Les Cerfs-Volants : Romain Gary ou « l’imagination comme arme de défense »

Dernier roman publié par Romain Gary avant son suicide en 1980, Les Cerfs-Volants raconte l’histoire d’un amour compliqué entre un garçon normand et une jeune aristocrate polonaise. Amour rendu carrément impossible par une guerre mondiale qui n’a que faire des passions adolescentes. Mais rien n’est écrit à l’avance, ni leur histoire d’amour, ni la grande Histoire. Elles se font, avec leurs grandes joies et leurs grandes peines, leurs espoirs et leurs désillusions. Romain Gary n’épargne pas grand-chose à ses personnages, justement parce qu’il les aime. Et nous voilà bien forcés des les aimer avec lui.

Nous avertissons le lecteur que nous divulgâchons les grandes lignes de l’intrigue et que nous recommandons la lecture de cet article à celles et ceux qui ont déjà eu le plaisir de passer un bout de temps avec les personnages de Romain Gary.

Lorsqu’on fait sa rencontre, Ludovic Fleury n’est pas exactement un jeune homme à qui la vie a souri. Orphelin, il est élevé par un oncle gentiment timbré, avec lequel il partage une « infirmité congénitale : ils n’avaient pas la faculté apaisante de l’oubli ». Ludo a surtout le malheur de tomber amoureux de Lila, une jeune, blonde et arrogante aristocrate polonaise. Il a alors dix ans et il ne la reverra que quatre ans plus tard. Un amour de jeunesse qui ne s’épanouit alors que l’été, lorsque la famille Bronicki se rend dans son drôle de manoir turco-normand. Le reste de l’année, il n’a plus qu’à imaginer qu’elle est toujours avec lui. Tant mieux, au fond, ça lui fait de l’entraînement.

En effet, quelques années plus tard, l’Allemagne envahit la Pologne, entre autres joyeusetés de l’Histoire. Ludo est en Normandie, Lila en Pologne. La France, elle, n’a pas bougé, du moins essaie-t-on de s’en convaincre. Le roman de Romain Gary se développe alors en deux axes parallèles : Ludo retrouvera-t-il la France et, surtout, retrouvera-t-il Lila ? La France et Lila connaîtront, à vrai dire, le même sort : elles reviendront, certes, mais bien esquintées. Peu de suspense quant au sort de la France. Pour Lila, c’est tout autre chose : Ludo se garde bien, dans un premier temps, de nous donner des indices sur l’issue de cette histoire d’amour contrariée. A plusieurs reprises, alors qu’il ne l’a pas « vue » en chair et en os depuis des années, il se l’imagine, chez lui, le suppliant de ne pas l’oublier. Il se l’imagine tant et si bien que quand il finit par la retrouver, et que tout semble si froid et impersonnel, on se demande s’il n’a pas totalement perdu la tête et si cette pauvre Lila n’est pas disparue depuis longtemps : « Non, rien de cela n’avait eu lieu, mon mal s’était aggravé, à coups de solitude et, pour avoir trop nourri ma « folie », je venais d’en payer le prix ». Ludo, en effet, préfère toujours garder sa raison de vivre à raison garder…

L’oncle, Ambroise Fleury, est un drôle de bonhomme, traumatisé par 14-18, trouvant du réconfort dans ses cerfs-volants autant que dans son neveu, véritable fils spirituel. Ambroise ne s’est jamais marié : il s’est imaginé une femme, mais n’a jamais eu la chance de la rencontrer. « C’est toujours plus sûr quand tu te les fabriques toi-même, avec de belles couleurs, des ficelles et du papier » : on ne sait trop si Ambroise parle des femmes ou des cerfs-volants, ou bien encore si c’est Romain Gary qui évoque la possibilité qui s’offre à tout écrivain de coucher sur papier un idéal féminin, un personnage fantasmé mais dont la simple existence rêvée réchauffe son cœur, celui de son héros et celui de son lecteur.

Lila est un de ces personnages-là. Dans le premier tiers du roman, et notamment dans les cinquante pages se déroulant dans le château des Bronicki, à proximité de Gdansk, Gary amène son lecteur à tomber amoureux de Lila. Tout le reste du roman se base sur cette identification à Ludo, car toute l’angoisse repose sur notre attachement au personnage de Lila, ainsi qu’à la petite cour qui gravite autour d’elle : son frère Tad, explorateur marxiste, Bruno, un jeune pianiste italien élevé avec eux, et même Hans, cousin allemand de Lila et rival amoureux de Ludo. Une fois mis en condition, le lecteur retrouve son adolescence (une adolescence fantasmée, mais qu’importe), et se reconnaît dans les atermoiements de Ludo (« Je sentais que je me trouvais à un tournant de ma vie et que le monde avait un centre de gravité qui n’était point celui qu’on m’avait enseigné à l’école. J’étais partagé entre l’envie de demeurer là, à ses pieds, jusqu’à la fin de mes jours, et celle de fuir ; aujourd’hui encore, je ne sais si j’ai réussi ma vie parce que je ne me suis pas enfui ou si je l’ai gâchée parce que je suis resté ») comme dans ceux de Lila (« Je ne serai pas une actrice, parce qu’une comédienne ne devient quelqu’un de différent que le temps d’une soirée, et moi j’ai besoin de changer sans cesse, du matin à la nuit, il n’y a rien de plus triste que d’être seulement ce que vous êtes, une petite œuvre faite par les circonstances… J’ai horreur de ce qui est une fois pour toutes »).

Ludo l’aime inconditionnellement. Lila, elle, est une adolescente qui, comme dit son frère, passe son temps « à rêver d’elle-même ». Cela lui prend beaucoup de temps, et si elle aime Ludo, elle est un peu déçue : ce n’est que ça, l’amour ? Il s’en faut de peu que Lila nous apparaisse totalement comme la petite noble gâtée qu’elle est, rêvant à la fois d’un avenir prodigieux et totalement angoissée à l’idée de rater sa vie, parfaitement ravie d’attirer le regard de tous les garçons et ayant peur de voir sa vie tenir toute entière dans un miroir. Lila est agaçante autant qu’attachante, comme le sont souvent les jeunes filles les plus intéressantes à cet âge-là. Pour aussi charmante qu’elle soit, ce fragment d’adolescence dépeint par Gary ne dure qu’un temps. Ludo le pressent, alors que les rumeurs d’une nouvelle guerre mondiale s’amplifient peu à peu : « Nous étions encore tous les cinq proches des naïvetés de l’enfance – de ces naïvetés qui sont peut-être la part la plus féconde que la vie nous donne et ensuite nous reprend ».

Lorsque la guerre éclate, les deux amants sont séparés. Ludo imagine Lila autant que faire se peut. Le lecteur, accompagné par quelques personnages secondaires, s’interroge : les retrouvailles sont-elles vraiment souhaitables ? Les arguments contre sont séduisants. Ambroise, le premier, affirmait : « Autant souffrir un bon coup, pour en finir, et même si tu dois aimer cette fille toute ta vie, il vaut mieux qu’elle s’en aille à tout jamais, ça ne fera que l’embellir ». Mme Julie, maquerelle juive camouflée en comtesse hongroise, abonde en son sens : « Ce serait trop beau, si tu ne la revoyais pas. Ça resterait intact. Les choses restent rarement intactes, dans la vie ». Ludo, la prenant au pied de la terre, fout le feu au manoir des Bronicki, « pour que ça reste intact ». Au cas où elle reviendrait, Ambroise prévient son neveu : « Alors, cette jeune femme que tu as continué à imaginer pendant trois ans avec tant de ferveur, quand tu la retrouveras… Il faudra que tu continues à l’inventer de toutes tes forces. Elle sera sûrement très différente de celle que tu as connue… ». Lila elle-même, en Pologne, semblait séduite à l’idée de laisser son amour pour Ludo appartenir au passé, refusant de devenir sa « moitié » : « Je veux, lorsque je te rencontrerai dans cinq, dix ans, avoir un coup au cœur. Mais si tu rentres à la maison chaque soir, pendant des années et des années, il n’y aura plus de coup au cœur, il n’y aura plus que des sonnettes… »

Les amours contrariées, en fiction comme dans la vie, sont souvent plus intenses que la plus douce des vies conjugales, laquelle a sans doute son charme mais est souvent synonyme de routine, un mot qui ne parle pas vraiment aux adolescents. Qui plus est, pas de routine durant la guerre. On en arrive alors à penser que d’éventuelles retrouvailles entre Ludo et Lila ne pourraient être que décevantes, pas à la hauteur de leur adolescence, trop bassement terre à terre et qu’il vaudrait mieux que Lila ne revienne jamais…

Mais Lila, comme la France, revient. Ludo, en garçon têtu qu’il est, n’y est peut-être pas pour rien. « Je ne t’oublie pas. Je te cache, c’est tout. Je n’oublie ni toi, ni Tad, ni Bruno. Tu devrais pourtant le comprendre. Ce n’est pas le moment de révéler aux Allemands sa raison de vivre. Ils vous fusillent pour ça », s’imagine-t-il lui dire en se laissant aller à ses rêveries, alors que celles-ci, résistance oblige, deviennent plus rares. Ludo et Lila n’ont en réalité pas vraiment la même vision des choses et, paradoxalement, c’est la guerre qui donne un avenir à leur couple, lequel est basé sur la capacité de chacun à inventer l’autre : comme le dit Ambroise, « les Allemands nous ont donné beaucoup d’imagination. Quand ils seront partis, les retrouvailles seront cruelles ». Durant l’Occupation, Ludo rend visite aux Linder, un vieux couple de résistants : « Je rêvais de vieillesse, de me retrouver avec Lila au seuil du grand âge. Tout ce qui en moi était doute, anxiété et presque désespoir, se calmait à la vue de ce vieux couple heureux. J’avais vue sur le port ». Beaucoup d’imagination, ce Ludo…

Ambroise avait raison : Lila revient mais ce n’est plus tout à fait la même. Quelques années d’errance en Pologne et en Roumanie, des amants de circonstance, un avortement qui a failli mal tourner, et, au final, une protection assurée par un dignitaire nazi guère convaincu par les idées hitlériennes. Ludo accepte tout ça, forcé de « comprendre » que Lila devait faire tout ça pour survivre et protéger les siens. On est alors loin des questions existentielles de leur enfance : le nazisme, entre autres horreurs, a cette capacité à achever brutalement une enfance qui a déjà naturellement le défaut de s’éteindre d’elle-même. Pour Lila, « ce qu’il y a d’affreux dans le nazisme, dit-on, c’est son côté inhumain. Oui. Mais il faut bien se rendre à l’évidence : ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaîtra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux ». Mme Julie ne dira pas autre chose en assénant que « le blanc et le noir, il y en a marre. Le gris, il n’y a que ça d’humain ». Non sans cruauté, Gary fera disparaître Lila une deuxième fois. Elle reviendra encore plus abîmée. A la Libération, humiliation suprême, elle subit le même sort que beaucoup de femmes accusées d’avoir entretenu des relations avec des Allemands. Concernant Lila, concernant la France aussi, le mal qui s’abat sur elle tend à devenir banal.

Mais, au fond, Lila n’a pas totalement changé. Alors qu’un G.I. explose devant Ludo et elle, la voilà qui regrette que les cigarettes du soldat soient elles aussi parties en fumée. « Je fus d’abord outré. Je faillis lui dire : « Chérie, ça, ce n’est plus du sang-froid, c’est du sang tout court », lorsque soudain je me sentis heureux. Je venais de retrouver la Lila de notre enfance, celle des fraises des bois et des petites provocations ».

Et après ? Bruno est mort. Tad est porté disparu : « Pour nous, il est toujours vivant et il est toujours dans la Résistance ». Refus d’envisager la mort, et relative incapacité à passer à autre chose, de se plonger dans le quotidien d’une société relativement pacifiée, sans ceux qui l’ont arrachée au prix de leur sang. C’est aussi le point le plus amer de la fin du roman : l’exacerbation des sentiments pendant la guerre, et l’impossible retour à la normale. Le chef de réseau de Ludo regrette presque le débarquement allié : « Je crois qu’il aurait voulu résister encore vingt ans ». Ludo lui-même est conscient que «les nazis allaient beaucoup nous manquer, que ce serait dur, sans eux, car nous n’aurions plus d’excuses ». La guerre a autant failli lui enlever Lila qu’elle a donné une chance à leur couple d’exister. Le narrateur laisse peu d’indices sur leur vie après la guerre ; tout juste sait-on que le père de Lila meurt en 1957. On ne sait rien de plus sans doute parce qu’il n’y a pas grand-chose à savoir ; il ne leur reste plus qu’à se reconstruire, jusqu’à, peut-être, vieillards, réconforter, par leur simple existence, un amant anxieux. Ou peut-être leur amour ne tiendra-t-il pas tout à fait comme ils l’espéraient. Ludo, se remémorant le grenier des Bronicki, s’interrogeait : « Aujourd’hui encore, je ne sais si j’ai réussi ma vie parce que je ne me suis pas enfui ou si je l’ai gâchée parce que je suis resté. »

Dans un cas comme dans l’autre, on peut imaginer que Ludo a suivi les conseils de son oncle : « Il faudra que tu continues à l’inventer de toutes tes forces. » Et le lecteur avec lui, refaisant vivre tant qu’il veut à Ludo et Lila les heures pas si innocentes de leur adolescence, sacrifiées sur l’autel de l’humaine inhumanité de leurs semblables ; sur celui, également, du temps qui passe, inexorablement : quoi qu’il arrive, on n’a pas seize ans toute sa vie. Seize ans, l’âge auquel « on peut encore tout tenter et ne rien réussir », c’est-à-dire, selon Lila, « ce qu’on appelle en général « avoir de l’avenir ».

Les cerfs-volants, Romain Gary
Gallimard, mai 1983, 366 pages

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