Le Narcisse Noir : Vertige de nos désillusions

À la fois spectacle majestueux et tragédie des sentiments, sortie un an avant le magnifique Les Chaussons rouges, Le Narcisse Noir est l’autre film majeur de Michael Powell et Émeric Pressburger, celui avec lequel ils vont imposer leur vision du septième Art.

Synopsis : Une congrégation de religieuses britanniques est chargée de se rendre dans un ancien harem situé sur les contreforts de l’Himalaya, pour y établir un dispensaire. Autour du palais, le vent souffle continuellement et la nature propage une poignante beauté. Les sœurs sont aidées dans leurs tâches par Dean, un agent anglais installé dans la région depuis longtemps. Rapidement, la sœur supérieure Clodagh s’offusque de la conduite grossière et dissolue de ce dernier. Au sein de la communauté, les tensions s’exacerbent et les nonnes traversent des épreuves pesantes, aussi bien pour le corps que pour l’esprit…

Qu’est-ce que le bonheur, au fond, si ce n’est vivre en adéquation avec ce que l’on est ! Un personnage dans Le Narcisse noir semble l’avoir trouvé, c’est le mystérieux moine ermite qui reste inexorablement assis à la même place et dans la même position : nul besoin de bouger lorsque l’harmonie existe entre l’esprit et le corps, entre son Moi profond et le monde environnant. C’est une leçon que les Occidentaux ont bien du mal à entendre, comme ces nonnes qui croient réprimer leur désir en portant la cornette, ou ces Britanniques qui pensent coloniser un pays en niant la culture des Autochtones. Le conflit qui en découle, entre l’être et le paraître, pourrait avoir des airs de déjà vu si le duo Powell/Pressburger ne s’était pas mis en tête de l’aborder par le prisme d’une expérience purement cinématographique : en convoquant le pouvoir évocateur de l’image et du son, en mettant en scène le factice pour mieux mettre en lumière le vrai ou l’authentique.

C’est par le visuel, déjà, que l’on s’en rend compte. Lorsque la collision s’effectue entre les deux mondes, les deux cultures. La bonne idée, pour éviter l’exotisme de carte postale et les clichés éculés, sera de nous représenter l’Inde comme une entité qui soit aussi bien irréelle qu’authentique : artificiellement reconstitué, dans les studios de Pinewood et dans le jardin subtropical de Leonardslee, le réel indien devient un univers onirique dans lequel les Britanniques ne trouveront jamais leur place. Avec élégance, Powell et Pressburger vont laisser sourdre la dissonance à travers l’image, opposant la réalité des nonnes (milieu confiné, cadre rigoriste, visages livides…) avec celle bien plus enchantée des Autochtones (espaces ouverts, visages lumineux, etc.). Le superbe travail esthétique réalisé le souligne très bien (photographie de Jack Cardiff, verres peints d’Alfred Junge), tout comme l’astucieuse utilisation du vent comme élément révélateur (les étoffes s’animent tandis que les religieuses demeurent figées).

C’est l’univers sonore, ensuite, qui vient subtilement parachever la mise en contraste : en rythmant la vie des deux communautés par des instruments différents (les cloches pour les religieuses, les tambours pour les Autochtones), le film nous laisse entendre le dialogue de sourds qui s’établit entre colons et colonisés. Une cacophonie révélée également par le langage parlé, avec ces préoccupations britanniques (apprentissage de l’anglais, du nom des fleurs…) qui sont déconnectées des attentes véritables de la population locale. Une scène va résumer cette incommunicabilité persistante, lorsque Sœur Clodagh va tenter de convaincre l’ermite impassible de quitter les lieux : jamais en symbiose avec les colonisés, le colon ne tente que d’imposer son point de vue ; jamais harmonieux, le colonialisme britannique est forcément voué à l’échec.

Mais si Le Narcisse noir, en tant qu’allégorie politique, s’avère pertinent (le film, d’ailleurs, sortira l’année où l’Inde gagnera son indépendance), c’est surtout en se faisant introspectif qu’il nous impressionne vraiment : la dissonance qui existe au sein de la GrandeBretagne se retrouve chez l’individu lui-même, caractérisée par une désunion entre ce que l’on est et ce que l’on souhaite être. Pensant se rapprocher de Dieu en s’établissant au pied de l’Himalaya, la communauté religieuse va devoir se confronter à une réalité qu’elle pensait avoir oublié, celle du corps et de la sexualité. Mais rien ne s’oublie vraiment, comme nous le rappelle le fils du général, lui qui ne parvient pas à masquer éternellement l’odeur de son corps en s’aspergeant de ce parfum nommé Narcisse noir.  

L’individu peut-il s’élever par la spiritualité, ou est-il condamné à sombrer dans la désillusion, à l’instar du colonialisme britannique ? Pour tenter de répondre à cette question, Powell et Pressburger vont adopter une représentation symboliquement verticale, opposant d’une certaine façon les cieux à la terre, l’idéal espéré au passé refoulé. Une démarche que l’affiche résume parfaitement, avec cette vue en contre-plongée où la nonne semble tiraillée entre une hauteur divine et le gouffre de ses passions. La mise en scène, fort subtilement, va diffuser cette impression de verticalité en épousant des regards qui seront bien souvent ascendants ou descendants (Kanchi regardant le jeune général en étant à ses pieds, Sœur Ruth épiant Mr. Dean du haut de sa fenêtre, etc.), figurant ainsi des êtres toujours prêts à tomber dans le désir. Quant à la résurgence du refoulé, elle sera finement suggérée par les compositions plastiques (les fresques lascives ornant les murs, les mouvements gracieux de Jean Simmons dans les couloirs…) et les flash-backs (l’amour passé, la vie d’autrefois).

Ce conflit entre le corps et l’esprit va trouver sa plus vibrante expression lors de l’affrontement entre Sœur Clodagh et Sœur Ruth, entre celle qui résiste à la tentation et celle qui plonge dedans sans vergogne. Bien sûr, on peut être légèrement déçu par la présence d’une intrigue cousue de fil blanc et des choix de mise en scène parfois un peu datés (le jeu outré de Kathleen Byron, la représentation un brin caricatural du mâle viril en la personne de Mr. Dean…), mais la force suggestive du Narcisse noir repose avant tout sur l’expérience proposée : percevoir l’intériorité des personnages par l’art cinématographique, ressentir les tumultes invisibles par l’alliance de l’image et du son. La musique, spécialement écrite pour l’occasion, va entrer en harmonie avec les images lors de la confrontation finale, donnant un sens profond aux couleurs (le rouge à lèvres renvoyant à la passion, les ombres envahissantes à la mort…) et aux mouvements de caméra (le glissement inéluctable vers le précipice). On retrouve ici en germe ce qui fera l’originalité des Chaussons Rouges, à savoir une tentative de repousser les limites de cet art nouveau qui se nomme cinéma !

Le Narcisse noir : Bande-Annonce

Le Narcisse noir : Fiche Technique

Titre : Le Narcisse noir
Réalisation : Michael Powell & Emeric Pressburger
Scénario : Michael Powell et Emeric Pressburger, d’après le roman Le Narcisse noir de Rumer Godden
Photographie : Jack Cardiff
Montage : Reginald Mills
Direction artistique : Alfred Junge
Production : Michael Powell et Emeric Pressburger
Société de production : Independent Producers, Archers Film Productions
Genre : Drame
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 20 juillet 1949 (France)

Royaume-Uni – 1947

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3.8

Festival

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