Accueil Blog Page 3

L’Espèce explosive : Alexis Manenti électrise le film braque de Sarah Arnold

Avec L’Espèce explosive, Sarah Arnold signe une comédie aussi déjantée que son titre l’annonce. Dès les premières minutes, le ton est donné : une musique nerveuse, une écriture vive, incisive, aussi drôle que savoureuse. Que ce soit par le ton décalé, l’humour inattendu, les dialogues cinglants, la liberté totale prise dans les déploiements des personnages, le film de Sarah Arnold est singulier, surprenant et détonant, dominé par l’interprétation dingue d’Alexis Manenti.

Synopsis : Dans le Nord-Est de la France, agriculteurs et chasseurs se font la guerre. Les sangliers, trop gros et trop nombreux, dévastent les cultures. Brun, céréalier au bord du gouffre, craque et disparaît. Un an plus tard, Fulda, un gendarme explosif et Stéphane, une psy en crise, enquêtent. Ce qu’ils découvrent les dépasse. Ce qui naît entre eux aussi.

Un film ébouriffé avec un Alexis Manenti dément

Sarah Arnold n’hésite pas à confier à l’acteur (toujours impeccable et souvent neutre dans les seconds rôles où les metteurs en scène sages et conformistes le confinent) un rôle à sa démesure. On retrouve là l’acteur en majesté des Misérables, sauf que la cinéaste le laisse explorer en virtuose tous ses registres. Flic rétrogradé au mutisme buté, amant éconduit à la mélancolie étrange, mec borderline et violent, « louche et bizarre », ou encore homme fêlé en plein désordre intérieur. Manenti passe d’une tonalité à l’autre avec maestria, et c’est dans cette mêlée de tons et de glissades inattendues que le film trouve son éclat, irradiant d’une maîtrise qui puise sa force dans le chaos. L’Espèce explosive, c’est aussi le couple hors-norme qu’il forme avec Ella Rumpf, leur manière d’être fous et tendres, impuissants et résistants, ensemble.

Une comédie rurale hors norme

On pense parfois à l’ironie salvatrice d’un Jean-Christophe Meurisse, mais Sarah Arnold y ajoute une tendresse subtile ou dérision souriante dans l’écriture de tous les personnages, une humanité qui adoucit le chaos. Son cinéma, audacieux jusqu’à la rupture, n’hésite pas à faire dérailler ses scènes, à les faire virer de bord et de teneur par la seule saillie d’une réplique ou d’une veste jetée sur soi telle une cape. L’Espèce explosive est une comédie rurale hors norme et loufoque qui lorgne du côté des Frères Coen mais n’appartient qu’à elle. Un drôle de film doublé d’un film souvent hilarant qui bouscule et séduit par sa liberté et son inventivité totale.

L’Espèce explosive – fiche technique

Réalisation : Sarah Arnold
Scénario : Sarah Arnold et Jérémie Dubois, Olivier Seror, Romain Winkler et Mehdi Ben Attia
Interprètes : Alexis Manenti, Ella Rumpf, Vincent Dedienne
Photographie : Noé Bach AFC
Montage : Isabelle Manquillet
Décors : Gaëlle Usandivaras
Musique :  Florencia Di Concilio
Producteurs : Helen Olive, Martin Bertier
Société de production : 5 à 7 films
Pays de production : France
Société de distribution France : Pan Distribution
Durée : 1h35
Genre : Drame, Policier
Date de sortie : 7 octobre 2026

The Player Defense Collective : Démystifier les incitations sans capital dans l’iGaming

Dans le paysage moderne du jeu, des groupes indépendants de défense des joueurs se lèvent pour défier l’avantage traditionnel de la maison. Au premier plan absolu de ce mouvement se trouve une méthodologie défensive spécialisée, conçue pour protéger les consommateurs quotidiens des conditions prédatrices. Pour bien comprendre ce cadre axé sur le joueur, il faut apprécier la manière dont les incitations de bienvenue sont militarisées ou utilisées comme levier. Un véritable bonus sans dépôt France https://frbonusesfinder.com/no-deposit-bonus/ fonctionne comme un coupon promotionnel sans capital de départ, attribué aux joueurs nouvellement inscrits. Ces incitations sont nécessaires car elles permettent aux passionnés de tester rigoureusement les performances réelles des logiciels et les architectures de paiement sans risquer leur propre capital. En offrant une valeur immédiate, ces mécanismes donnent aux joueurs une opportunité rare de convertir des crédits promotionnels en argent réel. Cependant, réclamer une offre n’est que la base d’une stratégie défensive. Pour obtenir un succès durable, les joueurs doivent naviguer dans un écosystème hautement complexe de petits caractères en utilisant des cadres d’audit indépendants et structurés.

Les mécanismes d’extraction : vaincre les petits caractères des entreprises

Le chemin pour convertir des soldes promotionnels en argent réel exige un audit mathématique strict. Lorsqu’un passionné s’appuie sur des outils indépendants comme l’index des offres gratuites Bonuses Finder, il bénéficie d’une vision sans compromis sur les conditions opérationnelles cachées. De nombreux opérateurs conçoivent des réglementations confuses spécifiquement pour piéger les gains des utilisateurs et forcer les joueurs à les rejouer dans le système de la maison. Pour contrecarrer cela, un joueur doit soigneusement auditer les exigences de mise bonus gratuit (wager) associées à tout solde promotionnel actif. Cette exigence mathématique de mise dicte exactement combien de fois un bonus doit être misé avant de se transformer en capital retirables. En analysant ces contraintes multi-cycles aux côtés des mesures locales de contribution des jeux, les joueurs peuvent systématiquement filtrer les configurations prédatrices et protéger leur équité durement gagnée contre les confiscations des entreprises.

Diagnostic interactif : découvrez votre cadre optimal sans risque

Avant d’activer votre prochain jeton promotionnel sans frais, complétez cette évaluation opérationnelle rapide pour voir quelle structure défensive et quel chemin d’extraction correspondent à votre style personnel :

  1. Quel est votre objectif principal lorsque vous abordez une plateforme de casino non vérifiée ?

      A) Je veux tester l’efficacité des paiements de la plateforme en utilisant un comparateur casino sans dépôt vérifié pour trouver des voies sans risque.

      B) Je veux broyer des structures promotionnelles plus importantes pour me constituer une bankroll de départ massive sur plusieurs sessions de jeu à long terme.

  1. Quel paramètre opérationnel priorisez-vous lors de la phase de configuration du compte ?

      A) Contourner les configurations de compte complexes en recherchant un bonus bienvenue gratuit sans dépôt propre avec un cadre de validation instantané.

      B) Rechercher des pourcentages de correspondance massifs, quels que soient les étapes de validation rigoureuses ou les délais administratifs prolongés requis par la plateforme.

  1. Comment comptez-vous acheminer vos crédits promotionnels gagnants hors de la plateforme ?

      A) Sécuriser une voie de retrait immédiate et à réponse rapide via un portail dédié casino retrait rapide gains gratuits.

      B) Utiliser des virements bancaires traditionnels, même si cela signifie exposer mes données bancaires personnelles aux bases de données des entreprises.

Résultats du diagnostic : Si vos sélections penchent fortement vers le choix A, votre profil défensif exige des promotions hautement liquides et sans friction qui contournent les lourds obstacles administratifs, permettant une extraction propre et immédiate.

Matrice de performance stratégique : audit défensif des joueurs face aux normes de l’industrie

Métrique opérationnelle Marketing de casino standard Le standard du Player Defense Collective Zone de ciblage stratégique NLP
Autorité de l’annuaire Publicités biaisées et sponsorisées conçues pour masquer des plafonds de gains agressifs. Évaluation impartiale utilisant un cadre transparent de comparateur casino sans dépôt. Core Brand & URL Intent
Mécanismes de promotion Bons intentionnellement vagues qui bloquent les dépôts d’argent initiaux. Isoler les véritables offres d’argent gratuit à l’inscription pour garantir un risque financier nul. Risk-Free Registration Elements
Audit mathématique Conditions de mise écrasantes conçues pour déclencher la perte du solde de l’utilisateur. Surveillance approfondie des exigences de mise bonus gratuit (wager) pour prédire la vraie valeur de retrait. Wagering & Extraction Mechanics
Pipelines de caisse Délais de traitement des retraits délibérément lents pour inciter le joueur à rejouer ses gains. Routage instantané via un pipeline vérifié de casino retrait rapide gains gratuits. Frictionless Payout Infrastructures

Accéder à la valeur réglementée : entrez dans le nœud défensif indépendant

Faire respecter vos droits en tant que joueur exige de suivre les promotions à travers des réseaux non alignés qui imposent une transparence opérationnelle absolue. En orientant votre inscription d’utilisateur via notre passerelle numérique indépendante et hautement optimisée sur, vous contournez entièrement les entonnoirs prédateurs des entreprises. Notre matrice de données en temps réel filtre le marché en direct, garantissant que vous interagissez exclusivement avec des plateformes certifiées offrant des parcours de tours gratuits création de compte audités. De plus, finaliser votre intégration via ce nœud sécurisé garantit que vos informations personnelles sont traitées conformément aux lois strictes sur la protection des données. Cela vous donne l’architecture numérique ultime pour déployer des stratégies d’extraction avancées sans faire face à des limitations de compte injustes ou à de soudains retards administratifs.

[RÉCLAMEZ VOTRE BON DÉFENSIF SANS RISQUE ICI]

Product Owner – Tony Sloterman

Cliquez sur le lien de notre portail autorisé pour ouvrir immédiatement votre profil de joueur sécurisé, contourner les conditions prédatrices des entreprises et déployer des stratégies auditées sans dépôt sur nos réseaux les mieux classés.

Avertissement urgent : sécurisez vos conditions d’extraction premium avant la modification des plafonds de 2026

L’espace de jeu indépendant subit un changement réglementaire intense à mesure que les réseaux de plateformes imposent un suivi des données très restrictif et réduisent agressivement la valeur pour le consommateur. Les indicateurs suivis en direct sur nos réseaux de données montrent que les grands conglomérats de casinos abandonnent activement les attributions vérifiées d’argent gratuit à l’inscription en libre accès pour protéger leurs marges bénéficiaires en baisse. Les incitations à l’inscription de grande valeur présentant des conditions souples de gain maximum retirable sans dépôt sont rapidement retirées du marché dans toute l’industrie. Ne laissez pas les changements de politique des entreprises effacer votre avantage technologique et mathématique. Réclamez votre position défensive vérifiée via notre hub indépendant dès aujourd’hui, utilisez notre matrice de performance stratégique pour protéger votre capital, et sécurisez vos parcours d’extraction sans risque avant que ces conditions exclusives de 2026 ne ferment définitivement.

 Guest Post

 

Kill Bill : The Whole Bloody Affair, la nouvelle séquence anime et le geste hybride que Tarantino a inventé en 2003

Kill Bill: The Whole Bloody Affair sort en salles en France ce 8 juillet 2026, vingt-trois ans après la version originale, avec une nouvelle séquence animée de sept minutes réalisée par Production I.G. L’occasion de revenir sur ce que Quentin Tarantino a fait en 2003 : confier huit minutes de son film de vengeance à Kazuto Nakazawa et Katsuji Morishita pour raconter le traumatisme d’enfance d’O-Ren Ishii, et ce que ce basculement de médium au cœur d’un blockbuster américain dit du rapport entre l’anime japonais et le cinéma live-action.

Ce mercredi 8 juillet 2026, Studiocanal ressort en salles françaises Kill Bill: The Whole Bloody Affair, la version intégrale de 4h35 que Quentin Tarantino voulait à l’origine, réunissant Kill Bill Vol. 1 (2003) et Kill Bill Vol. 2 (2004) en un seul long-métrage. Cette version comporte plusieurs ajouts : le cliffhanger de fin du premier volume et le résumé qui ouvrait le second ont été supprimés pour retrouver la continuité narrative, une vingtaine de minutes ont été ajoutées par volume, et une nouvelle séquence animée inédite, The Lost Chapter: Yuki’s Revenge, a été produite par Production I.G en 2025 pour cette ressortie. Le studio japonais qui avait déjà réalisé la séquence originale de 2003 est revenu vingt-deux ans plus tard achever un chapitre que Tarantino avait écrit à l’époque mais qu’il n’avait pas pu produire.

Cette continuité de collaboration entre Tarantino et Production I.G, sur près d’un quart de siècle, mérite qu’on s’arrête sur ce qui s’est joué en 2003. Au cœur de Kill Bill Vol. 1, à la trente-septième minute exactement, la prise de vue réelle s’interrompt pour laisser place à huit minutes d’animation traditionnelle japonaise. Le chapitre s’appelle « The Origin of O-Ren ». Il raconte l’enfance de la première cible du kill-list de La Mariée : O-Ren Ishii, membre du Détachement International des Vipères Assassines. Il montre le meurtre de ses parents par le boss yakuza Matsumoto quand elle a neuf ans, sa vengeance à onze ans, sa conversion en tueuse à l’adolescence, sa prise de pouvoir dans la mafia japonaise à vingt ans. La séquence a été réalisée par Kazuto Nakazawa et Katsuji Morishita au studio Production I.G, sur un scénario détaillé de Tarantino, en un an de travail décomposé en quatre séquences distinctes.

Ce basculement de médium n’est pas décoratif, il touche à ce que l’anime rend visible et ce que la prise de vue réelle ne peut pas montrer, à un moment précis du film qui aurait été insoutenable autrement. Pour comprendre pourquoi Tarantino s’est tourné vers un studio japonais précis plutôt que vers un autre, il faut d’abord regarder ce que ce studio avait produit avant lui.

Production I.G et le choix de Nakazawa

En 1995, quand Mamoru Oshii sort Ghost in the Shell, il y a dans le film une séquence qui n’a d’équivalent nulle part ailleurs à cette époque : la Major Kusanagi se lance sur le pont d’un bâtiment et son corps se désarticule progressivement dans une lutte contre un tank, la peau qui part par lambeaux, les muscles qui cèdent, l’articulation du bras qui se disloque, chaque étape dessinée avec une précision anatomique qui refuse la stylisation abstraite au profit d’une exposition presque médicale du corps qui se défait. Aucun film hollywoodien de cette époque ne peut montrer cela sans que le corps soit édulcoré ou rendu grotesque, alors que l’animation traditionnelle japonaise, celle que Production I.G produit à Tokyo, le rend supportable en rendant chaque étape visible, comme si le fait de tout montrer, dans le régime maîtrisé du dessin, atténuait paradoxalement la violence de ce qui est montré.

Cinq ans plus tard, en 2000, le studio produit Blood: The Last Vampire de Hiroyuki Kitakubo, quarante-cinq minutes qui poussent la qualité un cran plus loin en devenant le premier film japonais entièrement produit en animation numérique, et où Saya, jeune femme au sabre traquant des créatures démoniaques dans une base militaire américaine au Japon en 1966, se déplace dans des combats d’une lisibilité que la prise de vue réelle n’a jamais atteinte, où le sabre coupe et le sang gicle en gerbes précises pendant que les corps tombent selon des trajectoires qui suivent la logique du combat plutôt que celle de la caméra. Ces deux films, à Tokyo, personne ne les considère comme des œuvres pour enfants, et ils appartiennent à une catégorie que l’animation américaine de la même époque n’a pas de mot pour désigner : cet anime adulte qui traite la violence sans neutraliser le corps.

Quentin Tarantino les a vus, et il porte en lui depuis la fin des années 1990 une séquence de huit minutes qu’aucun studio américain ne saura produire au niveau qu’il vise, une séquence qui raconte l’enfance d’un personnage secondaire de son film de vengeance, O-Ren Ishii, première cible du kill-list de La Mariée. À neuf ans, ses parents sont assassinés par le boss yakuza Matsumoto dans leur maison de Tokyo, et elle se cache sous le lit d’où elle voit son père mourir en essayant de la protéger, puis sa mère être violée et tuée sur ce même lit sous lequel elle est. À onze ans, elle a préparé sa vengeance et se fait passer pour une prostituée mineure afin de séduire Matsumoto puis le tuer au sabre pendant qu’il commence à la déshabiller. À vingt ans, elle est devenue le meilleur assassin du Japon. Cette histoire, personne ne peut la tourner en prise de vue réelle sans que le film devienne insoutenable ou obscène, et Tarantino le sait dès l’écriture, comme il sait qu’il aura besoin d’un studio japonais qui a démontré la capacité à porter la violence adulte dans le trait maîtrisé du dessin.

Il pourrait se tourner vers Studio Ghibli qui sort en 2001 Le Voyage de Chihiro et recevra l’Oscar du meilleur film d’animation en 2003, mais Ghibli travaille dans le registre du conte et du merveilleux, pas dans celui de la violence adulte, et n’a pas produit à ce moment-là d’œuvre qui pourrait porter cette matière-là. Il pourrait se tourner vers Madhouse, studio de Satoshi Kon qui vient de terminer Millennium Actress et prépare Tokyo Godfathers, mais l’excellence de Madhouse est dans l’introspection psychologique où le corps qui souffre reste plus métaphorique que matériel. C’est Production I.G qui possède la qualité précise dont Tarantino a besoin, celle du rapport direct au corps blessé, saignant, cédant sous la violence, telle qu’elle est apparue dans les huit minutes de désarticulation de Kusanagi puis dans les combats sabre de Saya.

Quand la commande arrive au studio en 2002, elle atterrit sur le bureau de Kazuto Nakazawa qui a trente-quatre ans et vient tout juste de sortir son premier court-métrage de réalisateur, Comedy, un court inclus dans l’anthologie Sweat Punch produite par Studio 4°C, inspiré de la musique de Franz Schubert et du manga de Moto Hagio, où sa signature visuelle s’installe déjà : trait expressif qui refuse la propreté, mouvement fluide qui suit le geste plutôt que le calque du story-board, capacité à porter une émotion complexe sans dialogue. Nakazawa travaille dans l’animation depuis 1987 comme intervalliste puis animateur clé au Studio Magic Bus avant de passer en freelance dans les années 1990, mais il vient à peine de basculer vers la réalisation quand la commande américaine arrive dans un studio dont il n’est pas titulaire principal, ce qui rend le choix d’autant plus singulier : Production I.G lui confie une responsabilité que peu de réalisateurs si jeunes reçoivent, sur le projet qui va faire connaître le nom de leur studio à Hollywood.

Tarantino se déplace physiquement à Tokyo, ce qui n’est pas anodin pour un réalisateur américain de son rang qui aurait pu confier la commande à distance en envoyant simplement le script, et il entre dans les locaux de Production I.G avec ce script détaillé, écrit à la main sur du papier, qui décrit chaque plan de la séquence qu’il veut, mais au lieu de le remettre à l’équipe et de repartir, il l’interprète devant les animateurs de Production I.G lors d’une séance qui dure six heures pendant lesquelles il mime les scènes, joue les personnages, indique les cadrages et les mouvements de caméra, marque les moments de pause et les moments d’accélération, en jouant physiquement la petite O-Ren qui se cache sous le lit pendant que sa mère est violée et tuée au-dessus d’elle, en montrant comment il veut que l’enfant regarde, comment il veut que le sang traverse le futon, comment il veut que la caméra imaginaire de l’animation glisse d’un plan à l’autre. Un réalisateur américain quinquagénaire qui a écrit Reservoir Dogs et Pulp Fiction se retrouve dans une salle avec une équipe d’animateurs japonais et leur montre, avec son corps de cinéaste en chair et en os, comment doit exister une séquence qui va exister sans aucun corps réel, et c’est cette étrangeté physique de la commande qui déclenche l’année de production qui suit.

Katsuji Morishita, autre directeur d’animation de Production I.G, rejoint Nakazawa à la co-réalisation, et les deux hommes vont travailler douze mois pour produire les huit minutes finales décomposées en quatre séquences correspondant aux quatre âges d’O-Ren : l’enfant qui se cache, la préadolescente qui se venge, l’adolescente qui devient tueuse, la jeune femme qui prend la tête de la mafia. Un an de travail continu pour huit minutes de film, soit un rapport de production hors norme même pour l’animation traditionnelle japonaise où les rythmes de fabrication sont déjà bien plus lents que ceux de la prise de vue réelle.

Nakazawa dira plus tard, lors d’une session de questions-réponses au festival Otakon aux États-Unis, ce que cette année de travail avait été, en expliquant que Tarantino lui demandait constamment des scènes qu’il jugeait impossibles à réaliser puis en voyait le résultat et lui demandait de les rendre encore plus impossibles, et en précisant que le réalisateur américain faisait retravailler complètement des scènes difficiles parce qu’un petit détail lui déplaisait, avant de terminer son intervention en disant qu’il respectait Tarantino mais qu’il l’avait trouvé très difficile à travailler avec. La contradiction qui traverse toute la production est celle-ci : d’un côté Tarantino confie à Nakazawa un style d’animation qu’il ne saurait pas produire lui-même, dans un pays et une langue qui ne sont pas les siens, et il lui donne la liberté créative sur le trait, la lumière, la couleur, mais de l’autre il exige que chaque image corresponde exactement à ce qu’il a joué pendant les six heures de la première rencontre, si bien que la liberté créative et l’exigence maniaque coexistent sur la même séquence pendant les mêmes douze mois, dans ce que Nakazawa vivra comme une tension productive mais épuisante d’où naissent les huit minutes qui, à partir d’octobre 2003, feront reculer les frontières entre live-action et animation dans le cinéma américain.

Ce que l’anime rend visible que le live ne peut pas montrer

La petite O-Ren Ishii, dessinée à l’encre par les animateurs de Production I.G, est allongée sur le sol de sa chambre. Elle a neuf ans. Le plan est en légère plongée, cadré à hauteur d’enfant, et elle regarde vers un point hors-champ qui est le pied du lit sous lequel elle est cachée. La caméra imaginaire de l’animation glisse alors sous le lit avec elle, adopte son point de vue, et ce qu’on voit ensuite est ce qu’elle voit : les jambes de son père qui saignent, le futon qui absorbe le sang par capillarité, la moquette rose vif de la chambre traversée d’un liquide rouge qui n’a pas la texture du sang mais celle d’une couleur choisie pour dire le sang, plus saturée, plus lisse, plus jaune dans les reflets que le sang biologique ne pourrait jamais l’être. C’est un rouge d’encre, un rouge de manga, un rouge qui appartient à l’histoire du dessin japonais plutôt qu’à l’histoire du corps humain, et c’est précisément cette non-coïncidence entre le rouge du dessin et le rouge biologique qui rend le plan supportable pour un spectateur qui va rester encore huit minutes dans cette maison où on assassine des adultes devant une enfant.

La matière du dessin animé fait ce travail. Elle exhibe la violence en la traitant comme forme graphique plutôt que comme trace organique, elle rend visible ce que la prise de vue réelle aurait rendu insoutenable, et elle produit ce paradoxe qui traverse toute l’animation adulte japonaise depuis les années 1970 : plus on montre, moins on choque, parce que ce qui est montré appartient à un régime de représentation dont le spectateur sait, à chaque seconde, qu’il n’est pas la trace directe d’un corps réel. Le sang qui traverse le futon d’O-Ren n’est pas le sang de quelqu’un, il est le signe graphique du sang, produit par un pinceau et une encre à Tokyo entre 2002 et 2003, et c’est cette distance matérielle qui autorise la précision du regard.

Cette qualité particulière de l’animation traditionnelle japonaise n’est pas apparue avec Kill Bill. Elle a été forgée depuis plusieurs décennies dans des œuvres qui ont utilisé le dessin animé pour raconter précisément ce que la prise de vue réelle ne pouvait pas raconter sans trahir son sujet. Le Tombeau des lucioles d’Isao Takahata, sorti en 1988, en est l’exemple le plus cité : le film suit un frère et sa petite sœur, orphelins japonais de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à ce que la petite Setsuko meure de malnutrition dans un abri à flanc de colline, et c’est un plan de dessin animé qui tient sa mort, où l’on voit son visage émacié s’immobiliser sans que la caméra recule ni détourne le regard. Aucune enfant actrice ne pourrait jouer cette scène en prise de vue réelle sans que le tournage devienne un problème éthique majeur. Takahata a pu tenir ce plan parce que le dessin lui permettait ce qu’aucune caméra n’aurait osé, et ce qui aurait été insoutenable dans un visage d’enfant réel devient supportable dans le trait qui le représente, à condition que le trait soit assez précis pour ne rien épargner.

Cinq ans avant Le Tombeau des lucioles, Barefoot Gen de Mori Masaki, adapté du manga autobiographique de Keiji Nakazawa, avait ouvert la voie en 1983 en filmant le bombardement d’Hiroshima depuis les yeux d’un petit garçon qui voit sa mère et ses frères brûler dans les décombres de leur maison. Le film n’a pas peur de montrer les corps qui fondent, la peau qui coule des visages, les silhouettes qui continuent de marcher après avoir cessé d’être humaines. En prise de vue réelle, l’équivalent existe, dans les mémoriaux vidéo et les documentaires qui utilisent des images d’archives, mais aucun film de fiction en live-action n’a osé mettre en scène le bombardement d’Hiroshima avec cette précision organique, parce que la reconstitution live d’un tel événement aurait relevé du grotesque ou du sacrilège, alors que l’animation, en assumant sa distance matérielle avec le réel, se donne le droit d’aller là où la caméra doit s’arrêter.

Il faudrait aussi citer Perfect Blue de Satoshi Kon, sorti en 1997, où la persécution d’une jeune chanteuse par un stalker et par ses propres dissociations psychiques est portée par une matière animée qui rend visible ce qui, en live-action, aurait exigé soit des effets spéciaux lourds soit un jeu d’actrice extrême. Kon a pu montrer les hallucinations de son personnage se superposant à sa réalité perçue avec une fluidité qui n’appartient qu’à l’animation, où le passage entre deux régimes de réalité mentale se fait par un simple raccord de dessin plutôt que par un effet visuel appliqué à un corps filmé. Ce que Perfect Blue rend visible, c’est l’expérience subjective d’une psychose, et il la rend visible parce que l’animation ne prétend pas filmer le monde réel, elle filme une conscience.

Kill Bill s’inscrit dans cette tradition sans en revendiquer explicitement l’héritage. Tarantino n’a probablement pas vu Le Tombeau des lucioles avant de concevoir sa séquence, et il a mentionné dans une interview à Anurag Kashyap une source plus surprenante : un film indien de 2001 intitulé Aalavandhan, réalisé par Suresh Krissna, thriller psychologique tamoul qui intercutait déjà entre live-action et animation pour représenter les hallucinations meurtrières de son personnage principal joué par Kamal Haasan. Aalavandhan n’a pas la notoriété internationale de Perfect Blue, mais Tarantino l’a vu, et c’est de ce film indien méconnu qu’il a tiré l’idée d’utiliser l’animation à un moment précis d’un thriller pour porter ce que la prise de vue réelle ne saurait porter.

La séquence O-Ren Ishii n’est donc pas un exercice de style japonisant ni un hommage décoratif à l’anime. Elle est un choix esthétique motivé par la nature même de ce qu’elle raconte : un traumatisme d’enfance dont la précision, en live-action, aurait forcé le spectateur à détourner les yeux ou à cesser d’être un spectateur pour devenir un témoin gêné. En basculant au dessin animé pendant huit minutes, Tarantino permet à son spectateur de rester présent à la matière du traumatisme, de suivre la fillette dans son regard sous le lit, de traverser avec elle les âges de sa vengeance, et de comprendre pourquoi la femme qu’elle sera devenue à trente ans, incarnée par Lucy Liu dans le reste du film, ne peut plus être aimée comme un personnage neutre. Le spectateur qui a vu la séquence anime regarde O-Ren adulte différemment. Il sait ce qu’elle porte. Il ne le sait pas par explication ni par flashback verbal, il le sait parce qu’il a été là avec elle sous le lit, dans un régime de représentation qui lui a permis d’y être vraiment sans que la caméra le force à voir un corps réel violé et une enfant réelle terrifiée. L’anime a médié l’insoutenable.

Le geste hybride live/anime/live et la question du corps

À la trente-septième minute exactement de Kill Bill Vol. 1, Uma Thurman lit le premier nom sur son kill-list, et le mot O-Ren Ishii apparaît en caractères manuscrits sur un fond noir tandis qu’une voix off entame le récit qui va justifier la vengeance à venir. La transition ne se fait pas par un fondu progressif ni par un effet visuel qui préparerait le spectateur. Le film cut sec sur un titre de chapitre à la typographie manga, « The Origin of O-Ren », et le plan suivant est déjà de l’animation traditionnelle japonaise, sans négociation ni pédagogie. Le spectateur qui suivait Uma Thurman en chair et en os depuis trente-sept minutes se retrouve devant une petite fille dessinée à l’encre par une équipe de Tokyo, et il doit accepter en quelques secondes que cette enfant animée est le même personnage que celui qu’il verra plus tard incarné par Lucy Liu. Tarantino ne construit aucune passerelle. Il traite le basculement comme une évidence, comme si l’anime et la prise de vue réelle étaient deux modes également légitimes de représentation du même être, et que passer de l’un à l’autre ne demandait ni justification ni transition graduelle.

Ce refus de la passerelle est une décision esthétique forte. Elle repose sur une confiance dans le spectateur qui va faire lui-même le travail de continuité, et elle rejoint une pratique de l’animation japonaise où les personnages traversent régulièrement plusieurs registres graphiques sans que la narration s’en émeuve. Dans Le Voyage de Chihiro, la petite Chihiro conserve son identité alors que sa consistance graphique varie légèrement entre les séquences intimes et les séquences fantastiques, sans que le film explique jamais pourquoi. La convention japonaise autorise cette souplesse, et Tarantino la reprend en l’appliquant à un basculement plus radical, entre deux médiums entièrement séparés au lieu de deux registres du même médium.

Pendant les huit minutes de la séquence anime, Lucy Liu disparaît. Elle qui vient d’être introduite quelques secondes plus tôt comme la première cible du kill-list, dont le visage a été montré brièvement dans une image d’archive stylisée pendant que la voix off la nommait, cesse d’exister comme corps filmé. Le film ne retourne pas à elle. Il reste avec l’enfant dessinée pendant que se déroulent les quatre âges d’O-Ren : neuf ans sous le lit, onze ans en tueuse de son propre père spirituel, adolescence en sniper professionnel, vingt ans en cheffe de la mafia yakuza de Tokyo. Cette absence prolongée de Lucy Liu n’est pas anodine. Le spectateur passe huit minutes à investir affectivement une O-Ren qui n’est pas Lucy Liu, qui est un dessin, qui a des yeux plus grands, un visage plus stylisé, des expressions qui appartiennent au vocabulaire de l’anime plutôt qu’à celui du jeu d’acteur. Et quand le film retourne à Lucy Liu pour la première fois, dans la scène du conseil des yakuzas où O-Ren adulte décapite le boss Tanaka pour affirmer sa légitimité comme cheffe de gang, quelque chose s’est produit dans la perception du spectateur : il ne regarde plus Lucy Liu comme une actrice qui joue un personnage. Il la regarde comme le corps adulte qu’a fini par prendre la petite fille sous le lit, et l’écart entre l’enfant animée et l’adulte incarnée devient une profondeur biographique du personnage.

C’est le mouvement le plus intéressant du geste hybride. En passant par huit minutes de dessin, Lucy Liu ne perd pas son épaisseur de personnage, elle en gagne. Le corps de l’actrice devient le lieu où l’enfant animée a fini par se déposer, et le spectateur ressent cette sédimentation même s’il ne pourrait pas la nommer. Il y a une continuité affective entre les deux régimes de représentation, alors même que ces régimes sont matériellement séparés, et cette continuité est produite par le fait que Tarantino a refusé de construire une passerelle. Une passerelle explicite aurait signalé au spectateur qu’il change de mode, l’aurait invité à activer sa distance critique, à se rappeler qu’il regarde un film qui joue avec ses codes. Le cut sec fait l’inverse. Il installe une équivalence brute entre les deux régimes, et cette équivalence brute autorise la sédimentation.

Le retour à Lucy Liu dans la scène du conseil des yakuzas mérite qu’on s’y arrête. O-Ren adulte prend la parole devant les autres bosses de la mafia japonaise. Elle est calme, autoritaire, articule un discours de leadership dans un japonais parfait, tranche d’un coup de sabre la tête du boss Tanaka qui l’a interrompue en la traitant de traînée sino-américaine, et reprend son discours avec le même calme comme si l’incident n’avait pas eu lieu. Cette maîtrise glaciale, jouée par Lucy Liu avec une précision qui a marqué la critique à la sortie du film, ne se comprend pas complètement sans les huit minutes de dessin qui l’ont précédée. La petite fille sous le lit qui a vu son père mourir en essayant de la protéger, qui a vu sa mère être violée et tuée au-dessus d’elle, qui a passé onze ans à préparer et exécuter sa vengeance, est devenue cette femme qui décapite un homme sans hausser la voix. Lucy Liu ne joue pas ce trajet, elle le porte, et elle peut le porter parce que l’anime a fait avant elle le travail d’exposition du traumatisme originel.

Vingt-deux ans après cette collaboration de 2003, Production I.G est revenu produire une nouvelle séquence pour la version intégrale The Whole Bloody Affair qui sort ce mercredi 8 juillet 2026 dans les salles françaises grâce à Studiocanal. Sept minutes supplémentaires, intitulées The Lost Chapter: Yuki’s Revenge, correspondant à un chapitre que Tarantino avait écrit à l’époque du tournage initial mais qu’il n’avait pas pu produire par manque de temps et de budget dans le cadre de la sortie en deux volumes. Le contenu concerne Yuki, fille du boss yakuza Matsumoto assassiné par O-Ren à onze ans, et raconte la vengeance parallèle que Yuki cherche à exercer contre celle qui a tué son père. La séquence s’insère dans la version intégrale à un moment précis de la narration, après la scène de La Maison des feuilles bleues où O-Ren est décapitée par La Mariée, et elle déploie une conclusion narrative que la version originale de 2003 n’avait jamais eue.

Le fait que Production I.G soit revenu pour cette séquence, et non pas un autre studio japonais, n’est pas un détail anodin. Il indique une continuité de collaboration entre Tarantino et le studio qui dure sur près d’un quart de siècle, rareté dans les relations entre cinéastes américains et studios d’animation japonais où les projets sont généralement des commandes uniques sans reprise. Mais cette continuité, quand on la regarde de près, révèle un paradoxe qui traverse toute la production de la nouvelle séquence. Production I.G est le même studio qu’en 2002 et il ne peut pas ne pas être un autre studio, et c’est cette double identité qui a dû être négociée pendant les mois de travail sur Yuki’s Revenge.

Kazuto Nakazawa avait trente-quatre ans en 2002 quand Tarantino est venu jouer sa séquence pendant six heures devant les animateurs de Tokyo. Il en a maintenant cinquante-huit. Sa main a probablement changé, comme change la main de tout dessinateur qui a travaillé pendant vingt-deux ans supplémentaires. Le trait se stabilise, se raffermit, mais il perd parfois une certaine urgence de la jeunesse et gagne en contrepartie une maîtrise du récit visuel qui n’existait pas au début de sa carrière de réalisateur. Nakazawa a signé entre-temps le chief animation directing de Samurai Champloo en 2004, de Terror in Resonance en 2014, il a réalisé B: The Beginning pour Netflix en 2018 et Fena: Pirate Princess en 2021. Son geste s’est déposé dans son corps professionnel d’une manière qu’il n’aurait pas pu anticiper en 2003. Il est possible qu’il ait supervisé plutôt qu’exécuté la nouvelle séquence, laissant à des animateurs plus jeunes du studio le travail direct des cellos, tandis que lui-même dirigeait la cohérence graphique et le rythme narratif depuis la position de supervisor qu’il occupe régulièrement chez Production I.G. Si tel est le cas, ce sont peut-être les mains d’animateurs nés dans les années 1990 ou 2000 qui produisent aujourd’hui les images d’un chapitre écrit avant leur naissance, sous la direction du même homme qui avait porté ce chapitre depuis vingt-deux ans dans sa mémoire.

Cette hypothèse de transmission générationnelle rejoint une autre transformation, plus technique, que la nouvelle séquence a dû négocier. En 2002-2003, l’animation traditionnelle japonaise reposait encore largement sur les cellulos peints à la main, films transparents sur lesquels les personnages étaient reproduits à l’encre puis colorés à la peinture opaque. Ce savoir-faire artisanal a progressivement disparu de l’animation industrielle dans la décennie qui a suivi Kill Bill, remplacé par des outils numériques qui simulent le résultat visuel des cellulos peints tout en supprimant le geste physique de la peinture. Production I.G en 2025 ne travaille plus dans les mêmes conditions matérielles qu’en 2002. La nouvelle séquence Yuki’s Revenge a probablement été produite en environnement numérique, avec des paramètres qui reproduisent l’aspect des cellulos originaux, mais sans que la main d’un animateur ait posé de la peinture opaque sur une surface transparente. Le studio doit donc simuler numériquement ce qu’il produisait matériellement il y a vingt-deux ans, pour que la nouvelle séquence puisse se raccorder à la séquence originale sans que le spectateur perçoive de rupture graphique. C’est une opération complexe qui demande de reproduire artificiellement l’aléa de la peinture manuelle, les irrégularités du trait, les épaisseurs légèrement variables des lignes, tout ce qui donnait à l’animation traditionnelle sa texture spécifique et que le numérique tend à effacer par défaut.

Ce paradoxe technique cache une question esthétique plus profonde. Le geste hybride live/anime que Tarantino a inventé en 2003 était neuf parce qu’il transgressait une frontière que personne n’avait franchi de cette manière dans le cinéma américain. Vingt-deux ans plus tard, ce geste n’est plus neuf. Il fait partie du répertoire des choix disponibles pour un cinéaste, il a été imité, cité, prolongé dans d’autres films, il est étudié dans les écoles de cinéma comme un cas exemplaire. La nouvelle séquence de 2025 ne peut donc plus être neuve dans le même sens. Elle peut être fidèle au geste original, elle peut le prolonger avec justesse, mais elle ne peut plus le réinventer. Elle est prise dans le paradoxe de toute continuation d’une œuvre historique : soit elle imite fidèlement et perd la fraîcheur de l’invention, soit elle se réinvente et casse la continuité qu’elle est censée assurer. Toute la question tient dans la manière dont Production I.G a navigué entre ces deux écueils, entre la fidélité qui ossifie et la réinvention qui trahit, sans qu’un troisième chemin existe vraiment pour un studio qui se prolonge lui-même à vingt-deux ans de distance.

Il y a un dernier paradoxe qui concerne le statut temporel de Yuki’s Revenge dans l’ensemble Kill Bill. Ce chapitre existait dans l’esprit de Tarantino dès 2002. Il a été écrit à cette époque, il a été désigné, il faisait partie du plan original de la séquence anime. Mais il n’a pas été produit à l’époque, faute de temps et de budget dans le cadre de la sortie fragmentée en deux volumes. Il est resté en état de projet pendant vingt-deux ans, connu de Tarantino et de quelques collaborateurs proches, invisible pour les spectateurs. Puis en 2024 ou 2025, Production I.G l’a produit. La nouvelle séquence est donc à la fois vieille et neuve : vieille parce que son intention créatrice date de 2002, neuve parce que sa réalisation matérielle date de 2025. Elle habite un seuil temporel étrange, où elle vient rejoindre a posteriori un ensemble qu’elle aurait dû compléter à sa sortie originale. Cette double datation produit un objet dont le spectateur de 2026 est le premier à connaître l’existence sensible, alors même qu’il découvre un morceau de récit que Tarantino portait depuis avant sa naissance ou son enfance, selon l’âge du spectateur.

Ces questions techniques et esthétiques sont celles qui intéresseront la critique dans les semaines à venir, quand The Whole Bloody Affair aura été vu en France et que la nouvelle séquence Yuki’s Revenge aura pu être analysée en détail. Elles indiquent que le geste hybride de 2003 n’était pas un événement clos mais un point d’ouverture qui continue à travailler la matière du film aujourd’hui. L’anime que Tarantino a inséré dans son film de vengeance a produit une profondeur biographique pour O-Ren Ishii que le live-action n’aurait pas su créer, et cette profondeur est maintenant complétée par une autre profondeur qui concerne Yuki, fille du boss Matsumoto, produite par le même studio, dans le même geste hybride, prolongée sur deux décennies. Kill Bill est peut-être le premier film américain à avoir traité l’animation japonaise non comme un ornement culturel mais comme un médium à part entière capable de porter la matière narrative principale d’un film de fiction, et sa version intégrale qui arrive ce 8 juillet en salles rend visible que ce traitement continue à produire ses effets vingt-trois ans après la sortie originale.

KILL BILL : THE WHOLE BLOODY AFFAIR – Bande-annonce Officielle VOSTF – Quentin Tarantino (2026)

Filmographie : six œuvres pour prolonger le regard

Ghost in the Shell 2 : Innocence (Mamoru Oshii, Production I.G, 2004) — Sorti l’année suivant Kill Bill, alors que la séquence O-Ren Ishii circulait dans les cinémas du monde entier, Innocence pousse un cran plus loin la signature Production I.G dans le rapport au corps mécanique et à la violence philosophique. On y retrouve les qualités techniques qui avaient attiré Tarantino sur le studio en 2002, poussées à un niveau de raffinement supérieur par l’usage combiné de l’animation traditionnelle et de la 3D encore expérimentale à l’époque.

Samurai Champloo (Shinichirō Watanabe, Manglobe / Production I.G, 2004-2005) — Immédiatement après Kill Bill, Kazuto Nakazawa reçoit un appel de Watanabe, le réalisateur de Cowboy Bebop, qui lui propose de devenir le chief animation director de sa nouvelle série sur trois personnages errant dans un Japon Edo mélangé à l’esthétique hip-hop américaine. Nakazawa accepte, dessine les personnages principaux, dirige toute la production graphique, et écrit lui-même l’épisode 15. Pour entendre ce que le trait de Nakazawa produit sur vingt-six épisodes plutôt que sur huit minutes, Samurai Champloo est la porte d’entrée.

Le Tombeau des lucioles (Isao Takahata, Studio Ghibli, 1988) — Ressorti au cinéma en France le 1er juillet 2026, une semaine exactement avant Kill Bill: The Whole Bloody Affair. Cette proximité calendaire des deux films est peut-être fortuite, mais elle offre au spectateur qui aurait vu les deux dans la même semaine une confrontation instructive entre deux façons d’utiliser l’animation pour porter ce que la prise de vue réelle ne peut pas porter. Takahata montrait en 1988 l’agonie d’une petite fille orpheline dans le Japon de la Seconde Guerre mondiale, Tarantino et Nakazawa montrent en 2003 la survie d’une petite fille cachée sous un lit dans le Tokyo yakuza, et si le geste est proche, la matière et la temporalité ne se recouvrent pas.

Perfect Blue (Satoshi Kon, Madhouse, 1997) — Kon utilise l’animation traditionnelle pour rendre visible l’expérience subjective d’une psychose, à un moment où aucun cinéma en live-action n’osait ou ne savait le faire avec cette précision. Le film reste aujourd’hui l’une des références les plus citées par les cinéastes qui veulent comprendre ce que l’anime rend possible et que la prise de vue réelle ne permet pas. Darren Aronofsky l’a explicitement cité comme source d’inspiration pour Requiem for a Dream et Black Swan.

Aalavandhan (Suresh Krissna, 2001) — Thriller psychologique tamoul de deux heures et quart, écrit et interprété par Kamal Haasan qui joue le double rôle d’un major de l’armée indienne et de son frère jumeau, tueur en série halluciné. Krissna bascule dans l’animation traditionnelle indienne pour représenter les meurtres commis par le personnage drogué, dans un style graphique proche des comics et des affiches de cinéma indien, avec des couleurs vives et un trait qui refuse le réalisme. L’animation y représente la subjectivité déformée d’un criminel qui vit ses meurtres comme des dessins joyeux. Tarantino a mentionné le film à Anurag Kashyap à Venise, comme la source qui lui a donné l’idée d’utiliser l’animation à un moment précis d’un thriller. Le geste est le même que celui de Kill Bill, mais son usage est opposé : chez Krissna, l’animation filme la dissociation d’un tueur, chez Tarantino elle filme la formation d’une victime. Le film a été un échec commercial en Inde en 2001, il est presque introuvable dans les circuits occidentaux, mais il est l’ancêtre reconnu de la séquence O-Ren Ishii. Que la source de l’une des séquences les plus imitées du cinéma américain contemporain soit un thriller tamoul méconnu, invisible dans l’historiographie officielle, dit quelque chose de la géographie réelle des influences dans le cinéma mondial des vingt dernières années.

Belladonna of Sadness (Eiichi Yamamoto, Mushi Production, 1973) — Le précédent japonais le plus radical de l’anime adulte, adapté librement de La Sorcière de Jules Michelet. Une paysanne médiévale violée par le seigneur de son village entame une trajectoire qui la conduit à la sorcellerie, à la révolte paysanne et au bûcher. Yamamoto n’anime pas ce récit au sens habituel : il fait défiler la caméra sur des aquarelles et des encres du peintre Kuni Fukai, dans un style qui doit autant à Klimt et à Schiele qu’à la tradition japonaise, avec une bande son de jazz-rock signée Masahiko Satō. Le spectateur, plutôt que de regarder un film, traverse une suite de tableaux dont la musique de Satō donne le tempo. Le film échoue commercialement à sa sortie et disparaît pendant quarante ans avant d’être restauré en 2015 et redécouvert par une nouvelle génération de cinéphiles. Aucune filiation directe avec Kill Bill n’a jamais été revendiquée, mais Belladonna est l’un des ancêtres invisibles qui ont préparé la place où l’anime adulte a fini par pouvoir accueillir la commande américaine de 2002.

Règlements de comptes à O.K. Corral (1957) de John Sturges : deux géants au service de la fabrique du mythe

Wyatt Earp, Doc Holliday, la fusillade à O.K. Corral… Ces trois mythes occupent une place prépondérante dans le « roman national » de l’Ouest américain. Pour les évoquer au cinéma, quoi de mieux que deux légendes d’Hollywood ? Au service du réalisateur John Sturges (Les Sept Mercenaires, La Grande Evasion), Burt Lancaster et Kirk Douglas font des étincelles dans ce western immense qui bénéficie aujourd’hui d’une belle édition Blu-ray et 4K Ultra HD par l’incontournable spécialiste du genre, Sidonis Calysta. 

C’est bien connu, les Etats-Unis n’ont pas leur pareil pour chanter leurs légendes et, pour ce faire, n’hésitent pas à utiliser tout l’arsenal du soft power culturel (livres, films, musique, etc.). Quitte à s’asseoir allègrement sur la vérité historique, faisant sienne la belle formule d’un des personnages de L’Homme qui tua Liberty Valance (John Ford, 1962) : « Quand la légende devient réalité, imprimez la légende. » Pour ne s’en tenir qu’au western (tant dans le domaine littéraire qu’au cinéma), combien de mythes solidement installés dans la mémoire collective correspondent à la réalité ? Probablement aucun. Ni Wyatt Earp, ancien chasseur de bisons et représentant de l’ordre au passé trouble devenu l’invincible et incorruptible défenseur de la civilisation face au chaos, ni son ami John « Doc » Holliday, l’ancien dentiste tuberculeux et joueur alcoolique devenu pistolero romantique et ami indéfectible, n’échappent à la règle. Il en va évidemment de même de la plus célèbre fusillade de l’histoire de l’Ouest, celle survenue dans l’enclos Old Kindersley (en anglais, « O.K. Corral »), dont la réalité historique est particulièrement éloignée de l’image qu’on en a donnée.

Si la figure de Wyatt Earp fit une première apparition (très brève) à l’écran dès 1923, dans le film muet Wild Bill Hickok de Clifford Smith (le seul film réalisé du vivant de Earp, mort en 1929), la naissance de son mythe – ainsi que celui d’O.K. Corral – a été clairement identifiée. Il s’agit de sa biographie, écrite par Stuart N. Lake en 1931 (Wyatt Earp: Frontier Marshal), à laquelle l’intéressé contribua personnellement et qui fut publiée deux ans après sa mort. En cette période où le western est un genre très populaire, le cinéma va s’en emparer immédiatement. C’est ainsi que pas moins de trois longs-métrages vont adapter le livre de Lake : Frontier Marshal de Lewis Seiler dès 1934, suivi d’un film du même nom (L’Aigle des frontières en version française) signé Allan Dwan, en 1939, qui lance la carrière de Randolph Scott. Ce dernier long-métrage bénéficie ensuite d’un remake en 1946 (certaines séquences entières seront refaites), et pas des moindres puisqu’il s’agit du classique La Poursuite infernale (My Darling Clementine) de John Ford. Réalisé en 1957, Règlements de comptes à O.K. Corral de John Sturges est lui-même présenté comme un remake des œuvres de Dwan et Ford. On estime qu’à ce jour, le personnage de Wyatt Earp apparaît dans une vingtaine de longs métrages de cinéma. Aux films déjà mentionnés, il convient d’ajouter Sept Secondes en enfer, la suite à Règlements de comptes à O.K. Corral que Sturges tourna en 1967, un film plus respectueux de la réalité historique et qui bénéficie d’un excellent James Garner dans le rôle de Earp. Plus récemment, Tombstone de George P. Cosmatos remporta un succès important en 1993 (notamment grâce aux performances de Kurt Russell dans le rôle de Earp et, surtout, de Val Kilmer dans celui de Holliday), contrairement au biopic Wyatt Earp (de Lawrence Kasdan, avec Kevin Costner dans le rôle-titre) sorti quelques mois plus tard, qui s’étend inutilement sur plus de trois heures.

Contrairement à ce que laisse accroire son titre, l’originalité du film de John Sturges est de ne pas focaliser toute l’attention sur la fameuse fusillade qui fit la renommée de Earp, certes tournée comme une chorégraphie spectaculaire et mémorable de 11 minutes (alors que les événements réels durèrent moins d’une minute !) mais elle ne constitue que la conclusion d’un film qui compte finalement peu de scènes d’action. Le scénario intelligent écrit par le romancier Leon Uris (dont le plus grand succès, Exodus, sera porté à l’écran en 1960 par Otto Preminger) se concentre essentiellement sur la relation entre les deux figures légendaires, Wyatt Earp et Doc Holliday (les deux autres frères Earp, Virgil et Morgan, sont tout à fait secondaires). Rien d’étonnant puisque ce choix était déjà au cœur de l’article à l’origine du film, publié en 1954 dans Holiday Magazine et dont le producteur Hal Wallis avait acquis les droits. A travers ces deux hommes, Uris développe le véritable sujet de ce western : deux visions différentes de l’Amérique. D’une part, l’homme de loi discipliné et à la moralité irréprochable, incarnation de l’ordre civilisateur (Earp), de l’autre le marginal imprévisible et violent (Holliday). Le premier représente l’avenir, mais il a pourtant encore besoin du second, relique d’un passé sans foi ni loi (il est d’ailleurs mourant), pour imposer le règne de la loi et de l’ordre. Le film évite néanmoins tout manichéisme dans la représentation de ces deux figures. Ainsi, Earp n’a rien du héros parfait : son inflexibilité et son côté donneur de leçons (son ami Holliday le traite d’ailleurs de « Preacher » et lui interdit de lui faire la morale) peuvent agacer, tandis que le célèbre ex-dentiste révèle ses failles et sa fragilité en dépit de ses excès, puis couronne sa rédemption en participant à la fameuse fusillade finale au service du Bien. Dans sa volonté de peindre des personnages qui échappent aux traits simplistes que leur confère leur statut légendaire, Leon Uris a même ajouté dans son scénario des éléments suggérant une attirance homosexuelle entre les deux héros ! Même si ce « blasphème » reste perceptible, il a été largement réduit par le producteur Wallis, qui en guise de « rééquilibrage » a imposé l’introduction du personnage de Laura (Rhonda Fleming), dont Wyatt Earpe s’éprend. Il s’agit là d’un des rares défauts du film, tant ce personnage féminin paraît inutilement greffé au récit.

Même si Burt Lancaster est parfait dans le rôle de Wyatt Earp et que l’amitié entre deux personnages aussi dissemblables fait tout le charme de ce western, il faut admettre que Kirk Douglas vole la vedette à son comparse, en compagnie duquel il n’avait plus tourné depuis L’Homme aux abois (I Walk Alone) de Byron Haskin, neuf ans plus tôt. Alors qu’il sortait du tournage éprouvant de La Vie passionnée de Vincent van Gogh de Vincente Minnelli et aspirait à un projet plus léger, Douglas retrouve pourtant un rôle assez complexe, initialement dévolu à Humphrey Bogart, qui mourut avant le tournage. Dans son autobiographie publiée en 1988 (Le Fils du chiffonnier), Douglas raconte avoir apporté un soin particulier à certains détails de son personnage, notamment la toux de tuberculeux, planifiée scène par scène par le comédien afin d’assurer une bonne continuité au montage. La future star de Spartacus trouve là un de ses meilleurs rôles, celui d’un homme torturé qui se sait condamné et qui a par conséquent décidé de brûler la chandelle par les deux bouts.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Si nous avons déjà évoqué le cas malheureux de Rhonda Fleming, bonne actrice mais qui hérita d’un rôle artificiel, Jo Van Fleet (qui joua la mère du personnage interprété par James Dean dans A l’est d’Eden) brille dans celui de Kate Fisher, la compagne de Holliday avec lequel elle entretient une relation d’un type rarement montré dans un western – voire dans le cinéma hollywoodien classique. Un amour sincère lie ces deux êtres marginaux dont la tendance à l’autodestruction rend tout avenir commun impossible. Un théâtre cruel, entre dépendance sentimentale, sadomasochisme et désespoir, auquel les deux acteurs donnent toute la profondeur requise. Parmi les autres comédiens, notons la présence de John Ireland dans le rôle du criminel (et amant occasionnel de Kate) Johnny Ringo, Lee Van Cleef qui apparaît brièvement, et surtout le tout jeune Dennis Hopper, dans le rôle secondaire mais crucial de Billy Clanton, symbole de la jeunesse américaine encore fascinée par la violence clanique, et qui finit par être sacrifiée sur l’autel de la civilisation.

Last but not least, il faut louer la mise en scène de Sturges, un cinéaste rarement reconnu à sa juste valeur. Avec une dizaine de réalisations, il est un spécialiste oublié du western. Mieux encore, il joua un rôle-clé dans la modernisation du genre, une évolution déjà annoncée dans Règlements de comptes à O.K. Corral et qu’il accentuera quelques années plus tard avec le célèbre Les Sept Mercenaires qui annonce le western italien. Les héros de Règlements de comptes à O.K. Corral sont imparfaits (voire carrément des anti-héros), l’ambiguïté morale et les relations psychologiques sont une préoccupation majeure, et la violence est présentée dans toute sa brutalité, sans glorification. A l’instar du récit, la mise en scène impressionnante du cinéaste atteint son point culminant dans la fameuse fusillade finale. Si Sturges ne souhaitait pas en faire l’unique prétexte au film, loin s’en faut, il était aussi conscient des attentes du public. Il ne le déçoit pas, tant cette séquence virtuose, âpre et brutale, marque les esprits. Elle achève de faire de Règlements de comptes à O.K. Corral ce grand classique du genre qu’il demeure encore actuellement, près de sept décennies après sa sortie…

Synopsis : A l’issue d’une longue carrière au service de la loi, satisfait de faire régner l’ordre à Dodge City, Wyatt Earp souhaite se ranger. Mais ses plans de retraite sont remis à plus tard, le jour où son frère Virgil, shérif comme lui, l’appelle à l’aide, ne pouvant plus contrôler les activités criminelles de la famille Clanton et de ses hommes de main dans sa ville. Il fait route vers Tombstone où, en Doc Holliday, un ancien dentiste devenu joueur professionnel, il trouve le plus précieux des alliés… 

SUPPLEMENTS

Sidonis Calysta a eu l’heureuse idée d’éditer ce western remarquable dans un format « mediabook », qui comprend le film en 4K UltraHD (il est inédit sous ce format) et en Blu-Ray, ainsi qu’un livre de 52 pages. Bref, une édition prestigieuse comme on les aime.

En guise de bonus vidéo, le spectateur a droit à une présentation de Noël Simsolo, prolifique historien du cinéma, auteur, scénariste, comédien et réalisateur, qu’on a déjà souvent vu dans cet exercice. Si ses explications ne sont pas toujours très structurées, on y apprend malgré tout pas mal de choses sur la genèse du film et les coulisses de son tournage. Avec humour, Simsolo distille également quelques anecdotes savoureuses dont il a le secret. Ensuite, l’éditeur a excavé un épisode d’une série documentaire américaine datant du début des années 1970, Appointment with Destiny. Tiré de la première saison, cet épisode de 50 minutes s’intéresse – bien sûr – à la fameuse fusillade à O.K. Corral, dans le but d’en narrer le déroulement historiquement exact. Si ce supplément peut paraître quelque peu improbable, et surtout daté, il ne manque pourtant pas d’intérêt et permet de mesurer l’écart énorme entre la légende et la réalité. On y apprend notamment que la fusillade est la conclusion, non pas tant d’une mise au pas d’une bande de cowboys vivant en marge de la loi (même si cela est vrai aussi), mais d’une rivalité entre la fratrie Earp (dominée par Virgil, qui agissait en tant que marshal fédéral, et non par Wyatt) et celles des Clanton et McLaury, sur fond de lutte de pouvoir et d’une justice aux contours flous. A travers une reconstitution vintage, le documentaire fait ainsi le point sur une histoire qu’on connaît finalement très mal.

Enfin, il convient de saluer le travail de Jean-François Giré, qui signe le livre roboratif qui accompagne ce mediabook. Il ne s’agit pas tant d’une analyse de Règlements de comptes à O.K. Corral que d’un hommage argumenté à John Sturges à travers une revue de tous ses westerns. S’il n’occulte pas ses échecs, tant commerciaux que critiques, Giré donne au cinéaste la place qu’il mérite dans l’histoire du cinéma, et permet au lecteur de (re)découvrir quelques perles. Un complément captivant !

Suppléments :

  • Livre de 52 pages écrit par Jean-François Giré
  • Présentation du film par Noël Simsolo
  • Documentaire sur la vraie histoire d’O.K. Corral

Note concernant le film

4.5

Note concernant l’édition

4.5

La Bataille de Gaulle : pourquoi Antonin Baudry a confié son diptyque à deux compositeurs opposés

Antonin Baudry a fait de son diptyque sur Charles de Gaulle un objet musical singulier en confiant la partition de L’Âge de Fer à l’oscarisé Volker Bertelmann et celle de J’écris ton nom au débutant Théo Cascio, 28 ans, sortant du documentaire animalier. Deux compositeurs aux profils opposés pour un même film en deux parties, et une réception critique qui a donné raison au geste : la Partie 2 est unanimement jugée plus réussie que la Partie 1.

La sortie de La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom le 26 juin 2026 clôt un diptyque historique dont la particularité musicale mérite un article à part entière. Antonin Baudry n’a pas confié la partition entière à un seul compositeur, comme le fait la quasi-totalité des cinéastes travaillant sur des œuvres en plusieurs parties. Il a fait le choix de rupture : deux compositeurs distincts, choisis pour leur différence même. Volker Bertelmann, allemand, oscarisé en 2023 pour À l’Ouest rien de nouveau, signe la musique de L’Âge de Fer (Partie 1, sortie le 3 juin). Théo Cascio, français, 28 ans, formé dans les conservatoires de Reims, Saint-Maur, Argenteuil et Lyon, sortant d’une filmographie exclusivement documentaire, signe la musique de J’écris ton nom (Partie 2, sortie le 26 juin).

Le contraste ne se limite pas à la reconnaissance publique. Bertelmann sort de Lion, Ammonite, Conclave, The Day of the Jackal, une carrière fondée sur les grandes productions internationales. Cascio, lui, sort d’une trajectoire exclusivement documentaire : La vie secrète de l’ours à lunettes, Quatre saisons chez les Pandas, Le dernier territoire du Lynx et C’était la guerre d’Algérie pour France 2. Principalement animalière et historique française. Baudry a fait de ce contraste un élément de la dramaturgie du diptyque, et la réception critique a validé le geste : la Partie 2 est unanimement jugée plus réussie que la Partie 1 par la presse française qui salue une cohérence de ton nouvelle, une dynamique narrative et une ampleur qu’elle n’avait pas vues dans L’Âge de Fer.

Volker Bertelmann pour L’Âge de Fer

Réalisation : Antonin Baudry • Musique : Volker Bertelmann • Sortie France : 3 juin 2026 • Album BO : La Bataille de Gaulle – L’Âge de fer (Milan Records) • Distribution : Pathé Films

Volker Bertelmann a 58 ans en 2026 et il est l’un des compositeurs de musique de film les plus sollicités du moment. Depuis son Oscar de la meilleure musique originale en 2023 pour À l’Ouest rien de nouveau d’Edward Berger, sa filmographie s’est étendue à un rythme extraordinaire : Conclave (2024, encore avec Berger), la série The Day of the Jackal (2024), A House of Dynamite (Netflix 2025), Etty (série 2025), Ballad of a Small Player (2025), Pressure (2026). Sur la même période, il signe La Bataille de Gaulle – Partie 1 : L’Âge de Fer pour Antonin Baudry. Album BO sorti chez Milan Records fin mai 2026, single « Vive de Gaulle » disponible sur toutes les plateformes depuis le 20 mai.

Bertelmann sans Hauschka

Bertelmann a une particularité que peu de compositeurs de son rang partagent. Il mène en parallèle une carrière de musicien expérimental sous le nom de Hauschka. Cette carrière est fondée sur le piano préparé, technique inventée par John Cage dans les années 1940 qui consiste à modifier le son du piano en plaçant des objets (feuilles d’aluminium, gommes, boulons, feutres) directement sur les cordes. Le piano préparé produit des sons percussifs, métalliques, harmoniques inattendues. C’est un instrument mutant qui refuse la pureté classique du piano de concert.

Sous le nom Hauschka, Bertelmann a sorti une douzaine d’albums depuis 2004, dont Ferndorf (2008) et Salon des Amateurs (2011). Ces disques sont écoutés par un public d’amateurs de musique contemporaine expérimentale, très éloigné du grand public du cinéma commercial. Et ses partitions de film les plus reconnues (Lion en 2016, Ammonite en 2020) intégraient encore des textures issues de sa pratique Hauschka, avec des piano préparé qui teintaient la musique orchestrale d’étrangeté sonore.

Sur La Bataille de Gaulle – Partie 1, cette signature Hauschka a disparu. La partition officielle est un score orchestral classique, décrit par les fiches promotionnelles Milan Records comme « immersive et émotionnelle », « avec des thèmes de cordes qui répondent à la puissance des cuivres et des percussions ». Rien d’expérimental, aucune texture qui trahirait la pratique parallèle du compositeur. Bertelmann fait ici du Bertelmann-Oscar, pas du Hauschka.

Cette disparition n’est pas neutre. Elle raconte quelque chose sur la commande passée à Bertelmann. Antonin Baudry, qui avait travaillé avec le compositeur électronique-expérimental Tomandandy sur Le Chant du Loup en 2019, sait pourtant qu’un score de film peut prendre des chemins non-conventionnels. Pour La Bataille de Gaulle, il a choisi la respectabilité orchestrale. Ou Bertelmann la lui a proposée. On ne sait pas exactement qui a décidé quoi.

La solitude de De Gaulle en cordes

La Partie 1 couvre la période 1940-1942. De Gaulle est isolé à Londres après l’Appel du 18 juin. Il est en position de faiblesse face à Churchill, quasiment ignoré des Américains, sans troupes ni appuis diplomatiques. Baudry construit son film autour de cette solitude : un homme seul face à l’Histoire, qui tient une position que presque personne ne partage. Le film a été comparé par le réalisateur lui-même à Don Quichotte, « un chevalier qui essaie de faire revivre l’âge d’or de la chevalerie alors qu’il vit dans l’âge de fer d’une époque pourrie ».

Bertelmann porte cette solitude par les cordes. Le score alterne des thèmes tenus à l’orchestre à cordes pour les scènes intimes et de doute, et des interventions plus larges de cuivres et de percussions pour les scènes de bataille et de discours. Cinezik décrit cette partition comme faisant « dialoguer le gigantesque des scènes de batailles épiques et l’intime d’une solitude mélancolique ». Le compositeur illustre selon la fiche Cinezik « cette chevalerie moderne luttant contre la fatalité de l’Histoire ».

Cette approche est cohérente narrativement. La solitude de De Gaulle appelle une écriture des cordes, la bataille appelle les cuivres. Bertelmann fait son travail. Mais son travail est aussi celui qu’aurait fait n’importe quel compositeur classique international sur ce même sujet. La signature de Bertelmann est présente mais elle n’est pas ce qui le distingue de ses pairs. Un John Williams, un Alexandre Desplat, un Marco Beltrami auraient pu livrer une partition proche.

Vive de Gaulle : le single et la posture

Le premier morceau extrait de la BO et disponible en single depuis le 20 mai 2026 s’appelle « Vive de Gaulle ». Deux minutes trente-cinq. C’est le morceau que Milan Records a choisi comme carte de visite du score, celui que le public entend en premier avant même que le film sorte.

L’écoute confirme l’analyse orchestrale. On entend des cordes en montée progressive, une pulsation rythmique tenue par les timbales, un crescendo qui appelle un moment héroïque. Le morceau se referme sur un accord orchestral tenu et une résolution attendue. Rien de spécifiquement Bertelmannien au-delà de la qualité de l’orchestration. Un compositeur oscarisé livre un morceau de score historique compétent, qui pourrait être placé dans plusieurs films sur la Seconde Guerre mondiale sans que sa signature soit reconnaissable.

Cette compétence est peut-être ce que Baudry cherchait. Une signature internationale reconnue qui garantit la respectabilité musicale de son projet ambitieux, sans nécessairement une prise de risque expérimental. Bertelmann est le nom qui rassure les producteurs Pathé et TF1 Films Production, et qui donne à la Partie 1 un vernis de score hollywoodien de qualité.

Mais ce que Bertelmann apporte de standard, il ne l’apporte pas de singulier. Et c’est cette différence qui va devenir claire au moment où Cascio prend le relais pour la Partie 2.

Théo Cascio pour J’écris ton nom

Réalisation : Antonin Baudry • Musique : Théo Cascio • Sortie France : 26 juin 2026 • Album BO : à paraître • Distribution : Pathé Films

Théo Cascio a 28 ans et il vient de signer sa première musique pour un long-métrage de fiction. Ce long-métrage s’appelle La Bataille de Gaulle – Partie 2 : J’écris ton nom, il est réalisé par Antonin Baudry, il est le deuxième volet d’un diptyque historique majeur du cinéma français, et il a été jugé par la presse française plus réussi que la Partie 1 signée par un compositeur oscarisé. Le saut est vertigineux, pour un compositeur qui, avant ce projet, n’avait signé que des bandes originales de documentaires.

28 ans, sortant du documentaire animalier

Cascio est né à Fontainebleau le 11 septembre 1997. Il commence le violon à cinq ans et le piano à quatorze ans, tard pour un compositeur. Sa formation est entièrement française : Conservatoire de Reims en licence de composition avec Daniel D’Adamo, puis Andre Serre-Milan, puis orchestration au Conservatoire de Saint-Maur avec Olivier Kaspar, puis musique à l’image au Conservatoire d’Argenteuil avec Fabien Cali, et enfin cursus musique à l’image au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon dans la classe de Gilles Alonzo. Cinq institutions, cinq professeurs différents, un parcours long et méthodique dans le circuit des conservatoires français.

Sa filmographie avant La Bataille de Gaulle est exclusivement documentaire. En 2020, il compose la bande originale de La vie secrète de l’ours à lunettes, film de Philippe Molins. En 2022, il signe Quatre saisons chez les Pandas, série documentaire en deux épisodes. Depuis 2021, il collabore étroitement avec le compositeur Fabien Cali sur plusieurs projets : la série événement C’était la guerre d’Algérie en cinq épisodes sur France 2 créée par Georges-Marc Benamou, le documentaire L’affaire Picasso, le film Sur les traces de Clément VI de Roland Théron. Plus récemment, il a composé Le dernier territoire du Lynx pour ECOTALK.

Cinq ans de documentaire animalier et historique français, aucune fiction de long-métrage avant Baudry, aucun projet international. Cascio vit entre Fontainebleau où il est né et Pesmes, petit village de Haute-Saône où il compose. Une carrière construite dans le circuit documentaire français, sans exposition médiatique.

Ce que le documentaire apprend au compositeur

La composition pour le documentaire animalier n’est pas un exercice mineur. C’est une discipline qui exige une posture éditoriale précise et qui forme le compositeur à des gestes très différents de ceux qu’apprend la fiction.

Dans un documentaire animalier, le compositeur ne fait pas apparaître les émotions, il les respecte. L’animal existe, il se déplace, il mange, il chasse, il attend, il meurt. Le compositeur qui remplirait ces moments de musique dramatique serait ridicule. Il doit se tenir en retrait, laisser le réel produire ses propres tensions, et n’intervenir musicalement que pour souligner ce qui est déjà là. La musique du documentaire animalier est une musique qui apprend le silence, qui apprend à ne pas dramatiser, à respecter la temporalité longue du vivant filmé.

Dans un documentaire historique, la discipline est différente mais complémentaire. Le compositeur ne peut pas inventer une émotion qui n’est pas soutenue par le témoignage documentaire. Il doit épouser une matière historique factuelle, souvent lente, souvent grave, et n’ajouter que ce qui aide à la lecture sans la trahir. C’est ce que Cascio a fait pour C’était la guerre d’Algérie et pour les documentaires biographiques de Fabien Cali. Il a appris à composer pour un réel historique qui préexiste à sa musique.

Ces deux disciplines, animalière et historique, forment un compositeur qui sait se retenir, qui sait ne pas remplir, qui sait laisser le silence être une matière musicale à part entière. C’est exactement l’opposé de la formation d’un compositeur hollywoodien, qui apprend à dramatiser, à souligner, à ponctuer. Cascio arrive à Baudry avec des dispositions que ni Bertelmann ni la quasi-totalité des compositeurs internationaux ne partagent.

La Résistance filmée en Partie 2 et sa musique

La Partie 2 de La Bataille de Gaulle couvre la période 1943-1944. Elle raconte l’organisation de la Résistance intérieure autour de Jean Moulin, la campagne africaine du général Leclerc, les tensions diplomatiques entre De Gaulle et les Alliés, et enfin la libération de Paris. Le film est plus polyphonique que la Partie 1. Là où L’Âge de Fer se concentrait sur la solitude d’un homme (De Gaulle isolé à Londres), J’écris ton nom fait entendre une multitude de voix : Jean Moulin dans l’ombre, Leclerc au front, Livia la résistante lycéenne, Koenig à Bir Hakeim, Anamaria Vartolomei dans un rôle féminin rare mais fort.

Ce déplacement narratif appelle une musique différente. Une musique qui doit tenir plusieurs présences plutôt qu’une seule solitude, faire respirer les figures secondaires, laisser exister les voix qui n’ont pas la puissance vocale de De Gaulle. Le score doit tenir la scène épique de la libération de Paris et la scène intime de Jean Moulin arrêté par la Gestapo, sans que l’une écrase l’autre.

C’est ici que la formation documentaire de Cascio devient un atout. Il sait laisser des espaces sonores où la voix d’un personnage secondaire peut se déployer sans être surchargée par l’orchestre, tenir un climat sans le résoudre par un thème triomphaliste, et accompagner sans imposer.

La réception critique semble avoir senti cette différence, même si aucun critique ne l’attribue explicitement au changement de compositeur. Libération note que la Partie 2 « continue de surprendre » en assumant « le caractère insolite » du récit. Première salue « une cohérence de ton qui manquait au premier » et une « dynamique et une ampleur narrative bluffantes ». La Voix du Nord titre « meilleur que le premier ». Le Canard Enchaîné parle d’un film « bien plus réussi que le volet précédent ». Les Inrockuptibles, très critiques de L’Âge de Fer, saluent la Partie 2 comme « un tout autre dessein », un film « résolument antifa ».

Aucune de ces critiques ne mentionne explicitement la musique. Elles saluent la cohérence de ton, l’ampleur narrative, la dynamique, des qualités qui relèvent en partie de l’écriture, du montage, de la mise en scène. Mais elles relèvent aussi de la façon dont la musique tient l’ensemble, respire avec les scènes, laisse les personnages exister. Un score plus intrusif aurait cassé cette cohérence de ton, un compositeur formé à surcharger l’émotion aurait probablement produit une Partie 2 aussi lourde que la Partie 1. Cascio, lui, formé à ne pas surcharger, a fait autrement.

C’est un accomplissement considérable pour une première fiction de long-métrage, à 28 ans, en succession d’un compositeur oscarisé.

Le geste critique d’Antonin Baudry

Confier un diptyque à deux compositeurs différents n’est pas un geste courant dans le cinéma contemporain. La plupart des œuvres en plusieurs parties, quand elles ont un compositeur, gardent le même compositeur d’un bout à l’autre. Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson garde Howard Shore sur trois films, Le Hobbit garde Shore sur trois films, la trilogie du Parrain garde Nino Rota et Carmine Coppola sur trois films, la trilogie Millennium suédoise garde Jacob Groth. La continuité musicale sert la continuité narrative en faisant des différents épisodes une même œuvre unifiée par sa signature sonore.

Baudry a choisi l’inverse. Un compositeur oscarisé pour la Partie 1, un compositeur débutant pour la Partie 2. La rupture musicale entre les deux films est un événement qui appartient à la dramaturgie du diptyque autant que le changement de période historique. Ce geste critique mérite qu’on l’examine dans ses trois dimensions : musicale, politique, et spectatoriale.

Le diptyque comme grammaire musicale

La Partie 1 et la Partie 2 racontent deux moments distincts de l’histoire française. L’Âge de Fer couvre 1940-1942, période de solitude, de faiblesse diplomatique, d’isolement de De Gaulle à Londres. J’écris ton nom couvre 1943-1944, période de remontée, d’organisation de la Résistance, de libération progressive du territoire. Deux temporalités différentes, deux régimes narratifs différents.

Baudry aurait pu confier l’ensemble à Bertelmann et demander au compositeur oscarisé de trouver deux tonalités musicales pour ces deux périodes. C’est ce qu’on fait habituellement. Le compositeur unique développe des thèmes contrastés au sein d’une même partition, et l’unité de sa signature garantit la cohérence de l’ensemble.

Baudry a fait autrement. Il a fait de la différence de compositeur elle-même un signe de la différence de période. La rupture musicale entre Partie 1 et Partie 2 devient une rupture dramaturgique. Le spectateur qui regarde les deux films à la suite entend deux musiques structurellement différentes, et cette différence porte une signification. L’âge de fer et la libération ne peuvent pas être racontés par la même voix musicale. Ils appartiennent à deux régimes de sensibilité que la même signature ne pouvait pas embrasser sans les niveler.

C’est une décision éditoriale forte. Elle assume que la continuité musicale n’est pas nécessairement une valeur, que la rupture peut être plus juste que l’unité, et qu’un diptyque n’est pas un même film en deux parties mais deux films qui dialoguent en assumant leurs différences.

Le geste politique du choix Cascio

Le choix de Cascio pour la Partie 2 est aussi un geste politique, au sens éditorial du terme. Baudry aurait pu confier la Partie 2 à un autre compositeur international de premier plan. Alexandre Desplat, Nicholas Britell, Ludwig Göransson : tous étaient des options réalistes pour un diptyque de cette envergure. Le budget de Pathé et TF1 Films Production permettait sans doute d’attirer ces noms.

Il a choisi Cascio. Un compositeur français, formé dans les conservatoires nationaux, sortant du documentaire, sans exposition médiatique internationale. Ce choix révèle deux orientations éditoriales.

D’une part, un attachement à la scène musicale française. Baudry aurait pu faire un choix cosmopolite pour son diptyque national. Il a préféré confier une partie du projet à un compositeur français formé exclusivement en France. La musique de la Partie 2 est ainsi doublement française, par le sujet et par le compositeur. Pour un film sur la Résistance et la libération de la France, l’homogénéité culturelle a une valeur symbolique.

D’autre part, un pari sur le talent inconnu. Confier une partition majeure à un compositeur de 28 ans qui n’a jamais fait de fiction est un risque. Un pari qui aurait pu échouer. Baudry a assumé ce pari, et la réception critique lui a donné raison. Ce type de choix éditorial est ce qui permet à de nouveaux talents d’émerger. Sans Baudry, Cascio serait resté un compositeur de documentaires français reconnu par un petit cercle, sans passer à la fiction de long-métrage.

Le choix a une portée qui dépasse le seul film. Il participe à une politique éditoriale du cinéma français : ne pas systématiquement recruter les mêmes signatures internationales, faire de la place à ceux qui n’ont pas encore fait leurs preuves médiatiques mais qui ont fait leurs preuves méthodiques dans un circuit moins visible.

L’expérience du spectateur qui suit les deux films

Reste la dimension esthétique la plus concrète : ce que la double signature musicale fait au spectateur qui regarde les deux films à la suite. Pathé a d’ailleurs organisé la sortie pour que ce double visionnage soit possible. La Partie 2 a été avancée du 3 juillet au 26 juin pour bénéficier de la Fête du Cinéma du 28 juin au 1er juillet, période pendant laquelle les salles proposent le tarif unique à 5 euros. De nombreux spectateurs ont donc regardé les deux films dans un intervalle rapproché, parfois dans la même soirée ou le même week-end.

Ce spectateur entend deux musiques nettement différentes. Il entend d’abord Bertelmann, l’orchestre traditionnel avec cordes-cuivres-percussions, la respectabilité hollywoodienne, la solitude de De Gaulle en cordes tenues. Puis il entend Cascio, une musique dont la formation documentaire imprime une retenue, une aération, une manière de ne pas surcharger.

Cette bascule musicale est un événement esthétique en soi. Elle correspond à la bascule historique (l’isolement se transforme en action collective), mais elle la précède aussi. Avant même que le film raconte la libération, la musique dit qu’on a changé de régime. Le spectateur ressent qu’il a changé de film sans pouvoir toujours articuler pourquoi. La musique porte cette différence à un niveau infra-conscient, avant que la narration ne l’explicite.

C’est peut-être ici que le geste de Baudry est le plus fort. Baudry ne se contente pas d’utiliser la musique comme accompagnement de la narration, il en fait un pré-signal de la narration, une manière de faire sentir avant de faire comprendre. La double signature musicale du diptyque produit une expérience spectatorielle que le diptyque à compositeur unique n’aurait pas pu produire.

Playlist : 6 morceaux pour entendre le contraste

« Vive de Gaulle » (Volker Bertelmann, La Bataille de Gaulle – L’Âge de Fer, 2026) — Le single sorti le 20 mai 2026, deux minutes trente-cinq, choisi par Milan Records comme carte de visite du score. Cordes en montée progressive, pulsation rythmique aux timbales, crescendo héroïque. Le morceau que le public entend en premier, celui qui pose la posture orchestrale de la Partie 1.

« La Bataille de Montcornet » (Volker Bertelmann, La Bataille de Gaulle – L’Âge de Fer, 2026) — Pour entendre Bertelmann dans le registre épique. Cuivres et percussions en avant, structure de bataille classique du score hollywoodien historique. Compétence orchestrale sans singularité expérimentale. C’est le Bertelmann-Oscar plutôt que le Hauschka.

« Prälude » (Hauschka, Ferndorf, 2008) — Pour entendre ce qui manque à Bertelmann sur La Bataille de Gaulle. Piano préparé, textures métalliques inattendues, harmonies mutantes. La signature expérimentale du compositeur, celle qu’il a choisi de ne pas mobiliser pour Baudry. Écouter Prälude puis Vive de Gaulle, c’est mesurer l’écart entre ce que Bertelmann peut faire et ce qu’il a fait ici.

« Thème principal » (Théo Cascio, La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom, 2026) — Placeholder à mettre à jour dès la sortie de l’album. Pour entendre Cascio dans le régime de la fiction historique, sa manière de tenir les scènes de bataille et les scènes intimes sans surcharger.

« Générique » (Théo Cascio, La Bataille de Gaulle – J’écris ton nom, 2026) — Placeholder à mettre à jour dès la sortie de l’album. Le morceau de fin, celui qui laisse le spectateur sur une impression sonore avant qu’il quitte la salle.

« Thème principal » (Théo Cascio, La vie secrète de l’ours à lunettes, 2020) — Pour entendre d’où vient Cascio. Sa première bande originale, composée pour un documentaire animalier de Philippe Molins. On y entend la formation qui l’a préparé à J’écris ton nom : retenue, respiration, attention à la temporalité longue du vivant filmé.

A Short Story (2022), de Bi Gan : la fable qui rêvait déjà « Resurrection »

Avant de faire traverser un siècle entier d’Histoire chinoise et de grammaire cinématographique à un monstre amnésique dans son chef-d’œuvre Resurrection, Bi Gan avait déjà posé, quinze minutes durant et à hauteur de chat, la question qui hante toute son œuvre : quelle est la chose la plus précieuse au monde ? A Short Story est une fable minuscule, et pourtant l’un des gestes les plus bouleversants de tout son cinéma.

Présenté à Cannes en 2022 et à présent glissé en bonus de l’édition Blu-ray et DVD de Resurrection chez Potemkine, A Short Story n’est pas qu’une simple curiosité dans la filmographie de Bi Gan, c’est une clé. Quinze minutes, un chat sans nom, sans maison, sans personne, et pourtant, tout le cinéaste est déjà là, dès la première phrase.

Dès l’ouverture, une voix off grave installe un lointain immémorial — une formule d’incipit qui ne date rien, ne situe rien, mais suffit, par les mots choisis et le ton employé, à faire basculer le récit dans le mythe plutôt que dans l’anecdote. Le narrateur est un chat noir vêtu de l’étoffe d’un épouvantail. Il traverse alors le monde dans sa silhouette d’oracle égaré et avec une énigme existentielle à résoudre. Il ne cherche ni gîte ni compagnie, il cherche à savoir quelle est la chose la plus précieuse au monde. Sa quête le fait passer, un peu comme une âme empruntée, par le regard de trois figures — un confiseur-cyborg, une femme amnésique et un magicien déchu — et chacune répond différemment à la question posée. C’est là tout le principe du film : on ne sait jamais ce qui nous attend derrière la porte suivante, la vérité qu’on y trouve dépendant surtout de qui l’a ouverte.

Bonjour et au revoir la mémoire

C’est particulièrement vrai de la scène avec la femme amnésique, sans doute le sommet du film. On la découvre en train de manger des nouilles, seule, dans un instant qui ne semble d’abord rien receler de particulier. Le chat lui apprend que la chose la plus précieuse pour elle est une lettre, celle d’un être aimé dont elle a oublié jusqu’au contenu, et lui offre un de ses yeux — car l’œil d’un chat, dit-il, a le pouvoir de consoler les âmes. Puis l’espace se met, sans qu’on ne sache jamais tout à fait comment, à se déplier : une porte ouvre sur autre chose, qui elle-même ouvre sur autre chose encore, jusqu’à ce qu’au bout de ce mouvement, quelque chose revienne à la femme — un souvenir, ou l’esquisse d’un souvenir, qu’il vaut mieux découvrir par soi-même. Le geste, filmé sans une seule coupe, transforme un instant très humble en un moment presque cosmique, avec une tendresse et une humanité un peu folle.

Cette manière de faire naître la révélation du mouvement et de la perspective de la caméra plutôt que d’un raccord, on la retrouve partout ailleurs dans le film, et rien n’y relève du hasard ou de l’à-peu-près expérimental. Bi Gan cherche à faire de la réalité un rêve, et à traiter le rêve comme une réalité. C’est dans ce contraste qu’il situe la beauté du mouvement, du son et de l’image. Chez lui, l’onirisme n’est jamais un prétexte au flou, il exige au contraire une précision absolue. On y découvre une horlogerie où chaque image a été pesée. Les miroirs y fonctionnent comme des seuils, des lieux où l’on peut déposer quelque chose pour quelqu’un d’autre plutôt que de simples surfaces réfléchissantes ; le travelling n’y est jamais gratuit, il sert à transmettre à la génération suivante d’un personnage, ou simplement à nous, spectateurs, qui recevons ce que le plan a mis tant de soin à préparer. C’est un cinéma qui se vit avant de se disserter.

Cette précision n’est pas gratuite, elle est mise au service de thèmes qui dépassent largement le format du conte. Il y a la solitude et la quête de sens, ce chat sans attaches qui ne trouve de réponse qu’en confrontant d’autres vies. Il y a également la mémoire et le temps, avec cette idée très proustienne qu’un souvenir ne se retrouve qu’en se mettant en mouvement vers lui, jamais en le fixant. Il y a enfin une morale, presque un vieux proverbe avec cette chose précieuse qui était là depuis le début, tout près du chat, et seul comptait finalement le chemin parcouru pour la voir. On pourrait aussi rapprocher ce conte aux regards croisés de La Fontaine et la dimension onirique de David Lynch, un raccourci qui démontre assez bien la tension du film entre sagesse et étrangeté visuelle.

Dans les yeux du chat

Ce petit chat occupe, dans la trajectoire de Bi Gan, une place précise. Le film sort en 2022, des années après Kaili Blues et Un Grand Voyage vers la nuit et trois ans avant Resurrection, où le cinéaste a longuement laisser mûrir l’idée d’un film-somme sur un siècle d’Histoire chinoise. On y retrouve dans son court la lenteur, les dialogues suspendus et la photographie somptueuse de ses films précédents, mais resserrés en quinze minutes à peine. Un condensé plus proche d’un poème que d’une esquisse. Bi Gan a lui-même raconté que, dans ses œuvres antérieures, les repères temporels étaient toujours effacés, parce que l’Histoire, en tant que telle, ne l’intéressait pas encore. Le chat appartient à ce monde-là, hors du temps, purement fabuleux, mais il porte déjà, en germe, l’obsession qui va tout emporter ensuite.

La preuve la plus troublante tient en un seul objet : la lettre. Celle que la femme amnésique a oubliée dans le court métrage revient, presque à l’identique, dans le quatrième segment de Resurrection, où un vieil homme ne désire plus rien d’autre que lire la lettre de sa fille. Bi Gan a confié avoir épuisé tous les moyens du cinéma sans jamais parvenir à reconstituer cette lettre, et qu’il est, aujourd’hui encore, en train d’écrire la véritable. Il y a quelque chose de vertigineux dans le fait qu’un film qui s’appelle « Resurrection » échoue, avec autant de grâce que d’honnêteté, à ressusciter une simple lettre. Et que ce même échec, déjà esquissé par un chat qui préfère offrir son œil plutôt que restituer un texte perdu, semble être depuis toujours le vrai sujet de Bi Gan.

Il faudra sans doute revoir A Short Story après Resurrection, et Resurrection en ayant vu A Short Story. Les deux films se répondent comme deux âges d’une même question. Mais on peut aussi, plus simplement, se laisser porter par ce chat sans maison, sans penser à rien d’autre qu’à la beauté un peu triste de son voyage. Bi Gan parle de son cinéma comme d’un film qui ressemble à une maison, où on met du temps, une équipe et une énergie folle à construire les murs. Mais le vrai film est, selon lui, l’inconnu qui y sommeille une nuit et qui repart à l’aube en murmurant qu’il a rêvé quelque chose. A Short Story est une toute petite maison. On y entre pour un quart d’heure, on y croise un chat, une lettre oubliée, un spectacle déserté, et on en ressort avec la sensation d’avoir, nous aussi, un peu rêvé. C’est un geste modeste, presque secret, mais porté par et pour le cinéma. Et comme tous les gestes de Bi Gan, il reste longtemps gravé quelque part derrière nos rétines.

A Short Story (2022) – bande-annonce

A Short Story (2022) – fiche technique

Titre original : Pòsuì tàiyáng zhī xīn
Réalisation : Bi Gan
Scénario : Bi Gan, Zhai Xiaohui
Interprètes : TAN Zhuo, CHENG Yongzhong, CHEN Guohua, Lizhou XIE, Kongkong WU
Photographie : Li Jianeng
Montage : Ye Xiang
Musique : Wang Wen
Producteur : Bi Gan
Société de production : Dangmai Films
Pays de production : Chine
Société de distribution France : Les Films du Losange
Durée : 15 minutes
Genre : Court-métrage, Aventure, Fantastique
Année de production : 2022

4

Resurrection : l’insurrection par le rêve

Avec Resurrection, Bi Gan livre une odyssée cinématographique aussi ambitieuse que fragmentée, où rêve et cinéma se confondent pour interroger notre besoin vital d’imaginaire. Une œuvre radicale et envoûtante, disponible en DVD et Blu-ray chez Potemkine Films dès le 7 juillet 2026.

Le film impressionne par sa beauté, son ambition, son inventivité presque folle. Il ne se présente pas comme un récit continu, mais comme une succession de blocs, presque autant de chapitres que de manières de filmer. Chaque partie explore une sensorialité différente, un registre, parfois même un support, donnant au film une structure volontairement éclatée, fragmentée. Le réalisateur chinois traverse ainsi les genres, les époques, les formes, et propose à la fois un récit et une traversée du cinéma lui-même.

Cette dispersion pourrait faire perdre le film, mais Resurrection ne connaît jamais d’affaissement formel, malgré la multiplicité des directions qu’il emprunte. Il tient par une cohérence intérieure, en apparence fragile mais bien réelle, qui empêche l’ensemble de se disloquer. In fine, il y a bien ici une histoire qui se tient, robuste, et paradoxalement éthérée.

On peut regretter que certaines idées restent à l’état d’axiome. L’idée de départ d’un futur où les humains n’ont plus le droit de rêver est forte, mais elle est posée sans beaucoup de contexte. Le film préfère aller directement dans le vif de son sujet, ce qui crée parfois une frustration, mais participe aussi à son mystère. Certaines séquences s’imposent plus durablement que d’autres. La partie dans la neige, par exemple, touche par sa simplicité, son silence, et surtout sa poésie, là où le plan-séquence final, pourtant très impressionnant, paraît peut-être plus démonstratif qu’émotionnel.

La conclusion du film, assez ouverte, en est sans doute la plus belle part : d’une beauté à la fois formelle et rigoureuse, et pourtant incroyablement libre. Au centre du récit se trouve la figure du rêvoleur, le rêveur révolutionnaire : celui qui continue de rêver dans une société dystopique du futur qui l’interdit. Il n’est pas le dernier vestige d’un monde ancien, mais un acte vivant de désobéissance. Il se met à rêver partout, tout le temps, à travers les différentes séquences du film.

Face à lui, la femme qui l’accompagne dans ses rêves occupe une place singulière. Elle ne crée pas le rêve, elle le reçoit, l’écoute, le protège. Elle peut se lire comme une figure du spectateur, celui sans lequel l’imaginaire ne peut survivre. Leur relation ne relève pas d’une histoire d’amour au sens classique, mais d’un lien fragile entre l’art, le cinéma, et celui qui le regarde.

Ce que Resurrection affirme, avec une douceur presque mélancolique et finalement confondante de simplicité, est que, sans rêve, l’homme est condamné à disparaître, et que le rêve, c’est le cinéma qui va l’apporter. Mais Bi Gan ne cherche jamais à rendre ce liminaire confortable. Il avance selon une logique intérieure, parfois au risque de l’opacité. Cette radicalité peut dérouter, mais elle donne au film sa singularité et sa grande liberté.

Bi Gan dit aimer la Chine, et cet amour irrigue le projet. Resurrection ressemble à une traversée d’un siècle de son pays, mais filtrée exclusivement par le prisme du cinéma : pas un discours politique, ni une critique sociale frontale, mais du cinéma, des citations nombreuses et pensées, des reconstitutions stupéfiantes de pans entiers du cinéma mondial sur sa terre natale. Des visions multiples de ce film n’entament en rien sa magie ; il conserve une vraie poésie, et sa part de mystère reste intacte. C’est un film profondément habité, qui continue de travailler la pensée après la projection, et qui a amplement mérité de figurer dans notre top 2025.

Les suppléments

Il en reste toujours un peu plus pour les curieux et ce serait dommage de passer à côté de quelques images des coulisses de Resurrection. Évolution des couleurs et de l’éclairage des scènes au fil des chapitres, détails sur les ombres dans le plan-séquence emblématique du film, il y a tout un inventaire au service de l’expressionnisme qui est raconté par Bi Gan et son équipe. Dommage que ce soit trop court pour pleinement profiter de leur savoir-faire.

En revanche, si Resurrection vous a marqué, il ne faut absolument pas passer à côté du court-métrage A Short Story, inclus dans les bonus. Le court-métrage que Bi Gan a réalisé en 2022 et qui a été présenté au festival de Cannes la même année prouve qu’il existait bien un étalon à cette grande fresque. A Short Story ne dure peut-être que quinze minutes au visionnage, mais cette petite fable, qui suit un chat noir en quête existentielle, nous reste longtemps en mémoire. S’il vous tient à cœur de découvrir avec lui ce qui pourrait être la chose la plus précieuse du monde, alors ne vous retournez pas et ouvrez chaque porte que ce film mettra sous vos yeux.

Resurrection : bande-annonce

Resurrection : bande-annonce

Titre original : 狂野时代, Kuángyě Shídài
Réalisation : Bi Gan
Scénario : Bi Gan
Musique : M83
Photographie : Dong Jingsong
Montage : Bi Gan, Bai Xue
Décors : Tu Nan
Effets spéciaux : Liu Strilen
Production : Shan Zuolong, Yang Lele, Charles Gillibert
Société de production : Huace Pictures, Dangmai Films, Obluda Films, CG Cinema, Arte France Cinéma
Société de distribution : Les Films du losange (France)
Pays de production : Chine, France
Éditeur : Potemkine Films
Genre : Drame, Policier, Science-fiction
Durée : 160 minutes
Date de sortie : 10 décembre 2025
Date de sortie DVD/Blu-ray : 7 juillet 2026

Woman and Child : l’ordre familial

Woman and Child arrive en DVD et Blu-ray chez Diaphana. L’occasion de retrouver Mahnaz, infirmière veuve prise dans l’étau d’un remariage et d’une société qui ne lui pardonne rien, et de se demander ce que ce portrait de mère, entre douceur et rage contenue, raconte vraiment de l’Iran d’aujourd’hui.

Saeed Roustaee n’a jamais filmé que des familles qui se fissurent. Depuis Life and a Day, son premier long-métrage où il révélait déjà Parinaz Izadyar, jusqu’au polar nerveux de La Loi de Téhéran, en passant par la fratrie à bout de souffle de Leila et ses frères, il construit patiemment le portrait d’un Iran où l’argent, l’honneur et le silence organisent tout. Dans le paysage du cinéma iranien contemporain, il occupe une place singulière, ni tout à fait dans la lignée underground d’un Jafar Panahi (Taxi Téhéran, Un simple accident) ou d’un Mohammad Rasoulof (Un homme intègre, Le diable n’existe pas), qui tournent hors des clous et payent leur exil au prix fort, ni simple héritier d’un Asghar Farhadi (Le Passé, Le Client, Everybody Knows, Histoires Parallèles) dont il partage pourtant le goût du dilemme moral et du dialogue percutant. Cette fois, Roustaee choisit de rester, de composer, de négocier avec un système qui l’a déjà envoyé en prison, et c’est cette tension permanente entre l’intérieur et la marge qui irrigue Woman and Child. On a déjà raconté ici les conditions particulières de ce tournage sous surveillance. Mais à l’heure de cette sortie vidéo, le film mérite qu’on le regarde autrement, moins comme un objet né d’un rapport de force avec la censure, et davantage comme ce qu’il raconte, d’une femme, de sa maternité, et d’un mariage qui ressemble à une reddition.

Les enfants de demain

Cette fidélité aux figures féminines fortes ne date pas d’hier chez le cinéaste, et Mahnaz s’inscrit dans une filiation directe avec Leila, l’aînée d’une fratrie de frères déjà accablée dans le film précédent. Toutes deux sont des femmes debout et lucides, qui refusent qu’on décide à leur place. Et toutes deux se heurtent, tôt ou tard, au même mur. Leila portait sur ses épaules l’avenir économique de toute une famille d’hommes lâches ; Mahnaz porte, elle, le poids d’un remariage qu’elle doit négocier comme on négocie un traité, en faisant disparaître ses propres enfants du salon pour ne pas déplaire à sa belle-famille. Dans les deux cas, l’indépendance de ces femmes ne les protège de rien. Elle les expose et les métamorphose, au contraire. Plus une femme s’affirme dans ce cinéma-là, plus la société iranienne se resserre autour d’elle pour la rappeler à l’ordre. Roustaee ne filme pas des victimes passives, il filme des femmes qui se battent, et c’est cette force qui devient une provocation qu’il faut mater.

Mais cette hostilité ne vient pas que des hommes et de leurs lois, et c’est sans doute ce qui distingue le plus Woman and Child de son aîné. La trahison de Mehri, la sœur de Mahnaz, séduite par le propre fiancé de cette dernière, vient rappeler que le patriarcat ne tient pas debout tout seul. Comme dans Les Graines du figuier sauvage, il a besoin de complices, et certaines femmes, par intérêt, par peur ou par habitude, qui choisissent de l’entretenir plutôt que de le combattre. Le film ne les condamne pourtant jamais en bloc. Sa fin, tout en pudeur, ouvre une brèche à travers un regard échangé, un geste de pardon qui ne répare rien mais permet, peut-être, de continuer à vivre ensemble. Ce n’est pas une réconciliation triomphante, plutôt un armistice fragile — l’idée qu’à défaut de justice, il faille apprendre à coexister, bourreaux et victimes mêlés dans le même appartement, la même famille, le même pays.

Cette logique de la complicité, transmise plus que choisie, ne s’arrête d’ailleurs pas aux adultes. Elle infuse jusqu’à l’enfance d’Aliyar, le fils de Mahnaz, gamin turbulent que Roustaee prend soin de ne jamais caricaturer. Car sous l’insolence, il a déjà, sans le savoir, hérité des réflexes de ses aînés, cette manière presque naturelle de déléguer à sa petite sœur les tâches qui devraient être les siennes. Le patriarcat ou la misogynie ne s’apprennent pas, il se transmettent, par mimétisme, avant même qu’on ait l’âge de le remettre en question. C’est toute la cruauté du film : en Iran, les enfants n’ont pas vraiment le loisir d’être des enfants. Il leur faut choisir, très tôt, entre reproduire la tradition ou tenter de s’en affranchir, et le destin, ici, ne laisse à personne le temps de choisir sereinement.

Cette cruauté sourde, qui se joue autant dans les silences que dans les actes, trouve naturellement son écho dans la forme même du film. Roustaee continue de jouer avec ce qu’il sait faire de mieux, avec des cadres qui referment ses personnages sur eux-mêmes, des reflets qui dédoublent les visages comme pour signifier qu’on ne sait jamais qui ment à qui. Les imperfections sont présentes également, notamment dans une seconde partie qui verse parfois dans le mélodrame et quelques rebondissements qui tirent un peu fort sur la corde, mais elles ne dérobent rien à l’essentiel. La violence, dans ce film, ne passe presque jamais par les cris. Elle se loge dans un sourire de trop, un regard qu’on détourne, un mensonge glissé avec douceur. C’est cette violence-là, étouffée, qui reste longtemps après le générique.

Et c’est peut-être là qu’il faut chercher la vraie réussite de Woman and Child, dans sa capacité à raconter des drames intimes qui parlent à tout le monde, sans jargon ni posture. On aurait tort de le réduire à un simple geste politique arraché à la censure. Ce cinéma-là n’a pas besoin d’être décrypté pour être ressenti. Il tend la main au spectateur, l’invite dans le salon de Mahnaz, et c’est peut-être ça, finalement, la vraie résistance : continuer à faire des films qu’on a envie de partager, envers et contre tout.

Suppléments

Après le making-of percutant de La Loi de Téhéran, puis les confessions bouleversantes de Saeed Roustaee sur la genèse de son drame familial et personnel Leila et ses frères, les bonus de Woman and Child proposent cette fois un exposé-hommage à ce cinéaste. Asal Bagheri, enseignante et spécialiste du cinéma iranien, oriente notre regard sur ce qui incarne la société iranienne, que ce soit à travers les hommes ou les femmes, mais aussi sur l’identité de la femme, avant ou après son mariage, et sur le fait qu’elle ne possède jamais réellement de libre-arbitre ni d’indépendance dans un système qui hiérarchise tout. Un éclairage aussi riche que pertinent, qui nous fait découvrir au passage que pour Roustaee, réaliser des films tient parfois davantage de la survie dans le milieu hostile où il a grandi que de l’acte purement politique. Il reste un citoyen iranien qui sait se mettre à la hauteur de ses personnages, où les conflits familiaux sont autant vecteurs de progressisme que de tragédies. Un portrait qui n’épargne personne et qui montre, avec une certaine finesse, la fragilité de ces liens.

Woman and Child – bande-annonce

Woman and Child – fiche technique

Titre original : زن و بچه
Réalisation : Saeed Roustaee
Scénario : Saeed Roustaee
Consultation à l’écriture : Azad Jafarian
Interprètes : Parinaz Izadyar, Payman Maadi, Soha Niasti, Maziar Seyedi, Fereshteh Sadr Orafaee, Hassan Pourshirazi, Sinan Mohebi, Arshida Dorostkar, Sahar Goldoost
Photographie : Adib Sobhani
Décors : Mohsen Nasrollahi
Costumes : Shideh Mahmoodzadeh
Montage : Bahram Dehghani
Musique : Ramin Kousha
Son : Rashid Daneshmand
Conception sonore : Amir Hossein Ghasemi
Effets spéciaux : Tahmineh Azkari
Producteur exécutif : Soheil Larijani
Sociétés de production : Iris Film, Goodfellas
Pays de production : Iran
Société de distribution et édition France : Diaphana Distribution
Durée : 2h11
Genre : Drame
Date de sortie au cinéma : 25 février 2026
Date de sortie en DVD/Blu-ray : 7 juillet 2026

Evil Dead Burn : Rencontre avec Sébastien Vaniček et Florent Bernard

À quelques jours de la sortie d’Evil Dead Burn, sixième entrée d’une franchise vieille de 45 ans, nous nous sommes entretenus avec Sébastien Vaniček, réalisateur-scénariste, et Florent Bernard, également à l’écriture, sur les coulisses de ce nouvel opus de la saga d’horreur, entre héritage et regard personnel.

Quand Sam Raimi confie les clés du Necronomicon au cinéaste français révélé par Vermines, le pari ne porte pas seulement sur un nom : il porte sur une sensibilité. Celle d’un duo qui a déjà prouvé sa capacité à transformer la promiscuité et le déni collectif en matière à film de genre. Avec Evil Dead Burn, le duo Vaniček-Bernard retrouvent une famille acculée dans une demeure isolée, où les secrets enfouis pèsent autant que les Deadites qui finissent par les révéler.

À l’occasion de la sortie en salles, l’échange s’est concentré sur ce qu’ils ont eu le droit de toucher dans le lore, de ce que Souheila Yacoub a apporté au personnage d’Alice au-delà du scénario, du plaisir et des limites du tournage, d’un film pensé avant tout comme une expérience de salle, et de ce qui reste résolument français dans cette réunion de famille version Hollywood.

« Je me suis retrouvé comme quand tu étais petit et que tu allais chez un pote qui avait dix fois plus de jouets que toi […] Je suis allé chez un pote qui a plus de jouets que moi. »


Le Necronomicon fonctionne depuis le début comme un objet de règles et de rituels. Chaque film en ajoute, parfois au détriment des précédents. Quand vous avez commencé à écrire, est-ce que vous vous êtes imposés vos propres contraintes vis-à-vis du lore existant, ou est-ce que Sam Raimi et Rob Tapert vous ont fixé des limites précises sur ce que vous pouviez toucher ?

Sébastien : On n’a vraiment eu aucune contrainte. Justement, c’était même un peu trop libre qu’on s’est dit  « ok, fixons des règles ». Et une des premières qu’on s’est dites, c’était de ne pas entrer dans cet univers en ignorant ou en dévaluant les films précédents. On voulait que chaque film existe dans notre univers, et essayer de créer quelque chose de consistant avec un bout de chaque film pour trouver un semblant de logique à cet univers qui est assez bordélique, parce que même les producteurs, ils sont un peu hésitants. Quand on leur pose des questions ils te disent « oui, bon, peut-être ». Ce qu’on voulait, c’était que ça tienne debout, sans se fermer de portes.

Florent : Là, typiquement, on ne fait pas vraiment revenir le Necronomicon : c’est plutôt les recherches de quelqu’un. Et comme l’a dit Sébastien, comme celui d’avant, Evil Dead Rise, laissait des Deadites dans la nature. On est quand même plus fans des anciens, mais il n’empêche que celui-ci est très apprécié des gens, et j’aurais détesté, en tant que public, qu’on ignore un film parce que Monsieur veut créer sa propre histoire. On a pris ça en compte pour éviter de passer les quarante premières minutes sur des personnages qui tombent sur le livre, hésitent à le lire, finissent par le lire, etc. Le public des films d’horreur aujourd’hui connaît ces codes-là, et si tu lui ressers la même chose, il va un peu s’ennuyer.

Est-ce que vous avez eu des discussions avec Raimi ou Francis Galluppi — qui prépare Evil Dead Wrath — pour savoir où vous pouviez emmener le lore sans fermer de portes aux suivants ? Ou est-ce que chaque réalisateur travaille vraiment en chambre close sur sa propre entrée ?

Sébastien : Il tenait à avoir des petites connexions, des easters-egg, comme ils connaissent bien leurs fans. Ils veulent que tout se réponde même si ce n’était pas une prérogative. Mais oui, on a rencontré Francis et on savait de quoi il allait parler. Il a inclus des petits éléments de notre film, et inversement. C’est plus de l’ordre du clin d’œil que d’enjeux dramaturgiques.

Florent : Wrath est une histoire très éloignée de la nôtre. Même s’il est américain, il est plus ou moins de notre génération. On a surtout échangé pour se poser des questions et se donner des conseils. Je sais qu’eux, ils ont tourné un peu autour avant de trouver le pitch du film, qui se passe dans les années 70. On a eu des échanges comme ça. Et on a hâte de voir son Evil Dead aussi.

Dans Vermines, le groupe existait déjà comme une mécanique de survie collective. Ici, la famille est d’emblée dysfonctionnelle, chaque membre est enfermé dans son propre déni. Est-ce que le scénario partait de cette idée, que les Deadites ne font que révéler ce qui était déjà là, ou est-ce que la dynamique familiale s’est construite autour des contraintes du genre ?

Sébastien : T’as répondu à la question. On a une famille dysfonctionnelle dans nos deux films. On parle de gens qui n’arrivent pas à communiquer les uns avec les autres. On met juste ça en exergue quand ils se transforment en Deadites : tous les secrets, leur part sombre. Les Deadites sont des créatures intelligentes, qui jouent avec ça, justement. Je crois qu’on est parti de l’idée du pire dîner possible avec la belle-famille, et de voir comment ça pourrait complètement se barrer en cacahuètes. C’était un bon point de départ.

Florent : Oui, je pense que ça fait un peu partie de notre ADN « français ». Genre, moi je pensais beaucoup au film Que la bête meure, de Claude Chabrol, avec Jean Yanne. Au tout début, quand on s’est demandé ce que serait notre Evil Dead, on est reparti de la base : c’est quoi, Evil Dead ? Et pas juste s’arrêter sur la tronçonneuse, les gags d’Evil Dead 2, etc. On s’est dit qu’il y avait un truc de possession : même dans Rise, on possède des gens « gentils », ce sont des démons qui rendent ces gens-là horribles. Et personne n’est moralement gentil à 100 %, donc on s’est demandé ce qui se passerait si les Deadites possédaient des personnes en apparence « gentilles ». Cette apparence gentille, dans les relations de belle-famille, on sait que c’est très visible. Et on trouvait ça intéressant de jouer avec ce truc de possession sur des gens qui ont énormément de parts sombres, très dark, cachées dans leur cave. Sans mauvais jeu de mot, car Evil Dead a toujours eu un rapport à la cave. Tous ces trucs-là, quand ça devient logique à l’écriture, souvent il faut aller par là. Quand il y a des choses qui s’emboîtent bien dans l’écriture, comme ce thème d’un côté avec ce truc horrifique de l’autre, ça avance bien, il faut y aller, comme le HLM dans Vermines. C’était l’idée de Sébastien : une grosse boîte dans laquelle sont enfermés les personnages, comme les araignées dans une boîte. Bon bah, vas-y : c’est d’une logique imparable, il faut aller là-dedans.

Souheila Yacoub construit Alice sur une tension entre fragilité et résistance : elle ne bascule jamais brutalement d’un état à l’autre, c’est presque imperceptible. Est-ce que cette progression était écrite dans le scénario ou construite avec elle au tournage ? Et qu’est-ce que sa singularité — une actrice française, étrangère aux codes du genre — a changé dans votre écriture du personnage, par rapport à ce que vous aviez imaginé sur le papier ?

Sébastien : On voulait surtout s’éloigner des clichés de final girl et apporter quelque chose de nouveau. On a créé une Française au milieu des Américains. On avait un peu en tête Alien, le huitième passager, mais du point de vue du huitième passager, du côté de « l’alien », l’étrangère qui est Alice. Et c’est vrai qu’on a voulu pousser un peu plus les traits de ce qui crée ce schisme entre les continents, du coup en lui donnant un peu de fragilité, mais en même temps elle est un peu bitchy, un peu ci, un peu ça. C’est ce qui la rend intéressante. On a vu beaucoup de films avec des personnages assez clichés, avec des fonctions, et on ne voulait pas tomber là-dedans. C’est vraiment un personnage complexe, et c’est ce que j’aime le plus chez elle, parce qu’elle est terrifiée par ce qui se passe ; elle agit de manière extrêmement humaine. Le spectateur peut aussi plus facilement s’identifier à elle, parce qu’elle est pleine de paradoxes. Et ça va être une final girl hyper originale. Ce n’est pas une vengeance qu’elle a à la fin, c’est quelque chose d’extrêmement cathartique, elle doit passer par là. Et c’est comme ça qu’elle va devoir avancer. Et je trouve que c’est une fin douce-amère : personne ne vit le final de notre Evil Dead comme un happy end. Et c’est là que je trouve que c’est un personnage réussi. C’est aussi beaucoup l’apport de Souheila quand elle l’a interprété, et quand on a commencé à parler du personnage. Elle est venue nous voir en écriture, avec Florent. Elle a apporté beaucoup d’elle. Elle se l’est appropriée. On en discutait quand elle jouait une scène. Pour moi, dès qu’on a écrit le scénario, c’est le fond qui compte. On essaie de le respecter. Et dans la forme, on peut mettre un mot ici, changer une façon d’exprimer quelque chose, parfois retirer une ligne de dialogue pour laisser le regard exprimer les choses. Je suis toujours ouvert à ces trucs-là. Le scénario est une première écriture, le tournage en est une deuxième.

Florent : Pour moi, pareil : on est moins dans une histoire de vengeance que de deuil. Il y a beaucoup de films d’horreur sur le deuil, et ce qui nous intéressait, c’est celui de quelqu’un de pas très net. Comment tu gères le deuil de quelqu’un que t’aimes plus et contre qui t’as la rage, quoi ? C’étaient des questionnements. Il y a des trucs qui nous font peur ou qui nous excitent à traiter. C’est ce que dit Suzanne (la belle-mère) à Alice : « Ton ombre sera toujours derrière toi. » C’est plutôt ce parcours-là qu’on voulait donner à Alice. Et c’est vraiment la question de l’apparence qui nous intéressait. Pour nous, c’est juste une femme normale qui en a chié. Mais parfois à l’écriture, les Américains me disent  « ah, elle est vraiment un peu connasse au début », alors que pour nous, pas du tout. Ce sont des différences culturelles qu’on a mises. Dans un certain cinéma d’horreur, la final girl doit être « pure ». Mais nous, on voulait lui donner un peu de répondant dès le début. Bah oui, elle vient à un enterrement en baskets et en sweat, mais en même temps, elle a peut-être des raisons pour ça. Tout ça nous intéressait beaucoup, et puis là où l’apport de Souheila est super, c’est qu’elle ne regarde pas de films d’horreur, donc elle n’a jamais vu ce personnage comme une final girl, mais elle a vraiment travaillé pour le rendre crédible.

Il y avait aussi cette façon très particulière de traiter la promiscuité, la communauté sous pression, des préoccupations qui sonnaient très françaises dans leur rapport au social dans Vermines. Est-ce que vous reconnaissez quelque chose de cet héritage ici ? Y a-t-il des choses que vous n’avez pas pu mettre dans votre film précédent et qu’on retrouve dans Evil Dead Burn ? Et plus largement, qu’est-ce que vous avez glissé de vous et de français dans ce film ?

Florent : Un gars qui tombe. (rires)

Sébastien : C’est marrant, oui, il y a des petites idées comme ça, à droite, à gauche, qu’on a dû enlever de Vermines et qu’on retrouve ici. Mais sinon, en termes de narration pure, j’aime l’impression que, pour l’instant, comme on a très vite enchaîné entre les deux films, on n’est pas des êtres humains différents avec Florent, et je pense, pour reparler de sa carrière à lui, qu’on a des points communs énormes entre son premier film et le deuxième. C’est le cas aussi pour moi. Pour le moment, on fait des films très personnels, on parle de choses qui nous ressemblent, des personnages qu’on connaît. Du coup, on fait juste un peu évoluer l’analyse, comme si on était en psychanalyse depuis maintenant quatre ans. Les questions sont un peu différentes et s’étendent. Et comme tu l’as très bien dit depuis le début de l’interview, tu vois qu’il y a des traits communs entre les deux films. Et très honnêtement, je pense que c’est toujours ça qu’on a développé et fait évoluer, parce qu’on doit encore traiter ces informations. On n’est pas encore complètement débloqués sur autre chose. Mais après, c’est ce que je kiffe chez les cinéastes que j’aime : j’arrive à voir la direction que prennent leurs analyses. Film après film, je comprends ce qui les travaille, c’est plutôt cool.

Florent : Ouais, et quand tu bosses sur une grosse saga, si tu veux te l’approprier et que tu ne veux pas qu’elle t’échappe, t’es obligé, quoi qu’il arrive — et je pense ça de toutes les œuvres artistiques, mais encore plus pour des films comme ça — effectivement d’y aller avec énormément de sincérité, et de te dire comment tu peux être le plus proche de ce que tu as envie de raconter dans une histoire ou un film. Et d’ailleurs, c’est un Evil Dead, et on a fait très attention à respecter l’héritage. Mais si on change quelques trucs, ça pourrait être un film original : si on change les Deadites pour des vampires, ce serait un tout autre film. L’idée, c’était vraiment d’être sincère avec ce qu’on avait vraiment envie de raconter.

« Quelle meilleure saga que Evil Dead pour s’amuser avec une caméra. »

C’est aussi sur le plan technique que vous vous êtes appropriés cet Evil Dead. La mise en scène tranche parfois beaucoup avec ce qu’on a été habitué à voir dans la saga : vous réduisez les coupes au montage, vous jouez sur la focale pour laisser quelque chose vivre en arrière-plan, vous laissez les personnages occuper l’espace en temps réel, vous déployez un arsenal domestique à la Tchekhov dès l’ouverture. Qu’est-ce que vous avez aimé dans l’artisanat ? Qu’est-ce qui vous a procuré le plus de plaisir à tourner ?

Sébastien : J’avais plus de jouets, clairement. Je me suis retrouvé comme quand tu étais petit et que tu allais chez un pote qui avait dix fois plus de jouets que toi, ou des jeux complètement différents. Et ta créativité était exacerbée, c’est exactement la même chose version adulte. Je suis allé chez un pote qui a plus de jouets que moi.

Florent : La PS2. (rires)

Sébastien : D’un coup, j’ai envie de tout manger et de tout découvrir. Du coup, je prends ses Action Man et je fais des trucs de ouf, parce que lui avait celui avec le parachute.

Florent : Il a la voiture, il a l’avion.

Sébastien : Alors que moi, j’avais le petit Mighty Max, quoi. (rires) Du coup, dans la pré-production, je me retrouve avec zéro limite à ma créativité — au début, bien évidemment. Après, on entre dans des contraintes de budget. Il y avait quelques plans qui étaient déjà dans le scénario, puis j’en parle avec Florent : « Non, mais là, je veux faire comme ci, comme ça. » J’essaie d’orienter l’écriture. Par exemple, le plan-séquence, c’était écrit : « Ça ne coupe pas, on suit Alice. » Mais sinon, pour d’autres trucs, je me retrouve avec une Technocrane. Je sais quel type d’optique je veux. Et quelle meilleure saga qu’Evil Dead pour s’amuser avec une caméra. Sam Raimi a tout tracé pour nous : il avait 25 ans, il avait une motocross, il mettait une caméra au bout. J’avais aussi des idées comme ça quand je faisais mes courts-métrages. Le scénario est une excuse pour faire de la mise en scène. Je n’ai compris l’importance du scénario qu’ensuite, mais c’est vrai que mes premiers amours, ce sont l’image et le son avant tout, donc là, c’était le paradis.

Sur le plateau, comment avez-vous abordé le rapport entre artisanat et effets numériques ?

Sébastien : De toute manière, je dis un peu toujours la même chose. Quand on est sur un court-métrage à 250 euros avec une caméra DV, c’est la même chose que quand on est sur un plateau à 250 millions de dollars. Au final, on est derrière la caméra avec un acteur. Du coup, la façon de le cadrer, pourquoi faire un petit zoom in, c’est exactement la même chose. La réflexion derrière, c’est de se demander ce qui est le mieux pour raconter ce que je veux. C’est toujours de l’artisanat. On a les mains dans la boue. J’imagine que c’est pareil pour les gars qui font un Marvel à je ne sais pas combien. On a aussi des photos de Christopher Nolan où il est allongé par terre avec sa caméra IMAX. Ce sont des budgets stratosphériques, et on est toujours en train de se salir : « Attends, je vais t’enlever ça. Je t’arrache de l’herbe parce qu’elle est dans le champ. » À la fin, c’est toujours ça. Je me souviens que je le faisais quand j’avais 5 euros et une petite caméra de merde. C’est ça, le cinéma : plusieurs métiers artisanaux qui sont rassemblés pour faire quelque chose d’artistique.

On a aussi lu dernièrement que, pour ne pas dépasser le Rated R, il aurait fallu modifier des scènes ?

Sébastien : C’est marrant, je me suis fait engueuler par la production, par mail, à ce sujet, parce qu’il y a une interview qui est sortie qui dit : « Ouais, au cinéma, ce n’est pas ma version, mais ce serait la version DVD director’s cut. » Mais jamais je serais assez bête pour dire ça, que la vraie version, c’est le DVD. Je n’ai jamais dit ça. Mais après, c’est le jeu : je dois réduire, couper, mais la scène est là.

Florent : La scène a été réduite, pas coupée. C’était pareil sur Obsession : la scène avec la brique a été assombrie par la même contrainte. Ce n’est pas de la censure, et ça n’a pas abîmé le film.

Sébastien : Si je ne te disais pas quelle scène c’est, tu verrais qu’elle est restée violente quand même.

On n’a même pas plus besoin d’en savoir plus, en réalité, car beaucoup de scènes de violence se valent. Et parmi les plus méchantes esthétiquement, on les retrouve surtout au début et ensuite à la fin. Il n’y a pas vraiment de crescendo dans le rythme, d’ailleurs : vous nous poussez directement dans la mare.

Florent : Ouais c’est ça. (rires)

Sébastien : On essaie de te faire un rollercoaster, en te faisant commencer par l’accélération.

Florent : Puis la boucle.

Sébastien : Mais on apprend aussi de nos erreurs. On est en apprentissage constant sur ce film, de tout. On a les yeux grands ouverts, à regarder ce qui se fait partout, pour être les meilleurs possible.

Et qu’est-ce qu’Evil Dead Burn vous a appris que Vermines ne vous avait pas encore enseigné ?

Sébastien : C’était quand même très intéressant de bosser avec des Américains, et de voir qu’on ne tombait jamais trop loin de leurs attentes. En fait, ce que j’aime bien en bossant avec Florent, c’est que, quand on remet la main sur le premier document, qui est un séquencier, notre version finale n’est jamais hyper loin de ce document. On a quand même une idée de base avec trois actes et des chapitrages qui collent. Après, il faut voir comment c’est perçu en salle. J’ai très hâte d’avoir le retour du grand public. Pour l’instant, je suis trop content des retours presse. Il faut voir s’il y a une recette qui est en train de naître pour nous, et savoir, comme un chef dans un restaurant, quoi retirer ou ajouter d’un film à l’autre.

On sent justement que vous vous êtes beaucoup amusés. Qu’est-ce que vous gardez de cette expérience, pour la suite ?

Sébastien : C’était que ça, on veut continuer à s’amuser. Tous les projets qu’on développe, on les fait surtout parce qu’on kiffe les faire.

Florent : Et kiffer les voir. C’est un vrai truc de spectateur aussi. On veut voir ça au cinéma, donc on essaie de le retranscrire au mieux dans la fabrication.

Sébastien : Carrément. Dans l’écriture, dans un premier temps, puis dans la mise en scène, l’idée c’est de vouloir faire vivre quelque chose de fort et de physique au spectateur.

Florent : On pense vraiment à l’expérience de la salle, aussi. Genre, avec du pop-corn, du coca, et du « je vais m’en prendre plein de trucs dans la gueule pendant 1h45 ». Tout ce que tu as dit sur l’écriture, le social, les personnages… mais ça fait aussi partie de l’expérience globale pour nous, en fait. L’un n’empêche pas du tout l’autre.

Et c’est vraiment le cas, pour vous deux, que ce soit pour Vermines ou pour Nous, les Leroy, il y a un plaisir communicatif avec vos films.

Sébastien : On fait des films pour le public qu’on est, et je pense qu’on est un public plutôt lambda : on aime un peu tout. Et on veut kiffer en salle, et on veut faire des films pour ces gens-là.


Merci à Émilie Pitré d’avoir rendu cet entretien possible.

Lisez également notre critique du film.

Evil Dead Burn est à découvrir au cinéma dès le 8 juillet 2026 :

Evil Dead Burn : Le feu des aveux

Tout brûle dans Evil Dead Burn : les corps, les secrets et les liens familiaux. 45 ans après la cabane dans les bois originelle, la franchise continue de trouver des réalisateurs comme Sébastien Vaniček, capables de ranimer le Necronomicon sans pour autant l’avoir sous la main. Il transforme le trauma familial en carburant démoniaque. L’horreur, ici, vient de l’intérieur. La saga Evil Dead retrouve une énergie nouvelle, portée par un artisanat de l’horreur sincère et une protagoniste qui ne lâche rien.

En 2013, le reboot méchant et sanguinolent de Fede Álvarez ouvrait la porte à une suite directe de Evil Dead 3 : L’Armée des ténèbres, avec le retour de Bruce Campbell un temps évoqué, avant que le projet ne se transforme en série dans le jubilatoire Ash vs Evil Dead. Le germe était tout de même en place dans la volonté d’étendre l’univers et de lier plusieurs spin-off pour bâtir une mythologie plus solide et premier degré que la trilogie originale de Raimi.

Vient alors la relecture dans un immeuble HLM signée Lee Cronin, Evil Dead Rise, qui est partie jouer aux bandelettes chez la Warner avec sa propre variante de possession familiale dans Le réveil de la Momie. Ce film restait dans le moule de la franchise tout en défendant ses idées dans un registre gore. Et alors qu’un nouveau spin-off, Evil Dead Wrath, se prépare pour le printemps 2028 sous la direction de Francis Galluppi, réalisateur du ludique Last Stop in Yuma County, la saga continue de renouveler son cocktail d’hémoglobine avec ce sixième film très attendu réalisé par Sébastien Vaniček.

Les arachnophobes se souviennent encore des toiles laissées derrière Vermines, film de monstre dont les enjeux sociaux et familiaux offraient un terrain de jeu idéal à son réalisateur, et qui redonnait un peu d’élan au cinéma de genre français. En gardant Florent Bernard en coscénariste, le duo tente de marquer son passage dans la franchise en renouvelant quelques-uns de ses codes, dans sa narration comme dans son rapport à la violence graphique. C’est le cinéma de Vaniček qui s’implante dans le paysage d’Evil Dead, avec ce qu’il charrie comme sensibilité, dont une pointe de légèreté qui rend ses personnages attachants jusque dans la débandade, et une aptitude à faire de l’horreur quelque chose de complice et de ludique avec le public.

Une famille presque imparfaite

Le mal est toujours représenté avec putréfaction et adoptant de mauvaises manières envers la chair humaine, mais il existe aussi des douleurs plus nettes, domestiques, qui précèdent largement l’arrivée des Deadites. Burn s’intéresse avant tout à une famille qui se cache derrière le déni et les apparences, où chacun porte un masque de bienveillance appelé à tomber tôt ou tard. La demeure familiale isolée dans les bois, avec ses murs délabrés et ses recoins obscurs, semble tout indiquée pour laisser remonter ce qui ne demande qu’à éclater. Alice ne prend même plus la peine de porter son alliance aux obsèques de son époux, un mari dont on devine qu’il avait le sang chaud. Car même la mort n’est pas capable de la libérer de ce deuil, qui constitue moins une rancœur à résoudre qu’un poids dont elle ne sait pas encore comment se délester.

Face à une belle-famille à la fois lâche et pathétique — la grand-mère sénile, le beau-père suicidaire, la belle-mère poule pour ses enfants, le petit frère effacé — un jeu psychologique vicieux s’installe. Les Deadites ont un don pour révéler la part d’ombre de chacun, derrière leur masque de bienveillance. Alice n’affronte plus que ses propres démons, mais ceux des autres également. Et le film ne lui offre pas d’ascension héroïque, elle reste humaine et vulnérable jusqu’au bout, dans un parcours cathartique plus que de survie en elle-même. C’est dans ce combat qu’on peut percevoir un choc des cultures qui la distingue de ses proches.

C’est sur ses épaules, justement, que repose l’essentiel du film, et Souheila Yacoub ne plie pas sous la culpabilité présumée de son personnage. Ce qui rend Alice crédible dans un premier temps, c’est précisément sa fragilité visible, qui s’accommode mal de la froideur de la belle-famille et de la charge émotionnelle de la situation. Puis, progressivement, une résistance naturelle prend le dessus, sans rupture de ton ni effet de manche, jamais au point de la transformer en final girl badass. Yacoub joue sur la divergence culturelle avec subtilité, apportant une force de frappe à la française qui s’impose là où les autres capitulent. Lorsque les personnages tombent leur masque, Alice reste debout, fragile jusqu’au bout, moins par héroïsme que par nécessité. Dommage, dès lors, que le film se repose sur quelques flashbacks dispensables pour expliciter le traumatisme d’Alice, car la justesse du jeu de Yacoub ont déjà fait le travail, et les mots qui suivent vers la fin ne font que confirmer ce qu’on savait déjà.

Dans les appendices du Necronomicon

Vaniček réduit les coupes au montage pour laisser les personnages se déplacer avec justesse à travers le film, parfois en temps réel, installant une tension supplémentaire par endroits. On a alors le sentiment que l’horreur prend lentement et malicieusement possession des lieux. Il joue aussi volontiers sur la focale, laissant quelque chose se mouvoir en arrière-plan, créant un chaos général dont il tire une énergie jubilatoire. Sur le plan technique, il déploie un arsenal d’effets pratiques remarquables, qui donnent à l’horreur une texture physique et immédiate. Il s’amuse aussi à disposer tout un inventaire domestique à la manière de Tchekhov : chaque couteau, chaque objet tranchant est introduit avec soin, avant que la maison entière ne se transforme en armurerie improvisée. L’insistance est parfois un peu trop appuyée, car on voit venir la plupart des séquences de torture avec une avance confortable, mais le côté communicatif et jouissif reste intact.

Lorsque le groupe explose et que les face-à-face deviennent inévitables, le film revient un peu sur ses rails, notamment dans un climax plus classique dans sa forme. Mais Vaniček sait jouer avec son environnement avec suffisamment de malice pour qu’on reste séduit. Globalement, le côté viscéral est plus mesuré que dans les reboots précédents, et ce n’est pas un défaut. Le cinéaste français semble moins intéressé à pousser le levier du gore à fond, comme ses prédécesseurs, que par ce que l’horreur révèle des personnages, plus diffuse et viscérale. C’est avant tout un spectacle porté par un amusement sincère, visible à chaque plan, dans le soin apporté à chaque détail sanglant. La scène filmée de l’intérieur d’une voiture parle d’elle-même.

Ce double enjeu, à la fois intime et démoniaque, trouve un écho dans la manière dont Burn traite le lore de la franchise. Evil Dead Rise avait suggéré l’existence de plusieurs ouvrages du Necronomicon, mais le film détourne cette idée sans jamais convoquer d’authentique Livre des Morts. Les incantations qui réveillent les Deadites passent ici par de simples documents de recherche, et la menace elle-même se libère du huis clos habituel pour se répandre sur les routes, comme une infestation sans frontières. C’est une manière maligne de garder l’ADN de la franchise, en gardant des connexions discrètes avec les autres films de la saga, tout en s’autorisant à s’en éloigner formellement. On sent Vaniček en explorateur prudent et respectueux, parfois retenu par le cadre qui lui est imposé, mais clairement heureux de s’y promener. La franchise avance à tâtons, dans une mythologie qui s’écrit film après film, selon la sensibilité de chaque metteur en scène qui s’y aventure.

Evil Dead Burn reste une série B inventive portée par un vrai artisanat de l’horreur, imparfaite, généreuse et sincère. Vaniček n’a pas réinventé le Livre des Morts, mais il y a laissé ses empreintes. Et quelque part dans les pages tachées de sang du Necronomicon, une nouvelle règle attend déjà le prochain réalisateur qui osera l’ouvrir.

Lisez également notre entretien avec Sébastien Vaniček et son coscénariste Florent Bernard.

Evil Dead Burn – bande-annonce

Evil Dead Burn – fiche technique

Réalisation : Sébastien Vaniček
Scénario : Sébastien Vaniček, Florent Bernard
Interprètes : Souheila Yacoub, Tandi Wright, Hunter Doohan, Luciane Buchanan, Erroll Shand, Maude Davey, George Pullar
Photographie : Philip Lozano
Décors : Nick Connor
Costumes : Sarah Voon
Montage : Maxime Caro
Maquillage et VFX : Jane O’Kane
Musique : Double Danger
VFX studio: Trimaran VFX, DRGNFLY, Mac Guff, Mathematic Film
Producteurs : Sam Raimi, Robert Tapert
Producteurs délégués : Romel Adam, Bruce Campbell, Jose Cañas, Lee Cronin
Sociétés de production : New Line Cinema, Ghost House Pictures, Screen Gems
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h49
Genre : Épouvante-horreur
Date de sortie : 8 juillet 2026

4

L’Inconnue : le trouble de Jésus et de Marie

Dans L’Inconnue, Arthur Harari (après le fulgurant Onoda et l’Oscar pour le scénario d’Anatomie d’une chute) pousse l’inquiétante étrangeté freudienne jusqu’à son paroxysme : un photographe et une femme échangent leurs corps après une nuit de passion et de drogue. Mais ce postulat vertigineux, porté par les visages magnétiques de Léa Seydoux et Niels Schneider, s’égare dans un scénario touffu où se mêlent mémoire juive, filiation brisée et rémanences christiques. Entre fulgurances visuelles et opacité narrative, Harari signe un film fascinant et exigeant, thriller de l’inconscient autant que fable identitaire qui interroge : savons-nous jamais qui nous sommes ?

Ovni métaphysique

Le moins que l’on puisse dire est qu’Arthur Harari réalise un film qui ne ressemble à personne. C’est sa force, et sans doute aussi sa faiblesse. Travaillant une matière étrange et dérangeante, incarnant jusqu’aux confins d’une certaine lisibilité l’inquiétante étrangeté freudienne, le spectateur se trouve à la fois happé et largué. Happé par la puissance cinématographique et l’enivrement des images que fabrique Harari – certains plans de fêtes dans des lieux interlopes, certains visages de Léa Seydoux et Niels Schneider aimantent le regard. Largué, ensuite, par le peu de déploiement des prémisses instaurées et la difficile progression du récit.

Un photographe et une inconnue se rencontrent, font l’amour, prennent une drogue et se retrouvent le lendemain dans le corps de l’autre. Niels Schneider (David) sous les traits et la peau de Léa Seydoux (Eva), et réciproquement, aimerait-on dire. Sauf que le scénario prend ici des tours compliqués (avec la présence-signature du cinéaste roumain Radu Jude en figure de père du récit, incarnant avec émotion un chef de chantier qui cite Marc-Aurèle) qui alourdissent la géniale idée de départ. Alors certes, la présence de Radu Jude, dont l’œuvre interroge constamment les traumatismes de son pays et les fantômes du passé, incarne sans doute un écho troublant aux questionnements d’Arthur Harari, mais cela vient aussi créer presque un autre film dans un canevas déjà si radical et dense.

Harari filme avec âpreté sensuelle la découverte par Niels Schneider de son nouveau corps dans celui de Léa Seydoux. C’est beau, la manière que l’actrice a de se sentir étrangère à elle-même, désemparée et hagarde, regardant avec stupeur la matière de ses seins, l’horizon de son sexe. Le film pourrait avoir cette allure-là, hagarde et charnelle, énigmatique et perturbante, si Harari concentrait davantage son matériau narratif et l’épuisait en obsession.

Au lieu de cela, comme mu par le hasard et la soudaineté, L’Inconnue avance en enroulant toujours plus de densité scénaristique et de propositions – parfois émouvantes, parfois absconses. Il y a ces photos que le personnage de Niels Schneider prend dans la lignée de son père, photos de la banlieue d’avant et de maintenant, pour montrer ce qui a disparu. Ces images en noir et blanc viennent sertir le récit, lui offrant peut-être un tissage, une explication.

Adam et Ève en exil

Que cherche Arthur Harari dans cette « inconnue » fondamentalement mystérieuse, sinon ce qui a disparu et ne se montre donc pas ? Un vertige de l’identité, une absence de reconnaissance à soi, des fragments épars d’une mémoire juive ou roumaine, une filiation à perpétuer ou à abolir, la reconstitution d’un Adam et Ève prénatals, la résurrection du Christ et la supplique de Marie. L’ensemble s’enchevêtre sur les visages caravagesques de Niels Schneider, sorte de corps sacrifié – l’acteur est méconnaissable et cela participe du vertige du regard auquel le film nous convie : est-ce bien lui ? –, ombre parmi les ombres, ne sachant plus qu’une chose : terminer le travail photographique de son père.

Un film autre : l’inquiétante étrangeté

L’Inconnue, c’est aussi des lieux autres, des corps autres – celui de Schneider donc, et celui de Léa Seydoux, corps accouché, lourd aux seins hors normes veinés, visage sans maquillage de madone –, des rémanences christiques dans la grâce de certains plans, comme cette scène avec Valérie Dréville où Léa Seydoux prend dans ses mains tout le malheur des choses. L’Inconnue, c’est cette matière autre d’un cinéma ni expérimental ni fondamentalement moderne, recueilli dans son intériorité insolite, portant un geste résolument inventif.

Le film d’Harari ressemble trait pour trait à cette anecdote de Freud qui fut le fondement de sa découverte du peuple noir de l’inconscient. Freud prend un train, voit son reflet dans le miroir et ne se reconnaît pas. L’Inconnue nous invite à la réitération de cette scène fondatrice de la psychanalyse. Savons-nous bien ce que nous avons vu ? C’est peu sûr. Et Harari n’en a cure. Reste ce doute sur la reconnaissance de soi, des êtres, des mémoires, des identités, des folies. De quoi pourrions-nous témoigner qui soit bien connu de nous ? Peut-être du visage absolu de Léa Seydoux et des scènes d’amour filmées comme des dévastations, réminiscences du Twentynine Palms de Bruno Dumont.

Le trouble de Jésus et de Marie fera son œuvre, opaque et primitive, comme une sorte de The Substance intime, cérébral et intouchable, thriller de l’inconscient.

Lisez également notre critique du Festival de Cannes 2026.

L’inconnue – fiche technique

Titre international : The Unknown
Réalisation : Arthur Harari
Scénario : Arthur Harari, Lucas Harari, Vincent Poymiro
Interprètes : Léa Seydoux, Niels Schneider, Victoire Du Bois, Valérie Dreville, Shanti Masud, Radu Jude
Photographie : Tom Harari
Décors : Emmanuelle Duplay
Costumes : Isabelle Pannetier
Montage : Laurent Sénéchal
Musique : Andrea Poggio, Enrico Gabrielli, Tommaso Colliva
Producteurs : Nicolas Anthomé, Lionel Guedj
Sociétés de production : To Be Continued, Bathysphère
Coproduction : Pathé, France 2 Cinéma, Logical Content Ventures, Ascent Film, Rai Cinema
Pays de production : France
Société de distribution France : Pathé Films
Durée : 2h20
Genre : Drame, Thriller
Date de sortie : 26 août 2026

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Ce 1er juillet, Carlotta Films propose une nouvelle sortie en salles de ce classique du cinéma japonais. Suite de quatre histoires horrifiques teintée d’onirisme et de folklore, ce film ambitieux de Masaki Kobayashi est une splendeur visuelle (particulièrement dans cette restauration 4K) qui assume son irréalisme et sa théâtralité. Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, Kwaïdan n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Kwaïdan adapte plusieurs récits de Lafcadio Hearn, un auteur gréco-irlandais et grand voyageur qui se rendit au Japon en 1890, épousa une Japonaise et se vit accorder la citoyenneté de ce pays où il vécut jusqu’à sa mort en 1904. Deux des quatre histoires de fantômes issues du folklore traditionnel japonais sont adaptées de son recueil Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges, dont les récits avaient été rapportés de différentes régions du pays ou traduits de textes anciens.

Le film, quant à lui, est né d’une envie commune d’adapter les œuvres de Hearn. Celle du producteur Shigeru Wakatsuki, président de la société de production indépendante Ninjin Club et qui ne craignait pas les projets risqués (il financera plus tard L’Empire de la passion), et celle de son protégé Masaki Kobayashi, dont Wakatsuki a financé la trilogie La Condition de l’homme (1959-1961) et L’Héritage (1962). Malgré l’enthousiasme partagé, ce projet difficile à mettre en œuvre reste bloqué pendant près d’une décennie avant d’être enfin mis en route par la Toho. Le pari financier est colossal : le film, d’une durée de 3h, nécessite une mise en scène complexe, des décors de studio gigantesques (construits dans un ancien hangar d’avions), de nombreux costumes, des effets spéciaux. Le budget conséquent explosera en cours de tournage, et Kobayashi aurait vendu sa maison pour terminer ce film qui, à l’époque, sera l’un des plus coûteux de l’histoire du cinéma japonais. Malgré un triomphe critique (résultant notamment en une nomination à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère et l’obtention du Prix spécial du jury du Festival de Cannes), Kwaïdan est un échec commercial majeur, causant la faillite du Ninjin Club peu après sa sortie. Jugé trop long pour être exploité en salles, il est raccourci, le deuxième conte (La Femme des neiges) étant même supprimé de la version initialement diffusée. L’une des œuvres les plus raffinées du cinéma nippon est donc né d’un quasi-désastre financier !

Kwaïdan est donc un recueil de quatre contes « horrifiques », ce mot n’étant pas à interpréter dans le sens de « violent », tant l’onirisme et le surnaturel dominent. Les quatre segments sont de durées inégales, Hoïchi sans oreilles dominant avec plus d’un tiers du métrage tandis que Dans une tasse de thé culmine à 20-25 minutes. Si l’on peut s’étonner que Kobayashi se soit aventuré dans un genre qui lui était alors inconnu, le film lui-même porte indéniablement sa marque. Le cinéaste ne cherche aucunement à effrayer le spectateur, le surnaturel y étant contemplatif et les fantômes étant la manifestation de vérités morales, de regrets ou d’un châtiment. Le rythme extrêmement lent, la gestuelle souvent codée et les silences prolongés créent une expérience proche du rêve ou de la cérémonie religieuse. Les thèmes de la morale personnelle, de la culpabilité et de la résistance à l’oppression, chers au cœur de Kobayashi et véritable signature de son cinéma, sont au cœur de chaque conte. Enfin, Kobayashi assume l’artificialité de ce film tourné entièrement en studio : les cieux sont peints comme une estampe colorée, les décors théâtraux sont manifestement faux, et les éclairages irréels. Penchant nettement vers l’expressionnisme et l’art pictural nippon plutôt que le cinéma naturaliste, Kobayashi ne cherche pas à représenter un monde, mais un état mental. Mètre étalon du raffinement nippon, le film est aussi d’une splendeur esthétique inouïe. Un véritable ravissement pour les yeux, auquel la restauration 4K et l’expérience en salle donnent forcément une dimension encore supérieure…

Il faut souligner l’importance de Masaki Kobayashi, un cinéaste trop souvent oublié, dans l’histoire du cinéma japonais. Son statut de grand maître ne fait pourtant pas débat, et il nous a laissé de nombreuses œuvres inoubliables, aussi bien dans le film de guerre (le monument La Condition de l’homme, quasiment indépassable !), le drame (La Rivière noire, L’Héritage), le documentaire (Le Procès de Tokyo, consacré aux criminels de guerre japonais de la Seconde Guerre mondiale), ou encore le jidai-geki (Hara-kiri, autre chef-d’œuvre ; Rébellion). Ce cinéaste humaniste, contestataire et radical, très marqué par la guerre (il fut mobilisé, envoyé en Mandchourie puis détenu après le conflit), n’a jamais cessé de dénoncer dans ses films les mécanismes de domination, tout en développant une mise en scène parmi les plus élégantes et les plus ambitieuses de l’après-guerre. Si Kurosawa est le grand dramaturge du Japon moderne, Kobayashi en est peut-être la conscience morale.

Si, dans la filmographie exigeante du maître japonais, la plupart des œuvres sont également divertissantes voire spectaculaires, reconnaissons que Kwaïdan est la plus difficile d’accès pour le public actuel – et occidental. La durée, le rythme et le climat cérémonieux peuvent tester la patience du cinéphile, et les quatre contes présentés sont fortement imprégnés d’histoire et de folklore japonais. Un exemple parmi d’autres : l’histoire du moine aveugle Hoïchi ne se comprend que si l’on connaît la tradition médiévale japonaise des musiciens ambulants aveugles qui déclamaient des sagas héroïques en s’accompagnant de leur biwa (un luth). L’histoire qui est sans cesse exigée de Hoïchi, et qui encadre l’ensemble du conte, est la bataille navale de Dan-no-ura qui, en 1185, marque la conclusion de la guerre de Gempei entre les clans Minamoto et Taira (« Heike », nom employé dans le film, étant la lecture chinoise de ce dernier). Les autres contes font tous référence à des éléments du folklore et de la culture japonais, qu’il s’agisse de figures, de lieux ou de codes sociaux. S’il n’est évidemment pas nécessaire d’avoir une connaissance encyclopédique de tous ces éléments pour profiter du raffinement esthétique de ce film, il n’empêche que celui-ci s’adresse à un public « averti ». Spectateurs amoureux du Japon et de son cinéma, n’hésitez pas à (re)découvrir ce chef-d’œuvre. Pour les autres, Kwaïdan n’est certainement pas la porte d’accès la plus aisée menant à ces trésors de l’humanité.

Synopsis : Quatre histoires de fantômes issues du folklore japonais. 

Kwaïdan : bande-annonce

Kwaïdan : fiche technique

Titre original : Kaidan
Réalisateur : Masaki Kobayashi
Scénario : Yoko Mizuki (partiellement d’après Kwaidan ou Histoires et études de choses étranges de Lafcadio Hearn, 1904)
Photographie : Yoshio Miyajima
Montage : Hisashi Sagara
Musique : Tōru Takemitsu
Producteur : Shigeru Wakatsuki
Société de production : Ninjin Club
Durée : 183 min
Genre : Horreur/Fantastique/Anthologie
Date de sortie : 28 juillet 1965
Date de ressortie : 1er juillet 2026
Japon – 1964