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« L’Odyssée » de Christopher Nolan, un spectaculaire voyage intérieur

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3.5

On l’attendait depuis trois ans ! L’Odyssée débarque cette semaine sur nos écrans. Une épopée mythologique sensationnelle qui redore enfin le blason du péplum. Délaissant le pouvoir des dieux au profit des tourments d’un homme, Ulysse, incarné par Matt Damon, Christopher Nolan représente le retour à Ithaque comme un labyrinthe mental inextricable.

L’ambition de Christopher Nolan ne connait aucune limite. Après la trilogie The Dark Knight et des films de science-fiction au succès mondial, le cinéaste britannique s’ancre davantage dans le réel avec Oppenheimer, un biopic qui lui rapporte l’Oscar du Meilleur film et du Meilleur réalisateur. Pour son treizième long-métrage, il s’attaque à une œuvre phare de la mythologie grecque. L’Odyssée, au budget faramineux de 250 millions de dollars, est devenu son projet le plus coûteux. Un choix audacieux, mais qui n’a rien d’étonnant. Le récit épique de l’Odyssée d’Homère regorge en effet de thèmes chers à Christopher Nolan : les héros torturés, le désir de retrouver son foyer (Inception, Interstellar, Dunkerque) et, bien sûr, l’imbrication des temporalités (Memento, Tenet). Autant d’éléments qui laissaient présager que la vision du réalisateur serait à la fois pertinente et singulière. Le résultat, un blockbuster immersif techniquement irréprochable, tient largement ses promesses malgré quelques faiblesses narratives.

L’Odyssée est d’ailleurs le premier film de Christopher Nolan tourné entièrement avec des caméras IMAX 70 mm. Ce format novateur, plébiscité par le réalisateur, a déjà été utilisé partiellement dans Interstellar, Dunkerque et Oppenheimer. Il offre une surface d’image trois fois plus large que le 70 mm standard (exemples de film tournés en 70 mm) et, contrairement au numérique, conserve le grain et les imperfections naturelles de la pellicule. Une texture que l’on estime plus « organique ». Malheureusement, seul le Pathé Odysseum de Montpellier proposera cette expérience dans l’Hexagone. À défaut, plusieurs salles françaises proposeront le film en pellicule 70 mm, sans IMAX.

Le retour en grâce du péplum

Hollywood a longtemps été féru de films historiques antiques. La production des péplums, exponentielle lors des années 1950 et 1960, a donné naissance à plusieurs classiques du cinéma, comme Jules César de Joseph Leo Mankiewicz, Ben-Hur de William Wyler et Spartacus de Stanley Kubrick. Puis, le genre perd progressivement son souffle. Même si l’excellent Gladiator laissait espérer un renouveau à l’aube du troisième millénaire, les films qui lui ont succédé n’ont pas été à sa hauteur (Troie, Noé, Pompéi, Exodus : Gods and kings), y compris sa suite (Gladiator II), et ce sont finalement les séries qui ont tiré leur épingle du jeu, notamment Rome et Spartacus. Dans ce contexte, reconvoquer l’Odyssée d’Homère semble un pari osé, du point de vue technique comme narratif. En outre, plusieurs adaptations existent déjà à la télévision et au cinéma, notamment le film Ulysse de Mario Camerini, un récit d’aventures peu dramatisé. Alors, comment réussir à présenter une histoire que le monde connaît déjà ? Pour répondre à cet enjeu, Christopher Nolan confère à son récit une portée universelle. Tout en cherchant à rendre le poème d’Homère moderne et accessible à tous, il réagence la chronologie à sa manière afin de mettre en lumière un Ulysse en perte de repères. 

Christopher Nolan a toujours défendu une vision personnelle du blockbuster. Loin des films de studios envahis d’effets spéciaux, le réalisateur privilégie autant que possible les décors naturels. Pour le tournage de L’Odyssée, il s’est ainsi embarqué dans un voyage digne de son héros autour de la Méditerranée, entre la Grèce, l’Italie, le Maroc, mais aussi l’Écosse et les États-Unis, et n’a pas hésité à filmer plusieurs séquences en haute mer. Pour le navire d’Ulysse, c’est un véritable navire norvégien, le Draken, construit selon les techniques d’époque, qui a été utilisé. Le domaine d’Ithaque correspond au château Santa Caterina, sur l’île de Favignana, en Italie, et la grotte du Cyclope à la Grotte de Nestor, une cavité existante dans le Péloponnèse. Ainsi, la première chose frappante au sein de L’Odyssée, c’est son réalisme à toute épreuve. Recréer l’univers d’Homère n’avait pourtant rien de facile. Désireux d’offrir une version brute de l’œuvre, le réalisateur a d’ailleurs imposé à Universal la soumission du film à la classification américaine Rated R (interdit aux mineurs non accompagnés) laissant le champ libre à plus de violence. La magnifique photographie de Hoyte van Hoytema renforce encore le sentiment d’immersion au cœur de cette Grèce antique troublée.

Dans ce périple homérique, Christopher Nolan retrouve Matt Damon et Anne Hathaway, acteurs centraux d’Interstellar, dans un registre dramatique qui n’est pas sans rappeler les trahisons et les révélations du film de science-fiction. Échoué sur l’île de Calypso, Ulysse vit sous l’emprise de la déesse et tente de retrouver ses souvenirs et son identité. En parallèle, sa femme, Pénélope, attend son retour et lutte contre une horde de prétendants, dont Antinoos, incarné par Robert Pattinson. Lorsque son fils, Télémaque, choisit de prendre la mer pour retrouver Ulysse, elle reste livrée à elle-même. Comme dans tous les films du cinéaste, les temporalités se croisent et se mélangent. À l’instar d’Inception et d’Interstellar, L’Odyssée s’ouvre vers la fin du récit, dans un climat tendu. Si le procédé fonctionne toujours, il ne provoque plus l’effet de surprise souhaité.

À travers la mémoire d’Ulysse, le film relate plutôt fidèlement les aventures du héros : le Cyclope, les géants Lestrygons, l’enchanteresse Circé, les Enfers, le chant des sirènes, Charybde, un immense syphon maritime, le monstre Scylla et l’île du Soleil. Toutes ces épreuves s’enchaînent sans nous laisser souffler et composent une aventure spectaculaire. La séquence du Cyclope, assez horrifique, fonctionne parfaitement. Bien sûr, il était impossible de ne pas opérer quelques raccourcis pour venir à bout de l’œuvre tout en conservant sa dramaturgie. Christopher Nolan a donc choisi d’axer l’histoire sur les tourments d’Ulysse, un personnage aussi taciturne que complexe.

Des hommes et pas de dieux

Tout juste sorti vainqueur de l’éreintant siège de Troie, Ulysse est acclamé comme un héros. Son stratagème, un cheval de bois dissimulant des soldats, a permis aux Grecs de s’introduire dans la cité troyenne puis de la prendre d’assaut. Pourtant, pour Ulysse, cette bataille ne sonne pas comme une victoire. Il garde en mémoire les atrocités commises cette nuit-là. Des souvenirs qui le hantent. Le chemin du retour vers Ithaque s’apparente alors à un lent et difficile examen de conscience, que les circonstances du voyage ne font qu’accentuer. En effet, si Ulysse désire plus que tout rentrer chez lui et sauver ses compagnons, la traversée de la mer nécessite des vivres et implique pillages et surtout viols de la loi de Zeus. En vertu de cette loi, il convient en effet de se montrer accueillants, respectueux et généreux envers tout individu, car il pourrait s’agir d’un dieu déguisé. Il s’agit donc d’un devoir moral, mais aussi religieux.

Après avoir largement bafoué cette loi sacrée à Troie, Ulysse défie à nouveau les dieux en aveuglant le Cyclope Polyphème, le fils de Poséidon. L’Odyssée présente ainsi Ulysse comme un héros tiraillé entre son passé, ses remords, et son désir de ramener ses hommes indemnes, envers et contre la volonté divine. Il porte sa propre culpabilité, mais aussi celle de ses soldats, dont les comportements désastreux les mènent inévitablement à leur perte. Pour Ulysse, rentrer chez soi n’est donc pas un simple itinéraire maritime, mais bel et bien un voyage intérieur, qui exige acceptation et renoncement.

Toutefois, si le héros grec affirme que rien ne l’empêchera de retrouver sa patrie, « pas même les dieux », ce combat contre l’ordre divin n’est jamais matérialisé. Sur Terre, les dieux n’apparaissent pas. Seule Athéna, interprétée par Zendaya, se manifeste auprès d’Ulysse. Mais la déesse, cantonnée à quelques répliques, n’use jamais de ses pouvoirs. Elle sert plutôt à extérioriser la conscience de son roi favori, en soulignant ses dilemmes moraux. Poséidon, appelé par le Cyclope, n’est visible qu’à travers les tempêtes qu’il déchaine sur la mer. Zeus et Hermès, deux figures essentielles d’Homère, demeurent dans l’ombre. Même Calypso, qui détient Ulysse pendant sept années, reste à peine esquissée. Plus qu’une lacune narrative, cette mise à l’écart traduit le désintérêt du cinéaste pour ces personnages divins, non soumis à la fragilité humaine qui le captive tant chez Ulysse. Tout comme son héros, Christopher Nolan choisit les épreuves de l’humanité et non les facilités de l’immortalité. D’ailleurs, comment ne pas voir un peu d’Ulysse dans son Lenny de Memento, un homme atteint de troubles mentaux en quête de ses souvenirs effacés ? Ou encore dans son Cobb d’Inception, un extracteur lui aussi rongé par le regret, qui se complait dans la fausse réalité des rêves.

Du côté des hommes, L’Odyssée accorde ainsi une place plus prégnante à Antinoos, le principal prétendant de Pénélope. Orgueilleux et lâche, il est développé comme un antagoniste, bien au-delà du texte d’Homère. Le cinéaste a également pris quelques autres libertés avec l’œuvre originale, en particulier une fin alternative, plus cohérente avec son propre univers. Que l’on apprécie ou non cette lecture du mythe, le film remplit allègrement son contrat de divertissement éblouissant, à découvrir cet été sur grand écran. 

L’Odyssée – bande-annonce

L’Odyssée – fiche technique

Titre original : The Odyssey
Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan, d’après l’Odyssée d’Homère
Interprètes : Matt Damon, Tom Holland, Anne Hathaway, Zendaya, Lupita Nyong’o, Robert Pattinson, Charlize Theron, Jon Bernthal, Samantha Morton, Benny Safdie, Mia Goth, John Leguizamo, Himesh Patel, Elliot Page, James Remar
Photographie : Hoyte van Hoytema
Montage : Jennifer Lame
Musique : Ludwig Göransson
Décors : Ruth De Jong
Costumes : Ellen Mirojnick
Producteurs : Christopher Nolan, Emma Thomas
Sociétés de production : Syncopy Films, Universal Pictures
Pays de production : États-Unis, Royaume-Uni
Société de distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h52
Genre : Aventure, Drame, Fantastique, Action
Date de sortie : 15 juillet 2026

The Last Viking : une bande à part

Présenté en avant-première à Reims Polar 2026, The Last Viking débarque en salles avec un frère qui a préféré devenir John Lennon plutôt que de se souvenir où il a caché le magot d’un casse. Anders Thomas Jensen y retrouve ses complices de toujours depuis Lumières dansantes et Les Bouchers verts, Mads Mikkelsen et Nikolaj Lie Kaas, pour une odyssée forestière aussi bancale qu’attachante. On y entre pour le polar, mais on en ressort avec un petit sourire charmé qui nous rappelle que la normalité est fondée sur un peu de folie.

Voilà maintenant six films que Jensen signe comme réalisateur, toujours avec les mêmes deux visages en tête d’affiche, et l’on commence à connaître la maison. Après Riders of Justice, qui mélangeait déjà thriller de vengeance et deuil mal digéré, il y avait fort à parier que ce nouvel opus resterait fidèle à la recette. Sauf que Jensen s’amuse ici à inverser ses pièces. Kaas troque son costume de gentil matheux introverti pour celui de dur à cuire tout juste sorti de prison, tandis que Mikkelsen, habituellement cantonné aux figures de contrôle glacial, hérite du rôle du frère fêlé, imprévisible, presque enfantin. Le réalisateur a toujours eu ce même geste, quel que soit le film : réunir une bande d’hommes cabossés et les regarder chercher, ensemble, un peu de famille et un peu d’eux-mêmes. Cette fois-ci, il pousse cette idée dans un territoire plus casse-gueule que jamais, quitte à s’y perdre un peu en chemin.

Creuser jusqu’à l’enfance

Car The Last Viking est avant tout un film qui cherche son tempo. Le postulat est limpide : Anker veut son magot, Manfred a oublié où il l’a caché, et il faudra reformer les Beatles pour le lui rappeler. Mais Jensen a du mal à faire cohabiter ses deux registres naturels, celui du polar nerveux et celui de la comédie tendre qu’il affectionne depuis ses débuts. Le dernier tiers, où la violence reprend le dessus, peine à se raccorder à la fantaisie installée en amont, comme si le film hésitait entre deux films possibles sans jamais vraiment trancher. Ce qui étire un peu trop le deuxième acte, qui prend trop de temps à faire évoluer ses enjeux et qui tourne inévitablement en rond. On sent pourtant, sous cette bascule mal négociée, de belles pistes pour un drame plus épais, que le cinéaste a préféré ne pas emprunter jusqu’au bout.

Ce qui sauve l’ensemble néanmoins, ce sont ses personnages, tous construits sur la même faille, celle du mensonge à soi-même comme rempart contre une réalité trop lourde à porter seul. Car il s’agit avant tout d’identité, de ce qu’on choisit de montrer et de ce qu’on préfère enterrer. Manfred a d’abord revêtu les habits d’un Viking imaginaire, enfant maltraité à l’école, avant de basculer, adulte, dans une dissociation bien plus radicale. Deux costumes, deux degrés de délire, pour un seul et même réflexe de survie. Anker, en apparence solide, porte la même fracture sous une couche de muscle et de colère. Sa quête du trésor n’est jamais qu’un prétexte pour retourner fouiller la maison de son enfance, et avec elle, tout ce qui y est resté enterré. Le film prend également soin de ne jamais réduire le trouble dissociatif de Manfred à un simple ressort comique, et il rappelle sans cesse, à travers les gestes de mutilation souvent violents et la douleur de ce qu’il traverse.

Chacun sa part d’illusion

C’est là que le burlesque entre en scène, et Mikkelsen s’y révèle sous un jour presque neuf. Loin des méchants impassibles qui ont fait sa réputation à Hollywood (Casino Royale, Hannibal), ou des hommes rongés de l’intérieur qu’il incarnait dans La Chasse ou Drunk, il se jette ici corps et âme dans une partition de dérèglement permanent, sautant des voitures et des fenêtres avec une grâce dont on oublie qu’elle est chorégraphiée. On le sent visiblement ravi de jouer sur ce registre inhabituel, épaulé par tout un groupe de patients persuadés d’être George, Paul ou Ringo. Le résultat est souvent hilarant, sans jamais tourner ces personnages en ridicule. Ce qu’on peut gratter avec le rire révèle une touchante couche de vulnérabilité et d’humanité chez ces personnes qui semblent être « hors normes » pour la société.

Et puis il y a cette chaleur, inattendue, qui infuse tout le film au beau milieu d’une forêt danoise brumeuse et humide, décor qui pourrait tout aussi bien accueillir un polar nordique sinistre. C’est justement de ce contraste que naît la plus belle idée du film. On assiste à une thérapie qui passe par l’acceptation collective plutôt que par la guérison solitaire. Le couple Margrethe-Werner installé dans la maison familiale, qui se berce de ses propres illusions pour fuir la banalité de son quotidien, en est le miroir discret. Tout le monde ici se ment un peu, à sa mesure, pour tenir debout. Et c’est bien en acceptant les multiples visages de son frère qu’Anker finira par se rapprocher de son magot, et, sans trop s’en rendre compte, de sa propre famille.

The Last Viking est un film sincère, chaleureux, parfois maladroit dans ses ruptures de ton, au point que l’émotion et la tension se dissipent aussitôt qu’elles apparaissent, mais qui a l’élégance de préférer le voyage collectif à l’introspection solitaire. Un conseil, avant d’y aller : révisez vos disques des Beatles, mais gardez aussi de l’ABBA sous le coude. On ne sait jamais dans quel groupe on finit par atterrir.

The Last Viking – bande-annonce

The Last Viking – fiche technique

Titre original : Den Sidste Viking
Réalisation : Anders Thomas Jensen
Scénario : Anders Thomas Jensen
Interprètes : Mads Mikkelsen, Sofie Gråbøl, Nikolaj Lie Kaas, Bodil Jørgensen
Photographie : Sebastian Blenkov
Montage : Anders Albjerg Kristiansen, Nicolaj Monberg
Musique : Jeppe Kaas
Producteurs : Sidsel Hybschmann, Sisse Graum Jørgensen
Société de production : Zentropia
Pays de production : Danemark
Société de distribution France : Motel
Durée : 1h56
Genre : Drame, Comédie, Thriller
Date de sortie : 15 juillet 2026

3.5

« Naïs » : la force du renoncement

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En adaptant Naïs de Marcel Pagnol, Éric Stoffel et David Ratte redonnent vie à l’un des textes les plus denses de l’écrivain provençal. Derrière une romance contrariée se dessine en effet une réflexion sur le sacrifice, la différence et l’amour possessif, portée par une galerie de personnages d’une remarquable justesse.

Les grandes tragédies prennent parfois racine dans une ferme provençale, entre quelques arbres, un amour impossible et les actes sacrificiels de personnages trop conscients que le bonheur ne leur appartient pas. Naïs exprime les émotions les plus universelles à travers des protagonistes aux trajectoires dissemblables.

L’histoire s’articule autour d’un triangle amoureux dont chacun des sommets poursuit un idéal différent. Naïs nourrit depuis plusieurs années un amour pour Frédéric. Une brève idylle, née trois ans auparavant, n’a jamais cessé d’habiter la jeune femme. Lorsque l’étudiant en droit revient dans la propriété familiale sous le prétexte de prendre du repos après ses études, les sentiments renaissent naturellement. Derrière cette excuse se cache pourtant une motivation tout autre : retrouver celle qu’il redécouvre avec un regard nouveau, d’abord séduit par sa beauté, avant de s’attacher à la jeune femme qu’elle est devenue.

À leurs côtés évolue Toine, le bossu. Sans doute le personnage le plus bouleversant du récit. Lucide sur son apparence, conscient de la manière dont les autres le regardent, il ne nourrit aucune illusion sur ses chances d’être aimé en retour. Son affection pour Naïs s’exprime donc dans une tendresse discrète, presque résignée, où l’amitié devient la forme la plus noble de l’amour. Là où d’autres auraient laissé parler la jalousie, Toine choisit l’abnégation. Son bonheur importe finalement moins que celui de la femme qu’il aime, jusqu’à accepter de se sacrifier pour préserver l’avenir du couple qu’elle forme avec Frédéric.

Face à eux se dresse le père de Naïs, figure autrement plus inquiétante. Plus qu’un père protecteur, il apparaît comme un homme incapable d’accepter que sa fille puisse lui échapper. Son affection se mue progressivement en une possessivité maladive, nourrie par l’égoïsme plus que par l’amour véritable. Refusant de voir Naïs construire sa propre existence, il envisage de la conserver auprès de lui pour toujours, quitte à éliminer celui qui menace cet équilibre. La violence qui s’installe alors ne relève pas d’un accès de colère, mais d’une froide détermination, ce qui rend le personnage d’autant plus dérangeant.

Cette confrontation entre les quatre protagonistes donne naissance à un récit d’une grande densité malgré son format d’une soixantaine de pages. Chacun évolue au fil des événements, sans jamais céder aux caricatures. Frédéric lui-même échappe au simple rôle du jeune premier. Issu d’un milieu privilégié, promis à une brillante carrière d’avocat, volontiers charmeur, il découvre progressivement une sincérité sentimentale qui dépasse le simple jeu de séduction.

Au-delà de son intrigue romantique, Naïs explore plusieurs thèmes qui donnent à l’ensemble une résonance plus profonde. La différence et le regard porté sur le handicap trouvent une incarnation évidente à travers Toine. La difficulté, pour un parent, de laisser son enfant devenir adulte et construire sa propre vie irrigue également tout le récit, jusqu’à en devenir l’un de ses moteurs dramatiques. À cela s’ajoute une réflexion plus discrète sur les barrières sociales : Naïs elle-même ne nourrit guère l’illusion d’un avenir partagé avec Frédéric, consciente de l’écart qui sépare leurs deux mondes.

Sans chercher à moderniser artificiellement l’œuvre de Marcel Pagnol, cette adaptation en retrouve la force première : faire naître une émotion profonde à partir de personnages profondément humains, imparfaits, mais attachants. À travers ce drame intime, Éric Stoffel et David Ratte explorent les élans du cœur, qui comptent davantage que les grands rebondissements. La bande dessinée touche juste et mérite à cet égard de trouver ses lecteurs.

Naïs, Marcel Pagnol, Éric Stoffel et David Ratte
Bamboo, 1er juillet 2026, 72 pages

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4

« Au temps pour elle » : quand la musique déraille

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Avec Au temps pour elle, Christophe Cazenove, Stéphanie Mullié et Céline Théraulaz publient une comédie de coulisses où le compte à rebours d’un concert sert de révélateur à une crise plus intime. Derrière le blocage soudain d’une pianiste virtuose, l’album interroge, avec légèreté et sensibilité, ces moments où la vie réclame autre chose.

Tout commence par une panne. Une panne absurde, presque impensable : à quelques heures d’un concert majeur, une pianiste virtuose ne parvient plus à jouer. Le corps est là, l’instrument aussi, la technique devrait suivre comme elle l’a toujours fait, mais rien ne se passe comme prévu. 

Partant, il ne s’agit pas seulement de sauver une représentation, mais de comprendre ce qui, soudain, se met à coincer. L’album se déploie dans un temps très resserré, celui des quelques heures qui précèdent le concert. Cette contrainte donne au récit son énergie : tout le monde s’agite, cherche une solution, tente de conjurer le sort. Mais plus les personnages veulent remettre la machine en marche, plus celle-ci semble se dérégler. Les mésaventures se succèdent, du directeur retrouvé inanimé puis réanimé dans une scène qui moque gentiment les formations aux premiers secours suivies à distance, jusqu’à la coupure de courant finale, qui contraindra les musiciens à quitter le confort prévu de la salle pour se produire en plein air.

Dans cette mécanique de catastrophe joyeuse, chacun joue pourtant sa propre partition. Elvina, notamment, apporte au récit d’autres préoccupations : ses parents, venus de Croatie après de longs kilomètres de route, attendent ce concert comme une forme d’apothéose. Pour elle, il ne peut être question de dévier du répertoire classique. Il faut faire bonne impression, honorer les attentes, rester dans le cadre. Face à elle, la pianiste bloquée devient presque une menace : son échec risque d’entraîner tout le groupe hors du chemin tracé. Pis, tout le monde semble aux petits soins pour elle, alors qu’elle la perçoit avant tout comme une personne capricieuse.

Problème : lorsque la pianiste parvient enfin à tirer quelques notes de son instrument, ce ne sont pas celles attendues. Quelque chose d’autre surgit : des sonorités orientales, puis des accents plus jazzy, comme si le piano cessait d’être l’instrument de la maîtrise pour devenir celui de l’inconscient. La virtuosité et le contrôle disparaissent au profit d’une expression plus trouble, plus instinctive. La musique change de langue.

Au temps pour elle raconte ainsi moins une défaillance qu’une libération contrariée. Le blocage de la protagoniste n’est pas un simple accident technique. Il apparaît peu à peu comme le symptôme d’un malaise plus profond, presque psychosomatique : quelque chose en elle ne veut plus jouer comme avant parce que quelque chose en elle ne veut plus vivre comme avant. Non qu’elle aspire forcément à une vie ordinaire, rangée, apaisée. Ce qu’elle cherche est plus subtil : retrouver des sensations, des émotions, une intensité que la routine artistique a peu à peu recouverte d’un voile pudique.

La musique, art du rythme et de l’harmonie, devient ici paradoxalement le lieu du désaccord. Le concert, censé représenter l’aboutissement d’un parcours, se transforme en zone de crise. Les incidents, les malentendus, les résistances et les improvisations agissent comme autant de coups portés à la représentation idéale que chacun s’était fabriquée. Cela se fait avec humour et légèreté, dans deux cadres balisés – temporel et géographique. 

Sous son apparence de comédie de troupe, Au temps pour elle parle donc de ces moments de bascule existentielle. La pianiste ne perd pas sa musique, mais bien sa capacité à continuer sa route comme si de rien n’était, alors que ses désirs les plus profonds réclament autre chose. C’est tout le sujet de cet album.

Au temps pour elle, Christophe Cazenove, Stéphanie Mullié et Céline Théraulaz
Bamboo, 1er juillet 2026, 80 pages

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3

« Les Adieux ne durent jamais » : le voyage comme ultime conversation

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Après L’Étreinte, Jim et Laurent Bonneau se retrouvent pour un nouveau récit habité. Un simple road trip entre amis y fait figure de révélateur. Une traversée des silences, des absences et des liens invisibles qui continuent d’unir les vivants aux disparus. Les Adieux ne durent jamais confirme la singularité d’un duo qui préfère les émotions diffuses aux effets spectaculaires.

Il ne faut pas attendre de Jim et Laurent Bonneau un spectacle échevelé ou des rebondissements d’ampleur biblique. Leurs personnages sont constitués de chair et d’émotions, et c’est à travers cela que les deux auteurs expriment des enjeux autour desquels chaque lecteur peut se positionner et s’identifier.

Tout commence avec une étonnante simplicité. Mattéo embarque ses deux meilleurs amis, Victor et Lennon, dans ce qui devait ressembler à une escapade estivale. En chemin, il leur révèle la véritable raison de leur départ : vider la maison de son père, mort trois mois plus tôt. Un homme qu’il n’a pratiquement jamais connu et dont il pense ne rien avoir à attendre. 

C’est l’apparition de mystérieux post-it portant les mots « Je suis toujours en vie » qui va agir comme un élément perturbateur. Mattéo ne sait que croire. S’agit-il d’une plaisanterie de mauvais goût, ou y a-t-il quelque chose à creuser ? Le deuil cesse d’être un événement pour devenir un état, une présence paradoxale qui accompagne chacun des pas de Mattéo.

Mais réduire Les Adieux ne durent jamais à une histoire de deuil serait passer à côté de sa richesse. L’album parle tout autant de cette jeunesse qui regarde l’avenir avec un mélange de désinvolture et d’inquiétude. Les trois amis jouent de la musique, rêvent de concerts, plaisantent, se chamaillent, tombent amoureux. Ils grandissent, et leur amitié constitue le véritable socle du récit. Une amitié imparfaite, faite de maladresses et de solidarité, mais qui compte vraiment. D’ailleurs, Mattéo n’a pas choisi par hasard ces deux amis pour l’accompagner. Il avait besoin d’eux.

Graphiquement, Laurent Bonneau poursuit une recherche qui lui est propre depuis plusieurs années. Une palette dominée par les jaunes brûlés, les ocres, les oranges et les sépias baigne l’ensemble, quelque peu onirique, dans une lumière de fin d’été. Certaines planches tiennent presque de la toile impressionniste, où la couleur semble raconter autant que les mots et les actes.

Le rythme a ceci de particulier qu’on est dans l’anodin, parfois même dans la contemplation, le temps de planches muettes. Les Adieux ne durent jamais fait fi de toute intrigue classique. Les auteurs préfèrent dérouler des fragments d’existence, lesquels témoignent en retour des affects des protagonistes. Ceux qui acceptent de se laisser porter apprécieront une œuvre qui narre la lente transformation intérieure de ses personnages. Leurs attentes, leurs incertitudes, mais aussi ce qui les maintient ensemble. Et à cet égard, tout prend sens : un désir ardent né quasi instantanément, la scène musicale ou une conversation avec une demi-sœur inconnue.

Jim et Laurent Bonneau signent une œuvre pudique et sensible, amarrée à trois jeunes hommes qui se découvrent à la fois à eux et aux lecteurs. Il est beaucoup question de manque dans l’album, sans forcément que le mot soit verbalisé directement. Chacun est en quête d’une chose. Et si c’est à trois qu’ils initient le chemin vers elle, c’est seul qu’ils le termineront. 

Les Adieux ne durent jamais, Jim et Laurent Bonneau
Bamboo, 1er juillet 2026, 328 pages 

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4

« Équation à une inconnue » : la beauté des hasards et des souvenirs

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Et si une rencontre de quelques secondes pouvait vous marquer au point de façonner toute une existence ? Avec Équation à une inconnue, Frédéric Peynet signe une œuvre pleine de délicatesse, où une manifestation de sentiments inattendue devient le point de départ d’une quête aussi improbable que profondément humaine.

Tout commence par un détail. Un de ces instants minuscules que l’on croit voués à disparaître, mais qui s’accrochent pourtant à la mémoire avec une ténacité déconcertante. À dix-huit ans, Olivier se baigne dans la piscine municipale de Cyvette lorsqu’une jeune fille vient lui déclarer son amour. Sans ses lunettes, le garçon, terriblement myope, ne distingue qu’une silhouette floue. Pris de court, il ne pense même pas à lui demander son nom. Quelques secondes plus tard, elle a disparu. L’histoire aurait pu s’arrêter là.

Vingt-cinq ans plus tard. La vie a suivi son cours, avec son lot de joies et de désillusions. Une séparation a éloigné Olivier de son fils, une blessure discrète qui continue de l’accompagner sans jamais définir entièrement l’homme qu’il est devenu. Un soir, une inconnue lui demande de la conduire d’urgence en Bourgogne afin d’assister à la naissance de l’enfant que porte son épouse. Sur la route, les confidences naissent naturellement et Olivier évoque cette étrange histoire de jeunesse. Le hasard, décidément joueur, le conduit ensuite jusque dans son village natal où un accident immobilise sa voiture. L’occasion est toute trouvée pour renouer avec ceux qu’il a laissés derrière lui.

À partir de là, Frédéric Peynet fait glisser son récit vers une chronique villageoise d’une irrésistible bienveillance. En racontant son anecdote à quelques anciens camarades, Olivier ne se doute pas qu’il vient de lancer une véritable aventure collective. Les habitants se mettent en tête de retrouver cette mystérieuse inconnue. Rien ne leur paraît impossible : la presse locale est sollicitée, un avion tracte une immense banderole au-dessus de la région, les conversations s’animent, chacun y va de son idée, de son souvenir ou de son intuition. Même une rave party improvisée finit, par un savoureux concours de circonstances et de récupération politique, par devenir un formidable coup de projecteur médiatique susceptible d’attirer celle que tout le monde recherche.

Plus que la quête d’une femme, c’est la manière dont toute une communauté s’empare de l’histoire qui donne au récit sa saveur si particulière. Frédéric Peynet réveille en sus quelque chose d’universel : chacun conserve le souvenir d’un visage, d’une parole ou d’une rencontre dont il s’est souvent demandé ce qu’elle serait devenue dans d’autres circonstances.

L’humour affleure régulièrement, qu’il s’agisse des petites rivalités entre communes ou de la satire d’élus toujours prompts à récupérer un événement pour en tirer un bénéfice politique. Ces respirations, nombreuses, allègent un récit dont l’étoffe se constitue avant tout des liens humains. La conclusion, volontairement ouverte, choisit quant à elle de s’arrêter au moment précis où tout semble enfin possible. 

Un récit attachant, drôle et sincère, qui nous rappelle que le temps qui passe n’efface jamais tout à fait le passé, surtout quand ce dernier est porteur d’espoir.

Équation à une inconnue, Frédéric Peynet
Bamboo, 1er juillet 2026, 104 pages

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3.5

« Les Systèmes de protection sociale face aux crises » : regards croisés

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À travers une série de contributions consacrées à la pandémie, au climat ou encore au vieillissement démographique, l’ouvrage paru aux PUR observe avec acuité l’état et la lente métamorphose des systèmes sociaux. France, Japon : partout, la crise agit comme révélateur, accélérateur, et parfois même en tant que mise en demeure.

L’objet de ce recueil de textes peut légitimement paraître technique : l’adaptation des politiques sociales face aux crises. Il n’en est pas moins primordial, puisqu’il questionne l’État social au regard des épreuves qu’il traverse.

La pandémie, le changement climatique ou le vieillissement démographique donnent corps à l’ouvrage. Les auteurs appréhendent la protection sociale française selon une trajectoire ancienne, née du brouillage progressif entre assurance et assistance. Le modèle fondé sur le travail, les cotisations et la carrière continue doit composer avec le chômage de masse, la précarité, l’exclusion durable, puis avec la montée d’une norme financière devenue une grammaire politique. Si la crise ne crée pas forcément la réforme, elle lui donne son tempo.

Là où l’on caricature volontiers l’Union européenne en machine budgétaire ou normative, la pandémie a révélé une Europe sociale plus dense qu’on ne le dit. Fonds social européen, FEAD, FEM, instrument SURE, coordination sanitaire : l’Union mobilise des instruments de solidarité financière pour amortir le choc. L’Europe sociale apparaît alors comme un réseau de digues décisif lorsque la mer monte.

Mais plus que l’Europe, c’est évidemment le Japon qui donne au volume sa profondeur comparative. La crise sanitaire a déplacé l’attention vers des vulnérabilités sous-estimées : isolement des personnes âgées, détresse psychique des jeunes et des femmes, familles monoparentales, femmes enceintes, enfants handicapés, violences intrafamiliales. L’État n’agit pas seul, puisqu’il finance, coordonne, délègue, bref s’appuie sur les collectivités locales et les organisations privées. La protection sociale nippone procède par capillarité : lignes d’écoute, visites à domicile, plateformes numériques, guichets uniques, réseaux de proximité…

Sur l’archipel, le climat n’est pas un problème extérieur au social : il touche la santé, l’agriculture, l’alimentation, les territoires, les conditions mêmes de la vie collective. La comparaison entre l’Union européenne et le Japon est particulièrement éclairante. L’Europe privilégie la contrainte juridique, les objectifs chiffrés, les marchés de quotas, le Pacte vert, la taxonomie, les obligations de transparence. Le Japon demeure davantage attaché à l’autorégulation, aux engagements volontaires, au rôle du Keidanren et à la coopération public-privé. 

Cela dit, cette opposition doit être nuancée : en matière d’adaptation climatique, le Japon apparaît remarquablement structuré, avec sa loi de 2018, ses plans régionaux, ses centres d’adaptation et sa plateforme A-PLAT. Le pays de l’incitation est aussi celui de la planification scientifique du risque.

Sur la démographie, les auteurs montrent qu’on a affaire à une crise lente qui oblige à repenser la protection sociale dans son ensemble. En France, la création de la branche autonomie, la montée des politiques de prévention et la reconnaissance des aidants signalent un changement de paradigme. Au Japon, où près d’un tiers de la population approche déjà ou dépasse le grand âge, la question devient proprement civilisationnelle : faible natalité, solitude, recul des solidarités familiales, allongement spectaculaire de la vie. Le système social doit apprendre à distinguer les vieillesses, à soutenir les plus fragiles sans assigner les plus robustes à l’inactivité.

Que retenir de ce livre ? Les crises ne détruisent pas mécaniquement les institutions sociales ; elles révèlent leurs angles morts, accélèrent leurs mutations, déplacent les priorités politiques. D’un chapitre à l’autre, une même idée affleure : la protection sociale du XXIe siècle ne pourra plus être seulement réparatrice. Elle devra prévenir, anticiper, coordonner, territorialiser, informer, bref mieux accompagner.

Les Systèmes de protection sociale face aux crises : un regard franco-japonais, ouvrage collectif
PUR, 18 juin 2026, 330 pages 

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4

Starlight, une étoile qui brille vivement

Frank Starlight est le nom du personnage central de ce roman signé Richard Wagamese. D’origine indienne comme l’auteur, Starlight recherche sa place au sein de la nature. Sa trajectoire croise celle d’Emmy, jeune mère qui fuit la violence d’un compagnon auquel elle veut échapper à tout prix.

Il faut savoir que Starlight est un personnage que l’auteur reprend d’un précédent roman Les étoiles s’éteignent à l’aube (2016, pour la traduction en français) qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu pour apprécier Starlight. Les origines du personnage doivent beaucoup à celles de son auteur, représentant de la nation Ojibwé, Indiens vivant au Canada. Il faut donc réaliser qu’à ses yeux, la notion de nation est particulière, car, tout en vivant au Canada, ses origines comptent énormément à ses yeux et elles imprègnent toute son œuvre.

Starlight

C’est un jeune homme qui vit quasiment en solitaire à la lisière d’un petit bourg de l’ouest canadien. Il a été élevé par un homme qui n’est pas son père (que Starlight a accompagné pour son ultime voyage dans Les étoiles s’éteignent à l’aube) qu’il désigne par le Vieil Homme et qu’il respecte énormément. Ce Vieil Homme a eu la sagesse de l’élever en périphérie de la ville, faisant en sorte qu’il s’imprègne de la culture de ses ancêtres, tout en restant au contact de la civilisation pour qu’il ait sa chance de vivre correctement sans rester complètement à l’écart et de finir asocial. Le peu causant Starlight est donc un homme au physique impressionnant qui gagne sa vie comme forestier. Depuis peu, il travaille en duo avec un autre homme qu’il héberge.

Emmy

En parallèle, nous suivons la trajectoire d’une jeune femme, Emmy qui parvient à s’échapper avec sa fillette Winnie, des griffes de Cadotte, homme violent qu’elle a laissé pour mort en compagnie de son pote Eugene. En fait, Cadotte et Eugene s’en sortent et Cadotte jure qu’il rendra la monnaie de sa pièce à Emmy, car bien entendu, c’est Emmy qui s’est acharnée sur les deux hommes, en espérant non les tuer mais les mettre hors d’état de la suivre et donc de la retrouver. Elle ne pense qu’à fuir pour leur échapper.

La poursuite

Emmy cherche un refuge discret et elle ne pouvait pas rêver mieux que ce qu’elle trouve chez Starlight. L’essentiel du roman alterne les moments de leur côté et ceux où nous suivons Cadotte et Eugene dans leur course-poursuite à l’aveuglette. Mais si le hasard a permis qu’Emmy trouve Starlight, est-ce que ce même hasard ne peut pas à son tour remettre Emmy en présence de Cadotte (alors même qu’Eugene finit par lui suggérer d’abandonner) ?

Starlight et la nature

Le roman ne vaut pas que pour ce suspense qui pose potentiellement la confrontation entre une vie à la recherche de l’épanouissement individuel et la fureur à l’état pur. Bien évidemment, Emmy n’est pas l’innocence même. Mais sa rencontre avec Starlight peut être considérée comme la chance de sa vie. D’ailleurs, pour Starlight également, ce pourrait être la chance de sa vie, même s’il n’était pas spécialement en recherche de ce côté-là. Visiblement, Starlight recherche l’épanouissement personnel par son intégration à l’élément naturel, son univers, celui avec lequel il se sent en osmose. D’ailleurs, il part régulièrement pour de longues randonnées dans la nature sans que personne ne sache où il va exactement. Par contre, de ces randonnées il ramène des photographies inimitables que le photographe professionnel du coin l’incite à valoriser. Un des points forts du livre consiste dans la façon dont l’auteur parvient à faire sentir la particularité de ces photos qui expriment la proximité de Starlight avec ces animaux qu’il photographie. Mais lui ne s’intéresse qu’aux moments dont il garde ainsi la trace, pas vraiment à l’effet produit par ses photos. C’est presque à contrecœur qu’il accepte qu’elles fassent l’objet d’une exposition : il n’est pas à l’aise dans ce milieu où d’une manière ou d’une autre, il faut se vanter. Les photos lui suffisent. Ce que Wagamese raconte là est proprement fascinant et procure des sensations inoubliables, ainsi que de remarquables passages de description de paysages. Toute personne aimant la nature devrait garder de cette lecture une trace indélébile.

Défaut ou qualité ?

Pourtant, ce livre présente une particularité qu’on pourrait considérer comme un défaut. En effet il est inachevé pour la simple raison que l’auteur est décédé avant d’aller au bout. Au contraire, on peut considérer ce manque avec un certain soulagement, car il nous évite la confrontation ultime entre Cadotte et Emmy, avec son inévitable dose de violence. En effet, Wagamese a quand même laissé des indications sur ce que devait être son livre au final. On imagine bien Starlight intervenir et se sacrifier pour que Emmy puisse vivre tandis que Cadotte disparaîtrait (mort ou enfui définitivement). A vrai dire, peu importe puisque cette confrontation devait avoir lieu. Ce qui compte, c’est tout ce que Wagamese fait passer dans ce qu’il a eu le temps de rédiger. Les thèmes abordés sont nombreux et surtout traités de manière incroyablement sensible. Outre la confrontation entre l’harmonie, la paix et la violence aveugle, quasiment inhumaine, nous avons les relations homme/femme, mais aussi tout ce qui concerne l’apprentissage et la transmission des connaissances. Surtout, nous avons cette façon inimitable et donc infiniment précieuse de nous faire sentir le possible lien entre l’homme et la nature. Ce qu’il nous fait comprendre, c’est que pour parvenir à établir ce lien et y trouver le plein épanouissement, il faut y consacrer du temps, faire preuve d’infinie patience et l’aborder avec une paix intérieure qui doit se ressentir naturellement. On se doute bien qu’un animal sauvage sent s’il doit ou non se méfier d’un être vivant qui l’approche. Qu’il accepte cette approche ne peut qu’apporter du positif pour celui qui y parvient, surtout s’il sent non qu’il a gagné quelque chose mais qu’il est arrivé à un état qu’on pourrait qualifier de sérénité.

Pour conclure

Voilà donc un roman éminemment recommandable. En le refermant, on n’a qu’une seule envie c’est de suivre la voie de Starlight pour trouver sa place au sein de la nature.


Starlight, Richard Wagamese
Éditions Zoé : paru en août 2019 (traduit de l’américain)
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5

La chaleur : l’adolescence en mode atone ou l’art de filmer le vide

Stéphane Demoustier filme un adolescent qui ne réagit à rien, au point de se perdre dans son propre mutisme. Avec La chaleur, il signe un drame aussi appliqué qu’engourdi, où la minutie de son geste finit par s’engloutir dans le silence qu’il filme.

Synopsis : Il fait anormalement chaud sur les plages des Landes et Marouane, 17 ans, passe sa dernière journée au camping avec une angoisse : le corps qu’il a enseveli la veille sur la plage va-t-il apparaitre au grand jour ? Marouane se demande par ailleurs s’il n’est pas en train de tomber amoureux de la charmante Giulia.

Est-on obligé de faire un film atone pour incarner la violence asthénique d’un adolescent ? Non. De même qu’on ne serait pas obligé de faire un film dépressif pour parler de la dépression. Pourtant, Stéphane Demoustier, coutumier des récits sous tension et prenants (notamment La fille au bracelet, Borgo), s’enlise ici dans un parti pris périlleux : calquer sa mise en scène sur l’apathie chronique de son héros. Résultat ? Une œuvre d’une finesse indéniable, d’une subtilité sensible avérée, mais d’un ennui si dense qu’il en devient presque étouffant.

Dépressions adolescentes et autres (absences de) métamorphoses

Marouane (Hadrien Hussein), en vacances dans les Landes, traîne son spleen et son arrogance taciturne sous un soleil de plomb. Entre parents, frère et sœur, il déambule, claquettes-chaussettes aux pieds, oscillant entre sympathie fade et exaspération pure. Rien ne l’atteint, rien ne le tire de sa torpeur existentielle. On pense à Meursault, version 2026 : un personnage indéfini encore en jachère morale, pas tout à fait né à lui-même, ni au monde.

Asphyxie de la narration

Heureusement, il y a son pote (Tristan Richard), espèce de trublion de Tinder, débordant d’énergie et de testostérone, qui court après les filles avec une franchise désarmante. Mais là encore, le film force le trait : ce camarade, choisi pour sa silhouette atypique, semble sorti tout droit d’un casting à thèse, tant son écriture appuie là où elle devrait suggérer.

C‘est là toute l’étrangeté de La chaleur : il ne s’y passe quasiment rien – à l’exception d’un basculement fondateur, aussi brutal que mal digéré – et pourtant, tout y est trop écrit, trop référencé. La gendarmette, par exemple, semble tout droit échappée d’un Bruno Dumont, mais sans la grâce absurde : son rôle, trop appuyé, frôle la caricature, ou du moins l’obligation artificielle. Elle fait quasiment partie d’un autre film, et celui-là, nous voudrions le voir.

Dans cet été moite et suffocant, Marouane découvre coup sur coup l’amour et le meurtre, sans que jamais sa conscience ni son corps ne semblent vraiment affectés. Profondément indéterminé pendant les trois quarts du film, le personnage de Marouane, que le film ne quitte pas d’une semelle de claquette, place cette œuvre de Demoustier dans une inertie peu cinématographique.

Tact sans pouls

Reste cependant une certaine justesse dans la façon de filmer l’intranquillité adolescente, cette béance du temps et des sensations. Un tact sûr. Et surtout, une éclaircie : Julia (Martina La Manna), personnage plus lumineux et vivant, qui semble incarner l’unique respiration et le dynamisme de ce long été amorphe.

La chaleur – fiche technique

La chaleur – fiche technique

Réalisation : Stéphane Demoustier
Scénario : Stéphane Demoustier, d’après le roman éponyme de Victor Jestin
Interprètes : Hadrien Hussein, Tristan Richard, Martina La Manna
Photographie : David Chambille
Montage : Damien Maestraggi
Décors : Catherine Cosme
Costumes : Camille Rabineau
Musique : Pierpaolo Saccomandi
Producteurs : Jean des Forêts, Amélie Jacquis
Société de production : Petit Film
Pays de production : France
Société de distribution France : Memento Distribution
Durée : 1h33
Genre : Drame
Date de sortie : 8 juillet 2026

La colline a des yeux 1 (1977) et 2 (1985), de Wes Craven : contamination de la violence

Véritable événement pour les fans de cinéma d’horreur, Carlotta Films propose une nouvelle restauration 4K du classique La colline a des yeux, premier succès de la carrière de Wes Craven, ainsi que sa suite (en 2K) réalisée près d’une décennie plus tard. Si ces films – et surtout le second, complètement raté – ont à maints égards mal vieilli, l’édition prestige qui combine les deux films et de nombreux memorabilia, vaut assurément son pesant d’hémoglobine. D’autant plus que les suppléments, tant vidéo qu’écrits, se révèlent parfois plus intéressants que les films eux-mêmes !

La colline a des yeux : le bon et le mauvais chasseur

Décédé en 2015, le metteur en scène américain Wes Craven a bien mérité le qualificatif de « maître de l’horreur », tant certains de ses films sont devenus des classiques que tout amateur du genre se doit d’avoir vu. Citons notamment La colline a des yeux dont il est question ici et qui lança véritablement sa carrière, ou encore les succès importants que furent Les Griffes de la nuit (Nightmare on Elm Street, l’original, car on recouvrira ses multiples suites d’une voile pudique…) et la saga Scream. Une étiquette pourtant lourde à porter pour cet ancien prof d’université tombé par hasard dans le cinéma de genre et qui n’eut de cesse de vouloir en sortir. Dans sa filmographie, les exceptions au cinéma d’horreur sont pourtant rares et peu convaincantes…

Ce paradoxe n’est pas le seul dans la vie de Craven, loin s’en faut. Ainsi, cet homme qui privilégia toujours le métadiscours et le sous-texte (notamment la critique sociale et religieuse) au choc et au gore, fit pourtant ses débuts en tant que cinéaste en 1972 avec La Dernière Maison sur la gauche, œuvre d’une extrême violence physique et sexuelle qui provoqua rejet et ostracisation ! Autre paradoxe : une des sources d’inspiration pour ce film choquant était… La Source d’Ingmar Bergman ! Preuve s’il en est que chez Craven, haute culture et passion pour la série B qui tache faisaient bon ménage. D’ailleurs, l’homme travailla plusieurs années dans l’industrie porno, notamment aux côtés de Peter Locke qui produira plus tard La colline a des yeux. Décidément, tout est dans tout.

Ces premières années de carrière vont constituer le fil rouge qui traversera toute la carrière du réalisateur. Ce fil rouge peut être résumé ainsi : l’argent n’a pas d’odeur. Comme l’explique Marc Toullec dans l’incroyable livret qui accompagne cette sortie (lire plus loin), la recherche de financement constitue en effet un boulet que Wes Craven traînera toute sa vie, en dépit de ses succès réels – mais on y reviendra. Refroidi par le scandale qu’a provoqué La Dernière Maison sur la gauche en 1972, le cinéaste décide – déjà ! – de s’éloigner du cinéma d’horreur. Sans succès. Se produit alors un événement assez banal qui sera appelé à se renouveler de nombreuses fois : acculé et sur la paille, il se résout à écrire le scénario d’un nouveau film d’horreur. Le résultat est La colline a des yeux (le titre est encore plus fort en anglais : The Hills Have Eyes).

Au risque de déplaire aux nombreux fans de ce film culte, en le revoyant dans cette nouvelle version restaurée, nous estimons que le temps ne l’a hélas pas épargné… Le problème principal tient au fossé qui sépare un pitch exaltant du résultat à l’écran. Cette histoire d’une famille d’Américains moyens traquée par une autre famille de cannibales dégénérés en plein désert pouvait nourrir les espoirs les plus fous. Plusieurs défauts majeurs viennent pourtant les contrarier. Si nous pardonnons volontiers le casting inégal et la mise en scène brouillonne, qui sont le fruit d’un manque de moyens et d’expérience, le film est particulièrement inconséquent. Ainsi, si les antagonistes y sont présentés comme des cannibales, on ne les voit à aucun moment consommer de la chair humaine. Y compris lorsque le pater familias Big Bob est mis à mort : cédant à une vieille obsession anticléricale liée à son enfance, Wes Craven le fait crucifier de manière absurde par les sauvages, qui ne songent à aucun moment à le consommer… Leur allure (qui inspirera Mad Max ?) quasiment préhistorique est une idée géniale, mais cette promesse d’une bestialité primitive – et par conséquent terrifiante – est réduite à néant par la crétinerie des personnages et, surtout, par l’introduction d’outils modernes (jumelles, talkies-walkies…) parfaitement incohérents. Comparé à Massacre à la tronçonneuse, autre film culte réalisé à la même époque avec des bouts de chandelle, La colline a des yeux manque singulièrement d’effet choc, et il ne fait surtout pas très peur… Autre occasion manquée : le casting de Michael Berryman, dont le physique effrayant (atteint d’une affection rare, il est notamment dépourvu de cheveux, de poils et d’ongles) aurait pu être beaucoup mieux exploité, car il n’est utilisé ici que dans un rôle secondaire, avant d’être mis hors de combat par un simple berger allemand (!)

Au crédit du film, et comme souvent avec Wes Craven, le sous-texte du scénario ne manque heureusement pas d’intérêt. Comme il l’avait fait dans La Dernière Maison sur la gauche (des parents torturent et tuent les violeurs et assassins de leur fille), l’auteur procède à un ingénieux nivellement de la violence : une famille américaine tout ce qu’il y a de plus normale adopte la sauvagerie de ses agresseurs. L’idée lui aurait été inspirée par Sawney Bean, légendaire chef d’un clan écossais d’une cinquantaine de membres qui, au XVIe siècle, aurait assassiné et mangé plus de 1.000 personnes. Ce qui fascina particulièrement Craven, c’est la barbarie avec laquelle la société « civilisée » mit à mort les criminels, après les avoir appréhendés. Cette interrogation d’ordre moral (la contamination de la violence et l’effondrement de la civilisation qu’elle suppose) se retrouvera dans plusieurs œuvres du cinéaste. Pour La colline a des yeux, ce dernier a également cité Les Raisins de la colère de John Ford parmi ses influences. Il en reprend la thématique des laissés-pour-compte que la société refuse d’intégrer, et qui finissent par survivre dans le désert, un lieu qui représentait jadis dans l’imaginaire américain un espace de liberté et de conquête, et qui n’est désormais plus que la poubelle d’un monde intolérant où ont lieu des essais nucléaires et où survivent des monstres qui refusent d’être domestiqués.

La colline a des yeux 2 : hécatombe fauchée

Nous l’écrivions plus haut : Wes Craven fait partie de ces réalisateurs qui, pendant la majeure partie de leur carrière, ont fait face à des difficultés financières. On comprend dès lors que plusieurs films, sous-produits, furent loin de correspondre à la vision qu’il en avait à l’origine… Ses succès réels ont ainsi souvent été suivis de projets douteux et d’échecs spectaculaires, entraînant le cinéaste dans une spirale alimentaire dont il ne sortira réellement qu’avec le triomphe de la saga Scream, démarrée en 1996 – ce qui ne l’empêcha pas de commettre encore quelques attentats cinématographiques par la suite… Ainsi, si La colline a des yeux remporta un succès important, les deux projets suivants du metteur en scène le replongèrent presque aussitôt dans la précarité : La Ferme de la terreur (1981) et, surtout, la catastrophe industrielle que fut La Créature du marais (1982), adaptation d’une série de DC Comics. À nouveau acculé par des problèmes financiers et mis sous pression par des producteurs souhaitant surfer sur le succès du premier volume, il accepte en 1983 de s’atteler à une suite de La colline a des yeux.

Mal lui en a pris, car la combinaison d’un manque de créativité criant et d’un manque de moyens qui l’est encore plus, condamne sans appel le projet. On retrouve dans cette seconde aventure deux « cautions » bien bancales qui la relient à l’œuvre de 1977 :  Ruby (Janus Blythe), la fille de Jupiter, le chef de la famille des cannibales, qui se fait désormais appeler Rachel et est parfaitement intégrée à la société civilisée, ainsi que Pluto (Michael Berryman), qui s’est remis de son agression canine (on  peut se demander si son surnom a été choisi à dessein). De manière totalement artificielle, Craven a également introduit dans son récit le personnage de Bobby (Robert Houston), un des survivants de la famille « normale » du premier opus… qui n’intervient que dans le premier quart d’heure avant de disparaître purement et simplement.

Le script tient quant à lui en une phrase : Rachel/Ruby accompagne une bande de jeunes motards qui, pour se rendre à une compétition quelque part dans le pays, décide de prendre un raccourci par le désert où sévissent toujours les cannibales, désormais menés par « Le Boucher », le frère encore plus dérangé de Jupiter.

Rien ne fonctionne dans La colline a des yeux 2, suite d’un film qui, à l’évidence, n’en appelait pas une. Handicapé par une production misérable et un casting calamiteux, Craven a évacué toute ambition de critique sociale ou d’ambiguïté morale pour s’engager dans le seul registre du slasher, des victimes crétines étant massacrées les unes après les autres dans l’indifférence générale. Il n’y a pas un seul personnage auquel se raccrocher : les victimes (une bande de « djeuns » libidineux à bandanas qui suinte les années 80) sont des clichés ambulants, l’idée des motards est totalement insensée et n’est qu’un des nombreux motifs de remplissage, l’héroïne Rachel subit un sort peu clair (il nous a fallu regarder les suppléments pour apprendre qu’elle mourait !), et les méchants sont réduits au nombre de… deux et possèdent visiblement encore moins de neurones que leurs victimes – le fameux « Boucher » échoue même à trucider une aveugle !

Enfin, on s’en voudrait de ne pas évoquer les fameux « flash-backs » qui ont fait l’objet de nombreuses critiques depuis la sortie du film. Afin d’atteindre péniblement les 86 minutes du métrage, Wes Craven a en effet introduit plusieurs séquences de flash-backs « visualisés » par des personnages du premier volume (c’est-à-dire Rachel et Pluto, mais aussi Bobby dont c’est manifestement la seule fonction dans ce sequel). Ces séquences sont tout simplement des extraits du premier film ! Le comble du ridicule est atteint lorsque même le berger allemand « La Bête » – sans doute le meilleur comédien du casting – se voit attribuer un flashback ! Bref, vous aurez compris qu’on rigole plus qu’on ne tremble dans ce projet qui n’a vu le jour que parce que son auteur était désespéré. Craven lui-même reniait La colline a des yeux 2, ce qui, au vu de sa filmographie qui part dans tous les sens, en dit long sur le naufrage que constitue ce film… Heureusement, la sortie de ce dernier sera complètement éclipsée par Les Griffes de la nuit, pourtant réalisé plus tard mais sorti avant La colline a des yeux 2. Véritable icône horrifique, Freddy Krueger devra lui aussi subir des suites peu honorables, mais ceci est une autre histoire…

Enfin, mentionnons que les deux volets de La colline a des yeux (ainsi que La Dernière Maison sur la gauche, le premier long-métrage de Wes Craven), feront l’objet d’un remake dans les années 2000. Si on comprend la démarche en ce qui concerne le premier, plutôt habilement modernisé par le Français Alexandre Aja (Haute Tension, Piranha 3D, Oxygène) en 2006, Martin Weisz échoua l’année suivante à rendre la nouvelle version de La colline a des yeux 2 (beaucoup) plus intéressante que la première. Décidément, même dans un rôle de producteur, la carrière de Wes Craven aura été des plus inconstantes…

Synopsis : Originaire de l’Ohio, la famille Carter traverse une région désertique pour rejoindre Los Angeles, lorsqu’un accident les immobilise près d’une ancienne zone d’essais nucléaires reconvertie pour l’aviation américaine. Seuls et isolés de tout, les Carter se séparent pour aller chercher du secours. Mais ce qu’ils ignorent, c’est qu’une étrange famille de cannibales est en train de les observer… 

Quelques années plus tard, un groupe de motards emprunte la même route que la famille Carter pour se rendre à une course de motos… 

SUPPLÉMENTS

Et si les suppléments de cette superbe édition proposée par Carlotta Films étaient meilleurs que les films eux-mêmes ? Voici une question qu’on n’a pas souvent l’occasion de se poser, et pourtant elle mérite de l’être ici – surtout en ce qui concerne La colline a des yeux 2

Côté vidéo, la majorité des suppléments accompagnent logiquement le premier volet. Ils consistent en des entretiens avec les sympathiques Martin Speer (qui interprète le personnage de Doug Speer) et le compositeur Don Peake, qui partagent leur expérience ainsi que quelques anecdotes croustillantes. Ancien critique aux Cahiers du cinéma, Stéphane du Mesnildot propose, quant à lui, une intéressante analyse du film, apportant un éclairage sur les conditions de sa réalisation mais aussi sur son sous-texte et le contexte dans lequel il sortit. Cette édition propose également trois commentaires audio issus de versions plus anciennes : celui de Wes Craven et du producteur Peter Locke ; celui de Mikel J. Coven, spécialiste du cinéma d’horreur ; et ceux des comédiens Michael Berryman, Janus Blythe, Susan Lanier et Martin Speer. Les autres suppléments sont nettement plus anecdotiques : une fin alternative (qui n’a pas grand-chose d’ « alternatif », à vrai dire), un bêtisier sans intérêt, des bandes-annonces et spots TV.

Si La colline a des yeux 2 n’est accompagné que d’un seul bonus, celui-ci est passionnant car il s’agit d’un documentaire dans lequel plusieurs intervenants (Peter Locke, Michael Berryman, Janus Blythe…) reviennent sur la création du film et les conditions difficiles de son tournage. La règle est connue : ce genre de making-of est toujours plus savoureux quand il concerne un nanar, a fortiori quand les témoins ne manient pas la langue de bois et parlent ouvertement des problèmes, comme c’est le cas ici !

Last but not least, cette édition est accompagnée de ce qu’il faut appeler un livre, et non un « livret ». Dans Wes Craven, le droit à l’horreur, le spécialiste Marc Toullec détaille bien plus que les deux films inclus. C’est à toute la carrière de Wes Craven qu’il s’attache tout au long de ces 100 pages particulièrement denses, enrichies de nombreux extraits d’entretiens avec le réalisateur américain. Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur ce dernier, la lecture du livre est un must car il explique particulièrement bien toutes les difficultés que rencontre un créateur de ce type de films pour faire aboutir ses projets. Des ennuis financiers permanents à la présence envahissante de certains producteurs (les frères Weinstein, pour ne pas les nommer), en passant par une myriade de projets amputés, réécrits voire annulés, c’est à une véritable plongée dans la vie d’un artisan de l’horreur que nous convie Marc Toullec, un auteur particulièrement bien informé mais qui manie aussi le second degré. Toute la carrière de Craven est passée en revue, y compris ses créations pour la télévision ainsi que ses activités de producteur, ce qui confère assurément à ce livre un caractère « définitif ». Une lecture hautement recommandée !

Suppléments de l’édition prestige limitée :

  • 3 commentaires audio
  • Une histoire de famille (16 min)
  • Sessions dans le désert (11 min)
  • Entretien avec Stéphane du Mesnildot (17 min)
  • Du sang, du sable et du feu : le making-of de La colline a des yeux 2 (31 min)
  • Fin alternative (13 min)
  • Bêtisier et coulisses de tournage (19 min)
  • Bandes-annonces
  • Spots TV
  • Le livre Wes Craven, le droit à l’horreur, par Marc Toullec (100 pages)
  • Et de nombreux memorabilia

Note concernant La colline a des yeux 1

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Note concernant La colline a des yeux 2

1

Note concernant l’édition

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FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

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Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

La 46e édition du festival proposera une programmation riche mais plus serrée avec une centaine de films (la programmation sera terminée d’ici début août), permettant notamment de consacrer les matinées à des cafés-rencontres avec les cinéastes présents au festival. L’accent sera mis sur la rencontre avec le public, avec une volonté d’avoir tous les cinéastes sélectionnés présents pour accompagner les projections.

Nous connaissons d’ores et déjà le film d’ouverture et celui de clôture. Le festival s’ouvrira avec Congo Boy, premier long-métrage de fiction du réalisateur congolais Rafiki Fariala (sortie nationale le 25 novembre). L’acteur principal, Bradley Fiomona, a été récompensé à Cannes pour son interprétation. La séance est prévue le vendredi 13 novembre à 20 h. Le festival se terminera par la diffusion du dernier film de Bertrand Mandico (sortie nationale le 23 décembre 2026). Il s’agit de Roma Elastica où l’on retrouvera les actrices Marion Cotillard et Noémie Merlant. L’avant-première aura lieu le vendredi 20 novembre à 20 h.

Le festival a dévoilé son affiche et, par la même occasion, le pays à l’honneur cette année : l’Iran. Le cinéaste iranien Karim Lakzadeh sera à l’honneur dans le cadre d’un focus consacré à la découverte inédite de son cinéma en France, en sa présence.

L’affiche du festival est une image extraite du film de Karim Lakzadeh, Living Twice, Dying Thrice, qui célèbre l’actrice iranienne Mahdis Mahdiyar. Le choix a été fait de mettre en avant un visage lumineux et porteur d’espoir pour un cinéma qui, selon les mots de Karim Lakzadeh, est « un miracle ».

affiche-fifam-2026-Festival

Le Corset : l’orgue et le blé

Avec Le Corset, Louis Clichy signe bien plus qu’un récit d’apprentissage ; il filme une déflagration intime. Là où tant d’autres auraient succombé au piège de la carte postale rétro, le cinéaste fait le choix d’une plongée vivante dans les années 80. Jamais nostalgique, la reconstitution s’efface intelligemment derrière le mouvement et le point de vue de l’enfance. C’est aussi le portrait d’un monde agricole en mutation, une ruralité capturée avec une vraie justesse sociologique. Le quotidien est là, dans la maison, et la scène suivante nous plonge au plus près du blé, du champ et des machines qui l’envahissent et le traversent.

Il y a de faux airs de Samuel (la série d’Émilie Tronche) dans la trajectoire présentée à l’écran, mais surtout un vrai parti pris de mise en scène : celui de raconter l’enfance par le prisme de l’émancipation, du corps qui change ou qui est empêché, et du premier amour. Le « corset » du titre n’est pas seulement social ou familial, il est physique. Le film trouve sa justesse dans cette manière de filmer la maladresse des gestes et la naissance du désir comme un séisme intérieur. Cette libération passe notamment par la musique : lorsque le petit garçon découvre l’orgue, l’instrument devient une seconde voix, un espace de souffle qui fissure le carcan de son environnement. Tout penche et la musique semble tout remettre en place, du moins canaliser l’énergie.

Pour traduire ce trop-plein d’émotions, Clichy embrasse toute l’audace de l’animation. Libéré des contraintes du réel, le dessin s’autorise des envolées visuelles d’une belle poésie. Quand les sentiments débordent, portés par les vibrations de l’orgue, les corps s’allègent et la métaphore envahit l’écran. C’est la grande force de ce film : utiliser le fantastique de l’animation pour nous faire ressentir le monde plus fort et plus vrai. Une vibrante réussite.

« Vaiana, la légende du bout du monde » n’est pas le pire remake, mais c’est de loin le plus inutile

On ne l’attendait pas, parce que personne ne le voulait. Pourtant, Disney l’a fait. Dix années seulement après le film d’animation éponyme, Vaiana : La légende du bout du monde revient pour un remake aussi fainéant qu’inutile, tant tout est repris à l’identique, avec un supplément de laideur digne de ce qu’est devenu le studio aux grandes oreilles.

Plonger plus loin

Seize. C’est le nombre de remakes ou films en prises de vues réelles pondues par Disney sur les dix dernières années, soit le temps qui leur a fallu pour présenter celui-ci. Oui, le Vaiana original est sorti en 2016. Autant dire que si l’on compare au Roi Lion, La Petite Sirène ou encore Blanche Neige, c’était hier. Maintenant, ou peut-on le situer par rapport à toutes les catastrophes abyssales que Mickey et ses copains nous ont offerts ? Le point positif : on a vu pire, bien pire. Certes, on a vu mieux, mais le mieux en question ne vole tout de même pas bien haut (La Petite Sirène ou Blanche Neige). L’énorme problème de cette énième daube est le même : toute ambition est abandonnée. Tout ce qui faisaient des productions Disney des œuvres importantes dans l’histoire du cinéma, une mise en scène poussée, des prises de risques et j’en passe, tout manque. Et, in fine, tout ça pour quoi, un film dont l’âme et l’identité ont sombré dans l’océan. Vaiana en 2026, c’est un nouveau film ultra mid qui aurait pu sortir sur Disney +, sauvé du naufrage grâce à son matériel de base : le Vaiana de 2016, infiniment meilleur.

Dans l’idée, on pourrait vraiment dire que c’est la même chose en moins bien et s’arrêter là. Rien n’est mieux, rien. Pire, contrairement à certains remakes, celui-ci ne cherche même pas à améliorer l’écriture du film original ou à proposer une relecture plus en phase avec son temps. Pour cause, trop peu de temps s’est écoulé entre les deux produits. Ce projet, c’est plan par plan le film de base. Les amoureux du film d’animation verront malgré tout certains changements, comme des gags visuels ou des situations qui disparaissent en arrière-plan, quelques dialogues modifiés et vannes alourdies ici et là (difficile de juger leur efficacité en ayant vu la version française, malheureusement). Plus grave encore, trop de scènes sont désormais expédiées et moins bien exploitées, malgré une durée de presque deux heures. Pour le reste, l’histoire est la même au détail près.

Dwayne John sonne faux

On pourrait se dire que, finalement, le cœur de Vaiana, c’est le personnage lui-même. Là encore, impossible de parler de la performance de la jeune Catherine Laga’aia (qui sonne toutefois remarquablement bien si l’on écoute la bande-originale), si ce n’est qu’elle est régulièrement à côté de la plaque en termes d’expression faciale. Quant à Maui, Dwayne Johnson ne semble même pas réellement s’amuser. Encombré lors du tournage par un imposant costume de dix-huit kilos conçu pour grossir son personnage et par une perruque ridiculement hilarante, l’acteur peine à se mouvoir correctement. Sa chanson, Pour les hommes (You’re Welcome en version originale), est un exemple frappant de tout ce qui ne va pas. L’animation haut de gamme est remplacée par des incrustations immondes et les galipettes de Maui remplacées par quelques pas de danse. Et, une fois n’est pas coutume, parlons VF : la synchro labiale des chansons est tout bonnement catastrophique, brisant définitivement toute immersion. Pire, l’énergie de Cerise Calixte et d’Anthony Kavanagh se fait cruellement ressentir tant les chansons manquent de punch, malgré une très jolie performance vocale d’Hannah Vaubien. Tout sonne donc faux et artificiel. Rien n’est réellement là, ou presque, et ça se sent cruellement. Après Avatar : la voie de l’eau et Avatar : de feu et de cendres, ça pique et la question du budget n’excuse rien, quand on apprend que cette bouillie d’effets visuels a coûté entre 200 et 250 millions de dollars… soit près de vingt fois Godzilla Minus One ou quatre fois The Creator.

Encore une fois, on a vu pire avec Disney ces dernières années. Mieux, Vaiana est coloré. Un miracle, quand on regarde le nombre hallucinant de leurs productions récentes et leur colorimétrie grisâtre qui ferait honte à un étudiant en étalonnage de première année. Malheureusement, malgré quelques efforts sur la couleur, le rendu global reste bien triste et globalement fade. Quant aux effets visuels, on frôle le tiède et le glacial. Quelques plans et effets sont réussis, notamment sur quelques plans aériens ou lors du climax, assez réussi sur ses rendus de l’eau et ses couleurs. Le reste, aka une grande partie de l’œuvre, se compose de fonds verts immondes ou de plans intégralement en images de synthèse, réalisés sans doute à la va-vite par une équipe FX débordée (et sous-payée). Non, décidément, hormis pour les enfants qui découvriraient le film pour la première fois, difficile de trouver un réel intérêt à ce Vaiana. Alors, Didi, auquel de tes enfants vas-tu faire du mal, maintenant ?

Vaiana (2026) – bande-annonce

Vaiana (2026) – fiche technique

Titre original : Moana
Réalisation : Thomas Kail
Scénario : Jared Bush, Dana Ledoux Miller
Interprètes : Catherine Lagaʻaia, Dwayne Johnson, John Tui, Frankie Adams, Rena Owen
Photographie : Oscar Faura
Montage : Melanie Oliver
Musique : Mark Mancina
Décors : John Myhre
Costumes : Liz McGregor
Direction artistique : Andrew Max Cahn, Lorin Flemming, Michael Gowen, Alan Hook, Sally Ledger, Jai Pelissier, Dara Hang Zhao
Casting : Catherine Laga’aia, Dwayne Johnson, Frankie Adams, Rena Owen
Producteurs : Dany Garcia, Dwayne Johnson, Hiram Garcia, Beau Flynn
Producteurs exécutifs : Auli’i Cravalho, Lin-Manuel Miranda, Charles Newirth, Scott Sheldon
Sociétés de production : Walt Disney Pictures, Seven Bucks Productions, Flynn Picture Productions
Pays de production : États-Unis
Société de distribution France : The Walt Disney Company France
Durée : 1h55
Genre : Aventure, Musical, Fantastique
Date de sortie : 8 juillet 2026

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