte et mortifère de la première partie. Avec sa mise en scène aussi naturaliste que clinquante, avec ses personnages qui ressassent leur démon, cet environnement social qui pue la corruption, la déshumanisation et l’uniformisation futuriste et l’échec à plein nez, Face à la nuit aurait pu juste déployer sa mécanique de genre et s’amuser de ses effets, mais va au-delà de ça et trouve parfois des points d’accroche émotionnels assez formidables : que ça soit dans la deuxième partie avec cette révélation sur sa femme ou même dans le dernier tronçon et ce dernier regard d’une voiture à une autre. Alors, certes, on reste par moments à quai, à cause d’un récit qui parfois manque d’ampleur globale, notamment son dessin d’une société ou même des relations entre personnages, mais qu’on se le dise, Face à la nuit marque la rétine, arrive à aiguiser sa fougue et démontre une fluidité dans la rythmique qui force le respect. 

Bande Annonce – Face à la nuit

Synopsis : Trois nuits de la vie d’un homme. Trois nuits à traverser un monde interlope, qui ont fait basculer son existence ordinaire. Il est sur le point de commettre l’irréparable. Mais son passé va le rattraper…

Fiche technique – Face à la nuit

Réalisation : Wi-ding Ho
Scénario :  Wi-ding Ho
Directeur Photographie : Jean Louis Vialard
Distributeur:  The Jokers / Les Bookmakers
Durée : 1h47
Genre : Drame/Polar
Date de sortie : 10 juillet 2019

Note des lecteurs0 Note
4

L’effet Vertigo, c’est quoi ?

0

Il porte différents noms. On l’a tous déjà remarqué sans pour autant savoir comment il est réalisé. Il a ses ronds de serviette dans le cinéma d’horreur, chez Steven Spielberg, Brian De Palma ou (naturellement) Alfred Hitchcock. Découvrons ensemble l’effet Vertigo.

On l’appelle travelling compensé (ou contrarié), contra-zoom, trans-trav, effet Vertigo. De quoi parle-t-on au juste ? D’un procédé cinématographique consistant à contrebalancer les effets d’un zoom avant par un travelling arrière, ou inversement. Donc d’employer deux effets, optiques et mécaniques, s’inscrivant à rebours l’un de l’autre. Le focus – un personnage par exemple – reste au centre du cadre, mais la perception des éléments qui l’entourent change radicalement.

Si le chef-d’œuvre d’Alfred Hitchcock a prêté son nom à cette « technique » cinématographique, cela ne doit rien au hasard. Sueurs froides, soit Vertigo en titre original, a non seulement initié cet effet en 1958, mais le film repose en outre largement sur le vertige de Scottie, lui-même exprimé à l’écran par le recours au trans-trav.

Sueurs froides

Visuellement, l’effet peut être saisissant. Le cadre gagne en plasticité, ses composantes se brouillent et quelque chose de grinçant semble en suspens. Avec le contra-zoom, les couloirs s’étirent, les barreaux des prisons accablent, les courses motorisées deviennent effrénées, les perspectives se distordent, les arrière-plans écrasent les avant-plans ou se dérobent soudainement à eux.

Les visages s’inscrivent quant à eux avec force dans le plan, ébahis, concentrés, irrités, anxieux ou terrifiés. Le Jaws de Steven Spielberg comporte l’un des contra-zoom les plus célèbres de l’histoire du cinéma : sur la plage, devant une attaque de requins, avec la (mauvaise) surprise et la terreur en bandoulière. Peter Jackson l’emploiera dans Le Seigneur des anneaux à l’endroit de Frodon, quand ce dernier observe, médusé, une forêt soudain redéfinie et anxiogène. Dans Le Roi Lion, c’est la peur de Simba qui se voit restituée par l’utilisation (animée) de cet effet optique.

Jaws

François Truffaut dans Fahrenheit 451, Martin Scorsese dans Raging Bull, Brian De Palma dans Scarface, David Fincher dans Panic Room, Edgar Wright dans Shaun of the Dead, Mathieu Kassovitz dans La Haine… Le travelling compensé a depuis longtemps fait école et est aujourd’hui représenté partout, et chez tous. James Wan, Tony Scott ou Sammo Kam-Bo Hung l’ont employé plus souvent qu’à leur tour, au point que le contra-zoom en devienne un tic de réalisation.

Effet de fascination dans The Mask, de malaise dans Les Affranchis, d’effroi dans une brochette plutôt garnie de films d’horreur. Le travelling compensé se révèle un outil précieux, permettant de faire passer des informations ou des émotions à travers la seule technique cinématographique. Il institue toujours une forme de rupture que le spectateur est appelé à décrypter. Tobe Hooper l’emploie dans Poltergeist pour rendre un couloir potentiellement infini et pour sursignifier l’impuissance de son personnage. Dans E.T., Steven Spielberg, encore lui, s’en sert pour présenter une bourgade américaine et les activités se déroulant à sa marge.

Aujourd’hui victime de son succès, le procédé paraît quelque peu éculé. Il s’apparente parfois à un cliché cinématographique, surtout quand son emploi peine à faire sens ou se contente de répéter des plans vus et revus ailleurs. Cela ne doit toutefois pas omettre ni compromettre ses vertus narratives et émotionnelles. Car comme aurait pu l’affirmer le maître du suspense : « Le travelling compensé, c’est comme une blonde sculpturale ou un caméo bien placé : ça accroche le regard et ça participe de la magie du cinéma. »

Soixante années d’effets Vertigo

Annabelle 3, le train fantôme de la saga Conjuring

Il n’y a pas à dire, Annabelle : la Maison du Mal est sans conteste l’un des titres les plus efficaces de l’univers Conjuring. Enchainant les séquences horrifiques et autres entités démoniaques comme rarement, le film est une véritable attraction qui saura pleinement divertir le public en quête de sensations fortes. Mais en creusant un peu, ce troisième opus se révèle également être la preuve que la saga a atteint ses dernières limites.

Synopsis : Après avoir terrorisé bon nombre de personnes, la poupée Annabelle se trouve désormais en possession du couple Warren, qui l’a enfermé dans une vitrine bénie, mais alors qu’il part en week-end, délaissant leur fille Judy avec sa baby-sitter Mary-Ellen, Annabelle va profiter de l’insouciance de Daniela, une invitée surprise, pour s’échapper et terroriser ces jeunes victimes avec la participation des autres entités enfermées avec elle par les Warren…

Vous pensiez vraiment que l’univers cinématographique de Conjuring allait s’arrêter comme ça, alors que d’autres commencent à sentir le roussi (Transformers, le MonsterVerse) et se louper en beauté (le Dark Universe) ? Vous pensiez avoir une pause jusqu’à Conjuring 3, après être passé par deux films en seulement dix mois (La Nonne et La Malédiction de la Dame Blanche) ? Fier de tenir une saga toujours au sommet de sa forme question succès commercial, James Wan a préféré offrir aux spectateurs un nouveau titre en livrant une seconde suite à sa célèbre poupée Annabelle. Après un premier opus des plus médiocres – en même temps, laisser la réalisation à un gars tel que John R. Leonetti (Mortal Kombat 2)… – et un second épisode diablement efficace, le démon éponyme revient donc hanter le public une nouvelle fois avec ce long-métrage qui tente de faire le lien avec la série principale (en incluant directement la famille Warren dans le scénario). Mais il faut se rendre à l’évidence : à force d’accumuler les titres, l’univers Conjuring commence sérieusement à battre de l’aile, risquant la lassitude du public après déjà six ans d’existence. Annabelle : la Maison du Mal en est clairement la preuve. Celle révélant qu’un projet tel qu’un univers cinématographique horrifique était certes ambitieux mais beaucoup trop limité pour tenir la distance.

Déjà sur la base scénaristique du projet. Jusque-là, le but des spin-offs était de présenter les origines des démons de la saga et de creuser leur aura si charismatique. Si le premier Annabelle ne l’avait pas fait comme prévu, le second avait rempli ce cahier des charges comme il le fallait. Tout avait été dit et montré dans cet épisode, alors pourquoi donc nous livrer un troisième titre ? Que peut-il apporter de plus ? Rien du tout ! Annabelle 3 n’exécute qu’une seule chose : faire le pont entre cette saga secondaire et les films principaux de James Wan (en incluant dans le scénario la famille Warren). Sur le reste, cette suite n’est qu’un bonus à l’histoire de la poupée. Une intrigue dispensable servant à confirmer son aura pourtant bien affirmée, étant donné que le tout n’aboutit à aucun dénouement. Que ce soit pour les personnages ou bien pour le démon éponyme en lui-même. Celui-ci « s’échappe » de sa prison (une vitrine) et provoque un capharnaüm monstre en stimulant d’autres entités avant d’être enfermé à nouveau. Fin. Pas d’apport au background, pas de développement pour les personnages récurrents… Juste un prolongement dispensable de presque 1h50 qui ne sert strictement à rien. À la limite, Annabelle 3 peut se voir comme une annonce des nouveaux démons de la saga (une robe de mariée hantée, une armure de samouraï, le Passeur…). Notamment ce loup-garou, qui devrait être l’intérêt principal de Conjuring 3 selon les nombreuses annonces concernant le projet. Mis à part cela, le film n’est que du vent. Et quand une saga commence à ne plus savoir quoi faire de ses personnages, ce n’est pas vraiment pas bon signe question pérennité…

Là où l’univers trouve également ses limites, c’est dans sa structure horrifique. Depuis le premier Annabelle, chaque film use de la même recette : mettre mal à l’aise le public en abusant d’une atmosphère satanique (ambiance religieuse prononcée, direction artistique privilégiant l’obscurité…) et des éternels jump scares, effets les plus faciles et gratuits du cinéma d’horreur. Quelque part, James Wan le faisait aussi (même avec ses deux Insidious), mais son talent de metteur en scène lui permettait de jouer avec les attentes du spectateur et de le surprendre avec beaucoup d’ingéniosités. Et sortait tout simplement ses long-métrages du lot ! Pour les autres films, c’est juste une application banale de cette recette, les réalisateurs ne cherchant nullement à renouveler l’expérience. Et du coup, à force de se reposer sur de tels lauriers, plus rien n’impressionne. Les effets angoissants sont attendus comme pas possible, l’ensemble sent le déjà-vu à plein nez – encore cette porte qui claque toute seule… – et les séquences horrifiques n’ont plus le même impact qu’auparavant. Et quand cela veut proposer de nouvelles scènes, cela tombe dans le grotesque et l’invraisemblance (par exemple, le coup des clochettes dans La Nonne). Annabelle 3, c’est une fois de plus la même chose. Un énième film d’horreur comme il en existe déjà tant, qui tente de compenser avec de l’humour à la limite de la parodie : l’élément déclencheur venant de la bêtise d’un personnage, un sidekick bastonnant du démon à coup de guitare… Ou encore avec des effets spéciaux un peu trop clinquants pour ce genre de film. Ce qui casse l’ambiance angoissante (le loup-garou numérique) ou rend certaines scènes ridicules (le final avec le démon hantant Annabelle). Cela peut fonctionner, mais ce n’est pas suffisant pour combler le vide sidéral du titre. Et là aussi, quand une saga ne parvient plus à se renouveler, pas sûr qu’elle suscite autre chose que l’ennui par la suite.

Jusque-là, Annabelle 3 n’a rien pour lui. Un opus de bien piètre calibre qui ternit sans aucun complexe l’espoir qu’avait instauré son prédécesseur. Et pourtant, cette suite arrive à tenir en haleine malgré ses trop grandes banalités. En effet, après être passé par une longue introduction dans le but de présenter les personnages et le contexte, le film devient une attraction à part entière. Switchant entre ses trois quatre jeunes protagonistes, Annabelle 3 enchaîne les séquences horrifiques avec une générosité folle à tel point que l’aspect sans surprise de celles-ci s’en retrouve grandement atténué. Un véritable train fantôme, qui vous emmène pour quarante bonnes minutes d’angoisse et de tension non stop, ne vous laissant quasiment aucun moment de répit pour reprendre votre souffle. Rien que sur cette fluidité et son aspect grandement divertissant, ce film parvient à se rattraper. À rendre son visionnage appréciable à condition de ne pas être trop pointilleux. Comme n’importe quel blockbuster, en somme !

La qualification de train fantôme prend avec Annabelle 3 tout son sens – étant une image plus appropriée que celle du film fast-food, que beaucoup utilisent de nos jours. En effet, il s’agit d’une attraction. Un manège qui ne cherche qu’à distraire les gens en les effrayant avec des clichés horrifiques. Il n’y a pas à dire, ce troisième opus de la poupée arrive à amuser un public ne regrettant nullement l’achat de son ticket. Mais voilà, partant d’une idée ambitieuse (celle d’en faire une saga semblable au MCU), il est vraiment dommage de voir à quel point la saga Conjuring, comme tout univers cinématographique actuel, n’est qu’une attraction. Au potentiel limité mais persévérant sur la même voie car ne sachant plus quoi faire d’autre. Ce qui ne rassure pas sur Conjuring 3 ni sur le devenir de la franchise, qui s’élargira prochainement avec La Nonne 2 (encore une suite…) tandis qu’un projet inédit (le spin-off sur The Crooked Man de Conjuring 2) peine à se concrétiser. Divertissant mais navrant…

Annabelle : la Maison du Mal – Bande-annonce

Annabelle : la Maison du Mal – Fiche technique

Titre original : Annabelle Comes Home
Réalisation : Gary Dauberman
Scénario : James Wan et Gary Dauberman
Interprétation : Mckenna Grace (Judy Warren), Madison Iseman (Mary Ellen), Katie Sarife (Daniela Rios), Vera Farmiga (Lorraine Warren), Patrick Wilson (Ed Warren), Michael Cimino (Bob Palmeri), Steve Coulter (le Père Gordon), Luca Luhan (Anthony Rios)…
Photographie : Michael Burgess
Décors : Jennifer Spence
Costumes : Leah Butler
Montage : Kirk M. Morri
Musique : Joseph Bishara
Producteurs : Peter Safran et James Wan
Productions : New Line Cinema, RatPac-Dune Entertainment, Atomic Monster et The Safran Company
Distribution : Warner Bros.
Budget : 27 M$
Durée : 106 minutes
Genre : Horreur
Date de sortie : 10 juillet 2019

États-Unis – 2019

Note des lecteurs2 Notes
2.5

Le tueur du Zodiac : le tueur ultime du cinéma ?

0

Il y a 50 ans, l’un des tueurs en série les plus énigmatiques qui soit, alias le tueur du Zodiac, commettait son premier méfait. Un demi-siècle plus tard, le mystère reste entier quant à l’identité de ce frappé qui a terrorisé la Californie. Autant dire une anomalie qu’on a voulu passer au crible : car, de cette frustration innée que de ne jamais avoir mis la main dessus, n’aurait-on pas créé le tueur le plus cinématographique qui soit ? Éléments de réponses…

Nous sommes le 4 juillet 1969. 

La petite bourgade de Vallejo en Californie est en pleine effervescence. Les drapeaux flottent au vent, ça sent la bière, les feux d’artifices, les hot-dogs et… l’insouciance. Du genre de celle qu’on éprouve quand tout un pays va célébrer à l’unisson sa fête nationale. Du genre de celle qu’éprouvèrent peut-être Darlene Ferrin et Michael Mageau, deux ados sans histoire qui pourtant vont entrer dans l’Histoire. Et pas n’importe laquelle d’ailleurs : celle du plus énigmatique tueur en série qui soit, le tueur du Zodiac. Mystérieux, barbare, singulier, dérangé, les qualificatifs pleuvent autour du sillage de ce bien étrange personnage ; si bien qu’on pourrait aisément ajouter dangereux ou imprévisible à la liste tant derrière cette figure notoirement admise au sein du décorum californien, se cache une entité que les policiers de tous bords de l’état ont jamais cessé de chercher. En vain. 

Anatomie d’un symbole

Il faudra attendre le 1er août 1969, pour que la singularité du Zodiac se fasse jour. Puisqu’à l’heure où la culture hippie, les élans contestataires du Vietnam et les retombées d’Apollo 11 parasitent encore la société américaine, une voix dissidente a voulu s’exprimer, et ce par l’intermédiaire d’une lettre grimée en cryptogramme. Bardée de symboles étranges, empruntant autant à l’alphabet qu’au morse, le courrier arrivera comme si de rien n’était à la rédaction du San Francisco Chronicle ; mais aussi chez le Vallejo Times Herald & le San Francisco Examiner. Avec elle, une menace : celle de commettre davantage de victimes si ladite lettre n’est pas affichée à la première page des quotidiens. Evidemment, la menace restera fantoche (du moins initialement) puisque seul l’un des 3 quotidiens publiera le cryptogramme, et directement en page… 4. Un affront pour la figure criminelle qui récidivera une semaine plus tard via des courriers, lesquels donnent non seulement son identité au tueur – il se fera appeler désormais le tueur du Zodiac– mais aussi sur ses exactions puisque des détails sur ses meurtres sont révélés. Dès lors, la menace devient tangible, palpable. Qui est donc ce joyeux larron occupé à traumatiser une région toute entière ? Que cherche-il ? Gloire ? Soins ? Reconnaissance ? A ce stade, personne n’est en mesure d’affirmer quoique ce soit. On cherche des similarités entre lesdits meurtres, on affine les recherches mais toujours rien. Mais déjà un détail qui a son importance ici : le tueur a créé son image.

Tel un marketeux prêt à tout pour vendre un produit quitte à créer le besoin/la demande, le tueur s’est bâti une image de marque. Il a désormais son symbole (une croix encerclé), une tribune et surtout, c’est ça qui nous intéresse, des moyens pour cultiver la peur. Puisque le 14 octobre 1969, alors que l’enquête pour le coincer commence à piétiner, le San Francisco Chronicle reçoit un bien étrange courrier : un morceau de chemise maculé de sang. Ce sang, c’est celui de Paul Stine, un chauffeur de taxi refroidi quelques jours plus tôt par ce qui s’apparente au Zodiac. Dès lors, les vaines palabres deviennent réalité. On a bien à faire à un tueur imprévisible, que personne n’a jamais vu, qui façonne son image et surtout qui se permet d’user de la terreur qu’il diffuse, pour asseoir sa domination. Et l’on sent, à la manière qu’il a eu de correspondre avec la presse, qu’il était également très soucieux de la représentation, de la perception qu’il avait auprès des autres. C’est sans doute ce point qui le rend très cinématographique en l’état. Puisque à l’heure où bon nombre de ses contemporains invoquaient religion, amour ou revendications absurdes pour justifier de leurs meurtres, et ce sans jamais se soucier de leur impact (qu’il soit culturel ou même sociétal), le tueur du Zodiac fut nettement plus intéressé à l’idée de muter, de dépasser sa condition d’homme et derechef devenir quelque chose de plus versatile : un symbole. Car un symbole, ça s’infiltre, ça s’insinue, ça se disperse et ça n’est en aucune façon cantonné aux lois de la physique. En clair, un symbole est partout. 

Once Upon A Time in … Hollywood

Et comme le dit l’adage, une image vaut mieux qu’un long discours. Il ne faudra ainsi pas longtemps pour voir Hollywood, industrie qui sans surprise, carbure aux images, s’emparer de ce symbole. En effet, dès 1971, soit à peine 2 ans après le premier meurtre revendiqué par le Zodiac, ce dernier se voit transposé à l’écran et confronté à rien de moins que l’Inspecteur Harry. Dans ce film, le magnétique Clint Eastwood incarne un policier impassible bien décidé à stopper un tueur connu sous le nom de Scorpion ; un homme taciturne, qui vise sans distinction hommes d’églises & hommes de couleurs et qui n’a pas peur d’y aller franco coté violence. Si vous rajoutez que plus tard dans le film, le tueur menace directement de faire exploser des bus scolaires – une menace qu’avait lui-même formulé le Zodiac en 1969-, on comprend que Scorpion est le Zodiac. Du moins sa transposition au cinéma. Et déjà, ce postulat soulève quelques questions. Comme celle de se demander si le cinéma en tant que média n’a pas été trop rapide ? Car, on ne peut juger de l’atmosphère sur place, mais oser porter à l’échelle nationale un vrai traumatisme vécu par toute une région qui pendant plusieurs années a été la cible d’un tueur, qui plus est seulement 2 ans après sa « naissance », est-ce bien raisonnable ? 

Toujours est-il qu’Hollywood étant ce qu’il est, à savoir une charogne déguisée en studio, les costumes cravates ont vite surfé sur le filon, quitte à proposer depuis lors pas loin d’une dizaine de longs-métrages dans lesquels le tueur est soit mentionné soit carrément le pivot de l’intrigue. On pourra s’offusquer et dire que 10 films en 50 ans semble en définitive assez peu, mais là où on constate que le Zodiac a exercé une certaine influence, c’est aussi et surtout parce que sa plus grande qualité est aussi son plus grand défaut (tout du moins pour la police) : son anonymat.
Puisque en terme cinématographiques, dès lors que quelqu’un est mis face à la caméra, il devient un personnage. Autrement dit, une personne (majoritairement) fictive et que le scénariste a pour tache de décrire, à la fois physiquement et psychologiquement, avec pour mission de coucher un objectif. Dans le cas des personnages ayant réellement existé, tout ce travail de densification est malheureusement impossible puisque la personnalité a déjà pu exprimer à travers ses actes, ses pensées et son corps, sa psychologie et ce qu’elle a tenté de faire au fil des ans. Maintenant que l’on a abordé ce point, confrontons ça au Zodiac. On ne sait pas à quoi il ressemble (si ce n’est qu’une forte probabilité existe qu’il soit blanc), les policiers/profilers n’ont jamais su cerner son mode opératoire ou sa psychologie, ni même prévoir ses attaques et même les psychologues/psychiatres n’ont pas été en mesure d’expliquer la raison de son comportement meurtrier. En clair, le Zodiac est une ombre. Une entité insaisissable, sur laquelle le temps n’a pas d’emprise et qui peut derechef se mouvoir où elle le souhaite. Et même se dupliquer. Tout le credo d’un symbole autrement dit. 

Forcément après ça, on en vient naturellement à se demander si le Zodiac avait conscience de tout cela quand il a osé arborer ce patronyme désuet et ce symbole pour le moins énigmatique. Savait-il qu’il deviendrait plus qu’un simple tueur ? Ou était-il trop occupé à occire les chimères qui le rongeaient de l’intérieur ? Nul n’en saura jamais rien et c’est sans doute sur ce point que la comparaison avec Hollywood s’arrête d’ailleurs. Car a contrario du monde merveilleux du cinéma, dans lequel tous les tueurs sont condamnés à se faire salement dérouiller, que ça soit par Jodie Foster (Le Silence des Agneaux) ou Brad Pitt (Seven), le Zodiac est 50 ans après, toujours en cavale. D’aucuns prétendraient qu’il est en prison (sous une identité que l’on ignore), d’autres pensent qu’il est mort et les derniers qui ne se prononcent pas, pensent qu’il a juste remisé ses pulsions meurtrières au placard. Mais comme on a pu le souligner avant, un symbole est résistant. Il peut fasciner, voire littéralement obséder. C’est sans doute ces deux états d’esprits qui ont dû ainsi alimenter le dessinateur Robert Graymisth, alors employé au San Francisco Chronicle, qui va, de concert avec la police, tenter de décrypter la psyché du tueur, étudier son profil quitte à tomber, après plusieurs années fastidieuses (qui lui coûteront d’ailleurs son mariage) sur un suspect, Arthur Leigh Allen. Un suspect qu’un certain David Fincher, l’un des écoliers ayant pris l’un des bus scolaires visés par le Zodiac, dépeindra à l’écran presque 40 ans plus tard dans son film éponyme, pour finalement admettre qu’aucune concordance génétique/ADN n’existe entre le tueur et le fameux suspect. 

Frustration quant tu nous tiens…

Anna, Luc Besson drague Me Too

Il fallait bien s’en douter. Après avoir libéré la parole emprisonnée par le sexisme ordinaire et exposé au grand jour la face sombre du Hollywood lubrique, le mouvement Me Too n’allait pas rester longtemps imperméable aux tentatives de récupération éhontées. Notamment celles émanant de ceux qui tentent de choper le train en marche pour ne pas rester à quais à attendre de se retrouver sur l’échafaud. Ainsi, après avoir échoué à convaincre le monde de ses qualités de créateur d’univers avec Valerian, Luc Besson revient avec Anna pour repeindre son cinéma aux couleurs du féminisme lyophilisé des tentpoles.

Le changement dans la continuité

Et comme le monsieur n’a jamais été un apôtre de la subtilité, il étale directement ses coups de pinceaux malhabiles sur la tapisserie de l’une de ses œuvres les plus emblématiques. C’est donc évidemment sur les traces de Nikita que marche Anna (au moins a t-il changé le nom), qui raconte peu ou prou la même chose.

A savoir une jeune femme cabossée par la vie qui intègre un programme top-secret de tueuse d’élite conçu par des services encore plus secrets. Après avoir survécu à l’entrainement et aux œillades humides dispensées par son superviseur qui se gratte la bienveillance à l’entre-jambe, Anna/ Nikita goûte les joies de la vie à l’air libre entre deux prestations de services à la grenade. Puis, elle décide de se la jouer Free Birds et de prendre sa liberté, même si on lui refuse son préavis.

Femme actuelle

Vous l’aurez compris, Anna ne déroge en rien au programme déposé par son modèle il y a 29 ans. On saura néanmoins gré à Sacha Luss (sosie de Milla Jovovich) de nous épargner le numéro de coterep d’Anne Parillaud sur lequel s’aligna toutes les Besson-girl qui lui succédèrent. C’est que l’idéal fétichiste de la femme-enfant dont la pureté sauvage émeut le mâle en mal de fraîcheur innocente, ça peut avoir mauvaise presse par les temps qui courent. Surtout quand on traîne soit même quelques casseroles sur le sujet qui n’ont pas encore arrêté de sonner.

On le comprend, les plus gros ajustements effectués par Besson sur Anna ne concernent pas les tropes qu’il collecte comme à son habitude chez les autres pour se greffer à son époque. Ce n’est pas regarder Besson courir derrière les structures à tiroirs de Christopher Nolan (même si le spectacle d’un Simple Jack essayant de construire son propre Rubik’s Cube vaut son pesant de cacahuètes). Ce n’est pas non plus voir l’auteur s’aligner sur les John Wick et glisser l’air de rien (faut le dire) une olive aux films de David Leitch (en dépit de son déficit esthétique, Anna sait faire de la caméra un acteur actif de ses chorégraphies).  Ce n’est même pas la tentative de Lucky Luck de surfer avec ses semelles de plomb sur la vague de réminiscence de la Guerre Froide, et ne réussir à l’arrivée qu’à faire passer Red Sparrow pour du John Le Carré.

Un homme de son temps

Non, le vrai intérêt d’Anna réside bien dans son héroïne.  Action women qui réclame sa liberté avant qu’on comprenne en quoi elle se sent emprisonnée, femme écrasée par les diktats masculins mais qui attire sans motifs dans son lit tous les hommes qui la harcèle…  Anna est une boule de contradiction qui ne mène nulle part, sinon à valider de façon complètement anarchique les signaux de l’actualité récente. Besson soumet son récit à l’image qu’il semble désireux de renvoyer au public post-Weinstein. A l’instar de l’invraisemblable lien qui se tisse entre l’héroïne et le personnage d’Helen Mirren, qui n’a aucune raison d’être sinon … SINON QUE CE SONT DES FEMMES T’AS VU !! (lève ton poing si toi aussi t’as un vagin).

Il y a quelque chose de fascinant à regarder Besson se débattre en mode survie dans un air du temps qui ne souffle plus dans sa direction. On ne peut s’empêcher de penser à Roland Emmerich, devenu un pasionaria écolo avec Le jour d’après en 2003, après avoir passé la décennie précédente à caresser cyniquement la croupe du redneck moyen. Anna est à peu près aussi authentique dans sa démarche et embarrassant en termes de résultat.

Sur le papier, un projet « safe », monté spécialement pour remettre une pièce dans la machine Europacorp. A l’écran, ça ressemble à un adulte de 60 ans qui ressort son vieux t-shirt des Spice Girls pour être invité aux soirées pyjama de la nièce de Rose McGowan.

 

Découvrez le blog de Guillaume sur Critique ta mère!