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Lieux et Cinéma : la plage, espace introspectif

La plage. De grandes dunes de sable. Un soleil de feu. De l’eau bleue à perte de vue. Et puis l’Homme. La plage au cinéma est un lieu qui matérialise rapidement toute sa complexité, et qui de par son architecture, tend souvent vers le naturalisme. C’est tout autant l’endroit propice aux rencontres que celui qui nous mène vers une introspection individuelle et salutaire. Visuellement exotique et magnifique, la plage n’est pas que synonyme de vie et d’amusement mais se révèle être l’espace de toutes les errances comme le montra Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard. 

« Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvrait, on trouverait des plages. » Les plages d’Agnès

La plage : le charme populaire du corps et la violence du genre 

De prime abord, ce lieu peut être celui qui réunit, celui qui voit la population arriver en masse grâce à l’effet des vacances, celui où chacun d’entre nous s’évade pour s’amuser, lâcher prise, se dévêtir pour enfin bronzer et se reposer après une année de dur labeur. Dans Mektoub My Love : Canto Uno d’Abdellatif Kechiche, par exemple, la plage est un lieu populaire qui enlève toute barrière sociale, qui voit s’acheminer la séduction par les lueurs du soleil, le galbe des fessiers, les gouttes d’eau sur les corps et qui montre les jeunes s’amuser, se regarder, se draguer ; un contexte autant visuel que narratif qui permet l’éveil des sens et la naissance des premières effluves amoureuses. Ce premier amour comme le connaît Isabelle dans Jeune et Jolie de François Ozon, notre jeune duo amoureux dans Moonrise Kingdom, ou même Chiron dans Moonlight. 

Quelque soit le physique de chacun – certains vont bomber le torse, d’autres vont se montrer plus timide, d’autres vont danser ou lézarder – le maillot de bain est de mise et les discussions autour de la glacière vont s’éclabousser contre le bruit tranchant des vagues. Un peu comme celles déployées par Eric Rohmer ou Nanni Moretti où les rencontres se font fugaces, drôles, tendres et où les charmeurs vont bon train. Éclats de rire, regards suaves, accolades amoureuses, la plage est une captation limpide et moins pudique des émotions : le travail n’est plus, le stress du quotidien non plus, et les relations humaines accordent leurs violons dans un abandon total et parfois par le prisme d’un rejet de la société actuelle comme aime le montrer Spring Breakers d’Harmony Korine. Bizarrement malgré son enveloppe originelle, la plage devient vite le fruit de la société de consommation de l’humain. 

Même si la plage est parfois la possibilité pour le monde audiovisuel (cinéma ou série) de satisfaire une certaine idée un peu rance de la beauté superficielle (la partie de volleyball dans Top Gun) et de  confondre la notion de plastique et de beauté à travers la perception qu’a la conscience collective du corps (le générique libidineux d’Alerte à Malibu ne nous contredira pas), le versant visuel et sensuel n’est pas à mettre de côté, à l’image des apparitions extatiques de Daniel Graig dans Casino Royale, d’Ursula Andress dans James Bond 007 contre docteur No ou même Halle Berry dans Meurs un autre jour. La plage peut être un magma malsain de complexes pour certains, mais donc aussi, une possibilité pour d’autres de se montrer sous leurs meilleurs jours où le physique est autant une apparence qu’une arme qui dissimule des secrets, comme c’est le cas dans de nombreux James Bond. 

L’un des meilleurs exemples est le magnétique L’inconnu du Lac d’Alain Guiraudie, où sexe, abandon de soi, nudité, plage et mort sont les ingrédients d’un film protéiforme et passionnant. Un film qui sous la phosphorescence de relations sexuelles tendres et abruptes voit la représentation d’un mal, d’un démon habillé en ange descendu du ciel. Sous ce visage fédérateur qu’est la plage, se cache un reflet qui se veut plus dangereux, tentateur et nébuleux. Ce lieu n’est pas qu’un simple terrain de jeu pour la famille et les enfants, mais se révèle aussi être un enclos aphrodisiaque pour le cinéma de genre et sa sensation de mort (It Follows) ; un terrain de chasse où la nature reprend son droit et montre à l’Homme qu’il n’est qu’un amas d’atomes parmi une immensité qui ne disparaîtra jamais : le requin dans Les Dents de Mer de Steven Spielberg ou les piranhas dans Piranha 3D d’Alexandre Aja. 

Loin de l’urbanisme de la ville moderne, mais non dénuée d’une certaine vision du consumérisme (tourisme de masse que veut combattre le film La Plage de Danny Boyle), la plage se veut fédératrice et universelle : une bulle intemporelle qui se veut être le cœur de l’Homme qui se sublime par le biais de la musique (Leto de Kirill Serebrennikov) ou le retour à l’état de Nature où l’eau devient le liquide amniotique d’une renaissance autant sociale que familiale (Roma d’Alfonso Cuaron). Par son visuel aussi rudimentaire qu’exotique, la plage n’est pas juste représentée par le cinéma d’auteur et son aspect réaliste, mais est aussi le lieu parfait pour la grandiloquence du cinéma de genre accentuée soit par les bombardements de Dunkerque de Christopher Nolan soit la guerre de Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg. 

Mais la plage n’est pas seulement un exode pour le tourisme de masse et ses mœurs légères, pas seulement un lieu de guerre où le sang se mélange au sable. Dans cet antre où le corps et la séduction font parfois la loi, la plage est surtout et avant tout, un voyage vers le vide et l’introspection, celui qui permet à l’Homme de regarder droit vers un horizon infini et de renouer avec soi-même. 

La plage : la possibilité du vide et de l’introspection. 

Quand on pense à la plage, on pense rapidement à ces grandes dunes américaines pleines de serviettes ou de transats. On pense à ces falaises où sautent dans l’eau les plus férus d’entre nous. On pense à la crème solaire que les couples se passent dans le dos lascivement. Mais ce n’est pas que cela. C’est un lieu où l’Homme peut crier sourdement, peut courir pour faire taire la honte et les morsures de la vie (Big Little Lies) : la jovialité voire la trivialité de la vie se voient escomptées par la dureté de nos actes et par notre difficulté à nous regarder dans le miroir. Un monde miroir, une séance d’hypnose cathartique comme un inconscient qui se dérobe comme l’atteste cette métaphore bergmanienne de la plage (L’heure du Loup), cet océan cérébral de Solaris d’Andrei Tarkovski ou même cette allégorie du paradis dans The Tree of Life de Terrence Malick. 

Comment ne pas penser à la Dolce Vita de Federico Fellini où Marcello fait le bilan d’une vie, d’une longue vacuité et se questionne sur l’artificialité de son errance dans une séquence finale flamboyante. Là où les pulsions des corps faisaient rage, l’anéantissement émotionnel prend le dessus. Le silence, l’essoufflement des bruits de la ville, l’Homme ne fait qu’un avec la Nature : la mélancolie comme façon de vivre comme l’atteste la scène de plage dans l’épisode 8 de la série Too Old to die Young ou le retrait balnéaire des personnages suicidaires de Hana-Bi ou Sonatine de Takeshi Kitano. 

L’effervescence laisse place à la retranscription d’une solitude qui montre la nuisance des véritables conséquences de la vie, comme si la plage était un havre de paix, un moyen de se couper du monde et de laisser libre court à notre réel visage comme durant cette somptueuse scène d’amour dans Lost Highway entre Alice et Pete. C’est aussi un moyen pour chacun de faire le point, de savoir déchiffrer le vrai du faux, de retrouver un calme salutaire mais dont les tempêtes des tracas journaliers nous rattrapent malgré tout (Take Shelter) ou permet de s’incruster dans une eau faisant office de « canapé du psychiatre » (La Vie d’Adèle). 

Au delà de faire le bilan ou de schématiser une nostalgie, la plage est aussi cet espace sombre, obscur, qui la nuit, n’entrevoit que les lueurs de la lune et qui est adéquat pour se combattre soi-même, comme nous le montre le récent Us de Jordan Peele, ou pour faire face à notre extinction comme nous le montre ces fameuses scènes apocalyptiques de La Planète des Singes. 

La plage est ambivalente, complexe et à l’image de la Nature : un lieu aux allures paisibles où l’Homme peut s’échouer dans une plénitude libératrice mais qui est surtout un endroit à protéger et qui offre à l’Homme un instant de réflexion. Le lieu parfait pour s’assoir, écouter le vide qui nous entoure et se déconnecter de toute réalité. 

Crawl, une série B peut-être plus personnelle qu’il n’y paraît

Il y a quelques années, on aurait dit de Crawl qu’il s’agit d’un produit routinier destiné à hanter le rayon « Horreur » des vidéoclubs. Aujourd’hui, une telle série B est en fin de compte un film d’horreur qui sort des sentiers battus en ce sens qu’il ne s’apparente pas à une énième saga ou 0 un quelconque remake. C’est un vrai produit original, réalisé sans l’appui d’un gros studio spécialisé dans le genre. Et le mieux dans tout ça, c’est que ça fonctionne plutôt bien.

Synopsis : Quand un violent ouragan s’abat sur sa ville natale de Floride, Hayley ignore les ordres d’évacuation pour partir à la recherche de son père porté disparu. Elle le retrouve grièvement blessé dans le sous-sol de la maison familiale et réalise qu’ils sont tous les deux menacés par une inondation progressant à une vitesse inquiétante. Alors que s’enclenche une course contre la montre pour fuir l’ouragan en marche, Haley et son père comprennent que l’inondation est loin d’être la plus terrifiante des menaces qui les attend…

Sept ans. Sept longues années. C’est le temps qui séparait l’officialisation du projet Cobra par Alexandre Aja – autant dire qu’il était déjà en germe depuis un certain temps – et l’annonce que le film ne se fera pas. L’adaptation du dessin animé culte des années 80, lui-même tiré d’un manga de Buichi Terasawa, était, pour Aja, un rêve de longue date et était devenu une attente prometteuse pour les geeks du monde entier. Et même quand, en 2013, il signa Horns, avec le succès en demi-teinte qu’on lui connaît, ses fans lui pardonnèrent vite car bien conscients que le réalisateur français avait la tête dans les étoiles. Mais tous ces espoirs sont enterrés, et un an après cette triste nouvelle, on voit revenir Aja avec une improbable histoire d’alligators dans une cave inondée.

C’est bien un véritable retour aux sources qu’il opère ici, puisque l’image qu’il donne de la Floride est purement dans l’esprit très white trash de celle du Nouveau-Mexique aperçu dans La Colline a des Yeux, et bien sûr les alligators ressemblent à des versions géantes des piranhas du film éponyme.

S’il en revient ainsi à ce qu’il sait faire de mieux, il n’est pas difficile de voir dans cet exercice un véritable exutoire dans lequel ces énormes reptiles aux dents longues seraient une allégorie des exécutifs de chez Lionsgate qui ont sabordé son projet de Cobra tant attendu. On y pense forcément, et cette idée nous aide à les détester un peu plus encore, et surtout à passer outre notre bonne conscience pro-animaliste pour mieux se délecter à chaque occasion que l’on a de les voir souffrir un peu.

On suit Haley, qui se retrouve enfermée dans le sous-sol de son père. Sur le papier, rien d’extraordinaire dans ce pitch. Mais, à l’écran, le travail des équipes numériques a permis à l’ouragan qui ravage la Floride de nous offrir des images pour le moins impressionnantes. Le sentiment d’assister à la fin du monde devient de plus en plus oppressant au fur et à mesure des scènes en extérieur, à tel point que l’on en arrive à considérer pour un temps ce Crawl comme un excellent film d’apocalypse.

Et pourtant, Alexandre Aja n’a placé dans son film aucune victime d’une cause autre que ces chers caïmans. Le climat dévastateur n’est pour lui qu’un moyen de justifier l’invraisemblable situation de départ qu’il veut développer. C’est dans cette frilosité à nous surprendre en exploitant tous les éléments ravageurs qu’il a à sa disposition, que le film déçoit un peu.

En revanche, dans la cave, les choses se passent comme on voulait qu’elles se passent. Pourtant, après moins de trente minutes, Haley et son père sont enfermés, face aux alligators, et on sait qu’il nous reste encore une heure à regarder l’eau monter pour les voir se noyer. Les choses auraient pu en rester là. En fin virtuose de l’épouvante, Aja réussit néanmoins, à partir de là, à faire intervenir toute une flopée d’idées plus ou moins classiques du genre (plusieurs courses-poursuites au cordeau, des renforts qui n’en sont pas vraiment, et même… des araignées !), mais toujours maîtrisées. Le tout pour alimenter une montée crescendo de la tension et surtout des pics de suspense qui nous prennent aux tripes. Mais la véritable performance du metteur en scène est surtout de maintenir ce rythme jusqu’à la toute dernière minute.

En bref, l’eau monte, les alligators sont de plus en plus nombreux (car il y en a aussi dehors, c’était certainement là le plus gros twist du film qu’il ne fallait pas spoiler !) et les perspectives de survie de nos deux personnages se réduisent à chaque instant jusqu’à peau de chagrin. Grâce à un usage assez habile de cette impression d’être face à une impitoyable mise à mort en temps réel, Alexandre Aja exploite cette situation désespérée avec le panache qu’on lui connaît, et réussit à faire en sorte que le public s’accroche viscéralement au spectacle jusqu’au bout.

Le résultat est donc une série B d’une efficacité bien plus convaincante que ne pouvait l’être son synopsis de départ. On est du coup bien content de voir que le réalisateur français peut encore imposer sa patte dans cette industrie du cinéma horrifique américain, sans se plier au diktat d’un Jason Blum et de sa société de production qui galvaudent le genre depuis maintenant quelques années.

Espérons – non pas que le nouveau directeur de Lionsgate se fasse manger tout cru par des alligators – mais bien qu’Aja saura trouver un succès qui lui permettra de rebondir, et peut-être de réaliser ses rêves de pirate galactique.

CRAWL : Bande-annonce

CRAWL : Fiche technique

Date de sortie : 24 juillet 2019

Réalisateur : Alexandre Aja
Acteurs : Kaya Scodelario, Barry Pepper…
Pays : Etats-Unis d’Amérique
Durée : 90 minutes
Scénaristes : Alexandre Aja, Michael Rasmussen, Shawn Rasmussen
Chef opérateur : Maxime Alexandre
Monteur : Elliot Greenberg
Producteurs : Sam Raimi, Craig Flores
Production & distribution : Paramount

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3.5

Razorback, gare au sanglier tueur de Russell Mulcahy en Blu-ray chez Carlotta

Ce mercredi 10 juillet débarque en édition steelbook Blu-ray Razorback, réalisé par le clippeur Russell Mulcahy en 1984. Retour sur l’un des piliers de l’ozploitation au come-back HD soigné.

Synopsis : Au fin fond du désert australien vit une créature indestructible capable de déchiqueter un homme en deux et de détruire une maison en quelques secondes. Plus de 400 kilos de défenses et de muscles avec pour unique objectif de terroriser la petite communauté isolée de Gamulla, une ville tout aussi violente et primitive que la bête qui la menace…

Retour à l’état sauvage

Qui est le plus dangereux ? Le razorback (en français, un sanglier) monstrueux ou les frères rednecks sortis d’un cauchemar de Mad MaxMassacre à la Tronçonneuse et Wolf Creek ? Comme Les Dents de la Mer avant lui, et Un Ennemi du peuple, pièce de théâtre d’Henrik Ibsen qui a inspiré le roman à l’origine du premier, Razorback traite des errances et corruptions humaines alors qu’un mal étrange et primitif bat son plein : un requin mangeur d’hommes ; une bactérie mortelle ; un sanglier tueur. Ces entités mauvaises agissent discrètement et se présentent moins à l’écran qu’elles ne révèlent, de par leurs agissements sur le cosmos humain, la nature humaine sous ses plus sombres aspects comme sous ses meilleurs.

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L’outback australien et ses vices.
Copyright : Umbrella Entertainment / Carlotta Films

C’est le cas pour le personnage de Gregory Harrison, Carl Winters, débarqué de New-York dans l’arrière pays australien à la recherche de sa fiancée disparue. Le citadin va connaître un véritable récit initiatique. Ce dernier l’emmènera non pas dans une galaxie lointaine, même très lointaine mais à un état d’être. Winters connaît une véritable évolution existentielle. Le bonhomme de la ville va devenir un homme de la nature. Ce changement est ici un progrès, puisqu’il va lui permettre de survivre – à l’inverse de sa fiancée journaliste écolo à la bienséance confrontée à la sauvagerie dans toutes ses formes, humaine comme animale. Attention, le film n’est pas anti-écolo, encore moins contre la ville et tout ce qu’elle peut présenter. Il s’agit ici d’exposer, sans le cynisme d’un The Green Inferno, mais avec une certaine ironie brutale propre au cinéma de genre, les limites de la théorie face à l’expérience. Soit précisément de mettre en lumière le contraste entre les leçons de vie des citadins (ici des américains bien lotis dans leurs tours d’ivoire new-yorkaises) et la réalité complexe et surprenante des territoires jamais pratiqués par ces derniers. Winters voit ainsi ses préjugés s’effondrer et va devoir développer au cours du film, une théorie pratique, à la manière d’une Sarah Connor face à la menace futuriste qu’incarne le Terminator. Dans Les Dents de la Mer, le chef Brody (Roy Scheider), l’océanographe Matt Hooper (Richard Dreyfuss) et Quint (Robert Shaw), chasseur de requins, vont devoir dépasser les limites de leurs expériences respectives en terme d’animal sauvage afin de pouvoir justement appréhender la menace et alors mieux l’abattre. Deux d’entre eux seront dépassés. Brody n’abandonnera pas, et devient une forme de justicier  des mers. Comme ce dernier, Winters va devenir une forme de shérif dans un espace plus sauvage qu’il ne croyait et devra alors rééquilibrer les forces en présence. Il s’agit pour ces héros de retrouver l’équilibre naturel de leurs cosmos.

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Carl, nouvellement adapté au territoire sauvage.
Copyright : Umbrella Entertainment / Carlotta Films

« Une série B » sublimée

Il est toutefois regrettable que cet équilibre naturel comprenne une nouvelle relation amoureuse pour le héros. En effet, Winters ne retrouve pas sa fiancée. Il suppose, après la découverte d’un autre cadavre, qu’elle est bien morte. Et il flirte tranquillement avec la jeune femme qui l’a sauvé et permis de sortir de son statut de victime yankee de la grande ville. La même jeune femme qui se fera bêtement mettre à mal par la créature après une action complètement stupide du héros peut être devenu justicier mais bien resté naïf. La jeune fille en détresse sera finalement retrouvée pendue à des chaînes – on ne sait comment un sanglier a pu faire ça. Loin d’être abimée (quelques traces de sang sur le visage), elle se réveillera et échangera un sourire avec son héros de cowboy aux dents Colgate. Le plan se fixe alors sur cet happy end risible.

Le producteur explique dans le making-of du Blu-ray que Razorback a manqué de temps et d’argent, justifiant ainsi le ratage de certaines scènes et quelques effets. Aussi le responsable de la créature dit du film qu’il est une série B. Série B ou non, film de genre ou métrage à oscars, tout film a pour volonté d’être tenu. Razorback vire parfois au Z alors qu’il aurait pu éviter certaines errances dès le scénario (la fin est un pur problème d’écriture). Oui, certaines apparitions du razorback sont ratées. On pense à l’introduction qui aurait pu être parfaite si le caractère fixe et roulant de la créature n’avait pas été aussi visible, et si la musique n’était pas noyée dans une résonnance nanardesque interprétée par un synthétiseur. Le compositeur Iva Davies (Space Jam ; Master and Commander) explique avoir eu le montage final ou ce qui s’en approchait peu avant la sortie en salle. Il explique ainsi avoir eu un temps très court pour la composition de la bande-originale. Et puis, disons-le, la maîtrise des bandes-son électroniques nécessite un jeu d’équilibriste et les Brad Fiedel et John Carpenter ne poussent pas à tous les coins de rue. Heureusement, on ne regrettera que quelques moments dans cette bande-originale, notamment ceux comportant le monstre en pleine action. On notera d’ailleurs l’absence de musique lors la formidable séquence pendant laquelle la créature embarque une moitié du salon – avec la télévision – d’un redneck.

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Razorback ou l’expérience esthétique de l’outback australien et de ses maux par Russell Mulcahy. Copyright : Umbrella Entertainment / Carlotta Films

Razorback aurait sans doute plongé pleinement dans la série Z sans son réalisateur, Russell Mulcahy. Issu du clip, à l’origine de music videos portant les tubes I’m Still Standing (Elton John), A Kind of Magic (Queen), ou encore The Wild Boys (Duran Duran). L’homme derrière Razorback n’est autre que l’un des importants esthètes derrière les trouvailles visuelles et les montages envolés qui caractériseront les années MTV. Ce premier long métrage baigne ainsi dans le savoir-faire technique du vidéaste. Comme l’explique l’un des responsables du film, Mulcahy a exploré tout le potentiel visuel de Razorback livrant alors, grâce à sa collaboration active avec le directeur de la photographie Dean Semler (Danse avec les loups), une sublime série B. On retiendra notamment cette scène onirique pendant laquelle Winters franchit l’une des conséquentes étapes de son voyage initiatique sur laquelle Mulcahy a eu toute liberté créative.

Un cauchemar australien signé Russell Mulcahy.

L’avenir au cinéma de Russell Mulcahy sera cependant moins glorieux. Si on retiendra Highlander et The Shadow, on passera sur les errances de cet artisan malin qui n’a jamais su devenir un cinéaste exigeant concernant ses choix de carrière. Dans le fond, Mulcahy n’a jamais véritablement dépassé son statut de clippeur. On lui fournit la musique, tous travaillent sur l’histoire, puis il se met à la tâche. Sur un film, la différence est de taille. Comme il l’explique dans le making-of, le scénario est déjà écrit quand il arrive sur le projet. On lui confie la conception visuelle du script, qu’il soit mal ou bien écrit. Le pouvoir narratif de Mulcahy est dès lors limité. Hélas, voilà où s’arrête son cinéma, aux frontières de commandes d’esthétiques et donc de son travail plastique.

Razorback HD

L’édition Blu-ray signée Carlotta s’avère être soignée. Celle-ci est portée par un nouveau master restauré et édité par Umbrella en 2018. Si l’équipe de Blu-ray.com fut ravie, à l’exception de quelques anomalies, nous rejoignons ici l’avis un peu plus modéré et surtout plus précis de retro-hd :

« Du point de vue texture et définition, difficile de trouver à redire. Si l’on exclura quelques passages qui semblent un peu lisses et des fluctuations très certainement dues aux conditions et matériel de tournage, le Blu-ray offre une image pourvue d’un très bon niveau de détails ainsi que d’un aspect pellicule très naturel et agréable. (…) On repérera cependant quelques poussières ci et là, ainsi qu’une poignée de plans tremblotant.(…) On reste cependant un peu perplexe devant l’étalonnage extrêmement contrasté du film, bien plus que sur la précédente édition Blu-ray (Australie 2014). »

En effet, certains plans de jour dans l’outback australien sont si contrastés qu’ils semblent brûlés. Certes, l’impression d’assister à une forme d’enfer sur terre est présente, mais ces images manquent clairement de nuance, à l’image du Los Angeles ensoleillé de l’édition Blu-ray de Police Fédérale Los Angeles. Et les scènes de nuit semblent avoir noyé quelques détails dans ces noirs d’image beaucoup trop important. On notera une présence parfois trop importante de grain d’image.

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Un plan un peu trop crâmé.
Copyright : Umbrella Entertainment / Carlotta Films

Hormis ces quelques remarques, le film fait ici un come-back HD surprenant et remarquable. Au niveau sonore, on privilégiera la piste 5.1 à la stéréo, dont les effets semblent embrumés et s’emmêler les uns les autres. Aussi les dialogues semblent un poil détachés du reste de la piste, probablement suite à un remix de leur niveau sonore. Les fans de VF seront ravis de retrouver la piste française d’époque. Toutefois on note la perte de nombreux effets sonores et l’importance démesurée de la bande-son et des dialogues. La scène de reportage en Australie devant le bar-hôtel expose le problème d’harmonisation de la copie ainsi que la perte de sons.

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Copyright : Umbrella Entertainment / Carlotta Films

Du côté des compléments, on retrouve en HD un retour sur le film d’une vingtaine de minutes par des critiques australiens revenant sur l’aspect MTV du film, les figures de l’outback et de la masculinité australienne, son caractère post-Dents de la Mer. On note aussi l’importante présence du making-of du film. Ce dernier devait probablement être sur une précédente édition DVD tant il semble techniquement daté. On doit probablement cela à la présentation HD d’un ancien master video. Ainsi le rendu n’est pas pixellisé mais lisse. Vous pourrez ensuite passer une soirée nostalgique avec le visionnage HD du master non restauré de la VHS 4/3 australienne. Cette dernière comporte la version uncut du film, avec des plans explicites coupés de la version cinéma. Justement, l’expérience Razorback pourra enfin être vécue avec les scènes coupées présentées aussi en format 4/3, les bandes-annonces originale et VHS, ainsi que l’intéressant commentaire audio mené par le réalisateur et l’un des membres du cast.

Razorback fait ainsi son retour video français avec une solide édition Blu-ray, d’autant plus solide qu’elle est vendue dans un steelbook au design de série B explicite.

Bande-Annonce – Razorback, de Russell Mulcahy (1984)

Razorback – Edition Blu-ray Disc Steelbook Exclusive

BD 50 – MASTER HAUTE DÉFINITION – 1080p/23.98p – ENCODAGE AVC – Version Originale DTS-HD MA 5.1 & 2.0 / Version Française DTS-HD MA 2.0 – Sous-Titres Français – Format 2.35 respecté – Couleurs – Durée du Film : 95 mn

SUPPLÉMENTS (EN HD)

– Commentaire audio de Russell Mulcahy et Shayne Armstrong (VOSTFR)

– Une Certaine Nature Animale (24 mn) : une discussion avec les critiques et auteurs Alexandra Heller-Nicholas, Lee Gambin, Sally Christie et Emma Westwood.

– Requins sur pattes (74 mn) – Exclusivité Blu-ray – Making-of du film

– Scènes coupées (3 mn), avec ou sans commentaires audio

– VHS CUT (95 mn) – Exclusivité Blu-ray – La versionuncutde Razorback transférée depuis la VHS 4/3 australienne.

– Bande-Annonce VHS – Exclusivité Blu-ray.

– Bande-Annonce originale.

Prix de vente conseillé : 25.07 €

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4.5

Herbes Flottantes, le renouveau coloré de Yasujiro Ozu

Inédit sur grand écran depuis vingt-cinq ans, Herbes Flottantes sort en version restaurée 4k le 17 juillet 2019.

En passant à la couleur, en acceptant ce progrès technique qu’il a si longtemps repoussé, Yasujirô Ozu s’adonne à un exercice curieux qui consiste à reprendre ses anciens films afin d’en faire une nouvelle version : Bonjour s’inspire de Gosses de TokyoFin d’Automne de Printemps Tardif, et Herbes Flottantes bien sûr d’Histoire d’Herbes Flottantes. L’erreur serait de croire, qu’en agissant ainsi, Ozu tombe dans la facilité ou la paresse, car en fait il ne cherche rien d’autre qu’à maîtriser son art, tendre vers une épure synonyme de sérénité face à la vie ou la mort. Ainsi, Herbes Flottantes est moins une copie qu’une relecture originale, dont les subtiles variations avec l’œuvre première témoignent avant tout du cheminement artistique et personnel de son auteur.

Les deux films sont très proches – on notera qu’il change ici de société de production, ce qui explique la présence de visages nouveaux comme celui de Ayako Wakao – et on retrouve évidemment la trame de Histoire d’Herbes Flottantes, avec cet acteur vagabond qui cherche sa place entre ses maîtresses et ce fils illégitime qui ignore l’identité de son père. Ozu parle une nouvelle fois des effets du temps sur les Hommes, de la déliquescence de la famille et, par la même occasion, de l’identité de tout un pays. Mais si les similitudes sont nombreuses, les différences sont plus subtiles et témoignent d’une belle maîtrise artistique : l’ascétisme formel va de pair avec un approfondissement des rapports humains, l’épure permet une évocation plus fine de la complexité de la vie.

Ainsi, si le film de 1934 était marqué par de vraies ruptures de ton et une représentation frontale des conflits, sa version de 1959 tend à être bien plus poétique et finement allusive. Les mouvements de caméra disparaissent, tout comme l’exacerbation du langage corporel (pleure, geste, posture…), pour laisser place à une gestion de l’image des plus subtiles : la chaleur accable des personnages en perpétuelle errance, tandis que l’éclosion de touches de couleurs (rouges, vertes) vient réveiller une vie trop longtemps endormie ; les gouttes d’eau, placées au premier plan, viennent filtrer la violence des sentiments (superbe scène de dispute entre les deux époux), tout comme les fameux pillow shots, ou plans fixes sur une nature morte, vont permettre de distiller poétiquement les émotions (mises à distance salutaire, observation plus sereine du monde). Herbes Flottantes, à l’instar de sa version muette, nous expose une vie intense émotionnellement (éclat de rire, éclat de rage, coup de blues, coup de sang…) mais dont la représentation graphique sera moins explicite.

Ozu évite le pathos et donne à son drame la douce couleur de la complexité : la complexité des images, en effet, ira de pair avec celle des personnages, des émotions, des rapports humains. En étudiant minutieusement le rapport à l’espace et la composition des plans, en jouant habilement sur les différences de luminosité (extérieur filmé sous un ciel pluvieux, intérieur plongé dans la pénombre…), il nous révèle une humanité pétrie d’ambivalence : l’amour s’accompagne parfois de violence, la jalousie peut engendrer le rapprochement des êtres…En ce sens, le personnage le plus emblématique et le plus passionnant demeure celui incarné par l’excellent Ganjiro Nakamura : c’est un directeur de troupe qui cherche à faire perdurer la tradition théâtrale tout en fustigeant le caractère non progressiste de son art. Mais c’est également un monstre d’égoïsme qui ne désire rien d’autre que le bonheur de celle qu’il aime et de son fils.

En passant à la couleur, Ozu efface ainsi les scories mélodramatiques de ses films précédents, tout en confortant la puissance poétique de ses images : moins fort émotionnellement mais plus subtil qu’avant, son cinéma se fait aussi contrasté que peut l’être la nature humaine.

Herbes Flottantes : bande annonce

Herbes Flottantes : fiche technique

Réalisation : Yasujiro OZU
Distribution : Ganjiro NAKAMURA, Machiko KYO, Ayako WAKAO
Hiroshi KAWAGUCHI, Haruko SUGIMURA
Scénario : Kogo NODA et Yasujiro OZU
Musique : Takanobu SAITO
Directeur de la photographie : Kazuo MIYAGAWA
Décors : Tomoo SHIMOGAWARA
Producteur : Masaichi NAGATA
Format : couleurs
Genre : drame
Durée : 119 min
Date de sortie en version restaurée : 17 juillet 2019

Japon – 1959

Herbes Flottantes, le renouveau coloré de Yasujiro Ozu
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4

Lieux et Cinéma : la salle de classe

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Pendant ce mois de juillet, Le Mag du Ciné vous propose des promenades dans des lieux emblématiques du cinéma. Aujourd’hui, même si nous sommes en vacances, faisons un petit retour dans la salle de classe.

Pour faire simple, il y a deux façons de considérer une salle de classe : comme un lieu d’apprentissage, ou comme un lieu de conflit.

Salle de classe : lieu de transmission

L’apprentissage se fait, bien entendu, dans le rapport entre professeur(s) et élèves. La salle de classe est en priorité le lieu où se déroule le cours, même si le cinéma s’intéresse finalement très peu aux cours ordinaires. Bien entendu, nous avons cette formidable description du quotidien d’une classe dans Entre les murs, de Laurent Cantet, qui a obtenu la Palme d’or à Cannes en 2008. Nous y suivons un professeur, interprété par François Bégaudeau (auteur du livre dont le film est l’adaptation). Il s’agit de faire cours, de transmettre du savoir, mais aussi d’intéresser des élèves, et, d’un certain côté de participer, en partie, à la construction de leur avenir, d’où les interrogations qu’un professeur se doit de se poser, les remises en cause, etc. d’autant plus qu’il s’agit de transmettre bien autre chose que du savoir : c’est la question du « vivre ensemble » qui se pose à chaque heure. C’est avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité que Cantet et Bégaudeau nous proposent cette chronique d’un collège parisien.

Un professeur peut transmettre bien autre chose que du savoir : une manière de vivre, une philosophie de la vie. Nous avons la figure du professeur charismatique qui apporte une influence durable sur ses élèves. L’exemple le plus célèbre est sans conteste celui du professeur Keating, personnage principal du Cercle des poètes disparus, de Peter Weir. Moins connu, nous avons l’instituteur incarné par Roberto Benigni dans le film de Marco Ferreri  Pipicacadodo. Les deux enseignants n’hésitent pas à bouleverser les méthodes pédagogiques : l’école est alors vue comme une institution sclérosée que des professeurs innovants et courageux essaient de révolutionner.

Dans cet objectif de transmission  de valeurs et/ou de savoirs, il est évident que la salle de classe reflète les valeurs de son époque, pour le meilleur ou pour le pire. Même si, théoriquement, la salle de classe devrait être coupée des préoccupations extérieures, il n’en est hélas rien, et ce qui se joue entre professeurs et élèves est bien souvent tributaire d’enjeux extérieurs. C’est le cas, par exemple, dans La tempête qui tue, de Frank Borzage, film de 1940 qui raconte la montée du nazisme en Allemagne. Nous y voyons les membres du NSDAP s’affirmer de plus en plus, jusqu’à exiger qu’avant chaque heure de cours tout le monde, élèves comme professeurs, fasse le salut hitlérien. Tous ceux qui avaient laissé faire jusqu’alors, se rendent compte qu’il est trop tard pour protester…

La salle de classe comme lieu de conflit

La salle de classe peut aussi devenir le théâtre d’un conflit, que ce soit entre professeur et élèves ou entre élèves eux-mêmes.

Ainsi, les élèves peuvent être confrontés à des professeurs cancres, profondément ennuyeux, vieux jeux, voire sadiques qui n’hésitent pas à ridiculiser les adolescents dont ils ont la charge. On peut penser évidemment à la galerie d’enseignants qui peuple le superbe Amarcord de Fellini. Du coup les élèves en profitent pour s’amuser en classe. Dans une veine plus dramatique, nous avons la vision sombre de l’enseignement comme une machine à broyer les élèves, dans Pink Floyd – The Wall, d’Alan Parker. La salle de classe est alors le lieu où l’élève doit s’affirmer non pas grâce au professeur, mais face à lui.

Plus rarement, c’est le professeur qui rejette son élève et s’oppose frontalement à lui, comme le fait Rogue, le plus fascinant et ambigu des professeurs de Poudlard, face à Harry Potter…

Le conflit se fait aussi souvent entre élèves. La salle de classe devient alors un lieu d’humiliation ou de harcèlement qui reproduit les discriminations du monde extérieur. La jeune Carrie White en fait les frais dans le film de Brian de Palma adapté du roman de Stephen King. Laissée dans l’ignorance des transformations du corps féminin lors de l’adolescence, elle va faire une crise de panique à l’apparition de ses premières règles et sera la proie des rires et humiliations de ses camarades de classe.

Au-delà encore de ce simple conflit entre élèves, il y a l’expérience ultime, celle qui consiste à faire de la salle de classe l’enceinte d’une dictature d’ordre totalitaire. Un régime forcément basé sur l’exclusion violente de ceux qui n’y adhèrent pas. C’est la fameuse expérience racontée dans le film allemand La Vague, de Dennis Gansel. La salle de classe s’affirme alors pour ce qu’elle ne cesse d’être : un monde politique où il est sans cesse question de pouvoir. Le pouvoir du professeur, qui lui est conféré par sa place institutionnelle, son savoir disciplinaire et/ou son charisme, ou le pouvoir des élèves, pouvoir d’un futur leader ou celui d’un groupe en formation.

Lieux et cinéma : que raconte le 7ème art sur l’école ?

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Lieu universel de transition, l’école peut nous mener de l’épanouissement au cauchemar. Caractérisée autant comme un lieu d’émancipation que comme un espace de formatage inégalitaire, l’école se retrouve représentée dans la diversité de ses conceptions sur le grand écran. Du social au fantastique, de Poudlard au M.I.T, que raconte le cinéma sur l’école en tant que lieu et institution ?  Dans le cadre de notre cycle Lieux et cinéma, le Mag du ciné s’interroge.

Celui qui ouvre une porte d’école, ferme une prison clamait Victor Hugo. Lieu universel de transition, l’école forme un espace où nous sommes tous passés pour plus ou moins longtemps. Parfois pour y rester le moins possible, parfois pour y consacrer sa vie, et souvent comme une étape obligatoire de notre enfance au monde d’adulte. C’est ici qu’on se confronte pour la première fois à l’autre. A la violence, à l’amour, à l’amitié. Mais alors comment ce lieu commun presque indiscernable des trajectoires humaines se retranscrit une fois à l’écran ? D’abord dans une quasi-paraphrase, l’école est racontée via le prisme du cinéma social. Dans Entre les murs, François Bégaudeau raconte l’école dans l’école. Adapté d’abord de son oeuvre littéraire, il aborde la notion d’inégalités, d’échec scolaire et de difficultés face à l’apprentissage. Dans un second temps, il dresse aussi un portrait du métier du professeur et de son rôle dans l’espace qu’est celui de l’école.  En 2014, Les Héritiers de Marie-Castille Mention Schaar part d’une histoire vraie pour conter l’histoire d’élèves d’une banlieue difficile pour travailler sur la Shoah. L’école est alors contextualisé dans son environnement social et politique. Elle est ici lieu d’apprentissage et d’évolution où les réalisateurs en pointeront les difficultés d’accès et de réussite. Mais cela sans jamais oublier le caractère à priori essentiel du scolaire. En enfonçant une porte ouverte (ou le portail du collège), on peut dire que les films d’école sont avant tout des films sur l’école. Sur ce qu’elle représente de par sa nature nécessaire et formatrice. Cependant, cette représentation dépend avant tout du point de vue qu’on porte sur l’école en tant qu’institution et modèle. Dans Le cercle des poètes disparus, long-métrage emblématique sur la relation professeur-élève, Peter Weir développe une approche plus critique de l’école. Dans le long-métrage, Todd Anderson, un jeune timide se retrouve dans une académie américaine réputée pour son austérité et sa fermeté. Ce n’est sans compter sur le professeur Keating, interprété par le fantastique et regretté Robin Williams qui va venir chambouler la vie de ces étudiants. Au sein même de l’école, il va leur apprendre à lutter contre à travers la formule « Carpe Diem ». Comment vivre au jour le jour dans un lieu qui nous apprend à se préparer sur le long ? Ce que Le Cercle des poètes disparus nous apprend,  c’est que l’école peut être un lieu d’apprentissage et d’épanouissement mais seulement dans sa subversion. L’école n’est plus un lieu d’émancipation mais un lieu dont on s’émancipe.

La superficialité du savoir

Toujours avec Robin Williams, Will Hunting positionne l’école de manière intéressante. Le film de 1997 raconte le parcours de Will, un adolescent surdoué, qui travaille en tant que balayeur au M.I.T. Tout un axe narratif du film est celui de ce garçon qui évite à tout prix d’étudier et de mettre les pieds dans une salle de classe malgré son génie. Pourtant Sean, son psy avec qu’il se noue d’amitié au long du métrage, lui rétorque qu’il n’a pas choisi ce lieu au hasard pour passer son balai. Qu’importe la nature de l’intelligence, elle ne serait pas exploitée sans devoir passer par le système. Mais ce n’est pas une sacralisation de l’université que fait Will Hunting. Ce que raconte le film,c ‘est la nécessité imposé de passer par l’école pour avoir un rôle dans la société. Même si celle-ci amène à une superficialité de la conception de la réalité malgré l’accumulation des savoirs. Le film critique moralement cette idée. Un dialogue entre Sean et Will éclaire cette notion : « Mais toi tu présumes que tu sais tout de moi parce que tu as vu une toile que j’ai peinte, et ça, ça te permet de disséquer ma vie. Tu es orphelin n’est ce pas ? Tu crois que je sais quelque chose des difficultés que tu as rencontré dans la vie, de ce que tu ressens, de ce que tu es, sous prétexte que j’ai lu Oliver Twist ? Est-ce que ça suffit à te résumer ? Personnellement, j’en ai vraiment rien à foutre de tout ça, parce que je vais te dire, je n’ai rien à apprendre de toi que je ne lirais pas dans n’importe quel bouquin. On peut comparer cette vision à celle présentée par Le Cercle des poètes disparus : pour l’étudiant, l’école c’est avant tout ce qu’on décide d’en faire. La comédie n’en est jamais loin. Le nouveau de Rudi Rosenberg racontait avec malice l’arrivée d’un jeune collégien dans une nouvelle école. Les premiers flirts, les premières soirées, les premiers amis, ainsi que les ennemis.. Non sans humour, Neuilly sa mère de Gabriel Julien-Lafferrière mettait en image l’arrivée de Sami Benboudaoud, un gamin de cité qui débarquait à Neuilly-sur-seine. Du point de vue de l’enfant, l’école devient alors ce microcosme du monde terrible des adultes où l’on doit se frayer un chemin en apprenant qui on est.

Nous l’avons vu, l’école est avant tout contée via un cinéma qui se qualifie par son approche du réel. Cependant, si on était amené à citer les écoles les plus connus du 7ème art, nous ferions appel au registre fantastique. Et notamment une saga qui concerne un petit sorcier aux lunettes rondes qui étudie à Poudlard.  Immense château surréaliste, Poudlard représente l’école où nous avons toujours rêvé d’un jour étudier la magie et les forces occultes. Un lieu si populaire qu’il a dépassé la frontière de la fiction et où les gens du monde entier se déplacent pour en visiter les studios en Angleterre. La saga Harry Potter est l’une des rares séries de films à entièrement se dérouler dans un espace scolaire. Escaliers qui se déplacent par magie, statues et gargouilles, cerbère qui se cache à l’étage, troll massif dans les toilettes, Poudlard épouse totalement son statut d’académie fantastique. Mais au delà de l’imaginaire qu’elle développe, elle représente une certaine notion de l’école pour une raison précise : les élèves de Poudlard ne sont pas des élèves comme les autres. Ce sont des sorciers dans un monde non-sorcier, des jeunes magiciens dans un univers parfois hostile et empreint de magie noire. Poudlard est alors un refuge pour une catégorie de la population, inadaptée au reste du monde. D’ailleurs, les romans de J.K Rowling expliquent que pour un simple moldu l’école n’apparaîtrait que comme un vieux bâtiment vide et délabré. On retrouve cette même-idée du côté des super-héros avec l’institut Xavier dans l’univers X-Men. Crée par le mutant télépathe Charles Xavier, il s’agit d’un immense manoir adapté aux jeunes mutants, souvent reclus de la société. En plus d’apprendre à se servir de ses pouvoirs et à développer des connaissances scolaires classiques, l’institut Xavier est surtout un internat et un abri pour les jeunes individus en perte de repères. A l’instar de Poudlard, l’Institut Xavier est un rempart contre le monde extérieur, un lieu pour les êtres différents mais qui ne se suffit pas à lui-même. Dans la trilogie originale, Charles Xavier sera d’ailleurs critiqué pour cloisonner ses étudiants loin du monde réel. Un autre point majeur : plusieurs des étudiants de l’Institut Xavier finiront par devenir membres des X-Men, une force spéciale indépendante constituée de super-héros. Sous couvert de refuge, l’école formate aussi ses propres soldats. Une autre vision de l’école plus politique plus remise en question que dans Harry Potter.

Ecole ou prison ?

Jamais très loin du fantastique, l’horreur. Nouvelle porte ouverte : les écoles sont avant tout constituées d’enfants. Mais si on décale le prisme de vue, alors cette masse de jeunes garçons et jeunes filles peut vite frôler avec le terrifiant. Dans l’Heure de la Sortie, Laurent Lafitte intègre en tant que professeur remplaçant un lycée très prestigieux. Les élèves de sa classe ont un comportement étrange, discutent comme des adultes, et quittent l’école pour effectuer de lunatiques rituels. Les couloirs du lycée, la salle de classe, et la cour de récré vide deviennent soudainement de grands espaces où le mystère et l’inquiétude finissent par primer. Parce qu’il y a aussi dans l’école, la rencontre entre différents individus en pleine évolution. Et avec ces évolutions, l’instauration de nouvelles pratiques qui peuvent vite décontenancer les plus âgés. Car l’école est avant tout un lieu du rupture entre plusieurs générations qui vont se transmettre mutuellement du savoir. Et c’est quand la verticalité du professeur à l’élève se rompt, que l’horreur se permet de s’immiscer. Dans L’Heure de la sortie, ce sont rapidement les élèves pourtant brillants qui prennent l’ascendant et qui vont retourner tout ce système contre eux. Entre les élèves et les enseignants, c’est un perpétuel rapport de force qui se maintient. L’issue de ce rapport de force déterminera souvent la nature du message du film. Une ode à l’épanouissement et à la liberté dans Le Cercle des Poètes Disparus, ou une critique de l’autoritarisme dans La Vague. Et si l’école est aussi capable de se substituer à tous les genres cinématographiques ou d’apparaître comme un lieu de refuge ou de cauchemar, c’est car sa représentation est mouvante. Non seulement au cinéma, mais définitivement dans la vraie vie. Interrogeons les expériences scolaires autour de nous, certains auront vécu Poudlard tandis que d’autres auront du faire face à la réalité d’Entre les murs. A la fois lieu d’émancipation et espace de formatage, nos souvenirs d’école empruntent à nos cauchemars, nos rêves etc.  Et c’est seulement dans la multiplicité de la représentation de ce lieu au cinéma qu’on en retrouve la diversité des expériences.  Pour certains, l’école est cette prison qui devrait fermer selon Victor Hugo. Pour d’autres, elle est ce lieu où tout est devenu possible. Et entre les deux, l’écran de cinéma qui fait office de maître de classe plutôt convaincant.

Golden Glove, de Fatih Akin : Quand la morale suinte

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Dans Golden Glove, Fatih Akin semble tant chercher à ce que son spectateur crie au scandale, qu’à assouvir un plaisir infantile. Reste, pour son spectateur, un dégoût certain et un sentiment de nouvelle tentative ratée de la part du cinéaste.

L’humain est ainsi fait qu’il est toujours amené à rapporter ce qu’il voit, ce et ceux qui l’entourent, les œuvres qu’il découvre, à sa propre morale. Car, au fond, l’Homme a bel et bien compris qu’il avait à priori bien plus à apprendre de la construction de ses propres jugements de valeurs, que de ceux d’une société donnée. C’est ainsi, nous le disions, que nous questionnons et remettons sans cesse en doute la morale que nous nous bâtissons et qui définira ce que nous appellerons « le Bien », ce que nous appellerons « le Mal ». En ayant conscience de cela, il est toujours très ardu de juger, tout en prenant la distance nécessaire, une œuvre qui s’attelle à dépeindre ce que nous cataloguons d’emblée (et de manière subjective ?) comme « le Mal ».

Dans Golden Glove, Fatih Akin dresse le portrait abrasif d’un tueur en série, Fritz Honka, qui a hanté les rues de Hambourg dans les années 1970. Cependant, ce seul pitch peut s’avérer extrêmement trompeur lorsque l’on sait qu’Akin narre avant tout les déambulations absurdes d’un parfait loser… Là interviennent d’ores et déjà les reflux de notre conscience, les remontrances de notre morale. En effet, on peut se demander si le réalisateur ne fait pas d’un archétype (le « loser repoussant »), une caution des horreurs à venir. De plus, n’est-ce pas là redondant de voir qu’un physique particulièrement ingrat, couplé à une misère sociale et personnelle, cache en fait les écailles d’un véritable monstre ? La monstruosité sous couvert d’une vie pitoyable, est-ce réellement acceptable ? On nous répondra que c’est bel et bien la réalité de nombre de meurtriers (dont Fritz Honka), mais dire cela ne reviendrait-il pas à survoler le problème ? A, tic de notre société, placer des individus bien réels dans de simples petites cases archétypales ? Il nous semble que nous sommes en droit d’attendre du septième art un peu plus de profondeur pour ses personnages. Ici, Akin semble tellement effrayé par le manichéisme (ironique pour un cinéaste qui a fait aussi terriblement manichéen qu’un film comme In The Fade, non ?), qu’il rejette de son film toute notion de Bien ou de Mal. Pourtant, nous le disions, c’est ignorer la tendance qu’a l’être humain, ici spectateur, à toujours interroger inconsciemment ces notions justement… S’il avait voulu dénoncer ce manichéisme, n’aurait-il pas plutôt eu tout intérêt à le dépeindre concrètement en y incorporant les nuances de sa propre vision ? Enfin, est-on encore capable de nuances lorsque l’on a mis en scène de cette façon le match de boxe « Nazisme VS victime vengeresse et si pure » (In The Fade toujours)…

L’autre défaut problématique majeur de Golden Glove, c’est son incapacité à jongler avec les genres. Akin dit vouloir faire un film d’horreur, pourtant Akin s’entête à vouloir créer sa grande farce absurde, où le macabre deviendrait comique, sans jamais y parvenir. Là où, peu importe notre avis sur le produit fini, Lars Von Trier suivait avec The House That Jack Built, une ligne de conduite limpide et maîtrisée (l’humour noir au premier plan, le mythe christique au second), Fatih Akin semble toujours ne favoriser que son propre amusement, quitte à ce que cette surenchère de scènes supposément « comiques » (voire hilarantes pour lui à notre avis…) laisse une salle dans un silence complet et gêné, où le rire ne perce jamais. Gêne qui, justement, donne aussi une idée claire de la morale (ou de son absence ?) hasardeuse du film…

Ce qui peut s’avérer problématique aussi dans ce long-métrage, c’est la façon dont son créateur semble considérer son anti-héros. Akin martèle qu’il ne cherche nullement à glorifier le tueur, pourtant, on ne peut nier une forme « d’admiration » et de fascination assez insidieuse. On sait d’ailleurs que, à l’époque des méfaits du tueur, le réalisateur était enfant et résidait lui-même à Hambourg où, de son propre aveu, Honka est vite devenu « le Père Fouettard de [son] enfance ». Et, en effet, on sent très clairement avec la réflexion suivant le visionnage, cette vision de gamin qui prendrait plaisir à se faire peur en convoquant les monstres de son passé. Par là-même, Akin semble donc rejeter toute forme de prise de recul afin de privilégier son plaisir de grand enfant. Il parle de l’enfant qui a eu peur, jamais de l’adulte qui questionnerait le pourquoi de l’abomination de tels actes. Le plus triste étant qu’il ne parvient jamais à nous transmettre cette peur infantile. Comme dit précédemment, il ne semble jamais prendre le temps de la maîtrise des genres, ce qui rend cette partie d’épouvante rêvée bien peu effrayante.

S’il y avait tout de même un point positif pour nous à retenir du nouveau film de Fatih Akin, ce serait cette capacité à montrer que ceux que nous nous plaisons à appeler « monstres », ou à qualifier « d’inhumains » afin de nous rassurer, sont en réalité bel et bien des êtres humains et vivants que nous pouvons tous être amenés à côtoyer, et c’est sûrement là le plus effrayant (à moins que ce ne soit le fait d’être profondément hanté par une séquence de viol à l’aide d’une saucisse ensuite dégustée… Nous vous laisserons en juger par vous-même)…

Synopsis : Hambourg, années 70. Au premier abord, Fritz Honka, n’est qu’un pitoyable looser. Cet homme à la gueule cassée traîne la nuit dans un bar miteux de son quartier, le « Gant d’or » (« Golden Glove »), à la recherche de femmes seules. Les habitués ne soupçonnent pas que Honka, en apparence inoffensif, est un véritable monstre.

Golden Glove : Bande-Annonce

Golden Glove : Fiche Technique

Réalisation : Fatih Akin
Scénario : Fatih Akin
D’après l’oeuvre de : Heinz Strunk
Interprètes : Jonas Dassler, Margarete Tiesel, Hark Bohm, Katja Studt, Tristan Göbel, Marc Hosemann…
Montage : Andrew Bird et Franziska Schmidt-Kärner
Photographie :  Rainer Klausmann
Production : Fatih Akin et Nurhan Sekerci-Porst
Société de production : Bombero International ; Warner Bros. Film Productions Germany et Pathé (coproductions)
Distributeur : Warner Bros (Allemagne), Pathé (France)
Durée : 110 minutes
Genre : Drame horrifique
Date de sortie : 26 juin 2019

Les Aventures de Rabbi Jacob en copie restaurée au cinéma

Le 10 juillet sortira sur grand écran la copie restaurée d’un film mythique de la comédie française : Les Aventures de Rabbi Jacob, de Gérard Oury. Alors, rien que pour le plaisir de voir danser une énième fois Louis de Funès, replongeons-nous dans ce petit régal.

Les Aventures de Rabbi Jacob est incontestablement une des comédies françaises les plus célèbres, de ces films qui parviennent à être « populaires » sans tomber dans le vulgaire.

Cette réussite n’est pas le fruit du hasard : en ce début d’années 70, le scénariste et réalisateur Gérard Oury est au sommet de sa carrière et de sa maîtrise. Il vient de réaliser La Folie des grandeurs, adaptation sauvage et hilarante du drame de Victor Hugo Ruy Blas, où il retrouvait pour la troisième fois Louis de Funès dans un rôle de ministre odieux pris dans une machination visant la couronne d’Espagne.

Pour la quatrième fois, Gérard Oury collaborera ici avec sa fille, Danièle Thompson, future réalisatrice de La Bûche. La précision de l’écriture et la qualité des répliques lui doivent beaucoup.

Enfin, Les Aventures de Rabbi Jacob bénéficie de la photographie d’Henri Decaë, qui avait travaillé avec Jean-Pierre Melville sur Le Silence de la mer ou Bob le flambeur, mais aussi avec Louis Malle (Ascenseur pour l’échafaud), René Clément (Plein soleil) ou Truffaut (Les quatre cents coups), entre autres. A la musique, on retrouve le formidable Vladimir Cosma.

Le cinéaste déploie ici l’étendue de son talent. Le film a un rythme impeccable, sans le moindre temps mort.

Gérard Oury joue sur différentes formes d’humour qui s’enchaînent à toute vitesse. D’abord l’humour de caractère avec l’inénarrable Victor Pivert. Là, il faut dire tout ce que le film doit à Louis de Funès, dont c’est ici l’un des meilleurs rôles. Comme d’habitude, l’acteur fait preuve d’une énergie impressionnante et joue énormément sur les mimiques. Il reprend ici le même type de rôle qui l’aura rendu célèbre, celui du personnage irascible et odieux, mais qui (à la différence d’autres films) va s’assagir, se polir à la rencontre d’une réalité qu’il ignorait jusque là : le monde juif.

Cette découverte sera d’autant plus drôle que Pivert va donc devoir se faire passer pour un rabbin, donc quelqu’un censé maîtriser les codes socio-religieux du judaïsme. Nous sommes ici dans un magnifique exemple d’humour de situation.

Les dialogues aussi ne sont pas en reste, multipliant les jeux de mots et répliques cultes : « mais Salomon, vous êtes juif ? », « C’était Farès ? C’est effarant ! »…

Plus gros succès de l’année 1973, Les Aventures de Rabbi Jacob réussit de façon quasi-miraculeuse ce que beaucoup d’autres films essaient encore de faire de nos jours : une comédie sur un sujet grave (le racisme) qui ne tombe ni dans la caricature ni dans la leçon. Il faut dire que Gérard Oury accordait un soin tout particulier à l’écriture, son film fourmille d’idées et ne se contente pas, comme beaucoup de films paresseux actuels, de déployer une seule situation de départ.

Soyons francs : une copie restaurée, même en 4K, des Aventures de Rabbi Jacob ne révolutionnera pas fondamentalement le film. Mais cette œuvre de Gérard Oury est un rare moment de rire intelligent et salutaire. Écrit, réalisé et sorti dans une période sombre, au milieu des détournements d’avions et de la guerre du Kippour, le film est arrivé en plein pic de tension internationale au Proche-Orient. Comédie du vivre-ensemble qui sait ne pas se faire donneuse pédante de leçons, cette comédie est plus que jamais d’actualité.

Les Aventures de Rabbi Jacob : bande annonce

Les Aventures de Rabbi Jacob : fiche technique

Réalisation : Gérard Oury
Scénario : Gérard Oury, Danièle Thompson, Josy Eisenberg, Roberto de Leonardis
Interprètes : Louis de Funès (Victor Pivert), Marcel Dalio (Rabbi Jacob), Claude Giraud (Mohamed Larbi Slimane), Henri Guybet (Salomon), Renzo Montagnani (Farès).
Photographie : Henri Decaë
Musique : Vladimir Cosma
Montage : Albert Jurgenson
Production : Gérard Beytout, Bertrand Javal, René Pignères, Jacques Planté
Société de production : Société Nouvelle de Cinématographie
Société de distribution : Impéria Films
Genre : comédie
Date de sortie : 18 octobre 1973
Date de reprise : 10 juillet 2019
Durée : 95 minutes

France – 1973

Lieux et cinéma : la chambre au cinéma, miroir d’intimité et d’universalité

Si à sa naissance, il a été capable de filmer la sortie d’usine d’ouvriers, c’est que le cinéma a pour vocation de montrer la vie, son intimité et sa particularité. Pour autant, après le côté brut de ce premier essai, vient la volonté d’universaliser un propos. A l’heure où les blockbusters quittent la chambre à coucher pour la zone de combat permanent où l’humain s’efface pour le héros, revenons sur quelques chambres plus ou moins célèbres au cinéma. Le tout dans le cadre de notre cycle « lieux et cinéma ».

Le cinéma n’est jamais plus beau que quand il s’infiltre dans les coins et recoins les plus secrets de l’humain. Quand il vient chercher une émotion inattendue. Ou encore nous offrir un regard sur l’être duquel il s’approche. Le lieu est aussi parfois un personnage à part entière. La chambre n’échappe pas à toutes ces catégorisations, bien au contraire. Elle est un lieu emblématique car elle peut révéler tout de la folie, de l’esprit et de la réflexion du personnage. On pense notamment à cette chambre d’hôtel qui devient peu à peu vivante, poisseuse, angoissante dans  Barton Fink des frères Coen. Une angoisse latente qui ne quittera jamais les spectateurs de Shining face à la mythique « Room 237 ». Passées ces chambres célèbres, nous allons nous intéresser à deux thématiques pour étudier la place de la chambre au cinéma : chambres d’adolescents et chambre et esprit du personnage

Chambres d’adolescents

L’adolescence, notamment dans le cinéma français, renvoie très souvent aussi bien à la rébellion qu’à l’ennui. C’est ce dernier qui nous intéresse ici. Naissance des pieuvres de Céline Sciamma et 17 filles de Muriel Coulin et Delphine Coulin en sont de dignes représentants. Chez Sciamma, la chambre, en même temps que le désœuvrement de l’été, symbolise également le désir. Mais aussi la transformation du corps adolescent et la réalisation, très cruelle parce qu’insatisfaisante, du désir. On assiste ainsi dans un lit à baldaquins aux regards perdus des deux adolescentes. Plus tard, Florianne quitte sa chambre, par une porte dérobée qui est aussi une baie vitrée comme ouverte sur le monde. Elle donne cependant à l’arrière du jardin, et offre donc une escapade loin du regard adulte. Chez Sciamma comme chez Muriel et Delphine Coulin, la chambre échappe au contrôle parental. C’est particulièrement flagrant dans 17 filles. En effet, l’attente et la solitude dominent, dans ces longs plans fixes de la ville, ou encore chez des jeunes filles prises isolées chez elles, dans leur chambre encore teintée d’enfance. A l’image d’Alice du Beau monde qui brodait l’attente des femmes, on aperçoit dans ces images des envies d’autre chose.

Quitter sa zone de confort

Dans le registre de la fille enceinte à l’adolescence, Juno de Jason Reitman s’inscrit également du côté des chambres marquantes. Juno, allongée sur son lit avec ses murs peints, ses couleurs, tente de « gérer » son avortement à l’aide d’un burger phone. Il y a quelque chose de l’ordre de l’incongru dans cet espace où rien n’est laissé au hasard. Jason Reitman a pris soin de faire que la chambre de chaque ado du film soit autant de reflets de leur personnalité. Il n’est ainsi pas étonnant que la chambre du futur bébé, dans la maison des adoptants, cristallise autant d’angoisses que d’humour tout au long du film. Mais surtout qu’elle finisse par symboliser la confiance entre deux femmes autour d’un même enfant à naître.

La chambre est aussi un lieu transitoire, de deuil ou de fin d’enfance. Elle peut parfois êtres brutale comme dans la Chambre du fils de Nanni Moretti et sa liste d’objets brisés, fêlés qui dominent dans la maison où le fils n’est plus. Dans L’heure de la sortie, sorti en 2019, les adolescents s’unissent dans un collectif vengeur.  Ils envahissent la chambre ou du moins l’espace intime de l’adulte, qui représente pour eux comme une menace . Ils quittent en fait l’espace de la chambre d’ado pour le collectif mais hantent l’intime donc l’esprit du personnage principal. Ils le font lui aussi sortir de sa zone de confort.

Chambre et esprit humain

Si l’esprit était une chambre, il serait peut-être celui des personnages féminins de Portrait  de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Prix du scénario au dernier festival de Cannes, le film épouse l’esprit libre, mais contraint des deux protagonistes. Ainsi, la chambre de Marianne est aussi l’atelier où elle doit peindre, d’abord en secret, le portrait de celle qu’elle va finir par aimer. La distance, les défis de regards et la connivence intellectuelle puis physique naîtront dans ce lieu. Il sera finalement assez peu consacré au sommeil ou au repos. Il s’agit aussi d’une sorte de dénuement puisque aucun objet intime ne vient parasiter la construction physique du personnage. Son psychisme se lit aussi dans cette absence de décor intimiste. A l’image de Claire qui dans La dernière folie de Claire Darling se déleste peu à peu de ses objets accumulés au fil des ans. Ainsi, son esprit se matérialise dans des pièces de plus en plus vides. Et une scène vient rappeler l’importance de la chambre dans la construction également de l’enfant. La fille de Claire tombe sur une horloge qui enfant la fascinait et se trouvait dans sa chambre.

Elle matérialisait l’absence de la mère, la disparition de l’objet va peu à peu matérialiser la disparition de cette même mère. Dans Girl, lui aussi récompensé à Cannes en 2018, la chambre est aussi le synonyme de la disparition d’un être ou plutôt de sa représentation sexuée au profit d’une autre. Lara qui veut devenir une danseuse avec un corps de femme, elle qui est née garçon, est filmée dans sa chambre comme dans une prison. Toujours de biais, comme enfermée, épiée, mais aussi très souvent devant le miroir qui lui renvoie l’image qu’elle ne peut supporter. C’est d’ailleurs symboliquement dans ce lieu qu’elle va mettre définitivement fin, de manière brutale, à son identité de garçon. La chambre serait donc un lieu transitoire, aussi effrayant que rassurant et matérialisé ainsi au cinéma.

Miroir de la société

Dans L’amour flou pourtant, la chambre d’enfant imaginée par Romane Bohringer et Philippe Rebbot devient un lieu de passage. Elle représente le divorce des parents, la séparation des lieux de vie. Mais elle montre surtout à quel point cette chambre qui relie les deux appartements, et dans laquelle sont les enfants, est le point d’orgue d’une histoire qui peine à arriver à son terme. Elle devient le lieu de quiproquos, de disputes, mais aussi celui du lien affectif. Cette chambre est le plateau d’un petit jeu de massacre amoureux autant que de transmission filiale. Ce lieu finit enfin par être l’endroit de l’apaisement. On y déconstruit l’histoire parentale pour en construire une nouvelle.

Un peu à l’image d’En liberté où la mère doit petit à petit redéfinir pour elle-même, mais surtout pour son fils, qui était le père. Dans la chambre où elle lui raconte mille fois l’histoire de son père tour à tour héros ou loser, se joue le besoin qu’a le cinéma de mettre en scène le deuil, avec sa capacité à faire revivre les morts. Même si parfois, ce processus là échoue devant la douleur. Ainsi dans Les Chansons d’amour de Christophe Honoré, la chambre est réduite à un lit au milieu de l’appartement. Il n’y a plus d’intimité, de solitude. Le personnage joué par Louis Garrel est donc réduit à être un passeur, de corps et de sentiments, et à ne pas ressentir la douleur du deuil. Il est hanté symboliquement à l’image du personnage endeuillé de A Ghost Story qui voit s’éterniser le fantôme de son conjoint défunt.

Plus généralement, les maisons sont des lieux mythiques au cinéma, ils sont l’espace clos duquel les personnages s’extirpent pour vivre des aventures que nous vivons par procuration. Mais parfois les huis clos les y enferment et tels les héros d’Une affaire de famille ou de Parasite, nos deux dernières Palmes d’or, ils y vivent des aventures jusqu’au-boutistes où tout se joue dans des endroits confinés mais finalement révélateurs des maux de nos sociétés. Le cinéma joue alors avec ces lieux son rôle de miroir de la société tel que le roman théorisé par Stendhal.

Critique : Yesterday est une déclaration d’amour à la musique

Yesterday est une ode à la musique dans ce qu’elle a de plus fort : son caractère fédérateur et son rôle fondateur de la mémoire collective. A travers la disparition des Beatles dans notre monde, dont seul se souvient un jeune musicien raté, Danny Boyle plonge dans notre rapport à l’art. Celle qui a su façonner une partie de notre histoire et dont l’absence est la pire des douleurs. Plus qu’une déclaration, une chanson d’amour.

« Et si ? » Deux mots si simples qui ouvrent la porte à tous les fantasmes. En France, Jean-Philippe de Laurent Tuel imaginait un monde sans Johnny Hallyday. Dans une autre mesure, Mon Inconnue de Hugo Gélin, racontait un homme qui se réveille dans un univers où sa femme ne l’avait jamais rencontré. Et si on décidait d’aller encore plus loin ? Danny Boyle et Richard Curtis l’ont fait ( aussi une bande-dessinée de David Blot du même nom que le film). Et si nous prenions l’un des plus grands groupes de tous les temps pour en imaginer un monde exempt ? C’est ce que s’amuse à faire Yesterday à travers l’ascension de Jack Malick, un jeune musicien en galère, dernier cerveau qui se remémore les Beatles et donc leur oeuvre. Rares sont les artistes qui n’ont pas imaginé un jour se réveiller dans un monde où ils pourraient prendre la place de leurs idoles. Le registre musical oublié des Beatles devient l’almanach à la Retour vers le futur de notre héros. Les chansons du groupe deviennent des éléments jamais remis en question synonymes de succès quoi qu’il arrive. Pour explorer ce monde sans Beatles, Yesterday décide de partir sur plusieurs axes. Dans le premier, il pose la question d’un monde  sans l’influence des Beatles. Ainsi,  Oasis n’a par exemple jamais existé, symbolisant ces nombreux groupes qui n’auraient jamais vu le jour sans ces sacrés game-changers musicaux que formaient le Fab Four. Cependant, cet axe n’est pas assez exploré et aurait pu aussi montrer une industrie musicale supposée radicalement différente sans l’existence du boys-band le plus célèbre de l’histoire. Qu’est-ce qu’ont changé les Beatles ? Pourquoi leur oeuvre est-elle devenue intemporelle ? On peut dès lors regretter toutes les possibilités jamais exploitées qu’aurait pu offrir cette douce uchronie.

Mais finalement, ce n’est pas ça qui intéresse Yesterday. Ce qui passionne le long-métrage de Danny Boyle n’est pas tant les conséquences macro d’un monde sans Beatles, mais bien les répercussions plus intimes que causent la disparition d’une des plus fabuleuses œuvres musicales. En cela même si la question du plagiat vient apporter la seule véritable source de tension du film, cette dimension ne devient qu’accessoire dans le propos général du film. D’ailleurs, si dans le long-métrage le groupe oublié est les Beatles, aurait-il pu en être autrement ? Oui et non. Rares sont les artistes à avoir su autant fédérer à travers le monde pour que leur héritage devienne indiscernable du monde qu’ils ont touché. Mais Curtis se sert des Beatles pour dépasser le cadre de ce groupe de musique. Finalement, l’identité artistique des Beatles et de leurs chansons n’est jamais vraiment montrée, rendant le récit plus universel (à tort ou à raison). Ici, les Beatles ne sont là que pour symboliser un pan de notre culture collective. Il aurait pu s’agir de Harry Potter (un petit clin d’œil prête au sourire) ou Michael Jackson. Et c’est ici que le long-métrage atteint son point le plus intéressant : sa présentation de l’art comme partie intégrante de notre mémoire collective. Les nouvelles générations n’ont pas connu les Beatles à leur apogée et pourtant leurs environnements musicaux sont profondément affectés par l’héritage du groupe. Ceux qui les ont connus à leur époque ont associé tant de moments de leur vie à la discographie des Fab Four. La véritable souffrance dans le film ne provient pas du fait qu’un individu s’approprie une oeuvre qu’il n’a pas composée, mais bien qu’un monde vive sans une part de sa mémoire. Un monde sans Beatles, c’est d’abord quoi ? Un monde sans que ses membres existent ? Un monde sans que le talent de Ringo ou Harisson n’aie vu le jour ? Une très belle scène surprise du long-métrage nous offre une réponse douce-amère, mais nous n’en dirons pas plus ici. Un des autres axes du film est donc celui, nous l’évoquions plus tôt, du plagiat. Le dernier acte met Jack face à l’ensemble de ses tourments.

/ Attention spoilers /

N’est-il qu’une imposture ? Comment peut-il oser vivre et être reconnu grâce à l’art d’autres ? Pourtant, toute cette angoisse finit par se désamorcer lorsqu’il découvre qu’il n’est pas le seul à ne pas avoir perdu la mémoire. Et que les deux seules autres personnes lui sont gratifiantes de ne pas avoir laissé périr leurs souvenirs, de leur avoir donné une seconde vie. Cela apparaît comme un petit twist, mais qui n’a finalement rien d’anodin et révèle le véritable sens du film. Les chansons que Jack a volées proviennent d’artistes qui n’existent pas en tant que tels dans cette réalité. Ce qu’il fait n’est donc profondément problématique que d’un point de vue personnel. Un peu plus tard, Jack révèle au public qu’il n’est pas le compositeur de ses chansons, c’est ici que le film pourrait s’arrêter. Le film est basé sur l’imposture du héros, celle-ci prend fin. La vérité est (r)établie. Mais à quoi bon ? A quoi bon un monde qui aurait perdu cette belle mémoire que nous évoquions ? Jack décide donc de donner gratuitement l’ensemble de son oeuvre (ou plutôt de celle des Beatles). Personne ne peut définitivement privatiser l’art et par conséquent nos souvenirs.  A travers l’acte de son protagoniste, Yesterday étend son propos sur la culture. Jack n’est qu’un passeur, un intermédiaire entre deux mondes dont il tente de rétablir le lien. Ce n’est pas la vérité qui sauve son héros, mais bien le fait d’assumer son statut de passeur. Car la culture, quand elle devient si majeure, finir par appartenir à tous. Elle dépasse ses auteurs, ses producteurs, ses interprètes. Dans le film de Danny Boyle, l’art apparaît comme un bien collectif d’intérêt général. Un remède définitif contre la maussaderie. Mais sur le reste, Yesterday n’invente rien. Ni dans sa critique de l’industrie musicale comme lutte entre la compromission artistique et les intérêts commerciaux. Ni dans cette ascension d’un artiste vers le succès. Ni dans sa romance clichée tiraillée entre la réussite de l’un et l’amertume de l’autre, la pochette d’Abbey Road n’aurait jamais vu le jour. La seule chose amusante qu’on puisse en tirer est sûrement de se rendre compte que, oui les Beatles n’auraient sûrement pas pu exister à nouveau aujourd’hui. Hey Jude serait devenu Hey Dude, le White album aurait causé la colère des internautes pour son titre.

Et si c’était mieux avant ? Sûrement pas. Yesterday est une ode à l’art,  pas seulement dans sa forme brute et spontanée mais aussi et surtout dans son caractère évolutif. Les tubes deviennent des hymnes. Les anciens albums finissent par constituer la bande originale de nos vies, la playlist de nos souvenirs. Et l’oeuvre des Beatles ? Un héritage essentiel à notre santé mentale. Si tout cela était amené à disparaître, nous aimerions volontiers qu’un jeune artiste raté puisse nous ramener cette infusion de joie. 

Bande-annonce – Yesterday :

Fiche technique  – Yesterday

Interprètes : Himesh Patel, Lily James, Kate McKinnon, Ed Sheeran
Réalisation : Danny Boyle
Scénario : Richard Curtis, d’après une histoire de Jack Barth et Richard Curtis
Direction artistique :  James Wakefield
Décors : Patrick Rolfe
Costumes : Liza Bracey
Photographie : Christopher Ross
Montage : Jon Harris
Musique : Daniel Pemberton
Production : Bernard Bellew, Tim Beva, Danny Boyle, Richard Curtis, Eric Fellner et Matthew James Wilkinson
Production déléguée : Nick Angel et Lee Brazier
Sociétés de production : Etalon Films et Working Title Films
Sociétés de distribution : Universal Pictures
Pays d’origine : Royaume-Uni
Genre : film musical, comédie romantique, fantastique
Durée : 116 minutes
Dates de sortie : 3 juillet 2019

« Chez Adolf » – 1. 1933 : nazification de l’Allemagne

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Delcourt initie une collection en quatre tomes intitulée Chez Adolf. Le premier volet prend pour cadre l’Allemagne de 1933, alors au seuil du nazisme, et raconte les bouleversements induits par l’arrivée du Führer au pouvoir.

« Je me souviens bien de ce jour : le 30 janvier 1933… » C’est par ces mots, et avec une case présentant une bourgade a priori sans histoires, que s’ouvre Chez Adolf. Hitler vient d’arriver au pouvoir et un tenancier de bar en profite pour rebaptiser son établissement en son honneur. Ce n’est que le début d’une longue série d’événements qui redéfiniront, touche par touche, le quotidien de millions d’Allemands, dont une poignée nous intéresse particulièrement : les divers habitants d’un même immeuble, principaux protagonistes d’une bande dessinée aussi remarquable dans le geste qu’effrayante dans le propos.

Si ces résidents forment un bloc aux dynamiques propres et mouvantes, c’est surtout à travers le Professeur Karl Stieg que le lecteur va appréhender l’Allemagne nouvelle qui émerge : professeurs congédiés puis expédiés vers les camps, élèves portant l’uniforme nazi, Juifs boycottés ou menacés, dévots du Führer s’affirmant peu à peu, ronde quotidienne des S.A., embrigadement précoce au sein des Jeunesses hitlériennes… Outre l’accession au pouvoir du chef du parti national-socialiste, d’autres événements historiques investissent les planches admirables de Ramón Marcos : l’incendie du Reichstag, les autodafés encouragés par Joseph Goebbels ou les appels au boycott des commerces juifs.

Rodolphe scénarise en clerc les doutes qui assaillent les Allemands modérés : le Professeur Karl Stieg a beau se désintéresser des questions politiques et regretter les actes de violence perpétrés par les adorateurs d’Adolf Hitler, il finit par se compromettre et rejoindre les rangs nazis – pour se fondre dans la masse. Même le curé du village, pourtant ardent défenseur des Juifs, semble se faire une raison : la vague brune emportera tout sur son passage, tant et si bien que rien ne sert de lui résister, si ce n’est éventuellement de l’intérieur. Et puis, il y a les promesses, les gratifications, tout ce qu’on vous fait miroiter en échange de votre fidélité : promotion et/ou pérennité professionnelle, nouvel ordre moral et culturel ou, plus généralement, une Allemagne enfin libérée de ses complexes, du Traité de Versailles et du marasme économique.

Au milieu de cette bande dessinée, une scène, tellement édifiante : le tenancier de Chez Adolf (le bar rebaptisé) invite d’un geste avenant une connaissance à pénétrer dans son établissement. L’espace d’un instant, ce nazi enthousiaste semble avoir oublié la judaïté de ce voisin convié à le rejoindre, mais aussi le fait que la porte de son café est flanquée d’un écriteau en interdisant l’entrée aux Juifs ! Toute l’absurdité de la société nazie est là, et on devine déjà que plus l’idéologie et les slogans vont porter, moins la mémoire d’une cohésion passée pourra faire lien. Cela, Rodolphe le restitue avec une habileté remarquable, dans des cases soignées et réalistes.

Chez Adolf – 1. 1933, Rodolphe & Ramón Marcos
Delcourt, juin 2019, 56 pages

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Quand sort la recluse, de Fred Vargas et Josée Dayan

Neuvième roman narrant les enquêtes du commissaire Jean-Baptiste Adamsberg, Quand sort la recluse, de Fred Vargas, a fait l’objet d’une adaptation pour la télévision réalisée par Josée Dayan et écrite par Emmanuel Carrère. Retour sur les deux œuvres.

Le roman

Paru en 2017, Quand sort la recluse est le neuvième roman qui met en scène les enquêtes du commissaire parisien Jean-Baptiste Adamsberg. Directement enchaîné au précédent (dans le premier chapitre, Adamsberg est encore en Islande, où il s’était retiré à la fin de Temps Glaciaires), il nous montre comment le commissaire va s’intéresser à une histoire qui, a priori, ne concerne pas la police.

C’est une information repérée sur l’ordinateur de Voisenet. Deux personnes âgées tuées du côté de Nîmes suite à une morsure de l’araignée recluse. Rien qui puisse déclencher une enquête policière, mais, sans pouvoir l’expliquer clairement, Adamsberg est interpellé par cet événement.

C’est le début d’une enquête non officielle qui va diviser fortement la brigade. Car rien ne semble remettre en cause la thèse officielle de la morsure d’araignée. Rien, sinon les « proto-pensés » du commissaire, que personne ne peut expliquer, et dont beaucoup se méfient. Et Adamsberg va se retrouver face à une rébellion de Danglard qui va s’opposer fortement à son supérieur, allant jusqu’à l’insulter.

Quand sort la recluse est un des romans les plus noirs et violents de Fred Vargas. L’enquête va révéler des faits très sombres et Adamsberg va devoir se plonger dans un passé traumatisant. Une fois de plus, le Moyen Âge aura son importance dans l’enquête, le passé va permettre de comprendre le présent et Adamsberg fera même appel à l’archéologue Mathias, l’un des « Évangélistes » que Vargas mettait en scène dans une série parallèle de romans (Debout les morts, Sans feu ni lieu…). Mais pour pouvoir avancer, Adamsberg devra aussi se plonger dans son propre passé.

C’est avec malice et intelligence que Vargas joue avec les mots. Un jeu qui peut aussi bien servir l’humour (running gag avec « imbuvable » ou la murène) que l’action elle-même (voir la double signification du titre, par exemple). Elle sait aussi remarquablement bien construire son roman et y développe une écriture ciselée d’une grande précision. Quand sort la recluse se révèle vite être un modèle de roman policier, parfaitement structuré et très bien écrit, passionnant, dramatique et cultivé.

Le téléfilm

Quand sort la recluse a fait l’objet d’une adaptation pour la télévision, diffusée sur France 2 en 2019. Réalisé par Josée Dayan (la réalisatrice des adaptations du Comte de Monte-Cristo ou des Misérables avec Gérard Depardieu, ou de la série Capitaine Marleau), le téléfilm bénéficie d’un scénario signé par l’écrivain Emmanuel Carrère (auteur des romans L’Adversaire, La Classe de neige ou Limonov, fils de l’académicienne Hélène Carrère-d’Encausse) et d’une musique composée par Benjamin Biolay. Quand sort la recluse est la cinquième adaptation des enquêtes d’Adamsberg que réalise Dayan.

La première difficulté réside dans le choix des interprètes. Vargas ne donne pas de description physique précise de ses personnages. On sait qu’Adamsberg a un physique quelconque et vague, que Veyrenc a des mèches rousses suite à des coups de couteaux reçus dans sa jeunesse, que Retancourt est très forte, mais rien de plus. La romancière caractérise ses personnages par leur psychologie en priorité. Ce qui ne doit pas faciliter le travail des acteurs. Si certains choix s’avèrent judicieux (Jean-Hugues Anglade est excellent, comme d’habitude, de même que Jacques Spiesser en Danglard ou Sylvie Testud en Froissy), par contre Corinne Masiero, une des actrices fétiches de la réalisatrice, paraît très éloignée de la Retancourt du roman. Plus exubérante, beaucoup plus bavarde, elle perd le charme mystérieux, l’aspect de chêne indéracinable, la force tranquille du lieutenant.

Si l’adaptation de Quand sort la recluse peut paraître fidèle dans le sens où elle reproduit la chaîne des événements du roman, elle perd cependant la force et la crédibilité du livre. La faute en incombe essentiellement à une question de rythme. Le téléfilm est enfermé dans les contraintes horaires du genre (deux épisodes de 90 minutes). Le roman, dense, sait prendre son temps : le rythme est lent. Ce choix est nécessaire : il permet de rendre compte des peurs, des idées, des erreurs, des doutes d’Adamsberg. C’est cette lenteur qui donne sa cohérence à l’enquête : Vargas nous décrit les « bulles de pensées » qui remontent lentement à la surface dans le cerveau du commissaire. C’est cet aspect contemplatif qui rend logique chaque étape de l’enquête.

En préférant la rapidité, en remplaçant la lente maturation des idées par des dialogues, le téléfilm enlève cette logique. En privilégiant le rythme, Josée Dayan abandonne la cohérence et la logique de l’enquête, et passe à côté de ce qui fait la spécificité du personnage d’Adamsberg, de cette façon de « penser » si caractéristique.

Ainsi, la fidélité dans l’enchaînement des événements ne suffit pas forcément à faire une bonne adaptation. Dans ce téléfilm, on passe à côté de ce qui est essentiel, les personnages sont trop bavards, les indices sont comme montrés du doigt pour devenir plus évidents, pour guider les spectateurs là où, dans une enquête policière, un des plaisirs est justement de se perdre dans un écheveau de suppositions. Et l’un des romans les plus sombres et complexes de Vargas devient une œuvre de consommation courante dénuée d’identité.

Quand sort la recluse : bande annonce