Marie Stuart, Reine d’Écosse : les femmes face au monde

Les films d’époque sont en vogue ces temps-ci. Après le remarqué et acclamé La Favorite, Marie Stuart, Reine d’Écosse débarque et propose un biopic tout aussi généreux en terme de décors et de costumes surannés. Pour un premier film, la réalisatrice Josie Rourke accouche d’une œuvre assez inoffensive mais loin d’être inintéressante dans ses thématiques mettant la femme au premier plan.

Synopsis : À seulement 18 ans, Marie Stuart est déjà veuve, après le décès de son époux le Roi de France, François II. Elle refuse de se remarier conformément à la tradition. En 1561, elle quitte donc la France pour rejoindre ses terres natales d’Écosse pour réclamer le trône qui lui revient de droit. Mais la reine d’Angleterre, Élisabeth Ière, n’est pas de cet avis. Elles vont toutes deux devenir de véritables sœurs ennemies, malgré une fascination réciproque.

Marie Stuart ne doit pas s’appréhender comme un pur morceau d’histoire, mais plutôt comme un film fondamentalement féministe qui s’appuie sur des données historiques pour parler de thèmes très actuels : de la sexualité à l’instrumentalisation du corps, en passant toujours par la place de la femme dans la société.

Le corps comme objet de pouvoir

Ce qui ressort avec le plus d’évidence est la mise en scène du corps, dans ce qu’il a de purement charnel mais aussi de symbolique, et, consécutivement, son instrumentalisation politique. Le corps féminin est objet de désir de la part des hommes, et de cette faiblesse masculine les femmes peuvent tirer une forme de supériorité. C’est le cas de Marie, qui domine, assume son corps jusqu’à sa nudité, et embrasse sa condition de femme à travers la grossesse ; ce n’est pas le cas d’Elisabeth, qui subit son propre corps, rongé par la maladie, toujours caché derrière des tenues sophistiquées, et pour qui l’échec à devenir mère empêche de se sentir femme (elle répète, plusieurs fois, être davantage « homme »). La grossesse est au cœur des préoccupations des personnages, sur deux modes bien distincts mais finalement indissociables. D’abord, d’un point de vue politique, puisqu’elle paraît réduite à une simple action politique et sociale (créer une descendance, consommer le mariage, être bien vue en endossant son « rôle » de mère) : Marie tombe enceinte et gagne immédiatement de l’importance ; Elisabeth échoue et son influence stagne. Mais avant de servir les intérêts des deux reines, la grossesse semble essentiellement signe d’accomplissement en tant que femme (du moins, pour ces deux personnages). Le fait de « se sentir femme » est l’obsession première d’Elisabeth, parce qu’elle n’y parvient jamais et refoule sa féminité derrière un maquillage aussi dénaturant que les constructions sociales dans lesquelles elle s’aliène. Au contraire, pour Marie, être femme paraît si naturel qu’elle n’en fait pas grand cas, se contentant de marteler son discours sur le fait d’assumer sa nature authentique et de ne pas chercher à être quelqu’un d’autre. Là est leur différence irréductible : l’une s’affirme en tant que femme et individu singulier, l’autre se refuse à elle-même et au genre féminin tout entier.

Ainsi remarque-t-on l’importance accordée à la « féminité », mais en tant qu’essence de la femme et non construction sociale décidée par les hommes – une construction que les deux reines combattent et renversent grâce au pouvoir qu’elles ont acquis. Au XVIe siècle, la femme est aussi indésirable que certaines écoles religieuses : au début du film, on peut entendre un protestant dire qu’il ne veut pas donner la couronne à Marie Stuart, autant parce qu’elle est catholique que parce qu’elle est femme. Mais celle-ci va procéder à un retournement progressif du rapport, jusqu’à une forme d’objectivation de l’homme et une libération des stéréotypes féminins. Les prétendants se multiplient, les membres de la cour se vautrent dans les racontars et les manières, son mari est alcoolique et impuissant, n’importe quel messager d’apparence sérieuse peut d’un seul coup céder à des pulsions sexuelles et partager ses plus lourds secrets ; bref, la masculinité en prend un coup et il n’y a pas un seul homme pour rattraper l’autre. Même le roi – ou plutôt, le mari de la reine – se fait renvoyer dans les cordes par Marie à l’instant où il réclame plus de pouvoir en justifiant sa demande par le fait de lui avoir donné un fils (après une scène d’amour calamiteuse) : « One minute makes not a man », répond-elle sèchement.

Josie Rourke réinvestit donc une figure féminine emblématique pour montrer à quel point les problématiques entre hommes et femmes n’ont guère changé après tant de siècles, et que c’est un combat qui traverse les époques. Elle fait de Marie Stuart une héroïne porte-étendard d’un féminisme non pas militant mais « naturel », presque inconscient, fondu dans des préoccupations politiques et historiques et ainsi d’autant plus efficace.

L’échiquier des couleurs

Puisque les deux reines polarisent l’attention des personnages qui gravitent autour d’elles, Josie Rourke se donne les moyens pour transposer cette attention du côté du spectateur. Ainsi les travellings arrières se multiplient lorsque l’une d’elles se déplace, comme si la caméra – et donc le spectateur – étaient forcés de reculer pour les laisser passer. Les hommes de la cour sont souvent envoyés en bordure de cadre lors de ces mouvements, soulignant l’autorité de ces femmes qui ont la mainmise sur le destin de leurs sujets. À cela s’ajoute l’utilisation constante de la contre-plongée pour filmer les visages graves d’Elisabeth ou Marie, leur donnant de la hauteur et supériorité face aux hommes constamment rabaissés par les cadrages, qui ne font qu’illustrer la bassesse de leurs agissements.

Josie Rourke travaille au maximum l’effet de rupture entre les deux personnages féminins et les hordes d’hommes, flagorneurs ou traîtres, qui s’amoncellent à leurs pieds. Les costumes sont pensés en conséquence : aux couleurs ternes et noirâtres des tenues des hommes, répond le rouge vif, le bleu lapis-lazuli ou le jaune floral des robes portées par les deux reines. Et au cinéma, les couleurs ne sont jamais choisies par hasard. Marie Stuart est vêtue de blanc lors de son arrivée en Écosse à dix-huit ans, symbolisant la pureté de son corps comme de ses convictions profondément diplomates. Puis elle s’affirme progressivement et abandonne la candeur du blanc pour la loyauté et la sincérité véhiculées par le bleu : elle tient alors des discours sur le fait d’assumer sa nature, ses orientations sexuelles, sa personnalité authentique, et renforce son amitié avec ses suivantes et le barde italien. Pendant ce temps, le jaune fait de brèves apparitions, notamment lors d’une scène de nuit de noces dont la couleur fait transparaître toute la gêne et le caractère forcé (car politique) de l’union. L’ultime robe, celle entrevue lors du prologue annonçant le destin funeste de Marie Stuart, est d’un rouge éclatant volontairement contradictoire avec la situation : Marie est sur le point d’être mise à mort, et pourtant elle arbore la couleur de la passion, du triomphe, de l’ardeur ; mais ce n’est pas si paradoxal que cela quand on comprend à la fin du film que, malgré son triste sort, elle a au fond accompli sa tâche ici-bas et laisse à son fils l’opportunité de la parachever.

Voilure et dévoilement

S’il fallait retenir une seule scène, ce serait sans doute la rencontre tant attendue entre Marie et Elisabeth, dans une bâtisse perdue au fond d’une clairière ; une séquence forte émotionnellement et symboliquement, qui par l’isolement géographique met un point d’orgue à la démonstration de leur profonde solitude au milieu de ce monde d’hommes. Après le jeu du chat et de la souris auquel les deux femmes se sont vouées, par lettres interposées, messagers ou espions, la rencontre physique se veut hautement sacrée. Pourtant, le résultat n’est autre qu’une démythification totale de chacune d’elle à travers les yeux de l’autre : Marie Stuart découvre que le reine tyrannique et autoritaire est en réalité une femme fragile psychologiquement et rongée physiquement par la variole ; Elisabeth s’effondre devant la beauté juvénile de sa cousine dont elle avait eu vent maintes fois mais qu’elle espérait encore, au fond d’elle et par jalousie, être moins rayonnante que ce qu’elle imaginait.

Au travers des draps blancs suspendus, que les deux reines écartent tels les derniers lambeaux de pureté encore présents dans ce bas-monde, l’idée de « dévoilement » ressort inévitablement : elles font tomber ces draps à mesure qu’elles se mettent à nue devant l’autre, d’abord par la parole, ensuite littéralement lorsque Elisabeth retire sa perruque. Un dévoilement à deux vitesses, puisque Marie apparaît sans atours, presque décoiffée et dans une tenue très simple, là où le corps d’Elisabeth est enfermé derrière de faux cheveux, un maquillage outrancier et une robe ostentatoire. En une scène, toute l’hypocrisie et le refoulement quasi-pathologique d’Elisabeth sont matérialisés et la reine se prend de plein fouet l’authenticité fougueuse d’une Marie fidèle à elle-même. On pourrait même interpréter l’échec de cette mise à nue d’Elisabeth comme annonciatrice de la trahison future, et du fait qu’elle n’aura jamais réussi à s’accepter en tant que femme. Quoiqu’il en soit, si cette scène de rencontre est aussi puissante, c’est aussi et surtout grâce au jeu de Saoirse Ronan et de Margot Robbie qui éclaboussent tout le film de leur talent.

Si Marie Stuart, Reine d’Écosse n’est pas exempt de tout reproche, à cause d’un rythme inégal, d’une réalisation parfois insipide et d’enjeux qui manquent d’envergure (même si cela permet, en contre-partie, de s’attarder sur les préoccupations individuelles et plus humaines des deux protagonistes), et sera peut-être un peu oublié par le public, il n’en demeure pas moins une proposition thématiquement passionnante, qui vaut davantage pour ce que sa réalisatrice a à cœur de dire de la place de la femme dans le monde que pour son historicité finalement très secondaire. Un film plus actuel que d’époque, malgré le personnage et les événements racontés qui servent un message éminemment moderne, mais dont les racines ne datent malheureusement pas d’hier.

Bande-annonce – Marie Stuart, Reine d’Écosse

Fiche technique – Marie Stuart, Reine d’Écosse

Titre original : Mary Queen of Scots
Réalisation : Josie Rourke
Distribution : Saoirse Ronan, Margot Robbie, Guy Pierce, David Tennant, Jack Lowden
Scénario : Beau Willimon, d’après Queen of Scots: The True Life of Mary Stuart de John Guy
Photographie : John Mathieson
Musique : Max Richter
Sociétés de production : Focus Features, Working Title Films, Perfect World Pictures
Pays d’origine : Royaume-Unis
Genre : Biopic, Drame
Durée : 125 minutes
Dates de sortie : 15 novembre 2018 (US), 27 février 2019 (FR)

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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