« Au temps pour elle » : quand la musique déraille

Avec Au temps pour elle, Christophe Cazenove, Stéphanie Mullié et Céline Théraulaz publient une comédie de coulisses où le compte à rebours d’un concert sert de révélateur à une crise plus intime. Derrière le blocage soudain d’une pianiste virtuose, l’album interroge, avec légèreté et sensibilité, ces moments où la vie réclame autre chose.

Tout commence par une panne. Une panne absurde, presque impensable : à quelques heures d’un concert majeur, une pianiste virtuose ne parvient plus à jouer. Le corps est là, l’instrument aussi, la technique devrait suivre comme elle l’a toujours fait, mais rien ne se passe comme prévu. 

Partant, il ne s’agit pas seulement de sauver une représentation, mais de comprendre ce qui, soudain, se met à coincer. L’album se déploie dans un temps très resserré, celui des quelques heures qui précèdent le concert. Cette contrainte donne au récit son énergie : tout le monde s’agite, cherche une solution, tente de conjurer le sort. Mais plus les personnages veulent remettre la machine en marche, plus celle-ci semble se dérégler. Les mésaventures se succèdent, du directeur retrouvé inanimé puis réanimé dans une scène qui moque gentiment les formations aux premiers secours suivies à distance, jusqu’à la coupure de courant finale, qui contraindra les musiciens à quitter le confort prévu de la salle pour se produire en plein air.

Dans cette mécanique de catastrophe joyeuse, chacun joue pourtant sa propre partition. Elvina, notamment, apporte au récit d’autres préoccupations : ses parents, venus de Croatie après de longs kilomètres de route, attendent ce concert comme une forme d’apothéose. Pour elle, il ne peut être question de dévier du répertoire classique. Il faut faire bonne impression, honorer les attentes, rester dans le cadre. Face à elle, la pianiste bloquée devient presque une menace : son échec risque d’entraîner tout le groupe hors du chemin tracé. Pis, tout le monde semble aux petits soins pour elle, alors qu’elle la perçoit avant tout comme une personne capricieuse.

Problème : lorsque la pianiste parvient enfin à tirer quelques notes de son instrument, ce ne sont pas celles attendues. Quelque chose d’autre surgit : des sonorités orientales, puis des accents plus jazzy, comme si le piano cessait d’être l’instrument de la maîtrise pour devenir celui de l’inconscient. La virtuosité et le contrôle disparaissent au profit d’une expression plus trouble, plus instinctive. La musique change de langue.

Au temps pour elle raconte ainsi moins une défaillance qu’une libération contrariée. Le blocage de la protagoniste n’est pas un simple accident technique. Il apparaît peu à peu comme le symptôme d’un malaise plus profond, presque psychosomatique : quelque chose en elle ne veut plus jouer comme avant parce que quelque chose en elle ne veut plus vivre comme avant. Non qu’elle aspire forcément à une vie ordinaire, rangée, apaisée. Ce qu’elle cherche est plus subtil : retrouver des sensations, des émotions, une intensité que la routine artistique a peu à peu recouverte d’un voile pudique.

La musique, art du rythme et de l’harmonie, devient ici paradoxalement le lieu du désaccord. Le concert, censé représenter l’aboutissement d’un parcours, se transforme en zone de crise. Les incidents, les malentendus, les résistances et les improvisations agissent comme autant de coups portés à la représentation idéale que chacun s’était fabriquée. Cela se fait avec humour et légèreté, dans deux cadres balisés – temporel et géographique. 

Sous son apparence de comédie de troupe, Au temps pour elle parle donc de ces moments de bascule existentielle. La pianiste ne perd pas sa musique, mais bien sa capacité à continuer sa route comme si de rien n’était, alors que ses désirs les plus profonds réclament autre chose. C’est tout le sujet de cet album.

Au temps pour elle, Christophe Cazenove, Stéphanie Mullié et Céline Théraulaz
Bamboo, 1er juillet 2026, 80 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

Oklahoma Honey : le chant de la ruche

Andrew Patterson filme l'Oklahoma rural dans "Oklahoma Honey", une fable inspirante et généreuse portée par le retour de Matthew McConaughey en apiculteur charismatique, six ans après "The Gentlemen". Entre bluegrass, communauté et vengeance, Angelina LookingGlass fait des débuts marquants face à Kurt Russell.

Le Château de l’araignée : quand Kurosawa habille Macbeth de brume et de kimonos

"Le Château de l'araignée" transpose Macbeth dans le Japon féodal, entre codes du théâtre nô et fresque guerrière signée Akira Kurosawa. Toshiro Mifune et Isuzu Yamada portent ce récit d'ambition et de trahison, restauré en 4K et de retour sur grand écran.

Le cinéma dans la peau, de l’écran à la plume

Le cinéma est un langage construit, 24 mensonges par seconde, et écrire sur lui est une manière de prolonger cette fabrication tout en se découvrant soi-même. Que représente le cinéma ? Comment le traduire par des mots ? Qu’est-ce que l’exercice révèle de soi ? À travers ces témoignages personnels, les rédacteurs du Mag du Ciné explorent leur relation intime à l’écriture critique, entre perception, émotion et identité.

La fin d’Oak Street : Ce que la saga Jurassic Park/World ne nous avait pas offert…

Le dernier des blockbusters estivaux 2026 est peut-être également...
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).