Véronique Dupont est journaliste à l’AFP. Elle a vécu quinze années aux États-Unis et y a élevé ses deux filles, entre Los Angeles et New York. Elle en tire aujourd’hui un ouvrage consacré à l’éducation de nos chères têtes blondes.
Tous les parents ont des avis tranchés, bien arrêtés, sur les meilleures méthodes d’éducation. Chacun fait valoir ses expériences personnelles, a tendance à reproduire ce qui a constitué sa propre éducation, voire à catégoriser un peu hâtivement ce qui sort de son champ d’acceptation. « Trop permissif », « trop autoritaire », « pas assez démocratique » constituent autant de jugements entendus à longueur de journée.
Dans son ouvrage, Véronique Dupont oppose, en toile de fond, l’éducation américaine et française. Cette dernière serait trop rigide et ne tiendrait pas assez compte de l’immaturité des enfants. Elle se personnifierait par des parents peu patients, trop sensibles à l’ordre et la propreté, excessivement regardants quant aux règles de bonne conduite et de bienséance. A contrario, les parents américains seraient plus détendus, davantage enclins à la compréhension, respectueux des besoins de leurs enfants – bouger, crier, s’amuser, commettre des erreurs…
Dans les écoles américaines les plus progressistes (car les situations sont plurielles et parfois contradictoires), les relations entre élèves et professeurs se veulent plus égalitaires qu’en France, l’explication étant par exemple préférée à la punition. Le character building, l’expression orale et écrite, la valorisation des enfants et de leurs compétences feraient alors figure de maîtres mots. Véronique Dupont nous explique par ailleurs que l’échec est perçu aux États-Unis comme une étape normale vers l’apprentissage et l’amélioration de soi. Une note considérée en France comme catastrophique se voit à Los Angeles accompagnée d’un smiley encourageant. Les jeux de rôle, les exercices ludiques et créatifs, l’application des principes de justice réparatrice d’Howard Zehr complètent un tableau voulu enchanteur.
À chaque fin de chapitre, Véronique Dupont consigne quelques pistes de réflexion et outils à mettre en pratique. Son ouvrage s’empare aussi de plusieurs débats d’une actualité brûlante : sur la fessée, sur les écrans, sur les enseignements alternatifs, sur la transmission de compétences plus que de savoirs, sur l’interdisciplinarité, sur les systèmes de notation, sur les parents hélicoptères… Cela étant, on ne fait que survoler ces débats et le lecteur averti en apprendra finalement assez peu sur ces questions, même si le tour d’horizon demeure pertinent.
Si l’ouvrage a le mérite d’ouvrir la discussion et de combattre certaines idées reçues, on ne peut s’empêcher d’y voir une forme de béatitude à l’endroit du système américain. Et parmi les nombreux sujets qu’on aurait aimé voir intégrés dans Super Kids ! figurent notamment les cas de harcèlement sexuel judiciarisant des élèves… de maternelle ou de primaire ! Par centaines, à travers tout le pays, les enfants suspendus pour « contacts inappropriés » ou « comportement odieux » disent eux aussi beaucoup du système éducatif américain et de ses limites – ici par pudibonderie. Comme le rappelle cet article du Figaro, certains rapports alarmistes resteront à jamais dans les dossiers scolaires de ces enfants…
Super Kids !, Véronique Dupont Les Arènes, mai 2019, 240 pages
Voici le premier d’une longue série de rendez-vous consacrés aux essais d’actualité. Il s’agira pour Le Mag du Ciné de vous exposer les idées-forces de plusieurs essais ayant fait couler l’encre. Lancement avec Julia Cagé, François Ruffin, Marie Bergström et Katrine Marçal.
Le Prix de la démocratie, Julia Cagé, Fayard, août 2018.
Dans la démocratie française, une personne équivaut-elle vraiment à une voix ? Sur le papier, cela ne fait pas un pli. Dans les faits, comme nous l’explique patiemment Julia Cagé, l’assertion est plus discutable. En analysant le financement des campagnes électorales et les dons octroyés aux partis politiques, l’auteure fait la démonstration d’une démocratie peu à peu phagocytée par les intérêts privés.
Première pierre d’achoppement : les réductions fiscales hexagonales permettent aux plus riches de faire payer leurs choix politiques par tous les contribuables, tandis que les plus pauvres sont condamnés à verser plein pot. Si vous appartenez à la catégorie des Français aux revenus les plus élevés et que vous faites un don de 7500 euros à une formation politique, le coût réel vous étant imputé ne sera que de 2500 euros, les 5000 euros restant étant à la charge de la communauté à la faveur d’une réduction fiscale de 66%. Par contre, si vous faites partie de la moitié des Français les plus modestes, un don de 200 euros vous reviendra à… 200 euros, puisque vous n’êtes pas imposable au titre de l’impôt sur le revenu, donc exclu de cette niche fiscale.
Second bémol : à ces considérations se mêlent une surreprésentation des riches dans le financement de la vie politique, une certaine opacité quant aux donateurs et la possibilité additionnelle de faire valoir ses positions idéologiques en achetant des titres de presse ou en finançant des groupes de réflexion. Cela n’est toutefois pas l’apanage de la France : aux États-Unis, par l’avènement des « Super PAC », l’argent a coulé à larges flots dans les campagnes électorales, à tel point que tous les présidentiables refusent désormais de recourir aux réglementés financements publics – depuis Barack Obama ; en Allemagne, les contributions des secteurs automobile et financier contribuent à une inflation des dépenses électorales.
La proposition de Julia Cagé pour démocratiser la démocratie ? Permettre à tout citoyen de flécher chaque année, en direction du parti politique de son choix, la somme de sept euros, à travers sa feuille d’imposition.
Ce pays que tu ne connais pas, François Ruffin, Les Arènes, février 2019.
François Ruffin tire de la crise des gilets jaunes et de ses rencontres avec les manifestants sur les ronds-points de France une idée fermement ancrée dans son ouvrage : Emmanuel Macron, dépeint comme un président des riches fait par eux, ignorerait tout du quotidien de millions de Français avec lesquels il n’aura échangé, tout au plus, que quelques mots en marge d’un déplacement ou d’une inauguration. Ancien banquier de la banque Rothschild, proche d’Alain Minc, Jacques Attali, Jean-Pierre Jouyet et Henry Hermand, le président de la République gouvernerait la France selon les attentes d’un cercle d’amis privilégiés et se montrerait sourd aux doléances des couches les plus fragiles de la population.
Une attaque récurrente, que le député de la France insoumise exprime en ces termes à l’attention d’Emmanuel Macron : « Étoile montante de la bourgeoisie française, champion en devenir, vous êtes promu à l’international. En 2012, vous suivez, dans la même promotion qu’Édouard Philippe et que Cédric Villani, le programme Young Leaders de la French-American Foundation, réservé aux jeunes « à fort potentiel de leadership et appelés à jouer un rôle important dans leur pays et dans les relations franco-américaines ». Deux années de séminaire pour assurer, s’il en était encore besoin, chez nos dirigeants, chez vous, un conformisme de la pensée : atlantiste, mondialiste, libre-échangiste. De quoi, plus concrètement, grossir votre carnet d’adresses. »
Mais aussi, évoquant un épisode fameux de la présidence : « Vous avez surgi avec caméras et micros, vous avez tâté les muscles du Noir costaud (avec d’évidents relents coloniaux), pris un selfie doigt d’honneur, délivré la petite leçon de morale, roi thaumaturge, au verbe magique, qui ferait basculer les destins en trois mots, et vous êtes reparti. Qu’aurez-vous appris, vous ? Que savez-vous de plus, en sortant, sur la vie, sur la vie des pauvres, sur les forces obscures ou lumineuses qui les meuvent ? Rien. »
Les Nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couples et rencontres à l’heure du numérique, Marie Bergström, La Découverte, mars 2019.
Dans une enquête inédite sur les nouvelles pratiques amoureuses en vigueur depuis l’avènement du numérique, Marie Bergström fait état d’une sexualité désormais détachée du couple, de rencontres privatisées, non soumises aux critiques et aux regards des autres, mais aussi de tout un écosystème dicté par les applications et les sites de rencontre où la marchandisation des rapports humains devient la norme. Masse inédite d’inscriptions, mise en scène de soi, nouvelles modalités des choix, bouleversement de la typologie des rencontres, remise en cause de l’endogamie sociale, élargissement du répertoire érotique des femmes : ce sont les fondamentaux de l’éveil mutuel, puis du couple qui sont questionnés par « les nouvelles lois de l’amour ». Si les chances de rencontrer un partenaire sur Internet dépendent de trois variables déjà observées dans la vie réelle – l’âge, le genre et le milieu social –, l’auteure précise que la discrétion inhérente aux rencontres virtuelles confère aux futurs amants une liberté inconnue jusque-là, étrangère aux risques supportés par les rencontres « naturelles », qui font l’objet de curiosité, d’incompréhensions, de réserves, voire de jalousie ou de conflits. C’est l’idée-force de cet ouvrage : la rencontre n’est plus ce qu’elle était, pour le meilleur comme pour le pire.
Le Dîner d’Adam Smith, de Katrine Marçal, Les Arènes, avril 2019.
Grand théoricien des échanges, le penseur classique Adam Smith a pris le parti, peut-être inconscient, d’enlever la femme de l’équation économique. C’est en tout cas ce que postule la journaliste suédoise Katrine Marçal, qui se sert de la mère de l’économiste écossais pour mettre en exergue son propos. Préparer le repas, faire la vaisselle, s’occuper du ménage, veiller sur les enfants et les malades n’a aucune valeur statistique chez les adeptes de l’homo œconomicus. Ainsi, comme le rappelle l’auteure, si un homme épouse la nounou de ses enfants, le PIB diminue ; mais s’il place sa mère à l’hospice, les chiffres de la croissance repartent à la hausse. Les données disponibles se veulent d’ailleurs éloquentes : 70 % des pauvres au niveau mondial sont des femmes ; 100 millions de femmes auraient disparu dans le monde à cause d’un manque de soins et de nourriture au profit des hommes ; le classement Fortune 500 ne compte que quinze ambassadrices parmi une agglomération de PDG en costard-cravate. Et Katrine Marçal de mentionner l’essai féministe La Femme mystifiée, de Betty Friedan, qui témoigne du malaise des femmes – méprisées, négligées – dans les classes moyennes américaines des années 1950-1960. Mais au fait, questionne l’ouvrage, comment avoir foi en une science sociale se moquant de ce que fait la moitié de l’humanité la moitié de son temps ?
Quand on dit Italie, on pense évidemment à la pizza ou à la finale de la coupe du monde 2006, mais parmi ce que l’Italie a fait de mieux, il y a le giallo. Cet alliage de polar et d’érotisme qui aura fait la gloire de Dario Argento ou Mario Bava regorge de pépites un peu trop méconnues. L’occasion donc pour ce neuvième Bloody Sunday de mettre sous les projecteurs un film de l’oublié Massimo Dallamano, Mais…qu’avez vous fait à Solange ?
Genre typiquement transalpin, le giallo a fait les heures de gloires de toute l’industrie du cinéma bis italien des années 60 à la fin des années 80. Lancé par Mario Bava au travers d’œuvres comme La Fille qui en savait trop ou 6 femmes pour l’assassin, il obtient ses lettres de noblesses grâce au maestro Dario Argento qui va faire passer plusieurs giallos à la postérité comme c’est le cas notamment du cultissime Profondo Rosso. Nombreux sont cependant les artisans de la série B italienne à s’être fait la main sur des giallos en surfant la plupart du temps sur certaines œuvres totémiques. En témoigne l’avalanche de film au nom animalier faisant suite à la trilogie originelle de Dario Argento parmi lesquels on peut citer La Queue du Scorpion de Sergio Martino ou encore La Tarentule au ventre noir de Paolo Cavara. Si beaucoup resteront dans la confidence de quelques aficionados du genre toujours à la recherche de la pellicule rare, certains auront su tirer leur épingle du jeu en offrant des films ambitieux, alliant les codes du giallo à d’autres pour essayer de se dégager de la masse. On peut citer la trilogie du vice signée Sergio Martino mettant en vedette Edwige Fenech et explorant la sexualité de son héroïne ou encore Qui l’a vue mourir ? de Aldo Lado où l’enquête devient au fur et à mesure une quête introspective. Parmi ces noms ne jouissant pas de l’aura d’un Argento, d’un Fulci ou d’un Bava se situe Massimo Dallamano, l’auteur de l’étrange Mais…qu’avez vous fait à Solange ?
La première chose qui frappe quand on regarde Mais…qu’avez vous fait à Solange ? c’est la façon dont il adopte précisément le cahier des charges du giallo. Genre codifié à l’extrême, le giallo désigne un polar où l’érotisme et le fétichisme occupent une place primordiale. Son nom renvoie à la couleur des livres policiers en Italie, à savoir le jaune. La plupart des giallos consistent donc en des whodunit où un tueur souvent ganté de cuir et agissant à l’arme blanche s’en prend à des jeunes femmes. Une grande majorité fait preuve d’un héritage hitchockien en ce qui concerne les personnages, notamment au travers du fameux témoin accusé à tort cherchant à s’innocenter en trouvant la clé du mystère. De la même façon, la mise en scène des giallos réutilise souvent des motifs similaires avec une importance de certaines parties du corps humain. Les deux plus importantes sont les yeux et les mains. Les premiers agissent comme vecteur du voyeurisme prégnant à la plupart des giallos ou jouant un rôle important dans la résolution finale où un détail observé par le témoin devient plus clair au fur et à mesure de l’avancée du film (comme c’est le cas dans Profondo Rosso). Les deuxièmes sont la plupart du temps les seuls membres que l’on distingue du tueur, et sont le plus souvent fétichisés à l’aide de gants de cuir ou de meurtres à coups de couteaux ou de strangulation. Là aussi, l’arme blanche fait partie intégrante de la grammaire du giallo, notamment dans son approche sexuelle, la lame ayant une forte connotation phallique. En terme de procédés stylistiques, la vue à la première personne est un passage quasiment obligé pour chaque giallo, nous permettant de nous mettre à la place du tueur. On peut également citer des structures en flashbacks, les fameux zooms inhérents au cinéma bis des années 70, ainsi qu’un soin particulier apporté à l’esthétique.
De cette façon, Mais…qu’avez vous fait à Solange ? va réutiliser tous ces codes, quitte à en pousser certains à un paroxysme encore jamais vu. Le film démarre de façon assez classique et utilise le schéma du témoin qui observe des bribes d’images, ayant du mal à distinguer si il s’agit d’un meurtre ou de quelque chose d’autre. Le personnage d’Elizabeth alors qu’elle passe du bon temps avec son professeur Enrico Rosseni incarné par Fabio Testi croit voir une femme pourchassée, puis un couteau. Deux images qui vont la hanter alors que son amant lui assure qu’elle a rêvé. Lorsque ce dernier entend à la radio la découverte d’un cadavre sur les bords de la Tamise, il n’a plus d’autres choix que de croire son élève. Une série de meurtres va alors toucher les élèves de cette école catholique et Enrico va essayer de trouver le fin mot de l’histoire, d’autant plus qu’il est dans le collimateur de la police dû à sa présence sur les lieux du crime au cours de son adultère. Alors que les images reviennent à Elizabeth au cours de cauchemars, cette dernière arrive à se souvenir d’un détail concernant l’identité du tueur, à savoir le fait qu’il porte une robe de prêtre noire. Détail qui coûtera la vie à la jeune fille dans une séquence de meurtre impressionnante en vue subjective où elle se fait noyer dans sa baignoire. Le procédé utilisé par le tueur pour les autres assassinats reprend d’ailleurs l’aspect phallique de l’arme blanche, en le poussant à l’extrême. En effet chaque victime est retrouvée avec un couteau enfoncé dans le vagin. Des meurtres sordides agissant comme un châtiment envers les mœurs des jeunes filles renforcé par la tenue symbolique du tueur offrant une absolution des péchés définitive.
C’est donc au travers de ces approches frontales des codes du giallo que Mais…qu’avez vous fait à Solange ? marque les esprits, sachant constamment garder l’attention du spectateur à l’aide de nouveaux éléments dans l’enquête relançant la machine. Le film offre une certaine originalité en se plaçant également dans un environnement londonien lui conférant un charme certain. Mais là où le film frappe fort, c’est dans une thématique particulière qu’il aborde en toute fin et qui s’avère être le nœud de l’histoire. Une approche culottée pour l’époque, qui sans spoiler, donne lieu à un dénouement des plus frappants et agit comme un miroir avec les meurtres ponctuant le film. Comme tout giallo qui se respecte, Mais…qu’avez vous fait à Solange ? doit également sa réussite à une belle partition signé par le grand Ennio Morricone, grand pourvoyeur de BO du cinéma bis italien. Avec ce film Massimo Dallamano rivalise avec les grands noms du genre, et même s’il ne dispose pas des envolées lyriques d’un Profondo Rosso ou de l’esthétisme raffiné d’un Six Femmes pour l’Assassin, il se permet de remuer le spectateur à de nombreuses reprises. Il aura même su marquer un certain Nicolas Winding Refn qui a eu un temps comme projet de produire un remake du film.
Mais…qu’avez vous fait à Solange ? – Bande Annonce
Mais…qu’avez vous fait à Solange ? – Fiche Technique
Réalisation : Massimo Dallamano
Scénario : Bruno Di Germino et Massimo Dallamano
Interprétation : Fabio Testi, Cristina Galbo, Karin Baal, Joachim Fuchsberger
Musique : Ennio Morricone
Monteur : Antonio Siciliano
Production : Leo Pescarolo, Fulvio Lucisano, Horsdt Wendlandt
Genre : Giallo
Durée : 107 minutes
Date de sortie : 9 mars 1972
En 1962, Dino Risi fait appel à Vittorio Gassman, alors au sommet de son art, pour incarner le Fanfaron, un homme à femmes et à voitures. Le réalisateur lui choisit comme compagnon d’échappée acteur au début de sa carrière : Jean-Louis Trintignant. A l’arrivée, un bijou de la comédie italienne qui reconsidère la Dolce vita sous l’angle de la satire sociale.
Road-movie à l’italienne
A bord de sa Lancia B24, Bruno Cortona (Vittorio Gassman) cherche désespérément un bureau de tabac ouvert. Mais en ce 15 août, Rome est désertée. Il rencontre par hasard Roberto (Jean-Louis Trintignant), un étudiant qu’il convainc de l’accompagner dans une virée en voiture. Bruno le fonceur et Roberto le timide partent à fond de train à travers le Latium.
La Lancia décapotable, véritable personnage en soi, déboule dans ce paysage comme un chien fou : ça pétarade, ça vrombit, ça klaxonne à tout va, à l’image d’un Bruno survolté qui a décidé de ne respecter ni l’ancien monde (celui des traditions) ni le nouveau (celui du boum économique). Ainsi des prêtres victimes d’une crevaison qu’il envoie balader d’un « No habemus cricus » irrévérencieux ou de la femme d’un riche client d’affaire dont il fait la conquête d’un soir.
Un duo réussi
De fait, l’idée magnifique de Dino Risi est d’avoir associé deux personnalités aussi différentes que celles de Bruno et Roberto. Un duo improbable qui constitue le ressort comique principal du film. L’aplomb de Bruno autant que sa désinvolture emportent tout sur son passage. Une véritable tornade à laquelle Trintignant répond par une composition non moins réussie toute en hésitation et maladresse.
Pour autant, on aurait tort de réduire ce duo antagonique à une simple opposition de l’impulsion face à la réflexion. Derrière ses airs de butor écervelé, Bruno est en réalité beaucoup plus fin qu’il n’y parait. Bien plus qu’un Don Juan irrespectueux il ressemble davantage à une sorte de bouffon de la modernité, certes pris au piège de ses propres turpitudes mais aucunement naïf quant à l’hypocrisie de ses concitoyens.
La question du point de vue
C’est précisément sur la question du point de vue que le film nous prend à revers. En effet, Dino Risi opte pour une voix off qui tout au long du film nous fait entendre les pensées de Roberto. Dès lors on s’identifie à lui et ceci d’autant plus que le jeune étudiant semble sous l’emprise de son compagnon d’aventures. La voiture, qui oppose le champ de l’avenir (la direction qu’elle prend) au contre-champ du passé (qu’elle laisse derrière elle) symbolise bien cette idée. C’est Bruno et lui seul qui impose sa conduite et leur trajectoire. De sorte qu’il n’y a jamais d’échappatoire pour Roberto à cette fuite en avant dans laquelle le spectateur se retrouve lui-même piégé. Jusqu’au dépassement final qui nous laisse dans une grande confusion d’esprit.
Bande annonce : Le fanfaron
Fiche technique :
Titre : Le Fanfaron
Titre original : Il sorpasso (Le dépassement)
Réalisation : Dino Risi
Scénario : Ettore Scola, Dino Risi et Ruggero Maccari
Production : Mario Cecchi
Société de Distribution : LCJ Editions et Production
Musique : Riz Ortolani
Photographie : Alfio Contini M
Montage : Maurizio Lucidi
Pays d’origine : Italie
Format : Noir et blanc
Durée : 105 minutes
Dates de sortie : Italie : 5 décembre 1962 France : 27 juin 1963
Tournage de Spiderman: far from home, premier jour.
« Salut Tante May. Le voyage s’est bien passé. Je me nourris bien, je dors bien et j’ai d’ailleurs bien vu ton mot caché dans mes chaussettes à côté des cookies, c’est cool. Sauf qu’il a fait très chaud et… Sinon je me suis dit, c’est sûr que ce sera dur de refaire des films comme avant. On devra toujours penser à ceux qu’on a perdu et des fois je me dis qu’on ferait mieux d’arrêter tout ça. Je ne sais pas… Et puis, pour se battre contre qui, franchement ? J’ai envie d’aller jouer au basket dans la rue, sans penser que je peux tricher en sautant sur le panneau, même si ce serait cool. J’ai envie de… prendre les ascenseurs. C’est vrai que parfois ça y sent fort comme un fromage français ? Enfin, bon, je n’ai plus de place sur la feuille. En plus, tu sais que j’écris super mal avec ce costume, le lycra c’est trop moulant, alors… A bientôt, je t’aime ! Pete»
Synopsis: L’araignée sympa du quartier décide de rejoindre ses meilleurs amis Ned, MJ, et le reste de la bande pour des vacances en Europe. Cependant, le projet de Peter de laisser son costume de super-héros derrière lui pendant quelques semaines est rapidement compromis quand il accepte à contrecœur d’aider Nick Fury à découvrir le mystère de plusieurs attaques de créatures qui ravagent le continent !
La tristesse, c’est nul
Depuis le dernier film choral des Avengers, Endgame, la poussière n’est pas tout à fait retombée. On le constate dans la vie de tous les jours, ou un simple « I’m Iron Man » peut autant vous mettre en danger que de demander un pain au chocolat à Toulouse et on le ressent aussi sur les réseaux sociaux, où personne, même les plus grands punks de la planète n’ont osé lancer un sujet sur la mort de… Enfin, vous savez, on fait attention, quoi. On n’est pas comme les Avengers, on n’a qu’une vie, et eux ont si peu de morts. Enfin, une emblématique, une poignée très touchante. Beaucoup ont pleuré. Parce que c’étaient des personnages emblématiques, construits avec une logique feuilletonesque si peu inédite dans l’histoire de l’audiovisuel hollyowoodien, mais si intrusive que Tony Stark est devenu pour nous tous une sorte de tonton sympa à qui on a tous été forcé de faire une place. Ok, il est cool… Sinon, d’autres ont pleuré en songeant qu’ils avaient vu toute la saga en Imax et qu’il était temps pour eux de faire leurs comptes, mais cela est une autre histoire.
Marvel tient à ses jouets. C’est pour cela que le studio en casse si peu. Et quand cela arrive, on doit le savoir. Les hommages se sont déjà multipliés, dans une scène de fin chorale du dernier Avengers. Toute la troupe était là. Même les personnages de second, de troisième et d’arrière-plan, le regard sombre, tous très peinés. Il ne manquait plus qu’un morceau de Whitney Houston.
Bon… C’est exactement comme cela que débute Spider-man : far from Home … Quelques spectateurs ont peut-être pensé à sortir, mais les portes étaient fermées et… Même sans Imax, les places coûtent cher, on reste et on serre les dents, tant pis. Il était de toute façon impossible pour ces nouvelles aventures de l’homme-araignée de ne pas marquer un nouvel éblouissant hommage aux disparus. Le faire en trollant les codes du drama, par ce qui va devenir devant nos yeux ébahis une vidéo lycéenne mal fichue digne de la V1 d’un diaporama de mariage, c’est autre chose. On peut déjà y percevoir le changement de ton propre aux premières aventures de Spider-manHomecoming. Un film qui avec l’inventivité de Jon Watts faisait déjà en son sein la part belle à l’iconographie des ados et des réseaux sociaux. Live facebook, face watch et plein d’autres : depuis le reboot de la franchise, le blockbuster accueille les images brutes nées du rapport compulsif des générations z à leur smartphone. C’est le premier troll qui entre dans le film pour s’y faire la place du roi : #lefilmlycéen donc, qui martyrise un rapport au deuil avec autant de médiocrité que de premier degré. Il serait d’ailleurs surprenant de percevoir les réactions des spectateurs lors de cette séquence d’introduction. Rires gênés, jaunes, interrogations…
« Mais ne nous serions nous pas trompés de salle ?
_ C’était bien la deux, tu es sûr ? »
Iron man et Spider-man : deux droites parallèles
Et bienvenue à Venise ! Quelle fantastique classe de découverte new-yorkaise, qui vous permet de découvrir les images de carte postale du vieux continent. La ville sur la lagune est la porte d’entrée d’un european tour qui est l’argument principal du film, en plus de symboliser au détour de deux scènes malignes la profonde névrose de notre personnage principal. Au bord de la crise d’angoisse, Tom Holland en acteur principal est bon dans l’exercice. Ce n’est pas rien de le dire, car au centre d »une romance adolescente bas de plafond, il vaut mieux assurer une cohérence certaine dans ce cheminement personnel décousu mais pertinent. Décousu, car les aller-retours entre la futilité du teen movie et l’impériosité des scènes où Peter Parker endosse un deuil totémique, il y a de quoi être déconcerté, mais c’est aussi tout le sel du film. Avec cette capacité à passer aussi rapidement du coq à l’âne, Spider-man : far from Home a ainsi en son sein de quoi faire passer l’humour Marvel pour du Shakespeare. Ce dernier nous manque, mais il ne serait pas de trop pour analyser la pertinence de cette introspection de l’homme-araignée, le premier à ouvrir le bal après le plus grand film de la saga. Par les liens très forts qui les unissent dans cette version de l’histoire, Iron Man et Spider-man partagent ainsi des cheminements intellectuels en guise de droites parallèles. Adolescents, immatures, hilarants et angoissés, ils passent par les mêmes épreuves. Le passage générationnel est mimétique, un peu troublant, mais humain. Tout ce qui a pu un moment manquer aux blockbusters en général et aux films de super héros en particulier. Tout ce qui a fait de la saga Marvel une saga sur le refus de perdre des êtres chers et le refus de l’assumer. Iron Man est passé par les crises d’angoisse et par l’envie de tout arrêter. Et c’est sur cette voie toute tracée que la phase 4 va se lancer : Spider-man est-il réellement prêt à prendre le relais ? Et, par extension, son acteur, son univers, son public ? La méta-narration est ainsi si vertigineuse sur ce point précis qu’elle a sûrement permis aux fans les plus assidus et encyclopédiques d’en fait deviner tous les rebondissements de ce Spider-man à l’avance, par déduction. Une question devient persistante: le troll #ironman, en icône idéalisée sur les murs de toutes les grandes villes, joue t-il ici son meilleur rôle ? C’est en effet autour de l’homme de fer et de sa figure d’anti-héros cynique que le premier âge de la franchise a été bâti. Envisager de bâtir la suite sur les épaules d’un personnage un peu balaud et balourd, sans aucun recul a t-il autant de potentiel ? L’avenir le dira, le cynisme passant peut-être plus désormais du côté des placements produits faussement innocents et vraiment très lourds. Ah, ces gentils Néerlandais, qui parlent super bien l’anglais et pensent à filer un maillot de leur équipe nationale à notre héros en vadrouille… On voit bien que c’est un Nike, non ? Ok, on reprend.
American way of life
Un blockbuster hollywoodien sortant de ses murs proposera toujours son lot de scènes potentiellement cocasses, qu’on prendra toujours un malin plaisir à décortiquer. Il est épineux pour un avenger de revenir en Europe de toute façon, après les événements de Sokovie. Avengers : l’ère d’Ultron revenait sur des terres de guerre froide avec une désarmante insouciance, Spider-man far from Home tisse la liste d’une Europe particulière. Venise donc, Prague, Paris (évoquée à plusieurs reprises, mais finalement sortie du parcours) et Londres. Soit un panel du vieux continent entre villes mondiales et traditions, culture et histoire. Ma phrase vous paraît creuse ? C’est normal. C’est tout ce que l’on souhaite de cette Europe-là, dans ce film-là, parce que cette représentation d’une liste boulimique de destinations plus fascinantes les unes que les autres pour un touriste américain permet d’embarquer un autre troll dans ses bagages. Le mec avec un bob, un gilet, un short assez laid, un sac à dos et un guide du routard. Oui, ce mec est un #touristebeauf. Et il est américain, attention les enfants. Il est aussi ignare, peu discret, appelle le Tower bridge le London bridge et parle espagnol en Italie : Martin Starr incarne à la perfection ce troll fantastique qui mène le groupe scolaire de Peter Parker dans la vieille Europe. Cet aspect du scénario très efficace permet de pardonner et vraiment faire passer tous les défauts évoqués plus haut : on parcourt l’Europe par ses grandes destinations, les lieux les plus internationalisés qui manquent d’authenticité parce que cet homme-là a organisé le voyage, ou, on l’apprendra plus tard, semble tout organiser. C’est malin et un peu terrifiant à la fois, car on peut y trouver autant une réflexion sur les rapports de l’Américain moyen à l’altérité et la diversité culturelle qu’un moyen détourné de pousser le spectateur mondial à accepter qu’un gros film d’action étranger vienne chez vous pour tout y casser. Même en numérique, il y a de quoi ici métaphoriquement symboliser la place de la culture nord-américaine dans le Monde, qui s’est toujours métissée de nombreuses influences, autant pour concevoir de grandes œuvres que pour conquérir de nouveaux marchés. MJ, la copine parano/altermondialiste/anti-Trump qu’interprète Sendaya, porte des tee-shirts rigolos : « vote for women » et une Jeanne d’arc par exemple. Ce serait triste de dire qu’il s’agit d’un placement produit pour une cause aussi noble, alors je ne vais même pas l’écrire. Mais la démarche interpelle, quand elle ne va pas plus loin que quelques clins d’œils appuyés en arrière-plan. Le féminisme n’est pas un easter egg.
Un antagoniste audacieux et fabuleux
Venise fracassée, Venise humiliée, mais Venise… Pardon. Trêve de tourisme, il est temps de rappeler que deuil à part, même en vacances, un héros doit avoir un antagoniste, ce serait autrement l’occasion de ne servir à rien. Mysterio produit des apparitions plutôt fracassantes : un village mexicain dans une courte scène d’ouverture, un sauvetage express de Venise très spectaculaire. N’en jetez plus, pour un ado traumatisé en pleine romance, vous venez de gagner une figure paternelle charismatique, avec un excellent acteur pour l’endosser de surcroît en la présence de Jake Gyllenhaall. Mais quelle qualité de barbe, bon sang… Revenons à nos moutons. En pleine crise du mâle alpha, de l’ado alpha, et, on l’a vu plus haut de l’Américain alpha, il est fort de constater que ce Mysterio-là a au départ tout pour détonner. Sûr de lui, affable, posé et compétent, il émerge scénaristiquement et visuellement un côté vintage du personnage. Une armure vaguement steampunk, des effets et des lasers verts vifs, une couleur employée par le bouffon vert, le premier ennemi emblématique de Spider-man. Mais Mysterio, c’est aussi la figure du digne héros, qui intériorise tous ses traumatismes après avoir perdu sa famille, et accessoirement sa planète. Pas de crise d’angoisse chez lui. La sagesse de Morgan Freeman, l’efficacité de Nicky Larson et l’énergie d’un panda, pour le côté rassurant. Un John Wayne 2.0 en quelque sorte, miroir des Avengers modernes où même un Captain America peut imaginer avoir une crise existentielle. L’époque où évoquer un antagoniste en marchant sur des œufs pour ne pas déflorer l’intrigue est devenue emblématique à elle toute seule. Pour ce Spider-man, cela prend même tout son sens. A l’ère des fake news, de l’hyper-connectivité, de l’omniprésence des réseaux sociaux et de leurs propres langages audiovisuels, l’emploi de Mysterio dans Spider-man : far from Home permet à ce faux blockbuster de jeune de gagner plus de sel et d’intérêt que nombre de productions à la chaîne de l’écurie Marvel, toutes plus dotées que le budget annuel de l’Albanie. Au cœur de la manipulation des images, le cœur du film évoque des concepts comme la croyance, la rancœur et la peur avec une virtuosité poignante. Déjà évoqué par le personnage de MJ, la copine que Peter voudrait bien séduire pendant son voyage, ce rapport à l’actualité et à la vérité devient rapidement un pilier du film, et se consolide suffisamment pour envisager même de soutenir la saga à l’avenir. MJ et Mysterio se répondent, pour dévoiler une intrigue construite avec sérieux et solidité autour d’un questionnement très actuel, touchant le cœur même de l’écurie Marvel. C’est cependant cette capitalisation à l’extrême, où un message et un point de vue permettent de nourrir le studio Marvel lui-même, qui peut à long terme gâcher le plaisir d’une séquence clé du film, exceptionnelle, évoquant le final de La Dame de Shanghaï (Orson Welles, 1947) Que croire ? Qui ? Quand ? Où regarder ?
#MJ elle, ne croit en rien de ce qu’on trouve sur le net, cherche ailleurs et évite les principaux médias. Au-delà de la caricature adolescente, ceci prend tout son sens dans la démarche métafilmique des studios Marvel, qui se posent aussi des questions sur leur propre avenir. Des interrogations qui interpellent, parce qu’elles sont diffusées par l’antagoniste de Spider-man. La question de la surabondance des effets spéciaux, vitale pour l’avenir, est posée avec l’emphase propre aux blockbusters numériques, un peu gauche, un peu lourde mais efficiente malgré tout, jouant avec envie le risque de mener la prochaine phase de la saga vers le bord d’un trou noir.
Vers l’infini et au-delà
La mise en abîme en guise de procédé narratif a toujours été un moyen très efficace de questionner le spectateur tout en l’impliquant. De la Nouvelle vague aux néo-réalistes, elle a même été employée par nombre d’écoles cinématographiques. Dans un film à grand spectacle, son emploi apparaît souvent épineux. Dans Iron man 3, avec son grand méchant, le mandarin, en guise de magicien d’oz, il y avait déjà de quoi réfléchir à l’usage suprême de l’art du troll. La troupe de l’antagoniste est ici une vraie troupe de théâtre, de responsables d’effets numériques, de saltimbanques. Des opprimés et des oubliés qui déforment toute réalité pour y prélever leur part du gâteau. Tous les spectateurs peuvent s’y projeter : qui n’a jamais été frustré ? On pourra même l’interpréter et la surinterpréter à foison, en y trouvant même une superbe allégorie de Disney, Marvel et Kevin Feige s’en moquent évidemment, car ils veulent sauter dans le vide. Celui creusé par une mise en scène délirante d’ambiguïté assumée, assurant un rôle de premier plan au réalisateur des deux premiers Iron man, Jon Favreau. Le détail apparaît mineur, mais laisse entrevoir une stratégie à long terme, l’essence même de Marvel depuis le début, creusant et décortiquant encore et toujours les possibilités infinies de narrations qui s’offrent à elle. Spider-man : far from Home offre ainsi les traits de l’épisode faussement mineur d’une saga croissant encore et toujours, condamnée à repousser les limites les plus folles en défiant l’idée même que l’on se fait du cinéma. Le vrai multivers est donc ici, il est instable, terriblement attirant et accouchera peut-être d’une #souris. Mais vous avez payé votre place, comme moi la mienne. On vous avait pourtant prévenu : on ne nourrit pas un troll.
Spider-man: far from home: la bande annonce
Fiche technique
Titre original et français : Spider-Man: Far From Home
Titre québécois : Spider-Man : Loin des siens
Réalisation : Jon Watts
Scénario : Chris McKenna et Erik Sommers, d’après les personnages créés par Stan Lee et Steve Ditko
Direction artistique : Grant Armstrong
Décors : Claude Paré
Costumes : Anna B. Sheppard
Photographie : Matthew J. Lloyd
Montage : Leigh Folsom Boyd et Dan Lebental
Musique : Michael Giacchino
Production : Kevin Feige et Amy Pascal
Production déléguée : Eric Hauserman Carroll
Sociétés de production : Columbia Pictures, Marvel Studios, Marvel Entertainment
Sociétés de distribution : Columbia Pictures (États-Unis), Sony Pictures Releasing France (France)
Pays d’origine : Drapeau des États-Unis États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur et noir et blanc – 2,39:1
Genre : super-héros
Durée : 129 minutes
Dates de sortie :
États-Unis : 2 juillet 2019
France : 3 juillet 2019
Distribution:
Tom Holland (VF : Hugo Brunswick ; VQ : Alexandre Bacon) : Peter Parker / Spider-Man
Samuel L. Jackson (VF : Thierry Desroses ; VQ : Éric Gaudry) : Nick Fury
Zendaya (VF : Victoria Grosbois ; VQ : Célia Gouin-Arsenault) : Michelle « M. J. » Jones
Cobie Smulders (VF : Laura Blanc ; VQ : Ariane-Li Simard-Côté) : Maria Hill
Jon Favreau (VF : Yann Guillemot ; VQ : Thiéry Dubé) : Harold « Happy » Hogan
J.B. Smoove (VF : Frantz Confiac) : M. Dell
Jacob Batalon (VF : Pascal Nowak ; VQ : Nicolas Poulin) : Ned Leeds
Martin Starr (VF : Stéphane Fourreau) : M. Harrington
Marisa Tomei (VF : Stéphanie Lafforgue ; VQ : Éveline Gélinas) : May Parker
Jake Gyllenhaal (VF : Rémi Bichet ; VQ : Martin Watier) : Quentin Beck / Mystério
Avec So long, my Son, le cinéaste chinois Wang Xiaoshuai continue de livrer, malgré une censure très présente, des réflexions sur l’évolution de son pays, avec comme thème central l’incroyable politique de limitation des naissances des années 80 jusqu’en 2015, comme réponse au besoin de croissance économique; une politique néfaste qui verra encore ses séquelles jusqu’en 2050 au moins. Le tout raconté au travers de l’émouvante histoire d’un couple qui va traverser 40 ans de leur existence à l’écran.
Synopsis : Au début des années 1980, Liyun et Yaojun forment un couple heureux. Tandis que le régime vient de mettre en place la politique de l’enfant unique, un évènement tragique va bouleverser leur vie. Pendant 40 ans, alors qu’ils tentent de se reconstruire, leur destin va s’entrelacer avec celui de la Chine contemporaine.
Still Walking
Wang Xiaoshuai a cette capacité incroyable de produire ses films sous la houlette de l’administration, et de la censure qui va avec, et pourtant de continuer à pointer du doigt ladite administration. Avec son nouveau film So long, my Son, il n’en est pas autrement, même si le sujet dont il traite ici, la limitation des naissances à un enfant par couple, est récusé par le pouvoir lui-même, puisqu’aboli officiellement depuis 2015.
Ce cinéaste de la sixième génération, pour le dire vite, se situe quelque part vers le centre de la bande, entre le cinéma très réaliste de Jia ZhangKe ou de Wang Bing, et celui plus esthétisé et fantasque de Bi Gan, soit un cinéma d’auteur plutôt conventionnel. Avec un focus sur ses protagonistes qui sont de presque toutes les séquences, Wang Xiaoshuai draine cependant dans son récit 40 ans d’histoire de son pays, 40 années d’évolution qu’il montre par petites bribes presque imperceptibles (les propagandes de rue, une danse occidentale interdite suivie d’une rafle, une Porsche au détour d’une autoroute, et cette eau chaude bue par tous, les pauvres, les riches, les modernes et les anciens, comme un fil aqueux qui relie les époques et les hommes). Ce mélange de la petite et de la grande histoire est le procédé qu’il a déjà utilisé dans son récent et très beau Red Amnesia, qui faisait également sur fond de l’histoire de Deng, une femme déjà âgée aux prises avec les changements, une rétrospective de la vie d’avant, la Chine Rouge, au regard de celle d’aujourd’hui, que rien ne distingue de ses prospères et très occidentalisés voisins japonais ou coréens.
Les protagonistes marchent par couples ici, et c’est l’évolution de leurs relations qui sert de trame au cinéaste. Liu Yaojun (Wang Jing-chun, qu’on a vu dans Black Coal de Diao Yi’nan) et Wang Liyun (Yong Mei, vue justement dans Un Grand Voyage vers la nuit de Bi Gan) forment un couple de Chinois moyens, ni excessivement heureux ni manifestement malheureux. Ils ont un fils XingXing qui est le jumeau de Haohao (Du Jiang), le fils de leurs meilleurs amis, Shen Yingming (Xu Cheng) et Li Haiyan (Ai Liya). Le film commence très vite par la mort par noyade de XingXing. Les couples en question sont donc au centre, celui de Yaojun et de Liyun notamment, mais également celui des deux amis, et celui de leurs deux femmes. Pour corser l’affaire, Yingming et Haiyan sont des cadres du parti, et sont les supérieurs hiérarchiques de Yaojun et Liyun, tout le monde travaillant dans la même usine d’état dans cette petite bourgade provinciale dans le Nord de la Chine.
Avant la mort de XingXing mais après le début de la limitation des naissances en Chine, Liyun tombe enceinte. Son avortement se passe dans des conditions psychologiques effroyables, filmées d’une manière qui rend patentes l’impuissance et la résignation de la population face au pouvoir, celui des usines d’état, celui des hôpitaux, celui de la police. Leurs amis mais supérieurs font partie de ces pouvoirs. A la suite de ces drames successifs, le couple part loin, au sud-est du pays, pour recommencer une nouvelle vie loin de toute sollicitation émotionnelle, au sein d’une population dont ils ne connaissent même pas le dialecte, presque emmurés dans leur douleur. Le compte-rendu de leurs efforts de résilience est remarquable, sobre, porté par deux acteurs qui expriment énormément sans aucune gesticulation. Leur ballet à deux justifie d’ailleurs qu’à Berlin, les deux Ours d’argent pour le meilleur acteur et la meilleure actrice leur aient été attribués.
Wang Xiaoshuai a bâti son film en s’appuyant sur un montage en dehors de la chronologie. Les flash-backs s’insèrent abruptement dans le récit, et plutôt que de nuire à l’ensemble, ils contribuent à tenir en haleine le spectateur qui en sait très peu au début de So long, my Son. De plus, ils sont disséminés dans le métrage comme des dés lancés au hasard, ce qui n’est évidemment pas le cas : les deux enfants sont le mètre-étalon auquel on se fie, bébés, à 4 ans, à 8 ans, voire à plus de 30 ans pour celui des deux qui a survécu, dans une absence totale de logique chronologique, mais faisant a posteriori sens quand on assemble tous les éléments. Chacun de ces lancers de dés dévoile autant de l’histoire des protagonistes que de celle de la Chine, qui passe de la superpuissance du Parti communiste, à la superpuissance de l’économie de marché, mettant les uns sur les carreaux, et les autres en orbite en profitant de leurs positions dominantes dans ledit parti.
En plus d’être intense émotionnellement et édifiant quant aux conséquences du totalitarisme qui a régné dans le pays, So long, my son est un film très beau, servi par des images soignées du Coréen Hyunseok Kim (comme cette magnifique scène avec Yaojun assis sur les marches d’un escalier battu par les vagues exprimant l’extrême solitude/désarroi du personnage), et par un montage déjà évoqué plus haut, un montage très travaillé et très efficace du Thaïlandais Lee Chatametikool (compagnon de travail d’Apichatpong Weerasethakul). Très légèrement larmoyant à la toute fin de ses quelques trois heures, le métrage de Wang Xiaoshuai, sans doute des séquences concédées au pouvoir, n’est pas qu’un (bon) film chinois de plus, c’est une œuvre qui interroge une des problématiques les plus importantes de la Chine d’aujourd’hui qui croule sous le poids de ses vieillards, du déséquilibre hommes/femmes engendré par une politique d’avortement obligatoire mais sélectif en faveur des bébés garçons, et de l’incapacité du pays à renouveler sa force de travail. Poser ce constat sous la forme de cette fresque romanesque a été la très bonne idée du cinéaste qu’on espère rester toujours à l’affût et continuer de nous offrir ces beaux films au nez et à la barbe de la censure nationale.
So long, my Son – Bande annonce
So long, my Son – Fiche technique
Titre original : 地久天长
Réalisateur : Wang Xiaoshuai
Scénario : Wang Xiaoshuai, Ah Mei
Interprétation : Wang Jing-chun (Liu Yaojun), Yong Mei (Wang Liyun), Qi Xi (Shen Moli), Wang Yuan (Liu Xing (16 ans)), Du Jiang (Shen Hao), Ai Liya (Li Haiyan), Zhao Yanguozhang (Zhang Xinjian), Xu Cheng (Shen Yingming), Gao Meiyu (Li Jingjing)
Photographie : Hyunseok Kim
Montage : Lee Chatametikool
Musique : Yingda Dong
Productrice : Xuan Liu, Coproducteurs : Doris Guan, Wang Bing, Shaohua Huang, Meng Zhang
Maison de production : Dongchun Films
Distribution : Ad Vitam Distribution
Récompenses : Ours d’argent pour Wang Jing-chun (meilleur acteur) et Yong Mei (meilleure actrice) à Berlin
Durée : 185 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 03 Juillet 2019 Chine – 2019
À l’occasion de sa récente sortie Blu-ray chez Carlotta Films, retour sur le furieux China Gate réalisé par Samuel Fuller (Shock Corridor, White Dog) en 1957 et son édition HD beaucoup trop sage.
Synopsis : A la fin de la guerre d’Indochine, un commando de la Légion étrangère s’apprête à effectuer une dernière mission : détruire les tunnels renfermant le stock d’armes des combattants communistes menés par le commandant Cham. Pour cela, ils font appel à une séduisante Eurasienne surnommée Lucky Legs. Ayant mis en place un trafic d’alcool dans la région et connaissant bien Cham, elle seule peut les aider à mener à bien leur mission. Mais la présence de son ex-mari, le sergent Brock, qui l’a abandonnée à la naissance de leur fils métisse, va créer de nombreuses tensions au sein du groupe…
Samuel Fuller et l’expérience de la guerre
L’un des grands intérêts de China Gate se trouve dans le travail esthétique d’un conflit moderne tel que la guerre d’Indochine. Comprenez par « travail esthétique » les volontés et enjeux de la représentation guerrière menée par Sam Fuller. Celle-ci trouve son origine dans l’expérience du cinéaste qui fut, dans sa jeunesse, journaliste. Trentenaire, il rejoint la première division d’infanterie des Etats-Unis d’Amérique alors engagés avec les pays alliés contre Hitler et ses forces ténèbreuses. Fuller oeuvre ainsi en tant que soldat et reporter de guerre dans cette division connue de par son surnom, la Big Red One, dont il fera le récit cinématographique à la fin des années 70 avec Au-delà de la Gloire. Il sera l’un des premiers à filmer les premières images de la libération des camps de concentration, à capter « l’impossible » – dixit Samuel Fuller dans Falkenau, vision de l’impossible, Emil Weiss, 1988. Déjà dans les années 30, Fuller fut l’une des plumes d’Hollywood et auteur de pulps basés sur d’obscurs faits divers (tels que la chronique d’une femme enceinte condamnée à mort). Journaliste, reporter de guerre, ou cinéaste, Samuel Fuller se présente comme « un conteur » : « Tout raconte une histoire, les histoires sont la sève de nos civilisations » (ibid).
Justement, China Gateest une histoire, portée par un conteur à l’expérience riche et difficile. En cela, elle traduit le regard polymérique de Samuel Fuller. Ainsi obtient-on un film de guerre à l’esthétique hybride. On note ainsi, de par les extérieurs grandioses, un certain réalisme dans la reconstitution d’une ville bombardée où errent blessés et affamés, et où patientent les soldats. Ce même réalisme est porté par les points de vue, celui d’un enfant cherchant de quoi nourrir son chien dans les décombres alors poursuivi par un villageois affamé prêt à manger le maigre chiot ; le point de vue collectif du commando nageant dans le fleuve sur le bord duquel un village maîtrisé par l’ennemi est en fête ; enfin, alors que le groupe se reposait dans une forêt endormie, celui qu’on pensait objectif récupéré alors par l’ennemi qui observait puis mitrailla la bande. Fuller estimait qu’un film de guerre ne pouvait être réaliste que si on tire sur le public. Toutefois, on remarque qu’une certaine expérience guerrière est rendue possible chez Fuller grâce au point de vue, soit à l’association du regard du spectateur et/ou des spectateurs à l’expérience – à la fois illimitée et limitée par le médium cinématographique – perceptive d’un individu ou d’un groupe. Ainsi la scène où le groupe se fait mitrailler dans la forêt surprend autant le commando que le spectateur. Le moment de joie est meurtri en une transition brute et inattendue. La guerre et ses réalités morbides n’ont pas de patience. Elles ont lieu. Cependant, l’unique « règle de la guerre » a été respectée. Celle-ci, présentée par un ancien soldat allemand depuis engagé dans la Légion étrangère française, consiste à « voir ce qui vous entoure« . Justement, la caméra de Fuller ne pouvait ici, comme le groupe auquel elle était associée, voir au-delà de leur champ de vision limité. Ainsi, Fuller capta ici parfaitement l’immédiateté de la violence, sa brutalité et le sentiment de surprise. Par ailleurs, l’expérience subjective mise en scène par Fuller repose une vieille question conséquente sur le genre : un film de guerre captant une bataille massive en point de vue objectif ou divin (à coup de plongées célestes) peut-il être qualifié de réaliste ? Ou traduit un autre point de vue, celui des stratèges ? Ou encore de vues journalistiques bien humaines venues reporter de près comme de loin les combats ?
L’usage d’archives par Fuller n’est pas sans rappeler, entre autres, celui d’Allan Dwan pour Iwo Jima. Toutefois, le second utilise ces images pour supporter la reconstitution d’une bataille bien réelle traversée par nos héros, éléments fictifs inspirés de faits bien réels. Chez Fuller, les barrières entre la fiction et le réel sont friables. Il s’agit davantage de construire une réalité plutôt que de reconstituer le fait historique. Ainsi des archives d’avions bombardés et larguant des caisses sont associés aux points de vue des civils subissant les combats. Fuller est au service de l’expérience guerrière, non pas de la monstration de l’épisode historique traversé par des personnages. L’illustration historique est d’ailleurs présente en début de film, exposant, à la manière des reportages de guerre visibles en salles de cinéma ou à la télévision (bien avant l’ère d’internet), les nouvelles du front. Ces news, portées par un devoir de propagande sans mesures, permettent à Fuller de présenter le contexte historique pour ensuite mieux le déconstruire, le nuancer, et le capter avec justesse à travers les expériences individuelles et collectives transmises par son récit. Aussi le cinéaste rappelle, par son travail de l’archive, que la représentation objective n’existe pas. Tout plan constitue un point de vue, altérable – et alors détournable – au montage, qui peut être, selon le chef du projet, au service de la gloriole miliaire ; ou, selon un autre gusse, une tentative de contextualiser objectivement une bataille, de sa géographie à la masse des troupes en déplacement dans l’espace ample ou réduit, tel un collectionneur passionné d’histoire penché sur ses figurines de plomb piquées sur une conséquente maquette.
On compte enfin un autre régime d’image, remarquable dans la dernière séquence de combat, alors que les derniers membres vivants du commando fuient à travers le camp pour atteindre un avion prêt à décoller. Gros plans sur les fusils mitrailleurs faisant feu, plans serrés sur les comédiens tirant dans tous les sens, et plans larges sur la cour du camp s’enchaînent. Le montage furieux de ce découpage de feu n’est pas constitué de raccords de causalité. Qui tire sur qui n’est pas la priorité. En effet, l’ensemble tend ici vers une forme d’abstraction guerrière au service de l’expérience du conflit, de sa brutalité aveugle au déchaînement sonore d’explosions, de tirs et de cris qui porte l’ensemble. Ici la perte des repères et une étrange association de terreur et de stupeur sont au rendez-vous.
Ainsi, l’imagerie hybride de Fuller constitue ici une expérience guerrière complexe, du ras-le-bas des civils à la brutalité surprise des combats, du déchaînement de furie chargée et tirée aux souffrances qui ne demandent qu’à se dévoiler. En effet, n’oublions pas certains usages du clair-obscur apportant un trait expressionniste aux points de vue de ces personnages troublés et marqués par « des blessures invisibles » – dixit le personnage de Gene Barry (le héros de La Guerre des Mondes de Byron Haskin). Enfin, le regard nuancé et empathique de Fuller lève le voile sur le caractère pathétique de cette expérience guerrière. Quelques moments de douceur se terminent dans la douleur de commentaires égoïstes et racistes. D’autres ne connaîtront pas d’autres chapitre suite à un dernier sacrifice. Des hommes croisent subitement la mort à la fin d’une blague ou avancent vers elle lentement après une chute banale lors d’une marche sur une colline capricieuse. Les deux moments musicaux du film, soit ceux pendant lesquels le personnage de Nat King Cole interprète la chanson China Gate dans un décor dévasté, révèlent l’ultime violence de l’expérience guerrière proposée par Fuller. China Gate est un voyage des derniers instants dans lequel la douceur, l’humour, et le partage n’ont plus de place. Fort heureusement, Fuller croit filmiquement en l’espoir, soit en l’avenir, ici personnifié par l’union tant attendue d’un fils avec son père. Parce-que l’expérience guerrière fullerienne consiste enfin à goûter à la paix.
Disons le de suite, on attendait davantage de l’édition Blu-ray de China Gate. Du côté du son, il n’y a certes rien à redire, excepté l’absence d’une piste vf pour les passionnés du domaine et les réfractaires à la vo. C’est au niveau visuel que le bat blesse. Le fait que les images d’archives soient plus granuleuses et manquent de définition peut se comprendre. Toutefois, nombre d’images de la fiction perdent, d’une échelle de plan à un autre, en contraste, en stabilité et en résolution. On pense par exemple au dialogue entre l’officier français et le personnage d’Angie Dickinson qui souffre de ce problème lors des plans plus resserrés. Peut-être ces problèmes sont dus au passage du temps et/ou à des zooms sur des plans larges. On regrette malgré tout que la copie alterne aussi violemment entre tous ces états d’image, du moyen – rarement médiocre – au sublime. La séquence avec Nat King Cole observant, à travers les fourrés, un soldat ennemi, est magnifique. Détails, nuances de noir et blanc, contraste, stabilité… Tout cela était au rendez-vous.
Cette restauration correcte est soutenue par deux compléments. Accompagné par l’usuelle présence de la bande-annonce, on trouve l’intéressant document nommé Peace of Mind : un regard sur China Gate de Samuel Fuller par Samantha Fuller et Christa Lang Fuller. La deuxième est la dernière femme du cinéaste, la première, leur fille. L’intérêt de leur retour permet d’avoir une approche plus personnelle et alors moins connue du cinéma de Fuller, même si, bien sûr, d’autres ont recontextualisé le film, sa genèse et sa place dans la carrière du cinéaste avec précision et rigueur. Les personnages, la musique, les décors, tout y passe. On retiendra notamment le regard de Samantha Fuller qui qualifie China Gate de « comic book movie » notamment par rapport au travail de composition des plans et à la violence déchaînée, extrêmement explicite de certaines séquences. Il est vrai que le film n’est pas sans rappeler les pulps consacrés à la Seconde Grande Guerre qu’on pouvait lire en France dans des revues telles qu’Attack ou Banzaï. La fille Fuller poursuit en expliquant qu’il n’y a rien d’étonnant à cela, puisque son père était aussi illustrateur. Ce qu’elle a justifié en exposant les premières esquisses des personnages par Fuller. Après ces quarante et quelques minutes, retour sur le menu du Blu-ray. En effet, rien de plus au rendez-vous pour les aventuriers et curieux en quête d’érudition à travers les bonus des éditions. On peut tout de même se consoler avec le fait que les deux éléments sont en présentés en haute définition. On notera enfin que Carlotta édite aussi ce nouveau master en édition DVD.
Bande-Annonce – China Gate, de Samuel Fuller
BD 50 – MASTER HAUTE DEFINITION – 1080/23.98p – ENCODAGE AVC – Version Originale DTS-HD Master Audio 1.0 – Sous-Titres Français – Format 2.35 respecté – Noir & Blanc – Durée du film : 95 mn
DVD 9 – NOUVEAU MASTER RESTAURE – PAL – ENCODAGE MPEG-2 – Version Originale Dolby Digital 1.0 – Sous-Titres Français – Format 2.35 respecté – 16/9 compatible 4/3 – Noir & Blanc – Durée du film 92 mn
Partant d’un postulat plutôt intéressant, Brightburn finit par vite tourner en rond, ne sachant jamais comment surprendre avec cette histoire de méchant Superman dont il reprend tous les codes sans jamais les digérer.
Vendu à tort comme le nouveau film de James Gunn, dont il n’est au final que producteur, Brightburn est plutôt le film de ses frères, Brian et Mark, qui en ont écrit le scénario. Confié à David Yarovesky, un jeune réalisateur méconnu désireux de faire ses preuves après un premier film qui est passé inaperçu, il est lui aussi un proche de la famille Gunn. Il est donc assez important de comprendre que ce Brightburn est un film de potes et de famille tant son postulat semble issu d’une soirée bien arrosée où la fatidique question « Et si Superman était méchant ? » aurait été posée. Probablement dans un débat autour de Batman v Superman d’ailleurs. En soit, l’idée est bonne et pourrait offrir quelque chose de pas inintéressant. Mais une fois les affres de l’alcool dissipés vient la gueule de bois, et on sent que les frères Gunn et le réalisateur ne savaient pas vraiment comment explorer cette question.
Jamais Brightburn ne dépassera pas son gimmick narratif du méchant Superman, réemployant tous les codes qui ont façonné la mythologie du célèbre super-héros sans pour autant les digérer et les modifier, ce qui fait que l’on finit assez vite par avoir de l’avance sur les personnages. On n’est jamais surpris de la manière dont le récit va utiliser cette héritage mais surtout vers où il se dirige. On sait quel sera le point faible du protagoniste, qui va mourir et comment cela va finir par avance. On se retrouve attaché à des montagnes russes qui se veulent impressionnantes mais on suit surtout un rail qui ne dévie jamais de sa course. Cela en devient vite exaspérant surtout qu’on ne peut pas compter sur des personnages caricaturaux et peu attachants pour nous donner envie de nous investir. C’est encore plus dommage lorsque Brightburn touche du doigt la thématique du harcèlement scolaire, toujours d’actualité et plus répandu que jamais, pour mieux l’éviter par la suite. Le film n’essaie jamais de raconter plus que son postulat et finit par se satisfaire d’être un slasher inoffensif loin d’être aussi malin qu’il aimerait le faire croire.
Reste que l’ensemble est sauvé par quelques effets gores réjouissants. Lorsqu’il s’agit de la partie visuelle, Brightburn se montre déjà plus assuré et dispose de quelques bonnes idées. Même si encore une fois il reste bien trop ancré dans l’imaginaire Superman, notamment sur le travail de la photographie, car incapable de créer sa propre imagerie. On note d’ailleurs un influence très prononcée des films de Zack Snyder sur le fameux super-héros, au point de se dire que même s’ils n’ont pas forcément plu à tous ils ont su créer des images fortes qui ont marqué l’imaginaire collectif. Le film déviera assez vite de cela dans sa deuxième partie, notamment dans sa manière plus intimiste mais réussie de montrer le spectaculaire, même si le climax flirte un peu trop avec le ridicule. Reste que David Yarovesky s’impose comme un bon technicien, il emballe l’ensemble avec un certain savoir-faire mais sans aucun génie. On est donc sur un film au visuel correct mais rythmé en dents de scie tant il met vraiment du temps à se lancer, et malgré l’efficacité du casting, on perd assez vite patience.
Brightburn s’impose clairement comme une opportunité manquée. Alors qu’il aurait pu aisément s’imposer comme un conte horrifique sur la différence et prendre un parti-pris fort sur la thématique du harcèlement scolaire, quitte à en devenir un « Carrie super-héroïque », il décide de se désintéresser de ses questionnements les plus sensibles pour jouer la carte de la facilité. Brightburn n’invente rien, ne surprend jamais et se contente de gérer la mythologie de Superman à la sauce Slasher et l’ensemble ne prend jamais vraiment. Même s’il a quelques atouts visuels dans sa manche, et que le casting est suffisamment bon pour nous maintenir éveillés, on reste face à un film peu surprenant et pas bien méchant qui ne dépassera jamais sa condition de délire de potes qui finit par mal tourner. Dommage, car derrière il y a un vrai potentiel.
Brightburn : Bande annonce
Synopsis : Tori Breyer a perdu tout espoir de devenir mère un jour, quand arrive dans sa vie un mystérieux bébé. Le petit Brandon est tout ce dont elle et son mari, Kyle, ont toujours rêvé : c’est un petit garçon éveillé, doué et curieux de tout. Mais à l’approche de la puberté, quelque chose d’aussi puissant que sinistre se manifeste chez lui. Tori nourrit bientôt d’atroces doutes sur son fils. Désormais, Brandon n’agit plus que pour satisfaire ses terribles besoins, et même ses proches sont en grave danger alors que l’enfant miraculeux se transforme en un redoutable prédateur qui se déchaîne sur leur petite ville sans histoire…
Brightburn : Fiche technique
Réalisation : David Yarovesky
Scénario : Brian Gunn et Mark Gunn
Casting : Elizabeth Banks, David Denman, Jackson A. Dunn, Matt L. Jones, …
Décors : Christian Snell
Photographie : Michael Dallatorre
Montage : Andrew S. Eisen et Peter Gvozdas
Musique : Tim Williams
Producteurs : James Gunn et Kenneth Huang
Production : Screen Gems, Stage 6 Films, The H Collective et Troll Court Entertainment
Distributeur : Sony Pictures Releasing France
Durée : 91 minutes
Genre : Science-fiction, horreur
Dates de sortie : 26 juin 2019
Chaînes conjugales est une exploration des mœurs, une analyse sociologique, une critique de la société américaine. Pour la première fois, le chef-d’œuvre de Joseph L. Mankiewicz paraît en Blu-ray, dans une édition de grande qualité signée ESC.
Quand Joseph L. Mankiewicz portraiture les banlieues résidentielles états-uniennes, tout y passe : les rues bordées d’arbres majestueux, les allées proprettes, les jardins impeccablement entretenus, les maisons surdimensionnées, les époux en costume et leurs femmes prêtes à sacrifier un samedi ensoleillé pour organiser un pique-nique avec des enfants orphelins sur les bords d’une rivière… Ce décor de carte postale ne résiste qu’un temps, avant que les trois épouses de Chaînes conjugales ne reçoivent un courrier de leur amie Addie Ross leur apprenant qu’elle quitte la ville… avec le mari de l’une d’entre elles. Ce prétexte narratif va permettre au cinéaste du verbe de façonner trois flashbacks autonomes enluminés de répliques raffinées, portant sur chacune des protagonistes.
Il suffit d’un plan insistant sur une cabine téléphonique pour comprendre que les trois femmes craignent toutes de voir leur couple péricliter. Et pour cause : elles se sentent prisonnières de leur statut ou des conditions ayant œuvré à leur union maritale. Comment s’habiller avec classe après qu’un uniforme militaire a éclipsé pendant longtemps toute différence sociale ? Deborah, campée par Jeanne Crain, a peur de faire tache dans un country club, elle dont le « papa s’endettait constamment pour les machines » et qui se voit aujourd’hui comme « la nouvelle » qui suscitera à coup sûr les regards moqueurs et les commentaires désobligeants. « Vous êtes gâtée… Brad a de la classe et du fric », lui assènera-t-on en guise de confirmation. Comment s’élever par le travail quand celui-ci ne paie pas ? C’est la question qui taraude Rita (Ann Sothern), dont le mari (Kirk Douglas), modeste professeur, gagne à peine de quoi payer la domestique. Comment lever les doutes sur la sincérité de son amour quand on a épousé un patron fortuné après l’avoir fait longuement patienter ? Lora Mae (Linda Darnell) n’est pas passée sans suspicion d’une maison jouxtant les voies ferrées, ébranlée par les allées et venues des trains, au confortable palace d’un industriel vieillissant (Paul Douglas).
À chaque fois, avec la sophistication d’un Ernst Lubitsch, initialement pressenti pour le tournage, Joseph L. Mankiewicz habille ses flashbacks de scènes, de gestes, de propos qui éclairent d’une lumière profuse les enjeux. Deborah sort dans une robe « démodée » et trouée. Rita espère faire de son mari professeur un publicitaire grassement rémunéré. Lora Mae se perçoit comme une vulgaire « marchandise », tandis que son époux, tout aussi suspicieux, se considère comme « une machine à sous » ou un « tiroir-caisse ». La fragilité des trois femmes est exprimée avec habileté et mise en parallèle avec l’insolente liberté d’une Addie Ross apparemment vénérée par tous les hommes. Quelques citations lourdes de sens permettent en outre d’identifier sans mal les us et coutumes de l’époque. Parmi celles-là, distinguons la sentencieuse « Le sexe fort est là pour subvenir aux besoins du sexe faible » et la non moins caricaturale « Les gens du show-biz boivent toujours du scotch ».
Si le verbe permet à lui seul de satiriser la bourgeoisie américaine, avec une actualité toujours brûlante, la mise en scène n’est pas en reste. S’illustrant par une authentique science du cadre et des séquences tirées au cordeau, Chaînes conjugales remporta les Oscars du meilleur réalisateur et du meilleur scénario adapté (de John Klempner en l’occurence), installant de ce fait, de manière définitive, Joseph L. Mankiewicz en bonne place à Hollywood. La critique de l’american-way-of-life et des conventions régissant la vie en société, particulièrement celles menant à l’obsession de reconnaissance sociale, semble annoncer un chef-d’œuvre tel que Le Limier, où le sentiment de supériorité dicte leur conduite à deux hommes basculant à grand fracas dans la surenchère. L’ironie de Chaînes conjugales veut toutefois qu’Addie Ross, si enviée, reparte seule après avoir interrogé une époque, un milieu social, leurs mœurs et trois couples aux vulnérabilités évidentes.
BONUS ET RESTAURATION
Le son et l’image sont très appréciables. Piqué, stabilité, granulation : le travail réalisé sur ce film mérite d’être salué. Le spectateur pourra en outre profiter d’un long entretien avec l’historien du cinéma Antoine Sire, intitulé La Femme américaine moderne. Il y explique le rôle de Darryl F. Zanuck concernant l’affinage scénaristique, revient sur les cinq actrices faisant le sel du film, évoque la satire sociale et la critique du mercantilisme placées au cœur du scénario, mais aussi l’audace cinématographique de l’après-guerre ou la manière de concevoir le personnage d’Addie Ross comme une « menace invisible » propre à nourrir tous les fantasmes.
Fiche technique
USA | 1949 | Durée : 103 mn | Image : 1.37 | Langue : anglais | Son : mono 2.0 | Sous-titres : français
Suppléments : Entretien autour du film avec Antoine Sire – Dans la même collection
Nouveau Master Haute Définition
Il édifia une chapelle pour le cinéma de genre dans la forteresse réputée peu accueillante des Cahiers du cinéma dans les années 90. C’est également un mélomane averti, qui fut l’un des premiers à parler de musiques de films sur les ondes (plus précisément sur Radio Nova). Figure discrète mais essentielle de la critique hexagonale, Nicolas Saada est également le journaliste de sa génération ayant le mieux négocié son passage à la réalisation avec les excellents Espion(s) et Taj Mahal.
La sortie de Questions de cinéma, recueil d’entretiens menés durant ses années aux Cahiers, fournit ainsi quelques éléments de réponses sur la réussite d’un passeur devenu émetteur.
Echange de bon procédés
De toute évidence, le dialogue entre la critique et la pratique n’est pas un luxe mais un pré-requis à la bonne santé du médium pour Nicolas Saada, et ce, des deux côtés de la barrière. Une conviction que l’auteur affirme en avant-propos, lorsqu’il écrit que l’itinéraire de l’interview démarra de l’impasse dans laquelle il jugeait être arrivé en tant que critique de cinéma . Questions de cinéma n’a donc rien d’une rétrospective d’un auteur désireux de partager sa nostalgie privilégiée avec ceux qui contemplent l’usine à rêves depuis le banc de touche.
Tout l’intérêt de la démarche réside dans cette volonté de sortir de l’enclos de la théorie pure, de mesurer la résistance de sa pensée au dialogue avec les praticiens. Et surtout de générer quelque chose qui ne s’arrête pas au sujet de l’échange, y compris avec les moins ouverts aux digressions analytiques (on pense à John Carpenter, plus ouvert à l’exégèse qu’à l’accoutumée). On soulignera les morceaux de choix que constituent à cet égard les interviews de Francis Ford Coppola (où l’arrivée du numérique devient le nœud de la discussion) ou de Martin Scorsese, qui devient une conversation à bâtons rompus sur la notion de transmission au sein du médium.
Qu’est ce que le cinéma ?
On l’aura compris, Nicolas Saada n’est pas là pour obtenir la validation de ses certitudes par les intéressés. En effet, il s’agit avant tout de construire un champ des possibles avec son interlocuteur. Quitte à mettre les bijoux de la famille sur la sellette en désacralisant certains des dogmes les plus emblématique de la maison. On pense évidemment à la fameuse Politique des auteurs , vaisseau-amiral des Cahiers du cinéma dont Saada secoue les fondations lorsque il s’en va quérir la parole des hommes de l’ombre.
Scénariste, monteur, compositeur… Autant de postes trop souvent tenus pour partie négligeables auxquels l’auteur rend hommage à l’importance dans le processus de fabrication. On retiendra l’interview mémorable du scénariste Wesley Strick (dont la méthode d’écriture dévoilée dans l’interview a fait florès) celle du producteur Joel Silver (très surpris que les Cahiers du cinéma s’intéresse à lui), ou encore la passionnante entrevue dans laquelle Lalo Schiffrin se confie sur les subtilités de la musique de film. Autant de voix dont l’agrégation constitue la condition nécessaire à l’élaboration d’un long-métrage. La politique des auteurs ? Oui, mais au pluriel.
L’émancipation technique
La démarche ne procède pas d’une volonté de crime de lèse-majesté ici, mais de remettre le 7èmeArt en perspective avec ses conditions de production. Ainsi, les entretiens sélectionnés dans Questions de cinéma s’efforcent en permanence de maintenir la réalité pratique du médium dans le rétroviseur. Notamment en ce qui concerne la question technique, constamment aux avant-postes des considérations théoriques qui s’inscrivent dans son sillage. Particulièrement dans les entrevues avec James Cameron (forcément), Thelma Schoonmaker (monteuse de Martin Scorsese) ou David Lynch. Nicolas Saada parle de cinéma avec un état d’esprit de médiologue et partage ses pressentiments avec ses interlocuteurs. Particulièrement en ce qui concerne l’arrivée du numérique et les bouleversements appelés à en découler. Dans un pays peu prompt à penser l’art en fonction de ses conditions d’expressions, on appelle ça une expression singulière.
On le sait, la tendance est aux ouvrages rétrospectifs se proposant d’immerger le lecteur dans un âge d’or (parce que révolu) cinématographique par l’intermédiaire du regard critique qui l’accompagna. A l’inverse, Questions de cinéma ne cesse de questionner l’avenir depuis son présent conjugué au passé.
Retour vers le futur
De tous ses confrères d’une sensibilité voisine passés à la réalisation (on pense à la génération Starfix), Nicolas Saada est celui qui s’est immédiatement distingué par sa capacité à faire le tri entre ses influences et son récit, ses envies et ses besoins. On comprend pourquoi. Plus qu’un livre de cinéma, Questions de cinéma se dessine comme le centre de formation de son auteur, qui le lègue maintenant au grand-public.
Plus encore qu’un simple recueil d’entretiens, il s’agit donc d’un morceau de choix à ajouter promptement dans votre bibliothèque. Le réalisateur de Taj Mahal apporte une contribution qui lui est singulière dans un genre balisé par de prestigieux prédécesseurs. Comme si à travers la parole des autres, il esquissait une conception du cinéma qui lui était propre : un art intrinsèquement lié à ses conditions techniques, où l’intention artistique se mesure à sa capacité à survivre à un processus de production tortueux, où les dogmes se doivent de rester sur le pas de la porte de sa fabrication. A l’heure où la transition du numérique n’a pas encore entamé son cycle de maturité et où la mutation de l’industrie à l’aune des plates-formes de streaming n’en finit pas d’enflammer les débats, on ne peut pas lui reprocher de taper à côté…
ESC commercialise pour la première fois en Blu-ray Désirée, le film napoléonien d’Henry Koster. S’il ne scrute l’épopée militaire de l’empereur français qu’à la marge, il se penche en revanche avec avidité sur une histoire d’amour contrariée…
Les contacts naissants entre le jeune Napoléon Bonaparte et Désirée Clary, la fille d’un riche armateur, sont l’occasion pour le premier de s’enthousiasmer sur les qualités de la seconde : à ses yeux, elle n’est rien de moins qu’une demoiselle « sans artifices », ce qui lui semble quasi « inconcevable chez une femme ». Avant cette déclaration d’estime préambulaire, la séquence d’ouverture nous montrait Désirée annoncer à ses proches qu’elle avait invité « deux aventuriers » à la maison. Ce qu’elle ignorait alors, c’est qu’une histoire sentimentale douce-amère allait s’amorcer suite à leur venue – filmée en couleurs et en CinemaScope.
Sur la politique napoléonienne, on en saura peu, et presque exclusivement à travers le texte : la volonté d’imposer la liberté, l’égalité et la fraternité par les armes à travers l’Europe ; Robespierre, perçu comme un protecteur, prématurément guillotiné ; un exil parisien où le jeune Bonaparte s’acoquine avec les diplomates et les politiciens ; quelques plans militaires éventés lors de repas ou de discussions ; une personnification du pouvoir faisant dire au nouvel empereur : « Je suis la Révolution française ! » La sève du récit est ailleurs : dans la relation ambivalente et elliptique qu’entretiennent Désirée et Napoléon, où l’éveil mutuel fait place à une séparation douloureuse, puis à la trahison masculine – Napoléon avait besoin d’argent et de relations, et son mariage avec Joséphine lui offre en prime un commandement en Italie.
Sur cette relation avortée, le film d’Henry Koster se veut prolixe : le frère de Désirée se montre d’emblée méfiant ; la jeune femme pense avoir perdu l’amour de sa vie (avant de se marier avec un autre homme et de glaner le titre de reine de Suède) ; devenue conflictuelle, la relation entre Napoléon et Désirée débouchera sur des contacts parfois glaciaux relevant, de l’aveu même du général français, de « formalités de courtoisie ». Il faut dire qu’entretemps, Jean, l’époux de la jeune femme, a déclaré sans ambages à Napoléon qu’il ne serait jamais « un pantin dont [il tirerait] les ficelles ».
Ce biopic à gros budget, basé sur un roman d’Annemarie Selinko, se révèle toutefois assez décevant : si Jean Simmons irradie le film de son talent, la prestation de Marlon Brando s’avère plus contrastée, et l’écriture des deux personnages manque à la fois de relief (dans les excès) et de profondeur (dans l’exploration intime et/ou psychologique). Il y a bien quelques scènes mémorables – un travelling latéral sur un pont pour sonder une tristesse inconsolable, des réceptions aux regards appuyés et équivoques –, ainsi que des dispositifs appréciables – des costumes ou des toiles peintes sur lesquels il y a peu à redire –, mais l’ensemble manque très certainement de souffle, et peut-être même d’enjeux.
BONUS ET RESTAURATION
Le grain est discret et régulier, le son correct, l’image stable et joliment colorée, mais lestée de légères pulsations. En bonus, le spectateur trouvera une interview d’une vingtaine de minutes de l’historien du cinéma Patrick Brion, qui évoque l’admiration du père d’Henry Koster pour Napoléon, ses collections à l’effigie de l’empereur, la fascination exercée par le film d’Abel Gance sur le réalisateur de Désirée, la performance controversée de Marlon Brando et une « relecture intimiste, personnelle, sensible » de Bonaparte dans le film. C’est intéressant, à défaut d’être passionnant.
Fiche technique
USA | 1954 | Durée : 110 mn | Image : 1.77 | Langues : anglais – français | Son : mono 2.0 | Sous-titres : français
Suppléments : Entretien autour du film avec Patrick Brion (historien du cinéma).
Nouveau Master Haute Définition
Sorti en catimini en début d’année, Marie Stuart, Reine d’Écosse est l’occasion pour la fraichement élue Josie Rourke de coucher une page d’histoire méconnue de la monarchie britannique où, au milieu des règlements de comptes typiques de l’époque, a eu lieu une lutte intestine et fratricide entre deux têtes couronnées, ici deux femmes qui furent rivales et qui marquèrent durablement de leurs empreintes la société de l’époque. En résulte un film profond, puissant, et permettant à la paire Saoirse Ronan/Margot Robbie de littéralement vampiriser l’écran.
Le destin tumultueux de la charismatique Marie Stuart. Épouse du Roi de France à 16 ans, elle se retrouve veuve à 18 ans et refuse de se remarier conformément à la tradition. Au lieu de cela elle repart dans son Écosse natale réclamer le trône qui lui revient de droit. Mais la poigne d’Élisabeth Iʳᵉ s’étend aussi bien sur l’Angleterre que l’Écosse. Les deux jeunes reines ne tardent pas à devenir de véritables sœurs ennemies et, entre peur et fascination réciproques, se battent pour la couronne d’Angleterre. Rivales aussi bien en pouvoir qu’en amour, toutes deux régnant sur un monde dirigé par des hommes, elles doivent impérativement statuer entre les liens du mariage ou leur indépendance. Mais Marie menace la souveraineté d’Elisabeth. Leurs deux cours sont minées par la trahison, la conspiration et la révolte qui mettent en péril leurs deux trônes et menacent de changer le cours de l’Histoire.
Deux femmes, deux destins…
Évoquer le nom de Josie Rourke en France, c’est prendre le risque de voir son interlocuteur lever les yeux au ciel à la recherche d’une bribe d’inspiration. Il faut dire que la britannique a peu eu l’occasion d’exporter à l’international ses talents qui, eux, sont pourtant nombreux. Puisque de l’autre coté de la Manche, la britannique incarne depuis 15 ans maintenant une des valeurs sûres de la scène théâtrale. Un background qu’elle a suffisamment développé pour finalement se lancer dans un premier film (ce qui est déjà loin d’être une sinécure) qui plus est d’époque, puisque pour sa première contribution au cinéma, Rourke a opté pour rien de moins qu’une histoire royale. Où ici la lutte pour le pouvoir qui naquit entre Elizabeth 1, reine d’Angleterre stricte, imbue de sa personne et déterminée, et sa cousine, Marie Stuart, digne écossaise qui voulut revendiquer son droit au trône. L’histoire est connue, et pourtant, à l’instar d’un Titanic qui arrivait à créer de la dramaturgie et du suspense autour, Marie Stuart Reine d’Écosse parvient à embrasser la même veine. Et nul doute que cet angle doit grandement à Rourke qui a eu l’occasion rêvée pour donner à son histoire de l’ampleur, de la profondeur et surtout un parallèle avec notre époque. Deux femmes, évoluant dans un monde d’hommes, obligées de se battre l’une contre l’autre à cause du sacro-saint pouvoir et qui subissent la division de la part des hommes : il faut dire que c’était tentant et Rourke, en artiste habile, n’a pas déçu. Ainsi, au milieu de cette lutte fratricide qui a durablement imprimé une scission entre l’Écosse et l’Angleterre, Rourke se permet d’en mettre plein la vue à de multiples reprises : décors somptueux, ambiance solennelle & austère, viviers de personnages torturés et psychologiquement riches, musique fabuleuse. C’est bien simple, malgré quelques scories propres à un premier film, le long-métrage respire l’efficacité et l’assurance, comme si Rourke, consciente de sa chance de débarquer dans le cinéma, avait tout donné pour que cette histoire puisse être à la fois tragique et captivante, dure mais puissante, etc. Un bien joli effort qui ne serait toutefois rien sans la présence d’un casting au diapason de cette envie de grandeur ; j’ai nommé la paire Saoirse Ronan/Margot Robbie. Quand l’une incarne Marie Stuart, jeune femme frêle mais déterminée ; l’autre incarne avec exubérance, poigne et insensibilité la reine Elizabeth 1. Une jolie dualité qui fait le sel de ce métrage convaincant et qu’on se le dise, vraiment grand.
Les joyaux de la couronne…
Enchâssé dans un master Haute Définition de toute beauté (couleurs superbes, contrastes denses, définition irréprochable) et un solide dispositif sonore (la version originale est encodée en Dolby Atmos, dans un mixage littéralement tonitruant), force est d’admettre que Marie Stuart, Reine d’Écosse en impose techniquement parlant. Ainsi, les scènes de bataille sont naturellement riches en basses, en gros surrounds et effets multidirectionnels à gogo. Même rengaine pour la version française, puisqu’elle s’impose dans un mixage Dolby Digital+ 7.1 très spectaculaire et immersif. Cette richesse se retrouve également dans la section suppléments, qui offre quelques jolis contenus : d’abord un commentaire audio de la réalisatrice Josie Rourke et du compositeur Max Richter ; ensuite trois featurettes qui représenteront environ dix minutes de visite des coulisses et de découverte de l’envers du décor & enfin une featurette sur la notion de « féminisme » au cœur du film, sur les différentes incarnations de Mary Stuart au cinéma, ainsi que sur le face à face final.
Un film de Josie Rourkeavec Saoirse Ronan, Margot Robbie
Synopsis: Le destin tumultueux de la charismatique Marie Stuart. Épouse du Roi de France à 16 ans, elle se retrouve veuve à 18 ans et refuse de se remarier conformément à la tradition. Au lieu de cela, elle repart dans son Écosse natale réclamer le trône qui lui revient de droit. Mais la poigne d’Élisabeth Ières’étend aussi biensur l’Angleterre que l’Écosse. Les deux jeunes reines ne tardent pas à devenir de véritables sœurs ennemies et, entre peur et fascination réciproques, se battent pour la couronne d’Angleterre. Rivales aussi bien en pouvoir qu’en amour, toutes deux régnantsur un monde dirigé par des hommes, elles doivent impérativement statuer entre les liens du mariage ou leur indépendance. Mais Marie menace la souveraineté d’Elisabeth. Leurs deux cours sont minées par la trahison, la conspiration et la révolte qui mettent en péril leurs deux trônes et menacent de changer le cours de l’Histoire.
Sortie DVD, Blu-ray™ le 3 Juillet 2019 chez Universal
Bonus du DVD et du Blu-ray™ : Une confrontation épique ♦ Le féminisme des Tudor ♦ Quelque chose chez Marie. Commentaire audio de la réalisatrice Josie Rourke et du compositeur Max Richte.