Golden Glove, de Fatih Akin : Quand la morale suinte

Dans Golden Glove, Fatih Akin semble tant chercher à ce que son spectateur crie au scandale, qu’à assouvir un plaisir infantile. Reste, pour son spectateur, un dégoût certain et un sentiment de nouvelle tentative ratée de la part du cinéaste.

L’humain est ainsi fait qu’il est toujours amené à rapporter ce qu’il voit, ce et ceux qui l’entourent, les œuvres qu’il découvre, à sa propre morale. Car, au fond, l’Homme a bel et bien compris qu’il avait à priori bien plus à apprendre de la construction de ses propres jugements de valeurs, que de ceux d’une société donnée. C’est ainsi, nous le disions, que nous questionnons et remettons sans cesse en doute la morale que nous nous bâtissons et qui définira ce que nous appellerons « le Bien », ce que nous appellerons « le Mal ». En ayant conscience de cela, il est toujours très ardu de juger, tout en prenant la distance nécessaire, une œuvre qui s’attelle à dépeindre ce que nous cataloguons d’emblée (et de manière subjective ?) comme « le Mal ».

Dans Golden Glove, Fatih Akin dresse le portrait abrasif d’un tueur en série, Fritz Honka, qui a hanté les rues de Hambourg dans les années 1970. Cependant, ce seul pitch peut s’avérer extrêmement trompeur lorsque l’on sait qu’Akin narre avant tout les déambulations absurdes d’un parfait loser… Là interviennent d’ores et déjà les reflux de notre conscience, les remontrances de notre morale. En effet, on peut se demander si le réalisateur ne fait pas d’un archétype (le « loser repoussant »), une caution des horreurs à venir. De plus, n’est-ce pas là redondant de voir qu’un physique particulièrement ingrat, couplé à une misère sociale et personnelle, cache en fait les écailles d’un véritable monstre ? La monstruosité sous couvert d’une vie pitoyable, est-ce réellement acceptable ? On nous répondra que c’est bel et bien la réalité de nombre de meurtriers (dont Fritz Honka), mais dire cela ne reviendrait-il pas à survoler le problème ? A, tic de notre société, placer des individus bien réels dans de simples petites cases archétypales ? Il nous semble que nous sommes en droit d’attendre du septième art un peu plus de profondeur pour ses personnages. Ici, Akin semble tellement effrayé par le manichéisme (ironique pour un cinéaste qui a fait aussi terriblement manichéen qu’un film comme In The Fade, non ?), qu’il rejette de son film toute notion de Bien ou de Mal. Pourtant, nous le disions, c’est ignorer la tendance qu’a l’être humain, ici spectateur, à toujours interroger inconsciemment ces notions justement… S’il avait voulu dénoncer ce manichéisme, n’aurait-il pas plutôt eu tout intérêt à le dépeindre concrètement en y incorporant les nuances de sa propre vision ? Enfin, est-on encore capable de nuances lorsque l’on a mis en scène de cette façon le match de boxe « Nazisme VS victime vengeresse et si pure » (In The Fade toujours)…

L’autre défaut problématique majeur de Golden Glove, c’est son incapacité à jongler avec les genres. Akin dit vouloir faire un film d’horreur, pourtant Akin s’entête à vouloir créer sa grande farce absurde, où le macabre deviendrait comique, sans jamais y parvenir. Là où, peu importe notre avis sur le produit fini, Lars Von Trier suivait avec The House That Jack Built, une ligne de conduite limpide et maîtrisée (l’humour noir au premier plan, le mythe christique au second), Fatih Akin semble toujours ne favoriser que son propre amusement, quitte à ce que cette surenchère de scènes supposément « comiques » (voire hilarantes pour lui à notre avis…) laisse une salle dans un silence complet et gêné, où le rire ne perce jamais. Gêne qui, justement, donne aussi une idée claire de la morale (ou de son absence ?) hasardeuse du film…

Ce qui peut s’avérer problématique aussi dans ce long-métrage, c’est la façon dont son créateur semble considérer son anti-héros. Akin martèle qu’il ne cherche nullement à glorifier le tueur, pourtant, on ne peut nier une forme « d’admiration » et de fascination assez insidieuse. On sait d’ailleurs que, à l’époque des méfaits du tueur, le réalisateur était enfant et résidait lui-même à Hambourg où, de son propre aveu, Honka est vite devenu « le Père Fouettard de [son] enfance ». Et, en effet, on sent très clairement avec la réflexion suivant le visionnage, cette vision de gamin qui prendrait plaisir à se faire peur en convoquant les monstres de son passé. Par là-même, Akin semble donc rejeter toute forme de prise de recul afin de privilégier son plaisir de grand enfant. Il parle de l’enfant qui a eu peur, jamais de l’adulte qui questionnerait le pourquoi de l’abomination de tels actes. Le plus triste étant qu’il ne parvient jamais à nous transmettre cette peur infantile. Comme dit précédemment, il ne semble jamais prendre le temps de la maîtrise des genres, ce qui rend cette partie d’épouvante rêvée bien peu effrayante.

S’il y avait tout de même un point positif pour nous à retenir du nouveau film de Fatih Akin, ce serait cette capacité à montrer que ceux que nous nous plaisons à appeler « monstres », ou à qualifier « d’inhumains » afin de nous rassurer, sont en réalité bel et bien des êtres humains et vivants que nous pouvons tous être amenés à côtoyer, et c’est sûrement là le plus effrayant (à moins que ce ne soit le fait d’être profondément hanté par une séquence de viol à l’aide d’une saucisse ensuite dégustée… Nous vous laisserons en juger par vous-même)…

Synopsis : Hambourg, années 70. Au premier abord, Fritz Honka, n’est qu’un pitoyable looser. Cet homme à la gueule cassée traîne la nuit dans un bar miteux de son quartier, le « Gant d’or » (« Golden Glove »), à la recherche de femmes seules. Les habitués ne soupçonnent pas que Honka, en apparence inoffensif, est un véritable monstre.

Golden Glove : Bande-Annonce

Golden Glove : Fiche Technique

Réalisation : Fatih Akin
Scénario : Fatih Akin
D’après l’oeuvre de : Heinz Strunk
Interprètes : Jonas Dassler, Margarete Tiesel, Hark Bohm, Katja Studt, Tristan Göbel, Marc Hosemann…
Montage : Andrew Bird et Franziska Schmidt-Kärner
Photographie :  Rainer Klausmann
Production : Fatih Akin et Nurhan Sekerci-Porst
Société de production : Bombero International ; Warner Bros. Film Productions Germany et Pathé (coproductions)
Distributeur : Warner Bros (Allemagne), Pathé (France)
Durée : 110 minutes
Genre : Drame horrifique
Date de sortie : 26 juin 2019

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