Festival Lumière 2019 : Journée consacrée à Daniel Auteuil

Outre Francis Ford Coppola, Frances McDormand ou même Bong Joon-Ho, le Festival Lumière 2019 met un point d’honneur à rendre hommage à l’un des plus grands acteurs français en activité : Daniel Auteuil. Revenons alors sur 2 films rediffusés par le festival lors de ce dimanche 13 octobre, films montrant toute la capacité qu’a l’acteur à se fondre dans des genres différents, nous faisant passer du drame intimiste (Un cœur en Hiver) au thriller psychologique (Caché). 

Un cœur en Hiver de Claude Sautet 

Deux amis, deux partenaires travaillent ensemble dans un atelier de lutherie. L’un d’eux, Maxime, tombe amoureux de la jeune musicienne Camille. Stéphane, quant à lui, va s’occuper des violons de cette dernière. Claude Sautet regarde l’amour, comme une musique, comme un rêve inexplicable. Stéphane, de par sa présence aux côtés de Camille lors de ses enregistrements, va effriter les fondations de ce couple naissant. Dans sa voix, on ressent l’aspect méticuleux de son travail, dans ses regards ressort cette distante qu’il s’est construite petit à petit face au monde qui l’entoure. Un certain narcissisme se dégage de lui, une complaisance dans le fait de ne pas donner son avis. Une aura que ne contrôle pas Camille. 

On ne sait pas s’il est indifférent ou s’il fuit son manque de considération pour sa propre personne. Claude Sautet écrit alors une œuvre aux sentiments cachés, avec une timidité réaliste, qui laisse rejaillir un amour inexprimable, une rigidité une peu fortuite. Un cœur d’hiver c’est la simple histoire d’un acte manqué, d’un coup de foudre impossible ou rendu impossible où l’austérité habile de Daniel Auteuil se joue de la simple fragilité d’Emmanuelle Beart. Cette dernière, magnifique, est parfaite dans son rôle où sa sensibilité non contrôlée fait mouche face à la pudeur hypocrite du non moins excellent Daniel Auteuil. Le film est rigide, un peu comme ses protagonistes, a du mal à se libérer d’un poids invisible mais c’est sans doute ce qui fait toute la beauté et toute la simplicité de ce récit. 

Mis à part l’esclandre de Camille au restaurant, Un cœur d’hiver se laisse divaguer dans son silence, ses regards en biais, cette musique faisant résonner la pureté ou non des émotions. La caméra toujours bien placée, mais effacée, rendue presque « muette », fait la part belle aux magnifiques compositions de ses acteurs, notamment de son trio. Une justesse tant dans les dialogues que dans sa mise en scène, qui frise à certains instants la perfection. Tout est dans la retenue, dans les non-dits à la fois doux et cruels, qui parfois font place à une violence singulière sur les liens qui nous animent.

Caché de Michael Haneke 

Georges vit tranquillement avec sa femme et leur enfant dans un bel appartement situé en pleine ville. Subitement, ils reçoivent des cassettes vidéo leur montrant leur maison comme si quelqu’un les espionnait. On se croirait dans Lost Highway. Il n’y aura que le postulat de départ qui sera lynchéen, car le long métrage est un pur condensé du réalisateur autrichien tant sur la forme que sur le fond. D’ailleurs, la première longue séquence, plan séquence fixe comme souvent chez l’autrichien, est un passage de l’une de ces vidéos qui montre Georges sortir de chez lui. Haneke a la bonne idée de montrer ces moments volés en plein écran avec la voix off des spectateurs, pour mieux nous rapprocher du mystère, pour nous permettre de mieux nous identifier à ce couple qui tombera petit à petit dans la paranoïa la plus totale comme lors de la disparition nocturne de leur fils. 

Les passages présents à l’écran sont-ils sur la cassette ou est-ce la réalité présente ? Haneke se joue des images, les estime comme source de vérité, comme premier témoin de toute cette manipulation comme lorsque Anna se rend compte que Georges lui a menti à propos de sa découverte sur ce fameux appartement 47. Le réalisateur se demande quelle est notre vision quant à la teneur des images qu’on ingurgite à longueur de journée.

Le couple se pose des questions sur le pourquoi du comment sans comprendre ce qu’il se passe réellement ? Est-ce l’un des amis de leur fils qui leur joue un tour ou est-ce peut être une amante de Georges qui joue les troubles-fête ? La multiplicité des cassettes est grandissante, souvent avec des petits dessins sanguinolents, devenant même adressés sur le lieu de travail de cette famille. Par la force des choses, avec son style si identifiable, son cadre froid et statique, sa longueur des scènes qui accentue ce « huis clos » paranoïaque, Haneke nous embarque dans le passé d’un homme et nous questionnera sur le poids du passé et des choix qui en résulte. Devons-nous vivre cachés avec nos souvenirs les plus traumatisants engouffrés dans notre esprit, ou est-ce que ces réminiscences doivent être absoutes pour ne pas être punis à notre tour par le destin ?

Porté par un duo d’acteurs parfait en la présence de Daniel Auteuil et Juliette Binoche, Caché nous agrippe pour ne plus nous relâcher, avec cette angoisse qui ne fait que monter, laissant se dérouler sa trame avec une maitrise évidente sans aucun artifice, et avec un réalisme bluffant. C’est à ce moment-là que réapparaît une tragédie enfantine de Georges, un fait dont il n’assume pas la conséquence, conservée non pas par une preuve matérielle mais par sa mémoire. C’est sans doute ce qu’il y a de pire, se rendre compte de la honte de la réalité et de ne pas s’avouer sa propre culpabilité. Il sera confronter à ses présupposés ravisseurs, rencontre ponctuée d’une scène suicidaire sèche et éclaboussante d’aridité. La toute dernière scène résoudra l’énigme de façon sibylline d’un film qui ne manque pas d’intelligence et malice.

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