Une année sans Chthulu : défi du moment par Smolderen et Clerisse

Très prisés par les adolescents des années 1980, les jeux de rôles sont au centre du nouveau roman graphique, Une année sans Chthulu, de Smolderen et Clerisse. L’époque les inspire pour traiter de nombreux thèmes.

Nous sommes dans la région toulousaine, avec un groupe de jeunes qui ont investi un cimetière pour se mettre dans l’ambiance qui les intéresse. A tour de rôle, ils lancent les dés pour faire avancer une intrigue menée par Samuel. S’ils jouent à se faire peur, on les sent capables de pousser le bouchon assez loin. De plus, ils ont des références. Ce soir, tout tourne autour d’un improbable film de Charlie Chaplin intitulé Charlot Baron Samedi : « … la dernière copie d’une monstruosité cinématographique fabriquée par des fous dans les caves de l’asile d’Arkham… et dont la vision suffit à transformer les spectateurs en zombies. »

Samuel, Henri, Marie et… Oriane

Dans le groupe – cinq personnes -, on remarque Marie (tignasse plus ou moins rousse, assez courte) et Henri, le grand copain de Samuel. La soirée au cimetière sera écourtée, car le groupe se fait surprendre. Résultat, madame le Maire (Marguerite, maman d’Oriane, jeune fille qu’on va apprendre à connaître) vient retrouver Henri et Samuel pour mettre les points sur les i : après les incidents d’avant les vacances d’été, il était convenu que tout le monde se tienne à carreaux : « La moindre vaguelette, je ressors le dossier. Avec les agios. »

Auln-sur-d’Arcq

Dans cette bourgade imaginaire, nous découvrons une ambiance particulière. Pour les adolescents (dont Samuel, Henri et Marie), c’est la rentrée au lycée. Surprise, Oriane arrive dans leur classe. Elle se dirige droit sur Marie. Celle-ci étant déstabilisée, on comprend qu’il y a un vieux (5 ans) contentieux entre elles. On apprend vite ce qui s’est passé. Un aspect malsain (dark) émerge.

Le qix

D’autre part, Henri et Samuel, les gamers, ne se contentent pas de ces soirées avec jeux de rôles. Ils découvrent aussi les jeux vidéo. Dans un café, une machine aussi grosse qu’un flipper a fait son apparition, avec le qix, un jeu particulier qui utilise un rayon furtif qui apparaît et disparaît à une vitesse stupéfiante.

Apparition d’une fée

Enfin, peu après la rentrée, une nouvelle élève arrive dans la classe de Samuel, Henri et Marie : une ravissante blonde qui répond au doux prénom de Mélusine. Elle assume tellement bien son prénom de fée qu’elle va présenter un exposé également stupéfiant où elle évoque ses origines orientales et des pouvoirs issus d’un autre âge. La confrontation entre l’atmosphère d’une bourgade occitane des années 1980 et des croyances mystiques venues de la nuit des temps est très piquante.

Les références

Bien entendu, le scénario réserve des surprises à la hauteur de ce que le début met en place. D’abord, il fait des allées et venues (peut-être un peu trop) entre différentes époques, qui se justifient par la narration et son besoin de ménager le suspense. Autant dire que l’irruption dans le fantastique produit une étonnante impression, car les auteurs exploitent des références personnelles qu’ils connaissent très bien (Lovecraft et Stephen King pour la littérature de genre, Chaplin, Lynch et Cronenberg pour le cinéma). Dans la postface signée Thierry Smolderen, les auteurs évoquent le jeu L’appel de Cthulhu, ainsi que l’influence de Moebius (Le garage hermétique), les films Tron, Blue Velvet et Dead zone et surtout un livre méconnu (mais peut-être pas des initiés) : The Origin of Conciousness in the Breakdown of the Bicameral Mind (Julian Jaynes) où l’auteur « … trace le portrait d’une humanité originellement schizophrène (« bicamérale ») qui a intériorisé ses lois et ses règles de vie sous forme de préceptes émis par l’hémisphère droit du cerveau – et perçus comme des lois venues de nulle part. La voix des dieux. » On apprend sans surprise que les auteurs étaient fascinée par la recherche des années 70-80 qui commençait à évoquer les progrès dans le domaine de l’intelligence artificielle (présentation de la page de couverture d’un magazine titrant : « Tron, Changing The Laws of Physics »). Pour ce qui est des lois de la physique, Samuel a son copain Dani qui s’y connaît. Par contre, Dani ne lui parle plus depuis deux ans et Samuel ne comprend toujours pas pourquoi.

Drames en série

Sur ce, Mélusine a un accident de voiture en rentrant d’une soirée. Personne ne comprend sa manœuvre. Toujours est-il que la voilà dans le coma à l’hôpital et que Samuel et Henri se retrouvent dans une situation comme eux seuls sont capables de se mettre, en tentant de la voir en douce. Suite à un drame sanglant, leur sentiment de culpabilité va prendre des proportions démesurées (accentuées par leur consommation de produits illicites). La police considère Samuel et Henri comme principaux suspects dans une affaire de meurtres (une famille entière) où les péripéties s’enchainent parfois de façon abracadabrantesque (l’univers décrit s’y prête).

Inspiration originale

Smolderen et Clerisse concoctent une histoire assez délirante en poussant à l’extrême la logique des jeux auxquels Samuel, Henri et leurs amis s’adonnent. L’aspect légendaire (fées, sorcières, dieux vaudous, etc.) va complètement les dépasser. Pour le lecteur, le résultat est plutôt bizarre, car tout se passe comme si, à force de croire à toutes sortes de forces et de pouvoirs occultes, ceux-ci se manifestaient réellement. Les auteurs sont suffisamment astucieux pour se ménager quelques portes de sortie, mais l’ensemble baigne dans un fantastique étonnant, mis en valeur par des choix graphiques qui permettent à ce roman graphique de se démarquer nettement de la production habituelle. Il est vrai que depuis quelque temps, les auteurs de BD sont totalement décomplexés pour donner libre cours à leur inspiration, avec des résultats parfois étonnants. Ici, les choix séduisent immédiatement sans jamais décevoir tout au long des 164 pages de l’album. Une originalité séduisante car maîtrisée.

Un style personnel

Les couleurs donnent un caractère très particulier à l’album. Alexandre Clerisse affiche un goût pour des teintes chatoyantes qui donnent par exemple un air très pimpant à la bourgade d’Auln-sur-d’Arcq (malgré son nom). Tous les décors sont du même calibre, avec dans l’ensemble des couleurs automnales du plus bel effet. L’ensemble bénéficie d’un dessin très moderne où de nombreuses zones ne sont délimitées par aucun trait. Le classicisme n’est pas balayé pour autant, puisqu’on aperçoit au passage une vignette rappelant La vague de Hokusai. Ceci dit, globalement, l’ambiance est gothique à souhait (nombreuses touches de violet, par exemple). La jeunesse des personnages leur permet de traverser l’album avec pas mal de dynamisme (perceptible dès la couverture) et l’inconscience de leur âge qui leur vaut des moments de découragement, d’énervement, etc. Le travail esthétique s’accompagne d’une recherche sur les décors, vêtement et attitudes d’époque. Les décors sont dessinés de façon assez géométrique, ce qui colle bien au style adopté.

Pour chicaner un peu

Par contre, si le milieu des adolescents est bien décrit avec ses élans, ses incertitudes, ses engagements et trahisons, il sonne un peu bizarrement quand on voit tous ces mineurs conduire des voitures comme des ados américains. Même étonnement quand on voit ce médecin cigarette au bec au chevet d’une malade en coma profond. D’autre part, on a un peu de mal à accepter qu’Oriane puisse retrouver Marie en classe après ce qui s’est passé entre elles.

Belle réussite

Quelques détails qui font tiquer, certes. Mais cet album des auteurs de Souvenirs de l’empire de l’atome (2013) et Un été diabolik (2016) est une vraie réussite qui transcende le genre BD dans un univers adolescent, avec de nombreux détails authentiques qui donnent corps à ce roman graphique.

Une année sans Cthulhu, Smolderen Thierry (Auteur), Clérisse Alexandre (Illustrations)
Dargaud, octobre 2019, 176 pages

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