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Interview de l’équipe du film Camille, de Boris Lojkine

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Quand trois êtres aussi tendres que bons se réunissent pour faire un film en l’hommage d’une femme forte aux valeurs immenses, cela offre le très beau Camille. Rencontrés lors du Festival du Film Francophone d’Angoulême, Maryvonne Lepage, Nina Meurisse et le réalisateur Boris Lojkine nous ont parlé de la vie de Camille Lepage dans une interview pleine d’humanité.

Dans Hope, vous placez déjà votre action dans l’Afrique subsaharienne, là c’était en Centrafrique, c’est assez rare en Europe de voir des films se déroulant en Afrique. Qu’est-ce qui vous pousse à aller faire des films là-bas ? 

Boris Lojkine – J’ai beaucoup de mal à m’imaginer faire un film en France en fait, c’est un gros problème dans ma vie parce que ce serait beaucoup plus simple pour moi de faire des films en France, si je savais les faire hein. Mais c’est vrai que ce qui m’inspire, comme Camille, c’est de partir loin, de vivre des aventures dans des endroits qui ne ressemblent pas à l’Europe. J’ai toujours l’impression que l’Europe c’est trop aseptisé, trop lisse. Je ne peux pas expliquer pourquoi mais quand je suis en Centrafrique, je suis entourée d’une bande de centrafricains en train de manger du gozo avec la main et d’échanger des blagues en sango, je me sens complètement chez moi et je me dis « ça y est, tout va bien. ». Je n’arrive pas à imaginer de faire des films en France pour le moment.

C’est exactement une réplique du film quand Camille dit que quand elle est là bas, elle se sent chez elle. 

Maryvonne Lepage – Oui elle était bien, elle était heureuse, elle faisait ce qu’elle voulait et ce qu’elle avait envie de faire. D’aller jusqu’au bout.

Et vous Nina, comment avez-vous fait pour vous imprégner de ce sentiment-là : se sentir chez soi ailleurs ? 

Nina Meurisse – En fait, le tournage s’est un peu fait dans l’ordre du scénario et du coup, ça s’est fait un peu comme dans le film, moi j’ai découvert le pays, alors on n’est pas au début de la découverte du pays pour Camille, mais plus le tournage avançait, plus on tournait avec les Centrafricains, l’équipe est vraiment mixte donc plus j’étais à l’aise et plus je me sentais bien. Même si la place d’un blanc en Afrique et d’une femme blanche, c’est compliqué et c’est une place qui est difficile à prendre mais plus le tournage avançait, plus je prenais cette place et j’avais plaisir à la prendre parce que je me détendais.

Pour moi, la vie c’est les rencontres humaines et ce film c’était une explosion de vie pour moi.

Ça a du être un tournage assez intense et ça se ressent vraiment à l’écran, déjà parce que l’histoire en elle même est très forte, mais comment fait-on après ? Comment gère-t-on l’après tournage ? 

N.M. – Après, je ne sais pas trop dire, je sens encore que maintenant ça ricoche dans plein de choses de ma vie, c’est difficile de parler de cette expérience car il y a des choses qui sont très différentes et en même temps sans vraiment savoir lesquelles. Ce qui est sûr, c’est qu’en tout cas, comme Boris, c’est les rencontres humaines et l’inconfort, on dirait l’inconfort quand on vit en Europe et qu’on parle de ces pays, pour moi c’est des endroits dans lesquels j’ai l’impression d’être très vivante et beaucoup plus qu’ici. Pour moi, la vie c’est les rencontres humaines et ce film c’était une explosion de vie pour moi.

C’était la première fois que vous collaboriez avec des acteurs professionnels, qu’est-ce que ça a changé dans votre manière d’aborder la direction d’acteurs ? 

B.L. – Rien, c’est vrai que dans mon film précédent c’était que des acteurs non professionnels, j’avais beaucoup aimé cette expérience parce que ce sont des gens qui n’ont pas de métier, donc on essaie de calquer les personnages sur eux, de les rapprocher de ce que sont les acteurs pour profiter de tout ce qu’ils peuvent amener d’eux-mêmes. Forcément, travailler avec des comédiens c’est différent. Les comédiens ont des attentes de direction, mais au fond c’est pareil. Moi ce qui m’intéresse avec Nina, ce n’est pas son métier, même si elle en a beaucoup. Elle est très professionnelle et son professionnalisme a d’ailleurs beaucoup aidé tous les autres gens qui jouaient dans le film, mais ce m’intéressait c’était d’attraper quelque chose d’elle, de lui voler quelque chose de ce qu’elle est et c’est pour ça que je l’ai choisie. Je ne l’ai pas choisie parce que c’est une bonne comédienne, j’avoue, c’est ma limite, je ne sais pas ce que c’est une bonne comédienne mais en revanche, il y a quelque chose d’elle qui m’intéressait. Le mélange entre une grande solidité qui fait qu’elle est plantée, je crois qu’elle va aller en Afrique et qu’elle va vivre ça et une flamme intérieure. C’est ça qui m’intéressait, d’attraper quelque chose de cette lumière-là mais après je n’ai jamais  l’impression de travailler avec des comédiens, juste qu’on travaille avec des gens. Quand on commence à travailler avec des comédiens, moi je m’ennuie un petit peu mais les comédiens sont des gens aussi, ils sont des gens comme les autres donc on peut travailler avec eux. Mon idéal c’est de travailler avec des professionnels comme s’ils n’étaient pas professionnels en fait, que c’était de vraies personnes et qu’on essayait d’attraper quelque chose d’eux comme on le fait avec quelqu’un qu’on attrape comme ça. C’est arrivé sur le tournage, une paysanne était en train de regarder le tournage, on lui a dit « Viens on va faire une scène » et on la prend, on la met dans le film et elle est super parce qu’on a attrapé quelque chose dans l’instant avec elle. C’est bien d’essayer de trouver une forme de continuité avec tous, dans le film il y a des professionnels, des non professionnels, des comédiens, des non comédiens.

Le film a trois manières d’aborder les choses : la fiction évidemment, le documentaire avec les images d’archives (photos de Camille ou vidéos de télévision…) et le biopic quasiment. Comment avez-vous fait pour construire cette histoire avec ces 3 registres ? 

B.L. – C’était très compliqué au montage car il fallait trouver la manière juste de le faire. C’était important pour moi que l’on raconte vraiment quelque chose de la Centrafrique, que ce ne soit pas juste un décor d’arrière-fond où on se dit « voilà c’est des noirs qui se battent entre eux » sans rien comprendre. Je trouve ça important si on fait un film sur une photo-journaliste qui, elle, a cherché à comprendre, que l’on amène le spectateur à comprendre aussi un petit peu. Et je crois, en tout cas, j’espère, que le spectateur suit un petit peu et comprend ce qu’il se passe, qui sont les Sélékas (ndlr : coalition musulmane), les Anti-balaka (ndlr : milices d’auto-défense), les interventions françaises. Et en même temps, on ne fait pas un documentaire, on ne fait pas un film didactique non plus, on ne veut pas tuer l’émotion, il ne faut pas tuer la fiction non plus. C’était difficile de trouver l’équilibre, la manière dont tout ça se mêle et c’était surtout difficile avec les archives. Avec les photos, c’est venu beaucoup plus facilement, c’était un vrai enjeu du film de savoir comment les vraies photos de Camille allaient rentrer dans le film. Au tournage, on avait beaucoup travaillé à partir de ses photos pour les décors, pour les costumes, pour la mise en scène des scènes, on avait les photos de Camille en tête.

N.M. – On savait même que ça allait être telle photo sur le plan et que là ça enchaînait de telle manière.

B.L. – Voilà, on avait ça très présent à l’esprit donc le mariage était déjà un peu fait et puis c’est quelque chose qui marche parce que les photos n’ont pas seulement un rôle documentaire, elles nous font marcher dans le personnage. Tout d’un coup, en regardant les photos, ce sont des photos des événements mais ce sont des photos prises par Camille, qui nous font entrer dans la manière dont elle regarde l’événement, presque dans son intimité.

Parce que c’est son regard. Et vous Maryvonne, déjà bravo parce que c’est un acte assez courageux de livrer autant de choses après cette tragédie, est-ce que vous avez réussi à prendre assez de recul pour laisser la fiction opérer ? On sent énormément de bienveillance entre vous, pour faire ce travail il en fallait, mais comment avez-vous fait pour avoir le recul nécessaire et laisser le film se faire ?

Maryvonne Lepage – Je pense que tout d’abord, il fallait une confiance en Boris pour faire ce film. Il m’a expliqué comment il allait le faire, comment il avait compris Camille, comment il avait envie de la refaire vivre par ce film même si c’était une fiction et après la relation qu’on a eu avec Boris, c’est qu’on était à la fois près de lui, à sa disposition je dirais et d’un autre côté, c’est son film donc on doit respecter son travail, on est là pour aider s’il y a besoin. On a envie de savoir certaines choses c’est vrai mais à des moments, ce n’était pas le moment. J’ai accompagné Camille pendant toute sa vie, pendant 26 ans, jusqu’au dernier jour et je pense que j’avais aussi envie d’accompagner ce film, d’accompagner Boris mais en étant chacun à sa place. Lui faisait son travail et nous on était là si besoin avec nos yeux de parents.

B.L. – Si je peux me permettre quand même, ça n’a pas été facile pour Maryvonne, ni pour la famille, ni de dire oui, ni de voir le film après. C’était très difficile.

M.L. – Parce que je savais que de dire oui… En fait, j’ai voulu me protéger, je savais que j’allais souffrir, j’étais déjà dans une période où je souffrais et je souffre encore aujourd’hui. Je pleure intérieurement tous les jours, ça ne se voit pas, je souris, je fume ma cigarette, je suis là, je passe de bons moments mais intérieurement, ce n’est pas ça, ma vie a basculé. Donc c’est compliqué tout ça.

Par rapport à cette vocation, à ce métier, qu’est-ce que vous avez envie de dire aux gens qui ont envie de se lancer dans le photo-journalisme ?

M.L – La même chose que j’ai dit à Camille quand elle a voulu partir au Sud-Soudan en pleine guerre. « Si c’est ce que tu veux, si c’est ton choix, n’aie pas de regrets et je serai là pour t’épauler » et je n’ai aucun regret. Aujourd’hui, je dirais la même chose à tous les jeunes photo-journalistes. Si vous avez vraiment ça dans les tripes, il faut le faire, il ne faut pas avoir de regret dans la vie. Après il faut aussi avoir une passion, un engagement. Aimer la photo, avoir envie de progresser parce que c’est un métier donc il faut vendre sa photo quoi. Comme dirait Boris, il faut travailler. Il faut travailler beaucoup.

Pour faire ce film, vous avez rencontré d’autres photo-journalistes ? 

B.L. – Alors j’ai vraiment travaillé autour de Camille mais j’en ai rencontré grâce à Maryvonne notamment, parce que quand Camille a été tuée, Maryvonne a reçu des messages de toutes les personnes qui avaient connu Camille. Des messages de sympathie, des messages de condoléances, et Maryvonne a eu la très grande gentillesse de me confier tout ce carnet d’adresses donc c’est comme ça que j’ai pu commencé à rencontrer beaucoup de gens qui avaient connu Camille, y compris sur le terrain en Centrafrique, au Sud Soudan. Donc j’ai rencontré pas mal de photo-journalistes qui avaient connu Camille mais en même temps des professionnels qui pouvaient aussi me montrer la manière dont eux travaillaient. C’était intéressant pour moi de voir à la fois ce que Camille partageait avec d’autres, ce qui fait un portrait de groupe d’une profession et en même temps ce qu’elle a de très singulier. Et on a eu la chance sur le tournage d’avoir un vrai photo-journaliste Mickaël Spitzberg, qui joue son propre rôle, c’était important pour moi qu’il n’y ait pas que des acteurs mais qu’il y ait vraiment un photographe avec la vérité de sa personne, qui pouvait aussi nous servir de conseiller technique, nous donner des orientations, à Nina sur la photographie, à moi sur la reconstitution des scènes, sur l’ambiance entre journalistes à Bangui en 2013.

Justement Nina, quel travail avez-vous fait pour vous imprégner de cette immersion sur le terrain qui est assez impressionnante ? C’est physique comme expérience et comportement. 

N.M. – Je suis restée 2 mois à l’AFP avec Olivier Morin et ses collègues avec qui je partais soit en reportage en fonction de là où ils étaient envoyés, soit je passais du temps à discuter avec eux de leur expérience. Il y en a beaucoup qui ont vécu ces conflits. Mais surtout techniquement, d’avoir des points de vue sur comment on se place dans l’espace, comment lorsqu’on arrive sur une scène, on photographie et je me souviens de la première fois où Olivier m’a dit « Vas-y ». On était aux Tuileries, il m’a dit « il y a deux personnes sur la fontaine, tu t’approches et tu fais une photo à 2 mètres » je lui disais « non je ne vais pas faire ça », il m’a dit « vas-y, tu vas voir je vais le faire et ils ne vont pas s’arrêter », il y est allé et effectivement les gens ne l’ont pas vu. Et moi je suis arrivée toute gênée donc je devais casser ça et devenir invisible. Mais au début je ne comprenais pas comment il arrivait à faire ça puis après effectivement, c’était de savoir comment me placer dans l’espace et puis ensuite comment me comporter du point de vue de Camille. Est-ce qu’elle se baissait ? Est-ce qu’elle était proche des gens, est-ce qu’elle prenait du recul ? Essayer de comprendre avec le disque dur et toutes ses photos, de rentrer dans son regard et comprendre. Avec Olivier notamment, on a fait une lecture de ses photos en se disant « alors là elle a utilisé telle focale, elle a du rentrer et faire ça » et Mickael Spitzberg qui me décrivait comment elle était avec les défauts et les qualités d’une jeune photo-journaliste, elle allait trop près parfois. C’était ça le travail, c’était très intéressant. Je me dis souvent ça pour les personnages, c’est qu’on comprend mieux quelqu’un quand on fait ce qu’il fait plutôt que de comprendre intellectuellement sa psychologie. Si pendant 2 mois je fais des photos, je vais bien en tirer quelque chose. Et puis comme l’Afrique et les conflits, je ne pouvais pas le vivre, c’était la rentrée donc il y avait toutes les manifestations alors Olivier m’avait dit « il faut que t’ailles devant, il faut que tu te prennes des lacrymos parce que c’est ça le terrain. » Ça les faisait rire. C’est un point de vue le photographe, et surtout celui de Camille, c’est pas juste d’aller chercher l’excitation de la violence, il y a plein de photographes qui travaillent comme ça et je me souviens des premières manifestations que j’ai faites et c’était très intéressant quand ça commençait à péter de me dire « euh d’accord moi Nina je pars en courant, je rentre chez moi et je ne veux pas qu’il m’arrive quoi que ce soit mais comment en tant que photographe on se demande de quoi on veut parler là dans cette situation, qu’est-ce qu’on veut raconter, de qui on veut parler ? » et c’est super intéressant d’arriver à se mettre dans ce regard-là.

Il y a eu des scènes de reconstitution faites, tournées avec des locaux qui avaient probablement vécu ces événements-là réellement, ça n’a pas été trop compliqué à gérer pour eux ? 

B.L. – On tourne avec la jeunesse de Bangui les scènes de manifestation, de pillages. Il y a des scènes où on a pas mal de figurants, c’est des scènes qui faisaient assez peur a priori. Ce sont des scènes tournées dans Bangui qui est une ville où la violence est quand même très récente, des scènes aussi mouvementées, ça me semblait assez périlleux, mais en fait j’ai l’impression que tous ces jeunes qui sont venus faire les scènes l’ont fait avec énormément de plaisir. Par exemple, le premier jour de tournage, on a fait la manifestation des juges et c’était de très bonne augure parce qu’ils avaient tellement de plaisir à être au milieu, on avait bloqué la plus grande avenue de la ville, et ils étaient contents de pouvoir être au milieu de la rue, d’avoir l’espace pour eux, de crier. Tout d’un coup, c’est comme s’ils prenaient le pouvoir quoi. J’ai senti ça, je l’ai ressenti quand on a refait l’autre grande manifestation à la fin où ils allument le feu et mettent le bordel. C’est comme s’ils se disaient « On peut faire ça nous ? Aller on va le faire ! ». Je pense que tous ces figurants ont pris un énorme plaisir à ça car c’était le plaisir de faire du cinéma mais aussi de foutre le bordel, de faire la révolution. On prend la place. Personne ne nous dit quoi faire. C’était pas simple mais c’était un vrai plaisir de travailler avec toute cette jeunesse bouillonnante quoi.

Il y a une scène que je trouve très intéressante dans le film, c’est quand ils discutent des photos qu’ils vont envoyer entre collègues. Ce qu’il faut montrer, ce qu’il ne faut pas montrer. Est-ce que vous, vous êtes posé la question en faisant le film ou est-ce que c’était évident que l’on pouvait montrer des corps morts comme ça ? 

B.L. – Pour moi, ça faisait forcément partie du film parce qu’il pose la question de savoir comment on regarde la violence, on ne peut pas ne rien en voir. Des photos violentes, des photos de cadavres dans les rues de Bangui, on en a vu beaucoup, beaucoup ont été publiées, donc je savais que ça faisait partie du film. Après ce qui est vrai, c’est qu’on s’est demandé quelles photos on montrait, jusqu’où on pouvait aller. Il y a des photos très dures dans le film, mais il y en a plein de plus dures qu’on n’a pas montré. Camille n’avait pas peur d’y aller, il y a des photos terrifiantes, avec mon monteur à chaque fois qu’on retombait dessus, on essayait vite de passer à autre chose mais ça nous restait à l’esprit tellement c’était terrible. Donc il fallait trouver la juste mesure mais forcément il fallait montrer quelque chose de cette violence sinon on ne comprend pas de quoi parle le film. Mais il ne fallait pas non plus aller dans le gore ou dans quelque chose qui serait devenu de la complaisance, c’est exactement ce dont parlent les photographes. Est-ce qu’on montre ça juste pour choquer ou est ce qu’on montre ça parce qu’il y a quelque chose à raconter, qui est important, qu’il faut comprendre ? Les questions des journalistes sont aussi nos questions.

Cycle HBO : « Oz », « La routine, ça finit par vous tuer »

En 1997, gorgée de pessimisme et shootée aux thèses anticarcérales d’Edward Bunker, Oz révolutionne un petit écran alors acquis aux sitcoms. Bénéficiant d’une latitude inespérée, Tom Fontana développe sur HBO une série pamphlétaire révélant avec emphase l’envers du décor pénitentiaire. Le périmètre de la téléfiction en ressort élargi, pourvu de nouveaux espaces narratifs, choraux et avant-gardistes.

Le cadre est extrêmement codifié : la caméra, claustrophobique, se trouve enfermée entre les murs d’une prison de haute sécurité, l’Oswald State Correctional Facility, et plus spécifiquement au cœur d’une unité expérimentale, Emerald City. Là-bas, les détenus jouissent de libertés d’interaction étendues, conditionnées à un système de surveillance panoptique, tel que décrit par le philosophe britannique Jeremy Bentham, puis par l’intellectuel français Michel Foucault. Occupant un poste d’observation central, les gardiens peuvent contrôler l’entièreté des lieux sans même avoir à se déplacer. Ils en deviennent potentiellement omniscients. La prison n’en est que plus impersonnelle et intrusive. La ronde permanente des matons n’empêche toutefois pas les différents clans d’Em City de défendre comme des cerbères leurs intérêts. Italiens, Latinos, Noirs, Aryens, Irlandais, motards, homosexuels et, dans une moindre mesure, musulmans ou chrétiens n’hésitent pas à rhabiller en cadavres ceux qui se mettent en travers de leur chemin. Les rivalités claniques, le commerce de la drogue, les haines personnelles, les foucades expliquent en partie la procession des sacs mortuaires. Le quotidien écrasant, désillusionné, privé d’espoir, parfois bouté hors de l’ultime bastion d’humanité – la famille – finit d’entraîner les corps, meurtris, et les âmes, damnées, vers une forme inexpiable d’abîme.

Tout partait pourtant d’une bonne intention. L’humaniste Tim McManus, instigateur d’Emerald City, cherche à réhabiliter les détenus en leur concédant une liberté de mouvement peu conventionnelle, en leur proposant des programmes familiaux, d’éducation, de désintoxication et même de dressage canin, en leur attribuant un rôle actif au sein de la communauté des prisonniers – en cuisine, au courrier, dans l’entretien, à la bibliothèque, à l’infirmerie ou en tant que dactylo. Mais le ver est dans le fruit. La corruption règne chez les matons. Le gouverneur James Devlin prend des mesures radicales qui mettent le feu aux poudres – limitation des visites conjugales, interdiction de la cigarette, privatisation de la gestion médico-sanitaire. Les prisonniers eux-mêmes s’abandonnent à toutes sortes d’excès et de violences réduisant à néant les ambitions progressistes de Tim McManus. À Oz, les soupapes de sûreté relâchent des vapeurs de soufre. Le système pénitentiaire s’apparente à une grande lessiveuse redéfinissant touche par touche les hommes. Prenons le cas de Tobias Beecher. Ancien avocat condamné pour conduite en état d’ivresse et homicide involontaire, il est peu à peu broyé par la logique carcérale. Le premier conseil qui lui est donné jette une lumière crue sur les dessous d’Oz : « Si quelqu’un essaie de te baiser, tu le butes. » La prévention ne suffisant pas en toutes circonstances, il devient malgré lui le « bétail » d’un néo-nazi, Vernon Schillinger, se fait tatouer de force une croix gammée sur la fesse, puis sombre dans la drogue, se voit ridiculisé devant les autres détenus, divorce et doit, à la faveur d’une terrible lettre d’adieu, endosser la responsabilité du suicide de son ex-femme. « Si Dieu est en moi, c’est une tumeur », lâchera-t-il, las, avant de se rebeller et de se gaver, lui aussi, aux râteliers de la violence et du machiavélisme. C’est ainsi qu’il empêchera Schillinger d’obtenir une libération anticipée et qu’il assassinera froidement, en guise de vengeance, un gardien de mèche avec les nazis. Un brouet de méfaits dont ses enfants, puis son père, paieront les pots cassés…

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Tobias Beecher n’est pas le seul détenu sur qui la prison exerce une emprise puissante. Le gangster Jefferson Keane se repentit et embrasse l’islam, avant qu’une manœuvre abjecte ne l’envoie dans le couloir de la mort. Simon Adebisi, chef de clan et drogué notoire, va un temps se ranger et s’ouvrir à sa culture d’origine. L’Irlandais Ryan O’Reilly, prisonnier parmi les plus rusés, tombe amoureux du Docteur Gloria Nathan et expose son frère aux affres carcérales en planifiant l’assassinat de son mari. Il s’humanise ensuite au contact de sa mère biologique, même si ses bas instincts ne terminent pas pour autant sous l’étouffoir. Miguel Alvarez, dont le père et le grand-père font partie des meubles à Oz, s’inflige des souffrances considérables, rongé par un sentiment de culpabilité dû à la mort précoce de son bébé. Il essaie même de se suicider quand la Weigert Corporation, propulsée à la tête du département médical, le prive de ses antidépresseurs par souci d’économie. Le narrateur et ancien toxicomane Augustus Hill, pourtant si clairvoyant, accepte de consommer un peu de drogue à la demande du basketteur Jackson Vahue, qu’il admire pour ses exploits sportifs. Clayton Hughes, ancien gardien désormais incarcéré, est assailli d’idées et de visions invraisemblables, le menant irrémédiablement à sa perte. Jaz Hoyt, biker dont l’épaisseur narrative gonfle au fil des saisons, perd son statut de chef de clan pour celui, moins enviable, de fou tourmenté par le diable. Même l’inflexible Kareem Saïd, leader des musulmans, fomente une émeute, se résigne à tourner le dos à certains détenus considérés comme des causes perdues, puis tombe secrètement sous le charme d’une femme impliquée dans une action collective contre l’État conservateur de James Devlin. La brutalité à laquelle l’imam s’adonne plus tard n’est qu’un ultime coup de pinceau sur une toile de plus en plus maculée.

Les hommes changent, les alliances aussi. À Emerald City, la fidélité est un archaïsme. Les amitiés se font et se défont selon les besoins du moment. Tom Fontana ne cesse de conjuguer noirceur et hyper-réalisme pour en faire état, dans une position de franc-tireur au regard des conventions télévisuelles de l’époque. Il n’y a alors, en effet, que dans Oz qu’on filme des Italiens brûlés vifs, sodomisés, piqués par une seringue contaminée par le VIH ou tués à petit feu par ingestion répétée de verre pilé. Nulle part ailleurs on n’aveugle un maton, on ne pend des Juifs, on ne présente la perdition sous forme de clips préambulaires à glacer le sang. La microsociété ici à l’œuvre suffoque de dépit, laisse triompher l’expérience sur l’espérance, désosse l’humanité pour n’en conserver que les ambiguïtés et les travers.

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La construction dramatique d’Oz, multipliant les points de vue et les arches narratives, ouvre la voie à toutes sortes de questionnements. Le premier d’entre eux touche naturellement au système répressif américain. Là où les taux d’incarcération crèvent le plafond, la société paraît-elle plus sûre et apaisée ? À en juger par les hordes de prisonniers arrivant sans discontinuer à Oswald, on peut franchement en douter. Les victimes et leurs proches se sentent-ils consolés par les sanctions infligées à leurs bourreaux ? La visite hostile que reçoit dans un premier temps Tobias Beecher suggère le contraire. Les détenus sont-ils préparés à leur réinsertion future ? La prison possède ses propres maladies nosocomiales et elles s’avèrent peu en phase, voire inconciliables, avec un éventuel retour à la vie normale. Les allers-retours du « Poète » et de Tobias Beecher le démontrent amplement. Les condamnations à mort prononcées pour des crimes commis à Oz corroborent ce constat. En sus de ces considérations viennent se greffer des interrogations plus philosophiques, par exemple à l’occasion de discussions sur la peine capitale, sur les propriétés cathartiques d’un tournoi de boxe, sur la corruptibilité des juges ou sur « une lutte légitime contre la répression et l’injustice » – c’est ainsi que Kareem Saïd décrit l’émeute qui clôture la première saison, inspirée de la mutinerie d’Attica.

Tom Fontana portraiture avec ce qu’il faut d’effroi un monde clos, fini, proche de l’implosion. Il filme l’état de manque provoqué par l’absence de « tétons » (de came). Il met en parallèle la dégradation des budgets alloués à l’éducation et la hausse irrépressible de ceux destinés à la sécurité, alors que les deux vont de pair, se complètent et interagissent entre eux. Il montre des détenus minés par l’ennui, cloués par la peur, bientôt réduits au rôle d’admirateurs obsédés de Mademoiselle Sally, la présentatrice sculpturale d’un programme télévisé pour enfants. Les questions posées sont complexes, aux articulations fines, mais les réponses apportées n’ont rien d’emberlificoté. La prison échoue en réalité dans toutes ses missions. Elle tend à actionner les mauvais leviers psychologiques et organisationnels. Elle se trompe dans son analyse des faits et comportements humains. Elle transforme des quidams en meurtriers sans scrupules. Leo Glynn, le directeur d’Oz, n’est plus qu’un chiffon de papier que des âmes dévoyées transforment en confettis imprégnés de sang.

oz-serie-hbo-leo-glynnPour peu, on pourrait croire qu’Oz entend faire échec au progressisme. Em City y apparaît comme un catalyseur de déviances et de sévices impossibles à réprimer. Ce sont pourtant les privations organisées par le gouverneur Devlin, ainsi que les provocations et humiliations subies au quotidien par les prisonniers, qui engendrent le plus de frustrations et de troubles. Tant les détenus que le personnel pénitentiaire, soit les deux groupes dont l’importance narrative apparaît la plus significative, y font face dans un sentiment diffus d’impuissance et d’abandon. Passionné par un travail qu’il aspire à empreindre d’humanisme, Tim McManus est présenté comme un idéaliste solidement cramponné à ses principes, allant jusqu’à passer des nuits entières au bureau. « C’est toute ma vie », confessera-t-il à Leo Glynn. Ses adversaires conservateurs voient en lui un « gauchiste efféminé » qu’il faudrait de toute urgence « balancer aux ordures ». Son successeur à la tête d’Em City le qualifie sans le nommer de « blanc-bec large d’esprit » qui s’époumone à muer des criminels « en bons citoyens ». Malgré une obstination donnant des haut-le-coeur à ses adversaires, Tim McManus se montre incapable de mettre à bas les nuisances qui gangrènent et menacent sa « Cité d’Émeraude ». Une séquence suffit à mesurer le décalage permanent entre ses attentes paternes et l’implacable réalité du système carcéral états-unien : dans la salle d’informatique mise à disposition des pensionnaires d’Oswald, les ordinateurs restent éteints, mais les détenus se rassemblent pour coordonner leurs trafics clandestins à l’abri des regards ou faire disparaître ceux qui les gênent. C’est cette même perversion, proverbiale et universelle, qui donne lieu à des paris truqués et des tensions raciales à l’occasion du tournoi de boxe organisé à Em City, qui transforme des excuses sincères en double homicide, qui planifie un bain de sang le jour de Noël, qui fait de Tim McManus un faux harceleur en série et de la psychiatre Sœur Peter Marie, par ailleurs conseillère anti-drogues, la victime de tentations charnelles en contradiction avec les exigences chastes du couvent… Le progressisme n’est peut-être pas en faillite, mais qu’en est-il des structures sur lesquelles il se porte ? Kareem Saïd, toujours sentencieux, a sa petite idée sur la question : « Le système légal américain est fondamentalement corrompu, injuste, chaotique… » Le narrateur Augustus Hill y ajoute laconiquement qu’« à Oz, la cruauté, c’est la punition habituelle ». À quoi bon alors broder à fils d’or sur des chiffons à poussière ?

Tom Fontana sculpte l’espace, radiographie la prison, sonde les émotions primaires. Il porte un regard de clinicien effaré sur les systèmes judiciaire et répressif américains. Les matons couchent avec les détenus. Une infirmière nuit plus qu’elle ne soigne. Les flics infiltrés se rendent à la drogue et aux meurtres. Les prisonniers servent de cobayes à des laboratoires pharmaceutiques. Des réfugiés chinois se trouvent « abrités » derrière des barreaux rouillés par la sueur, entre des murs souillés par le sang. Quand Miguel Alvarez retourne à Oz après une courte évasion, des vues subjectives donnent la mesure du sentiment de détresse qui surplombe les lieux : sa cellule est exiguë, terne, fonctionnelle, privée de chaleur comme de fantaisie. C’est peut-être parce que cette réalité âpre et désabusée décape mieux les affects que du papier de verre que la religion redevient l’opium jadis décrit par Karl Marx. Elle soulage peu les esprits, n’anesthésie aucunement les insoumissions, mais exprime un « besoin de croire » qui confine parfois à la survie. Chrétiens et musulmans ne cherchent pas tant un sas d’entrée vers Dieu qu’un exil bon marché. Le nombre de dogmes foulés aux pieds devrait suffire à s’en convaincre. Les conversions-éclair en apportent une preuve supplémentaire. De même que cette assertion spontanée d’Annette, la sœur d’un chef de clan latino : « Enrique à la messe ? Il doit s’ennuyer à mourir ! » Le confessionnel apparaît cependant chiche au regard du politique. Kareem Saïd diagnostique un système à bout de souffle, occupé à enfermer non d’authentiques criminels, mais surtout des hommes pauvres, peu éduqués et marginalisés, appartenant la plupart du temps à des minorités ethniques. Par l’intermédiaire de Sœur Peter Marie, la justice restaurative d’Howard Zehr est mise en lumière. Victimes et bourreaux sont appelés à dialoguer, à s’expliquer, à se repentir, dans un modèle participatif centré sur la réparation plus que sur la punition. Les petits arrangements inhérents aux campagnes électorales sont mis à nu : Leo Glynn, envisagé comme candidat d’ouverture, brigue une place de colistier auprès de James Devlin et en vient à évoquer opportunément le viol de sa fille devant une presse vorace. Quant aux questionnements moraux, ils irriguent et irradient Oz de bout en bout. Songeons à Augustus Hill dénonçant un codétenu ayant décimé une famille, aux repentis (fermes ou éphémères) Jefferson Keane ou Vernon Schillinger, aux lignes de force sous-tendant l’évolution complexe d’un Kareem Saïd ou d’un Tobias Beecher. « Des hauts et des bas, la vie à Oz. J’ai été roi, puis fou, je suis à nouveau roi. » Ce que Simon Adebisi oublie de dire, c’est que Machiavel n’est jamais tout à fait étranger à ces changements de statut. Entre le vif et le mort, entre le fort et le faible, entre le téméraire et le lâche, certaines choses font leur œuvre : des manipulations éhontées, un communautarisme immanent, une résilience portée à incandescence, des renversements d’alliances étourdissants.

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« Le câble, c’est ce qu’il y a de mieux. » Alors que le logo d’HBO vient d’apparaître sur leur écran de télévision, les détenus d’Em City semblent scruter et louer leur propre grandeur. Celle d’un récit choral permettant à des dizaines de protagonistes d’évoluer de pair. Celle d’une noirceur érigée en tête chercheuse, allumant autant de querelles claniques que de contre-feux politiques. Quelque part entre les lumineux et troublants apartés d’Augustus Hill et une fraternité dévoyée jusqu’à rompre, au milieu d’une constellation d’invités de marque – LL Cool J, Method Man, Master P… –, Oz passe par pertes et profits tout ce qui fait habituellement société : la solidarité, la cohésion, la compassion, la bienveillance, la volonté, le progrès. Pendant que les spectateurs découvrent des pans entiers du futur casting de The Wire, Tim McManus se bat avec une passion de philatéliste pour le salut de quelques brebis égarées dont la toison épaisse est depuis longtemps convoitée par un système répressif faisandé. Quand le concepteur d’Em City arpente le quartier d’isolement, il n’entrevoit toutefois chez les détenus que démence, détresse et revendications absurdes. Son « imperturbable et inaltérable idéalisme » lui a coûté un mariage et n’est pas à l’abri de la circonspection. Pourtant, il continue de s’imposer en loi d’airain : « Tu sais, on ne peut pas tous les sauver, mais si on n’en sauve même qu’un, eh bien ça me suffit. » Il y a là un point de jonction fascinant entre deux formes d’idéalisme qui seront bientôt mises au service d’Omar White, prisonnier violent, psychologiquement fragile, mais en quête de rédemption : Kareem Saïd et Tim McManus, respectivement mus par la foi en Dieu et en l’homme, cherchent tous deux, malgré les doutes qui les assaillent, à élever leurs semblables et à tirer le meilleur d’eux. Dans les prisons en général, et à Oswald en particulier, cela peut mener à l’oxymore – des photographies de mode dans le couloir de la mort –, à la servitude volontaire – du télémarketing impécunieux à Em City – ou à la mise en abîme – un meurtre involontaire à l’occasion d’une représentation de Macbeth. De toutes, c’est peut-être la leçon la plus importante prodiguée par Oz.

Générique : Oz

Fiche technique : Oz

Titre original : Oz
Genre : Série dramatique
Création : Tom Fontana
Pays d’origine : États-Unis
Chaîne d’origine : HBO
Nombre de saisons : 6
Nombre d’épisodes : 56
Durée : 56 minutes
Diffusion originale : 12 juillet 1997 – 23 février 2003

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5

« Cape et poignard » : Lang, âge anti-nazis

Rimini Éditions propose en DVD et Blu-ray Cape et poignard, l’un des films anti-nazis de Fritz Lang. Gary Cooper y incarne le Professeur Alvah Jesper, recruté par les Américains pour enquêter sur la mise au point d’une bombe atomique allemande durant la Seconde guerre mondiale.

Cape et poignard n’est pas le premier film anti-nazis de Fritz Lang : il apparaît chronologiquement après Chasse à l’homme, Les bourreaux meurent aussi et Espions sur la Tamise. Sa mise en scène est plus rigoureuse que spectaculaire et son récit alterne, en les sublimant rarement et de manière quelque peu rectiligne, les intrigues d’espionnage et les parenthèses romantiques. Il serait pourtant malvenu de bouder ce long métrage certes mineur, mais aux qualités évidentes. Prenons Gary Cooper : il incarne le Professeur Alvah Jesper, dont l’héroïsme tient plus de l’éthique – et dans un premier temps de la maladresse – que du charisme ou de la puissance. À lui seul, ce personnage finement caractérisé porte une réflexion anti-nucléaire encore rare à l’époque, puisqu’il condamne les activités scientifiques privilégiant la destruction plutôt que le progrès.

Le film propose nombre de jeux doubles ou de miroirs. Il nous épargne les péripéties invraisemblables, les retournements de situation douteux et les deus ex machina. Il préfère donner une stature pré-hitchcockienne à son héros (l’individu ordinaire plongé dans des situations extraordinaires) ou faire comprendre, à travers l’une ou l’autre tirade, que les chats servent de repas en temps de guerre ou qu’une résistante italienne paie de son corps pour manipuler les nazis ou gratifier les parachutistes anglais. Cape et poignard se permet même quelques séquences mémorables : une fusillade, une planque à l’arrière d’un camion, une longue scène romantique, le recrutement d’un éminent physicien, une lutte à mort… Les dilemmes moraux s’imposent à plusieurs protagonistes : une scientifique hongroise se met au service des nazis pour que ces derniers ne fusillent pas ses compatriotes ; un savant italien fait de même, malgré lui, car sa fille est retenue en otage…

Au-delà de la grande Histoire, celle de la Seconde guerre mondiale, des espions, des résistants et du détournement de la science à des fins militaires, Fritz Lang écrit ou revisite sa propre histoire : en complétant un cycle anti-nazis, en s’adonnant à l’auto-référence avec un ballon rebondissant sur des escaliers (clin d’œil à M le maudit) ou en offrant à Gary Cooper un rôle ambivalent de protecteur vulnérable.

BONUS & TECHNIQUE

Ces éditions ont été réalisées à partir du master HD conçu par Paramount et utilisé par Olive Films pour la sortie américaine du Blu-ray. Malgré un message préambulaire indiquant des défauts résiduels dus au master utilisé, l’image est plutôt satisfaisante, avec certes quelques rayures et autres scories, mais surtout de très beaux contrastes, une stabilité appréciable et un gris très nuancé.

Le film s’accompagne de deux suppléments :
Fritz Lang, nazis et espions (22 minutes). Il s’agit d’une interview de l’historien du cinéma Bernard Eisenschitz, qui évoque l’attitude de Fritz Lang face aux nazis, l’émigration politique de 1933, l’interdiction du Testament du docteur Mabuse, le retrait soudain de Lang de la vie publique allemande ou encore le cycle anti-nazis du réalisateur.
Le projet Cape et Poignard (23 minutes). Il s’agit d’une interview de Christian Viviani, professeur émérite à l’Université de Caen Normandie. Outre la genèse du film, on revient sur la carrière en forme de montagnes russes de Fritz Lang, avec des budgets fort variables, mais aussi les liens Hitchcock-Lang, la scène du duel à mort ou encore le statut de dernier film d’espionnage anti-nazis de Cape et poignard.
Les deux suppléments, bien qu’intéressants, demeurent relativement convenus.

USA – 1946 – NOIR ET BLANC – 106 min
Image : 1920 x 1080p HD – 1.37 – 16/9
Son : Anglais Mono PCM • Français Mono PCM
Sous-titres : Français

Bande-annonce : Cape et poignard 

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3.5

Festival Lumière 2019 : Journée consacrée à Daniel Auteuil

Outre Francis Ford Coppola, Frances McDormand ou même Bong Joon-Ho, le Festival Lumière 2019 met un point d’honneur à rendre hommage à l’un des plus grands acteurs français en activité : Daniel Auteuil. Revenons alors sur 2 films rediffusés par le festival lors de ce dimanche 13 octobre, films montrant toute la capacité qu’a l’acteur à se fondre dans des genres différents, nous faisant passer du drame intimiste (Un cœur en Hiver) au thriller psychologique (Caché). 

Un cœur en Hiver de Claude Sautet 

Deux amis, deux partenaires travaillent ensemble dans un atelier de lutherie. L’un d’eux, Maxime, tombe amoureux de la jeune musicienne Camille. Stéphane, quant à lui, va s’occuper des violons de cette dernière. Claude Sautet regarde l’amour, comme une musique, comme un rêve inexplicable. Stéphane, de par sa présence aux côtés de Camille lors de ses enregistrements, va effriter les fondations de ce couple naissant. Dans sa voix, on ressent l’aspect méticuleux de son travail, dans ses regards ressort cette distante qu’il s’est construite petit à petit face au monde qui l’entoure. Un certain narcissisme se dégage de lui, une complaisance dans le fait de ne pas donner son avis. Une aura que ne contrôle pas Camille. 

On ne sait pas s’il est indifférent ou s’il fuit son manque de considération pour sa propre personne. Claude Sautet écrit alors une œuvre aux sentiments cachés, avec une timidité réaliste, qui laisse rejaillir un amour inexprimable, une rigidité une peu fortuite. Un cœur d’hiver c’est la simple histoire d’un acte manqué, d’un coup de foudre impossible ou rendu impossible où l’austérité habile de Daniel Auteuil se joue de la simple fragilité d’Emmanuelle Beart. Cette dernière, magnifique, est parfaite dans son rôle où sa sensibilité non contrôlée fait mouche face à la pudeur hypocrite du non moins excellent Daniel Auteuil. Le film est rigide, un peu comme ses protagonistes, a du mal à se libérer d’un poids invisible mais c’est sans doute ce qui fait toute la beauté et toute la simplicité de ce récit. 

Mis à part l’esclandre de Camille au restaurant, Un cœur d’hiver se laisse divaguer dans son silence, ses regards en biais, cette musique faisant résonner la pureté ou non des émotions. La caméra toujours bien placée, mais effacée, rendue presque « muette », fait la part belle aux magnifiques compositions de ses acteurs, notamment de son trio. Une justesse tant dans les dialogues que dans sa mise en scène, qui frise à certains instants la perfection. Tout est dans la retenue, dans les non-dits à la fois doux et cruels, qui parfois font place à une violence singulière sur les liens qui nous animent.

Caché de Michael Haneke 

Georges vit tranquillement avec sa femme et leur enfant dans un bel appartement situé en pleine ville. Subitement, ils reçoivent des cassettes vidéo leur montrant leur maison comme si quelqu’un les espionnait. On se croirait dans Lost Highway. Il n’y aura que le postulat de départ qui sera lynchéen, car le long métrage est un pur condensé du réalisateur autrichien tant sur la forme que sur le fond. D’ailleurs, la première longue séquence, plan séquence fixe comme souvent chez l’autrichien, est un passage de l’une de ces vidéos qui montre Georges sortir de chez lui. Haneke a la bonne idée de montrer ces moments volés en plein écran avec la voix off des spectateurs, pour mieux nous rapprocher du mystère, pour nous permettre de mieux nous identifier à ce couple qui tombera petit à petit dans la paranoïa la plus totale comme lors de la disparition nocturne de leur fils. 

Les passages présents à l’écran sont-ils sur la cassette ou est-ce la réalité présente ? Haneke se joue des images, les estime comme source de vérité, comme premier témoin de toute cette manipulation comme lorsque Anna se rend compte que Georges lui a menti à propos de sa découverte sur ce fameux appartement 47. Le réalisateur se demande quelle est notre vision quant à la teneur des images qu’on ingurgite à longueur de journée.

Le couple se pose des questions sur le pourquoi du comment sans comprendre ce qu’il se passe réellement ? Est-ce l’un des amis de leur fils qui leur joue un tour ou est-ce peut être une amante de Georges qui joue les troubles-fête ? La multiplicité des cassettes est grandissante, souvent avec des petits dessins sanguinolents, devenant même adressés sur le lieu de travail de cette famille. Par la force des choses, avec son style si identifiable, son cadre froid et statique, sa longueur des scènes qui accentue ce « huis clos » paranoïaque, Haneke nous embarque dans le passé d’un homme et nous questionnera sur le poids du passé et des choix qui en résulte. Devons-nous vivre cachés avec nos souvenirs les plus traumatisants engouffrés dans notre esprit, ou est-ce que ces réminiscences doivent être absoutes pour ne pas être punis à notre tour par le destin ?

Porté par un duo d’acteurs parfait en la présence de Daniel Auteuil et Juliette Binoche, Caché nous agrippe pour ne plus nous relâcher, avec cette angoisse qui ne fait que monter, laissant se dérouler sa trame avec une maitrise évidente sans aucun artifice, et avec un réalisme bluffant. C’est à ce moment-là que réapparaît une tragédie enfantine de Georges, un fait dont il n’assume pas la conséquence, conservée non pas par une preuve matérielle mais par sa mémoire. C’est sans doute ce qu’il y a de pire, se rendre compte de la honte de la réalité et de ne pas s’avouer sa propre culpabilité. Il sera confronter à ses présupposés ravisseurs, rencontre ponctuée d’une scène suicidaire sèche et éclaboussante d’aridité. La toute dernière scène résoudra l’énigme de façon sibylline d’un film qui ne manque pas d’intelligence et malice.

« Ridley Scott : philosophie du monstrueux » : au-delà de l’image

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Jean-Clet Martin est un spécialiste de Gilles Deleuze et l’auteur de plusieurs ouvrages mêlant philosophie et histoire de l’art. Dans un essai paru aux Impressions nouvelles, il se penche sur l’œuvre de Ridley Scott, et a fortiori sur Alien et Blade Runner, qu’il analyse à l’aune des limites de l’espèce humaine.

Prenez Aristote, René Descartes, Friedrich Nietzsche, Spinoza, Gilles Deleuze, Fritz Lang, Terry Gilliam, le Nosferatu de Murnau, le 2001 de Stanley Kubrick, mettez-les en parallèle avec l’œuvre de Ridley Scott, dégagez-en des mimétismes ou des lectures inédites et vous obtiendrez, au moins en partie, ce qu’énonce le dernier essai en date de Jean-Clet Martin. L’auteur, qui avait déjà publié une Logique de la science-fiction en 2017, passe en revue la filmographie de Ridley Scott, et plus spécifiquement Alien et Blade Runner, analysés à l’aune du post-humanisme, des intelligences artificielles et des figures monstrueuses.

Au jeu des analogies, l’auteur pointe Soleil vert et Blade Runner pour la dictature et la surpopulation, Nosferatu et Alien pour la bête et ses morsures, Rick Deckard et René Descartes pour leur filiation thématique et homonymique, Ripley et Maximus pour leur caractérisation et leur héroïsme. Brazil et Metropolis ont des façons de représenter de la ville comparables à celles de Blade Runner. Rachael et le xénomorphe constituent deux versions de l’inhumain qui se tournent le dos. Ash, l’androïde du Huitième passager, se montre peu à peu fasciné par l’alien, comme si deux formes de post-humanisme se rencontraient et s’adoubaient graduellement.

Jean-Clet Martin évoque les « divinités mécaniques » que sont les androïdes, se penche sur le test Voight Kampff et ses failles, exhume les pensées des Nexus-6 et leurs rêves de liberté, relève une dialectique hégélienne dans Blade Runner, quand l’esclave devient plus majestueux que le maître. Alien, l’autre film au cœur de cet essai, voit son ouverture commentée par le menu. L’ordinateur Mother fait lui aussi l’objet d’une entrée. Alien 3 place les prisonniers d’une planète abandonnée en face du xénomorphe, comme si une tripotée de meurtriers et de violeurs était l’ultime bastion d’une humanité bientôt mise en échec par une créature vorace. Quant à Prometheus, il bouleverse la généalogie de l’homme selon le double point de vue de la mythologie et de l’archéologie.

À certains égards, Ridley Scott : philosophie du monstrueux vient compléter L’Art et la science dans Alien, récemment publié aux éditions La Ville brûle. Les analyses qu’on peut y trouver se complètent partiellement. Il y a cependant dans l’essai de Jean-Clet Martin bien plus d’apports philosophiques – plutôt que scientifiques –, mais aussi une sorte de mise en catéchisme de la filmographie de Ridley Scott. Cette dernière s’avère facilement objectivable, notamment à la lumière des brèves descriptions accompagnant les films du réalisateur américain – et des commentaires sur les critiques de cinéma ayant « mal » recensé lesdits films.

L’ouvrage est intéressant en ce sens qu’il donne de l’amplitude réflexive à l’œuvre de Ridley Scott. Il relie ses films les uns aux autres par des motifs ou des situations de cinéma, tout en cherchant à identifier les intentionnalités les conditionnant. Cela donne toutefois, parfois, l’impression d’une intellectualisation exacerbée, surtout s’agissant de films qui, à l’instar de Prometheus (que je défends à titre personnel), n’ont pas toujours été accueillis avec le plus grand des enthousiasmes par la « communauté » des cinéphiles.

Ridley Scott : philosophie du monstrueux, Jean-Clet Martin
Les Impressions nouvelles, octobre 2019, 256 pages

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3

Il est difficile d’être un dieu, d’Arkadi et Boris Strougatski

Publié en URSS en 1964, Il est difficile d’être un dieu, d’Arkadi et Boris Strougatski, est un roman de science-fiction qui mêle habilement un récit d’aventures passionnant et une réflexion vertigineuse sur l’histoire.

Dans un futur indéterminé, les humains envoient sur d’autres planètes habitées des observateurs qui doivent se fondre dans la population et rendre témoignage de ce qu’ils peuvent y voir, sans avoir l’autorisation d’intervenir. Anton est un de ces observateurs, envoyé sur une planète restée à l’ère médiévale. Dans le royaume d’Arkanar, où il a pris l’identité du noble Roumata, il assiste à l’inéluctable mise en place d’un état totalitaire.

Venant d’une planète beaucoup plus évoluée, Anton/Roumata possède beaucoup plus de savoirs, et a aussi accès à quelques techniques inconnues sur Arkanar (depuis des cachets qui redonnent de la vitalité jusqu’aux hélicoptères). Tout ce qui est nécessaire pour passer pour un dieu au milieu d’une population coincée dans le Moyen Âge le plus crade. Et la tentation d’utiliser ces pouvoirs est grande, surtout lorsque l’on est témoin de la dérive autoritaire d’un ministre qui prépare un coup d’état.

Partant de ce principe, les frères Arkadi et Boris Strougatski, auteurs du plus célèbre roman de la science-fiction soviétique, Stalker (adapté au cinéma par Andréi Tarkovski), nous proposent un bref roman (moins de trois cents pages) mêlant l’aventure à la réflexion philosophique.

Il est difficile d’être un dieu est d’abord un formidable roman d’aventures. L’aspect « science-fiction » se révèle finalement être très discret et laisse la place à un suspense mêlé d’action. Roumata se sent de plus en plus enfermé dans une situation dont la dangerosité s’accroît régulièrement. Il est clairement perçu comme un adversaire des Gris, sorte de milice toute-puissante dirigée par le ministre don Reba. La dernière partie du roman sera d’ailleurs constituée de face-à-face tant attendus entre les deux hommes.

Malgré la règle qui veut qu’Anton/Roumata n’intervienne pas dans les affaires de la planète qu’il observe, celui-ci ne pourra s’empêcher de sauver artistes et scientifiques menacés par le pouvoir de don Reba, qui décime les intellectuels du royaume. Et l’essentiel du roman sera constitué d’une de ces tentatives de sauvetage, celui du médecin Boudakh, dont le travail est très réputé (même si lui s’avère être une loque).

C’est là que la réflexion philosophique s’insinue. Les événements qui secouent le royaume d’Arkanar ne sont pas sans évoquer des moments historiques cruciaux du XXème siècle, que ce soit en Allemagne ou dans l’URSS stalinienne. Les Gris ressemblent au SA et les derniers chapitres nous entraînent vers une version locale de la Nuit des longs couteaux. La chasse aux intellectuels se rapproche de certaines phases du régime stalinien (le roman, sorti en URSS en 1964, ne peut évidemment pas faire référence à la Révolution Culturelle chinoise, même si les similitudes sont flagrantes là aussi).

De par son organisation sociale, Arkanar rappelle aussi la féodalité européenne, avec une noblesse guerrière bien souvent méprisante envers le peuple qui lui est soumis.

L’une des raisons de la venue d’Anton (et des autres, car il n’est pas le seul observateur) est de voir si ce qui se déroule sur la planète est conforme aux grandes théories historiques mises en place sur Terre. Mais ce que le protagoniste va découvrir, c’est la différence qui existe entre élaborer une théorie sur les mécanismes historiques, et assister de visu à son application. Comment observer tout ce qui se passe sans intervenir ? Comment se dire que ce qui arrive est conforme aux mécanismes historiques, et laisser faire sous le prétexte que c’est ce qui doit nécessairement arriver ?

« Serre les dents et rappelle-toi que tu es un dieu camouflé, qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, que presque aucun d’eux n’est coupable et que pour cette raison tu dois être patient et tolérant » (chapitre 2 ; traduction : Bernadette Du Crest)

Cependant, l’humanisme d’Anton, qui semblait à toute épreuve dans le cadre privilégié de la terre moderne et pacifiée, résiste mal dans une société minée par la violence fasciste…

Très vite, la question de l’intervention se double d’une autre, absolument essentielle : et si notre action, remplie des meilleures intentions, avait des résultats inverses à ceux escomptés ? Et si foncer tête baissée pour « réparer des injustices », c’était prendre le risque d’être incompris par le peuple ? On ne change pas une société malgré elle, on n’impose pas le « Bien » par la force (là aussi, la modernité de cette réflexion est stupéfiante). Chaque action a des conséquences qui vont dépendre, aussi, de l’état de préparation politique et culturelle d’une société.

« La froide cruauté de ceux qui tuaient et la tranquille soumission de ceux qu’on tuait, voilà ce qui était le plus effrayant. Dix hommes paralysés de terreur attendaient passivement qu’un autre ait choisi sa victime et l’exécute calmement » (chapitre 7)

De là, les réflexions deviennent vertigineuses : place de l’individu face à la société, peuple refusant de s’émanciper, libre acceptation de la soumission (la fameuse « Servitude volontaire » de La Boétie). Que faire lorsque la force la plus brutale est acceptée par ceux-là même qui en sont les victimes ? Que dire face à cette file d’attente de personnes qui se rendent de leur plein gré à la police politique recevoir des châtiments corporels pour des délits délirants, et ce sans aucune espèce de procès ?

En filigrane, les frères Strougatski s’adressent à tous ceux qui critiquent les Allemands ou les Russes des années 30. Il est facile, avec le recul, de dire qu’il ne fallait pas accepter la soumission, qu’il fallait se rebeller, que nous, nous aurions fait autre chose… Il est infiniment plus complexe de se plonger dans la réalité du terrain pour envisager les mécanismes historiques et culturels qui poussent une société à accepter l’inacceptable. Sans proposer de solution toute faite, Il est difficile d’être un dieu nous montre que la réalité est sans doute plus complexe que les théories historiques.

Il est difficile d’être un Dieu, Arkadi, Boris Strougatski et Alexeï Guerman
Editions L’Harmattan, juin 2019, 166 pages

Les Cerfs-Volants : Romain Gary ou « l’imagination comme arme de défense »

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Dernier roman publié par Romain Gary avant son suicide en 1980, Les Cerfs-Volants raconte l’histoire d’un amour compliqué entre un garçon normand et une jeune aristocrate polonaise. Amour rendu carrément impossible par une guerre mondiale qui n’a que faire des passions adolescentes. Mais rien n’est écrit à l’avance, ni leur histoire d’amour, ni la grande Histoire. Elles se font, avec leurs grandes joies et leurs grandes peines, leurs espoirs et leurs désillusions. Romain Gary n’épargne pas grand-chose à ses personnages, justement parce qu’il les aime. Et nous voilà bien forcés des les aimer avec lui.

Nous avertissons le lecteur que nous divulgâchons les grandes lignes de l’intrigue et que nous recommandons la lecture de cet article à celles et ceux qui ont déjà eu le plaisir de passer un bout de temps avec les personnages de Romain Gary.

Lorsqu’on fait sa rencontre, Ludovic Fleury n’est pas exactement un jeune homme à qui la vie a souri. Orphelin, il est élevé par un oncle gentiment timbré, avec lequel il partage une « infirmité congénitale : ils n’avaient pas la faculté apaisante de l’oubli ». Ludo a surtout le malheur de tomber amoureux de Lila, une jeune, blonde et arrogante aristocrate polonaise. Il a alors dix ans et il ne la reverra que quatre ans plus tard. Un amour de jeunesse qui ne s’épanouit alors que l’été, lorsque la famille Bronicki se rend dans son drôle de manoir turco-normand. Le reste de l’année, il n’a plus qu’à imaginer qu’elle est toujours avec lui. Tant mieux, au fond, ça lui fait de l’entraînement.

En effet, quelques années plus tard, l’Allemagne envahit la Pologne, entre autres joyeusetés de l’Histoire. Ludo est en Normandie, Lila en Pologne. La France, elle, n’a pas bougé, du moins essaie-t-on de s’en convaincre. Le roman de Romain Gary se développe alors en deux axes parallèles : Ludo retrouvera-t-il la France et, surtout, retrouvera-t-il Lila ? La France et Lila connaîtront, à vrai dire, le même sort : elles reviendront, certes, mais bien esquintées. Peu de suspense quant au sort de la France. Pour Lila, c’est tout autre chose : Ludo se garde bien, dans un premier temps, de nous donner des indices sur l’issue de cette histoire d’amour contrariée. A plusieurs reprises, alors qu’il ne l’a pas « vue » en chair et en os depuis des années, il se l’imagine, chez lui, le suppliant de ne pas l’oublier. Il se l’imagine tant et si bien que quand il finit par la retrouver, et que tout semble si froid et impersonnel, on se demande s’il n’a pas totalement perdu la tête et si cette pauvre Lila n’est pas disparue depuis longtemps : « Non, rien de cela n’avait eu lieu, mon mal s’était aggravé, à coups de solitude et, pour avoir trop nourri ma « folie », je venais d’en payer le prix ». Ludo, en effet, préfère toujours garder sa raison de vivre à raison garder…

L’oncle, Ambroise Fleury, est un drôle de bonhomme, traumatisé par 14-18, trouvant du réconfort dans ses cerfs-volants autant que dans son neveu, véritable fils spirituel. Ambroise ne s’est jamais marié : il s’est imaginé une femme, mais n’a jamais eu la chance de la rencontrer. « C’est toujours plus sûr quand tu te les fabriques toi-même, avec de belles couleurs, des ficelles et du papier » : on ne sait trop si Ambroise parle des femmes ou des cerfs-volants, ou bien encore si c’est Romain Gary qui évoque la possibilité qui s’offre à tout écrivain de coucher sur papier un idéal féminin, un personnage fantasmé mais dont la simple existence rêvée réchauffe son cœur, celui de son héros et celui de son lecteur.

Lila est un de ces personnages-là. Dans le premier tiers du roman, et notamment dans les cinquante pages se déroulant dans le château des Bronicki, à proximité de Gdansk, Gary amène son lecteur à tomber amoureux de Lila. Tout le reste du roman se base sur cette identification à Ludo, car toute l’angoisse repose sur notre attachement au personnage de Lila, ainsi qu’à la petite cour qui gravite autour d’elle : son frère Tad, explorateur marxiste, Bruno, un jeune pianiste italien élevé avec eux, et même Hans, cousin allemand de Lila et rival amoureux de Ludo. Une fois mis en condition, le lecteur retrouve son adolescence (une adolescence fantasmée, mais qu’importe), et se reconnaît dans les atermoiements de Ludo (« Je sentais que je me trouvais à un tournant de ma vie et que le monde avait un centre de gravité qui n’était point celui qu’on m’avait enseigné à l’école. J’étais partagé entre l’envie de demeurer là, à ses pieds, jusqu’à la fin de mes jours, et celle de fuir ; aujourd’hui encore, je ne sais si j’ai réussi ma vie parce que je ne me suis pas enfui ou si je l’ai gâchée parce que je suis resté ») comme dans ceux de Lila (« Je ne serai pas une actrice, parce qu’une comédienne ne devient quelqu’un de différent que le temps d’une soirée, et moi j’ai besoin de changer sans cesse, du matin à la nuit, il n’y a rien de plus triste que d’être seulement ce que vous êtes, une petite œuvre faite par les circonstances… J’ai horreur de ce qui est une fois pour toutes »).

Ludo l’aime inconditionnellement. Lila, elle, est une adolescente qui, comme dit son frère, passe son temps « à rêver d’elle-même ». Cela lui prend beaucoup de temps, et si elle aime Ludo, elle est un peu déçue : ce n’est que ça, l’amour ? Il s’en faut de peu que Lila nous apparaisse totalement comme la petite noble gâtée qu’elle est, rêvant à la fois d’un avenir prodigieux et totalement angoissée à l’idée de rater sa vie, parfaitement ravie d’attirer le regard de tous les garçons et ayant peur de voir sa vie tenir toute entière dans un miroir. Lila est agaçante autant qu’attachante, comme le sont souvent les jeunes filles les plus intéressantes à cet âge-là. Pour aussi charmante qu’elle soit, ce fragment d’adolescence dépeint par Gary ne dure qu’un temps. Ludo le pressent, alors que les rumeurs d’une nouvelle guerre mondiale s’amplifient peu à peu : « Nous étions encore tous les cinq proches des naïvetés de l’enfance – de ces naïvetés qui sont peut-être la part la plus féconde que la vie nous donne et ensuite nous reprend ».

Lorsque la guerre éclate, les deux amants sont séparés. Ludo imagine Lila autant que faire se peut. Le lecteur, accompagné par quelques personnages secondaires, s’interroge : les retrouvailles sont-elles vraiment souhaitables ? Les arguments contre sont séduisants. Ambroise, le premier, affirmait : « Autant souffrir un bon coup, pour en finir, et même si tu dois aimer cette fille toute ta vie, il vaut mieux qu’elle s’en aille à tout jamais, ça ne fera que l’embellir ». Mme Julie, maquerelle juive camouflée en comtesse hongroise, abonde en son sens : « Ce serait trop beau, si tu ne la revoyais pas. Ça resterait intact. Les choses restent rarement intactes, dans la vie ». Ludo, la prenant au pied de la terre, fout le feu au manoir des Bronicki, « pour que ça reste intact ». Au cas où elle reviendrait, Ambroise prévient son neveu : « Alors, cette jeune femme que tu as continué à imaginer pendant trois ans avec tant de ferveur, quand tu la retrouveras… Il faudra que tu continues à l’inventer de toutes tes forces. Elle sera sûrement très différente de celle que tu as connue… ». Lila elle-même, en Pologne, semblait séduite à l’idée de laisser son amour pour Ludo appartenir au passé, refusant de devenir sa « moitié » : « Je veux, lorsque je te rencontrerai dans cinq, dix ans, avoir un coup au cœur. Mais si tu rentres à la maison chaque soir, pendant des années et des années, il n’y aura plus de coup au cœur, il n’y aura plus que des sonnettes… »

Les amours contrariées, en fiction comme dans la vie, sont souvent plus intenses que la plus douce des vies conjugales, laquelle a sans doute son charme mais est souvent synonyme de routine, un mot qui ne parle pas vraiment aux adolescents. Qui plus est, pas de routine durant la guerre. On en arrive alors à penser que d’éventuelles retrouvailles entre Ludo et Lila ne pourraient être que décevantes, pas à la hauteur de leur adolescence, trop bassement terre à terre et qu’il vaudrait mieux que Lila ne revienne jamais…

Mais Lila, comme la France, revient. Ludo, en garçon têtu qu’il est, n’y est peut-être pas pour rien. « Je ne t’oublie pas. Je te cache, c’est tout. Je n’oublie ni toi, ni Tad, ni Bruno. Tu devrais pourtant le comprendre. Ce n’est pas le moment de révéler aux Allemands sa raison de vivre. Ils vous fusillent pour ça », s’imagine-t-il lui dire en se laissant aller à ses rêveries, alors que celles-ci, résistance oblige, deviennent plus rares. Ludo et Lila n’ont en réalité pas vraiment la même vision des choses et, paradoxalement, c’est la guerre qui donne un avenir à leur couple, lequel est basé sur la capacité de chacun à inventer l’autre : comme le dit Ambroise, « les Allemands nous ont donné beaucoup d’imagination. Quand ils seront partis, les retrouvailles seront cruelles ». Durant l’Occupation, Ludo rend visite aux Linder, un vieux couple de résistants : « Je rêvais de vieillesse, de me retrouver avec Lila au seuil du grand âge. Tout ce qui en moi était doute, anxiété et presque désespoir, se calmait à la vue de ce vieux couple heureux. J’avais vue sur le port ». Beaucoup d’imagination, ce Ludo…

Ambroise avait raison : Lila revient mais ce n’est plus tout à fait la même. Quelques années d’errance en Pologne et en Roumanie, des amants de circonstance, un avortement qui a failli mal tourner, et, au final, une protection assurée par un dignitaire nazi guère convaincu par les idées hitlériennes. Ludo accepte tout ça, forcé de « comprendre » que Lila devait faire tout ça pour survivre et protéger les siens. On est alors loin des questions existentielles de leur enfance : le nazisme, entre autres horreurs, a cette capacité à achever brutalement une enfance qui a déjà naturellement le défaut de s’éteindre d’elle-même. Pour Lila, « ce qu’il y a d’affreux dans le nazisme, dit-on, c’est son côté inhumain. Oui. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux ». Mme Julie ne dira pas autre chose en assénant que « le blanc et le noir, il y en a marre. Le gris, il n’y a que ça d’humain ». Non sans cruauté, Gary fera disparaître Lila une deuxième fois. Elle reviendra encore plus abîmée. A la Libération, humiliation suprême, elle subit le même sort que beaucoup de femmes accusées d’avoir entretenu des relations avec des Allemands. Concernant Lila, concernant la France aussi, le mal qui s’abat sur elle tend à devenir banal.

Mais, au fond, Lila n’a pas totalement changé. Alors qu’un G.I. explose devant Ludo et elle, la voilà qui regrette que les cigarettes du soldat soient elles aussi parties en fumée. « Je fus d’abord outré. Je faillis lui dire : « Chérie, ça, ce n’est plus du sang-froid, c’est du sang tout court », lorsque soudain je me sentis heureux. Je venais de retrouver la Lila de notre enfance, celle des fraises des bois et des petites provocations ».

Et après ? Bruno est mort. Tad est porté disparu : « Pour nous, il est toujours vivant et il est toujours dans la Résistance ». Refus d’envisager la mort, et relative incapacité à passer à autre chose, de se plonger dans le quotidien d’une société relativement pacifiée, sans ceux qui l’ont arrachée au prix de leur sang. C’est aussi le point le plus amer de la fin du roman : l’exacerbation des sentiments pendant la guerre, et l’impossible retour à la normale. Le chef de réseau de Ludo regrette presque le débarquement allié : « Je crois qu’il aurait voulu résister encore vingt ans ». Ludo lui-même est conscient que «les nazis allaient beaucoup nous manquer, que ce serait dur, sans eux, car nous n’aurions plus d’excuses ». La guerre a autant failli lui enlever Lila qu’elle a donné une chance à leur couple d’exister. Le narrateur laisse peu d’indices sur leur vie après la guerre ; tout juste sait-on que le père de Lila meurt en 1957. On ne sait rien de plus sans doute parce qu’il n’y a pas grand-chose à savoir ; il ne leur reste plus qu’à se reconstruire, jusqu’à, peut-être, vieillards, réconforter, par leur simple existence, un amant anxieux. Ou peut-être leur amour ne tiendra-t-il pas tout à fait comme ils l’espéraient. Ludo, se remémorant le grenier des Bronicki, s’interrogeait : « Aujourd’hui encore, je ne sais si j’ai réussi ma vie parce que je ne me suis pas enfui ou si je l’ai gâchée parce que je suis resté. »

Dans un cas comme dans l’autre, on peut imaginer que Ludo a suivi les conseils de son oncle : « Il faudra que tu continues à l’inventer de toutes tes forces. » Et le lecteur avec lui, refaisant vivre tant qu’il veut à Ludo et Lila les heures pas si innocentes de leur adolescence, sacrifiées sur l’autel de l’humaine inhumanité de leurs semblables ; sur celui, également, du temps qui passe, inexorablement : quoi qu’il arrive, on n’a pas seize ans toute sa vie. Seize ans, l’âge auquel « on peut encore tout tenter et ne rien réussir », c’est-à-dire, selon Lila, « ce qu’on appelle en général « avoir de l’avenir ».

Les cerfs-volants, Romain Gary
Gallimard, mai 1983, 366 pages

Une année sans Chthulu : défi du moment par Smolderen et Clerisse

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Très prisés par les adolescents des années 1980, les jeux de rôles sont au centre du nouveau roman graphique, Une année sans Chthulu, de Smolderen et Clerisse. L’époque les inspire pour traiter de nombreux thèmes.

Nous sommes dans la région toulousaine, avec un groupe de jeunes qui ont investi un cimetière pour se mettre dans l’ambiance qui les intéresse. A tour de rôle, ils lancent les dés pour faire avancer une intrigue menée par Samuel. S’ils jouent à se faire peur, on les sent capables de pousser le bouchon assez loin. De plus, ils ont des références. Ce soir, tout tourne autour d’un improbable film de Charlie Chaplin intitulé Charlot Baron Samedi : « … la dernière copie d’une monstruosité cinématographique fabriquée par des fous dans les caves de l’asile d’Arkham… et dont la vision suffit à transformer les spectateurs en zombies. »

Samuel, Henri, Marie et… Oriane

Dans le groupe – cinq personnes -, on remarque Marie (tignasse plus ou moins rousse, assez courte) et Henri, le grand copain de Samuel. La soirée au cimetière sera écourtée, car le groupe se fait surprendre. Résultat, madame le Maire (Marguerite, maman d’Oriane, jeune fille qu’on va apprendre à connaître) vient retrouver Henri et Samuel pour mettre les points sur les i : après les incidents d’avant les vacances d’été, il était convenu que tout le monde se tienne à carreaux : « La moindre vaguelette, je ressors le dossier. Avec les agios. »

Auln-sur-d’Arcq

Dans cette bourgade imaginaire, nous découvrons une ambiance particulière. Pour les adolescents (dont Samuel, Henri et Marie), c’est la rentrée au lycée. Surprise, Oriane arrive dans leur classe. Elle se dirige droit sur Marie. Celle-ci étant déstabilisée, on comprend qu’il y a un vieux (5 ans) contentieux entre elles. On apprend vite ce qui s’est passé. Un aspect malsain (dark) émerge.

Le qix

D’autre part, Henri et Samuel, les gamers, ne se contentent pas de ces soirées avec jeux de rôles. Ils découvrent aussi les jeux vidéo. Dans un café, une machine aussi grosse qu’un flipper a fait son apparition, avec le qix, un jeu particulier qui utilise un rayon furtif qui apparaît et disparaît à une vitesse stupéfiante.

Apparition d’une fée

Enfin, peu après la rentrée, une nouvelle élève arrive dans la classe de Samuel, Henri et Marie : une ravissante blonde qui répond au doux prénom de Mélusine. Elle assume tellement bien son prénom de fée qu’elle va présenter un exposé également stupéfiant où elle évoque ses origines orientales et des pouvoirs issus d’un autre âge. La confrontation entre l’atmosphère d’une bourgade occitane des années 1980 et des croyances mystiques venues de la nuit des temps est très piquante.

Les références

Bien entendu, le scénario réserve des surprises à la hauteur de ce que le début met en place. D’abord, il fait des allées et venues (peut-être un peu trop) entre différentes époques, qui se justifient par la narration et son besoin de ménager le suspense. Autant dire que l’irruption dans le fantastique produit une étonnante impression, car les auteurs exploitent des références personnelles qu’ils connaissent très bien (Lovecraft et Stephen King pour la littérature de genre, Chaplin, Lynch et Cronenberg pour le cinéma). Dans la postface signée Thierry Smolderen, les auteurs évoquent le jeu L’appel de Cthulhu, ainsi que l’influence de Moebius (Le garage hermétique), les films Tron, Blue Velvet et Dead zone et surtout un livre méconnu (mais peut-être pas des initiés) : The Origin of Conciousness in the Breakdown of the Bicameral Mind (Julian Jaynes) où l’auteur « … trace le portrait d’une humanité originellement schizophrène (« bicamérale ») qui a intériorisé ses lois et ses règles de vie sous forme de préceptes émis par l’hémisphère droit du cerveau – et perçus comme des lois venues de nulle part. La voix des dieux. » On apprend sans surprise que les auteurs étaient fascinée par la recherche des années 70-80 qui commençait à évoquer les progrès dans le domaine de l’intelligence artificielle (présentation de la page de couverture d’un magazine titrant : « Tron, Changing The Laws of Physics »). Pour ce qui est des lois de la physique, Samuel a son copain Dani qui s’y connaît. Par contre, Dani ne lui parle plus depuis deux ans et Samuel ne comprend toujours pas pourquoi.

Drames en série

Sur ce, Mélusine a un accident de voiture en rentrant d’une soirée. Personne ne comprend sa manœuvre. Toujours est-il que la voilà dans le coma à l’hôpital et que Samuel et Henri se retrouvent dans une situation comme eux seuls sont capables de se mettre, en tentant de la voir en douce. Suite à un drame sanglant, leur sentiment de culpabilité va prendre des proportions démesurées (accentuées par leur consommation de produits illicites). La police considère Samuel et Henri comme principaux suspects dans une affaire de meurtres (une famille entière) où les péripéties s’enchainent parfois de façon abracadabrantesque (l’univers décrit s’y prête).

Inspiration originale

Smolderen et Clerisse concoctent une histoire assez délirante en poussant à l’extrême la logique des jeux auxquels Samuel, Henri et leurs amis s’adonnent. L’aspect légendaire (fées, sorcières, dieux vaudous, etc.) va complètement les dépasser. Pour le lecteur, le résultat est plutôt bizarre, car tout se passe comme si, à force de croire à toutes sortes de forces et de pouvoirs occultes, ceux-ci se manifestaient réellement. Les auteurs sont suffisamment astucieux pour se ménager quelques portes de sortie, mais l’ensemble baigne dans un fantastique étonnant, mis en valeur par des choix graphiques qui permettent à ce roman graphique de se démarquer nettement de la production habituelle. Il est vrai que depuis quelque temps, les auteurs de BD sont totalement décomplexés pour donner libre cours à leur inspiration, avec des résultats parfois étonnants. Ici, les choix séduisent immédiatement sans jamais décevoir tout au long des 164 pages de l’album. Une originalité séduisante car maîtrisée.

Un style personnel

Les couleurs donnent un caractère très particulier à l’album. Alexandre Clerisse affiche un goût pour des teintes chatoyantes qui donnent par exemple un air très pimpant à la bourgade d’Auln-sur-d’Arcq (malgré son nom). Tous les décors sont du même calibre, avec dans l’ensemble des couleurs automnales du plus bel effet. L’ensemble bénéficie d’un dessin très moderne où de nombreuses zones ne sont délimitées par aucun trait. Le classicisme n’est pas balayé pour autant, puisqu’on aperçoit au passage une vignette rappelant La vague de Hokusai. Ceci dit, globalement, l’ambiance est gothique à souhait (nombreuses touches de violet, par exemple). La jeunesse des personnages leur permet de traverser l’album avec pas mal de dynamisme (perceptible dès la couverture) et l’inconscience de leur âge qui leur vaut des moments de découragement, d’énervement, etc. Le travail esthétique s’accompagne d’une recherche sur les décors, vêtement et attitudes d’époque. Les décors sont dessinés de façon assez géométrique, ce qui colle bien au style adopté.

Pour chicaner un peu

Par contre, si le milieu des adolescents est bien décrit avec ses élans, ses incertitudes, ses engagements et trahisons, il sonne un peu bizarrement quand on voit tous ces mineurs conduire des voitures comme des ados américains. Même étonnement quand on voit ce médecin cigarette au bec au chevet d’une malade en coma profond. D’autre part, on a un peu de mal à accepter qu’Oriane puisse retrouver Marie en classe après ce qui s’est passé entre elles.

Belle réussite

Quelques détails qui font tiquer, certes. Mais cet album des auteurs de Souvenirs de l’empire de l’atome (2013) et Un été diabolik (2016) est une vraie réussite qui transcende le genre BD dans un univers adolescent, avec de nombreux détails authentiques qui donnent corps à ce roman graphique.

Une année sans Cthulhu, Smolderen Thierry (Auteur), Clérisse Alexandre (Illustrations)
Dargaud, octobre 2019, 176 pages

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Interview, Marcel Sel : « Avec Elise, j’ai poussé plusieurs principes narratifs utilisés dans Rosa un pont plus loin »

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À l’occasion de la sortie prochaine de son second roman intitulé Elise, Le Mag du Ciné a organisé un long entretien avec l’auteur et essayiste belge Marcel Sel. Au programme : les parallélismes entre Elise et Rosa, son précédent roman ; quelques indications sur ses méthodes de travail ; la manière de transposer dans une œuvre de fiction ce qui a fait l’étoffe des totalitarismes…

Comment résumerais-tu Elise en quelques phrases ?
Oh ! J’ai bien du mal à le faire, parce que, comme pour Rosa, c’est un roman à entrées multiples. Je suis plus à l’aise pour raconter comment je l’ai construit. Il y a d’abord le décor principal, un village dans l’Allemagne nazie pendant la guerre. Mais un village particulier, puisque c’est celui qui jouxte le QG d’Hitler, la Tanière du Loup où, le 22 juillet 1944, Claus von Stauffenberg a posé la bombe qui a failli coûter la vie au Führer.
Il y a un décor secondaire, en surimpression, l’Allemagne et la Pologne communiste des années quatre-vingt, soit quatre ans avant la chute du mur de Berlin.
Là-dessus se greffe la tragédie. La violence hallucinante des troupes soviétiques envers les civils prussiens, qui entraînera un exode massif épouvantable, et les viols systématiques des femmes allemandes.
Il y a le récit, qui est en quatrième de couverture. Comme dans Rosa, j’ai déstructuré la chronologie et j’en ai fait un origami. Quand on le déplie, on a l’histoire parallèle d’une jeune Allemande qui vit, jusque dans sa chair, la chute progressive du nazisme. Et celle d’un prisonnier français qui, pour avoir vécu cinq ans avec les Allemands, se surprend à les apprécier. Y compris un curieux cocher nazi jusqu’au bout des ongles qui tend le bras à tout bout de champ. Après l’exécution de la jeune allemande, et son ultime cri « Heil Hitler », François [le jeune prisonnier français susmentionné, ndlr] refait sa vie avec une rescapée des camps. Mais sans parvenir à oublier son premier amour.
En filigrane de tout ça, il y a deux thèmes principaux : la question de la patrie, de ce qu’elle peut signifier pour chacun, et de sa disparition. Et, bien sûr, la condition des femmes allemandes avant, pendant et après la guerre.

Tant Rosa, ton premier roman, qu’Elise, le second, s’appuient sur des personnages féminins forts. L’un comme l’autre mettent par ailleurs à nu les totalitarismes de la première moitié du XXe siècle. Pourquoi ces choix ?
D’abord, parce que les femmes doivent en faire beaucoup plus pour être simplement remarquées, aujourd’hui encore. À cette époque, c’était encore bien pire. La simple ambition de ne pas être mère de famille soumise aux caprices du mari leur imposait des prodiges de résistance, des efforts « sur-hommains », on va dire. C’est ce qui a forgé des Weil, des Beauvoir, des Thatcher. Toutes ces femmes étaient tenues de développer une force colossale pour se hisser à égalité des hommes. Tout en étant aussi des mères et des amantes. Cantonnées par les mâles au rôle de « sexe faible », elles se sont adaptées et ont en fait conquis le statut de sexe fort. Donc, une héroïne est toujours plus complexe, plus subtile, plus intéressante qu’un héros.
De plus, j’ai toujours vécu entouré de plus de femmes que d’hommes et, comme tous les garçons, je me suis cherché un modèle masculin parmi eux. Je me suis rendu compte très tard que « modèle » et « masculin » était un oxymore dans cette génération (rires).
La deuxième guerre, imposée par les totalitaires, est la dernière époque où nos sociétés ont souffert globalement. Et épouvantablement. Dans ce cadre de guerre et de menace permanente sur la survie de chacun, les personnages sont confrontés à des bouleversements que nous n’avons pas connus et que, j’espère, nos enfants ne connaîtront pas. C’est pourquoi on continue, heureusement, à tant écrire sur cette époque. Mais de façon encore très manichéenne. On a oublié qu’au sein même de ces totalitarismes, les opinions étaient aussi diverses qu’elles peuvent l’être aujourd’hui, mais ne pouvaient s’exprimer publiquement. Aujourd’hui, où on crie au facho ou au nazi pour un oui ou pour un non, je pense indispensable de rappeler à quoi ces mots correspondaient vraiment, quand certains présentent par exemple Macron comme un dictateur sanguinaire. Avec toujours la même obsession : qu’on puisse reconnaître les vraies menaces quand elles réapparaîtront.

J’avais pointé la mémoire comme l’un des motifs structurants de Rosa. Peut-on arguer qu’Elise va encore plus loin dans cette direction ?
On peut. En fait, les deux romans constituent un diptyque à plusieurs égards. Avec Elise, j’ai poussé plusieurs principes narratifs que j’avais utilisés dans Rosa un pont plus loin. La chronologie, l’opposition de deux personnages (et cette fois, il y a deux narrateurs), le rapport confus entre le présent et le passé, la mémoire (pour laquelle j’utilise souvent le présent)… Mais contrairement à Rosa, ici, je confronte deux mémoires, celle de François et celle d’Elise, à travers la narratrice mystère. Et effectivement, j’ai poussé le thème de mémoire plus loin encore, puisqu’un des personnages est totalement amnésique. Pour ce personnage, la « patrie perdue » est l’absence de l’idée même de « patrie ». L’atrocité l’a amputée de toute mémoire.

Au détour de l’une ou l’autre action, par le truchement d’un dialogue ou d’une description, beaucoup de thèmes secondaires viennent s’enchâsser dans le récit d’Elise : le statut des femmes sous le nazisme, la bureaucratie communiste, les jeunesses hitlériennes, la Convention de Genève, Karl Marx, Stalingrad… Comment travailles-tu ces éléments sous-jacents ? Accompagnent-ils spontanément ton récit ou sont-ils prédéterminés et insérés en cours d’écriture ?
Un peu des deux, en fait. J’avais plusieurs fils en main au moment de commencer. Il y avait mon envie de raconter un village dans l’Allemagne nazie. Il y a ensuite eu deux phrases de la goûteuse présumée d’Hitler, Margot Woelk, dont l’histoire est parue dans plusieurs journaux allemands. La première phrase faisait état de plats délicieux, de choses qu’elles n’avaient jamais mangé, mais en même temps, du risque mortel à les goûter. J’avais là une allégorie de la séduction politique.
La deuxième phrase, c’est quand on a demandé à Margot Woelk ce qu’étaient devenues les quatorze autre goûteuses dont elle parlait. « Elles ont été exécutées par les Russes », a-t-elle répondu. L’histoire de Margot ne m’intéressait pas en soi — elle l’avait déjà racontée et la romancière italienne Rosella Postorino en a fait un roman. Par contre, l’histoire de ses consœurs était « vierge » et permettait d’évoquer le paroxysme de la chute du Reich, à travers des portraits de femmes. Mais ce qui est un thème central chez Postorino est en fait anecdotique chez moi. Un révélateur.
Pour le reste, même s’il y a une forte dimension symbolique (comme dans Rosa), je voulais être le plus réaliste possible. J’ai donc fait un travail de recherche tous azimuts. J’ai cherché à savoir ce qu’ils mangeaient le matin, j’ai récolté des anecdotes banales, j’ai approfondi mes maigres connaissances sur le statut des femmes (dont j’ai découvert qu’il était encore pire que ce que j’imaginais). De même pour les prisonniers français, dont j’ai lu des dizaines de témoignages, souvent révélés par leurs enfants sur des blogs dédiés.
L’histoire de la convention de Genève est partie d’une anecdote lue dans un témoignage de prisonnier. Je l’ai traitée sur le ton de l’humour. Pour Stalingrad, j’étais bien obligé d’en parler, c’était le second tournant de la guerre (le premier était l’échec du Reich devant Moscou, qui prouvait que l’armée allemande pouvait être défaite). Le fils de la « vraie » Ellinor a d’ailleurs lui-même raconté l’histoire des généraux suppliant Hitler de faire sortir la 6ème armée de Stalingrad dans un documentaire sur la bataille… Je pouvais difficilement y échapper.

Pourquoi avoir dressé un parallèle avec le communisme ?
Je tenais à brosser un portrait complet de l’Allemagne dictatoriale. Les citoyens de RDA n’ont connu que la dictature de 1933 à 1989. Aujourd’hui, certains ont tendance à mettre le Reich et la RDA sur le même plan. D’autres cherchent à excuser le communisme d’État. Avant mes recherches, j’étais en mode questionnement. Y a-t-il réellement un rapport entre les deux régimes et si oui, lequel ? J’ai visionné des dizaines de documentaires sur la vie dans la RDA, et c’est là que j’ai découvert le thème des bananes. Pareil pour la censure des romans à l’eau de rose. Finalement, j’ai établi la différence que je percevais dans un paragraphe.

Les thèmes secondaires sont imposés par l’Histoire, donc ?
Exactement. Et souvent à contre-courant de ce que j’imaginais au départ. Par exemple, après Rosa, je m’étais dit que j’allais très peu aborder la thématique de la persécution des Juifs dans Elise, que je me focaliserais sur le sort des Allemand(e)s. Je savais qu’en Mazurie, les Juifs n’étaient pas si nombreux et que je pourrais donc me concentrer sur le mal qu’Hitler a fait à ce qu’il estimait être « son peuple supérieur » (ce qui est le comble du nationalisme, et la preuve qu’il n’est que nocif). Je n’avais pas tort, au fond : les Juifs étaient moins de 200 à Rastenburg avant le nazisme. Mais en lisant les discours hitlériens et les témoignages de jeunes Allemand-e-s de l’époque, en découvrant que même là où il y avait très peu de Juifs, la nuit de Cristal fut un événement majeur (la synagogue de Rastenburg a été entièrement détruite), je me suis rendu compte que l’antisémitisme était paroxystique et omniprésent du début à la fin du nazisme, partout, tout le temps, même dans des campagnes où il n’y avait plus de Juifs depuis des années, et où il n’y en avait même jamais eu !
Et puis, la seule date possible pour le viol collectif des goûteuses et leur exécution, c’est le 27 janvier 1945, soit la date précise de la libération d’Auschwitz !

Rudi, un jeune personnage d’Elise, « la tête remplie des obsessions de la Hitlerjugend », en vient à écorner ses relations mère/fils en raison de son dogmatisme nazi. Jusqu’à quel point les cellules familiales peuvent-elles être contaminées par les idéologies totalisantes ? Au-delà de cet exemple, comment le traduis-tu dans tes deux romans ?
Les deux romans observent en fait la même chose : l’impossibilité de se réclamer publiquement d’une (autre) idéologie là où règne le totalitarisme et même de s’en réclamer en privé. Hormis les politisés, la plupart des citoyens ne pouvaient même pas imaginer se rebeller contre le fascisme en Italie ou le nazisme en Allemagne, parce qu’ils étaient amputés de tout esprit critique dès leur plus jeune âge. Après huit ans de nazisme, des adultes qui n’auraient jamais voté Hitler en 32 ou 33 ont fini par croire que ce qu’il faisait était tout de même positif, au fond — tout cela grâce à la propagande. L’un de mes témoins a demandé à son père après la guerre pourquoi il avait pris une carte du parti. Il lui a répondu : « On a compris que ce type était là pour un bon moment. J’étais commerçant, j’ai pris la carte pour ne pas avoir de problèmes. » 
Je voulais aussi contrer l’idée qu’on « sent » qu’on vit dans un État totalitaire. C’est faux, et tout est fait à cette fin : les journaux publiaient bien quelques articles un peu critiques, mais dans la mesure autorisée. Il y avait des feuilletons, des recettes de cuisine, des conseils ménagers banals, des critiques de spectacles, des petites annonces et de l’humour… Ça donnait aux lecteurs l’impression d’un business as usual.
Aussi, bien avant de commencer à écrire, j’avais été frappé par des reportages français en Allemagne en 1938, dans l’Illustration. J’avais découvert qu’énormément d’Allemands reconnaissaient la remise en marche de l’économie, le progrès, et le retour de la fierté. Pour beaucoup de citoyens, la relation à la politique se limite à leur propre bien-être.
En fait, Hitler a réellement su gagner le cœur de beaucoup de ses citoyens dubitatifs en leur offrant un « storytelling » qui convenait au romantisme allemand, et un progrès sensible. Mais il a soigneusement caché le prix payé à l’humanité pour obtenir une telle avancée économique : le spoliation des biens juifs, en particulier, l’esclavage et la mise à mort. Les invasions étaient toutes présentées comme une nécessité vitale, suite à une agression étrangère. Vers 1942-1943, cette dette a commencé à être payée par les Allemands eux-mêmes, qui ont vu de plus en plus de proches périr, l’aventure en URSS déclinait, et le doute a commencé à s’étendre, y compris chez des Hitlériens de convenance ou même de conviction. Mais les fanatiques le sont restés jusqu’au dernier moment, et certains, même après sa mort.

Et pour les familles ?
Elles étaient comme aujourd’hui : certaines soudées autour du Führer, d’autres à l’opposé, mixtes. Des enfants ont réellement dénoncé leurs parents. Ce qui m’a le plus choqué était de découvrir à quel point ces enfants étaient manipulés dès leur plus jeune âge. J’ai trouvé des témoignages expliquant que dès la première primaire, ne pas faire le salut hitlérien avec conviction était puni par des instituteurs eux-mêmes fanatiques. La délation, y compris des parents, était encouragée. Ça créait évidemment des déchirures familiales. Sans compter les comptines d’une violence épouvantable qu’on leur apprenait à l’école. Les enfants ont été vus comme le capital humain du nazisme, qui allaient constituer un peuple formidable. De ce fait, les nazis ont littéralement sacrifié leurs propres enfants et leurs adolescents, en commençant par les priver de tout esprit critique. Et en finissant par les envoyer, dès 14-15 ans, à la boucherie. C’est pour ça qu’il me fallait un membre de la jeunesse hitlérienne : pour montrer à quel point on les formait à aimer tuer ! C’est juste épouvantable.

Le philologue Victor Klemperer a longtemps étudié le langage nazi. T’es-tu inspiré de ses travaux pour les dialogues d’Elise ?
Non, pas du tout. Je voulais des dialogues vivants, surtout pas une approche « technique » ou philosophique. J’ai donc écrit avec beaucoup de spontanéité, mais après avoir regardé des films de l’époque, lu des témoignages de survivants, des bouts de feuilletons diffusés dans les journaux, etc. J’ai recherché l’anecdotique aussi, comme l’expression « Hitlerwetter » (une météo hitlérienne) qui signifiait qu’il allait faire très beau. Le totalitarisme jusque dans la météo !
L’histoire de Kurt Mey tancé pour défaitisme par le préfet de son arrondissement est authentique. J’avais imaginé quelque chose de similaire, mais quand je suis tombé sur cette histoire, je me suis dit que la réalité dépassait tout ce qu’on peut imaginer aujourd’hui. Il y a aussi l’incroyable livre Ich die Alte, ich die Junge (Moi âgée, moi jeune), de Lore Walb, une journaliste qui s’est confrontée à son journal de jeune fille à l’époque du nazisme. Où elle ne parvient pas à reconnaître cette adolescente qui admirait Hitler et avait adopté le langage du régime. Elle a fait appel à des psychiatre pour tenter de comprendre comment elle a pu être cette jeune fille-là.
Et puis, pour faire parler les SS, j’ai utilisé les souvenirs de mes oncles, qui se résument très bien en une seule phrase : « Ces gens étaient d’une arrogance incroyable. »

Dans quelle mesure ces dialogues ont-ils été pensés pour incarner l’idéologie nationale-socialiste et ses schèmes simplificateurs ?
Je me suis mis tout ça dans la tête avant de commencer. Et comme j’ai continué à approfondir le sujet ensuite, j’ai continué à m’alimenter. Ainsi, la biographie de Stauffenberg, que j’ai lue en Allemand, donne une bonne idée du langage utilisé par les militaires un tant soit peu « clairvoyants ». Mais à la réflexion, je ne crois pas que ce soit dans les dialogues que j’ai vraiment cherché cette incarnation, mais dans certains passages paroxystiques, comme celui de la sati (ne divulgâchons pas) ou la scène des trois officiers SS dans le manoir. Là, j’ai forcé le trait (mais peut-être était-ce du réalisme, je ne le saurai jamais…) pour souligner la violence potentielle du régime envers les Allemands eux-mêmes, même ceux qui lui étaient fidèles, ou du moins qui ne le critiquaient pas en public. Les SS étaient convaincus d’être les surhommes parmi les surhommes. Ce qui signifie que pour eux, les autres Allemands étaient déjà en quelque sorte des êtres inférieurs. Les Allemandes encore plus. Quand je les fais parler, je symbolise cette supériorité et la barbarie qui pouvait l’accompagner.

Comment éviter de déshumaniser les nazis dans un roman tel qu’Elise, qui prend pour objet certains de leurs crimes les plus abominables ?
Il ne faut pas, je pense, l’éviter. D’abord, l’humanité est un mot très mal choisi. L’Homme est le seul animal capable de conceptualiser le mal au point de désigner une catégorie d’humains à éliminer, et à mettre un tel projet en œuvre, après l’avoir prémédité, calculé, étudié, y compris scientifiquement. « L’humanité » est certes une qualité très répandue chez l’homme, que la civilisation a encouragée, par la religion ou la morale, pour restreindre la terrible « hommanité », à savoir la capacité au génocide, à la barbarie, au meurtre. Comme quand Paul Moder, donne l’ordre d’abattre tous ceux qui entrent ou sortent clandestinement du Ghetto de Varsovie, sachant précisément que ça ne pouvait être que des enfants.
Des gens comme Heydrich ou Moder ont refusé « l’humanité » eux-mêmes. Ils ne sont pas récupérables. Quand Himmler décide de punir les familles des conjurés du 22 juillet 1944 avec la sinistre Sippenhaft qu’il attribue lui-même aux plus anciennes tribus germaniques, il efface des siècles de civilisation et retourne à l’instinct « bestial » (là aussi, un mot mal choisi). À l’inverse, un homme peut avoir adhéré aux pires idéologies et en sortir. Ce que Jésus (le philosophe, pas le fils de Dieu — je suis athée) a perçu instinctivement en leur offrant la rédemption. Il y a quelques nazis, dont un SS, dans Elise, qui y parviennent. La nuance est là.
Bien sûr, beaucoup de personnages sont ambivalents. Ils ont une part d’humanité, et une part de « bestialité » qui se font concurrence, et un jour, l’une ou l’autre gagne. Il ne faut pas confondre les bourreaux effectifs et les êtres égarés. Margarete Wagner, la « nazie totale » parmi les quinze goûteuse, délatrice et moralisatrice fanatique, est en fait un personnage faible et vulnérable. Elle a fauté et sa fidélité absolue au Führer est donc exacerbée par la conscience qu’elle n’a pas été la citoyenne idéale qu’elle aurait voulue être, ce modèle que les nazis exigeaient qu’elle incarne. Sa nocivité n’émane pas d’elle-même mais de la façon dont le nazisme répondait à son besoin de sécurité.
En revanche, Heydrich, Himmler, Hitler, Goebbels, Moder, sont totalement perdus. Si l’humanité est une qualité, elle a ses conditions, et ils n’en remplissent aucune. Il ne suffit pas d’être doux ou empathique avec son chien ou d’aimer ses proches. Ça, n’importe quel animal féroce en est capable ! Leur capacité de tuer et de faire tuer pour satisfaire leur ego, leur paranoïa, leur soif de pouvoir et leur grandeur les exclut de toute humanité.
Ça peut paraître manichéen, mais la dimension de leurs crimes ne laisse à mon avis place à rien d’autre. Quand on s’approche d’un trou noir, il ne reste que la lumière périphérique et… le trou.

Elise paraît le 16 octobre aux éditions ONLIT.

Festival Lumière 2019 : Nuit Romero, la trilogie Zombies

Le Festival Lumière vient d’ouvrir ses portes en grande pompe et commence déjà à faire venir le public dans les salles obscures lyonnaises : à commencer par une nuit Romero, dédiée à la trilogie Zombies du réalisateur. Une soirée sous le signe du frisson, du gore et du message politique toujours aussi actuel. 

La nuit des morts vivants (1968)

Dès les premiers instants du film, le ton est farouchement donné : un drapeau américain flotte au beau milieu d’un cimetière et demeure l’un des derniers vestiges humains d’un monde en décrépitude. Avec son noir et blanc qui aime accentuer ses effets et son petit budget, son mixage sonore effrayant et sa mise en scène horrifique, La nuit des morts vivants va vite se transformer en huis clos où plusieurs personnes vont s’enfermer dans une maison pour se protéger de l’attaque de zombies, qui prolifèrent rapidement sur le sol américain. A l’image de cette première agression sur le personnage de Johnny, Romero ne fait pas de ses morts vivants, des bêtes invincibles : tant sur le fond que sur la forme, ils gardent une apparence bien humaine. Et c’est cet aspect-là du film, et cette écriture du cinéaste, qui font aussi toute la renommée de ses zombies. Outre une bonne utilisation de la tension, un huis clos asphyxiant qui voit l’humain se conditionner par la peur ou l’instinct de survie et s’observer lui même par le biais de la trahison, Romero nous montrera que malgré l’apparition de ces morts vivants, êtres assoiffés de chair et de sang, l’humain restera lui même son principal ennemi. Cette incursion dans  le genre « zombie » permet à Romero de magnifier le genre par une esthétique unique, portraitiste, baroque et presque post-apocalyptique, mais aussi d’y insérer un message politique fort, allant du regard sur une Amérique raciste et mortifère, jusqu’à y dénoncer les essais nucléaires et de la bombe atomique. 

Zombie (1978)

Romero continue ses pérégrinations dans le genre zombie mais cette fois-ci avec plus de force, de puissance de frappe et de grandiloquence. L’action s’intensifie, le chaos endémique aussi, dans un dédale de tirs où les morts s’empilent les uns sur les autres, et logiquement, le gore se fera plus tenace et viscéral. Passer de La nuit des morts vivants à Zombie, c’est un peu comme passer de Alien, le huitième passager à Aliens : quitter le territoire sensoriel et invisible de la menace pour après se retrancher dans la puissance de feu et une mise en scène qui augmente sa prolifération de l’espace. L’armée et la police tuent des zombies à la pelle et la jubilation forcenée à ce « meurtre de masse » rend l’action parfois incandescente, émotionnelle et nauséeuse. Cette fois-ci, ce n’est pas une maison et un cimetière qui seront le siège du film : mais au contraire, ce sera un centre commercial. Le temple consumériste de tous les américains, l’antre de toute la vanité humaine, selon Romero. Les zombies ont beau être morts, c’est comme si des souvenirs les envahissaient lorsqu’ils déambulent mécaniquement dans les couloirs du centre commercial, un lieu funeste qui verra les humains les empiler les uns sur les autres pour les amener à l’abattoir. Ils deviennent le point final d’une certaine forme de capitalisme. Ce deuxième volet de la trilogie ne perd absolument pas sa qualité politique et son introspection de l’insanité humaine : cette fois-ci, la critique politique est plus globalisante et sociale, et voit les zombies comme un groupe ethnique en tant que tel, où il sera parfois plus facile de rentrer en empathie avec les morts-vivants qu’avec l’humain et sa décrépitude. Un film marquant et qui aura influencé beaucoup d’autres (Nocturama…). 

https://www.youtube.com/watch?time_continue=1&v=l2zox_JK3Eo

Le jour des morts vivants (1985)

Troisième film sous la joute du zombie et le huis clos est une nouvelle fois de mise. Le lieu sera un bunker où des survivants (scientifiques et militaires) vont essayer de trouver un antidote à l’épidémie dans un monde où les morts-vivants ont pris les commandes, comme en atteste cette première séquence présentant une ville décharnée et délavée de toute son humanité. Plus que jamais l’ennemi silencieux de l’humain, est l’humain lui-même. Alors que les zombies s’humanisent de plus en plus, s’éduquent, prennent presque conscience de ce qu’ils sont ou de ce qui les entoure, l’Homme noie sa putréfaction dans la haine et se vautre dans son machiavélisme et sa peur d’extinction. Romero arrive avec Le jour des morts vivants à trouver un équilibre parfait entre le sérieux du récit (critique fortement antimilitariste) et la joyeuseté de la parodie (les relations avec les zombies), tout en y ajoutant un sens du gore encore plus dévastateur que lors des deux précédents films, notamment à travers son final vorace à souhait. Alors que le génocide des zombies dans Zombie pouvait parfois émouvoir, ici, le sort des scientifiques et des militaires qui seront éviscérés comme de la simple chair fraiche, n’amène aucune empathie : comment être touché par une espèce humaine dénuée de sentiments ? Romero, par le biais de ce message, égratignera encore et toujours, une humanité en perdition. 

https://www.youtube.com/watch?v=Km2I5bGvY5E

Le Narcisse Noir : Vertige de nos désillusions

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À la fois spectacle majestueux et tragédie des sentiments, sortie un an avant le magnifique Les Chaussons rouges, Le Narcisse Noir est l’autre film majeur de Michael Powell et Émeric Pressburger, celui avec lequel ils vont imposer leur vision du septième Art.

Synopsis : Une congrégation de religieuses britanniques est chargée de se rendre dans un ancien harem situé sur les contreforts de l’Himalaya, pour y établir un dispensaire. Autour du palais, le vent souffle continuellement et la nature propage une poignante beauté. Les sœurs sont aidées dans leurs tâches par Dean, un agent anglais installé dans la région depuis longtemps. Rapidement, la sœur supérieure Clodagh s’offusque de la conduite grossière et dissolue de ce dernier. Au sein de la communauté, les tensions s’exacerbent et les nonnes traversent des épreuves pesantes, aussi bien pour le corps que pour l’esprit…

Qu’est-ce que le bonheur, au fond, si ce n’est vivre en adéquation avec ce que l’on est ! Un personnage dans Le Narcisse noir semble l’avoir trouvé, c’est le mystérieux moine ermite qui reste inexorablement assis à la même place et dans la même position : nul besoin de bouger lorsque l’harmonie existe entre l’esprit et le corps, entre son Moi profond et le monde environnant. C’est une leçon que les Occidentaux ont bien du mal à entendre, comme ces nonnes qui croient réprimer leur désir en portant la cornette, ou ces Britanniques qui pensent coloniser un pays en niant la culture des Autochtones. Le conflit qui en découle, entre l’être et le paraître, pourrait avoir des airs de déjà vu si le duo Powell/Pressburger ne s’était pas mis en tête de l’aborder par le prisme d’une expérience purement cinématographique : en convoquant le pouvoir évocateur de l’image et du son, en mettant en scène le factice pour mieux mettre en lumière le vrai ou l’authentique.

C’est par le visuel, déjà, que l’on s’en rend compte. Lorsque la collision s’effectue entre les deux mondes, les deux cultures. La bonne idée, pour éviter l’exotisme de carte postale et les clichés éculés, sera de nous représenter l’Inde comme une entité qui soit aussi bien irréelle qu’authentique : artificiellement reconstitué, dans les studios de Pinewood et dans le jardin subtropical de Leonardslee, le réel indien devient un univers onirique dans lequel les Britanniques ne trouveront jamais leur place. Avec élégance, Powell et Pressburger vont laisser sourdre la dissonance à travers l’image, opposant la réalité des nonnes (milieu confiné, cadre rigoriste, visages livides…) avec celle bien plus enchantée des Autochtones (espaces ouverts, visages lumineux, etc.). Le superbe travail esthétique réalisé le souligne très bien (photographie de Jack Cardiff, verres peints d’Alfred Junge), tout comme l’astucieuse utilisation du vent comme élément révélateur (les étoffes s’animent tandis que les religieuses demeurent figées).

C’est l’univers sonore, ensuite, qui vient subtilement parachever la mise en contraste : en rythmant la vie des deux communautés par des instruments différents (les cloches pour les religieuses, les tambours pour les Autochtones), le film nous laisse entendre le dialogue de sourds qui s’établit entre colons et colonisés. Une cacophonie révélée également par le langage parlé, avec ces préoccupations britanniques (apprentissage de l’anglais, du nom des fleurs…) qui sont déconnectées des attentes véritables de la population locale. Une scène va résumer cette incommunicabilité persistante, lorsque Sœur Clodagh va tenter de convaincre l’ermite impassible de quitter les lieux : jamais en symbiose avec les colonisés, le colon ne tente que d’imposer son point de vue ; jamais harmonieux, le colonialisme britannique est forcément voué à l’échec.

Mais si Le Narcisse noir, en tant qu’allégorie politique, s’avère pertinent (le film, d’ailleurs, sortira l’année où l’Inde gagnera son indépendance), c’est surtout en se faisant introspectif qu’il nous impressionne vraiment : la dissonance qui existe au sein de la GrandeBretagne se retrouve chez l’individu lui-même, caractérisée par une désunion entre ce que l’on est et ce que l’on souhaite être. Pensant se rapprocher de Dieu en s’établissant au pied de l’Himalaya, la communauté religieuse va devoir se confronter à une réalité qu’elle pensait avoir oublié, celle du corps et de la sexualité. Mais rien ne s’oublie vraiment, comme nous le rappelle le fils du général, lui qui ne parvient pas à masquer éternellement l’odeur de son corps en s’aspergeant de ce parfum nommé Narcisse noir.  

L’individu peut-il s’élever par la spiritualité, ou est-il condamné à sombrer dans la désillusion, à l’instar du colonialisme britannique ? Pour tenter de répondre à cette question, Powell et Pressburger vont adopter une représentation symboliquement verticale, opposant d’une certaine façon les cieux à la terre, l’idéal espéré au passé refoulé. Une démarche que l’affiche résume parfaitement, avec cette vue en contre-plongée où la nonne semble tiraillée entre une hauteur divine et le gouffre de ses passions. La mise en scène, fort subtilement, va diffuser cette impression de verticalité en épousant des regards qui seront bien souvent ascendants ou descendants (Kanchi regardant le jeune général en étant à ses pieds, Sœur Ruth épiant Mr. Dean du haut de sa fenêtre, etc.), figurant ainsi des êtres toujours prêts à tomber dans le désir. Quant à la résurgence du refoulé, elle sera finement suggérée par les compositions plastiques (les fresques lascives ornant les murs, les mouvements gracieux de Jean Simmons dans les couloirs…) et les flash-backs (l’amour passé, la vie d’autrefois).

Ce conflit entre le corps et l’esprit va trouver sa plus vibrante expression lors de l’affrontement entre Sœur Clodagh et Sœur Ruth, entre celle qui résiste à la tentation et celle qui plonge dedans sans vergogne. Bien sûr, on peut être légèrement déçu par la présence d’une intrigue cousue de fil blanc et des choix de mise en scène parfois un peu datés (le jeu outré de Kathleen Byron, la représentation un brin caricatural du mâle viril en la personne de Mr. Dean…), mais la force suggestive du Narcisse noir repose avant tout sur l’expérience proposée : percevoir l’intériorité des personnages par l’art cinématographique, ressentir les tumultes invisibles par l’alliance de l’image et du son. La musique, spécialement écrite pour l’occasion, va entrer en harmonie avec les images lors de la confrontation finale, donnant un sens profond aux couleurs (le rouge à lèvres renvoyant à la passion, les ombres envahissantes à la mort…) et aux mouvements de caméra (le glissement inéluctable vers le précipice). On retrouve ici en germe ce qui fera l’originalité des Chaussons Rouges, à savoir une tentative de repousser les limites de cet art nouveau qui se nomme cinéma !

Le Narcisse noir : Bande-Annonce

Le Narcisse noir : Fiche Technique

Titre : Le Narcisse noir
Réalisation : Michael Powell & Emeric Pressburger
Scénario : Michael Powell et Emeric Pressburger, d’après le roman Le Narcisse noir de Rumer Godden
Photographie : Jack Cardiff
Montage : Reginald Mills
Direction artistique : Alfred Junge
Production : Michael Powell et Emeric Pressburger
Société de production : Independent Producers, Archers Film Productions
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 20 juillet 1949 (France)

Royaume-Uni – 1947

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3.8

Jours de 36 : Theo Angelopoulos face à la dictature militaire

Jours de 36 est le deuxième long métrage de Théo Angelopoulos, et le début d’une trilogie consacrée à la Grèce au XXème siècle. Un film dans lequel le réalisateur affirme déjà son style si particulier tout en dressant un portrait politique de la Grèce de son temps.

1972. La Grèce est une dictature militaire, avec toutes les restrictions que cela entraîne sur la liberté créatrice des artistes. Cinéaste profondément politique, Théo Angelopoulos veut, pour son deuxième film, parler de son temps, mais ne peut le faire. Il va donc faire un « film historique » sur un autre moment charnière de l’histoire de son pays : 1936. En août de cette année, le général Ioannis Metaxas instaura une dictature militaire. Le parallèle avec la dictature des colonels instauré en 1967 est flagrant, et le réalisateur va jouer là-dessus.

De même, ne pouvant dire ouvertement ce qu’il a à dire, Angelopoulos va laisser parler sa caméra et non ses acteurs. Jours de 36 est un film avec très peu de dialogues. C’est l’organisation du film, sa structure, qui va parler. Ainsi, dans la scène d’ouverture, ce sont les ouvriers qui peuplent l’écran. Un peu plus loin, des militants distribuent des tracts. Mais, petit à petit, le peuple va déserter le cadre et, au fil du film, ce sont les forces de l’ordre qui vont habiter l’image, jusqu’à ce que les militaires prenne le contrôle du film comme ils le font du pays. Du peuple (démocratie) aux soldats (dictature) : rien n’est dit ouvertement, mais les images parlent d’elles-mêmes. Et le film sera construit sur ce principe, tout en non-dit et en images symboliques.

En mai 1936, un dirigeant syndicaliste est abattu. Son assassin est arrêté mais il va prendre en otage un député venu le voir dans sa cellule d’isolement.

Nous ne saurons jamais vraiment ce qui se passe dans cette cellule : brisant les règles du huis-clos, Angelopoulos laisse sa caméra à l’extérieur de la pièce, nous plaçant dans la même situation que des observateurs extérieurs.

Cependant, nous entrons dans les cabinets ministériels et assistons à la cuisine politicienne dans ce tout qu’elle peut avoir de peu glorieux. Le milieu des affaires met la pression sur le gouvernement, pendant que les politiciens discutent dans le vide. La coalition gouvernementale s’effondre. Leur désunion renforce l’impression d’un vide politique et juridique dont profitera l’armée.

Angelopoulos parvient à nous faire sentir la présence de toutes ces forces politiques qui travaillent la société grecque. Le paysage politique du pays (comme celui de l’Europe dans son ensemble à la même période) semble se polariser de plus en plus entre des militants que l’on imagine de gauche et des revendications de reprise en main de la Grèce par la force. Sous bien des aspects, Jours de 36 fait penser au fameux film de Costa-Gavras Z, qui parle aussi de la prise de pouvoir des colonels en 67 en citant également l’effondrement de la pratique politique dans le pays.

Techniquement, Jours de 36 est déjà typique de cette esthétique si particulière et si reconnaissable de Théo Angelopoulos. Les cinéaste construit son film en une succession de plans séquences structurés et organisés. Jours de 36 est un film très contemplatif, qui semble regarder les événements de l’extérieur, sans y prendre part, sans passion. Nous avons très peu d’action, très peu de dialogues, au point que certains critiquent ont parlé d’une « esthétique du non-dit ». Plutôt qu’un film présentant un fait historique, Jours de 36 joue sur les symboles. Il peut déconcerter par sa façon de ne pas montrer les événements, de jouer sur les ellipses et les allusions.

L’ensemble fait de Jours de 36 un film remarquable qui ne dépareille pas dans la filmographie riche et importante de Théo Angelopoulos. Le film ouvrira une trilogie consacrée à l’histoire de la Grèce du XXème siècle, trilogie continuée avec Le Voyage des comédiens et Les Chasseurs. Il constitue surtout une belle porte d’entrée dans le cinéma unique de ce grand cinéaste.

Jours de 36 : fiche technique

Titre original : Méres tou 36
Réalisateur : Théo Angelopoulos
Scénario : Theo Angelopoulos, Petros Markaris, Stratis Karras, Thanassis Valtinos
Interprètes : Kostas Pavlou (Sofianos), Christoforos Nezer (le directeur de la prison)
Photographie : Yorgos Arvanitis
Musique : Giorgos Papastephanou
Montage : Vassilis Syropoulos
Production : Giorgos Papalios
Société de production : Papalios productions
Société de distribution : Trigon-films
Genre : drame politique
Durée : 105 minutes

Grèce – 1972