« Rosa » : photo de famille à travers le fascisme

Coup d’essai, coup de maître. Rosa, le premier roman de l’auteur belge Marcel Sel, sonde l’Italie fasciste tout en racontant une histoire familiale en plusieurs temps, par le biais d’une narration déstructurée. La densité du récit, ses dédales spatiotemporels et la nuée de personnages qu’il porte en son sein contribuent à façonner une œuvre remarquable, probablement appelée à faire date.

Et si Rosa était déjà le roman de la maturité ? L’essayiste et polémiste Marcel Sel emploie une narration non linéaire pour révéler ses arches et personnages par bribes, de manière éparse, en baladant le lecteur de Bruxelles à Airole, des années 1940 à aujourd’hui, d’un loft dans une ancienne raffinerie de la capitale belge à la Decennale romaine du fascisme italien. Ce sens de la narration, déconstruite et proprement étourdissante, atteint une maîtrise telle qu’on peine à croire qu’il s’agit d’un premier roman. D’autant plus qu’une grande variété de thèmes vient se fondre dans les différentes scènes du livre : l’amour, les femmes (notamment les « Hannibales » chères au narrateur), le monde de l’art, les relations filiales, la Seconde guerre mondiale, le sort des Juifs… Dans une interview accordée au Mag du Ciné et datée du 24 juin 2019, Marcel Sel justifiait cette appellation de scènes : « Je suis un autodidacte. Je n’ai jamais fait de narratologie, ni d’études littéraires. Et quand j’ai décidé d’écrire un roman, j’ai au contraire été potasser les règles du scénario. Parce que j’adore le récit cinématographique […] Dès le départ, j’ai donc conçu mon premier roman comme un scénario, par scènes successives, souvent avec une unité de lieu. »

Trois motifs au moins irriguent Rosa d’un bout à l’autre : la peinture (Picasso, Spilliaert, Michel-Ange, Dubuffet, Gauguin…) ; les ponts (Pont-du-Noir fictif, pont du Secours, pont de la Magliana, pont du canal à la Porte de Flandre, pont du Tibre…) ; le souvenir/la mémoire (via Aaron, le Nonno, les carnets de notes, l’Italie post-fasciste et ses jugements oublieux du passé ou l’épicier et le Père aux secrets impénétrables). Le narrateur du roman vit aux crochets d’Albert, son père, le Père, qui lui commande un livre et menace de ne plus lui verser le moindre centime s’il ne s’exécute pas. Maurice, le Fils, décide alors de coucher sur papier l’histoire de sa grand-mère Rosa. Ce qui constitue une forme de vengeance : le Père ignore tout du passé de sa mère et de sa propre judéité. On remonte le fil de l’histoire en même temps que lui ; on prend racine dans l’Italie mussolinienne, puis en pleine Seconde guerre mondiale. Rosa se colore alors de teintes sombres : évocation des ambiguïtés morales et politiques de l’Italie des années 1930-1940, notamment à l’endroit des Juifs ; description des massacres perpétrés par les Oustachis croates ; énonciation des discriminations, des éliminations, des camps, mais aussi de la mise au ban, puis de la réhabilitation des communistes italiens…

Bien que juive, Rosa croit religieusement en son Duce. Elle se questionne même sur la légitimité de la protection des Juifs illégaux. Son désarroi n’en sera que plus grand. Quand elle comprend enfin la nature profonde du régime autoritaire italien, elle assènera : « Les Français ! Ils nous mettent dans des wagons à bestiaux ! Qui d’autre fait ça ? L’Italie va faire ça aussi ? Mon Italie ? Mon Duce ? Ce n’est pas possible ! Il me connaît, le Duce ! Il m’a regardée dans les yeux, tante Gia, au Decennale. Et maintenant, il voudrait nous déporter, Albert et moi ? Maman ? Elio ? Elle veut ça, mon Italie ? Je ne comprends plus qui je suis. J’ai fait tout ce que le Duce nous demandait. J’ai obéi. Je me suis battue. Et maintenant, je n’y ai plus droit ? Je suis une fiche rose, c’est ça ? Rosa, fiche rose ? Et Albert ? Une fiche rose aussi ? » Rosa, c’est l’Italie tout entière, abusée, mystifiée, anesthésiée par l’ordre et la promesse d’un renouveau. Sa mort dans les camps, c’est celle d’une nation dévoyée, assignée aux injonctions brutales et/ou racistes, incapable de porter sur elle-même la lucidité qu’elle réclame aux autres.

Tout est affaire de nuances et d’à-propos. Marcel Sel ne l’oublie jamais, ce qui explique que les multiples enchâssements de son récit donnent invariablement lieu à des séquences fortes, tantôt légères tantôt déchirantes. Il en va ainsi de la relation entre Maurice et Jane, d’une trahison qui n’en est pas une, de l’amour éternel entre Giovanna et Francesco, des considérations filiales entre le narrateur et son père, lesquelles sous-tendent tout le roman sans pour autant s’insérer dans la grande histoire qu’il comporte – celle de Rosa. Cette relation père-fils contrariée voit l’incommunicabilité s’ériger en puissant incubateur. Albert, le Père, ne fait en fait que reproduire les erreurs de Giorgio, le grand-père… Et une fois de plus, la notion d’héritage, dans son acception la plus large, accompagne les arches narratives de Marcel Sel. L’auteur ne cesse d’ailleurs de multiplier les degrés de lecture et examine notamment deux typologies de familles dans Rosa : la famille nucléaire classique d’Albert et Maurice, mais aussi celle de la nouvelle Italie de Benito Mussolini. Cette dernière apparaît plurielle, équivoque, parfois contradictoire, toujours arrimée à l’ordre et à la personnalisation du pouvoir. Après la déchéance du Duce, elle sera appelée à vouer aux gémonies les fidèles et à consacrer les repentis, fussent-ils tardifs, sans pour autant qu’il soit toujours possible d’établir une distinction nette entre eux.

Rosa, Marcel Sel
Onlit Éditions, mars 2017, 296 pages

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

I Want Your Sex : l’apocalypse fait de la résistance

Après dix ans de gestation, le nouveau Gregg Araki porté par Olivia Wilde et Cooper Hoffman, "I Want Your Sex" débarque enfin en salles. Entre fantasme de muse, rapport de domination et lettre d'amour pop et acidulée à la Gen Z, le cinéaste de 66 ans flirte avec son époque sans jamais vraiment la bouleverser.

RRR : le blockbuster tollywoodien qui a conquis le monde

« RRR », blockbuster oscarisé de S.S. Rajamouli, débarque enfin sur les écrans français. Cette fresque indienne raconte l'amitié explosive entre deux résistants à la colonisation britannique, entre danses endiablées, action spectaculaire et démesure mythologique assumée, portée par deux acteurs habités. Une œuvre à chérir avec passion et amusement !

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l'état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.