Spring Breakers, un film de Harmony Korine : Critique

Spring Breakers, un trip halluciné plus malin qu’il n’y parait

Synopsis : Candy, Faith, Brit et Cotty sont amies depuis la maternelle. Les quatre jeunes filles, lassées de leur vie monotone à l’université, voudraient aller en Floride pour leur Spring Break. N’ayant pas d’argent, trois d’entre elles décident de braquer un fast-food et d’utiliser cet argent pour partir en vacances. La fête sera cependant de courte durée car elles se font arrêter lors d’une soirée où se consomme de la cocaïne mais, « heureusement » pour elles, « Alien », un rappeur très célèbre (et aussi trafiquant de drogue), paye leur caution et les prend sous son aile. La descente aux enfers commence et rien ne sera plus jamais comme avant…

À quoi le spectateur peut-il s’attendre de la part d’un film qui leur propose clairement de se rincer l’œil, en mettant en avant quatre actrices issues du Club Mickey, quasiment nues, avec seulement un bikini comme habit pour ne pas frôler les limites du tabou ? Que pouvait donc attendre du public Harmony Korine en lui livrant un tel film ? Que les gens s’y précipitent ? Quoiqu’il en soit, le réalisateur a su jouer avec les fantasmes de certains pour offrir à l’assistance un trip halluciné bien plus malin que sur le papier.

De base, en allant voir un tel film, il ne fallait pas s’attendre à des monts et merveilles du côté des répliques. Ces dernières auraient pu être tout simplement clichées et lourdes, comme dans tout teen movie qui se respecte. Au final, elles se montrent bien plus simples, voire même très recherchées, tels les discours à connotation philosophique du personnage d’Alien. Mais dans tous les cas, peu importe, étant donné que Spring Breakers peut être pris comme un long-métrage muet. Le film de Korine se montre, en effet, peu bavard, préférant raconter son histoire par le biais des images et de la bande son. Pour raconter le destin de quatre jeunes filles parties s’éclater pour finalement se retrouver à la dérive ? Non, plutôt pour montrer à quel point l’image du rêve américain a pris une tournure tout à fait différente. Le paradis serait donc de sauter les fesses à l’air sur la plage, avec des inconnus, buvant, couchant avec des inconnus et se droguant sans cesse ? De pouvoir y aller malgré ce qu’il en coûte (les héroïnes vont tout de même jusqu’à braquer un fast-food) ? D’aller jusqu’à menacer et tuer des gens à l’arme à feu parce que ne pas rentrer à la maison, de peur de retrouver le train train quotidien, c’est le pied ? Une nouvelle vision violente et sans limite de la mentalité américaine qu’offre le cinéaste aux spectateurs.

Le long-métrage se présente comme une sorte de clip (les premières minutes du film annoncent la couleur), qui se permet un montage faisant côtoyer plusieurs séquences en parallèle, sous les airs d’une BO envoûtante et de voix-off. Le tout affichant des jeux de lumière agréables à regarder : le film passe de l’obscurité de la nuit à la clarté du jour en un clin d’oeil, en passant par des couleurs flashy qui peuvent faire rappeler l’univers visuel de Tron : l’Héritage. Une sorte de rêve ahurissant retranscrit sous nos yeux, qui n’oublie pas pour autant la violence de son propos qu’il est censé critiquer, en mettant en valeur les séquences pour public averti par des gros plans et des ralentis. Le film va même jusqu’à utiliser le bruitage d’une détonation d’arme à feu, concernant la plupart des transitions, pour rappeler que ce spectacle s’apparente bien plus à un cauchemar. Un exemple pour résumer tout cela ? La scène où Alien reprend au piano « Everytime » de Britney Spears, tandis que le spectateur assiste à tout un déballage d’attaques à mains armées orchestrées par les protagonistes, le tout filmé au ralenti pour donner un charme visuel indiscutable, mais aussi pour mettre en valeur cette violence qui entoure notre quotidien, sans aucune censure. La mise en scène de l’ensemble est travaillée, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Un véritable trip hallucinogène, mêmes si certains n’y verront qu’un film aux séquences répétitives, à la fin bâclée (le générique intervient de manière brutale), et à quelques longueurs qu’ils jugeront incompréhensibles.

Autre point majeur : les actrices s’en sortent convenablement. Avec des comédiennes venant du milieu tant enfantin de Disney (notamment en ce qui concerne Vanessa Hudgens et Selena Gomez), le pire était à craindre pour un tel projet. Surtout si ces dernières doivent se rouler des pelles, se déhancher, casser leur image de petites filles adorables. Un pari que Miley Cyrus n’aurait pas pu réussir à une certaine époque, par exemple. Mais en fin de compte, il ne faut jamais se fier aux a priori ! Après avoir vu Vanessa Hudgens, Selena Gomez (la plus sage de la bande), Rachel Korine et Ashley Benson s’éclater de la sorte, il y a de quoi être surpris par leur prestation. Le quatuor se lâche comme rarement, même si Gomez semble un peu à l’écart (est-ce le rôle qui veut cela ?). Mais même si elles nous bluffent, c’est plutôt James Franco qui impressionne le plus. Il faut le voir, l’ancien Harry Osborn de la trilogie Spider-Man signée par Sam Raimi, s’investir corps et âme dans le rôle d’Alien, arborer un tel accoutrement (coiffure, maquillage…) qui lui permet de se confondre aisément dans son rôle. Avec cette prestation, le comédien prouve qu’il est l’un des meilleurs interprètes de sa génération. Et il est donc conseillé de voir ce film pour s’en rendre compte.

Il aura fait parler de lui via son affiche et son propos. Spring Breakers se présente pourtant comme un véritable film, et non un pur produit d’érotisme comme le laissait présager la promo. Violence, sexe, drogue et adolescence racontés dans un déballage très propre d’images et de musiques envoûtantes. Comme si le « no limit » des personnages faisait plus rêver que cauchemarder. Un trip auquel il faut tout de même s’accrocher pour pleinement l’apprécier !

Spring Breakers : Bande-annonce

Fiche technique – Spring Breakers

États-Unis – 2012
Réalisation : Harmony Korine
Scénario : Harmony Korine
Interprétation : James Franco (« Alien »), Vanessa Hudgens (Candy), Selena Gomez (Faith), Ashley Benson (Brit), Rachel Korine (Cotty), Heather Morris (Bess), Justin Wheelon (Matt), Emma Holzer (Heather)…
Date de sortie : 6 mars 2013
Durée : 1h32
Genre : Drame
Image : Benoît Debie
Décors : Almitra Corey
Costumes : Heidi Bivens
Montage : Douglas Crise
Musique : Cliff Martinez et Skrillex
Budget : 2 M$
Producteurs : David Zander, Chris Hanley, Charles-Marie Anthonioz et Jordan Gertner
Productions : Muse Productions, O’ Salvation, Radar Pictures, Division Films et Iconoclast
Distributeur : Mars Distribution

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Sebastien Decocq
Sebastien Decocqhttps://www.lemagducine.fr/
Se droguant avec Jurassic Park, Les Dents de la Mer, Independence Day, E.T. et Indiana Jones à l'âge de 6 ans (même moins pour certains), autant dire que le cinéma était une passion d'emblée. Qui continue à s'élargir au fil des années, à tel point que j'espère un jour en faire mon métier (scénariste, réalisateur, critique... tout est bon !). A mon actif, quelques montages vidéos et un semblant de court-métrage en réserve, je préfère toutefois encore plus m'enfouir dans une salle de cinéma et me laisser transporter par ce que propose le grand écran. Que ce soit un plaisir coupable comme les comédies musicales ou les gros blockbusters d'un certain Michael Bay (je sens la foudre s'abattre sur moi !). Ou bien de véritables chefs-d'oeuvre. Quoiqu'il en soit, du moment que c'est signé par Nolan, Cameron, Spielberg et Burton, je fonce littéralement payer mon ticket.

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