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Essais d’actualité, quelques idées-forces (I) : Katrine Marçal, François Ruffin, Marie Bergström, Julia Cagé

Voici le premier d’une longue série de rendez-vous consacrés aux essais d’actualité. Il s’agira pour Le Mag du Ciné de vous exposer les idées-forces de plusieurs essais ayant fait couler l’encre. Lancement avec Julia Cagé, François Ruffin, Marie Bergström et Katrine Marçal.

Le Prix de la démocratie, Julia Cagé, Fayard, août 2018.

Dans la démocratie française, une personne équivaut-elle vraiment à une voix ? Sur le papier, cela ne fait pas un pli. Dans les faits, comme nous l’explique patiemment Julia Cagé, l’assertion est plus discutable. En analysant le financement des campagnes électorales et les dons octroyés aux partis politiques, l’auteure fait la démonstration d’une démocratie peu à peu phagocytée par les intérêts privés.

Première pierre d’achoppement : les réductions fiscales hexagonales permettent aux plus riches de faire payer leurs choix politiques par tous les contribuables, tandis que les plus pauvres sont condamnés à verser plein pot. Si vous appartenez à la catégorie des Français aux revenus les plus élevés et que vous faites un don de 7500 euros à une formation politique, le coût réel vous étant imputé ne sera que de 2500 euros, les 5000 euros restant étant à la charge de la communauté à la faveur d’une réduction fiscale de 66%. Par contre, si vous faites partie de la moitié des Français les plus modestes, un don de 200 euros vous reviendra à… 200 euros, puisque vous n’êtes pas imposable au titre de l’impôt sur le revenu, donc exclu de cette niche fiscale.

Second bémol : à ces considérations se mêlent une surreprésentation des riches dans le financement de la vie politique, une certaine opacité quant aux donateurs et la possibilité additionnelle de faire valoir ses positions idéologiques en achetant des titres de presse ou en finançant des groupes de réflexion. Cela n’est toutefois pas l’apanage de la France : aux États-Unis, par l’avènement des « Super PAC », l’argent a coulé à larges flots dans les campagnes électorales, à tel point que tous les présidentiables refusent désormais de recourir aux réglementés financements publics – depuis Barack Obama ; en Allemagne, les contributions des secteurs automobile et financier contribuent à une inflation des dépenses électorales.

La proposition de Julia Cagé pour démocratiser la démocratie ? Permettre à tout citoyen de flécher chaque année, en direction du parti politique de son choix, la somme de sept euros, à travers sa feuille d’imposition.

Ce pays que tu ne connais pas, François Ruffin, Les Arènes, février 2019.

François Ruffin tire de la crise des gilets jaunes et de ses rencontres avec les manifestants sur les ronds-points de France une idée fermement ancrée dans son ouvrage : Emmanuel Macron, dépeint comme un président des riches fait par eux, ignorerait tout du quotidien de millions de Français avec lesquels il n’aura échangé, tout au plus, que quelques mots en marge d’un déplacement ou d’une inauguration. Ancien banquier de la banque Rothschild, proche d’Alain Minc, Jacques Attali, Jean-Pierre Jouyet et Henry Hermand, le président de la République gouvernerait la France selon les attentes d’un cercle d’amis privilégiés et se montrerait sourd aux doléances des couches les plus fragiles de la population.

Une attaque récurrente, que le député de la France insoumise exprime en ces termes à l’attention d’Emmanuel Macron : « Étoile montante de la bourgeoisie française, champion en devenir, vous êtes promu à l’international. En 2012, vous suivez, dans la même promotion qu’Édouard Philippe et que Cédric Villani, le programme Young Leaders de la French-American Foundation, réservé aux jeunes « à fort potentiel de leadership et appelés à jouer un rôle important dans leur pays et dans les relations franco-américaines ». Deux années de séminaire pour assurer, s’il en était encore besoin, chez nos dirigeants, chez vous, un conformisme de la pensée : atlantiste, mondialiste, libre-échangiste. De quoi, plus concrètement, grossir votre carnet d’adresses. »

Mais aussi, évoquant un épisode fameux de la présidence : « Vous avez surgi avec caméras et micros, vous avez tâté les muscles du Noir costaud (avec d’évidents relents coloniaux), pris un selfie doigt d’honneur, délivré la petite leçon de morale, roi thaumaturge, au verbe magique, qui ferait basculer les destins en trois mots, et vous êtes reparti. Qu’aurez-vous appris, vous ? Que savez-vous de plus, en sortant, sur la vie, sur la vie des pauvres, sur les forces obscures ou lumineuses qui les meuvent ? Rien. »

Les Nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couples et rencontres à l’heure du numérique, Marie Bergström, La Découverte, mars 2019.

Dans une enquête inédite sur les nouvelles pratiques amoureuses en vigueur depuis l’avènement du numérique, Marie Bergström fait état d’une sexualité désormais détachée du couple, de rencontres privatisées, non soumises aux critiques et aux regards des autres, mais aussi de tout un écosystème dicté par les applications et les sites de rencontre où la marchandisation des rapports humains devient la norme. Masse inédite d’inscriptions, mise en scène de soi, nouvelles modalités des choix, bouleversement de la typologie des rencontres, remise en cause de l’endogamie sociale, élargissement du répertoire érotique des femmes : ce sont les fondamentaux de l’éveil mutuel, puis du couple qui sont questionnés par « les nouvelles lois de l’amour ». Si les chances de rencontrer un partenaire sur Internet dépendent de trois variables déjà observées dans la vie réelle – l’âge, le genre et le milieu social –, l’auteure précise que la discrétion inhérente aux rencontres virtuelles confère aux futurs amants une liberté inconnue jusque-là, étrangère aux risques supportés par les rencontres « naturelles », qui font l’objet de curiosité, d’incompréhensions, de réserves, voire de jalousie ou de conflits. C’est l’idée-force de cet ouvrage : la rencontre n’est plus ce qu’elle était, pour le meilleur comme pour le pire.

Le Dîner d’Adam Smith, de Katrine Marçal, Les Arènes, avril 2019.

Grand théoricien des échanges, le penseur classique Adam Smith a pris le parti, peut-être inconscient, d’enlever la femme de l’équation économique. C’est en tout cas ce que postule la journaliste suédoise Katrine Marçal, qui se sert de la mère de l’économiste écossais pour mettre en exergue son propos. Préparer le repas, faire la vaisselle, s’occuper du ménage, veiller sur les enfants et les malades n’a aucune valeur statistique chez les adeptes de l’homo œconomicus. Ainsi, comme le rappelle l’auteure, si un homme épouse la nounou de ses enfants, le PIB diminue ; mais s’il place sa mère à l’hospice, les chiffres de la croissance repartent à la hausse. Les données disponibles se veulent d’ailleurs éloquentes : 70 % des pauvres au niveau mondial sont des femmes ; 100 millions de femmes auraient disparu dans le monde à cause d’un manque de soins et de nourriture au profit des hommes ; le classement Fortune 500 ne compte que quinze ambassadrices parmi une agglomération de PDG en costard-cravate. Et Katrine Marçal de mentionner l’essai féministe La Femme mystifiée, de Betty Friedan, qui témoigne du malaise des femmes – méprisées, négligées – dans les classes moyennes américaines des années 1950-1960. Mais au fait, questionne l’ouvrage, comment avoir foi en une science sociale se moquant de ce que fait la moitié de l’humanité la moitié de son temps ?

 

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