Anna, Luc Besson drague Me Too

Il fallait bien s’en douter. Après avoir libéré la parole emprisonnée par le sexisme ordinaire et exposé au grand jour la face sombre du Hollywood lubrique, le mouvement Me Too n’allait pas rester longtemps imperméable aux tentatives de récupération éhontées. Notamment celles émanant de ceux qui tentent de choper le train en marche pour ne pas rester à quais à attendre de se retrouver sur l’échafaud. Ainsi, après avoir échoué à convaincre le monde de ses qualités de créateur d’univers avec Valerian, Luc Besson revient avec Anna pour repeindre son cinéma aux couleurs du féminisme lyophilisé des tentpoles.

Le changement dans la continuité

Et comme le monsieur n’a jamais été un apôtre de la subtilité, il étale directement ses coups de pinceaux malhabiles sur la tapisserie de l’une de ses œuvres les plus emblématiques. C’est donc évidemment sur les traces de Nikita que marche Anna (au moins a t-il changé le nom), qui raconte peu ou prou la même chose.

A savoir une jeune femme cabossée par la vie qui intègre un programme top-secret de tueuse d’élite conçu par des services encore plus secrets. Après avoir survécu à l’entrainement et aux œillades humides dispensées par son superviseur qui se gratte la bienveillance à l’entre-jambe, Anna/ Nikita goûte les joies de la vie à l’air libre entre deux prestations de services à la grenade. Puis, elle décide de se la jouer Free Birds et de prendre sa liberté, même si on lui refuse son préavis.

Femme actuelle

Vous l’aurez compris, Anna ne déroge en rien au programme déposé par son modèle il y a 29 ans. On saura néanmoins gré à Sacha Luss (sosie de Milla Jovovich) de nous épargner le numéro de coterep d’Anne Parillaud sur lequel s’aligna toutes les Besson-girl qui lui succédèrent. C’est que l’idéal fétichiste de la femme-enfant dont la pureté sauvage émeut le mâle en mal de fraîcheur innocente, ça peut avoir mauvaise presse par les temps qui courent. Surtout quand on traîne soit même quelques casseroles sur le sujet qui n’ont pas encore arrêté de sonner.

On le comprend, les plus gros ajustements effectués par Besson sur Anna ne concernent pas les tropes qu’il collecte comme à son habitude chez les autres pour se greffer à son époque. Ce n’est pas regarder Besson courir derrière les structures à tiroirs de Christopher Nolan (même si le spectacle d’un Simple Jack essayant de construire son propre Rubik’s Cube vaut son pesant de cacahuètes). Ce n’est pas non plus voir l’auteur s’aligner sur les John Wick et glisser l’air de rien (faut le dire) une olive aux films de David Leitch (en dépit de son déficit esthétique, Anna sait faire de la caméra un acteur actif de ses chorégraphies).  Ce n’est même pas la tentative de Lucky Luck de surfer avec ses semelles de plomb sur la vague de réminiscence de la Guerre Froide, et ne réussir à l’arrivée qu’à faire passer Red Sparrow pour du John Le Carré.

Un homme de son temps

Non, le vrai intérêt d’Anna réside bien dans son héroïne.  Action women qui réclame sa liberté avant qu’on comprenne en quoi elle se sent emprisonnée, femme écrasée par les diktats masculins mais qui attire sans motifs dans son lit tous les hommes qui la harcèle…  Anna est une boule de contradiction qui ne mène nulle part, sinon à valider de façon complètement anarchique les signaux de l’actualité récente. Besson soumet son récit à l’image qu’il semble désireux de renvoyer au public post-Weinstein. A l’instar de l’invraisemblable lien qui se tisse entre l’héroïne et le personnage d’Helen Mirren, qui n’a aucune raison d’être sinon … SINON QUE CE SONT DES FEMMES T’AS VU !! (lève ton poing si toi aussi t’as un vagin).

Il y a quelque chose de fascinant à regarder Besson se débattre en mode survie dans un air du temps qui ne souffle plus dans sa direction. On ne peut s’empêcher de penser à Roland Emmerich, devenu un pasionaria écolo avec Le jour d’après en 2003, après avoir passé la décennie précédente à caresser cyniquement la croupe du redneck moyen. Anna est à peu près aussi authentique dans sa démarche et embarrassant en termes de résultat.

Sur le papier, un projet « safe », monté spécialement pour remettre une pièce dans la machine Europacorp. A l’écran, ça ressemble à un adulte de 60 ans qui ressort son vieux t-shirt des Spice Girls pour être invité aux soirées pyjama de la nièce de Rose McGowan.

 

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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